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Full text of "Le Monde moderne"

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G-f^^\MCc^n. 


IaA^u^jU 


Le 

Monde  Modetne 


5«     ANNÉE 


REPRODUCTION      INTERDITE 

des  articles  et  des  illustrations. 


DROITS      DE     TRADUCTION      RÉSERVÉS 

pour  tous  pays,  y  compris  la  Suède  et  la  Norvège. 


Le 


Monde  Moderne 


Tome    IX 


Janvier   -   Juin     1899 


^J. 


PAR  IS 

Albert     QUANTI  N,     Editeur 
5,  Rue  Saint-Benoît,  5 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

Universityof  Ottawa 


http://www.archive.org/details/lemondemoderne09pari 


CrlLLETTi:     D'KTIOLLKS 


(■    l-\'le-Dieii. 
tlciute  et   (le 


lin  celle  a[)iès-nii<li 
(nule  baif^née  tie  luniiéi 
la  fumée  des  eii- 
tensoirs,  il  v  avail 
foule  autour  de  la 
slatue  du  bon  roi 
Henri. 

Aux  abords  de 
la  place  Dauphine. 
se  dressait  le  nia- 
i;nilique  reposnir 
i|u  ornaient  les 
landélabres  d  or 
cl  darjj^cnt ,  les 
riches  tapisseries 
empruntées  aux 
marchands  les  plus 
célèbres  du  quai, 
et  qui  formaient 
contraste  avec  la 
note  claire  et  par- 
fumée des  Heurs 
semées  à  profusion 
par  les  bouque- 
tières du  terre- 
plein. 

La  foule  des 
f,'ens  qui  encom- 
braient le  Pont- 
Neuf  olîrait  un 
coup  d'œil  à  part. 
A  coté  des  charla- 
tans qui  faisaient 
leur  parade,  à  coté 
des  chansonniers 
dont  un  joueur  de 
vielle        accompa- 

frnait  le  refrain,  un  négociant  improvisé 
vendait  des  dents  et  des  veux  de  cristal. 

On  voyait  encore  des  marchands  de 
chiens,  des  décrotleurs  à  la  «  Royale  ». 
et  un  nombre  incalculable  de  camelots, 
le  plus  souvent  doublés  de  fripons. 


Plus  bas,  à  la  hauteur  de  la  »  Sama- 
ritaine   •>,    la    pfinipe  à  eau.  comme  on 


l'appelait  alors,  était  le  rendez-vous  des 
badauds  et  des  oisifs.  L'attraction  prin- 
cipale de  ce  bâtiment  carré  dont  les 
sculptures  représentaient  la  Samaritaine 
donnant  à  boire  au  Christ  était  un  ca- 
rillon sonnant  les  heures.  En  cet  endroit 


GIM.KTTK    1)  KTIOI.I.KS 


même  se  len^iiciil  lo  r;i(|iiiiis  ])orteiii'S 
de  chaises  qui,  c-n  hiver,  eiitreprenaieiil 
le  transport  des  voyaffeurs  soucieux  de 
ne  pas  se  crotlcr,  d'un  bout  à  l'autre  du 
Pont-Neuf:  en  cette  saison,  ces  mêmes 
porteurs,  transformés  en  loueurs  de  pa- 
rapluies et  d'ombrelles,  abritaient  pour 
un  li';,'er  salaii-e  tous  ceux  et  toutes 
celles  (jui  se  liaient  à  eux...  pour  leur 
malheur. 

Mais  l'intéi-èt  de  celle  journée  élail 
vraiment  à  la  place  Danjjhine,  où  les 
jeunes  peintres  et  les  membres  de  1  .Aca- 
démie de  Sainl-Luc  (la  seule  où  l'on 
entrât  sans  ennuyeux  discours  a\  aient, 
dans  l'anrfle  {gauche  de  la  place,  accro- 
ché leurs  toiles  et  leurs  dessins.  Ce  petit 
événement  artistique  avait  attiré  une 
quantité  de  marchands  brocanteurs, 
clients  ordinaires  de  celte  bohème  artis- 
tique, trop  liciireuse,  en  sa  misère,  de 
donner  |inur  un  écii  ce  cpie  les  <■  com- 
pagnons de  la  frralFaffnade  "  allaient  re- 
vendre ])ourcent  livres. 

Aux  balcons  de  la  place,  les  maîtres 
arrivés  (des  bohèmes  d'hier,  entrés  à 
l'Académie  I  s'amusaient  fort  de  ce 
marchandage  et  des  réflexions  du  pu- 
.blic.  La  joie  de  ceux-ci  était  partagée 
par  leurs  voisines,  femmes  peintres  ou 
originaux  des  portraits  exposés,  dési- 
reuses de  monirer  le  modèle  à  cote  de 
l'image. 

Pi-esquc_  tous  les  tableaux  ainsi  placés 
au  plein  air  de  la  place  Daupliiiie  por- 
taient d'énormes  signatures  ou  des  men- 
tions sur  bois  indiquant  le  sujet  du 
tableau,  le  noni  de  l'auleui-  et  son 
adresse. 

Le  jour  de  la  l'"éle-l)ieu  dail,  poin-  Li 
plupart  de  ces  jeunes  peintres,  le  seul 
jour  où  la  notoriété  leur  fût  permise,  el 
ils  avaient,  pour  quelques  heures,  le 
senlimenl  vague  de  la  gloire,  aloi-s  (pie 
dans  celle  foule,  composée  de  l'élile  du 
Paris  artistique  et  lilléi-aire,  chacun 
pouvait  lire  à  haule  voix  le  nom  du 
peintre  cl  le  sujet  de  sa  com|>osition. 
Gloire  éphémère,  dont  je  soir  emportait 
les  funu'es  el  rendail  à  leurs  mansardes 
les  peintres  à  jeun  dont  les  brocanleurs 


ou  le  bourgeois  amateur  n  avait  pas  en- 
levé l'étude  1 

Dans  cette  foire  de  portraits,  de  su- 
jets mythologiques  ou  religieux,  une 
tête  de  jeune  tille,  spirituellement  ébau- 
chée, lîxait  rattention,  autant  par  lOri- 
ginalilé  de  sa  facture  que  par  le  manque 
de  signature  au  bas  du  tableau. 

Celte  circonstance  piquait  surtout  la 
foule  curieuse  des  pciulres  et  des  nou- 
vellistes alfairés.  soufllanl,  causant,  dis- 
ciilaul  cl  lorgnant  chaque  toile. 

1.  un  deux,  un  gros  homme  qui  tenait 
son  chapeau  à  la  main  et  s'épongeait  de 
lautre.  trouvait  enlin  motif  à  satisfaire 
la  curiosité  de  ses  voisins  : 

—  Eh  mais,  xoyez  donc  cette  jeune 
lille,  qui  donne  la  main  à  ce  grand  jeune 
homme  en  habit  vert;  elle  ressemble,  à 
s'y  mé])rendre,  à  l'original  du  portrait? 

—  \'ous  ave/,  pardieu,  raison,  reprit 
un  petit  homme  aux  yeux  mobiles  et 
fureteurs,  qui,  le  menton  appuyé  sur 
une  grande  canne,  ne  perdait  pas  des 
yeux  la  jeune  lille. 

—  Ne  dirait-on  [)as  vraiment  la 
Pompadoui'...  avec  quinze  ans  de 
moins?  continuait  un  troisième  interlo- 
cuteur. Peste!  la  jolie  lille!  J'ai  comme 
un  souvenir  de  l'avoir  vue  quelque 
part...  Mais  où,  el  quand?  Qui  donc 
peut-elle  élre?... 

Ccpendanl  lo  marrliands.  Ilairanl  une 
bonne  all'aire,  à  cause  de  la  curiosité 
soulevée  par  celle  élude,  marchandaient, 
et,  tout  en  discutant  sur  le  peu  de 
valeur  qu'olfrait,  à  les  entendre,  une 
toile  non  terminée,  cherchaient  partout 
lauleur  du  lablcan. 

t]ehu-ci  n  élail  pas  loin  :  celait  un 
jeune  homme  d'une  trentaine  d'aïuiées, 
la  barbe  mal  i-aséc,  la  perruque  en 
désordre,  et  si  sale,  qu'il  faisait  con- 
traste dans  celte  foule  endimanchée. 
Ses  bas,  tachés  et  percés,  ])araissaienl 
blanchis  avec  de  la  craie,  et  son  habit 
marron  accusait  toutes  sortes  de  souil- 
lures aiicic'inics,  dissimulées  par  de  la 
couleui-.  I  II  album  à  la  main,  il  crotpiait 
vivement  le  groupe  des  nouvellistes 
discutant    avec  chaleur   devant    lui,  cl 


CILI.ETTK    DKTIUI.I.i: 


tout  en  achevant  sa  pelile  composition, 
prise  au  milieu  de  la  place  Dauphine, 
il  notai l  en  marge,  quand  ses  modèles 
bougeaient  par  trop,  une  lîgure,  une 
attitude,  dans  celte  foule  mobile. 

Cependant  les  nouvellistes  s'élaienl 
remis  en  marche,  continuant  leur  dis- 
cussion, et  le  peintre,  impatienté  de  voir 
ses  modèles  lui  échapper,  fil  à  son  tour 
tpielqucs  pas  vers  son  modèle  et  le  ieiine 
homme  qui  raccompagnait. 

A  la  vue  du  jeune  peintre,  Gilleltc  lit 
seulement  une  pelile  moue  dédaigneuse 
el  lui  dit  en  s'elForçanl  d'être  grave  : 

—  \'oilà  encore  monsieur  de  Saint- 
.\ubin,  les  bas  mal  tirés  el  la  perruque 
de  travers  I  Fi  !  navez-vous  |)as  honte 
de  vous  montrer  en  pareil  équipage,  un 
jour  de  Fête-Dieu  I 

—  Bah!  je  ne  suis  pas  un  person- 
nage, mademoiselle,  et  pourvu  que  mes 
contemporains  aient  des  poses  pittores- 
ques et  des  habits  intéressants,  c'est  tout 
ce  que  je  leur  demande  1  Quant  à  moi, 
ils  me  prendront  ou  ils  me  laisseront... 
pour  ce  que  je  suis  1 

—  Mais  les  demoiselles  aussi  vous  lais- 
seront, monsieur  de  Sainl-.Aubin.  \'ous 
resterez  tout  seul  avec  voire  talent  et  votre 
barbe  qui  pique!  Aucune  lille  ne  voudra 
pour  mari  d'un  garçon  si  peu  coquet  ! 

—  Me  marier,  moi!  J  y  songerai...  à 
Pâques  prochaines! 

Saint-Aubin  n'écoutait  déjà  jilus  les 
railleries  enjouées  el  tendres  de  Gillette. 
Son  énorme  cahier  sous  le  bras,  il  sui- 
vait de  son  œil  railleur  un  chien,  une 
bonne  femme,  un  marchand,  el  s'amu- 
sait énormément  d'un  geste,  d'une  posi- 
tion, à  laquelle  ses  deux  voisins  nalta- 
chaienl  pas  la  moindre  importance. 

Insensiblement,  el  après  de  nombreux 
heurts,  les  trois  personnages  avaient 
atteint  la  rampe  du  quai  de  l'Ecole  el 
s'étaient  arrêtés  devant  la  devanture 
|)einte  en  vert  et  en  or  du  café  du  c  Par- 
nasse »,  où  le  devoir  professionnel  rete- 
nait ce  soir  là  M.  el  M""  Poincelet,  les 
propriétaires  de  ce  café  littéraire  dont 
la  vogue  avait  été  considérable,  en  un 
temps,  hélas!  lointain  déjà. 


'  Les  volets  fermés  à  la  devanture  du 
café  du  Parnasse  entrelenaienl  à  l'inté- 
rieur la  demi-obscurité  et  une  fraîcheur 
appréciable.  C'était  une  salle  relalivc- 
menl  petite,  mais  longue,  el  qui  ressem- 
blait plutôt  à  un  salon  qu'à  un  estaminet. 
Le  long  des  murs  peints  en  blanc  el 
rehaussés  de  petits  plais  d'or,  le  long 
des  gracieux  caprices  d'un  style  rocaille, 
on  ne  voyait  ni  verres  ni  bouteilles, 
mais  de  fines  gravures,  et  des  glaces 
encadrées  de  cadres  tourmentés  el  dorés. 
Du  plafond,  descendaient,  releruis  par 
une  grosse  corde  rouge,  deux  grands 
lustres  avec  leurs  bougies,  mais  que  la 
soigneuse  M"""  Poincelet  avait  recou- 
verts d'une  étoffe  de  tulle.  Sur  les 
tables,  en  palissandre,  traînaient  des 
jeux  d'échecs  et  de  dominos  el,  auprès 
de  celles-ci,  sur  les  fauteuils  el  sur  les 
tabourets,  des  chapeaux,  des  manteaux 
et  des  épées. 

Derrière  un  comptoir  de  forme  bom- 
bée dont  les  cuivres  rehaussaient  les 
saillies,  se  tenait,  dans  une  sorte  d'em- 
brasure produite  par  une  porte-fenêtre, 
M'""  Poincelet.  Mais  combien  vieillie  el 
changée,  pour  ceux  qui  l'avaient  connue 
dans  sa  jeunesse  !  Ses  cheveux  a\aient 
blanchi  ;  son  corps  avait  pris  des  pro- 
portions énormes  et  c'était  maintenant 
une  femme  obèse,  dont  le  triple  menton 
retombait  sur  la  poitrine.  .Appuyé  sur  le 
comptoir,  derrière  lequel  se  trouvait  sa 
femme,  Poincelet  lui  causait  à  voix 
basse. 

Lorsque  la  porte  s'ouvrit  pour  livrer 
passage  à  Gillette,  au  graveur  Sainl- 
Aubin  el  à  son  compagnon,  Poincelet 
s'avança  gaillardement  à  la  rencontre 
de  Gillette,  salua  d'un  bonjour  amical 
Saint-Aubin  le  distrait,  el  s'adressanl  au 
jeune  homme  qui  acconqiagnait  Gil- 
lette : 

—  Eh  bien,  .\ndré,  as-ia  reconnu  le 
Pont-Neuf,  et  celui-ci  est-il  bien  tel  que 
tu  l'as  laissé  avant  ton  départ  pour  les 
Indes? 

—  Il  y  fait  presque  aussi  chaud,  mon 
oncle,  répondit  André  Chevallier. 

.Au   bruit   de  ce  court  colloque,   trois 


c.  1  i.i.i:tti:  dktkh.i.ks 


ppi's(iiiiiaf;os  (|iii  se  leiiaioiit,  par  liabi- 
liidn.  sans  cloute,  aiiltiur  de  l'énorme 
|ioél('  en  faïence  situé  au  milieu  de  la 
salle,  avaient  détourné  la  tète. 

Poincolet  lit  quelques  pas  vers  le 
},n'nup<'  et  |irésenla  son  ne\eu  en  ces 
termes  : 

—  M.  André  (îlieN  allier,  mon  neveu, 
qui  revient  des  Indes  a\ec  M.  de  la 
Bourdonnais. 

—  Et  qui  ne  l'a  pas  mi1\  i  à  la  Hastillc, 
repartit  un  pelil  lunnnie  ■,'risonnanl  et 
vil". 

-  Il  espère,  monsieur  Hameau,  tpi  d 
ne  l'v  suivra  pas  I 

—  D'ailleurs,  interrompit  un  second 
personnage,  il  n'y  a  plus  de  place  dans 
le  château  que  pour  les  grands  seigneurs, 
les  abbés  et  les  procureurs  qui  ne  sont 
])as  de  l'avis  de  Sa  Majesté  1 

Le  troisième  interlocuteur  s'était  re- 
tom-né  vers  Saint-.Vubin,  el,  feuilletant 
le  carnet  que  celui-ci  avait  déposé  sur 
le  |)ocle,  ne  pouvait  contenir  son  hilarité. 

(Chacun  s'était  penché  pour  mieux 
voir  l'album  dont  le  titre  portait,  en 
lettres  peintes  :  Album  de  caricatures. 

—  .Ah  !  ah  1  monsieur  Rousseau  I  je 
crois  bien  que  voici  le  roi  Louis  XV, 
cuisinant  lui-même  au  château  de  la 
.Muette  : 

—  Où  diable  avez-vous  pris  ce  cro- 
(|uis'?  interrogea  le  persomiagc  qui,  le 
premier,  avait  parlé  au  graveur. 

—  <>h!  par  le  trou  de  la  serrure,  un 
|Mni-  (pji'  jetais  allé  au  château  de  la 
Muillc.  |ioin'  \  coÉ-i-iger  une  gi-a\ure  di- 
-M""'  la  marquise  de  l'(Hnpadour! 

—  I']l  ce  comte  de  C.lerniont  (pu  pari 
eu  guerre,  une  fenune  au  bras,  une 
gaule  sui-  l'épaule  chargée  de  volailles  et 
de  lièvres.  On  <liable  eu(raine-t-il  la 
femme,  la  venaison  cl  la  ])ièi-e  de  vin 
(pi'il  mène  dans  une  broiicllcl 

—  t"e  Hiclielieu  en  singe  el  en  boites 
es!  assez  conforme  à  la  naluie,  objrcla 
.M.  Houclier. 

Oh  !  nli  !  \  (MCI  Hameau  .  \ niis- 
niéme,  luoiisieiir  Hainrau  :  vous  \  rccon- 
naissez-vous?demanda  ledeuxiènie  inler- 
locnlenr,  qui  était  Hoiissenu  lui-même  : 


vous  y  reconnaissez-vous  à  la  Inng'ueur 
el  à  la  maigreur  de  votre  être  sans  lin? 

—  .\ll'amé  quelquefois,  pardon,  repar- 
tit \ivement  Hameau  :  on  n'a  pas  tou- 
jours payé  ma  musique  aussi  cher  que 
les  sourires  de  la  Deschamps  ou  de  la 
Pompadour  1 

—  La  Pompadour,  objecta  Houchei-, 
mais  la  \ciici,  une  houlette  dans  une 
main,  unr  irosse  d'évêque  dans  l'autre. 
.Ah  1  mon  petit  Saint-.Aubin,  vous  pavez 
bien  les  cadeaux  de  porcelaine  de  (^hino 
et  de  meubles  que  vous  ;i  faits  M""  la 
marcpiise.  Lorsque  vous  fréquentiez  chez 
moi,  je  ne  vous  apprenais  |)oint  la 
méchanceté  ;  je  ne  vous  ai  nionlré,  je 
crois,  qu'à  bien  dessiner;  la  méchanceté 
et  le  mordant  vous  sont  venus  tout  seuls  ! 

—  t".onsolez-vous,  luaitre  Houchcr. 
remarqua  rageusement  Housseau.  .M""''  la 
niarcjuise  ne  retirera  point  ses  faveurs 
au  i)eintrc  de  ses  grâces.  |)onrnn  méchant 
dessin  de  votre  élève. 

Ils  en  étaient  là  de  leur  conversation 
et  du  feuilletage  de  l'album,  lorsque  la 
porle  s'ouvrit,  livrant  passage  à  un 
homme  de  liaule  taille,  dont  les  petits 
yeux  étniceiaiils  d'ciu'ii;!!'  et  (!<■  malice 
éclairaieiil  la  l'arc  apoplectique  el  san- 
guine. 

{^elui-ci  s'était  rapidement  ell'até  de- 
vant un  des  jiorlefaix  du  Pont-.Neuf  (pii 
l'avait  accompagné,  el  il  élail  resté 
innniiJiMi'  cl  cniicux  sur  le  seuil,  tandis 
(pic  le  la(pnn.  l'uiliarrassé,  bégavail  à  la 
ronde  : 

\  (lici  Ci'  monsieur  qui  \cuidr,iil 
bien  savoir,  ipii...  croit  savoir  (pie  l'aii- 
teiirdii  jKirIrail  exposé  place  Dauphine. . . 
du  portrait  de  votre  lille  (lillelte,  (>sl 
chez  vous.  Puis  il  s'esquiva,  après  avoir 
salué  gauchement  les  feuilieleurs  de 
ralbiiiii  lont  interdits. 


Ciilletlc  n'était  point,  ainsi  (pic  l'avait 
avancé  le  fa(piin,  l.i  lille  de  Poincelel  et 
de  sa  digne  éiioiise.  Mais  elle  était  la 
lille  adoptivc  de  leur  cd-ur,  l'enfanl 
abandonné,  (piinze  ans  auparavant,  dans 


GII.LICTTK    I)  KTIOI.I.ICS 


ce    ini'iiin    ciil'é    du    Parnasse,    par    un  l  iio   inquiétude   vague,    inexplicable, 

ineoiiiui  de  honne  mine  el  qu'ils  ii"a\aienl       l'avail  saisie,  et  bien  c|ue  le  nom  que  lui 
jamais  pu  retrouver.  avait  jeté    ce    passant   :   \',iliil  ,    maitrc 

Toute  la  relique  laissée  par  ce  passant  Vallet,  n'éveillât  en  elle  aniiine  idée 
avec  la  petite  tille  parlant  à  peine  con-  précise,  elle  ne  pouvait  se  détendre  de 
sistait  en  un  sachet  de  soie  rose,  conte-  ce  sentiment  de  terreur  qui  l'ail  pres- 
nant    quelques    rubans,    du    liuLte   d'une       sentir  l'approche  d'un  péril  inconnu. 

X'allel,  puisque  nous  l'a- 
' /'  T  >^  vous  nommé,  était  un  af,'ent 

^-■.     ,Ç."~'-"i^  '-^'■^^Sk         inqiortant    îles    plaisirs    du 

''' ~'  roi  Louis  W.  Ame  damnée 

(in  duc  de  Richelieu    et   d 


blancheur  et  d'une  linesse  remarquables, 
et  une  bourse  de  cinquante  écns. 

Et,  depuis  quinze  ans  bientcM.  le  sac 
et  les  secrets  qu'il  contenait  dormaient 
au  fond  de  l'armoire  de  dame  Poincelel. 

Mais  l'étrange  entrée  en  scène  de 
l'amateur  de  tableaux  avait  remué  en 
loule  les  souvenirs  de  la  bonne  hôtesse 
qui  demeura  longtemps,  après  le  départ 
de  l'inconnu,  plongée  dans  de  profondes 
réllexions. 


la  marqiMse  de  Pompadour.  c  él.iit  lui 
l'homme  sinistre  et  mystérieux  qui  se 
chargeait  d'achalander  la  tristement 
fameuse  maison  de  Versailles  :  le  Parc- 
aux-Cerfs. 

11  avait  remarqué,  ce  jour  même.  la 
beauté  de  Gillette. 

Déjà  la  beauté  de  la  favorite,  M""  de 
Pompadour,  s'était  dissipée  avec  sa 
santé. 

Elle  était  en  proie  à   des  bâillements 


(iii.i.KTTi;   1)  i;  1  iDi.i.Ks 


épouviiiiUibli's,  à  des-  lassiUiili'>.  à  des 
faiblesses  ;  ses  jeux  se  crcusaienl  peu  à 
peu,  el  les  rides  de  la  vieillesse  pavaient 
son  visajje,  quoi  qu'elle  fit.  Elle  vivait 
dans  rin(|uiOtiide  continuelle  de  perdre 
les  faveuis  du  roi  ;  craignant  et  soupçon- 
nant les  complots  tramés  auprès  d'elle. 

L'institution  du  Parc-aux-Cerfs  avait 
clé  la  dernière  invention  de  la  courtisane 
à  son  déclin.  Pour  remplacer  la  jeunesse 
(pii  l'avait  fuie,  elle  avait  entouré  le  roi 
(l'un  essaim  de  jeunes  (illes  et  de  jeunes 
femmes  amenées,  de  f;ré  ou  de  force  ù 
\'crsaillos,  par  \'allot  el  ses  acolytes. 

\'allol  dissinudail  1  infâme  métier  au- 
quel il  se  livrait  sous  le  titre  et  les 
honnêtes  apparences  d'huissier  priseur 
au  Châtelcl.  Il  venait  précisément 
d'acheter  pour  le  compte  du  roi  la 
maison  avec  dépendances  de  la  rue 
Saint-.Médéric  à  \'ersailles. 

Mais  si  l'huissier  \'allet  était  ofliciel- 
lemcnt  un  pcrsonnaf;c  respecté  et  consi- 
déré dans  le  quartier  Saint-Germain- 
l'Auxerrois,  où  il  habitait,  sa  bonne 
renonmiéc  ne  s'étendait  pas  aux  fa(|uins 
<lu  Ponl-Neuf  et  aux  malandrins,  clients 
habituels  de  la  Ilaute-Borne  ou  de  la 
C^ourlillc. 

I.a  niaisiMi  de  la  nu'  l»i-llus\.  proilie 
le  ].,i)uvre,  lierniéli([Mcmenl  close  sur  la 
I  ne,  n  ouvrait  que  le  soir  ou  de  grand 
matin  sa  lourde  porte  cochèi'c  au.x  ban- 
dits qui  amenaient  à  \'allet  les  victimes 
destinées  à  la  maison  de  \ersailles. 

Le  soir,  celte  rue  Béthisy,  éclairée  fai- 
blement par  des  lanternes  suspendues  à 
des  i-oi-des,  élail  presque  plongée  dans 
l'iibscurité  el  le  silence  absolus. 

X'allcl  n'Iiabilail  de  riii'>lel  ([u'une 
modeste  chambre  el  un  petit  salon  ;  il 
avait  réservé  à  ses  pensionnaires  forcés 
l'aile  donnant  sur  une  cour  profonde, 
bordée  de  h.Tutes  murailles. 

Kl  le  portier  de  celle  maison  maudite 
était  |)réi'isément  le  (lorlefaix  {|ue  nous 
avf>ns  vu  eiilrer  avec  son  digne  niailre 
an  café  du   l'arnassc. 


On  élail  aux  premiers  jours  de  1  année 


1757,  au  milieu  du  rude  hiver  connnencé 
de  bonne  heure:  une  neige  épaisse  cou- 
vrait les  maisons,  les  ponts,  les  quais  cl 
les  berges  de  la  rivière  gelée.  Les  pas- 
sants attardés  dans  le  quartier,  cinglés 
par  la  bise  piquante,  le  nez  dans  leurs 
manteaux,  se  hâtaient  vers  le  logis.  La 
nuit  tombait  :  les  lidèles,  parmi  lesquels 
quelques  femmes,  sortaienten  ce  moment 
(lu  salut  en  musique  de  Saint-Germain- 
l'Auxerrois.  Marchant  péniblement  el 
appuyée  sur  le  bras  de  (iilletle.  M""'  Poin- 
celcl  s'engageait  une  des  dernières  dans 
la  rue  Béthisy. 

L'n  carrosse  sans  cocher,  et  dont  les 
chevaux  s'élaient  mi^en  travers  de  la 
rue,  obligea  les  deux  femmes  à  se  séparer 
et  à  suivre  le  long  des  maisons,  l'étroite 
chaussée. 

M""^  Poincelet,  passée  la  |)remière, 
avait  atteint  déjà  l'encoignure  de  la  rue 
de  l'.Arbre-Sec  et  se  retournait  pour 
reprendre  le  bras  de  Gillette. 

Pendant  le  court  moment  qu'elle  avait 
mis  à  faire  ce  trajet,  la  porte  cochère  de 
la  ijiaison  de  Vallet  s'était  cntr'ouvcrte 
et  Gillette  s'était  trouvée  tout  à  coup 
entre  un  homme  baissé,  qui  paraissait 
chercher  quelque  chose  à  terre,  et  l'in- 
dividu (pu  tenait  le  ballant  de  la  porle 
entrc-bàillé.  Elle  lit  un  pas  de  coté  pour 
éviter  l'individu  courbé  devant  elle. 

Dans  ce  mouvemoni,  elle  se  sentit 
tirer  légèrement  par  son  manteau  ;  un 
pas  de  plus  la  mit  dans  l'axe  de  la  porto  ; 
le  lourd  battant  se  reforma  sur  olle, 
avant  que  l'idée  d'un  guet-apens  lui  fût 
vcmie  à  l'esprit  ou  qu'elle  ont  songé  à 
|)oussor  un  cri  d'alarme.  Ha|iidomcnl 
entraînée,  malgré  ses  pleurs  el  ses  sup- 
plications, elle  fut  bionl(M  conduite 
])ar  les  deux  hommes  au  fond  de  l'holel, 
dans  une  chand>re  aux  fenêtres  ferméos, 
el  donl  les  épais.ses  tentures  devaient 
empêcher  ses  cris  de  parvenir  aux 
oreilles  afiinées  d'une  mère. 

La  stupeur  qui  saisit  M'""  l'oinceh'l, 
en  se  reironvani  seule,  ne  saurait  se 
dépeindre:  elle  resta  un  momenl.  piiso 
de  vertige,  dans  la  rue  déserte  autour 
d'elle,  revint  autant  que  ses  jamlx^s  le 


(".  I  l.l.KTTK    1)   i;  TIÔI.I.KS 


lui  permeltaient   au  carrosse   resté  à  la  défîlise.     il    éteiijnail     une    à    uue     les 

même  place,  regarda  les  façades  immo-  |  lumières   du   chœur.    Les   pas   agités  et 

biles'el  noires  el  revint  sous  le  portail  j  pressés   de  la  pauvre  femme  sonnaient 

de  l'église,  prise  du  vague  souproruque  ,  d'une  façon  retentissante  sous  les  voûtes 

sa  lille  avait  pu  V  rentrer.  I  des    chapelles    désertes;     elle    ressortit 

Le  bedeau  fermait  les  grilles;  avec  ce  précipitamment    par    une    petite    porte 

geste  lent  et  ponctuel,  familier  aux  gens  ,  latérale,   et,   se    retrouvant    seule    dans 


C.  II.I.KTTK    I)  KTHil.I.i: 


l'obscurilé  IVdidi-  de  \:i  riif.  icmiiiit  cm 
sanglots  briivanU.  l'risç  de  ixnir,  clic 
cniirail  sur  los  pavés  glissants,  appelant 
lie  sa  vnix  sans  écho  :  "  Gillette  ! 
Gillelto  :  .. 

Elle  était  arrivée  ainsi  tlevanl  le  café 
du  Parnasse  el  tomba,  plutôt  qu'elle  ne 
s'assit,  douloureuse  et  meurtrie,  dans  un 
fauteuil  eueiuubré  de  manteaux. 


A  cette  lu'Uie,  l'éclat  indécis  de  deux 
bougies  posées  sur  une  lahic.  |)rcs  du 
poêle  rougissant,  éilair.iil  seul  le  calé 
du  Parnasse. 

Piiincelel  somnnlail  dinis  un  fauteuil, 
et  .André  (Chevallier,  sou  nexeu,  parlait 
avec  animalion  à  un  jeune  homme,  vêtu 
connue  un  laquais  de  boinie  maison. 

Cet  homme,  le  visage  allongé  el 
jaune,  piqué  par  endroits  des  marques 
de  la  petite  vérole,  avait  un  regard  pi"o- 
fond  et  mvslicpie:  tantôt  sa  face  sombre 
s'illnminail  comme  au  spectacle  d'une 
\  isi(,iu  lointaine,  tantôt  une  rêverie  dou- 
loureuse l'emporlail  bien  loin  du  discours 
que  lui  tenait  André  Chevallier,  et  son 
front  gardait  un  pli  dur,  gravé  profon- 
dément entre  ses  deux  sourcils.  .André 
(Jhevalliei-  a\ail  cnumi  Damiens,  car  tel 
était  son  nom,  alors  cpie  celui-ci  élait 
domestique  chez  La  Hourdonuais,  qui 
revenait  des  Indes,  misérable,  sonp- 
(.•otmé,  calonniié,  pour  mourir  à  Paris. 
accablé  de  dégoûts  el  d'injustices. 

Damiens  avait  voué,  depuis  la  mort 
de,  son  maili-e,  à  la  société  égo'isle  et 
cynicpie  de  son  Icnips  une  haine  d'autant 
plus  faroticlic  ipi  il  ne  l'épanchait  à 
persomu'. 

I,e  hasai-d  l'avail  ciisnilc  fait  cnirci- 
<lie7.  liè/.c  (h'  Lys,  un  de  ces  \ienx  par- 
lenu-ntaires  hostiles  à  Louis  .\\  et  à  ses 
ministres.  l'"nlin,  apiés  l'arrestation  di- 
c<'  s("con(l  maître,  il  a\,iil  Irouvi-  jilace 
chez  Marigny,  frère  de  la  Pompadonr, 
dont  l'hôlcl,  situé  à  peu  prè.s  sur  l'empla- 
eenn-nl  de  l'Klysée  acinel,  n'était  guère 
qu'une  I.  folie  "  luxueuse,  un  prostibnie 
de  plaisir,  on  se  donnaient  rendez-vous. 


sous  l'ombre  épaisse  des  Champs-Elysées, 
encore  déserts  el  mystérieux,  les  grands 
seigneurs  mangeant  leur  patrimoine  el 
les  femmes  galantes  haut  cotées. 

Le  spectacle  quotidien  des  débauches 
de  gens  appartenant  à  la  plus  haute 
société  avait  encore  aigri  el  assmubri  le 
caractère  de  Damiens. 

Comme  le  philosophe  de  ..  1  (Irgie 
romaine  ».  il  avait  clé  le  témoin  taci- 
turne el  sombre  des  scènes  scandaleuses 
a uxquel les  son  emploi  le  forçait  d'assistei-. 
Il  étail  comme  la  proleslaliou  unicité 
de  ce  banquet  ininterrompu. 

Entre  le  choc  des  verres  et  le  bruit 
des  baisers,  il  entendait  dévoiler  les 
secrets  les  |)lus  graves  de  la  politique 
intérieure  et  extérieure  ;  devant  le  valel. 
chacini  racontait  librement  les  scandales 
de  la  coui-  el  de  la  ville.  (Quelquefois, 
en  se  retournant,  un  convive  renccMitrait 
sa  face  songeuse  et  triste  et  c'étaient 
alors  des  plaisanteries  sans  nondire, 
quelquefois  accompagnées  de  coups  el 
de  bris  de  verres  sur  le  dos  du  valel 
taciluiMie. 

Damiens  >c  relirait,  loul  pâle  cl  iii>- 
panl  les  poings  de  rage. 

Dans  ranlichambre,  de  nouvelles 
railleries  l'atlcndaienl  :  celles  des  \alets 
et  des  soubrelles  sur  lesquels  se  i-ellé- 
lail  l'insolence  et  la  gaieté  des  maîtres. 

bjilin,  l'homme  malade  s'était  enfui, 
emportant  loin  de  ces  scènes  son  humenr 
chagrine  el  sa  haine. 

La  brnsipic  ai'rivée  de  M""'  l'oincelel 
avail  lire  i\r  lenr  iévei-ic  les  deux  In'ite-. 
silcniicMX  (In  Parnasse. 

VA\o  resta  quelques  secondes,  élouiréi- 
à  ne  pouvoir  parler,  entre  Poincelel  el 
André  (Chevalliei-  qui,  la  venant  senleel 
bouleversée,  pressentaient  déjà  le  mal- 
heur (pii  les  frappait  Ions. 

I'',lle  nnn-mui-a.  des  ipi'elle  cul  repi-is 
l'nsage  di-  la  parole  : 

-     Ciillelle  n'esl-elle  point  rentrée'.' 

In  regai-d  plein  d'anxiété,  l'interro- 
gation douloureuse  qu'elle  lut  dans  les 
yeux  des  trois  hommes,  lui  apprirent 
que  la  jeune  lillc  n'avait  point  reparu 
(le|>ui>  son  di'p:ul   pour  rej;lise. 


(;i  I.I.KTll-:    1)   KTKU.I.KS 


l'Ile     repiit      ;ivce     liiio     \iii\     Iro 
hiaiitc  (1  oniotiiin.   saccadée,   hak't;ml 

—  11  y  avait  un  <;rancl  carrosse 
vert,  rue  Bélhisy.  Gillette  a  brus- 
quement disparu  au  nionu'iil  oi'i 
elle  passait  derrière  moi...  .A  lé-  i 
i^lise,  où  j'ai  couru,  il  n  y  avait 
personne...  Dans  la  rue.  où  j'ai 
crié,  nul  n'a  répondu...  Mon 
Dieu  1    mon    Dieu!    ils    ont 


Incrédiilo.  Damiens  secouait  la  léle  : 
—  Il  est,  dit-il,  impossible  qu'une  jeune 
lille  se  soit  hasardée,  seule  el  sans 
nidlifs  apparents,  dans  l'obscurité  du 
(|uai  et  du  l"'or-ri%vétpie.  par  un   froid 


notre  fille...  ou  bien  —  et  elle  se  ratta- 
chait à  celte  dernière  espérance  sans 
oser  y  croire  beaucoup  —  ou  bien  (îillette 
aura  tourné  par  le  For-l'Kvéque... 


jinreill  —  Poincelet, 
■^  dont  les  mains  trem- 

blaient, el  sur  les 
joues  duquel  cou- 
laient deux  grosses 
larmes,  achevait  d'allumer  un  falol, 
tandis  qu'.André  Chevallier  s'avançait 
vers  la  porte,  les  reins  déjà  ceints  d  une 
courte  épée  : 


C.  I  1. 1. 1; T TK    DliTIOl.LKS 


—  Peut-être,  ;ijr>iilii  André  Chevallier, 
en  se  toiiriiaiit  versM""' Poiiicelet,  votre 
douleur  vous  a-l-elle  empêchée  de  voir  si 
quelque  embarras  nu  quelque  indisposi- 
tion suhite  n  avait  |)as  cmpêehé  Gillette 
de  vous  suivre;  clic  n  est  pas  loin  sans 
doute,  et,  tandis  que  vous  resterez  ici, 
ma  bonne  mère,  nous  chercherons  avec 
l'oncle  cl  son  valet... 

Poincelet  et  son  neveu  sortirent,  en 
elFel,  suivis  du  domestique  du  calé  du 
Parnasse,  encore  mal  réveillé  et  se  frot- 
tant les  yeux. 

Ils  marchèrent  quelque  temps  en  si- 
lence, rasant  une  à  une  les  maisons  du 
quai,  de  la  rue  Héthisy  et  les  murailles 
(In  l'"cM--l  Evêquc,  projetant  avec  mille 
précautions  la  lumière  de  leur  lanterne 
dans  tous  les  coins  donibre,  puis  revin- 
rent enlin  dans  la  rue  Héthisy. 

In  homme  arrivait,  avançant  rapide- 
ment vers  la  rue  de  l'.Arbre-Sec;  ils 
marchèrent  vers  lui  :  riionime  accéléra 
son  allure;  ils  coururent,  et,  quand  le 
passant  poursuivi  se  vit  prêt  d  être  at- 
teint, il  tira  vivement  une  épée  cachée 
sous  son  manteau  et  se  mit  sui-  la  défen- 
sive. 

Sa  contenance  autant  que  sa  voix  tra- 
hissaient l'émotion  et  la  peur  : 

—  Par  Dieu  !  messieurs,  que  me  vou- 
lez-vous? On  m  attend  au  lo^is,  et 
pourquoi  poursuivre  à  celte  heure  un 
pauvre  père  de  famille  qui  ne  l'ail  de 
mal  à  personne? 

—  N'ayez  crainte,  monsieur,  lépondit 
.André  Chevallier  à  l'ondirageux  passant, 
c'est  une  jeune  lille  que  nous  cherchons, 
grande,  avec  un  fichu  blanc  sur  la  tétc 
et  un  lon;^  manteau  de  laine  noire  sur 
les  épaules. 

—  Je  ne  I  ai  point  vue,  messieurs,  dit 
I  inconnu  qui  reculait  toujours,  j^ardant 
sa  position  tléfensive;  j'ai  vu  seulement 
un  faraud  carrosse  vert  dont  les  portiè- 
res étaient  closes  et  que  deux  ^'ros  va- 
lets emmenaient  par  la  rue  des  Poulies 
vers  le  Louvre.. . 

Cette  phrase  était  à  peine  linie,  (pie 
maître  Poiucelel  tournait  les  talons  et, 
sans  s'excuser,  se   préci|>ilail    avec  ses 


deux  compajinons  vers  la  rue  indiquée 
et  les  masures  noires  entourant  le 
vieux  Louvre. 

L'inconnu,,  heureux  d'en  être  quitte  à 
si  bon  com|)te,  disparaissait  et  fuvait 
par  la  rue  Saint-dermain-r.Auxerrois, 
autant  que  le  lui  permettait  la  vitesse 
de  ses  jambes. 

Le  {jrand  silence  du  quartier  s'était 
déjà  étendu  au  château  et  sur  les  mai- 
sons blotties  à  son  ombre.  Ils  soulevè- 
rent les  marteaux  des  portes,  question- 
nèrent, injurièrent  et  reçurent  plus  de 
mauvaises  réponses  que  d'indications 
utiles  :  les  plus  pitoyables  répondirent 
qu'en  elFet  ils  avaient  entendu  rouler  un 
lourd  carrosse,  et  qu'au  bruit  il  pouvait 
bien  avoir  fîa;,'né  la  Porte-Neuve  ou 
celle  de  la  Conférence... 

Tous  les  indices  qu'ils  purent  recueil- 
lir pendant  près  dune  heure  se  bornè- 
rent à  ces  renseijjnements  vaf,'ues.  Par 
la  rue  Héthisv,  où  ils  repassèrent,  le 
même  silence  régnait;  seuls,  leurs  pas 
pressés  résonnaient  sur  la  terre  f,'elée  : 
ils  se  hâtèrent  vers  le  café  du  Parnasse, 
pris  du  fol  espoir  d'y  retrouver  Gillette. 

Le  sombre  Damiens  s'ell'orçait  en  ce 
moment  de  démontrer  à  M'""  Poincelet, 
(jui  voulait  courir  chez  le  lieutenant  de 
police,  toute  la  folie  d'une  pareille  dé- 
marche. 

—  Gardez-Mius-eii  bien,  madame;  qui 
sait  si  les  exempts  ne  sont  point  respon- 
sables de  la  disparition  de  votre  lille? 

—  Comment,  Uainicns!  ciunmeul, 
interrompit  maître  Poincelet,  cpii  venait 
de  rentrer  avec  ses  conqiagnons,  M.  le 
lieutenant  de  police  pourrait-il  être  le 
complice  d'un  acte  aussi  odieux? 

—  Je  connaisde  f;rands  sei},'iieurs  (|ui 
ne  dédaiffiienl  pas  de  pareilles  tenta- 
tives, re|)rit  Damiens,  suivant  dans  son 
esprit  les  soupçons  qui  lui  venaient... 

Il  y  eut  un  silence  pénible. 

—  Mais  dans  quel  but  ?  interrogea 
.André  Chevallier. 

—  Le  but?  lit  Damiens.  ICsl-il  besoin 
d'un  but  au  courtisan  qui  s'est  fait  le 
pourvoyeur  des  plaisirs  de  son  maître? 

—  Parlez  bas,  mon  Dieu!  parlez  bas. 


r. ii.i.KTTi-:   I)  KTKii.i.i:; 


Daniieiis.     iiilerrnnipit    M""'    Poincelel, 
san};lotant(\ 

—  J  "ai  vu  (le  près  les  vices  des  jjrands, 
continua  Damiens;  j"ai  vu  et  sa  bouche 
prit  un  pli    amen   des   filles  enlevées   à 


-M 


leur  mère  el  qui  ne  sont  jamais  reve- 
nues de  la  prison  de  la  rue  Sainl-Médé- 
ric,  où  les  retenait  le  caprice  royal... 

—  I>a  rue  Sainl-.Mcdéric?  gémit  maî- 
tre Poincelel. 

—  A  A'ersaijlis.   dit    Damiens,   d'une 
voix  sombre. 

—  Il  y  a  bientôt  quinze  ans,  remar- 
qua Poincelel. . .  que  Gillette,  ici  même. . . 

Il    s'interrompit   au    geste   désespéré 
que  lui  fit  sa  femme. 

—  Si  pourtant,  ajouta    Poincelel,  on 
avait  entraîné  notre  Gillette  à  Versailles 


c.  ii.i.i: TTK   1)'i:ti()I,i.i:s 


dans  un  but  criminel,  ou  pour  des  rai- 
sons qui  nous  échappent,  peut-être... 
à  Versailles? 

Ce  soupçon  les  tenait  tous,  l'ne  sorte 
(l'intuition  va^'ue  leur  disait  à  chacun 
([ue  (lillelle  v  était  partie  contre  sa  vo- 
lonté... 

—  lîh  bien,  j'ir:".  dit  rrMilunicnt  .\n- 
dré  Chevallier,  en  se  levant.  J'irai,  s'il 
le  faut,  réclamer  au  roi  lui-même  Gil- 
lette, enlevée  à  ses  parents  par  des  mi- 
sérables! Je  l'avertirai... 

—  Il  sera  louché,  re|);niil  l>:iniiens 
dont  les  veux  brillaient  d'un  feu  sf)nibre; 
il  sera  touché.  El  Damieiis  mit  dans  ces 
paroles  une  intonation  élranj^e,  que  ses 
com|)af,Mions  ne  comprirent  pas... 

—  Et  tu  prendras  a\ec  loi.  lit  à  son 
tour  M"""  Foincelel.  la  preuve  qu'elle 
est  notre  lille  el  que  nous  l'aimons 
bien. 

Ses  larmes  redoublèrent  à  ce  souve- 
nir, el  l'émotion  f;a^Miait  Pnincelel  lui- 
même.  Mais  leurdouleur  trouvait  comme 
une  atténuation  à  cette  es|)érance  à  la- 
quelle ils  se  rattachaient  el  qui,  peu  à 
peu.  de\enail  |)our  eux  comme  une  cer- 
titude de  l'clrouver  à  ^'ersailles  leur 
lille  d'adoption. 

I)aniieiis,  un  moment  immobile,  se 
leva,  s'enroula  dans  les  plis  de  sa  lonjiue 
cape  brune,  serra  la  main  fie  Poincelel, 
el,  avec  un  accent  étranjje,  prit  congé 
on  disant  :  adieu  ! 


Le  jour  s'était  levé  f;ris  et  blafard  : 
l'ondirc  falote  des  passants  paraissait 
et  disparaissait  le  lonj;  des  quais  el  du 
pal.-iis  de  la  Cité,  au  Iravei-s  d'un  bivuiil- 
lanl  cotonneux  et  jaune. 

M"""  Poincelel,  toute  IriMnbiante,  fjlis- 
sail  plutôt  (pi'ellc  ne  |)araissait  marcher, 
le  Ion-;  de  la  rue  de  la  Harillerie  el  la 
cotn-  (le  Mai,  fermant  le  palais  <le  la 
Cité. 

De  la  masse  noire  de>  bâinnenl.-,  vers 
la  Sainle-(.',hai)elle,  sortait  une  rumeur 
indélinissablc  de  cris,  d'imprécations, 
<piel(|ue  chose  connue  le  i^rondenienl 
sourd  d'un  torrent  entendu  i\f  j.ini. 


Maintenant  quelques  coups  de  l'eu 
claquaient  dans  le  brouillard,  répondus 
aussitôt  par  une  clameur  humaine  plus 
perceplibie  et  [dus  assourdissante,  à 
mesure  que  M""'  Foincelel  s'avançait 
vers  la  cour  du  bâtiment  des  (Comptes. 

I-'lle  disliuffuait  en  ce  moment,  assié- 
freant  le  petit  hôtel  du  lieutenant  de 
police,  une  foule  d'hommes  et  de  fem- 
mes au-dessus  de  laquelle  émer-^eaient 
les  poings  frémissants  et  les  bâtons 
brandis. 

Les  quel(|ues  e\em])ls  el  les  gardes 
françaises  qui  avaient  déchargé  leurs 
fusils  sur  la  foule  perdaient  peu  à  peu 
du  terrain  el  se  repliaient  de  marche  en 
marche,  sur  i'escalici-  di'  la  lieulenance 
de  police... 

En  bas,  une  troupe  en  furie  traînait 
un  homme  de  haute  stature,  étouiranl  el 
sulfoquant  sous  les  coups  de  poing  qui 
tombaient  retentissants  sur  ses  larges 
épaules  : 

—  Tiens,  coqnni.  liens,  misérable  I 
Ah!  tu  prends  la  défense  de  ceux  qui 
nous  alTamcnl  ! 

L'ne  femme  lui  frappait  la  pciiti-inede 
son  bâton  : 

—  Tiin  Neutre  e>t  plein  de  la  misère 
du  peuple  ;  tiens,  va  dire  au  roi  qu'on 
ira  brûler  N'ersailles  et  liiules  celles  qui 
vivent  de  iioli-e  misèi-e! 

—  Pendez-le!  dit  un  gran<l  hiuume, 
qui  venait  de  fendre  la  foule!  Pende/.- 
le  !  je  le  reconnais,  c'est  un  de  ceux  qui 
oui  aidé  aux  eidèvements  du  faid)0urg 
Sainl-.\ntoine... 

La  foule  suspendit  un  moment  sa  co- 
lère el  se  retourna  \  ii-s  je  nouvel  ,irri- 
vanl. 

La  victime  releva  la  lêle  :  de  grosses 
gouttes  de  sueur  |)erhMenl  de  son  front, 
et  les  coups  (|u'il  avait  reçus  en  essavanl 
d'arrêter  ses  agresseurs  sur  l'escalier  du 
lieutenant  de  [xdice  avaient  marqué  ses 
joues  et  son  nez  d'ecchvmoses  sanguiuo- 
lenles. 

—  .Vccrochous-le!  conlîrméreni  les 
plus  enragés  des  émeuliei-s;  à  mort,  le 
jinvenr  <le  sang!  à  moi-l,  le  pourvoyeur 
lin  roi  !  a  mort,  l'huissier  du  Châlelcl... 


G  I  I.I.KTTi;    1)   Kl  im.I.KS 


I^t  les  i'i)ii|i>  i-i_'tiiiiil)c'i'iMil  Mir  11'  m;il- 
lieiiriniN. 

M""-'  Poiiicclct.  |)rist'  d'uii  iiiiuivcmiMil 
(le  (■i)ni|)assimi.  s'élail  ii|)|>riitlu'c  :  clli- 
IViMiiil  i\  la  vue  de  riiulividii,  ([u'elle  re- 
cdiuiiit  imniéclialenieiil  pour  élre  \'a)lel. 

I.cs  cireoustanccs  élaieul  crilitiues 
]iour  riuiissier  pourxoyeur  de  Louis  X\'  : 
il  sortait  de  llx'ilel  occupé  daus  Ten- 
ceiule  du  palais  |)ar  le  lieuteuaiit  de  po- 
lice Berryer,  lorsqu'uue  baude  d'énieu- 
tiers,  formée  dans  le  lauliourj;  Saiul- 
Antoine,  envahit  la  tmir  du  Mai. 

\allet,  lorsqu'il  vil  s'avancer  la  trou[)e 
nieiiaçaute,  s'était  réfugié  en  hâte  vers 
le     lieutenant     de     police,     et.    quclf|Me 


IViilienx  lui  1 
raiit  la  mute 
a\  ait       rra_  _ 

cainie. 

Force  était   cependant   restée   aux 
\aliisseurs,  et  niaitre  \allet.   roulant 
j;ronpes  en  fjronpes.   avait   été  reconnu 
et  trahi  i)ar  un  de  ses  acoKles  du  1 
Neuf. 

La  cpialilé  de  ^■allet  avait  donc  l'ail, 
en  un  clin  d'œil,  le  tour  de  la  petite 
armée  de  l'énienle.  venue  dans  un  mou- 
vement spontané  de  colère  |irotesler 
sons  les  fenêtres  dn  lieutenant  de  police. 

1\.   —   2. 


utre    le~   enlé\einents, 
la   misère  et   les   impôts. 

En  un  instant,  \'allel  fut  l'objectif  de 
la  rage  plébéiemie  :  autour  de  lui,  la 
foule  des  manifestants  s'écrasait,  prise 
du  vertige  du  massacre,  laissant  libre 
l'hôtel  du  lieutenant  de  police  en  butte, 
cpielques  miiuites  au|)ara\aut,   à   toutes 


gii.i.i:tti:  d  ktidi.i.k 


les  Iriiliillvc-  vi,il<-iil(>.  \.r>  (■\.'lll|>l>  cl 
les  ^;inlos-li-iiiiViii:^i's  avaient  pi-oliU-  du 
ri'-|)i(  que  leur  laissaicril  les  assiéffeanls, 
|ii>iii'  se  iiieUro  à  l'ahri  derrière  les  portes 
si>|i<lciii(Mit  eloses  de  leur  <•  eorps  de 
'jiiiMi-  -.  laïKJis  que  les  plus  valides  el 
!(•>  uiciiiis  clVravi--  allaiciil  chercher 
inaiii-roi'l<-  au  Cliàlclcl. 

\allcl.  Iiaini'sur  les  pa\c'>  de  la  cour, 
di'cliifc,  s(iuilli\  couNcrl  de  sauf;,  f;éniis- 
sail  suiirdenicril.  Ii's  \('M\  hrcMiilh's  iTum 
voile  rouf,'e. 

Son  couiplice  du  l'oul-Nciil  lui  asail 
passé  autour  du  cou  une  corde  détachée 
à  la  hâte  d'uiu'  charrette  à  foin,  et  une 
j;rappc  huniaiiic,  sus])endue  aux  rampes 
de  lescalier  de  l'holel,  s'éta;;eait  jus- 
(pià  la  lanterne  où  A'allet  montait  len- 
tement, porté  par  le  remous  de  la  foule. 

lii  immense  cri  ])artit  de  la  cour, 
|or>que  les  bourreaux  abandonnèrent 
tout  à  coup  le  ctu'ps  de  \'allet,  accroché 
dans  res])ace.  à  la  lanterne.  Sa  face 
s'injecta  dans  une  f^rimace  hori'ible,  el 
l'atroce  supplicalion  de  ses  veux,  déme- 
siM-enii'nl  mncrls.  s'arrêta  sur  la  foule 
cruelle  cl  ladlciiM',  l.o  dei'uières  secous- 
si->  ilu  nii-eiajijc  cl  le  poids  de  ses  bour- 
reaux, encore  accrf>chés  sur  les  portants 
eu  fer,  entraînèrent  tout  à  coup  la  lan- 
terne el  son  chargement  humain  :  peu- 
deurs  et  pendu  seU'ondi-èrent  bruvam- 
menl  sur  le  sol,  au  milieu  du  jieuple, 
qui  s'enli- iin\  ril  lunudliUMisciueut.  puis 
se  referma  >nr  (Mi\,  cmiuihc  l'eau  sdcn- 
cieuse  el  a\ciii;lc  d'un  ('■lani;,  lronbli''e 
un  momi'hl  par  la  clmlc  pc~aiilc  il'iui 
c..rps, 

IVu  a  peu  la  IomI.'  s'eeoulall  .le  la 
cour  de  ,lcin>alem  ;  le.-  lainliours  du  ;;nct 
du  ("diàtelet  résonnaient  dans  la  rue  de 
la  jtarilli'rie.  <'t  les  plus  coupables  de 
rcxcculiou  de  \'allel  -'elaieul  liàl<''s  de 
soi-lu-  de  r.'Uc.'Mile  ilu    l'alai-. 

I.c-  soldais  ai'i'i\aicnl  par  la  couj-  du 
Mai,  l'I  les  curieux  o-,  ilhnciil  enlrc  lai' 
ihe  de  Na/ai-elh  el  la  ('.oui-  des  <(.niples, 
passant  par-di'ssus  le  cadavre  de  \  allet 
et  les  blessés  qu'ils  abaiidounaieul .  pres- 
sé- de  fuij'  le  chanq)  de  bataille. 

I.c  mouvement   irrésistible  de  la  foule 


cnlraina  .M""  l'oincelet,  qui,  en  ipn^lipu's 
instauls.  se  tiiiu\a  poi-lée  sur  le  ipiai 
des  Orfèvres. 

Elle  y  resta  ipu-lques  miiuites,  éton- 
née, confuse  des  violences  auxquelles 
elle  venait  d'assister,  oid)lieuse  pour  nu 
instant  de  Cilletlc.  d.Mit  elle  était  venue 
siy:ualer    reidcveuiciil    au    licutcuanl    de 

polil'C. 


Il.inneii-  a\all  Ii'MU  la  pr'mn'sse  ipi'd 
s'clait  l'aile  a  liM-uu'inc  -  d'a\ertir  le 
roi  ■■. 

La  nuit  même  où  nous  I  avons  vu 
quitter  le  cal'c  du  Parnasse,  il  était  ren- 
tré clic/  lui.  marchant  comme  en  un 
rêve.  son';eanl  à  la  misère  du  royaume, 
au  malheur  des  Poincelet ,  évoquant 
enlin,  flans  son  âme  myslicpu*.  le  ven- 
fjeur  héro'ique  de  son  sièi'le  corrompu, 

La  lecture  des  Psaumes  avait  achevé 
denllammei-  sou  imafjination  maladive 
et  il  avait  quitté  son  logis,  comme  obéis- 
sant à  uu<>  volonté  plii>  forte  que  la 
sienni'. 

Sans  bien  préciser  encore  le  but  de 
son  voyage,  il  était  parti  poui-  X'crsailles, 
à  trois  heures  du  matin,  dans  nue  voi- 
ture louée  à  prix  d'or,  vêtu  d'une  culotte 
rouge  et  voyante,  et  sei-raut  contre  sa 
poitrine  un  petit  livre  de  prière.s,  des 
petits  ciseaux,  un  l'oulean,  et  une  liour.se 
de  \  iugt-cin(|  louis. 

De  son  coté,  .\iidre  Chevallier  avait 
atteint  N'ersailles  le  lendemain  de  l'ar- 
rivée de  Damiens,  emportant  avec  lui  le 
pi'lil  sac  de  soie  noire  (pii  coiitciiail  les 
ctl'els  trouvés  avec  (lillett.', 

.\u(li-é  Chevallier  ne  doutai!  pa>  que 
le  l'écit  du  malheur  ipii  frappait  ses 
|)arciils  d'adoption  el  ci-ux  <le  Ciillelle 
lie  loiiclial  le  n  .i .  .'1  il  clail  bien  .lc<-idc 
a  iinplorer  la  proleclinii  di'  l.onis  W. 
en  (pichpie    ciidiiul   (pi'il    le   rencontrai. 

Il  iv.iil  .ippn-.  eu  arrivant  à  ^'er- 
sailles,  ipie  le  nu  -'l'I.iit  rendu  le  malin 
a  Ti'ianon, 

lue  nouvelle  iliflicullc  s  oIVrait  doue  : 
les  abords  du  parc  et  iln  petit  château 
étaient   soigneusement   l'iitonres   par  les 


r,  IM.KTTl-;     1>   KTim.I.KS 


19 


compag:iiies  suisses  et  les  grenadiers, 
floiil  les  superbes  sentinelles  montaient 
une  jrarde  ininterrompue  entre  les  <•  sauts 
(le  loup  »  et  les  {grilles. 

A  plusieurs  reprises  déjà,  il  avait  l'ait 
le  tour  des  fossés  et  n'était  parveiui. 
vers  la  lin  de  la  journée,  à  approcher  le 
château  qu'en  se  dissinudant  derrière 
les  bois  bordant  l'extréniilé  fin  ■,n-and 
canal. 

De  sa  cacliette.  il  entendait  les  chan- 
sons et  les  cris  des  Suisses  et  des  soldats 
enfermés  dans  le  corps  de  jrarde,  entre 
les  deux  fossés  remplis  d'une  eau  pro- 
fonde et  croupie. 

N'ers  le  soir,  harassé  déjà  et  brisé  par 
-sa  lont;ue  attente,  il  s'approcha  du  poste 
et  se  rendit  compte  qu'une  animation 
extraordinaire  v  réjjnait  ;  à  la  hâte,  les 
l'actioniTaires  se  repliaient  et  les  hommes, 
bouclant  leur  ceinturon  et  ajustant  leur 
|)erruquo.  ne  tardèrent  pas  à  se  former 
on  Inuipe  et  à  se  diriu'er  vers  le  châ- 
teau. 

Quelques  Suisses  seulement  étaient 
restés  dans  le  corps  de  garde. 

André  Chevallier  crut  le  moment 
venu  de  mettre  à  exécution  le  projet 
{|u"il  méditait  :  il  s'avança  doucement, 
en  suivant  le  canal  et,  arrivé  à  la  grille 
fermée  qu'encadraient  deux  pilastres 
surmontés  de  vases,  il  se  his.sa  sur  ce 
piédestal  et  mil  le  pied  sur  Pescalier  de 
marbre,  évacué  depuis  quehiues  instants 
par  les  sentinelles. 

In  silence  anormal  et  incpnétant  a\  ail 
succédé,  tians  le  pclil  ihàleau.  à  l'ani- 
mation. 

S,in>  élri'  \u.  .Viidré  Chevallier  put 
i:ra\iric  perron  doiiruml  sur  les  jardins 
et  s'introduire,  par  la  ])orle-fenétre  qui 
n'était  point  fermée,  dans  une  longue 
salle  pavée  de  marqueterie  grise  et 
iioM'e. 

Il  [lassa  dans  deux  petits  salons  où  le 
feu  brillant,  dans  les  cheniinées,  atté- 
nuait la  pénombre,  et  s'arrêta,  pris  de 
crainte,  derrière  une  porte  au  delà  de 
laquelle  un  bruit  vague,  pareil  au  frois- 
sement d"nn  cahier  lentement  feuilleté, 
indiquait  que  la  pièce  était  occupée. 


Far  qui?  Les  doutes  venaient  mainte- 
nant à  .\udré  Chevallier  que  le  roi  fût 
encore  au  Trianon. 

Le  relâchement  de  la  surveillance,  le 
reirait  inexpliqué  des  sentinelles  lui 
faisaient  pressentir,  au  contraire,  que 
celui-ci  en  était  parti. 

.\  cette  jjensée.  il  ressentit  comme  une 
joie  et  un  soulagement,  puis  la  témérité 
de  son  projet  insensé  lui  apparut  entière- 
ment. 

Il  songea  alors  à  s'enfuir  par  le  che- 
min qu'il  avait  suivi,  et  fit,  eu  eiTet, 
quelques  pas  vers  les  fenêtres  du  petit 
salon  où  il  se  trouvait. 

il  vit  des  lumières  s'agiter  et  se 
croiser,  balancées  par  le  pas  rythmé  des 
patrouilles,  et  se  rejeta,  immobile,  sur 
un  des  fauteuils  (|ui  garnissaient  la  pièce. 

Lue  toux  légère,  une  toux  de  femme, 
et  le  bruit  étoulfé  de  bâillements  par- 
venaient aux  oreilles  d'.André  Chevallier, 
que  la  frayeur  clouait  à  sa  place. 

Il  perçut  le  bruit  que  faisait,  en  se 
levant,  la  femme  assise,  et  le  frou-frou 
dune  robe  de  soie.  Les  pas,  étouffés, 
s'éloignaient,  s'approchaient  des  portes, 
qu'un  mouvement  de  colère  refermait 
en  les  faisant  claquer;  il  entendit  dis- 
tinctement appeler  :  Jeanne,  Jeaime... 
puis  le  silence  succéder  au  bruit. 

l'^nlin  la  porte  du  pelit  salon  souvril 
brusquement,  et  une  tète  de  femme 
a|)parul.  éclairée  de  profil  par  les  bou- 
gies allumées  dans  les  candélabres  posés 
sur  la  cheminée,  une  tète  de  femme  au 
leinl  dechlorose,  les  pommelles  rosées,  la 
goi'ge  débordant  d'un  flot  de  dentelles, 
et  dont  l'teil,  d'un  bleu  clair,  fouillait 
avec  inquiétude  l'obscurité  du  réduit  où 
se  trouvait  André  Chevallier. 

(-elui-ci,  surpris,  n'avait  ])u  retenir 
un  mouvement,  et,  dans  le  saisissement 
qu'il  avait  éprouvé,  un  craquement  du 
fauteuil  où  il  se  trouvait,  avait  révélé  sa 
présence. 

Un  cri  de  frayeur  lui  répondit  et  la 
femme .  poussant  vivement  la  porte 
quelle  avait  ouverte,  se  précipita  sur 
une  sonnette,  au  bruit  de  laquelle  les 
valets  se  hâtèrent  d'accourir. 


Gii.i.KTTK  11  i:i  iiii.i.i::s 


Aiulré   Clicvallier,   découvert,   sélail 


(Ih  I  niailamo  !  tjui  qui'  vou:-  ^ovcz. 


levé   et,   entrani   daus   le   salon,   se   tint   '    pardonnez  à  tles  malheureux  dont  on  a 


immobile  sur  le  seuil  el    les  yeux  sup- 
pliants. 

La     niar(|ui.-e    de    Poinpadoui-.     ipi 


volé  reniant,   el   qui  viennent  jusqu'ici 
inq)lorer  votre  miséricorde... 

La  marquise  détourna  la  tête  vers  la 
porte  opposée  à  celle  par  laquelle  .Vndré 
Chevallier  était  entré. 

Des  valets  et  un  jeune  oflîcier  des 
j^ardes  entraient  en  ce  moment. 

Du  doi^l,  la  marquise  leur 
désifrnait  André  Chevallier, 
resté  dans  son  humble  posi- 
tion : 

—    lùnmenez    ce    fou,  qui 


xciiiiil  de-  .'-urpieiidre  ainsi,  se  Iciiail  ilci- 
riére  une  lahie  eu  bois  doré,  charf^ée  de 
livres,  de  {jravures  el  de  rouleaux  de 
musique,  el  sa  mine  hautaine.  >a  mâ- 
choire accentuée  par  les  pli^  din>  des 
ans,  inditpiaieul  plulc'it  la  coléii'  <|ue  la 
fraveur. 


Sans  faire  un  pas.  .\ndri-  él.iil   Imnbé       lés  à  l 


Aient    me    réihinu'i-   sa    lille.  (pie    ji-    m- 

connais  point 

—  Par    pilié.     madame,     noire    lille, 

(iiiieiie  :::... 

L'officiel-  el  lo  \alel>  axaient  saisi 
rudement  les  bras  d'.André  ('.hevalliec  el 
le  poussaient  delioi-s,  écartant  du  pied, 
sous  la  tal)le  dorée  de  la  marquise,  le 
chapeau  el  le  petit  sac  de  soie  noire  res- 


ii    ;,'enoux    i-l.   d'une   Mii\   (■•traiif,'lre   pai- 
l'iinolicn.  il  dil  : 


Ils    repasM'renI    dan-    la    -lamle    >alle 
1    paxée.   el.   .iiiiM^  dari^   le   Nolibnle,    il? 


G  M.I.ICTTK    l)KTI(M.|,i;s 


jolèrpiil  sur  iiii  hiiiu'  Andio  Chevallier. 

Les  iiiiiiiis  j;rnssitr'es  (les  laquais  l'ouil- 
laieiil  ses  |)(nhes  el  relouriiaient  son 
habit,  tiiiulis  c|iie  les  ;jarcles  suisses 
liaient  ses  bras  avee  des  cordes. 

l'entre  les  soldais  armés.  Chevallier 
traversail  niaiiilenaiil  la  ;.;iaiide  <onr. 
sous  la  conduile  d'un  serycnl  len.iiil  uni' 


el  le  rellel  rouf,^e  d'uu  petit  corps  de 
ffarde  blotti  à  l'ombre  du  château. 

Une  foule  de  soldats  et  de  domes- 
tiques eTi  occupaient  les  abords  lorsqu'ils 
y  entrèi-ent.  el  li's  f^ai'des  durent  IVayei- 
dans  cette  foule  un  passade  à  leur  pi'i- 
sounu'r. 

In  linninn»  qui.  à  >a  nii-e.  devait  èti'e 


lanterne,  el  iliacnn  le  poussait,  sans 
prendre  ^arile  à  ses  snpplic;ilions  el  aux 
appels  désespérés  qu'il  laiivail  à  l'écho 
des  bois,  couverts  de  yivre  :  Gillette  1 
Gillette! 

Sous  leurs  pas.  L;rinçail  le  sable  des 
allées. 

Ils  marchèrent  ainsi  peiulanl  vinf;l 
minutes  environ,  et  à  mesure  qu'ils 
approchaient  du  palais,  ils  percevaient 
plus  netlemenl  les  allées  el  venues  des 
lumières    derrière   les   grandes   fenêtres. 


un  faraud  persoiniaye,  tui  larnet  ,i  la 
main,  se  penchait  vers  un  autre  homme 
solidement  >;arrollé  sur  un  banc. 

Les  bas  du  misérable,  couché,  étaient 
arrachés,  et  l'atroce  odeur  des  chairs 
ffrillées  remplissait  le  corps  de   g^arde... 

A  l'arrivée  du  prisonnier,  les  soldats 
et  les  oi'liciers  tournèrent  la  tête  et  un 
capitaine  aux  gardes  s'avançant  vers  les 
Suisses  qui  amenaient  André  Chevallier, 
demanda  : 

—  Est-ce  un  complice  ? 


C.ll.l.l.TI'i:    I)   KI'liiI.I.KS 


I.'lioniiiu'  ;iII:k1u'  sur  le  haiu-  louriia 
ses  rej,'ards  cl  son  IVuiit,  où  le  saii^  cou- 
lait, vers  le  nouvel  arrivant,  mais  ses 
yeux  se  fermèrent  aussitôt. 

Le  serfjent  dit  à  son  tour  :  <•  Capitaine, 
cet  homme  que  voici  s"étail  introduit, 
dans  un  mauvais  dessein,  à  Trianon  ; 
nous  l'avons  arrêté  dans  le  boudoir  de 
M'"''  la  marquise  de  Pompadom-.    • 

.\n(li'é  Ciievallier  pàlil  et  ciianeela  ;  il 
sérail  tombé  sans  les  irardes  qui  le  sou- 
tenaient ,  et  venait  de  reconnaître 
Damions  dans  l'iiomme  attacbé  sur  le 
banc. 

De  iion\eau.  les  soldats  s'élaieiil  pen- 
chés vers  Damiens,  leurs  pinces  à  Iriser 
toutes  roufies  à  la  main  : 

—  .Avoueras-lu.  cnquin.  celui-ci  est-il 
ton  complice? 

—  Des  complices,  je  n'en  ai  point, 
répondit  Damiens  dune  voix  sourde; 
mon  projet,  je  l'ai  exécuté  seul  parce 
que  seul  je  l'ai  convu... 

Les  ])inces  roufj;ies  l'aisaienl  dans  les 
jambes  de  Damiens  de  prolVmds  sillons, 
mais  le  malheureux,  retenant  sa  dou- 
leur, continua  d'une  voix  vibrante  : 

—  Je  l'ai  l'ail  pour  Dieu  et  pour  le 
peuple,  qu'opprimait  Louis  W.  el  parce 
(pu>  la  France  périt  de  misère  I ... 

Les  bourreaux  conlinuaienl  leni'n'uvre. 
tordant  les  chairs  du  paliciil. 

—  Qui  t'a  poussé  à  frapper  le  roi  ? 

—  La  misère  qui  est  aux  Imis  tpiarls 
du  royaume  1 

Le  personnage  habillé  de  noir  lit  un 
si{;ne  aux  soldats,  qui  s'arrêtèrent,  el, 
s'adressant  au  capilaine.  il  lui  dil  l'i'oi- 
demenl  : 

—  .Ménafie/  cel  homme  :  il  laul  qu'il 
xive  el  (pi'il  parle  ;  mais  surtout  ne  le 
perdez  pas  de  vue  nu  moment  1 


Le  supphce  qui'  les  soldais  du  ciu'ps 
de  ^arde  avaient  inlli^'é  à  Daunens  avait 
jeté  celui-ci  dans  une  lièvre  violente,  et 
le  ministre  .Machanll,  i-rai^nanl  pour  la 
vie  de  l'homme  qui  avait  tenté  d'assas- 
siner le  roi,  avait  ordonné  qu'on  le  soi- 


^'•nât  el  qu'on  cessât  pour  un  mmnenl  de 
l'inlerrog^er  sur  ses  complices. 

Cette  circonstance  sauva  de  la  torture 
André  Chevallier,  qui,  sentant  bien  que 
loulsif^ne de  reconnaissance  a  vccDa miens 
pouvait  le  perdre,  ne  cessait  de  demander 
avec  insislai»ce  au  capitaine  sous  la  {jarde 
duquel  il  avait  été  enfermé,  qu'on  voulut 
bien  lui  permettre  de  voir  la  marquise 
de  Pompadoui-,  affirmant  entre  elle  et 
lui  l'existence  tl'nn  secrel. 

Le  ton  convaincu  d'.Audré  (Chevallier 
avail  poussé  le  soldat  à  avertir  la  mar- 
<piisi>  (les  prétentions  du  prisonnier. 

Celle-ci.  la  première  émotion  ])assée, 
avail  ouvert  le  petit  sac  de  soie  noire 
ipu^  sa  femme  de  chand)re  avait  trouvé 
avec  le  chapeau  d'.André.  sous  la  table. 

]'"lle  se  crut  le  jouet  d'un  rêve  quand, 
du  bout  (le  ses  doif;ls.  elle  lira  la  petite 
robe  brodée  de  dentelle  que  portait 
("lillelle,  à  l'à^re  oii  elle  l'avait  perdue, 
el  les  pièces  de  liujjerie  en  line  balisle. 
avec  les  armes  de  Lenormand  {l'Hliolles. 
son  premier  mari  :  écusson  d'azur  à  une 
tête  el  col  (le  lion  d'ar^'enl  re^'ardanl 
une  étoile  d'or,  posée  d'anj;le. 

Le  petit  boiuiet  de  l'enfant  était  là 
devant  elle,  évoquant  les  souvenirs  les 
|)lus  purs  el  les  jilus  humains  de  la  cour- 
lisane:  ce  linui'  d'enfant  avail  fiardé 
coiniiii'    u\\    |)ai'lum    d'honnéteté...     Le 

cour   lie    M de    Pomjjadour   battait  à 

i-onqire  dans  sa  |)oitrine.  el  les  larmes, 
de  bonnes  larmes,  coulaient  maintenant 
sur  ses  joues. 

La  nouvelle  de  la  lentalivede  Damiens 
avail  produit  au  Palais  el  à  Trianon 
une  émotion  considérable  :  le  roi  avail 
élé  couduil,  immédialemenl  après  le 
coup  de  canif  de  l'ancien  domestique  (.le 
Marif,'ny,  dans  les  ap|)arlemenls  de  la 
reine,  el.  depuis  plusieurs  jours,  la 
l'av(irile  n'axait  pu  voir  Lmiis  W  ni 
même  obtenir  de  nouvelles  de  sa  sanlé. 

La  séparation  f(uvée  de  M""'  de  l'om- 
padour  el  du  roi  avait  été  mise  à  prolit 
à  la  <-our:  les  confesseurs  avaient  l'ait 
sentir  discrètement  à  Louis  W  les 
scandales  de  son  existence  et  de  celli> 
de   la    marquise.    Les    courtisans    de  la 


i;i  I.I.KTll-:    1)   KTIn|,|,i:s 


•cmo  iii>i>l;n('u(  Mii-lrml 
sur  ce  que  1  ass;is.siuHl  du  roi  a\  ail  élé 
commis  par  un  \alet  de  Mariyuv,  un 
IVère  de  la  marquise,  et  tirèrent  contre 
celle-ci  toutes  les  déductions  possibles 
et  impossibles  du  coup  de  canif  insij^ni- 
liant  porté  par  Damiens. 

_\£me  dp  Pompadour  était  donc  restée, 
dans  un  silence  précurseur  de  la  disyrâce, 
dans  le  petit  salon  de  Trianon,  aux  ten- 
tures bleues  rehaussées  de  bnf;uettes 
dorées,  au  milieu  de  son  riciie  nioi)iii(M' 


de  Beauvais,  des  f;ra\ui-es,  des  li^■res 
précieux  et  de  ses  insirumenis  de  mu- 
sique. 

I.a  vie  du  boudoir  désert  où  elle 
n'attendait  plus  le  roi,  était  concentrée 
sur  la  table  dorée,  sculptée  par  Kiesener, 
où  le  petit  sac  de  soie  noire  et  les  vête- 
ments de  Gillette  étaient  placés,  et 
le    sou\enii'    de    reniant    qu'elle    avait 


Gl  I.I.KTTK.    I)   iVnoi.l.KS 


iibiiiuloniiée  la  possédait  loul  entière. 
Ce  visiteur  dont  l'apparilinn  l'avait 
tant  eirravée,  elle  eût  désiré  le  voir, 
apprendre  de  sa  houehe  quelque  chose 
de  ("lillette.  reeueillie  pMi-  lui  peul-élre. 
sa  liiincée  peut-être  1 

Autant  (pielle  avait  pu  apereevoii- 
sou  \isaf;e,  l'iionnue  lui  |)araissail  jeune. 
(Juel  élail-il  et  cpiel  lien  l'unissait  à 
Gillelle  .' 

Kije  tnuniail  cl  l'etonmail  entre  ses 
doi^'ts  le  liuf^e  de  sa  lille,  et  tout  le  roman 
de  l'abandon  de  Gillette  hantait  son 
souvenir. 

Mais  toute  (enlali\e  ])onr  voir  elle- 
même  le  prisonnier  eût  l'Ic  folie  de  sa 
part  I 

Mlle  avait  essayé  du  moins  de  savoir 
son  nom  et  les  motifs  de  sa  venue, 
'l'ontes  les  portes  de  la  maison  du  roi 
s'étaient  fermées  devant  elle.  Seules, 
les  indiscrétions  du  capitaine  l'avaient 
à  peu  près  rensei^niée  et  elle  lui  a\ait 
recommandé  le  prisonniei-. 

Des  joui's  se  passèrent  ainsi,  pendant 
lesquels  elle  perdit  l'appétit,  le  som- 
meil ;  elle  fut  en  proie  à  la  lièvre 
ardente,  au  désir  l'un  d  allei-  ti'onver 
.Andi'é  Chevallier. 

Dans  les  nombreuses  démarchesqu  elle 
avait  faites  à  A'ersailles  pour  s'informer, 
en  a|)parence,  de  la  santé  du  roi,  on 
avait  remai-qué  sa  |)àleur  élraiifie,  son 
air  fatif,'ué,  douloureux,  et  chacun  avait 
cru  lire  sur  le  visajje  de  la  marcpiise  le 
sifjne  certain  de  sa  disf;ràce. 

L'n  soir,  vers  neuf  heures,  mal},'ré 
l'obscurité  el  le  froid,  elle  se  lit  condnii'e 
an  lraver>  dn  parc,  dans  sa  chaise, 
jus(pr:iu\  apjiarlemenls  de  Louis  W. 

I.c  mi  l'Iail  <iccn|ic  à  sif;ner  de 
iHiMiliicuses  pièces  (li''])osées  sur  son 
bureau. 

A  la  \  lie  lie  la  UKircpiiM'.  i.nul>  W  ne 
put  retenir  irn  iiioiiv  cinrul  (\r  niau\aiM' 
iiuuieur,  ?nais,  toujoin-s  ^^danl.  il  la  lit 
asseoii'  : 

—  Madanu'  la  marquise  <-sl  dehors  si 
lard-.' 

-  .le  n'ai  pu  résislerau  désii-  de  vous 
\-oir.  .l'ai  vécu  ces  jours  passés  dans  une 


incertitude  cruelle  sur  les  suites  de 
voti-e  blessure...  Oh!  sire,  c'est  bien 
mal  à  vous  de  m'axnir  abaiidnunée  sans 
nouvelles  ! 

Et  M""ilePonq)adour.  tout  eu  larmes, 
s'était  jetée  aux  pieds  du  l'oi. 

—  Uelevez-vous.  mai'(|nise.  Ce  sont 
les  médecins  tpii  m'nnl  (Idriiihi  il  aller 
vous  l'cudre  visile... 

Puis,  chanj;('anl  l>i'ns([nemeiil  la  con- 
versation : 

—  Mais  ne  m'a-l-nii  pc.ini  dit  cpi'on 
avait  voulu  altenleiaux  jcui.- de  Madame 
la  marquise  ? 

—  Oh  '.  >ire.  non  point  I  C'est  ini 
pauvre  fou  ([ue  je  \dyais  entrer,  il  v  a 
ipielqnes  jours,  dans  mes  .-qipartements 
et  (pie  les  fjardes  ont  mis  à  la  porte.  Il 
\enait,  disait-il,  me  réclamer  sa  tille. 

—  Et  vous  ne  l'axiez  ])oint  ? 

—  Non,  sire. 

—  l,e<o(piin  sera  puni  de  sou  audace  I 

—  I'"ail('s-liil  i;ràce  I  sire.  Kende/.  sa 
libeil(''  à  ce  nialhcureux  que  la  douleui- 
é^'are  el  ipii  ne  m'a  ciusé  cpi'un  peu  de 
fraveur  par  son  entrée  à  Triaiion. 

—  Puis(]iie  vous  le  désire/.,  marquise, 
et  (pie  l'homme  ne  vous  a  point  oilensée, 
nous  dirons  à  M.  de  Machault  de  l'aban- 
donner où  il  \oiulra.  .Mais...  iirenons 
conjié,  niar(piise.  et  séchez  \  os  beaux 
veux.  J'irai  bieiili'it  vous  rendre  visite  !... 

Va  Louis  W  avait  oll'ert  sa  main  à 
M""'  de  Pompadour.  Il  l'accompaffiia 
jusque  dans  une  petite  antichambre  à 
laquelle  aboutissait    un   escalier  dérobé. 

Comme  les  piulenis  de  sa  litière  pas- 
saient dans  la  cnur  de  la  suriulendance, 
elli'  \il  (rois  grands  carrosses  à  (piaire 
clie\aM\  eninures  par  nue  foule  de  ycn- 
darines.  A  la  lueur  des  torches,  elle 
rej;arda  hisser  dans  un  des  carrosses, 
lij;()tée  dans  une  smle  de  couverture 
blanche,  une  ronne  liumaiue  (]ui  se 
débattait  dans  ses  liens.  Deux  -ai'des  de 
la  |)révolé  el  un  l'hirur^ii-u  du  nu  iiiuu- 
tèreiil  avec  le  prisonnier. 

Dans  le  troisième  carrosse,  les  exempts 
faisaieul  mouler  l'individu  arrélé  dans 
les  appartements  de  Trianon. 

I.es  avenues  dn  chàlenu  él aient  pleines 


r.  II.I.KTTK.    I)   KTKU.I.i: 


(lo   ijiviiliiMs.    (le  s(Mf.'tMits   o(    (le  iriinlcs  —  Kt  vous  lo  l;k-hiM'e/,  ajoulii  la  iilar- 

|•,.;l,l(_■;u^e.•■.  iiuise  de  son  air  le  plus  aimable;   il  ii  a 

M'""  de  Pompadour  avait  l'ait  tiéposer  causé  chez   mai    aucun    ddniniajre.    .1  ai 

sa   chaise    sur    le    pavé    de    la    cour    et  deuiaudé  sa  liberté  au  r"i. 


Sur  le  bui';  clieniiii   cpie  suivirent   les 
voilures,    des    délachemeuts  d'hommes 
armés  et  des  troupes 
de     cavaliers     veil- 
laient. 

Dans  les  villages 
traversés,  une  con- 
signe sévère  inter- 
disait aux  habitants 


s'était  appnichée   du  duc  d'Aven,  com- 
mandant l'escorte  : 

—  Où  menez-vous  donc  tout  ce  monde, 
capitaine? 

—  Au  Palais,  à  Paris,  où  nous  arrive- 
rons fort  avant  dans  la  nuit. 

—  Et  vous  emmenez  aussi  l'homme 
cpii  sest  introduit  chez  moi? 

—  Je  crois  qu'il  vient  d'arriver  un 
nouvel  ordre  du  roi  le  concernant.  En 
tout  cas,  nous  l'emmènerons  juscpt'à 
Pans. 


de  se  mettre  aux  l'euétres.  et  les  soldats 
de  l'escorte  devaient  l'aire  l'eu  sur  ceux 
qui  contreviendraient  à  cet  ordre. 

\'ainemeut  .\ndré  Chevallier  avait-il 
essavé  de  tirer  de  ses  jrardiens  des  éclair- 
cissements sur  le  crime  qu'il  avait  com- 
mis et  sur  le  .sort  qui  lui  était  réservé. 
Ceux-ci  restaient  muets. 

Ils  traversèrent  ainsi  les  villages  en- 
dormis de  Sèvres,  d'Issy,  de  \'au','irard. 
la  barrière  de  Sèvres,  la  Croix-Rouire. 
puis  entrèrent  dans  la  rue  du  F"our.  Par 
les  rues  Dauphine,  le  Pont-Neuf  et  le 
quai  des  (orfèvres,  ils  arrivèrent  dans  la 


(;i  i.i.KTTi-:  1)  KTKu.i.i: 


cour  ilu   Piihiis,    iicrupée  niiliUiiiiMiic-iil .  Il  se  toiii-ii;i  vci>  le  piisumiicr  : 

l^fs  hdis  i'XiMU|)ls  c'Oiuluisirpiil  Aiidiù  ,        —     Cc^i    \<iiis   ciiii   n'avez   pas   rraiiil 

(;he\alli(>r:i  la  liciiloiiaiiro  de  polii-o,  cl,  1    d'onlrcr  che/  M""'  la  niart|uise  de  Fi>m- 

apri's  avoir  ])arcoiirii  un  couloii-,  l'anic-  1    padnurl  Savez-vous  que  Tacle  que  vous 

ncreiil  PU  prcscuco  do  Herrver  lui-même,  |   avez    commis   vous   mènera    sans  doulc 

assis  dans   un    pelil    salon,   dcvanl   une  '   aux  galères  I    Dans   quel    bul   avez-vous 
table    éclairée    par  des   bouffies    cl 
chargée  de  pajiiers. 


remis  à  X'ersailles,  cl  celui-là,  api'cs 
avoii-  rcgai'dé,  par-<lessous  ses  linielles, 
André  ('-!i<'vallier,  oiivril  <•(  lut  : 

'■  I,c  lieulenanl  de  police  renicllra  l'ii 
liberté  11-  sieui'  Aiulré  f.iievallici-,  de- 
meurant en  la  (!ilé  de  l'aiis,  après  l'a- 
voir admonesli'  se\èi-eineMl  pour  laii- 
dacc  (pi'il  a  eue  de  >'ijil  l'odnire  dans  le 
cii.ileau  (II'    Irianori  !    ' 


Ironipi'    1.1    >nr\  cill.inci'    des    i;ardes    de 
IVianon  ? 

-  -  .r.illins  iinplorer  une  gràc<',  pro- 
Icclinn  poin-  l'elroiiv Cl'  mie  jeune  tille 
(pi'on  a   \  niée  à  ses  parents  ! 

—  .le  vois,  reprit  lieri-\i'r;  \  ous  éles 
de  ces  séditieux  cpii  répandent  le  lii'uit 
qu'on  \'ole  des  enlanis  et  de-  jeunes 
lill<'s!  (".es  choses-là  n'cMsIi'iil  iini'  ilans 


nii.i.iri  ri;  d  ktkh.i.ks 


I  imafjinatioii  des  {;ciis  animés  de  inau- 
\  aises  intentions.  Tenez,  vous  leriez 
mieux  d'avouer  que  c'est  la  curiosité 
([ui  vous  a  fait  entrer  chez  M""'  la  mar- 
quise 1 

Sans  s'arrêter  aux  prnleslalious  d'An- 


lier;  il  restait  à  la  niénic  place,  crovant 
avoir  mal  entendu. 

—  Sortez!  réitéra  Berrver.  et  veillez 
surtout  sur  vos  actions! 

Comme  mi  aveuirle.  .André  cherchait 
le  couloir:    l'exeni])!,   sur   un   sig-ne  de 


dré  tnievallier.  le  lieulenant  de  police 
prit  l'adresse  de  son  prisonnier,  et, 
en  le  menaçant  de  toutes  les  sévé- 
rités de  la  police,  lui  noliiia  sa  mise  en 
liberté. 

L'n  coup  de   i'oudre  n'eût  pas  davan- 
lai,'e  frappé  d'immobilité  André  Cheval- 


Berrver,  le  jiril  par  le  bras  et,  après 
avoir  traversé  la  cour  de  la  Sainte-Cha- 
pelle, ouvrit  une  petite  porte  et  poussa 
dehors  son  prisonnier. 

Il  était  sur  le  quai  des  Orfèvres,  à 
deux  pas  du  Pont-Neuf,  que  les  tire- 
laine  s'étaient  empressés  d'abandonner. 


CII.I.KTTK    I)  ÉTMiM.KS 


;i  ciiiiso  (lu  iiKiuvpinciit  iiiusilO  de  troupes 
ri  (le  |)(illic  (|ui  ;i\  iiil.  celle  iiull,  liciuhli- 
hi  Cile. 

Aridn''  sui\  il  ddiie  d'un  |)iis  inaeliiual 
la  liiaussi'P  (lu  IViiil-Neul"  el  remarqua 
i|u  un  i;niu(l  nombre  tle  feiu-lres  des 
environs  du  Palais  étaient  éclairées. 

Celles  du  eafé  du  Parnasse  ne  Taisaient 
point  excepliiin. 

Il  heurta  d  un  pninf;  timide  la  (le\  au- 
ture  close,  el  pensa  élouH'er  lorscju  il  re- 
eoniuit  la  voix  de  Poincelet  demandant 
le  nom  de  son  visiteur.  derri('re  les 
volets. 

Il  se  nomma.  Kn  un  inslanl.  l'ouclo 
et  le  neveu  étaient  dans  les  liras  l'un  de 
l'autre.  .M""'  Poincelel,  en  toilette  de 
nuit,  allil'ée  d'une  vieille  robe  de  cham- 
bre, accoiu'ut  bient(it  aux  aj)])els  de 
Poincelel;  |)uis  ce  fut  Gillette  elle-même 
(pii  vint  se  ranger  ])rès  de  ses  parents 
d  adoption,  autour  tlu  poêle  allumé  dans 
le  calé. 

I.ei'  Parnasse  "  pai-aissail  lnul  cliaujjé ; 
à  part  les  chaises,  il  v  restait  à  peu  pn'-s 
les  (piati-e  mni's. 

M Poiiu-ejel    rompit   la    jiremière   le 

silence  ; 

—  .Mou  pauvre  ^ari^-on,  dil-elle  à  .\n- 
(\rO.  nous  t'avons  cru  bien  jjerdu,  cpiand 
nous  avons  appris  l'atlental  de  Damiens 
et  laiTestation  d  un  jeune  homme  qui 
répoiulait  à  ton  signalement. 

.M.M.  Moucher  et  Rameau,  (|ue  nous 
avons  su|)pliés  d'intercéder  j)our  toi, 
auprès  du  lieutenant  de  police  et  de 
.M.  .Macliault.  ont  obtenu  des  réponses 
désespérantes.  Ils  ne  sont  n)éme  pas 
pai-veiuis  à  savoir  de  (piel  crime  lu  étais 
l'oupable. 

—  Mais  (pnd  miracle  1  amène,  mon 
bon  Audrc'?  interrogea  Poincelel  à  son 
I '. 

Aiiilrc'.  sans  i-('' poudre,  serrait  (iillette 


sur  sa  poitrine,  el  c(dle-ci.  sans  se  déga- 
ger, racfinlait  naïvement  ses  fraveurs 
dans  la  maison  de  ^"allct.  comment,  le 
troisième  jour  de  sa  détention,  elle  avait 
trouvé  les  portes  ouvertes,  la  vieille 
duègne  et  le  portier  disparus. 

Klle  était  venue  tout  droit,  un  peu 
hésitante  cependant,  trouver  papa  et 
maman  Poincelel,  et  elle  avait  connu 
d  eux  rex])lication  de  sa  liberté  et  la  lin 
misérable  de  ^'allet,  mort  des  suites  de 
sa  pendaison,  dans  la  cour  de  la  Sainte- 
Chapelle. 

Poincelet  expliqua  que  leur  plus  grand 
désir  à  tous  était  de  quitter  Paris  et  de 
se  réfugier  en  Hretagne,  où  M°"'  Poin- 
celel avait  quel<[ues  parents. 

Le  «  Parnasse  •>  s'était  vidé,  en  elTet, 
el  les  clients  les  j)lus  lidèles  n'v  avaient 
|)lus  remis  les  pieds  depuis  tpi'ils  avaient 
appris  rari-eslation  du  ne\  eu  de  la  mai- 
son el  celle  de  Damiens. 

Les  Poincelet  craignaient  surtout 
dètre  inquiétés,  car  on  cherchait  par- 
tout des  comidices  au  valet  de  Marigny. 

André  ("chevallier,  cpii  partageait  ton- 
tes leurs  craintes,  opinait  de  la  léle  : 

—  Me  laisserez-vous  seul  ici,  mon 
oncle? 

Les  Poincelel  el  (Iillette  répondirent 
d  une  seule  voix  :  ■•  Nous  prétendons 
bien  l'emmener.  » 

.\ndré  avait  saisi  la  main  de  (îillelle 
el  celle  de  .M""'  Poincelet,  el  les  serrait 
doucement  dans  les  siennes. 

In  matin,  le  <>  Parnasse  "  ne  s'ouvrit 
|)oinl.  La  police,  qui  surveillait  .André 
Chevallier  el  les  maîtres  de  céans,  fil 
procéder  à  l'ouverture  du  café  littéraire  : 
il  n'y  restait  tpie  ipieUpu's  meubles  sans 
valeur,  el  les  botes  s'en  étaient  enfuis  à 
jamais. 

P  A  I    I       1.  M  E  liU  I  111. 


■^^tx^^y^T^ 


^"^;'W 


m^'-K'  "T.Mfit 


V  r  E    li  f;  x  li  r,  A  L  E 


OXFORD 


L'Anglo-Saxon  est  à  la  mode  :  on 
vante  volontiers  la  lucidité  de  son  es- 
prit, la  vigueur  froide  de  son  couraj;e, 
sa  conscience  de  la  dignité  humaine  et 
son  amour  de  la  famille,  son  sens  des 
nécessités  pratiques  et  son  aptitude  aux 
alFaires.  Avec  cela  on  lui  envie  un  peu 
sa  sagesse  politique  et  ce  respect  de  la 
tradition,  ennemi  de  la  routine,  grâce 
auquel  il  accomplit  sans  secousses  son 
évolution  progressive. 

Il  y  a  une  ville  où  1  on  prend  sur  le 
vif  la  formation  de  1  esprit  et  du  tempé- 
rament anglais,  où  Ton  voit  l'élite  de  la 
nation  apprendre  son  métier  d'homme, 
où  1  on  entend  débuter  les  futurs  parle- 
mentaires, où  l'on  découvre,  dans  la 
piété  qui  entoure  les  coutumes  ar- 
chaïques, cet  attachement  au  passé  qui 
est  comme  la  sauvegarde  du  génie  de  la 
race,  où  l'on  contemple  enlin,  dans  l'in- 
timité charmante  ou  grandiose  des  parcs 
et  des  jardins,  ce  goût  naïf  et  profond 
pour  la  nature  qui  s'est  épanché  en  une 
poésie  si  radieuse  et  si  jeune  depuis 
Spencer  jusqu  à  Tenuyson  :  c'est  Oxford, 
le  siège  de  1  antique  Université,  la  cité 
calme  et  fleurie. 


Les  molles  ondulations  qui  accom- 
pagnent de  loin  la  Tamise  se  confondent 
tout  à  fait  avec  la  plaine  à  l'endroit  où 
le  fleuve  enserre  la  ville  de  sa  boucle 
nonchalante.  La  contrée  d'alentour  est 
toute  plate  et  humide  :  ce  ne  sont,  au 
printemps,  que  hautes  herbes  mou- 
vantes, que  prairies  étincelantes  de  bou- 
tons d'or;  l'atmosphère  moite  fait  des 
horizons  très  bleus  et,  sous  le  soleil, 
avive  toutes  les  couleurs  ;  c'est  le  pur 
paysage  anglais  <c  brillant,  vert  et  riant  », 
tel  que  la  décrit  Thomson,  tel  que  l'ont 
peint  Turner  et  Landsees. 

Dès  l'abord,  dans  les  quartiers  neufs, 
on  se  sent  dans  une  ville  trantiuille  et 
reposée  sans  être  morne,  active  sans 
être  bruyante;  les  cottages  ont  un  air 
engageant  :  ils  forment,  avec  leur  porche 
garni  de  roses  ou  de  clématites,  une 
sorte  de  sanctuaire  où  la  vie  de  famille 
doit  s'écouler  sans  heurts  et  sans  ac- 
crocs. Ce  n'est  guère  ici  l'agitation  du 
Quartier  latin  avec  ses  files  d'étudiants, 
ses  vagues  poètes  à  feutre  et  à  canne 
recourbée,  tous  ses  jeunes  gens  n  déra- 
cinés ■  en  travail  de  quelque  fantaisie 
ou  en  quête  de  quelque   diplôme.  Rien 


;  K     —     Il  K  0  A  1) 


d'une  vie  liâtivo,  intcnsi\e,  artificiellf. 
De  loin  en  loin  la  silhouelte  d'un 
"  l  ndergradualc  »  en  nianleau  conrt, 
bizarrement  coiiré  (le  la  "planche  à  mor- 
tier »,  qui  ref,'agne  son  logis  ou  son  col- 
lège. I,e  long  des  murs  de  pierre,  l'ombre 
file,  grisâtre  et  silencieuse,  el,  dans  la 
large  rue  ensoleillée,  le  pclit  tramway 
grince,  au  trot  du  cheval,  qui  fail  lon- 
guement éclater  les  pavés. 

<  )n  avance,  el  soudain  on  se  trouve 
emprisonné,  perdu,  ravi.  Les  bâtiments 
des  vingt-dcu.\  collèges  surgisseni  au- 
tour de  vous,  vous  élreignant  de  toutes 
parts  :  on  ne  voit  d'issue  que  du  ciilé 
de  l'a/ui-pàle  et  mouvant  où  se  [JrolileMt 
leurs  clairs  arceaux  et  leurs  épis  élancés. 
Dans  les  rues  tortueuses,  les  aspects  se 
renouvellent  sans  cesse  :  un  pignon 
svelle,  un  frêle  clocheton  caressent  dé- 
licatement 1  (cil.  une  échappée  à  travers 
un  porche  lias  sur  une  pelouse  le  récrée, 
la  perspective  des  sévères  murailles  le 
leposc  par  sa  lif,'ne  simple  cl  sa  couleur 
-oimIii'c    (l'est,  ici.  le  douie  et  les  colon- 


netle^  italiennes  de  la  Uadclill'e,  à  côté 
la  masse  gréco-romane  du  Sheldonian, 
sorte  de  Maison  Carrée,  |iuis,  le  go 
thique  pur  à  New  t'ollege,  el  (|ui  se  res- 
sent, à  Christ  Churcli.  des  approches  de 
la  Henaissancc  :  tous  les  styles  que  les 
hommes  ont  inventés  depuis  mille  an- 
nées, tous  ceux  qui  ont  jailli  du  carac- 
tère et  du  terroir  nationaux,  tous  ceux 
qui  ont  été  péniblement  transplantés 
par  elfort  d'exactitude  :  tous  voisins, 
tous  avec  un  air  de  famille  sous  le  grand 
manteau  de  la  vétusti'  qui  a  ell'acé  leurs 
disparates,  eu  rongeant  leurs  angles 
nets,  en  ternissant  leur  éclal  neuf.  Et  la 
poésie  de  ces  pierres  noirâtres,  déchi- 
quetées el  vaillantes,  se  rehausse  de  toute 
celle  de  la  vi\aule  nature,  de  celle  du 
ciel  toujours  changeant  eu  ces  climats, 
de  celle  des  Heurs,  impétueuses  à  pro- 
liter  des'  beaux  joui'S  d'été. 

l/haruionie  ipi'a  su  mettre  le  lenqi> 
entre  ces  coinbinais(Uis  si  diverses  de  la 
matière,  traduit  bien  aux  yeux  celle 
fusion  intime  qu'il  a  accomplie  entre  les 
collèges  iudéj)endanls  pour  les  réunir 
par  la  communauté  d'un  même  esprit 
et  par  le  culte  collectif  de  r.l/»ii.-i 
Miitvr.  Fondés  par  des  libéralités  pri- 
vées, les  uns  plus  Agés  que  les  autres  de 
plusieurs  siècles,    n'ayant   iiitrr   eux    ni 


lien  administratif,  ni  rapports  pécu- 
niaires, les  collèges  forment  une  asso- 
ciation aussi  unie  t|ue  pourrait  l'être 
une  l'niversité  d'Klat  :  unie  par  les 
idées  politiques,  religieuses  cl  pédago- 
;;iqaes,  qui  forment  ce  quon  peut  ap- 
peler Icsprit  universitaire  anglais. 

Il  y  a  longtemps  qu'en  France,  l'uni- 


pas  les  excès  d'un  culte  inlem])érant  de 
la  raison  :  c'est  un  robuste  travailleur, 
attaché  aux  institutions  et  aux  croyances 
établies,  véritable  docteur  de  sa  science 
et  apôtre  de  son  enseignement.  11  a  une 
famille,  une  famille  nombreuse  :  il  y  vit 
avec  délices  ses  heures  de  repos,  il  a  un 
gouvernement,  il  le  soutient  ])our  l'amé- 


W.IDHAM     COI.  LEf 


versitaire  est  un  type,  et  un  type  si  ar- 
rêté même  qu'il  toucherait  presque  à  la 
caricature,  si  les  traits  fins  qui  le  com- 
posent ne  le  dérobaient  à  ce  ridicule 
grossissement.  Un  puriste  cultivé,  scep- 
tique, voltairien  et  libéral  le  représente 
assez  bien  tel  que  l'a  façonné,  on  dirait 
presque  fabriqué,  pendant  longtemps 
l'Ecole  normale.  11  n'y  a  pas  loin,  —  et 
l'événement  l'a  prouvé,  —  de  ce  type  à 
celui  de  l'égoïste  dilettante  qui,  détaché 
de  toutes  les  all'ections  et  se  flattant 
d'avoir  sondé  toutes  les  illusions  hu- 
maines, n'adore  que  sa  raison  et  ne 
goûte  que  ses  impressions.  L'univer- 
sitaire anglais  conserve  un  meilleur 
équilibre  de  ses  facultés  et   ne   connaît 


liorer,  une  Eglise,  il  l'accepte  d'abord. 
Tous  ses  sentiments  sont  fermes,  calmes, 
réfléchis;  avec  une  grande  liberté  d'es- 
prit, il  a  pour  les  choses  que  le  passé  a 
consacrées  une  instinctive  vénération. 
D'autres  sont  mis  en  défiance  par  l'anti- 
quité d'une  institution  :  le  long  usage  et 
l'épreuve  du  temps  lui  inspirent  tout  au 
moins  un  respect  provisoire.  De  carac- 
tère très  indépendant  et  très  élevé,  il 
sert  la  couronne  par  devoir  de  con- 
science :  inquiet,  si  son  loyalisme  était 
récompensé,  il  ne  veut  le  voir  reconnu 
que  par  une  liberté  plus  grande.  Cette 
liberté,  il  a  su  la  revendiquer  et  la  con- 
quérir sous  les  rois  les  plus  absolus. 
Jacques  II,  voulant  violer  au  profit  d  un 


favori  lii  réj^lc  rf)iul;inu'iilali'  de  1  i-lec- 
lion,  se  brisa  à  la  résistance  des  rcj,'enls 
de  .Magdalen.  Kii  somme,  un  petit 
nombre  de  principes  communs,  de  com- 
munes maximes  de  labeur,  de  sagesse 
cl  de  modcralioM  l'ormenl  entre  les  uni- 
versitaires anglais  le  lien  moral  qu  on 
appelle  l'esprit  de  corps.  Cet  esprit  de 
corps  ne  se  dislingue  par  rien  d'étroit, 
d'exclusif,  de  tracassier  :  il  ne  donne 
pas  de  mots  d'ordre,  il  ne  souffle  ])as  de 
cabales.  Il  assure,  par  son  heureuse  lar- 
geur, avec  l'iinilc  de  renseignement,  le 
déveiojjpenicMt  li!)rc  cl  (îer  des  talents 
personnels. 

Cet  esprit  universitaire  a  mis  quatre 
siècles  à  se  former,  à  prendre  conscience 
de  lui-même  et  à  s'exprimer  par  la 
création  de  l'entité  qu'est  l'Université. 
La  charte  qui  constitue  l'iniversilé  date 
du  régne  de  Charles  I'^  "tandis  (|ue 
lexistence  des  premiers  collèges  est 
consacrée  par  le  roi  Jean  sans  Terre. 
L' Université  consiste  essentiellement  en 
la  personne  d'un  chancelier,  nommé  à 
vie,  qui  est  le  plus  souvent  un  prince 


du  san;;,  d  un  vice-chancelier,  choisi 
poiM'  un  an  parmi  les  princi])aux  des 
collèges,  et  d'un  petit  nombre  d'autres 
dignitaires.  Uile  s'offre  aux  regards, 
surtout,  en  deux  céi'émnnies,  qui  se  sui- 
vent à  un  jour  de  dislance,  et,  en  ces 
deux  occasitms,  elle  montre  les  deux 
caractères  de  son  autorité,  qui  est  à  la 
fois  sévère  et  paternelle.  C'est  durant 
la  semaine  consacrée  à  la  commémo- 
ration des  fondateurs,  la  dernière  de 
l'année  scolaire  et  à  propos  de  la  colla- 
tion des  grades.  L'Université  attribue, 
chaque  année,  le  litre  de  docteur  ho- 
noris causa  à  un  certain  nombre 
d'hommes  éminents  dans  la  politique, 
dans  les  lettres  et  dans  les  arts.  La 
séance  où,  vêtus  de  rouge,  ils  viennent 
recevoir  ce  témoignage  distingué,  est  à 
la  fois  solennelle,  pittoresque  et  bouf- 
fonne. Elle  se  tient  dans  une  vaste  salle 
de  théâtre  construite  en  forme  de  cirque. 
Une  heure  avant  le  commencenjent,  un 
orgue  entreprend  de  surexciter  les  nerfs 
par  les  plus  vulgaires  refrains  ;  tous  les 
yeux  se  tournent  altentifs  vers  les  gd- 
leries  supérieures  où  les  étudiants,  relé- 
gués, préparent  bruyamment  leurs  fou- 
droyants la/./.is.  Le  cortège  parait,  le 
brouhaha  commence ,  les  quolibets 
s'abattent,  serrés  :  le  vice-chancelier  se 
■vc,  s'assoit.  ])arle  lalin,  dnniic   la  pa- 


•  1.1.  Kiii;    — 


;  E    V  D    DE    LA    n  r  e 


rôle  il  l'orateur  public  et  perd  son  sé- 
rieux. Les  candidats  s'avancent  un  à  un, 
olFrant  leur  tète  illustre  à  la  facile  plai- 
santerie des  jeunes  gens,  trop  heureux 
quand  l'orateur  écourle  leur  louange 
pour  abréger  leur  supplice. 

Un  supplice,  c'en  est  un  parfois  que 
cette  marque  d'honneur.  Les  Anglais 
ont  la  joie  grosse,  et,  d'éclat  de  rire  en 
éclat  de  rire,  il  leur  arrive  de  perdre  le 
sentiment  de  l'urbanité;  ils  oublient,  par 
exemple,  qu'il  est  médiocrement  co- 
mique de  rappeler  à  un  homme  sa  nais- 
sance <«  à  l'assistance  publique  >>.  ^\^'ork.- 
house!  criait-on  un  jour  à  un  vieux 
savant,  j  La  plupart  du  temps  d'ailleurs, 
tout  se  réduit  à  des  piqûres  d'amour- 
propre,  et  le  candidat  en  est  quitte  pour 
un  peu  de  confusion.  Je  vis  M.  Cham- 
berlain gentiment  houspillé  :  on  deman- 
dait au  coquet  homme  d'Etat  où  donc 
«  était  passée  son  orchidée  »  (sa  bouton- 
nière habituelle),  on  le  questionnait  sur 
la  santé  de  Pau-Paul  (le  président 
Krijgeri,  et  sur  la  ligure  que  faisait  Ja- 
meson.  Ses  lèvres  tremblaient  un  peu 
et  son  monocle  était  mal  assuré.  Mais 


tout  le  monde  demeure  d'accord  que  la 
jovialité  des  étudiants  devient  chaque 
année  plus  empruntée,  et  leur  empres- 
sement moindre  à  profiter  du  franc- 
parler  qu'on  leur  donne.  Leur  plaisan- 
terie perd  sa  qualité  :  cette  qualité 
franche  et  un  peu  rude  de  la  vive  saillie 
naturelle  ;  la  politesse,  vertu  sociale  faite 
de  ménagements  de  pensée  et  de  con- 
trainte, a  tué  les  bonnes  langues.  Jus- 
qu'au bout  cette  cérémonie  unit  le 
plaisant  au  sérieux.  L'orateur  public  se 
lève,  grave  dans  sa  robe  aux  plis  olym- 
piens ;  il  célèbre  d'une  voix  lente  et 
basse  la  mémoire  de  ceux  qui  ont  doté 
leurs  descendants  des  bienfaits  du  sa- 
voir: cependant  sa  physionomie  se  dé- 
tend et  son  action  se  fait  plus  familière  ; 
il  se  prend  à  conter,  comme  pour  réjouir 
les  protecteurs  d'Oxford,  quels  menus 
événements  ont  agité  leur  bonne  ville 
durant  l'année  écoulée,  et  le  voilà  qui 
badine  en  latin  sur  l'arrêté  municipal 
qui  a  mis  au  désespoir  les  étudiants  et 
les  vieilles  filles  sensibles  en  muselant 
à  perpétuité  leurs  terriers  et  leurs  lou- 
lous. Admirable  exemple  de   souplesse 


OXFORD 


d'esprit,  de  ton  et  de  manière  que  donne 
l'Université  avec  celui  d'une  aimable 
indulgence  pour  la  jeunesse  et  la  gaieté  ! 
Elle  n'y  sacriCie  rien  d'ailleurs  de  son 
prestige,  et  elle  se  découvre  deux  jours 
après,  à  propos  d'une  cérémonie  qui 
répète  la  précédente,  dans  toute  la 
simple  grandeur  de  son  austérité.  Le 
vice-chancelici-  n.issr  à  diixers  les  riuiLjs 


haute  police  (le  vice-chancelier  peut 
contraindre  toute  personne  à  quitter  la 
ville  dans  les  vingt-qualre  heures)  et  un 
rôle  de  haute  représentation.  Elle  en 
remplit  la  première  partie  avec  une 
discrétion  et  une  prudence  qui  lui  valent 
un  surcroit  d'autorité  morale  dans  la 
seconde.  De  la  vie  des  étudiants.  l'Uni- 
versité   ne    connaît    que   les   écarts,  de 


INTÉIllBIl!     DE     LA      lil  B  t,  I  O  T  H  È  y  T  K     B  il  n  L  É  1  E  N  N  E 


de  ceux  qui  ont  été  reçus  au  grade  de 
maître  es  arts  pour  leur  donner  l'inves- 
titure. C'est  alors  qu'une  vieille  cou- 
tume autorise  quiconque  n'a  pu  obtenir 
de  l'un  des  candidats  satisfaction  d'une 
injure  ou  payement  d'une  dette  à  venir 
toucher  le  manteau  du  chancelier  en 
signe  de  supplication.  Si  la  plainte  est 
usto,  celui  qui  y  a  donné  lieu  perd  à 
amais  l'espoir  de  son  grade,  tant  la 
probité  et  les  vertus  morales  sont  tenues 
5  plus  {l'hoimcur  qu'un  esprit  subtil  et 
une  science  raflinée. 

I/Université,  être  abstrait,  conserve 
les  traditions,  maintient  les  règles, 
sanctionne  les  résultats  des  elForts  indi- 
viduels. Son  rôle  est  à  la  fois  un  rôle  de 
haute  surveillance,  on  dirait  presque  de 


leur  travail  que  les  fruits.  C'est  dans 
les  collèges  qu'il  faut  voir  le  train  quo- 
tidien de  leur  existence,  la  méthode  et 
le  progrès  de  leur  labeur. 

Le  collège  est  à  lui-même  un  petit 
monde  qui  se  suflil,  qui  se  gouverne 
selon  ses  lois  et  ses  inspirations,  qui  a 
son  corps  enseignant,  son  conseil  et  ses 
étudiants.  Il  possède  la  personnalité 
civile,  il  est  propriétaire  de  son  terrain, 
de  ses  bâtiments,  il  a  des  revenus  en 
fermes,  forêts,  il  nomme  à  des  paroisses 
et  dote  des  fondations  charitables.  (Le 
plus  riche  Christ  Church  dispose  chaque 
année  d'un  million  do  francs.)  Ses  biens 
sont  administrés  par  les  fellows  ou 
agrégés,  nommés  à  vie  et  pourvus  d'une 
rente  qui  peut  atteindreli(K>  livres.  La  for- 


tune  des  collèges  est  très  variable  ;  elle 
varie  surtout  avec  leur  antiquité.  Quelle 
qu'ait  été  la  munificence  des  fondateurs, 
la  plupart  ecclésiastiques,  les  dons  qui 
s'ajoutèrent  aux  leurs,  à  travers  les 
siècles,  ont  puissamment  contribué  à 
créer  ces  grandes  richesses  dont  certains 
collèges  jouissent  aujourd'hui.  Les  plus 
récents  sont  les  plus  déshérités.  Keble  a 


dans  des  collèges  portant  souvent  un 
nom  de  ville  ou  de  province.  Il  en  fut 
de  même  à  Oxford  et  cette  affinité 
locale  groupe  encore  aujourd'hui  ceux 
qui  viennent  y  étudier  des  parties  les 
plus  lointaines  de  l'Angleterre.  Les 
noms  de  Lincoln,  d'Kxeler,  de  Pem- 
broke  n'exercent  plus  d'attraction  sur 
les  jeunes  gens  qui,  habitant  le  centre 


,DE     DE     LA     CHAPELLE 


pauvre  air  dans  sa  moderne  robe  de 
brique  à  côté  de  ses  aînés  en  dentelles 
de  pierre  et  en  velours  de  mousse,  et 
Worcester  attend  anxieusement  un  bien- 
faiteur. Chaque  collège  diversement  fa- 
vorisé au  point  de  vue  matériel  possède 
une  clientèle  de  maîtres  et  d'élèves  qui 
est  proportionnée  avec  ses  ressources. 
Les  chaires  dont  le  nombre  est  déter- 
miné par  le  chiffre  des  revenus  sont 
occupées  par  les  felloics.  quoique  tous 
ceux  qui  portent  ce  titre  n'exercent  pas 
l'enseignement.  Il  va  sans  dire  que 
toutes  les  sciences  de  l'encyclopédie 
n'ont  pas  dans  chacun  leur  représentant. 
Au  moyen  âge,  dans  l'Université  de 
Paris,  les  élèves  se  classaient  par  «  na- 
tions »  et  se  réunissaient  par  «  contrées  » 


du  pays,  ont  perdu  les  mœurs  provin- 
ciales ;  mais  les  Norifierners  —  les 
gens  du  Nord  —  sont  toujours  fidèles 
à  Queen's  et  les  Gallois  se  serrent  autour 
de  Jésus  Collège  dont  les  couleurs  vert 
clair  et  vert  foncé  reproduisent  les 
nuances  de  leur  légume  national,  le 
poireau,  emblème  ailleurs  qu'en  France 
orgueilleux  et  respecté. 

A  la  cohésion,  pour  ainsi  dire  na- 
turelle, qui  formait  autrefois  et  qui 
maintenait  les  groupements  d'individus 
originaires  d'un  même  pays,  se  sont  sub- 
stitués entre  les  éléments  étrangers  de 
la  population  des  collèges  des  liens  plus 
larges,  mais  aussi  plus  réfléchis,  faits 
de  l'unanimité  des  sentiments  à  l'égard 
de  quelques  objets,  de  la  communauté 


VF,     0  0  I,  I,  E  G  E 


■OfU     I)    Il  UN  X  ET  II 


fies  pensées  ù  l'égard  de  ccrlains  sujels. 
F>'un  des  sentiments  les  plus  forts 
comme  les  plus  généraux  est  celui  de 
l'attachement  à  son  collège,  de  l'orgueil 
à  lui  appartenir,  lune  des  pensées  les 
plus  fréquentes  est  une  pensée  d'ambi- 
tion pour  lui  et  pour  son  renom.  Tout 
conspire,  en  effet,  à  exciter  envers  les 
collèges  un  pareil  intérêt;  ils  llatleiit  la 
liorté  de  chacun  en  faisant  de  chacun, 
de  prime  abord,  le  continuateur  de  tra- 
ditions glorieuses,  le  successeur  des 
lioniines  illustres  qui  éludièrcnt  à  sa 
place  même;  ils  satisfont  son  goût  esthé- 
tique par  leur  noble  et  curieuse  archi- 
tecture; ils  nourrissent  son  besoin  in- 
time de  poésie  par  la  solitude  de  leurs 
cloîtres  cl  de  leurs  terrasses,  parl'élran- 
gclé  de  leurs  lours  et  de  leurs  chemins 
de  ronde,  par  le  niyslérc  de  leurs  fenê- 
Ircs  crénelées,  parla  majesté  do  leurs  pro- 
menades, par  l'éclat  de  leurs  parterres. 
I>ar  ratmosphérc  de  calme  rêverie  qui 
(lotte  le  long  de  leurs  étangs,  où  les 
cygnes  voguent  comme  immobiles  au 
milieu  des  nénujihnrï  épanouis.  Tant  de 
charmes  tpii  entourent  leur  vie  gagnent 


non  seulement  l'alTection  des  étudiants 
au  lieu  où  elle  s'écoule,  mais  ils  impri- 
ment à  leur  travail  et  à  toute  leur  exis- 
tence quelque  chose  de  la  paix  et  du 
contentement  que  donne  un  beau  spec- 
tacle vu  dans  une  douce  lumière.  En- 
trons dans  ce  milieu, —  un  milieu  si 
homogène  qu'il  exclut  toute  manifesta- 
tion du  laid  et  du  violent,  —  pour 
essayer  de  com|)rcndrc  l'étal  d'esprit  de 
ceux  qui  y  vivent . 

Les  bâtiments  —  mot  pesant  et  vul- 
gaire pour  désigner  ici  quelque  chose 
de  distingué  et  d'élégant  —  nous  arrê- 
tent d'abord.  Les  constructions  scolaires 
ont  pour  nous  à  l'heure  actuelle  quelque 
intérêt  et  nous  mériterions,  en  France, 
d'y  être  passés  maîtres  depuis  quinze  ans 
que  nous  élevons  à  grands  frais  des 
«  palais  I)  pour  la  jeunesse.  Nos  archi- 
tectes ont  eu  le  champ  vaste  |)our  s'es- 
sayer et  le  loisir  pour  donner  leur  me- 
sure; leurs  elTorls  ont  dressé  la  masse 
de  la  nouvelle  Sorbonne,  leur  ingénio- 
sité décorative  nous  a  régalés  de  la 
façade  de  l'I'^cole  de  droit.  l^)uand  on 
arrive  à  Oxford  avec  l'image  fraîche  de 


celte  archileclure  néo-pyraniidule  et  de 
celte  sinf,'erie  artistique,  c  est  une  allé- 
presse  pour  les  veux  de  voir  la  pierre 
eniplovée  judicieusement,  sculptée  avec 
poùl  el  délicatesse.  Là,  aucune  fausse 
idée  ollicielle  de  pompe  n  a  imposé  des 
dimensions  j;i{;antesques,  une  régularité 
froide  et  mécanique,  point  de  cahier  des 
charg^es  pour  refréner  la  fantaisie  de 
lartisle,  pour  décourager  son  imagina- 
tion somptueuse  par  de  minutieuses 
prescriptions  et  par  des  crédits  mesurés. 
Aussi  les  constructions  des  collèges 
ont-elles  la  beauté  des  choses  naturelles 
bien  venues  :  une  beauté  harmonieuse. 
Tantôt  elles  s'ordonnent  comme  à  Christ 
Church  autour  dune  vaste  cour  cen- 
trale pleine  de  celte  majesté  humaine 
que  le  xvu"  siècle  aimait  tant,  de  cette 
majesté  que  proclament  la  nature  sou- 
mise, les  jets  deau  obéissants,  les  pe- 
louses contenues  entre  leurs  bordures 
(le  brique  vernie,  la  pierre  des  escaliers 
disposée  commodément;  tantôt  elles  se 
pressent  un  peu  au  hasard  en  un  fouillis 
tout  ajouré,  découpant  par  terre  de 
petits  coins  adorablement  intimes,  fai- 
sant au  ciel  bleu,  de  leurs  campaniles, 
un  cadre  riche  el  enchanteur.  La  nature 


fait  à  ces  ouvrages  de  Thomme  un  ad- 
mirable accompagnement  :  elle  leur  pro- 
digue le  luxe  de  ses  lierres,  de  ses 
roses,  de  ses  glycines:  elle  les  frange 
de  géraniums,  les  coilfe  de  la  line  ai- 
grette des  ravenelles  et  des  pariétaires; 
elle  les  entoure  comme  d'un  vénérable 
cortège,  de  groupes  de  vieux  arbres  qui 
abritent  les  mouvements  inquiets  et  les 
jolis  ébats  d'un  troupeau  de  daims. 
L'homme  d  ailleurs  la  respecte,  la  com- 
prend et  l'aime  d'un  amour  naïf  et 
presque  paien. 

Chaque  année,  du  haut  de  la  tour  de 
Magdalen  qui  domine  la  ville,  un  chœur 
d'enfants  salue  l'aube  de  mai  d'un 
chant  d'exultation,  d'un  hymne  de  con- 
fiance en  la  mère  nourricière  dont  les 
forces  obscures  el  fécondes  s'éveillent 
avec  le  printemps. 

Les  collèges  n  olTrenl  point  ce  con- 
traste, qu'on  rencontre  dans  certains 
palais  italiens,  d'une  mesquine  pauvreté 
à  l'intérieur,  el  d'une  riche  magnificence 


X  0  V  E  R  >  I  E  It 


VIEUX     BATIMENTS 


au  dehors;  tout  y  est  d'un  luxe  sévère, 
d'un  f,'oûl  noble  el  relevé.  Dans  [)lu- 
sieurs,  les  salles  communes,  le  <.  hall  » 
ou  réfectoire,  la  chambre  du  conseil,  se 
font  remarquer  par  leurs  boiseries  et 
leurs  lambris  fjolhiques,  par  les  tapis- 
series, les  peintures,  les  estampes  qui 
en  font  <ie  véritables  musées.  C'est  ainsi 
qu'on   voit  à   Christ  Church  le  portrait 


sique  et  pour  y  acquérir  surtout  la  qua- 
lité u  d'honnête  homme  »  (comme  l'en- 
tendait le  .xvii"  siècle)  par  la  fréquenta- 
tion de  la  bonne  société.  Mais,  s'il  peut 
à  son  gré  négliger  les  études,  il  lui  est 
difficile  de  ne  point  sacrifier  à  l'engoue- 
ment général  pour  les  sports,  et  la  pre- 
mière condition  pour  y  vivre  est  d'y 
prendre  le  bon  ton.  Ce  qui  a  de  l'impor- 


II.  lei:e    — 


de  tous  les  lidnimes  télt'hres  qui  curent 
c|uclquc  relation  avec  le  collège  depuis 
le  cardinal  ^^'()lsey  qui  le  fonda  jusqu'à 
M.  Gladstone  qui  fut  longtemps  son 
représentant  au  Parlement.  Des  escaliers 
de  pierre,  larges,  à  balustrade  sculptée, 
mènent  aux  appartements  des  étudiants; 
pénétrons  plus  avant  au  delà  des  solides 
portes  de  chêne  pour  voir  quels  jeunes 
gens  vivent  dans  ce  romantic[ue  décor, 
quelles  |)ensécs  les  occupent  et  quel  but 
ils  poursuivent  durant  les  trois  années 
qu'ils  y  séjournent. 

Un  jeune  Anglais  arrive  à  l'Univer- 
sité entre  dix-huit  cl  vingt  ans,  au  sortir 
d'une  Public  School  pour  y  compléter 
son  éducation  classique,  pour  v  achever 
par  l'exercice  son   dé\  eloppemeiil  phy- 


tance  à  ses  yeux,  c'est  de  se  préparer 
pour  la  vie  un  cor|)s  robuste  et  un  esprit 
iiabitué  au  commerce  des  hommes;  les 
lettres  ne  sont  qu'un  prétexte  pour  faire 
cette  pré|)aration  et  cet  apprentissage 
dans  le  milieu  le  plus  choisi.  Du  moins, 
c'est  ce  que  pensent  la  grande  majorité 
des  étudiants,  tous  ceux  qui  sont  atta- 
chés aux  collèges  en  qualité  de  pax.i  inen 
hommes  de  passage);  ainsi  nommés  par 
opposition  avec  les  class  men  i hommes 
d'étude)  dont  le  mérite  leur  a  valu  une 
bourse  .scholarship).  Les  étudiants  de 
la  première  catégorie  ne  sont  pas  as- 
treints à  suivre  les  cours  des  professeur» 
de  l'Université  ;  on  ne  leur  impose 
d'autre  travail  que  celui  d'entendre  une 
conlérence  par  jour  de  leur  liilor,  sorte 


de  surveillant  répctileur,  et  de  préparer 
pour  1  examen  de  fin  d'année  un  nombre 
fort  restreint  de  matières  qui  leur  sont 
déjà  connues.  De  copieuses  vacances 
viennent  en  outre  mettre  des  intervalles 
de  repos  entre  les  efforts  très  modérés 
qu'on  exige  d'eux.  L'Université  chôme 
la  moitié  de  l'année  et  pendant  chacune 


sances  dans  l'algèbre  el  la  géométrie 
élémentaires  ;  à  les  persuader  de  la  sortie 
de  ri'-glise  anglicane.  En  somme,  c'est 
un  complément  d'instruction  assez  som- 
maire que  le  gros  des  étudiants  vient 
chercher  à  O.xford;  au  peu  de  curiosité 
intellectuelle  qu'ils  témoignent,  à  l'a- 
pathie qu'ils  manifestent,  en  particulier, 


CHRIST    c H  rue  H 


I  U  R      I  N  T  E  I!  I  E  r  II  E 


des  périodes  de  recueillement  qui  succè- 
dent à  chaque  période  d'activité,  les 
élèves  sont  libres  entièrement  de  leur 
temps  et  de  leur  résidence.  Les  plus 
studieux  demeurent  et  goûtent  à  plein 
cette  sorte  d'agilité  et  de  contentement 
au  travail  qu'Oxford  semble  donner  en 
propre,  la  plupart  se  dispersent  au  gré 
de  leurs  goûts  aristocratiques  et  de  leur 
humeur  voyageuse.  On  conçoit  que  des 
études  menées  ainsi  à  bâtons  rompus  ne 
soient  pas  bien  solides  et  approfondies; 
elles  se  bornent  à  développer  chez  les 
étudiants  l'intelligence  littérale  et  cri- 
tique des  textes  classiques  en  négligeant 
les  leçons  d'histoire  et  les  exemples 
d'art  que  donnent  les  chefs-d'œuvre  de 
l'antiquité  ;    à   affermir   leurs   connais- 


à  l'égard  des  sciences  les  plus  modernes 
et  les  plus  attrayantes,  l'histoire  par 
exemple  un  cours  plein  d  intérêt  sur  les 
hommes  d'Etat  anglais  n'attire  guère 
plus  de  dix  auditeurs,,  on  sent  que  ce 
n'est  vraiment  pas  le  goût  des  choses  de 
l'esprit  qui  les  amène  et  qui  les  attache 
à  l'Université. 

Il  y  avait  jadis  dans  les  collèges  des 
étudiants  pauvres,  chétifs  et  timides 
dont  le  teint  semblait  avoir  pris  la  cou- 
leur du  vélin  et  de  la  poussière  au  mi- 
lieu desquels  ils  vivaient  tout  le  jour; 
c'étaient  les  rats  de  bibliothèque,  les 
servants  de  leurs  riches  camarades,  qui 
s'étiolaient  dans  l'immobilité,  tandis 
que  ceux-ci  battaient  la  campagne  der- 
rière le  renard  ou  le  blaireau.  Aujour- 


(l'hui  celte  race  soull'reteuse  a  disparu 
et  chiKiin  prend  sa  pari  de  plaisir  et  de 
santé  dans  les  jeux  en  plein  air.  On  sait 
quel  salutaire  régime,  le  régime  de  l'eau 
froide  et  des  fenêtres  ouvertes,  endurcit 
les  corps  des  jeunes  Anglais,  les  rend 
tout  frémissants  de  vie,  avides  de  mou- 
vement et  résistants  à  l'etrorl.  Le  séjour 
à  l'Université   achève  les  heureux  elfets 


quinze  derniers  jours  qui  précèdent  les 
examens  finals.  ("."est  lépoque  des 
grandes  épreuves  où  est  engagé  le  re- 
nom de  rUniversilé,  où  les  collèges  sef- 
forcenl  de  conserver  ou  daméliorer 
leur  position  sportive,  et  chacun  est 
dehors  pour  s"exercer  les  bras  aux  mou- 
vements cadencés  de  l'aviron,  à  la  dé- 
lente  raide  du  «   bat  »   pour  habituer 


de  ce  régime  en  donnant  à  riionimo  sa 
trempe  (lélinilive.  Cesl  cette  trempe 
physique  qu'on  vient  recevoir  à  ttxford, 
beaucouj)  plus  que  le  brillant  d'un 
esprit  cultivé.  Les  exercices  qui  la  don- 
nent sont  des  plus  variés  et  adaptés  à 
chaque  saison  :  le  football  l'hiver  et  les 
longues  courses  à  patins  sur  les  prairies 
qui  bordent  la  Tamise;  le  tennis,  le 
golf,  le  polo,  l'équilalion,  le  canotage 
tout  le  reste  du  temps.  Il  y  a  aux  mois 
de  mai  et  de  juin  plusieurs  semaines 
consacrées  aux  jeux  athlétiques  et  aux 
réjouissances  champêtres.  Le  terme  d"été 
f"i(>  avril-"J(t  juin)  ne  voit  guère  les  étu- 
diants dans  les  collèges  que  durant  les 


l'u'il  à  prendre  une  exacte  mcsvne  de  la 
distance,  à  suivre  les  capricieux  détours 
de  la  balle,  ou  enfin  pour  goûter  les 
émotions  d'un  spectacle  où  l'on  prend 
parti.  Durant  ces  beaux  mois,  les  onze 
qui  représentent  I  Tniversité  au  jeu  na- 
tional du  cricket  engagent  la  lulle  avec 
les  équipes  des  comtés  d'.\nglelerre. 
parcourant  le  pays  pour  remporter  sou- 
vent la  victoire  sur  les  vétérans  les 
plus  experts;  partout  la  réputation  de 
leur  manière  fougueuse  et  brillante 
attire  une  grande  foule;  mais  cesl 
tout  un  peuple  qui  marque  les  coups 
dans  leurs  deux  plus  fameuses  ren- 
contres à  Oxford  avec  les  .Auslialiens,  à 


OXFORD 


Londres  avec  lUni  versité  de  Cambridge. 

Les  régales,  qui  se  tiennent  dans 
le  même  temps,  sont  pour  d'autres 
champions  le  sujet  d'autres  luttes  et 
d'autres  triomphes.  Chaque  collège,  y 
est  représenté  par  un  équipage  de  huit 
rameurs  et  un  pilote,  logés  dans  un 
léger  esquif  en  bois  d'acajou  de  quelques 
millimètres  d'épaisseur.  Les  épreuves 
durent  une  semaine.  Chaque  soir,  à 
quatre  heures  et  à  six  heures,  le  départ 
est  donné  aux  deux  divisions  qui  com- 
prennent chacune  onze  concurrents. 
Echelonnées  l'une  derrière  l'autre,  selon 
le  rang  obtenu  l'année  précédente,  et 
séparées  environ  par  l'espace  d'une  lon- 
gueur; maintenues  par  un  léger  batte- 
ment des  rames  au  milieu  du  courant, 
les  fluettes  embarcations  attendent  pour 
bondir  le  coup  de  pistolet  du  signal.  On 
compte  de  la  rive,  aux  équipages  hale- 
tants, les  secondes  qui  s'écoulent,  et,  à  la 
détonation  stridente,  c'est  un  éclair 
d  avirons  luisants,  un  chatoiement  sous 
le  soleil  de  1  eau  dispersée  en  poussière. 

La  rivière  semble  s'être  peuplée  tout 
à  coup  d'un  grand  vol  d'oiseaux  sau- 
vages aux  ailes  lustrées,  aux  ébats 
bruyants.  Une  grande  rumeur  roule  en 


efTet  et  se  précipite,  qui  ne  monte  pas 
des  rameurs  silencieux.  Sur  le  chemin 
de  halage  une  troupe  échevelée  anime 
de  ses  cris  ceux  qui  faiblissent,  adjure 
les  autres  de  pousser  leur  avantage;  les 
crécelles  mêlent  leur  son  aigre  au  beu- 
glement des  trompes,  au  bourdonnement 
obstiné  des  cloches,  au  crépitement  des 
revolvers.  Les  visages  sont  gonflés  _d  es- 
pérance ou  de  colère  ;  ils  passent  avec 
des  grimaces,  avec  des  expressions  ten- 
dues et  grotesques.  Mais  cela  dure  un 
instant.  Des  gens  plus  rassis  ou  moins 
agiles  ferment  la  marche,  accompagnant 
ceux  des  bateaux  qui,  ayant  touché  ou 
s'étant  laissé  toucher,  ont  abandonné  la 
course  et  remontent  lentement  jusqu'au 
but.  Là-bas  le  long  des  pontons  chargés 
d'oriflammes  et  de  toilettes  claires  la  lutte 
se  prolonge  scandée  par  les  exclamations 
qui  saluent  chaque  victoire.  Le  len- 
demain, le  bateau  heureux  prendra  la 
place  de  celui  qu'il  aura  démonté  la 
veille  et,  tout  en  se  gardant  contre  un 
retour  offensif,  poursuivra  celui  dont  il 
sera  devenu  le  voisin.  Ainsi,  durant  sept 
jours,  1  épreuve  est  renouvelée  et  la 
valeur  réelle  de  chaque  équipage,  sept 
fois  contrôlée,  trouve  sa  consécration  en 


dépit  des  accideiils  et  des  surprises.  Le 
«lernier  soir,  c'est  dans  les  collèges  vic- 
torieux un  déchaînement  d'enthou- 
siasme, une  griserie  de  joie  physique  et 
presque  brutale  ;  il  ne  se  passe  guère  de 
ces  bump  sappers  sans  que  le  mobilier 


M  A  li  I)  A  L  E  X    C  (1 L  L  E  «i  E    \-  r     D 

de  quelques  étudiants  soit  pillé,  cassé, 
jeté  par  les  fenêtres  pour  alimenter  le 
grand  feu  qui  craque  gaiement  au  milieu 
de  la  ronde  hurlante  en  lançant  vers  le 
ciel  ses  claires  étincelles,  sa  llamme  on- 
doyante et  légère. 

Un  voit  quelle  place  les  sports  tien- 
nent dans  l'existence  d'un  étudiant  à 
Oxford,  quel  prestige  exercent  sur  lui 
la  force  et  radres.sc  ;  on  devine  quelle 
ardeur  il  met  à  acquérir  les  qualités 
qu  il  envie  cluv,  sos  camarades.  Il  sup- 
portera pour  cela  toutes  les  rigueurs  de 
renlraincmcnl.  les  efforts  énormes,  le 
régime,  la  privation  de  ses  plus  chers 
plaisirs,  l'alcool  et  le  tabac.  Mais  il  ne 
faudrait  pas  croire  qu'en  prenant  les 
niifurs  de  l'alhlèlc  il  en  prit  la  gros- 
.sièrcté.  Il  fait  tout  pour  devenir  l'émule 
des  professionnels,  mais  il  \eut  que  ses 
manières  le  fassent  toujours  reconnaître 
pour  un  <■  amateur  ■■  cl  un  <■  gentleman  ». 
(iagnor  ce   litre   de   «  gentleman   »   est 


d'ailleurs  ce  qui  donne  un  sens,  pour  la 
plupart,  au  séjour  de  l'Université.  L'aris- 
tocratie, en  .Angleterre,  est  une  classe 
très  large  et  très  ouverte  ;  on  se  qua- 
lifie pour  y  prendre  place,  par  un  cer- 
tain déploiement  de  richesse,  cl  l'on  y 
est  rangé  quand  la 
voix  publique  té- 
moigne de  votre 
'•  honorabilité  ». 

Le  fait  de  dépen- 
ser à  vingt  ans  sept 
à  huit  mille  francs 
par  an  —  coût 
moyen  à  (  )xford  — 
atteste  une  situa- 
tion florissante  et 
celui  d'avoir  fré- 
quenté la  meilleure 
s  o  c  i  é  t  é  il  c  v  i  e  n  l 
presque  la  garan- 
tie d'un  esprit  ou- 
vert et  de  senti- 
ments droits.  Le 
type  d'  "  honnête 
homme  »  qui  sort 
;    11  AS  d'Oxford       mérite 

d'être  défini  tant 
pour  son  c-araclère  original  que  pour  l'in- 
térêt qui  s'atlache  à  juger  par  ce  produit 
le  système  d  éducation  tout  entier,  (^e 
n'est  point  le  brillant  coureur  de  salons 
du  xvni*^  siècle,  qui  a  des  clartés  de  toul, 
sur  toutes  choses  une  épigramme  à  pro- 
duire ou  un  jugement  à  hasarder  :  il  a 
assez  fréquenté  le  monde  pour  en 
prendre  le  maintien  et  s'y  trouver  à 
l'aise,  pas  assez  pour  y  faire  figure  et 
pour  lui  laisser  un  regret  quand  il  faudra 
vivre  à  la  campagne  ou  dans  les  pays 
lointains:  moins  instruit  que  préparée 
apprendre,  par  une  sérieuse  connais- 
sance des  choses  qu'il  a  étudiées;  de 
corps  aussi  robuste  que  d  esprit  sain  et 
de  volonté  ferme  ;  possédant  enfin  à  un 
degré  éminent  les  qualités  physiques 
intollectuelles  et  morales  de  sa  race, 
propres,  sinon  à  séduire  et  à  enchanter 
l'univers,  du  moins  à  le  conquérir  et  à 
le  dominer. 

JxcQi'iis   Baron. 


AU  PAYS   DE  CORNEILLE 


I. 


Al    Petit-Ciilhonne. 


Nous  comprenons  d'autant  mieux  les 
Français  qui  font  le  voyage  de  Strat- 
ford-sur-Avon  que  nous-mème  avons 
accompli  ce  pèlerinage  délicieux  au  pays 
de  Shakespeare,  dans  cette  fraîche  petite 
ville  du  \\'ar\vickshire  on  la  maison  du 
poète  est  si  romantique,  dont  1  église 
est  si  belle,  dont  le  cimetière  même  est 
si  plein  de  vague  et  puissante  poésie  I 

Mais  pourquoi  ne  trouve-t-on  pas  de 
touristes  au  pavs  de  Corneille,  dans  ce 
site  charmant  du  Petit-Couronne  où  le 
modeste  grand  homme  passa  le  tiers  au 
moins  de  sa  noble  vie,  toute  de  travail 
et  de  vertu  ? 

Serait-ce  que  la  tombe  de  Corneille 
n'est  pas  là?  que  l'on  n'y  voit  pas  une 
petite  cathédrale  ?  qu'il  ne  s'y  trouve 
pas  de  monument  superbe  ? 

Peut-être. 

Mais,  en  revanche,  au  Petit-Couronne, 
il  n'y  a  pas  non  plus  d'édifice  préten- 
tieux ni  de  gardes  sur  le  qui-vive  pour 
réclamer  la  pièce  blanche,  les  multiples 
(I  six  pence  »  de  Stratford  1 

Il  y  a  un  paysage  séducteur,  une  mai- 
son d'art  ravissante,  des  souvenirs 
d'une  grandeur  sans  égale. 

# 
«    * 

De  Rouen  au  Petit-Couronne,  sur 
une  distance  de  deux  lieues,  c'est,  à 
travers  des  plaines  toujours  vertes,  entre 
des  collines  aux  lianes  gracieux,  avec 
de  continuelles  et  changeantes  perspec- 
tives sur  la  Seine  large  et  tranquille,  la 
route  enchanteresse  vers  la  mer. 

Au  printemps,  c'est  un  bain  de  jeu- 
nesse que  l'on  prend  au  milieu  de  cette 
nature  puissante  et  colorée. 

A  l'été,  quand  la  terre  féconde  s'est 
ornée  de  l'écharpe  ondulante  des  mois- 
sons d'or,  la  majesté  succède  à  la  grâce. 

En  automne,  sans  leur  manteau  bruni, 
alors  que  les  feuilles  flétries  s'éparpillent 


aux  premiers  souffles  de  mort,  ce  pays 
respire  une  douce  mélancolie. 

Enfin,  dès  que  l'hiver  a  déjiouillé  les 
bois,  poudré  de  neige  plaines  et  monts, 
soulevé  des  vagues  sur  le  fleuve,  le  pays 
de  Corneille  ouvre  des  horizons  d'une 
réelle  grandeur. 

Dans  le  site  où  survit  la  maison 
du  poète,  les  aspects  de  la  nature  nor- 
mande sont  particulièrement  beaux. 

En  amont,  la  Seine  se  resserre  entre 
les  rives;  la  gauche,  sous  une  bordure 
verte  de  saules,  de  roseaux,  de  pom- 
miers, a  des  atterrissages  où  toujours 
quelque  bateau  se  repose;  la  droite 
s'enfle  en  collines  marquées  çà  et  là  des 
grandes  taches  blanches  du  calcaire  ou 
coupées  de  chemins  qui  serpentent. 

En  aval,  le  fleuve  élargi  descend,  ma- 
jestueux, au  milieu  des  vastes  et  grasses 
prairies,  chante,  murmure  ou  menace 
au  pied  des  coteaux  bleuâtres  élevés  sur 
le  fond  du  décor,  contourne  et  caresse, 
quand  il  ne  les  mord  pas,  les  îlots  ca- 
chés sous  leurs  palpitants  rideaux  de 
peupliers...  De  temps  en  temps,  animant 
encore  cette  vivante  nature,  un  esquif 
de  rameurs  court  au  fil  de  l'eau,  un 
voilier  descend  vers  la  mer,  les  ailes  à 
demi  ouvertes  ;  ou  quelque  gros  vapeur, 
écumant  et  crachant,  monte  des  loin- 
tains effacés  là-bas,  derrière  les  coteaux. 
On  ne  voit  pas  la  mer,  on  la  devine. 
Ce  paysage  participe  de  la  grandeur 
qu'elle  donne  aux  hommes  et  aux  choses, 
au  temps  et  au  lieu. 

Et  puis,  que  de  détails  intéressants  ! 
Ici,  c'est  la  cabane  du  douanier,  une 
hutte  primitive  de  planches  et  de  joncs; 
à  côté,  le  poteau  que  surmonte  la  cloche 
pour  appeler  le  passeur.  C'est  un  coin, 
un  tout  petit  coin,  mais  si  suggestif,  de 
la  Bretagne  désolée,  de  celle  des  landes 
mystérieuses;  au  crépuscule,  on  rêve  de 
l'autre  passeur,  de  celui  du  Pen-ar-Bed, 
qui  transportait  les  âmes  des  défunts 
d'Armor  aux  îles  Fortunées. 


AU     PAYS    Di;    CUliNKI  M.K 


*«v_l-/. 


i  B  1  X  K     AU     !■  E  T  I  T  -  C  1.1  L  U  u  X  N  K     (  K  V     A  M  O  X  T  ) 


il  ne  voulut  point  sen 
défaire,  même  dans  ses 
plus  durs  embarras 
crarf,'ent. 

Celte  espèce  de  com- 
préhension poétique  de 
la  nature  immortelle, 
c'est  là  une  source  de 
i,M-andeur  morale  qui 
lionne  à  l'écrivain,  avec 
!  I  sérénité  de  l'esprit, 
.-1  pure  chez  Corneille, 
des  imaj;es  ineffables 
comme     dans     Shake- 


Uans  la  forêt  voisine,  sous  les  chaudes 
frondaisons,  dans  un  épais  tapis  d'herbe, 
sous  cette  ombre  où  s'arrête  maintenant 
la  bicyclette  de  quelque  artiste,  voici  la 
table  rustique,  la  table  de  pierre  sur 
laquelle  jadis  le  père  du  poète,  maislre 
(les  eaux  el  forêts,  faisait  ses  adjudica- 
tions de  bois. 

Tout  ce  qui  entoure  le  souvenir  du 
grand  Corneille  est  ainsi  fait  de  beauté 
simple  et  colorée,  comme  si  la  nature, 
cette  nature  qu'il  aima  tant  sans  le  dire, 
était  seule  dij;nc  d'encadrer  sa  f,dnire. 

Pourquoi  le  sublime  poète  n'a-t-il  pas 
chanté  cette  nature  toujours  jeune? 
Sans  doute  pour  le  même  motif  qui 
l'empêcha  de  peindre  cerlaine-;  formes 
de  l'amour  à  la  ma- 
nière de  Racine,  quoi- 
qu'il ait  prouvé  vic- 
torieusement qu'il  nrii 
était  pas  incapable  :  il 
semble  s'être  imposé  de 
faire  (X'uvre  noble  a\  anl 
tout. 

Mais  le  goût  de  Cor- 
neille pour  les  specta- 
cles de  la  nature  est 
indiscutable.  Non  seu- 
lement le  poète  s'éta- 
blit au  Petit-Couronne, 
avec  sa  famille,  dès 
qu'il  eut  hérité  de  ce 
domaine  manant,  com- 
me on  disait  alois,  mais 


speare. 

C'est  ellec|ui  fait  diie 
au  dramaturge  anglais  : 

A'dVcz  comme  le  ilaii  do  lune 
Dort  tlouccnicnt  sur  ce  gazon  là-bas. 

C'est  elle  qui  lui  a  fait  crier  à  la  fin  de 
sa  vie,  en  lui  montrant  l'homme  de  plus 
haut  : 

I.a  grande  ànie  du  monde  esl  jus-le. 

Pour  nous,  il  nous  est  maintenant  im- 
possible de  séparer  la  haute  figure  de 
Corneille  de  ce  paysage  lumineux  et 
vaste  d'où  le  simple  el  si  fier  poète 
écouta  les  harmonies  de  la  terre  et  du 
ciel,  d'où  il  regarda  le  fleuve  courir  vers 
la  mer  immense,  et  les  étoiles  rouler  au 
sein  des  infinis. 

^'asle  ,     pur,    calme,     j^raiid     comme 


i  l       fl:  11  1  -t 


DK    C.OUNKILI.K 


l'ieuvre  qui  naquit  do 
l'évocation  des  fortes 
âmes  antiques  dans  ce 
milieu,  le  site  du  Pelit- 
Couronne  salliail  ad- 
mirablement au  carac- 
tère même  de  Corneille  ; 
là,  il  V  eut  collabora- 
tion incessante  et  in- 
time dun  homme  avec 
la  création,  et  l'im- 
mense nature  moulait 
l'homme  comme  le  lau- 
rier se  moulait  au  front 
de  César. 


La  g^randcur  sereine 
du  poète,   elle  est  donc 
en    ce     paysage    normand     aux     lignes 
nobles  et  pures.  Sa  force  y  éclate  avec   i 
lion  moins  de  splendeur. 

Mais  la  simplicité,  cette  simplicité 
qui  faisait  du  poète  un  causeur  modeste, 
un  homme  discret,  si  modeste  et  discret 
qu  il  fallait  le  lire  pour  savoir  son 
génie,  c  est  dans  la  maison  qu'on  la 
trouve. 

Corneille,  qui  était  né  à  Rouen,  rue 
de  la  Pie,  mourut  à  Paris,  rue  d  .Argen- 


TABLE  DE  PIE  HUE  SL'K  LAyLEL 
LE  rÈRE  DE  CORNEILLE  VENDAIT  LE  BOIS 


A  C  A  n  A  X  E  D  U  D  G  F  A  N  I E  R 

teuil.  Maison-berceau  et  maison-tombe 
ont  disparu   sous  le  pic  et  la  pioche  des 
partisans  fanatiques  du  cordeau  ou  dans 
le  désordre  des  révolutions. 
Faut-il  le  regretter? 
Non  1  Un  grand  homme  n'est  pas  seu- 
lement dans  les   murs  qui  abritèrent  sa 
naissance   et  dans   ceux   qui   furent   les 
témoins  de  sa  mort  ;   il  est  encore,  et 
surtout,  là  où  il  mit  le  plus  de  son  âme. 
Or  l'ieuvre  de  Corneille  sortit,   pour  la 
plus  grande  partie,  de 
la  maison  normande  du 
Petit-Couronne. 

Cette  maison,  An- 
toine Corneille,  le  maî- 
tre des  eaux  et  forêts, 
lavait  acquise  pour  y 
fortifier,  au  milieu  de 
l'air  embaumé  des  fo- 
rêts, la  santé  de  son  fils 
Pierre  :  comme  \oï- 
taire,  comme  Fonte- 
nelle  qui  cependant 
vécut  un  siècle,  comme 
Hugo  et  tant  d'illustres 
encore,  le  père  du  Cid 
naquit  frêle  et  chétif. 
Cet  achat  permettait 
au  maître  des  eaux  et 
^E  forêts,  pour  le  roy,  de 

DE  LA  FORÊT      fuir aussi  Une  épidémie 


AU    l'AVS    L)K    CORNEILLE 


qui  désolait  Rouen.  La  maison  élail  bien 
située,  presque  sur  le  bord  de  la  Seine, 
au  milieu  des  domaines  à  surveiller. 
Antoine  Corneille  avait  fait  un  bon 
choix.  .Malheureusement,  Pierre  n'eut 
pas  les  aptitudes  commerciales  de  Shake- 
speare ou  de  Hugo  :  il  lui  fallut  souffrir 
pour  conserver  ce  petit  héritage  double- 
ment cher  à  son  cœur  de  fils  et  de  poète. 


1'  A  (,'  A  D  E     DE     LA     .MAISON     DE    C  u  li  .V  ] 
AU    rETIT-lOUROXX  E 

De  Corneille  jusqu'à  nous,  l'histoire 
de  la  maison  peut  se  résumer  assez 
facilement  : 

Le  7  juin  M>US,  elle  fut  vendue  à 
Antoine  Corneille  sous  la  désignation 
que  voici  :  «  Une  masure,  lieu  et  héri- 
tage ainsi  bâtie  d'une  maison  maiiante, 
grange,  estabic  et  fournil ,  contenant 
une  acre  ou  environ,  close  de  murs  et 
plantée  qu'elle  est  assise  en  la  paroisse 
du  Fetit-Couronne.  Ladite  maison  ainsi 
qu'elle  se  comporte,  borne  d'un  coslé  les 
hoirs  de  Pierre  Fouger,  d'autre  costé  la 
mare,  d'un  bout  en  pointe  la  rue  et 
d'autre  bout   l'entrée  de   ladite  mare.  » 

.'\[)rès  la  mort  du  grand  tragique,  la 
pro|)riété  fut  vendue  par  son  (îls  —  il  faut 
pardonner  aux  pauvres  —  à  un  certain 
Jacques  Voisin,  sieur  du  Neubosc,  pour 
5,100  livres  du  temps,  l'uis,  elle  passa 
au  marquis  de  l.vs.   à  un  sieur  île   \'en- 


tinelle,  et,  à  l'émigration  de  celui-ci, 
devint  propriété  nationale  comme  tous 
les  biens  dans  le  même  cas.  l'n  citoyen 
Morv  Tacheta  au  Trésor  pour  le  compte 
d'un  nommé  Guéroull  (<  prairial  an  H). 
Des  mains  de  celui-ci,  la  maison  pré- 
cieuse passa  dans  celles  de  plusieurs 
fermiers.  Lorsqu'on  retrouva  ses  par- 
chemins, et  ceux  du  génie  ne  sont  pas  les 
moins  durables,  Dieu 
merci  !  la  pauvre  habi- 
tation élail  dans  un 
état  de  misère  navrant. 
Il  restait  des  pommiers 
dans  le  verger;  la  mare 
était  là;  on  n'avait  pas 
détourné  la  Seine,  bien 
entendu...  mais  la  de- 
meure était  fendue, cre- 
vassée de  partout  1 

Heureusement,  les 
piiuvres  gens  qui  l'habi- 
liiient  en  avaient  res- 
|icclé  la  disposition.  Il 
n'y  avait  qu'à  restau- 
rer. Cette  bonne  et 
belle  action  est  due  à 
"■'-'•  Frédéric      Deschamps, 

aidé  par  le  conseil  gé- 
néral de  la  Seine-Infé- 
rieure. L'exécution,  une  restauration 
soigneuse  et  artiste,  fut  opérée  par  l'ar- 
chitecte du  département,  ÂL  Desmaresl, 
avec  une  piété  dont  il  faut  louer  sa  mé- 
moire. 

Par  sa  fafade,  la  maison  ressemble  à 
celle  de  Shakespeare  dans  la  petite  ville 
de  Slralford.  Comjdéléc  par  la  vue 
arrière,  elle  donne  bien  l'impression 
typique  d'une  demeure  normande,  non 
noble,  au  wi"  siècle.  Klle  est  encadrée 
de  vieux  murs  que  pare  une  coquette 
végétation;  et  cela  rappelle  ce  sourire 
de  l'âme  qui  met  de  la  jeunesse  dans  les 
yeux  de  certains  vieillards.  A  ces  murs, 
on  aperçoit  les  meurtrières  à  travers 
lesquelles  .Antoine  (Corneille  pouvait 
surveiller  ses  domaines  et  les  terres  du 
rot/. 

Le  village  même  (|ui  entoure  la  pro- 
])ri('té,    village     de     quatre    cents    feux 


AU    PAYS    DE    COU  Ni:  IL  M': 


peut-être,  a  quelque  chose  de  tranquille 
et  de  souriant  qui  prépare  bien  à  la 
visite  qu'on  va  faire.  11  est  formé  de 
maisons  basses,  à  un  étage,  couvertes  de 
tuiles  rousses,  d'ardoises  violettes  ou 
grises,  de  chaume  aussi.  Au  milieu,  une 
vieille  église  pauvre,  avec  une  place 
couverte  d'arbres.  Dans  les  soirs  des 
beaux  jours,  on  trouve  les  braves  gens 
du  pays,  causant  et  songeant  sur  le  seuil 
de  leurs  maisons  claires 

Quelle  différence  avec 
ce  Slratford  où  l'on  a 
fait  de  si  belles  choses, 
mais  où  chaque  maison 
se  transforme  en  au- 
berge à  la  descente  des 
voyageurs  ! 

Après    avoir    dévalé 
de  la  gare,  à  travers  ce 
village    souriant,    jus- 
qu'au     petit      chemin 
écarté  où  se  trouve  la 
relique,  voici   enfin  les 
murs    d'enclos  avec   la 
plaque  :    <<   Cette  mai- 
son, qui    était  la    pro- 
priété  de    Pierre  Cor- 
neille et  avait  été  ache- 
tée par  son  père,  le  16  juin  1608,  a  été 
acquise  par  le  département  de  la  Seine- 
Inférieure  le  28  juin   1874    et   restaurée 
par  ses  soins  en  1878.  » 

La  porte  d'entrée  est  de  la  forme  dite 
charretière.  Elle  est  surmontée  aujour- 
d'hui d'un  toit-abri.  Du  temps  de  Cor- 
neille, il  y  avait  au-dessus  un  cabinet  de 
travail  qui  servait  surtout  à  son  frère 
Thomas,  l'auteur  de  tant  de  pièces  jus- 
tement estimées. 

Au  delà  de  cette  porte  et  à  gauche, 
la  demeure  du  gardien  :  c'est  une  con- 
struction toute  récente. 

Devant  soi,  on  a  la  maison  historique, 
et  un  peu  sur  la  gauche,  entre  la  maison 
et  la  demeure  du  concierge,  le  puits, 
celui  même  que  le  poète  connut  presque 
un  demi-siècle.  Entouré  de  verdure,  ce 
puits  n'est  pas  un  détail  négligeable 
dans  l'ensemble  caractéristique  de  ces 
lieux  charmants. 


La  maison,  elle,  a  la  coquetterie  des 
belles  habitations  de  ferme  du  type  nor- 
mand. En  forme  de  parallélipipède 
allongé,  elle  fut  construite,  selon  les 
usages  du  temps,  en  pans  de  bois  avec 
intervalles  recouverts  de  plâtre.  Les  pans 
sont  eux-mêmes  couverts  de  carrés  de 
bois  disposés  comme  des  ardoises. 

Il  y  a  six  pièces  dans  la  maison,  trois  au 
rez-de-chaussée,  trois  au  premier  étage. 


MAISON'     DE    fOIÎXEILLE    AU    P  E  T  I  T-C  O  U  U  O  N  X  E     (DERUIÈUE) 


En  bas,  la  salle  d'entrée,  la  cuisine, 
la  buanderie. 

La  salle  et  la  cuisine  ont  des  chemi- 
nées remarquables,  en  tuile  rouge  ;  la 
hotte  est  couronnée  par  une  niche  en 
dents  de  scie,  détail  que  l'on  remarque 
parfois  dans  l'ornementation  bretonne. 
Le  restaurateur  du  petit  monument  la 
fait  repaver  en  carrelages  de  fond  rouge 
encadrés  par  des  appareils  plus  petits 
en  vert  clair  ;  cela  était  ainsi  au  temps 
de  Corneille.  De  même,  on  a  repeint  en 
bleu  pâle  les  plafonds  et  en  brun  clair 
les  poutrelles.  Les  fenêtres,  à  meneaux, 
sont  garnies  de  vitres  à  mailles  de 
plomb.  Les  chenets  et  la  crémaillère 
sont  d'un  beau  travail.  Dans  la  salle 
d'entrée  se  trouve  le  buste  exécuté  pour 
les  fêtes  du  deuxième  centenaire. 

L'escalier  qui  mène  au  premier  étage, 
très  étroit,  comme  le  sont  forcément 
toutes  les  issues    de  cette   maison  aux 


Af    PAYS    DK    CDHNEILLE 


climeusions  ix'slreiiiles,  a  élé  l'ail  de 
plaire  mélan^'é  avec  de  la  colle  forte. 

Au  premier  éta;,'e,  deux  pièces  et  un 
cabiiiel. 

Dans  l'une  des  pièces,  disposée  en 
manière  de  salon,  les  amateurs  admirent 
une  large  et  haute  cheminée  avec  colon- 
nettes  de  brique,  de  beaux  chenets. 

L'autre  pièce  contient  une  jilaque  où 
se  trouvent  les  armes  de  la  l'aniille  et  la 
Hère  devise  de  Corneille,  ■■  escuver, con- 


1 1. 1,  !■;   1)  '  K  X  T  11  l<  y. 


seil  1er el ad \oca t d u  roy, 
en  la  table  de  marbre 
ilu  palais  à  Rouen,  né 
le  (j  juin  IGOii,  mort  le 
1'^'  octobre  168$  »  :  El 
mihi  res  non  rchus  me 
■submittere  conor.  En 
termes  brefs  :  <•  Je  veux 
soumettre  les  choses, 
el  non  me  soumettre  à 
elles  »  ;  devise  bien 
digne  de  l'homme  qui 
écrivit  les  J/oraces  ! 

Avec  le  verger  pota- 
ger oii  l'on  devrait  re- 
])lantcr  ses  pommiers 
]Hiisque  Corneille  les 
aimait:  avec  le  puits 
verdoyant,  avec  le  four, 
avec  cette  «  pierre  de 
montoir  »  d'où  le  poète  enfourcha 
maintes  fois  son  cheval,  la  maison-reli- 
que est  vraiment  une  évocation  complète 
et  d'un  temps  et  d'un  homme. 

Nous  ne  pai-lons  pas  des  souvenirs  et 
des  objets  d'art  renfermés  là  par  dou- 
zaines, ni  des  registres  où  les  voyageurs 
—  surtout  les  compatriotes  de  Shake- 
speare —  viennent  témoigner  de  leur 
respect  et  do  leur  admiration  pour  notre 
cher  Corneille;  tout  cela  est  beau  et 
bien,  est  doux  au  coeur 
des  hommes  qui  vivent 
de  pensée  ou  se  con- 
solent dans  la  musique 
-iicrée  des  vers. 

Ce  par  quoi  la  mai- 
son du  Petit-Couronne 
est  grande,  c'est  par 
1  harnionic  qu'elle  éta- 
blit nellenient  entre  les 
iiu\rcs  simples  el  ce- 
|Mii(lanl  grandioses  du 
piièlo  avec  le  caractère 
clo  l'homme,  de  cet 
lionime  aux  yeux  francs, 
;ui  nez  puissant,  à  la 
iiiinche  fine,  au  menton 
Milonlaire  sans  excès 
dont  !.<•  Brun  nous  a 
laissé  le  porirail. 


DK    C.iiliM;!  l.l.K 


In  imlie  portrait  île 
Corneille  .  d  après  Le 
Brun,  nous  montre  le 
poète  plus  jeune.  Il  est 
peut-être  plus  con- 
l'ornie  à  l'idée  que  nous 
nous  faisons  du  grand 
homme  qui  éclaira  de 
son  };énie  la  maison 
modeste. 

Cest  bien  toujours 
le  même  œil  fjrand  ou- 
vert et  brillant,  le 
même  nez  des  forts, 
la  même  bouche  bien 
dessinée,  les  mêmes 
moustaches  courtes  et 
relevées,  avec  la  bar- 
biche, et  le  menton 
plein  de  volonté.  Mais 
on  V  remarque  en  plus  un  air  de  bonté. 

La  grandeur  noble  et  simple  du  poète, 
celte  même  grandeur  que  nous  avons 
signalée  dans  l'aspect  de  la  nature  au- 
tour de  sa  jolie  maison,  Meissonier  l'a 
parfaitement  rendue,  en  ce  portrait  où 
il  a  représenté  le  tragique  debout,  quel- 
ques feuilles  à  la  main,  superbement 
drapé  dans  son  manteau. 

Si  les  goûts  de  Corneille,  dans  sa  fa- 
çon de  vivre,  nous  conlîrment  l'àme 
haute  et  modeste  que 
proclament  ses  œuvres, 
l'écriture  du  poète  dit 
aussi  beaucoup  de 
choses  :  elle  est  claire, 
égale,  artistique,  sim- 
ple. L'autographe  que 
nous  reproduisons  en 
est  une  preuve. 


Détail  que  certains 
ignorent,  non  seult- 
ment  Corneille  avail 
gardé  jusque  dans  la 
vieillesse  un  esprit  bien 
au-dessus  de  l'insuccès 
discutable  de  ses  pièces, 
car  plusieurs ,  faibles 
IX.  —  4. 


I.  K    F  n  r  I!  N'  1 1. 


par  la  forme,  sont  puissantes  d'idées; 
mais  ii  »vait  aussi  gardé  la  force  d'ai- 
mer. S'il  ne  le  fit  pas  voir,  c'est  qu'il  ne 
le  voulut  pas.  En  effet,  ce  fut  lui  qui 
écrivit,  dans  la  Psi/ché  de  Molière,  à 
l'ombre  du  nom  de  celui-ci.  ces  vers 
enflammés  qui  eussent  pu  rivaliser  avec 
la  poésie  passionnée  de  Racine.  Cor- 
neille vieux  ne  voulut  pas  plus  se  mon- 
trer ridicule  pour  les  esprits  faibles, 
qu'il   ne   consentit   à  devenir  le  rival  de 


'  U  li  M  1  NI.  t     A 


r  L  r  1 E s  ut    [ii;  H, 


.m:     l'AV?    DE    COBNEILLK 


Racine  dans  le  p^enre   nouveau...  ^'oici 
encore    une   marque   de    noblesse   qui. 


alliée   au   bon   sens,    ne  saurait  étonner 
les  visiteurs  du  Fetit-Couronne. 

Ici,  tout  rappelle  et  chante  la  gloire 
pure  de  notre  grand  pocle,  de  rancélre 
du  romantisme.  Si  jamais  la  théorie  de 
Tainc  l'ut  vraie,  ce  lut  du  moins  en  ces 
lieux  charmants;   non  point  qu'il  y  ait 


eu  réaction  des  choses  sur  l'homme  ou  de 
l'homme  sur  les  choses,  mais  plutôt  une 
parfaite  concordance  entre  Pierre  Cor- 
neille, type  achevé  de  la  race  normande 
littéraire,  et  le  paysage  normand  où  il 
rêva,  pensa,  écrivit  plus  de  trente  ans. 
Amis  lecteurs,  lorsque  vous  cherche- 
rez une  double  satisfaction  de  voyageur 
et  d'artiste,  allez  à  Rouen,  celle  forêt 
gothique,  et  n'oubliez  pas  le  pèlerinage 
du  Petit-Couronne  :  Corneille  n'est  pas 
seulement  un  Normand  illustre  et  un 
illustre  poêle;  par  la  valeur  sublime  de 
son  (ciivre,  ce  grand  homme  est  un 
grand  Français. 

LÉO^     litKTU.VLT. 


Nous  croyiins  intéressant  de  rappeler  ici.  par  la  généalogie  ti-dessous,  que  Charlnlle 
Corday,  dont  nous  avons  donné  la  maisnn  d'habitation  dans  notre  numéro  de  décembre  1.X97, 
était  une  descendante  directe  de  Corneille. 

A.  de  la  R. 


COU  m;  il.  1. 


Makif, 
If  10  janvier  1642. 


P.i 


Épouse  en  premières  noces,  le  13  septembre  1661, 

KÉLI.X    DE    GuÉNÉBAUT    IIE    BoiS-I.B-CoMTK, 

Sei(;ncur  du   Huut, 
lue  en  I66X,  au  sii-^e  de  Candie. 

I 
De  ce  mariage  naquit  un  lils. 
mort   i-cliBieux    thoalin.   à    Paris. 


I 
lue  autre  iille  et  quatre  (;arvons. 


Ijpuuse  en  deuxièmes  noces, 

le  17  août  1673, 

,lA<:gi'ES    i>E    Kaiu:y, 

Trésorier  de  France,  à  .\lcni,'oii 

D'où  sont  issus  : 


M.VItlE  UE   Fahcy 


FltANÇOISR    DB    FAnnY. 

née  le  2  novembre  16n2. 

Kpouse.    le    22  oduhro    1701. 

AimiBN  iiK  (^iimiAV. 

Dnù 

I 

.lA»xtrBs-,\iiuniN  1U-;   ('.ouuay. 

né  le  7  avril  17oi, 

épiiiix  (le  Maiue  i>e  Hbi.i.eau  »e  i.a  Motte 

le  22  août  172!», 

uri-nl  ein(i  lils  et  trois  lillcs,  dont  le  troisième  lils, 

.lAi:yri:s-FiiAM,;ois  un  ('.ohiiay  h'.Viimont, 

né    le  2  seplembre  17.(7. 

piiu\   (le  ,lAi:Qiii'.I.INB-(^UAiu,oTTi;-MAnin    i>i;    (iAUTUii-n  i>ks  .\riiiii:i 

eul  deux  lils  et  lr(>i>.  filles,  dont  la  deu.xiéme  Iille  lut 

M  mii-.-.\>NB-('.UAiu.iiTTi:  m-:  C'.ohuav   h'.Viimont, 

née  le  2H  juillet  176«,  f  le  17  juillet  1793. 


qui 


AU     l^WS    DK    C.liUNKII.I.l-: 


II. 


A    li( 


(k'  C.u'die.   Le 


«  Kcseiiaiil  d'Allemayiie  cos  jours 
derniers  —  écrivait  Paul  Bourgot  liier 
encore  —  je  niarrêlai  à  Francl'orl  ])our 
visiter  la  maison  lia 
compatriotes  du  poèlc 
ont  eu  la  piété  de  la  con- 
server intacte.  Ils  y  ont 
amassé  quelques  reliques 
recueillies  un  peu  par- 
tout, et,  sur  l'arrière  i 
ont  construit  un  pelil 
musée  gcethéen,  aut|u 
le  voisinafje  de  la 
vieille  maison 
donne  sa  pleine 
valeur.  Nous  iié- 
f^ligeons  trop  en 
France  celle  ex- 
cellente habitude, 
qui  consiste  à 
maintenir  en  son 
entier  le  cadre 
matériel  où  tra- 
vailla un  illustre 
artiste.  " 

-Ah  I  il  paraissait 
en  vérité  bien  à 
propos,  ce  la  men  tu  : 
et  s'il  s'adressait  à 
tous  les  Français 
en  général,  on  au- 
rait pu  croire  qu'il 
visait  les  Rouen- 
nais  en  particu- 
lier. 

C'était  à  ces  der- 
niers,  sans  nul 
doute,  que  le  bril- 
lant romancier 
avait  pensé  quand 
il  cherchait  à  per- 
suader à  ses  lec- 
teurs que  «  la  fi- 
gure des  choses 
au  milieu  d  e  s  - 
quelles  vécut  un 
noble  écrivain,  se 
raccorde   à    son 


ii'uvre  pour  la  coiupléler  et  1  éclairer  ■■ 
cl  aussi  que  ■•  nulle  part  le  rapport 
exact  de  l'artiste  avec  son  milieu,  cette 
recherche  propre  de  la  critique  mo- 
derne, ne  se  pervoil  avec  plus  d'aisance, 
plus  de  sûreté,  qu'au  contact  des  objets 
qu  il  a  regardés,  maniés,  utilisés.  ■>  Kl 
Paul  Bourget  disait  cela  —  et 
autres  aussi  le  pensaient  ave? 
lui  —  parce  que  la  maison  natale 
de  Pierre  Corneille  est  à 
vendre  depuis  quelques 
mois,  sera  \eiidne 


?% 


DE     riERUE     El     DE     THOMAS     CORSEILLB 


Rue  de  la  Pie,  à  Rouen,  au  xviii'  siècle. 


AU    l'AYS    1)K    COltNKIM.E 


demain,  el  que  Houeii,  lout  liouen,  est 
bien  coupable  de  ne  pas  conserver  une 
<•  relique  »  aussi  précieuse. 

•'  Uelique  ■•  es!  peut-être  un  peu  ex- 
cessif. Ht  si  certains  Monennais  d'au- 
jourdlini  manquent  d'enthousiasme 
pour  cette  maison...  il  est  bien  permis 
de  les  défendre,  lui  défendant  ceux 
d'aujourd'hui  inms  iillons,  il  est  vrai, 
être  quelque  peu  dur  pour  ceux  qui  nous 
ont  précédés.  11  importe  i)eu;  ce  que 
nous  venons  d'avancer  exifje  une  expli- 
cation; cette  explication,  la  \oici. 


Au  mois  d'août  1898,  à  liouen  et 
dans  les  environs,  une  affiche  de  cou- 
leur, de  petit  format,  était  placardée  sur 
les  murs  : 

A    VENDUli 

UNE    MA1S(»    OV    NAyllT    l'IEHUE    CCJltNEILLE 

Revenu  :  2.110  francs. 
Mise  à  prix  :  .'52.000  francs. 

l,a  /»t(/.so;i  u:il;ile  de  Corneille  pour 
trente  malheureux  billets  de  mille  fi-ants. 
c'était  pour  rien...  .Aussi  quelques  en- 
thousiastes s'en|lammérenl-ils,  tandis 
que  d'autres,  plus  sceptiques,  restaient 
plus  qu  hésitants. 

C'est  que  cette  maison  était  si  peu  la 
maison  de  Corneille  que,  pour  quelques- 
uns  de  ces  derniers,  elle  ne  l'élail  penl- 
êtrc  plus  du  tout. 

In  Nouvel  itinéraire  de  Houen  et 
de  ses  environs,  l'iHun':  i;n  ISi;{,  contient 
déjà  ces  c|uelques  lignes  :  "  Lorsqu'on 
est  prés  du  \'ieux  Marché,  on  est  si  près 
de  la  maison  du  grand  (Corneille,  (|u'on 
ne  peut  se  dis|)enser  de  le  traverser 
pour  joindre  à  l'angle  de  la  place,  ii 
gauche,  la  rue  de  lu  Pie.  La  maison  de 
Corneille  porte  le  n"  L  .\iilrefois,  ;iii 
lieu  du  revclemenl  de  pli'ilre  dnnl  on  l'a 
couverte,  cette  maison  laissait  voir  les 
colombages  et  les  croix  de  Saint-André 
de  sa  charpente...  toute  celle  vieille 
phi/.sionomie  a  disparu.  Corneille  est  né 
dans  la  chambre  du   second   étage...  on 


voudrait  voir  ces  mêmes  murs...  mais 
toutes  ces  dispositions  ont  été  changées 
de  même  que  la  décoration  dvl'e.Ttérieur. 
.\  coté  de  la  maison  de  Pierre  Corneille 
est,  à  droite,  celle  qui,  dans  le  |)artage 
de  la  succession  paternelle,  échut  à 
Thomas.  On  dit  qu  une  espèce  de  trappe 
mettait  en  communication  les  appar- 
tements où  travaillait  chacun  des  deux 
frères,  et  que  le  grand  Corneille,  qui 
versifiait  moins  facilement  que  Tho- 
mas, ayant  de  la  peine  à  achever  un 
vers,  levait  la  trappe  et  criait:  Sans- 
Souci,  une  rime  .'  » 

\'oil;i  donc  en  quel  étal  était  la  mai- 
son de  (Corneille,  il  y  a  plus  de  cin- 
quante ans,  el  on  voit  quelle  dilTérence 
il  y  avait  déjà  avec  l'aspect  primitif  des 
façades  dont  nous  donnons  un  dessin 
les  représentant  telles  qu'elles  étaient 
au  siècle  dernier. 

Mais  ce  n'est  pas  fini.  Cela  va  de- 
venir bien  pis.  \'ers  18.'}j  on  s'aperçoit 
que  la  rue  de  la  Pie  est  vraiment  bien 
étroite  ;  notez  qu'à  deu.r  pas  il  y  avait 
et  il  y  a  encore  une  rue  parallèle,  la 
nie  du  Marché,  qui  existe  toujours,  est 
bordée  de  constructions  quelconques, 
est  assez  large,  et  pouvait  être  élargie 
sans  inconvénient.  Mais  non,  il  fallait 
à  loiil  prix  élargir  la  rue  de  la  Pie. 
Pour  cela  il  fallait  faire  rentrer  à  l'ali- 
gnement la  façade  de  la  maison  de  (Cor- 
neille... mais  "  elle  était  déjà  tellement 
défigurée  ».  C'est  là  —  notons-le  équi- 
tablement  en  passant  —  la  seule  excuse 
des  Houennais  de  lA'n,  bien  f|ue  celte 
excuse,  en  y  rélléchissanl,  n'ait  qu'une 
valeur  relative,  car  sous  l'enduit  de 
plâtre,  la  charpente  de  la  façade,  la  vraie 
cliar|)eiite  existait  au  moins  el,  à  celte 
éiio(pie,  à  l'aide  d'une  restauration  ha- 
bile, mais  sans  exagération,  complétant 
celle  (|ni  avail  déjà  eu  lieu  en  ISLJ,  on 
d'il  pu  transmettre  aux  générations 
actuelles  la  maison  du  grand  tragi(|ue 
telle  qu'elle  était. 

.Mais  la  rue  de  la  Pie  ('tail  Imijours 
li'op  étroite. 

La  maison  (uicouficeeiiilcii.v  —  comme 
on  d'il  parlagi'  d  un  formidable  con|)  de 


AU     l'AVS     1>K    r.OliMMI.I.K 


1 


MAISON'    DE 

n-c-Conirillo,  à  1 


DITE 
P  I  E  R  U  E    Cl 

;onell  (IS',18). 


couteau  un  gi^ranlesque  pàlé  —  disent 
ceux  qui  voudraient  au  moins  espérer 
que  dans  les  planchers  de  la  maison  ac- 
tuelle il  se  retrouve  encore  quelques 
bouts  de  bois  des  siècles  derniers  ;  elle 
l'ut  purement  et  simplement  démolie, 
disent  d'autres  historiographes  rouen- 
nais.  —  et  tout  porte  à  croire  que  ces 
derniers  n'ont  peut-être  pas  tort. 


Un    simple    coup   d'a'il 
jeté  sur  le  dessin   qui   ac- 
compagne ces  pages  per- 
mettra   au     lecteur  de    se 
faire    lui-même    une    opi- 
nion exacte.  Où  est  le  pan 
nuraille  en   pierre   du  rez- 
tle-chaussée'.'  Que    sont    deve- 
nues    les     charpentes'?...     l)n 
aura  beau  dire,   la  maison  à  la 
l'açade  plâtrée  que  nous  voyons 
;mjourd'hui  n'est  plus  la  mai- 
son de  Corneille. 

Sur  la  façade,  tout  récem- 
ment, un  buste  de  bronze  a  été 
posé  sur  une  console.  Sur  un 
cartouche  on  lit  ces  mots  : 
<(  Ici  est  né  Pierre  Corneille.  » 
Eh  bien,  c'est  de  cette  inscrip- 
tion que  vient  tout  le  malen- 
tendu. 

En  1 858,  on  avait  placé  sur  la 
maison  une  tablette  de  marbre 
avec  cette  inscription  ;  u  Ici 
est  né,  le  9  juin  1600,  Pierre 
Corneille.  »  La  date  était  fausse...  on 
posa  une  nouvelle  tablette  avec  cette 
nouvelle  inscription  :  «  Ici  étaient  les 
maisons  où  sont  nés  les  deux  Corneille, 
Pierre,  le  6  juin  1606,  Thomas,  le 
■2i  août  162Ô.  »  Hélas!  si  la  forme  gram- 
maticale était  défectueuse,  le  sens  de  l'in- 
scription était  rigoureusement  exact... 
et  elle  disait  bien  ce  qu'il  fallait  dire. 


R  X  E  I  L  L  E 


AU    PAYS    DE    CORNEIM,E 


t,  A     rdlITK     l>K     I,  A     MAISilX     11  r.     1' 1  K  II  II  I-;    r  Cl  11  X  F.  11.1,  K     Air     Ml'sftE     Dfcl'A  IITKM  FNTAI. 

Il' A  XTi(,i  riTf:s,  A    II  iir  kn 


DIC    CiUiXKII.I.K 


Mais  la  ffraniniaire  l'emporta  et  la 
tablette  disparut,  Remplacée  par  le  petit 
cartouche  que  uous  voyons  aujour- 
d'hui. 

Aux  fenêtres  du  petit  débit,  dont  le 
possesseur  a  fait  peinturlurer  en  lettres 
jaunes,  sur  un  fond  sombre  :  ■•  .\  Pierre 
Corneille  "  ,  des  plantes  grimpantes 
s'enlacent  au  treillajje  ;  sur  le  bord  du 
trottoir,  parfois,  un  vase  de  fleurs  est 
exposé  à  la  pluie;  dans  une  cage  des  oi- 
seaux chantent  gaiement.  A  la  place  de 
la  maison  de  Thomas  Corneille,  un  grand 
mur  plâtré  est  bardé  d'affiches...  Tel  est, 
à  la  fin  du  xix''  siècle,  l'aspect  de  ce  coin 
de  l'ancienne  rue  de  la  Pie  qui,  de- 
puis 18()7,  porte  le  nom  de  rue  Pierre- 
Corneille.  Piètre  consolation,  en  vérité! 

Hélas!  que  n'avons-nous  conservé 
plutôt  et  les  maisons  des  deux  Corneille 
et  même  le  nom  de  la  vieille  rue  qui  de- 
vait cette  appellation  au  vieil  hôtel  de 
la  Pie,  qui  existait  dans  cette  ruelle 
eu  1488! 

Hélas!  (pie  n"a\ons-nous  su  couserx  er 
aussi  à  la  vieille  ruelle  —  si  courte 
pourtant  !  —  son  aspect  primitif.  .V  deux 
pas  de  là,  il  y  a  encore  des  poutres  go- 
thiques en  encorbellement  qui  sont  bien 
amusantes.  Des  villes  heureuses,  comme 
Anvers,  exhibent  avec  lierté  la  cour 
centrale  de  l'imprimerie  Plantin  avec 
ses  verdures  pimpantes;  Rouen  aurait 
pu  montrer  aux  touristes  ce  qu'était  une 
rue  au  wii''  siècle.  C'eût  été  déjà  une 
curiosité  d  un  autre  genre,  et  quand  au 
milieu  de  cette  rue,  on  eût  trouvé  pit- 
toresquement  encadrées  les  façades  des 
maisons  des  deux  Corneille,  le  spectacJe 
n'eût  pas  été  banal.  Mais  à  quoi  bon  les 
regrets! 


Eh  bien  alors,  si  la  maison  de  la  rue 
de  la  Pie  n'est  vraiment  plus  la  maison 
du  grand  Corneille,  Rouen  n'a  plus  de 
Il  relique  »,  dans  le  vrai  sens  du  mot, 
à  offrir  aux  admirateurs  du  grand 
Rouennais. 


Détrompez-vous  :  Rouen  possède  en- 
core une  relique,  une  vraie,  une  indis- 
cutable, plus  émolionnante  peut-être 
dans  sa  sim])licité  que  bien  d'autres 
maisons  de  grands  hommes,  trop  pitto- 
resquement  restaurées,  disons-le,  un  peu 
agaçantes  même,  lorsqu'on  prétend  les 
hausser  à  l'importance  de  documents 
historiques. 

Les  Rouennais  de  la  fin  du  siècle  ne 
peuvent  plus  songer  à  conserver  la 
maison  de  Corneille  abîmée  et  démolie 
par  leurs  prédécesseurs  de  la  première 
moitié  de  ce  siècle. 

Mais  au  musée  départemental  d'anti- 
quités, dans  l'ancien  cloître  de  Sainte- 
Marie,  une  baie  est  fermée  d'une  porte 
à  panneaux,  donnée  en  181:i  par  un 
propriétaire  de  la  maison  de  Corneille, 
—  la  vraie,  —  un  homme  dont  il  faut 
conserver  le  nom  :  Lefoyer. 

Cette  porte,  autrefois  dans  sa  baie  de 
pierre  arrondie  en  demi-cercle,  ainsi 
que  l'indique  notre  dessin,  avec  ses  pe- 
tits panneaux  délimitant  bien  l'étroit 
guichet  par  lequel  le  grand  poète  a 
passé,  elle  est  là.  Pieusement  gardée, 
soigneusement  placée  à  l'abri  sous  la 
saillie  ogivale,  dominée  d'un  buste  de 
l'auteur  du  Ci'd,  les  visiteurs  du  musée 
s'arrêteront  toujours  devant  elle,  non 
sans  émotion. 

Le  grand  Corneille  frappant  du  mar- 
teau de  fer  l'huis  lent  à  s'ouvrir;  le 
grand  tragique  rentrant  tardivement  au 
vieux  logis  par  le  petit  guichet;  ne 
semble-t-il  pas  que  l'on  voie  toujours  la 
grande  ombre  de  l'illustre  Rouennais 
se  projeter  sur  l'humble  porte  si  pieuse- 
ment, si  justement  conservée  ! 

Les  Rouennais,  toujours  fiers,  — quoi 
qu'on  puisse  dire,  —  peuvent  porter 
haut  la  tète  ;  si  d'autres  n'ont  pas  fait 
tout  ce  qu'ils  auraient  dû  faire,  quelques- 
uns,  au  moins,  ont  su  arracher  aux 
griffes  des  destructeurs  une  relique 
d'une  valeur  incomparable. 

J  ri.ES  Ade  lixe. 


-:•; .  vvTTvvrrrvvTVTVVYVvvvTvrTvrvTTVTTVVvvvrvvvvTVvrT'\«:« 

-:  :-  .  ->:o:- 

-;   ;-  -;c:> 

;    ..  La    Piorro    qui    ijO<intq  Ziljr 

M  ^^  31^ 

-!;§;»  Un  jour,   vain(|ueiir  tlnns  l'art  de  chanlci'  cl  de  dire  -ioi- 

"'.;':'  Des  prtircs  étonnes,  et  du  honteux  Satyre,  li'*!" 

Las  du  |)ri.\  hunihle  offert  à  ses  merveilleux  chanls,  -;$;•► 

;..  Seul,  Apollon  s'assit  près  (l'un  arbre,  en  plein  ehamp.  ^'rJC 

-!g;-  pv  -*!e!- 

"•wj"  L/epuis  l)ien  des  saisons,  elairs  étés,  hivers  mornes,  -îû!" 

J^^'y  l'our   Admèle   il    fiardail    les    bœufs   blanes,    dont    les  cornes  -'û'» 

"^dj"  S'ouvrent  comme  la  lune  aifjuë  au  fond  du  ciel.  -!0!-" 

J'.-.C.  Pour  Admèle  il  veillait  sur  les  ruches  A  miel.  ~l^f' 

^gC  tli'  celui  dont  jadis  la  flèche  inéluctable  *iÊ!* 

-;Ô;-  Mar(|ua  les  derniers  bonds  du  Python  redoulublc,  -AqI- 

Z'nC-  Maintenant  écoulait  dans  son  cœur  anxieux  "ISÎ*" 

♦iSs»  l-a  plainte  que  l'exil  arrache  même  aux  dieux.  -isl- 

^îftS'-  rêvait,  immobile  el  baissant  la  paupière.  DsC 

■^wj"  Il  avait,  près  de  lui,  sur  une  large  pierre  -ioJ* 

-!©f  Posé  la  grande  lyre  et  le  divin  arf  het  I-ttÏ! 

Et  le  soir  ceignait  d'or  son  beau  Iront  qui  penchait.  -ÎOJ* 

Il  rêvait,  puis  bienliM  il  se  leva  dans  l'ombre  Z»o*« 

1-U  partit  pour  l'ètabW-  où  le  bétail  se  nombre...  -«ÎO;- 

Mais  dès  le  lendemain  (|ueU|u'un  passant   par   l,'i  5o!* 

Entendit,  d'un  rDchcr  iiuc  son  pas  ébranla.  -Sa;- 

D„  „.„...  „.,„,„.«..,..  3| 

EnlenJil  s'exhaler  une  voix  ellacée,  "iSf" 

Kine,  lointaine  et  douce  .linsi  (]ue  la  rumeur  -50!» 

Ou'un  mouiheiiin  appr>rlc  aux  tempes   d'un  dormeur.  I-^iC 

\Ji-  cet  hymne,  part-il  au  bruit  d'une  onili'  vaine,  '•2*'" 

L'insensible  granit  le  gardait  dans  ses  veines.  l'O'» 

El  le  i-ythm,;  impalpable  et  ses  sublils  accords  «ÎO!- 

Sommeillant  dans  la  pierre  y  lésonnaienl  encor!  l!Î.!C 

A-ici- 
insi  mon  cieur  redit  ta  musique  immortelle 
Divin  Amour!  .Ainsi,  douloureux  et  fidèle. 
Il  gai'de  en  lui  l'écho  de  suitlimes  chansons 

l-;t  plus  d'un  ne  sait  pas  d'où  lui  \iennenl  ces  sons.  Jg'. 

"  passant  ingénu,  <|ui  veux  prêter  l'ofeille,  *;^ 
Ecoule  dans  mon  cceur  la  plainte  <|ui  sommeille 


-;0> 


■:©;- 

m: 

Sous  la  main  d'une  fe.nme  un  .jour  il  a  vibré  lîo'* 

Et  chante  épciilunicnl  son  souvenir  sacré!  -ÎO!- 


liftir  \1m..;  i.ECdiA.M».  *:|:- 

-■  '  M 

'-xxxxxxxxxxxxxxxx.>.x.<..<.x.<.xx.>.xxxxxx\xx^:)&:- 

'     1   i   :   ^   .   ;   I   !  "i   i   i   t";   i  ■rrVV''»*VVVVTV''t*V''«**i  VVVVVVVVVVVVVVVVVVVTVVVi.' 


LA     PIERRE     QUI     CHANTE 


CO.M  l'OSlTIUX     DE     l'.     UENAIDOT     l' u  i:  U     LA     PoKslK     I)  K     M.    M  A  1:  r     LE(;RAN'D 


UNE  JOURNÉE  DE  CHASSE  A  COURRE 


...  lu  (Ictciiilirc.  —  SccnruI  (lr'|)l:ue- 
niciil  (If  l'éi|ui|);if;i'  cii  ïnvi-[  de  Siiiiil- 
|-:vrM„ll. 

...  On  c'sl  ;i  ICchiiiiU'our,  à  raubcrffe, 
i1mii>  un  |);iys  fie  lerrain  ;issc/.  niouve- 
iiieiili',  plein  (l'iici'hiifit's,  où  vivent  nuit 
et  jour,  hiver  loniiue  été.  niajeslueuse- 
niciit,  (le  belles  vaches  lourdes  et  som- 
nolentes, toujours  considérablement 
vexées  par  le  train  de  nos  chasses. 
L'auberf^e,  tenue  par  un  poète,  Paul 
Ilarel.  f;ai  cc>m])a;;non,  a  un  rez-de- 
chaussée,  un  étaffc,  un  fireiiier;  l'açadc 
crépie   en    blanc,  avec   le    tour  des    l'e- 


nèti-es  en  brifpie  rouire.  Si^'uc  inlail- 
lible  révélant  notre  pi'é.sence  aux  intli- 
^'ènes  qui  en  i;;noreraienl  :  dehors  cl 
carrément  dans  la  rue,  devant  la  mai- 
son, une  imnien.se  table  «le  cuisine  cou- 
verte de  trompes  et  de  jiaires  de  bottes 
chaussées  de  leurs  embauchoirs,  cpie 
nos  hommes  astiquent  en  plein  vent 
pendant  tout  l'après-midi. 

I)'lù'haullbur,  j^'ros  villafic  sans  carac- 
tère et  appartenant  déjà  |)lutôt  au 
Perche  qu'à  la  vraie  Normandie,  on 
n'aperçoit  pas  la  forêt  :  celle-ci  est  à 
huit  cents  niMres.  .Mais  les  f;aillar(ls 
lof;és  pour  le  moment  dans  la  fjrande 
cour  de  notre  hôtellerie  je  veux  parler 
(les  chiens  sa\ent  bien  {piand  même 
n  ils  Minl.  Il  laul  les  voir,  en  atten- 
(laiil,  allci'.  \cnir.  s'étirei'.  bâiller,  tour- 
ner el  llàner  an  milieu  de  la  cour  en 
(pjcslion  l'I  sons  le  lianf;ar  du  fond  ser- 
\anl  (I  (•curie  su|)plén)enlaire  les 
jours  (le  marché.  I.a  meute  du 
mar(|uis  de  C"*  a  été  créée,  en 
tant  (pic  i-ace,  par  son  pi'opi-iétairc 
lui-même,  de  ces  excellents  bri- 
(picls  Moi-mandsauxquds  il  s'aj^is- 
s.iil  (le  donner  de  la  taille.  Inutile 
(le  dire  que  chaque  sujet 
est  scrupuleusement  blanc  et 
oraiiffe.  l.e  père  Louis  réfrente 
tout  ce  monde  en  (pialité  de 
premier  piqucur.  Montant  un 
peu  couiM,  mais  bien 
campé  sur  son  tort 
cheval,  lui  et  .«es 
soixante  ans,  lui  et  sa 
panse  de  cocher  d'ar- 
chevc(|uc,  lui  cl  sa 
Iroi^^ne  de  vieuxchaii- 
Irc  buveur,  la  l'ace 
ias(-0  (piencadrenl 
seulement  deux  pattes 
de  lapin,  la  lippe  à  la 
loisi'ourm.indccl  linc. 


UNI-:     .KiriiNKK    DK    C.  IIASSK    A    Cdlliin-: 


(liin 
lifi- 


le  meiilnn  lier,  un  di^ihle  de  bnut  de 
nez  un  jieu  en  1  air.  el  les  yeux  si  l'ulés, 
e'esl   une   liyure,  le  père  Louis. 

Nul  auli-e  ne  l'ait  le  bois.  J'ai  obtenu 
de  1  accompaffuer.  La  veille  au  soir, 
dialogue  mémoi-able  entre  le  marquis  et 
le  piqueur  : 

Le  m.\rquis.  —  Surtout,  [lère  Louis, 
pas  de  bêtises  1  Ne  va  pas  le  saouler 
chez  le  j^arde,  demain  ! 

Le  père  Loi  is.  avec  une  sainle  indi- 
finalioii.  —  Monsieur  le  marquis  peut 
être  tranquille!  In  jour  de  chasse I 
J  aimerais  mieux!... 

Le  M.\RQiis.  —  (tui,  oui.  je  suis  tran- 
quille :  quand  on  ira  se  coucher,  il 
faudra  encore  que  La  Gi<;ue  el  ^'ol- 
au-\'ent  te  portent  dans  ton  lit,  comme 
le  mois  dernier  à  Sainte-Gauburf;e  1 

Le  père  Loris,  Ij-ès  diqne.  —  Je 
prendrai  ma  sullîsance,  el  voilà  tout. 

...  Brr!  brr!  nous  avons  dû  partir  de 
,t;rand  malin,  tous  les  deux,  pour  être 
au  bois  à  la  pointe  du  jour,  et  cette 
nuit  de  décembre  était  g^laciale. 

—  ^'oilà  qui  vous  pique  bif;'rement  le 
poil  !  déclare  mon  compafjnon  en  con- 
sultant une  topelte  d'eau-de-vie. 

.A  1  orée  du  bois,  un  Lr^rde  nous 
allendail    :    promenade     jiendant     trois 


heures    autour    des    enceintes.     Le 
fjarde  dit  quelques  mots  brefs  à  voi.x 
basse.  Le   père  Louis  dodeline  de  la 
tête:  son  vieux   Habaijoie,  le  limier, 
tire  sur  sa  bricole.  .Moi.  je  g'relotle. 
llh  !  ce  paysaf,'e  spectral  dans  le  jfivre 
d'une  aube  morte  I  En  dépit  de  la  froi- 
j  ai  -v\\{\  tout  le  mvstère  fores- 
I    ii'l    amour  de    faire  le   bois 
qui  tient  les  vieux  |)iqueux,  ce 
charme  spécial  préféré  à  la  vé- 
ritable chasse,  poursuite  un  peu 
vulf,'aire  pour  eux.  —  Le  père 
Louis  a  enlin  un  animai   : 
il  l'ait  sa  brisée,   puis  nous 
rentrons   à    la   maison    du 
f,'arde  où    sera   le  rendez- 
vous  et   où  on  lui   appor- 
tera sa  tenue.  On  ma  en- 
A-T";  \oyé    une    charrette  pour 

me  ramener  à  Echaulfour; 
les  deux  hommes  s'apprêtent  à  manger. 
Le  gros  piqueur  s  est  au  préalable  versé 
plusieurs  rasades  :  je  lui  trouve  des 
nuances  déjà  vives  à  la  figure,  vu 
l'heure  peu  avancée. 

...  Dans  la  charrette,  je  suis  transi. 
Transi  el  ébloui.  Je  sors  du  monde  des 
fantômes  :  ces  cathédrales  des  bois,  ces 
montagnes  et  ces  gorges  d'arbres,  ces 
défilés  de  futaies,  ces  palais  de  clai- 
rières apparus  dans  des  brumes,  l'humi- 
dité poignante,  la  terreur  du  silence... 
J'arrive  à  1  auberge  au  moment  où  tout 
le  inonde  se  lève,  vers  huit  heures. 
\"ite,  je  grimpe  chercher  dans  de  nou- 
velles ablutions  un  peu  plus  d'équilibre, 
le  sens  du  réel  qui  continue  à  me  man- 
quer après  ce  songe. 

...  Déjeuner  à  neuf  heures.  —  Par 
ce  temps,  on  ne  traîne  pas  dans  les 
chambres  :  en  bas,  il  y  a  du  feu,  on  en- 
tend remuer  des  assiettes.  Une  poignée 
de  main  aux  camarades,  on  court  dire 
bonjour  à  son  cheval,  et  l'on  trouve  à 
table  la  moitié  de  la  compagnie  quand 
on  revient,  toujours  courant,  sous  une 
vilaine  petite  bruine,  de  l'écurie,  où  les 
palefreniers  garnissent  desselles. —  Par 
l'unique  fenêtre  du  bout,  dans  cette 
salle   à    manger,  un   jour  gris  jette  son 


iNK  .1 1  )  r  H  M-;  K  ni:  ciiassf:  a  cdiuhk 


rêve  fie  froid.  Les  coins  oui  de  siii};ii- 
liers  jeux  de  lumière  liuisse.  Des  lèles, 
sur  la  méine  ranffée  que  vous,  se  noient 
il  demi  dans  des  ombres  mal  franches 
doù  ne  sorl  qu'un  bnul  de  ne/  très 
pointu,  nienavant,  rormidable,  telle- 
ment maif;re.  tellement  lonjj,  qu'il  ne 
|)eul  appartenir  qu'au  vieux  baron  de  la 
Soubre",  ou  la  saillie  d'un  menlon  en 
•;nloclK',  celui  du  cadet  des  Fimper- 
naud.  D'autres,  en  face,  prennent  des 
lividités  verdâtres,  tanlùl  blafardes, 
tantôt  bistrées.  La  cheminée  a  un  l'eu 
d'enfer,  tin  parle  peu.  I,e  volubile  et 
remuant  X'aujoyenx  lui-même  ne  se 
soucie  pas  de  bavarder.  J.e  service  va 
vite  :  les  visaf,'es  sont  dans  les  assiettes, 
on  niatifje  en  une  demi-heure.  — -  Pitto- 
resque, l'aci  iiuli-emeiit  des  convixcs  : 
tdul  le  nicinde  est  di-scendii  en  culotte 
de  clieval,  mais  les  uns  en  bottes  déjà, 
tandis  que  les  autres  simplement  en 
mollets,  les  pieds  dans  n'importe  quoi 
qui  les  chausse,  l'^l  sur  les  é-paule>  on  a 
de  vieux  paletots,  des  parilessus  mastic 
étriqués  et  trop  courts,  un  caban,  un 
•rros   tricot    de   chasse   ou   un    ierscv  de 


blcvcliMi 


lU   un   \e>lon   de   \  ejours. 


moins  que  I  on  ne  s'enveloppe,  comme 
cet  épicurien  de  Cabrif,niac,  dans  une 
ample  jcâleuse  ou  «Jans  ipielque  lon^' 
manteau  de  voilure  en  coverlcoatinj;  qui 
serve  de  robe  de  chambi-c.  Les  uns  ont 
sur  la  tète  une  casquette  de  fourrure, 
les  autres  un  béret,  d'autres  leur  toque 
de  chasse,  d'autres  d'alFreux  feutres 
mous.  Kn  sorte  que,  f;râce  à  la  dispa- 
rate de  tous  ces  ori|)eaux,  on  est  fait, 
sinon  comme  des  brijjands,  du  moins 
comme  des  saltind)anques.  avec  un  faux 
air  de  cirque  en  vovajje. 

Mais  les  visafjes  se  font  im|)ortanls 
et  recueillis.  Le  maître  d'éi|ui|).if,'e  de- 
meure plein  de  réserve  :  on  n'ose  f;uère 
lui  adresser  la  parole:  seuls,  des  valets 
viennent,  penchés  derrière  lui  et  à  voix 
basse,  lui  demander  des  ordres.  —  Le 
café  s'expédie  au  Irol.  (^hose  remarquable, 
personne  ne  s'attarde  aux  liqueurs.  Dn 
ne  sirote  pas,  on  avale  coup  sur  coup 
quelques  b-nnpées  d'alcool,  poiu'  re^'rim- 
per  aussilol  s  habiller. 

...    Puis     l'on     redescend     en     tenue 
d'équipaffe  :   culotte    café  au  lait   clair, 
bas  de  vénerie   et    bottes   natui'ellemenl 
aussi   (le  vénerie,  redinj^ole  verte  à   pa- 
rements   de    velours    noir,  fjilel 
fjrenat  foncé,  cravate  blanche  et 
toque.  —  Le  (lé|)arl  doit  s'elfec- 
tuer  vei's  dix   heiu'es,  le  rende/.- 
V(nis  étant  pour  onze  heures.  Je 
vous  laisse  à  penser  si  d'ici  là  le 
père  Louis  aura   eu   le   loisir  de 
laper     sur    quelques     bouteilles 
cl  de  s'in},'ur';iler   quelques  bo- 
lides   de    cidi'e    avec   son   ami   le 
-ir.ie. 

('.eii\  ipii  ont  des  voilures  oui 
iiVDxé  devant  leurs  honnnes 
ivec  leurs  i-hevanx.  (^eux  des 
unités  qui  n  ont  pas  de  chevaux 
|ireinienl  des  lionrlus.  .\li!  les 
I. mieux  hourtus<le  l.i  l'orél  Sainl- 
l^vroull  1  (iesont  des  chevaux  de 
charbiinniers,  ensellés.  petits,  au 
poil  bourru,  à  la  croupe  a\ali-e, 
sans  encoluie,  axi'c  une  >;ro>>e 
léle.  el  Ions  panards,  qui  vivent 
pal-  Ironpeauv.  à   I  él.il  -.auvaue. 


TNK    .lOlliNKK    DK    C.IIASSl-:    A    r.orUHK 


dans  l.i  l'i>i-c(.  Ils  lie  sci'\eii-t  (|iu'  trois 
miiis  (lu  liimiée,  pour  lriiii>|ii)rU'r  les 
bourrées.  Prévenu  par  le  poMe-aubcr- 
•jisle,  I  un  des  propriétaires  de  celle  sin- 
gulière ea\alei-ie  \ieiil  d'arrixci-  sur  un 
liourlu  avec  cpiiu/e  ou  \iui;l  elievaux 
non  triés,  même  pas  allachés,  simple- 
ment poussés  par  un  chien  de  berf;'er. 
(^>ne  chacun  choisisse  sa  moulure  :  il 
emmènera  aussitôt  les  bêles  désifjiiécs  à 
la  l'orfic  el  les  fera  l'errer.  On  peut  rire 
de  laspecl  incullc  et  mal  bâti  des  hour- 
lus  :  quand  on  a  chassé  dessus  toute  une 
journée,  on  n  a  plus  envie  de  s  en  mo- 
quer. Ils  latij;ueraienl  tous  les  huniers 
du  monde...  Nous  voilà  doni-  en 
selle  et  commenvant  à  pi-oces- 
sionnerbieii  sa;;'emeul  surlaroule. 
Derrière,    un     peu    plus    lard,  ' 

troisième  et  dernier  départ  : 
celui  du  maitre  d'équi])a>;e  et 
des  fjeus  en  voitui-e,  qui  nous 
rattrapent  et  nous  dépassent. 
Leur  train  excite  nos  chevaux 


—  Mil  bien.  Louis,  (leinandc  le  niar- 
(|uis,  (pi  est-ce  ipie  tu  as  an  rapport? 

—  I"]h  beii,  monsieur  le  niai'quis,  nous 
avons  deux  animaux  :  un  cerf  dix  cors 
à  renceinte  des  Hriquettes  et  une  ipia- 
trième  tète  aux  Ventes-Brûlées. 

—  Qu'en  penses-tu? 

—  M  est  a\is,  monsieur  le 
niaripiis,  que  (.'a  serait  mieux 

pHi-       d'attaipier  le  K'w  animal  :  il 

I  est   hardi,  c'est   vrai,  mais  (,-a 

fera    toujours    une    |)lus  belle 

(  chasse. 

I  —  \  a ilonc pour  le  dix-cors  I 


Vh 


1 


,^' 


rendre  à   la    réunion 
)tte. 


et  [leut-étre  nous- 
mêmes.  On  s'était 
bien  promis  de  s 

dans  le  plus  fjrand  calme,  el  1  ou  t 
on  s'échaulle  les  uns  les  autres,  on  al- 
longe ;  bref,  on  arrive  dans  une  embal- 
lade  générale.  C  est  toujours  la  même 
chose. 

...  Mais  que  disais-je?  Quoique  le  père 
Louis  soit  d'un  beau  vermillon,  sa  voix 
ne  me  paraît  point  pâteuse.  Il  se  tient 
droit,  saii"lé  dans  sa  livrée. 


t.  ^■.,x,,l-c'-''- 


Le  maitre  d'écpiii)af;e,  descendu  de 
voiture  pour  le  rapport,  quitte  soudain 
sa  peau  de  bique.  Linstanl  est  solennel. 
On  lui  approche  un  grand  bai  foncé  du 
Morvan,  ressemblant  à  un  irlandais  un 
peu  lin.  Sans  dire  un  mot,  il  monte  à 
cheval.  Brouhaha  dans  I  assistance.  On 
se  rend  à  1  attaque. 

...  La  bête  est  rembùchée  ;  tout 
bruit    cesse    dans    1  assistance,    on    dé- 


INK    .1 0 1- M  N  )■;  K    1)K    C.IIASSI-:    A    f.rifHHE 


couple   scpl    riii   huil  t-liifiis   (r;illiic|ue. 

—  Anii-ne  [{nselte:  dil  M.  rie  C*** 
H  son  piqiieiir. 

Alors,  on  voit  parailre,  conihiile  avec 
des  préc-anlions  inllnies  par  un  homme 
exprès,  une  vieille  chieime  loute  Manche 
à  force  tle  vieillesse  :  c  est  HoscKc  :i\ei- 
ses   seize   ou   dix-huit  printemps.   Si   la 


^'oici  les  chiens  à  la  brisée.  J-e  père 
Louis,  :i  cheval,  enlre  avec  eux,  écar- 
tant les  branches.  Hientol  on  rencontre 
la  voie  un  peu  chaude  :  les  toutous  com- 
mencent à  doinier;  mais  cela  ne  l'ait  que 
rapailler  encm-e  sans  précision,  Uo.sflte 
insiste,  peu  à  peu  ses  compafjnons  se 
i-ameutent,  tout   s'al'lirme,  tout  indique 


vifiueur  ne  lui  manquait  pas,  ce  serait 
cncf)re  la  meillem-c  bête  de  I  équi|)a};c  : 
elle  va  toujours  à  l'attarpie,  amenée 
directement  en  voilure  ;  on  lui  laisse 
l'honneur  de  mettre  l'animal  sur  pied; 
ensuite  on  la  reprend,  on  la  i-ennnéne 
en  voiture,  et  si,  dans  la  journée,  il  se 
pré.sente  un  défaut  par  trop  dil'licile  à 
relever,'  on  va  la  chei'cher  jiuur  oblcnii- 
de  sa  sa<;acité  (piasinieiil  inl.nllilili  nui' 
consultation   décisive. 


le  tancer  imminent...  Tandis  qu'en  par- 
tie les  chasseurs  se  sont  rangés  sur  la 
roule,  ceux  (|ui  cojniaissent  le  pavs  vont 
pour  Miir  sauter  !  animal.  De  1  autre  vn[r 
de  l'enceinte,  se  tient  un  \alet  de  chiens 
avec  inie  dizaine  d'artistes  (pi'il  découplé 
fort  adi-oitement,  quand  la  bêle  saute, 
de  manière  à  les  joindre  à  ceux  cpii  mè- 
nent. —  Itosette  a  eu  raison  :  le  di\- 
(■i>r-.  mis  sur  pied,  prend  un  parti  :  il 
Nieiil    de   sauter   au   milieu   de  ses   trois 


UNE    JOURNÉK    DE    CHASSE    A    COLUHE 


63 


OU  c|iuitre  biches.  Et  1  on  sonne  la  vue, 
et  les  bien-aller  éelalenl  .  et  toute  la 
musique  s'éloif^iie. 

...  Qui  sur  son  denii-sanj;,  qui  sur  sa 


claquette  de  pur  sanj;,  qui  sur  son  cob 
irlandais,  qui  sur  son  hourtu,  derrière 
les  normands  beaux  chanteurs,  nous 
voilà  partis.  Comme  terrain  .  Saint - 
Evroull  est  ignoble  :  c  est  un  sol  aruji- 
leux  .  toujours  mouillé,  très  mauvais 
pour    les   pieds   des    chevaux.    De   l'en- 


ceinte des  Hiiquettes,  la  béte,  après  être 
venue  à  la  roule  qui  lonjje  les  tonds  des 
Débuseaux,  descend  en  tournant  vers 
l'Essart,  et  lile,  lilc,  a\ec  des  tentations 
de  débucher;  elle  quille  le  bois,  en 
elFet,  voilà  la  chasse  dans  des  herbaj^es. 
Panique  des  placides  bonnes  vaches.  I']l 
les  bien-aller  de  les  faire  sauter  comme 
de  petites  folles.  Ou  dirait  epielles  vont 
mouler  aux  pommiers.  Le  cerf  en  a  vite 
assez  des  découverts  ;  la  chasse  remonte, 
il  la  mène  derrière  le  château  de  Sainl- 
Uubert,  traverse  deux  lignes  de  chasse, 
hésite,  tourne  brusquement 
■•ur  la  droite,  comme  pour  re- 
venir au  lieu  d  at- 
taque. .Après  une 
série  de  défauts,  où 
des  compères  comme 
X  i  c  a  n  o  r ,  César, 
Flambant,  Jupiter, 
montrent  toute  la 
perspicacité  qui  peut 
loger  dans  une  cer- 
velle de  courant,  il 
ci-oise  sa  voie  non 
loin  des  Briquettes, 
laisse  prévoir  qu'il 
repassera  dans  les 
environs  de  lEssarl, 
mais  oblique.  Aux 
bruits,  les  deux  Pim- 
pernaud,  A'aujoyeux 
et  moi,  nous  gravis- 
sons une  étroite  et 
funèbre  allée  de  mé- 
lèzes. \'oilà  plus  de 
quatre  heures  que 
Ion  sillonne  cette 
triste  forêt  au  décor 
hivernal  sur  lequel 
le  soleil  n"a  passé 
qu  un  instant,  et  si 
pâle  I  —  De  temps 
à  autre,  un  son  de  trompe  :  on  sonne 
peu,  dans  l'équipage.  Autour  de  nous, 
tout  s'apprête  à  retomber  dans  le 
froid  :  les  pins,  les  hêtres  soûl  déso- 
lants. Parfois,  une  troupe  de  hourlus 
passe  avec  des  bonds,  puis  c'est  le  désert 
partout.    Un    se    rapproche   décidément 


>.i  iNK  .1(1  r  II  m:  i: 

{le>  liiiul^  :  I  ^iiiiiiiiil  doit  tlRTclu-r  I  i 
et    If.-  |)liis  ;i\iM'>   iii(li(|iRMil  (Icjii   II 
hili  ;iii\   l)cl.ii.<i':m\.  Kii  cIlVI.  celle 
hi  nulle  est  .••:iiil(''e  :   miiiiiteii.iiil    --iir 


m-.  (.ii.\ssr.  .\   cm  liiti; 


4m\fflm''ié 


\ii^ . 


,\<-    l;illli>.     -<■ 

.  en  élnifiiie,  Pi 

releiilil     le    bitl- 


liiis,    le    eeil    ciiiilniiriir 
rii|)|»riielie  «le   hi   lisière, 
viii);!     Miiiiiiles    iiprès 
l'eiiii. 

...  l  ne  rmelle  ili'  leiro  niiii'ct';i- 
(jeilses  :  ,111  l'oiiil.  l'etiiii^'  îles  Déliil- 
seîiiix  :  sur  les  |ieiile-.  îles  eliénes, 
(liiel(|iies  honleiiiix.  «les  |iins   «le   I  .Vifjle 


iiux     liDiies     liiiiiiehi'ilres  :      un     soi     île 
hruvère  «1  nu   vinlac(^  niiU'rnn  (lepuis  les 
fîclées  :    el     «les     joncs    j;uines.    eas.sés  , 
rMcliilii|ues .     1  )es     paysans     aeeourenl. 
^'ranils      anialours 
«le   CCS    speclacles. 
l>cs  chasseu  rs,  cf;  re- 
nés en  arrière,  ral- 
lient   pen    à    peu. 
Kchaurfée,      les 
|)alles  raidcs,  vou- 
,   ,  lant    se    rafraîchir 

;  coùlc     que    coûte, 

la  bèlc  a  foncé  «lans 
le    beau   milieu  de 
l'étan;;  ;  l'eau,  {fla- 
cée,    paralyse    ses 
membres.       Les 
chiens,  à    jieu  près 
à    deux   cents   mè- 
tres el  allonfjés  sur 
une     centaine     de 
mètres,    apparais- 
sent :  les  premiers 
ipii     arrivent      au 
bord  de  la  mare  sar- 
rélenl,  manifestent 
|)ar  un  vacarme  si- 
i;niliealif  loulelenr 
contrariété:    mais, 
à  peine  rejoints  par 
les   autres,    ils     se 
précipitent      à      la 
na};e,  entourenl    le 
cerf.  On  nesail«roii 
on   a    apporté   une 
espèce  de  cuve  «la  us 
bupielle     le    maître 
d  é(piipaj;e      entre 
braxemenl  ;  à  I  ai«le 
(1  inie  perche  il  ma- 
no'uvre   ce    bateau 
d  un  nouveau  j;enre 
et  iiMiiipie  pliisu'iir-  l'ois  de  chavirer  a  va  ut 
d'accoster  la  béte.  l'.nlin,  il  y  est.  lire  son 
couteau  de  «basse  el  sert  1  animal  au  nù- 
lieu  des  fanfares  el  «les  clameurs  de  I  hal- 
liili.  On  haie  le  «'adavre  avec  des  c«>r«les 
jusipi'a    la  ber^'e,  on  les  «'hiens  soûl  re- 
veuus,sous  le  fouet, en  alleiulaul  la  «Mu-i'e. 
...  I.orsipie  le  premier  valet  «le  chiens, 


iNK  jDi  liNKi:   in;  ciiASSi:   a   coriiui: 


(|ui  a  retiré  sa  tenue,  a  fini  de  dépecer 
le  cerf  avec  son  couteau  et  a  mis  de  coté 
cer.tains  morceaux  pour  quelques  pay- 
sans ou  quelques  ijardes.  tout  le  reste 
de  l'animal  est  recouvert  par  la  peau 
Jivcc  la  tète  qui  domine.  La  meute  est 
religieusement  rangée  devant  .  sous  le 
fouet.  Nous,  à  l'autre  bout,  en  face, 
nous  sommes  pied  à  terre,  et  il  tarde 
sans  doute  à  quelques-uns  que  ce  céré- 
monial ait  pris  fin.  Mais  il  me  semble 
vi-aimcnt  d'un  caractère  étrange  et  plus 
saisissant  qu  à  l'ordinaire,  dans  ce  coin 
lugubre  où  la  nuit  a  1  air  de  vouloir  nous 
éloufTer.  Le  père  Louis  abaisse  son  fouet  : 
le  valet  de  chiens,  debout  près  de 
la  dépouille  et  tenant  les  bois  du  mal- 
heureux dix-cors,  opère  une  prompte 
retraite  et  enlève  la  peau  ;  la  meute  se 
rue.  —  .Alors,  la  scène  de  boucherie  bien 
connue  :  il  y  a  des  chiens  qui  entrent  en 
entier    dans    la    carcasse,     fouillant    là 


dedans,  pour  en  sortir  tout  rouges,  ter- 
ribles. On  sonne  la  curée,  et  tout  de 
suite  après  les  honneurs.  Le  père  Louis, 
guilleret  à  la  pensée  qu'il  va  empocher 
de  quoi  boire,  apporte  le  pied  sur  sa 
I.\.  —  b. 


toque    à    un    gentleman    des    environs 
réputé,  d'ailleurs,  pour  avoir  le  porte- 
monnaie  d'une    ouverture    difficile.    Le 
gentleman  fait   une  grimace   héroïque, 
y  va  de  ses  vingt  francs  et  reste  dans  le 
plus  grand  embarras  avec  ce  pied  dans 
la  main,  ce  ])ie(l  dont  il  ne  sait  que  faire, 
une  chose  encure  mouillée  et   sentant  la 
viande  fraîche.  Brusquement,  il  le  fourre 
dans  sa   poche...  Et   le  froid  venant,  le 
■joiir  tombant,  tout  le  monde  remonte  à 
cheval,  on  abandonne  ces  lieux  sinistres, 
H'iine  mortelle  humidité  ;   on  rejoint  en 
hâte  la,  route  la  plus  proche,  en  hâte, 
mais   au   pas,  comme   toute   la   retraite. 
Derrière,  les  valets  de  chiens  ont  recou- 
plé-: c  est  la  rentrée  au  chenil  qui  trouble 
le  bMs  de  ses  notes  devenues  mélanco- 
liques sbns  la  nef  de  ce  temple  sauvage 
au     travers-'   duquel     se    promène     une 
obscurité    furieuse.    Lorsque    l'équipage 
débouche  sur  la  route,  il  prend  un  train 
d'enfer,    sans   courir,    mais 
à   raison    de    deux  bonnes 
lieues    à    l'heure .    passant 
entre   les   chasseurs   qui  se 
rangent,  puisdisparaissant, 
précédé  du   père  Louis,  tel 
un    puissant  empereur  sur 
son  cheval  de  bataille. 

L'heure  est  venue 
d'allumer  les  pipes.  Il  fait 
très  faim.  L'onglée  com- 
mence à  vons  chatouiller. 
Le  temps  dure  à  tout  le 
monde.  Les  chevaux  en  ont 
plein  les  jambes.  Le  nez 
démesuré  du  vieux  baron 
de  la  Soubre  s'allonge 
encore  :  c'est  le  raseur  de 
la  bande. cethonnète baron. 
'       ,-r._  11  entame  ses  interminables 

^  ^V  histoires  de  chasse  que  per- 

sonne n'écoute.  Dieu  1  que 
1  on  a  faim  !  Dieu  !  que  ce 
pas  est  éreintant,  cet  éternel 
pas!  Les  jeunes  ne  soufflent  mot.  Des 
étoiles  ont  l'air  de  se  mettre  en  marche 
au-dessus  de  nous.  Un  cheval  bute, 
son  cavalier  peste.  Où  donc  est  Echauf- 
four? 


^^■^ff 


INK    .101  liNKK    1)1-:    ClIASSi:     .\     i;()l   liliK 


...  .\iTivi'.s,  merci,  mon  Dieu  I  que  les 
ffens  se  .saisissent  des  chevaux  el  se 
débrouillent.  On  court  se  r('ili]-  au  l'eu 
do  la  salle  à  mang^er,  puis  on  moule  \ile 
se  chauffer,  el  quand  on  descend  dans 
des  tenues  confortables  el  délassantes, 
le  couvert  est  très  éclairé,  le  dinei-  est 
presque  prêt  .  le  maître  d'équipaj^e 
attend,  flebout,  le  derrière  au  l'eu,  cl 
de  lui  aussi  on  attend  le  signal,  car  c'est 
une  autre  curée.  La  soupe  grasse  est 
bouillante  :  n'importe,  on  l'avale,  et 
l'on  s'empile  avec,  dans  l'estomac,  des 
carottes  brûlantes,  des  navets  incen- 
diaires. Pendant  deux  heures,  on  va 
dévorer.  Donc,  peu  ou  point  de  conver- 
sation. Le  menu  ,  typique  ;  bœuf, 
légumes  à  profusion ,  nombreux  •j)ou- 
lels  sautés,  nombreux  canards  au  sang, 
gigot  monumental,  salade  de  chicorée, 
noix,  poires,  pommes  très  ridées,  fro- 
mage ;  peu  de  vins.  Le  patron  de  l'au- 
berge olfro  du  Champagne,  car  il  excelle 
à  ()orter  un  toast  et  il  entend  nous  gru- 
lilier  d'une  ou  de  deux  pièces  de  vers 
de  sa  favon.  Au  café,  l'on  soufile;  bonne 
eau-de-vie  :  les  langues  se  délient,  le 
père  de  la  Soubre  reprend  ses  histoires 
de  chasse.  On  l'écoute  de  moins  en 
moins.  Deux  ou  trois  autres  patriarches 
nous  bousculent  un  peu,  pressés  de  voir 
déblayer  la  table  pour  se  livrer  aux 
délices  du  whist  et  des  dominos.  Sévè- 
rement i)roscril  dans  l'équipage,  le  bac 
délétère  et  désorganisant.  (Ju'il  soit 
remplacé  |)ar  quelques  strophes  de  plus 
à  Paul   Ilarel! 

Sans  interrompre  la  ])arlie  de  ses  voi- 
sins, le  marquis  fait  son  livre  d'équi- 
pîige,   s'cntoui'aut    pour    cela    des    gens 


cojMpcli'iil-.  in\o(|nanl  le>  souvenirs  de 
tel  \  euiiu- exj)erl  sur  un  moment  confus 
(h'  la  chasse:  et,  sur  le  vieux  i-egistre.  il 
écrit  lentement,  après  des  délibérations, 
des  calculs,  des  discussions  :  Ce  19  de 
dC'vemhre.  un  mardi,  attaqué  dans  l'en- 
ccinlc    des     lirif/uetlex     un     dix -cors; 


l'animal,  liardé  de  trois  biches,  saule 
la  LiffjiL*-\euve ,  etc.  —  Le  livre 
fermé,  îNsouhaite  le  bonsoir  à  tout  le 
monde,  va  faire  un  tour  au  chenil  el  à 
l'écurie,  monte  se  couchei-,  A  dix  heures, 
il  n  va  plus  qu'un  roulleMuiil  dans  I  au- 
berge d'l'"chaull'our. 

...    Mil    c'i'sl  tout   (le  même   meilleur 
(pie    le  l)ouk'\ard  el   les  iiuils  de  cercle  ! 

ALmîci:  1.    Li  1. 1  1  T. 


LE    CHRIST    MoiiT    d'holbeix    (Muséede   Bàle.) 


IIOLBEIN    A    BALE 


A  celui  qui  vcul  admirer  comme  il  le 
mérite  le  g:éiiie  d'Holbein,  un  vova^œ  à 
Bàle  s'impose.  Le  musée  de  la  ville  lui 
offrira,  en  effet,  la  plus  riche  collection 
qui  soil  en  Europe  de  peintures  et  de 
dessins  portant  la  précieuse  signature. 
En  même  temps  l'occasion  se  présentera 
à  lui  de  faire  connaissance  avec  Bàle  du 
xvi*'  siècle,  avantage  fort  important  pour 
l'étude  du  maître.  Les  monuments  qui 
existaient  alors,  enchâssés  maintenant 
dans  les  constructions  modernes,  sont 
encore  assez  nombreux,  en  effet,  pour 
que  de  leurs  vieilles  pierres  s'évoque 
comme  vivante  limage  dune  des  grandes 
cités  commerçantes  de  l'Allemagne  ou 
de  la  Suisse  au  temps  de  la  Renais- 
sance, avec  les  mœurs  et  les  idées  des 
bourgeois  qui  l'habitaient.  Si  bien  qu'en 
se  promenant  parmi  ces  souvenirs,  l'on 
revit  dans  le  monde  d'Holbein,  l'on  a 
sous  les  yeux,  pour  ainsi  dire,  l'original 
dont  ses  œuvres  nous  donnent  la  copie, 
sorte  de  contrôle  qui  permet  de  les  com- 
prendre et  de  les  goûter  d'autant  mieux. 


Faisons  ensemble,  si  vous  le  voulez 
bien,  cette  visite  de  l'ancien  Bàle. 

Il  ne  reste  plus  debout  que  trois  des 
portes  qui  fermaient  la  ville  auxvi"  siècle: 
Saint-Johann  Thor,  Saint-Alban  Thor 
et  Spalen  Thor.  Les  deux  premières 
consistent  uniquement  en  unetourcarrée 
éventrée  à  sa  base  par  un  passage.  Mais 


Spalen  Thor.  dont  le  nom  est  peut-être 
une  altération  de  Saint-Paul  Thor,  est 
plus  imposante.  C'est  un  petit  donjon  à 
toit  pointu,  qui  est  tlanqué  à  droite  et 
à  gauche  de  deux  grosses  tours  crénelées. 
Au-dessus  de  la  herse  qui  est  aujour- 
d'hui immuablement  retenue  dans  sa 
coulisse  par  deux  grosses  barres  de  fer, 
l'on  aperçoit  lécusson  bâlois  avec  la 
crosse  épiscopale  et  une  statue  de  la 
\ierge  entourée  de  deux  prophètes  : 
images  du  xv"  siècle  le  plus  exquis. 

Des  remparts  massifs  encerclaient 
Bàle.  Il  n'en  subsiste  plus  que  quelques 
vestiges,  notamment  la  partie  qui  rejoint 
la  porte  Saint-Jean  au  Rhin,  et  qui 
aboutit  à  une  redoute  dominant  le  lleuve 
par  une  muraille  à  pic  d  une  quinzaine 
de  mètres.  L'endroit  a  été  converti  en 
une  promenade  publique,  et  les  enfants 
bâlois  confectionnent  aujourd'hui  des 
pâtés  de  sable  derrière  les  créneaux  qui 
abritaient  les  fiers  arquebusiers  d'au- 
trefois. 

C'était  aux  bourgeois  qu'avaient  été 
abandonnés  par  l'évèque,  depuis  long- 
temps déjà,  l'entretien  et  la  garde  de 
l'enceinte,  et  ils  s'acquittaient  vigilam- 
ment  de  ces  soins  qui  garantissaient 
leurs  biens  contre  toute  cupidité  exté- 
rieure. 

L'une  des  portes  disparues  s'ouvrait 
sur  la  rive  droite  du  Rhin,  à  l'extrémité 
du  pont  qui  reliait  Petit-Bàle  au  Vieux- 
Bàle.  Au-dessus  de    l'entrée  grimaçait 


lluLUlilN     A     liALi; 


d'une  irn'-sistihl 
qui,  mu  |);ir 
inli-rimir,  roulait 
énormes  cl  liniit 


un  niasqi 
il  i-ol  e  r  i  c 
mécanisme 
(les      yeux 
une  lan^'ue 


»  r  A  I.  F.  X      T  II  ■  1 1! 

démesurée.  Ou  le  conserve  aciiielienieni 
nu  musée  hislori(|ue.  Il  dalcrail,  à  ce 
f|u'on  raconle,  du  leni|)s  où  les  Auli-i- 
chicns  possédaient  la  ville  liasse,  c'est-à- 
dire  du  xiv"  siècle,  et  c'était,  parait-il. 
un  déli  cpie  leur  adressaient  les  hahi- 
taiils  de  la  ville  liante  de  venir  leur 
faire  la  loi.  (lependaiit  certains  aivliéo- 
logucs  opinent  que  celle  pièce  est 
du  x\n'  siècle;  cette  classe  de  savants 
chI  impitoyable  pour  loules  les  Ir.idi- 
tions  pittoresques. 


Au   milieu  du  pont,   dont  encore  au- 
jourd'hui  une    partie  des  ]iiles    est    en 
bois  et  l'autre  en  pierre,  se  tiressc,  enjo- 
livée d'ornements  f^otliiqucs,   la   llèche 
(liine  minuscule  cliajicllc.  I.onj.jlemps  il 
l'ut,  j'i machine,   pour  les  riches 
marchands   hâlois,    comme   un 
lémoiffiiafTC  de  reconnaissance 
au    ciel    prolecteur     de     leur 
commerce,     ce    petit    édilice, 
éri^é  sur    le    lleuve  même  qui 
les  enrichissait   en    les   Taisant 
communiquer  avec   la  mer  du 
Nord  et  avec  toutes  les  villes 
actives     que      l)ai;;naieiit     les 
ai'lluenls  du  Hhiri. 

.\u  centre  de  la  ville,  la 
cathédrale  lend  comme  deux 
bras  dans  l'azur  ses  hautes 
tours.  Klle  est  bâtie  en  ce  grès 
rouge  des  ^'osges,  très  commun 
dans  le  pays  et  qui  donne  aux 
monuments  le  chaud  aspect  de 
ia  terre  cuite  l'^Ile  date  du 
\i\''  siècle;  mais  ce  temps  qui, 
|i:ii'  la  maigreur  et  la  débilité 
(le  son  style,  semble  avoir  été 
partout  ailleurs  comme  l'âge 
ingrat  de  l'architecture,  olFre 
ici  (les  proportions  et  des  mi>- 
lil's  d'une  santé  charmante. 
.\iitour  de  la  grande  porte 
(igi\aie  chevauchent  deux  ca- 
valiers de  pierre;  à  gauche, 
V  un  saint  (îeorgcs,  tenant  une 
lance  d'au  moins  six  mètres, 
fond  au  tri|)le  galop  de  sa 
monture  sur  un  dragon  qu'il 
transperce;  à  droite,  un  .saint 
Martin  pensif  fend  son  manteau  de  sou 
épée. 

.■\u-dessn-  du  Iml  de  la  nef,  les  tours 
s'élèvent  dissemblables,  mais  également 
ouvragées,  ajourées,  ciselées,  fouillées, 
et  (les  plates-formes  supérieures  en  s'ac- 
coudant  |)rès  des  gargouilles  qui  de  leurs 
deux  mains  distendeul  leur  gueule  pour 
vomir  l'eau  des  pluies,  l'on  peut  porter 
ses  regards  soit  sur  les  derniers  contre- 
forts de  la  l'orét  Noire,  soit  sur  les 
\'osL'es  lointaines  et  bleues. 


llnl.HEIN     A     HALK 


Par  derrière  lu  chu'iir.  une  terrasse 
ombrag'ée  de  marromiiers  et  entourée 
par  un  parapet  de  grès  roujj^e  se  trouve 
en  bordure  du  Rhin  qui  roule  ses  tour- 
billons glauques  à  vingt  mètres  au-des- 
sous. On  y  resterait  des  heures  à  regar- 
der les  coquettes  maisons  bâloises  sus- 
pendues sur  la  pente  abrupte  de  la  rive 
gauche  et  surgissant  au  milieu  de  cas- 
cades de  verdure.  Plusieurs  de  ces  habi- 
tations, en  elTet,  possèdent  des  terrasses 
plantées  d'arbres  qui  rappellent  la  Pfalz 
en  petit;  entre  autres  la  résidence  des 
anciens  chevaliers  teutoniques,  un  vrai 
nid  de  feuillage  délicieusement  perché  à 
près  de  cjuinze  mètres  au-dessus  de 
l'eau. 

A  1  ombre  de  la  cathédrale,  du  coté 
droit,  deux  cours  plantées  de  thuyas 
toujours  verts  sont  encadrées  d'arcades 
gothiques.  Ce  sont  les  deux  chemins  de 
croix  d'un  cloître.  Sous  leurs  fraîches 
galeries  sont  ensevelis  les  plus  notables 
anciens  Bâlois  :  Hier  ruhel  in  Goll, 
c'est  ici  que  repose  en  Dieu...  tel  magis- 
trat, tel  savant  d'autrefois,  disent  les 
inscriptions  armoriées  qui  se  lisent  sur 
les  murailles  ou  qui,  gravées  sur  les 
dalles,  selTacent  peu  à  peu  sous  les  pas. 


Jamais  d'ailleurs  lieu  sacré  ne  fut  moins 
austère  :  l'air  et  la  lumière  y  pénètrent 
à  Ilots  et  par  les  fenêtres  de  l'une  des 
galeries  l'on  découvre  sur  le  Rhin  la 
même  admirable  vue  que  de  la  Pfal/. 

La  cathédrale,  la  Pfalz,  le  cloître  for- 
maient avec  la  demeure  épiscopale  qui 
touchait  au  cloître  le  centre  religieux 
de  la  ville;  et  c'était  ainsi  dans  le  site  le 
plus  enchanteur  que  la  religion  avait 
élu  séjour,  toute  pénétrée  elle-même  de 
ce  bien-éire  matériel  qui  llollait  sur  la 
cité. 

-Au  surplus,  la  puissance  politique  de 
l'évéque  n'était  plus  au  commencement 
du  wT  siècle  qu'un  lointain  souvenir, 
car  déjà  au  milieu  du  siècle  précédent 
Enéas  Sylvius,  qui  fut  pape  sous  le  nom 
de  Pie  II,  écrivait  ;  «  Râle  était  autrefois 
soumis  à  son  évèque,  mais  depuis,  je  ne 
sais  comment,  il  perdit  son  pouvoir  et 
les  Bàlois  se  sont  rendus  libres,  bien 
qu'ils  reconnaissent  l'empereur  d'Alle- 
magne pour  leur  souverain.  »  Or  même 
cette  tutelle  extérieure,  ils  la  secouèrent 
bientôt,  car,  étant  entrés  en  1501  dans 
a  Confédération  helvétique,  peu  après 
ils  refusèrent  arrogamment  à  l'empereur 
le  serment  que  Râle  lui  avait  prêté  jus- 


LE      VIECX      PONT 


IIOLliKlN     A    HALI-: 


qu'alors  comme  ville  impériale.  Des  lors 
leur  inilépeiulance  fut  complète. 

A  celle  époque  c'élail  la  riche  bour- 
j^coisie  Iravailleuse  qui  était  souveraine 
:i  liàle;  les  },'ens  de  métier,  né{;ociants  et 
artisans  qui  la  composaient  n'avaient 
obtenu  de  parlafier  avec  les  nobles  le 
droit  de  bourgeoisie  qu'au  .\iii"  siècle: 
mais  à  travers  le  .mV  et  le  .w'"  siècle, 
ils  avaient  acquis  une  influence  poli- 
tique qui  avait  rapidement  f,'randi  et, 
fil  l.")]*),  |)our  la  première  fois,  un  mar- 
chand, Jacob  Meyer,  étail  nommé 
bourf^mestre. 

Au  reste,  ces  enrichis  n'élaicMl  rien 
moins  que  des  démocrates:  ils  consti- 
tuaient une  oli;,'archie  qui  réfrnait  sur  le 


e.xisle  encore 
édifié  de  1504 
bourgeois, 

!   car   c'est   une 

I   se  distin- 
;^uant  <ies 

I  habita- 
lions  par- 
ticulières 
que  parla 
richesse 
de 
lail 

T  I'  O  I  s 

portos 
Ofji  vales 
munies 


aujourd'hui,  fut 
à  1.513.  i^lyle 
pourrait-on  dire, 
maison  carrée  ne 


LA      C  .V  T  H  f:  I)  U  A  1.  K 


menu  pcu[)lc  bâifus  dont  le  concours 
dans  le  fcouvernemenl  étail  nul. 

Kn  1521,  ces  hauts  conimervanls, 
jaloux  de  leur  liberté,  rompirent  le  der- 
nier lien,  tout  moral  d'ailleurs,  de  vas- 
selajfo  les  lallachanl  à  leur  évcque.  Ils 
décrétèi-iMil  (|uc  le  serment  <pii  lui  était 
ti-adilionncllcmcul  prêté  par  les  nou- 
veaux magistrats  serait  dorénavant  fait 
à  la  ville. 

J.e  centre  politique  de  la  cilé  était 
donc  le  Halhaus,  c'est-à-dire  l'holel  de 
\ill('.  où  les  conseillers  bâiois  discutaient 
11"-  alfaires  communes.  I,e  Halhaus,  qui 


d'élégantes  grilles  en  l'or  forgé  ouvrent 
sur  une  cour  intérieure  où  se  dresse  en 
bronze  le  lieutenant  de  César,  Muna- 
cius,  fondateur  de  Hàle,  un  Homain 
fièrement  campé  cl  par  avance  orgueil- 
leux do  son  (Ouvre. 

La  ville  est  ornéo  d'une  multitude  de 
fontaines  d'où  jaillissent  dos  eaux  claires; 
elles  sont  surmontées  de  ligures  sculp- 
tées, qui  toutes  respirent  la  joie:  ici 
c'est  une  grosse  commère  qui,  repré- 
sentée au  saut  tlu  lit.  s'étire  encore  dans 
son  <lonii-somnieil  ;  là  c'est  un  évoque 
bien    portant    qui    tient    en    main    une 


lldl.ItKIN    A     H  A  Lit, 


i^rappe  de  raisin;  c'est  une  plantureuse 
Dalila  qui,  riant  de  sa  trahison,  coupe 
précipitaniniont  la  toison  de  son  époux 
roiillant;    c'est    la    fontaine   du    marché 


joyeux  sous  ses  doigts  agiles.  Il  préside 
ainsi  à  une  ronde  de  paysans  et  de 
paysannes,  frars  et  fdles  de  ferme  entre- 
lacés qui    tonrnoienl   autour  du   fût   de 


LE      K  A  T  H  : 


aux  poissons  dominée  par  une  sainte 
\  ierfje  souriante  et  potelée,  une  vraie 
petite  Bâloise.  C  est  surtout  la  fontaine 
dite  d'Holbein  qui  fut  exécutée,  croit-on, 
sur  les  dessins  de  l'artiste.  Sur  une 
colonne  corinthienne  adorablement  ren- 
flée, fleurie,  enguirlandée,  un  joueur  de 
cornemuse  gonfle  la  poche  de  son  ins- 
trument    d'où     s'échappent     des    sons 


la  colonne.  De  tels  monuments  récréaient 
l'esprit  des  citadins  lassés  par  les  afTaires 
commerciales. 

Imaginons  maintenant  que  nous  en- 
trons dans  une  opulente  maison  bàloise 
du  xvi"  siècle;  cette  reconstitution  est 
facile  à  faire  quand  on  a  visité  le  musée 
historique  de  Bâle  où  sont  réunis  des 
objets   sans  nombre  concernant    l'exis- 


I loi. m; IN   A  H.\i\: 


lence  privée  des  .inciens  habitants. 
Les  chambres  de  la  maison  prennent 
jour  par  des  vilra^'es  faits  de  sives  ou 
culs  de  bouteille  enchâssés  dans  du 
plomb;  la  lumière  discrète  qui  les  tra- 
verse donne  au  foyer  un  air  de  sanc- 
tuaire et  c"est  bien  en  effet  la  retraite 
inviolable  et  sacrée  où  le  Bàlois  se  sent 
seul    niiiilrc    de   s:i    personne   et   de   ses 


frises  et  frontons.  Le  soir,  la  clarté 
tombe  de  lustres  pleins  de  fantaisie:  en 
voici  un  qui  représente  Neptune  sur  un 
cheval  marin  dont  les  nageoires  étendues 
supportent  des  chandelles. 

A  la  cuisine,  d'appétissants  rôtis  se 
dorent  dans  un  âtre  pantagruélique  : 
au-dessus,  une  crémaillère  imposante 
porte  une   marmite  \iMilriir:    nuiis  sur- 


l«<^ 


biens.  Tandis  que  le  mari,  aidé  de  son 
lils  aîné,  fait  ses  coni])tcs  de  marcliand. 
la  femme,  entourée  de  ses  lilles,  brode  ou 
bien  file  à  son  rouet.  De  grands  poêles 
de  faïence  cliaufTent  les  pièces;  on  v 
voit  ligures  des  sujets  mythologiques 
comme  Diane  faisant  pousser  des  cornes 
sur  le  front  d'Actéon  ou  bien  des  per- 
sonnages antiques,  comme  Sémiramis, 
Antiope,  l'haraon.  Hercule  voisinant 
ilans  le  plus  amu>anl  péle-méle. 

Les  meubles   témoignent  d"un   grand 
luxe  :     panneaux     sculptés,     colonnes. 


loul  se  remarque  un  arsenal  de  moules 
à  gàleaux  ;  des  presses  en  fonte,  des 
tablettes  en  bois  où  s'impriment  sur  des 
gaufrettes  ou  sur  des  ])ains  d'épice  de> 
scènes  rustiques  comme  le  labourage,  la 
ventlange  ou  de  gracieuses  silhouettes 
de  femmes  en  costumes  de  gala.  (Gour- 
mandise dont  la  tradition  s'est  d'ailleurs 
maintenue  à  Bàle,  qui  encore  aujoui'- 
d'Iiui  se  fait  gloire  de  ses  pâtisseries  et 
s|)écialeinent  de  ses  pains  d'épice  connn> 
de  tout  le  montle  sous  le  nom  de  \ck- 
kerlv-. 


MOL  m:  IN    A    liAi.i-: 


Cette  bourgeoisie  domina- 
trice dont  nous  venons  des- 
quisser  l'existence  publique 
et  privée  devait  d'ailleurs 
voir  son  bonheur  traversé  de 
quolc[ues  nuages  lorsque  la 
Hél'ornie  s'introduisit  dans  la 
ville.  On  sait  que  les  idées 
(le  Luther  furent,  en  IS'i.'i 
propagées  à  Bàle  par  (H^^co- 
lanipade  qui,  selon  la  mode 
bizarre  des  savants.de  l'épo- 
que, avait  traduit  en  f;rec 
sou  nom  d'Hausschein,  lu- 
mière de  la  maison.  En  I5"28, 
le  catholicisme  fut  aboli  offi- 
ciellement. Or  les  passions 
populaires  que  surexcita  cette 
crise  religieuse  sj  tournèrent 
contre  le  gouvernement  bour- 
geois, et  plusieurs  impor- 
tants personnages,  le  philo- 
logue Erasme  et  le  légiste 
.\merbach,  entre  autres,  du- 
rent quitter  Bâle  où  une  con- 
stitution plus  démocratique 
fut  établie. 

Résumons  les  caractères  de 
cette  ploutocratie  au  milieu 
de  laquelle  Holbein  vint  au 
commencement  du  xvi"  siècle 
exercer  son  génie  :  c  était, 
on  le  voit,  un  groupement 
de  marchands  qui  étaient 
libres,  après  s'être  émancipés 
de  toute  sujétion  féodale,  qui 
étaient  très  riches,  très  amou- 
reux du  bien-être  et  passa- 
blement hautains  vis-à-vis  de 
la  foule  des  humbles  artisans 
qu  ils  adminis- 
traient. 

Remarque  très 
importante  d'ail-  •^ 
leurs  :  Bâle  était 
loin  d'être  alors  la 
seule  ville  oii  la 
bourgeoisie  com- 
merçante   jouît 

d'une  telle  prospérité  ;   dans  toutes  les 
cités  d'.Mlemaffne  dites  villes  libres  im- 


périales,  il  en  était  de   même; 
et  pour  ne  citer  que  quelques 
exemples   ;   à  Lubeck   était  le 
quartier  général  de   la  Ilanse, 
cette  formidable  association  de 
marchands  pleine  de  vie  encore 
au    xvi"    siècle  ;    à    Augsbourg 
résidaient    des    banquiers    ri- 
chissimes   dont    l'un,     A'elscr, 
eu    15"27,    se    faisait    concéder 
en  payement  d'une  hypothèque 
le  droit  de  coloniser  le  \"ene- 
zuela,  pays  dont  une  armée  de 
mercenaires  lui  assura  la  pos- 
session, dont  un  autre,  Fugger, 
commandita     les     guerres     de 
Charles-Quint    dans    les    deux 
mondes;   les  alTaires  des  bour- 
geois de  Cologne  étaient  égale- 
ment si  florissantes  que  l'ex- 
pression,    riche     comme     un 
drapier    de     Cologne,     l'Iait 
proverbiale.    Si  bien  que  les 
observations  faites  à  Bâle  par 
un     artiste    devaient    réelle- 
ment s'appliquer  à  toute  cette 
puissante    société    laborieuse 
répandue  dans  de  nomlirenx 
centres. 


De    quelle   façon    Holbein 
a-t-il    vécu    dans     ce    milieu 
bâlois,  quelle  reproduction  en 
a-t-il  donnée,  quelle  manière 
de   sentir   en   a-t-il    retenue, 
même  quand  il  est  allé  peindre 
dans  un  autre  pays,  c'est  ce 
que  nous  allons  exposer. 
11     naquit     à     Augsbourg 
en  1497,  et  ce  fut 
sous    la    direction 
^^  de  son  père  Hans 

Holbein  dit  le 
Vieux  qu'il  fut 
initié  à  la  peinture. 
On  a  cru  recon- 
naître et  non  sans 
raison  son  pinceau 
dans  certaines  parties  de  quelques 
œuvres  paternelles.  Ainsi,  à  la  Pinaco- 


N  T  A  I  X  i:      11    H  O  L  B  E  I  X 


IIKI.KKIN     A     liAI.I': 


llKt|ue  (le  Munich,  le  retable  qui  repré- 
sente le  martyre  de  saint  Sébastien 
offre  sur  la  face  extérieure  des  volets 
dont   il    est  pourvu    une   Annonciation 


qui  parait  bien  devoir  être  attribuée  à 
llolbein  le  Jeune,  car  sa  délicieuse 
intimité  contraste  étrangement  avec 
l'inspiration  sauva};c  et  la  facture  scelle 
des  archers  visant  le  saint.  VA  si  la  sup- 
position est  fondée,  de  quel  ccil  attendri 
le  père  ne  devait-il  pas  suivre  le  travail 
de  Tenfanl  qui  déjà  le  surpassait. 
.■\  dix-neuf  ans,  Icjeune  peintre  quitta 


Augsbourg-  et  vint  à  Bàlc.  Ses  premiers 
travaux  auraient  été  peu  glorieux  si  Ton 
en  juge  par  une  enseigne  de  maître 
d'école,  que  l'on  conserve  au  musée  de 
Hàjp  comme  étant  de  sa  main.  Mlle  est 
en  deux  |)anneaux  :  ici  l'on  voit  deux 
soldats  qui.  tardivement  honteux  de 
leur  ignorance,  viennent  chez  un  ma- 
gister  apprendre  à  manier  la  plume:  là 
il  s  agit,  au  contraire,  d'enfants  placés 
sous  la  conduite  d'un  maître  d'école  et 
de  sa  femme  ;  celle-ci  opère  assez  ma- 
ternellement, suivant  du  doigt  sur  le 
livre  la  lecture  ânonnante  de  l'élève: 
quant  à  l'homme,  il  traite  les  marmots 
avec  plus  de  désinvolture  et  leur  tient. 
en  manière  de  stimulant,  un  paquet  de 
verges  sur  le  revers  de  leur  individu. 
Procédés  pédagogiques  du  bon  vieux 
temps.  Mais  cette  enseigne  d'une  allure 
si  pi-imilive  est-elle  d'Ilolbein  et  fut-il 
\  raimenl  astreint  pour  ses  débuts  à  des 
besognes  si  modestes?  \'oilà  qui  est  fort 
douteux.  Il  est  certain,  en-  elM,  qu'à 
peine  arrivé  à  H;"de,  il  se  trouva  en  rela- 
tion avec  de  très  gros  persorthages  dont  la 
protection  dut  lui  éviter  des  tâches  humi- 
liantes ])our  son  talent.  Il  lit,  en  l.5l(), 
le  ])(irlrait  du  bourgmestre  Jacob  Meyer 
cl  (le  sa  femme.  Le  tableau  est  acluel- 
IciiuMit  à  Hàle  :  le  mari,  gras  et  rose, 
porte  sur  le  coin  de  l'oreille,  avec  une 
bonhomie  d'heureux  négociant,  la  loque 
dont  il  es!  coilfé;  la  femme,  d'une  santé 
superbe,  a  le  chef  couvert  d'un  bonnet 
tous  deux,  quoique  de  traits  plutôt  plé- 
béiens, manifestent  dans  la  fermeté  du 
regard  une  distinction  altière;  au-dessus 
de  leur  tête  s'arrondit  la  voûte  d'un 
somptueux  portique  lleuronné  soutenu 
par  des  colonnes.  Grandeur  de  l'indi- 
vidu qui,  par  le  travail,  s'est  jirocuré  ou 
du  moins  a  gardé  sa  fortune,  paisible 
jouissance  à  deux  des  biens  ac<]uis,  tels 
sont  les  caractères  fortement  empreints 
dans  ce  double  portrait  où  llolbein,  dès 
son  premier  essai,  donnait  toute  la 
psychologie  d'un  riche  ménage  de  com- 
mervants  au  xm"  siècle. 

Le  libraire  l'roben,  (|ui  imprimait  les 
auteurs  latins  et  grecs,  .s'étant  également 


I10I.1U;1N     A     HAI.E 


intéressé  au  jeune  homme,  lui  lit  dessi- 
ner la  marque  de  sa  maison  el  des  fron- 
tispices de  livres.  Ce  fut  jirobaljlenient 
par  cet  éditeur  quil  connut  15oniface 
Amerbach,  fils  du 
libraire  auquel 
P'roben  avait  suc- 
cédé, un  juriste 
dont  il  lit  le  por- 
trait en  t.')!'.»  et 
ilont  la  collection 
de  tableaux  prin- 
cipalement compo- 
sée de  «  Holbein  » 
forma  plus  tard  le 
premier  noyau  du 
musée  de  Bàle. 
Amerbach  dans  le 
portrait  d'Ilolbein 
est  un  jeune  boni  me 
dont  les  yeux  éner- 
giques sont  presque 
insolents,  un  teint 
vermeil,  une  che- 
velure el  une  barbe 
singulièrement  soi- 
f^nées,  des  lèvres 
pincées  qui  indi- 
quent une  certaine 
sécheresse  de 
cœur  :  c'est  une 
figure  où  se  lit  le 
triomphe  de  la 
bourgeoisie  mai- 
tresse  d  elle-même 
et  quelque  égoïsme 
dans  le  bonheur 
possédé. 

Ce  fut  sans  doute 
aussi  par  Froben 
que  l'artiste  fut 
présenté  à  Erasme. 
Un  exemplaire  de 
V Eloge  de  la  Folie, 

ce  charmant  badinage  du  grand  savant, 
s'étant  trouvé  entre  les  mains  du  dessi- 
nateur, il  en  couvrit  les  marges  d'une 
foule  de  vignettes  piquantes  enlevées  en 
un  moment  du  bout  de  Ja  plume.  C'était, 
par  exemple,  la  Folie  en  chaire  prêchant 
les  humains  en  s'accompagnant  des  gre- 


lots de  son  bonnet;  c'étaient,  pour  ligu- 
i-er  les  sots  qui  se  complimentent,  deux 
ânes  se  grattant  ;  c'étaient  des  cyclopes 
et    des  satvres    dansant  les    entrechats 


DAME     NOBLE     DE     B  .1  L  E  ,     TAU      H  II  L  B  E  I  X    (^SlllSe 


les  plus  comiques.  Le  livre  fut  montré 
à  Érasme.  Il  s'arrêta  à  la  représentation 
que  l'artiste  avait  faite  d'un  disciple 
d'Épicure  en  joyeuse  société  et  le  verre 
à  la  main  :  il  sourit  malicieusement  et, 
s'armant  d'un  crayon,  il  inscrivit  le 
nom  d'Holbein  au-dessus  du  gai  com- 


IIOI.BIMN     A     H  A  m: 


|)a;,'non.  Précieux  exemplaire  qui  appar- 
licnl  au  musée  de  Hàle. 

Leur  amitié  leur  profila  à  lun  comme 
à  l'autre.  Erasme  soutint  Holhein  de 
son  iniluence  cl  le  peintre  immortalisa 
les  traits  du  docte    vieillard    dans  plu- 


lUTliAlT       !■     Kl 


sieurs  portraits.  .Nous  en  possétlons  un 
au  l-ouvre,  véritable  jovau  qui  est  liieii 
à  sa  |)Iace  parmi  les  merveilles  de  noire 
Salon  carn-,  l,c  savant  est  dans  son 
cabinet  de  travail;  une  courtine  brodée 
tirée  devant  sa  porte  le  j^arde  des  vents 
coulis  :  une  chaude  douillelle  l'enve- 
Io|)pe,  un  bonnet  emmiloulle  sa  lète  et 
ses  oreilles;  dans  la  manière  dont  il 
écrit  perce  un  (jrand  contcnlemenl  de 
soi   et    surtout   la   satisfaction   d"êlre  à 


l'aise  dans  son  fover:  en  Érasme,  Hol- 
bein,  le  peintre  des  bourgeois,  n'a  pas 
oublié  de  montrer  l'homme  à  qui  son 
labeur  avait  procuré  l'indépendance  el 
de  sérieux  revenus.' 

Entre  temps  le  jeune  artiste  faisait 
en  l.")17  un  voyage 
à  I.ucerne  el  il  y 
exécutait  sur  la 
maison  des  Her- 
teiislein  une  série 
de  fresques  mu- 
rales qui  mal- 
heureusement onl 
été  détruites  en 
18"i5.  Elles  repré- 
sentaient, outre 
[)lusieurs  scènes 
lelifiieuses,  un  Iru- 
tulent  sujet  an- 
tique :  la  coura- 
jreuse  I.éena  s'arra- 
chant  la  lanjjue 
(levant  les  juffcs 
d'Athènes  pour  se 
retirer  toute  pos- 
sibilité de  trahir 
son  amant  .\rislo- 
giton,  et  une  fan- 
taisie de  (<  haute 
ffresse  >>,  comme 
eût  dit  Uabelais  : 
la  fontaine  de  Jou- 
vence. (  tn  y  voyail 
quantité  de  vieilles 
bonnes  femmes  ri- 
dées que  leurs  en- 
fants anienaicnl. 
I."  .■-•.■  . 

(|ui     dans      une 

brouette,  qui  dans 
une  hotte,  qui  sur  ses  épaules,  jusqu'au 
bassin  où,  soudain  réfjénérées,  elles  rede- 
venaient de  fraîches  et  ravissantes  créa- 
tures. 

C'est  bien  le  cas  de  répéter  les  vers 
du  i-ondeau  que  nous  a  transmis  l.a 
Hruvère  : 


Itrand  iliiiiiiii<i|;o  est  que  ceci   soil  sui 
Killos  cnnniiis  qiii  ne  siml  pas  jcuiu'tto 
.\  qui  orKr  l'iiii  de  .louvcncc  vieiulriiil 
Hion  A  propo?. 


iiiKo 


IIDI.BEIN     A     lîAI.K 


Eu  l'année  15'21,  Holbein  peignit  à 
Mâle  le  sublime  Christ  mort  qu'on  voit 
aujourd'hui  au  musée  de  la  ville.  (Test 
un  cadavre  allongé  sur  un  suaire,  les 
veux  retournés,  les 
cheveux  agglutinés 
par  la  sueur  de 
l'agonie,  la  chair 
bleuissante,  les 
mains  el  les  pieds 
troués ,  tuméfiés, 
faisant  horreur. 
CEu\re  sublime 
par  l'idée  du  sa- 
crifice divin  si 
complètement  con- 
sommé. Ce  Christ 
consacra  sans 
doute  définitive- 
ment la  réputation 
de  soiî  auteur,  car 
la  même  année  la 
magistrature  bà- 
loise  le  chargea  de 
décorer  la  salle  du 
conseil  de  l'hôtel 
de  ville  tout  nou- 
vellement construit 
par  elle  en  lui 
allouant  120  florins 
pour  cet  ouvrage. 

Ces  fresques, 
comme  celles  de 
Lucerne,  ont  été 
anéanties;  il  n'en 
reste  plus  que  les 
projets  au  lavis  et 
quelques  fragments 
de  cartons,  gran- 
deur    d'exécution, 

qui  sont  au  musée  de  Bâle.  Les  sujets 
étaient  choisis  dans  l'histoire  ancienne 
el  dans  la  Bible.  Ici,  Charondas,  le 
législateur  locrien,  qui  avait  défendu 
sous  peine  de  mort  de  porter  des 
armes  dans  l'assemblée  du  peuple,  y 
paraissait  lui-même,  par  inadvertance, 
avec  une  épée  au  côté  et,  s'entendant 
reprocher  de  transgresser  sa  loi,  répon- 
dait en  se  perçant  la  poitrine  :  «  Du 
tout,  je  la  confirme  1  •■  .Ailleurs  Zaleucus, 


le  législateur  thurien,  dans  son  amour 
pour  son  fils  que  la  loi  paternelle  con- 
damnait à  perdre  la  vue  comme  adul- 
tère, preiuiit  |)our  lui  la  moilié  de  la  peine 


PORTR.IIT      I.     lli 


,  1, lii.v    l'A  11    LUI-MÊME    (Musée   de   Bâle.) 

et  se  faisait  arracher  un  œil  à  lui-même; 
ailleurs  encore  Curius  Denlatus,  aux 
ambassadeurs  envoyés  pour  le  corrom- 
pre, montrait  le  modeste  repas  qu'il  ve- 
nait d'apprêter  de  ses  propres  mains  et 
qui  suffisait  à  sa  frugalité;  Sapor  II, 
roi  des  Perses,  se  servait  du  dos  de  l'em- 
pereur romain  Valérien  comme  d'un 
marchepied  pour  monter  à  cheval  ; 
Roboam,  en  s'emportant  contre  ses  su- 
jets, provoquait  la  défection  d'une  partie 


IIOI.HKIX     A     HAI.l!: 


d'entre  eux.  Toutes  compositions  bien  j  une  répétition  se  voit  à  Dresde.  Le 
faites  pour  exalter  le  civisme  ou  llatter  j  bourf^meslre  est  ag;enouillé  avec  ses  deux 
l'indépendance  des    li(iiii-i;eois   de   lîàle.        t'emnics    car  la  première  qui  ékilt  niorle 


LA       K  KM  M  h:      I)    Il  m.  liEl.N 


K.^■^■A^T!>    ^ilupée  lie    Bàlc.) 


Sur  trois  nnjrailles  à  peindre,  llolbein 
n'en  décora  (pie  deux  :  le  travail  ne  fui 
achevé  qu'ullérieuremenl. 

Ce  fut  vers  la  même  éjjoque  sans 
doute  que  llolbein  peij,niil  pour  Jacob 
Meyer  la  ^'ierf,'e  dile  de  l>ariiisladt  doiil 


est  ici  placée  prés  de  la  seconde)  et  avec 
ses  enfants,  aux  pieds  de  la  madone, 
contre  le  bras  de  laquelle  il  frôle  sa 
grosse  tête  d'iiomiéte  homme;  c  est  bien 
là,  en  clfet,  la  \'ierj;e  que  le  marchand 
.Meyer    devait    ailorer:  une     .Allemande 


IIOI.IÎKIN     A    liAI.l-: 


hloiu 
fl   ai 


e  et  hiLU  porlante,  couronnée  d'or 
iplenieiil    vêtue   délolTes  choisies. 


Qu'il  y  ail  quelque  matérialité  dans  une 
telle  conception,  cola  ne  fait  point  de 
doute  :  du  moins  les  portraits  sont  ])ai"nii 
les  plus  beaux  que  le  peintre  ait  pro- 
duits. 

En    lj2f),    Ilolbein   résolut   do    partir 


que  la  digne  femme  avait  des  raisons 
d'être  triste,  si,  comme  le  relaie  égale- 
ment la  tradition,  sa  figure  fut  ainsi 
reproduite  un  jour  qu'Ilolbein,  père  de 
famille  assez  insouciant,  était  revenu  au 
logis  les  poches  absolument  délestées  de 
tout  ce  qui  pouvait  assurer  la  subsis- 
tance des  siens. 


I.A    FAMILLE    DE    THOMAS    MORCS    (Musée   de    Bâle.) 


pour  l'Angleterre.  Peut-être  la  cour 
magnifique  d'Henri  A'III  lui  offrirait- 
elle  une  existence  plus  lucrative  encore 
que  la  société  à  demi  républicaine  où  il 
avait  vécu  jusqu'ici.  La  tradition,  grande 
collectionneuse  de  racontars  malveil- 
lants, rapporte  que  ce  fut  surtout  l'hu- 
meur chagrine  de  sa  femme  Elsbeth 
Schmidt  qui  le  décida  à  ce  changement 
de  séjour.  Il  est  vrai  qu'un  portrait 
d'Elsbeth,  peint  par  son  mari  lui-même, 
nous  la  montre  pleurant  en  compagnie 
de  ses  deux  enfants,  document  qui  jus- 
tifierait à  son  endroit  l'imputation  de 
caractère  peu  jovial;  mais  il  faut  avouer 


Débarqué  en  Angleterre,  le  peintre 
reçut  l'hospitalité,  à  Chelsea,  du  chan- 
celier Thomas  ^lorus,  auquel  il  avait  été 
recommandé  par  Erasme.  Il  eut  alors 
pour  modèles  les  membres  de  la  famille 
au  milieu  de  laquelle  il  se  trouvait  et 
différentes  hautes  personnalités  liées 
avec  Morus,  comme  John  Fislier,  évêque 
de  Rochester  et  le  vénérable  AN'arham, 
archevêque  de  Cantorbéry.  Cette  der- 
nière œuvre,  qui  est  au  Louvre,  est  un 
prodige  de  psychologie  sacerdotale  : 
l'excellent  prêtre  est  courbé  pour  ainsi 
dire  sous  le  poids  de  l'indignité  humaine , 
mais  ses  yeux  se  relèvent  vers  le  ciel. 


IIML1U:IN     A     HALK 


<lonl  ils  implorent  la  miséricorde  avec 
confiance,  et  ses  vieilles  mains  trem- 
blolanles  sur  un  coussin  de  damas  se 
cherchent  l'une  l'autre  pour  une  prière. 

Cependant  Holbein  ne  trouva  pas 
aussitôt,  dans  la  Grande-Bretagne,  les 
succès  rémunérateurs  qu'il  attendait,  si 
l)ien  qu'en  .1528  il  était  de  retour  à 
Mâle,  où  il  termina,  au  prix  de  l'I  flo- 
rins, en  l'année  1.Î30,  les  peintures  du 
Uathaus. 

Puis,  deu.v  ans  après,  il  repartit  pour 
r.\ngleterre,  où,  celte  fois,  la  fortune 
devait  lui  être  hautement  favorable.  Il 
y  lit  d'abord  le  portrait  d'un  certain 
nombre  de  marchands  allemands  ou  fla- 
mands  qui   résidaient   <i  Londres. 

H  exécuta  aussi  pour  leur  (iuildhall, 
c'est-à-dire  pour  leur  lieu  de  réunion, 
deux  grandes  fresques  allégoriques  sur 
toile  qui  en  furent  enlevées  quand  la 
corporation  fut  dissoute;  qui,  depuis, 
furent  vues  à  Paris  en  1650  et  qui, 
envoyées  en  Flandre,  s'y  perdirent  ;  avis 
à  ceux  qui  auraient  la  chance  de  les 
découvrir.  D'après  les  croquis  d'IIolbein 
et  les  copies  d'un  artiste  hollandais, 
nommé  Hischop  ,  elles  figuraient  le 
triomphe  de  la  Richesse  et  le  triomphe 
de  la  Pauvreté. 

Dans  le  premier  de  ces  cortèges,  le 
dieu  de  l'or,  Plutus,  monté  sur  un  char 
splendide,  tenait  un  trident  à  la  main, 
llalterie  à  l'adresse  du  commerce  mari- 
time, et  posait  le  pied  sur  un  liallot  de 
marchandises.  Les  chevaux  qui  le  traî- 
naient étaient  menés  par  de  fort  impo- 
santes matronnes  :  la  Justice,  l'Egalité, 
la  Libéralité,  la  Loyauté,  comme  l'indi- 
quaient des  cartouches  en  latin  placés 
au-dessus  de  leur  tèle.  A  la  suite  du 
char  venaient  Midas,  (>résus,  Cléopàtre 
et  toute  la  familio  des  humains  qu'illus- 
(r-a  leur  opulence. 

L'autre  cortège  formait  avec  celui  de 
la  Hichesise  le 'plus  parfait  contraste, 
l'ne  affreuse  mégère,  toute  cassée,  sié- 
geait sur  une  méchante  botte  de  paille, 
dans  un  vieux  chariot  disjoint  que  traî- 
naient des  bœufs  maigres  et  des  mules 
étiques  :  c'était   la   l'auvrelé.  Spectacle 


qu'illuminait  cependant  une  philosophie 
consolante,  car  le  branlant  véhicule  était 
précédé  par  l' Espérance,  et  à  côté  de  la 
famélique  triomphatrice  cheminait,  char- 
gée d'instruments  de  travail,  l'infatigable 
Industrie.  Ainsi,  dans  la  pensée  d'IIol- 
bein, la  Pauvreté  était  la  conseillère  du 
courage  et  du  vouloir. 

Cîénie  multiple,  comme  tous  les  grands 
artistes  de  la  Kenaissance,  le  peintre 
(i'Augsbourg  travaillait  pour  les  orfèvres 
et  les  ciseleurs  de  métaux.  Il  lit  le  des- 
sin d'une  coupe  en  or  pour  .leanne 
Seymour.  C'était  la  troisième  femme 
d'Henri  XIU  ,  qui  l'avait  épousée  le 
lendemain  du  jour  où  il  avait  fait  déca- 
piter .Anne  Boleyn,  sa  seconde  femme  ; 
pratiques  oxpéditives.  Henri,  ayant  vu 
l'objet  précieux  entre  les  mains  de  la 
reine,  demanda,  plein  d'admiration,  quel 
en  était  l'auteur  et,  quelque  temps  après, 
Holbein  était  désigné  pour  déiorerdans 
le  palais  de  \\'hite-Hall  la  pn'vi/  cham- 
ber  du  souverain.  1!  y  peignit  Henri  \'III 
et  son  père  Henri  \  IL  ainsi  que  .leanne 
Seymour  et  Elisabeth  ^'ork,  la  fennne 
du  roi  défunt.  Malheureusement  ,  la 
déplorable  fatalité  qui  s'est  acharnée  à 
faire  disparaître  les  grands  travaux  déco- 
ratifs du  maître  n'a  pas  épargné  cette 
fresque  :  elle  a  été  détruite  dans  un  incen- 
die, eu  1(')98,  et  le  seul  souvenir  qui  en 
reste,  suffisant  d'ailleurs  poiu-  la  faire 
regretter  à  tout  jamais,  est  la  partie  du 
carton  qui  représentait  les  deux  souve- 
rains. I-e  maigre  Henri  \'II  s'efface  dis- 
crètement derrière  son  fils,  qui,  étayani 
sa  large  panse  sur  ses  deux  jambes  écar- 
tées, ses  jambes  massives,  qu'il  se  van- 
tail pourtant  d'avoir  aussi  bien  tournées 
que  celles  de  François  I"",  crispe  un 
poing  sur  sa  hanche  et  joue  de  l'autre 
main  avec  un  poignard.  Formidable 
ligure  où  se  révèle  la  passion  de  l'abso- 
lutisme et  en  même  temps  sentiment 
qui  est,  comme  la  signature  d'IIolbein, 
le  bonheur  de  bien  vivre,  de  bien  jouir 
de  la  situation  occupée. 

Quand  cet  Adonis  de  forte  corpulence 
eut  perdu  sa  troisième  femme,  il  éprouva 
le  désir  de  la  remplacer,  et  il  dépêcha 


1 1  O  1.  B  !•:  I  N     A     lî  A  L  !•: 


Ilolbein  clans  le  Hrabant  pour  faire  le 
portrait  de  Christine,  fille  du  roi  de 
Danemark  et  veuve  du  duc  de  ^lilan. 
sur  laquelle  il  avait  des  visées 
matrimoniales.  Holbein  rapporta 
i'efligie,  mais  la  belle  refusa  la 
main  de  son  royal  prétendant  : 
la  décollation  d'Anne  Bolcyn 
lui  avait  probablement  laissé 
la  plus  détestable  impression. 

l^>uelque  temps  après,  le 
peintre  fut  envoyé  en  Alle- 
magne pour  faire  le  portrait 
d'Anne  de  Clèves.  Fut-elle  em- 
bellie par  lui"?  Evidemment,  car 
la  peinture  plut,  et  point  du 
tout  la  femme,  quand  elle  des- 
cendit en  Angleterre  :  elle  était 
laide,  parait-il.  Diable  d'Hol- 
bein  1  Henri  X'III.  en  se  faisant 
violence,  la  conduisit  à  l'autel, 
mais  son  courage  n'alla  pas  plus 
loin;  le  mariage  célébré  ne  fut 
pas  consommé,  et  il  répudia 
lestement  sa  quatrième  femme. 
11  en  épousa  une  cinquième. 
Catherine  Howard,  qui  fut  dé- 
capitée, comme  on  sait,  pour 
être  remplacée  à  son  tour  par 
Catherine  Parr.  la  sixième  et 
probablement  la  bonne,  car 
celle-ci  resta  reine  jusqu'à  la 
mort  dllenri  VIH,  survenue 
en  1ÔÎ7. 

Ilolbein  ne  vécut  pas  jusqu'à 
cette    date.   Il  continuait  à  exé- 
cuter  à    Londres   des   portraits 
d'une     vigueur     extraordinaire, 
lorsque,    la     peste    ayant    éclaté 
dans    la    ville    en    1.543,     il    fut 
foudroyé    à    quarante-cinq    ans 
comme  un  arbre  en  pleine  sève. 
Dans  son  testament,   il  demandait  que 
tous   ses   biens,   y  compris   son  cheval, 
fussent   vendus   pour  désintéresser    ses 
créanciers:    il  réservait    seulement  une 
rente  de  sept  shillings  et  six  pence  par 
mois  pour  deux  de  ses  enfants  en  nour- 
rice à  Londres,  fruits  d'une  union  nou- 
velle,  dans   laquelle   il  avait  sans  doute 
voulu  oublier  les  contrariétés  domesti- 


quesde  Bàle:  quant  à  son  ménage  Làlois, 
le  testament  n'en  parlait  pas,  mais  il  est 
bien  certain  qn'Klisabeth  Schmidt  et  ses 


.%^.^^— 


urrv 


-J: 


I      ET      H  E  N"  R  I 


enfants  héritèrent  des  biens  assez  impor- 
tants que  le  peintre  possédait  en  Suisse. 


Nous  avons  reproduit  plusieurs  des 
œuvres  d'IIolbein  d'après  les  belles 
estampes  qui  illustrent  le  grand  ouvrage 
sur  le  maître,  par  Paul  Mantz,  édité  par 
Quantin  et  Mav. 


1 1( 1 1. lii: I N   .s    I! A I. !•; 


(Juaiil  à  la  description  que  nous  avons 
donnée  de  l'ancien  Hiile  en  l'accompa- 
j;nanl  de  pholographies  prises  d'après 
nature,  on  peut  constater  maintenant 
combien  Ilolboin  doit  à  cette  ville  où  il 


au  poing,  sur  son  cheval  bardé  de  fer, 
Holbcin  a  célébré  le  marchand  ou 
l'homme  d'étude  :  il  a  vu  que  l'ave- 
nir appartenait  à  leur  |)aisible  labeur, 
l.a    seule    critique     qu'on    pui-se    lui 


\  Il 


passa  les  années  décisives  (le  sa  carrière. 

Son  séjour  au  milieu  de  la  bourf^eoisie 
Iji'doise  lui  donna  le  sentiment  de  la 
liberté  individuelle,  du  travail  pacili- 
<pie,  de  l'opulence  cl  de  hi  joie  maté- 
rielle bien  f,Mf;nées. 

'l'aiidis  que  queif|ucs  années  à  |)cine 
avant   lui,   .Mbert    Uiirci-,   l'antre   f,di>ire 

de  I  art  allemand,  s'était  plu  à  la  rej)ré-       dont  il  fut  le  f^énial  interprèle 
senlaliiin  tie  la   féodalité  et  iivait  volon-   ! 
tiers  montré   l'Iionnne  de  irnerre.  I.ince   I  I' m  i    I'imm 


faire,  c'est  de  s'être  rarement  intéressé 
aux  bunibles,  au  [letit  peuple,  et  de  ne 
l'avoir  re|)roduil  dans  certaines  esquisses 
que  d'niie  manière  moipieuse  et  carica- 
turale. 

Mais  même  en  celte  alTectalion  de 
hauteur,  il  a  été  en  communion  d'alti- 
tude avec  cette  puissante  classe  moyenne 


AU     PAYS    DES     PALUDIERS 


lm;iyinez  un  hiblejiii  île  IVerio  repré- 
sonlaul  le  Royaume  du  Sel,  une  phiine 
immense  remplie  d'iiiie  lloraisoii  de  sel, 
où  des  mamelons  de  fins  cristaux,  d  une 
éclalanle  blancheur,  viendraient  seids 
rompre  la  platitude  du  paysaj^e  ;  un 
])arc  merveilleux  dans  lequel  des  jar- 
diniers chimériques,  sendjlahles  eux- 
mêmes,  en  leurs  louys  sarraux  blancs, 
à  des  statues  de  sel,  cultiveraient  des 
j)arterres  de  sel  à  1  aide  d'instruments 
iantastiques;  quelque  chose  comme  une 
])laine  sacrée  où  des  j,;;ardes  armés  de 
])ied  en  cap  feraient  le  j;uet  jour  et 
nuit,  de  peur  qu'une  main  profane  ne 
vienne  soustraire  quelque  ^rain  de  la 
précieuse  récolte...  et  vous  aurez  une 
idée  assez  juste  de  ce  qu'est  la  presqu'île 
du  Croisic. 

Féerique  est,  en  elTet,  le  décor  qui  se 
déroule  sous  les  yeux  du  touriste  descen- 
dant des  hauteurs  de  Guérande,  la 
\  ieille  petite  ville  féodale,  semblable 
elle-même  à  une  cité  de  rêve. 

Pas   un   arbre,   des   marais   et  encvire 


des  marais,  un  \aste  damier  l'ait  de 
petits  carrés  d'un  blanc  d'arf;cut  qui 
miroitent  au  soleil.  Çà  et  là  un  hameau, 
un  bouquet  de  joyeuses  maisonnettes 
fraîchement  badif];eonnées  de  chaux 
comme  pour  faire  leur  partie  dans  celle 
svmphonie  eu  blanc,  tandis  que,  au  luin, 
se  dressent  les  clochers  du  (]roisic  et  de 
Balz,  hautes  tours  de  granit  qui  jadis 
étaient,  sur  la  côte,  les  seuls  points  de 
repère  des  marins. 

Enlin  là-bas,  àl'horizon,  1  u'ildislinj;ue 
comme  un  cercle  d'acier  :  c'est  la  mer, 
la  mer  qui,  sans  cesse,  apporte  la  semence 
à  l'immense  champ  de  sel. 

Des  marais  salants  se  renconli-cnt  sur 
bien  d'autres  points  de  nos  cotes;  nulle 
part  ailleurs  ils  n'olfrent  un  aspect  aussi 
pittoresque. 

C'est  que,  à  peine  a-t-on  passé  la  Loire, 
aussitôt  sorti  de  cette  forêt  de  mâts  et 
deiîheminéesquis'appelleSaiut-Nazaire, 
^n  se  sent  au  pays  des  léfjendes.  Ici, 
l'âme  bretonne  est  partout  et  «  Bretaf^ne 
est  poésie  »,  comme  dit  la  vieille  devise. 


AT     l'AVS    l)i:S     l'A  I  r  Dl  Klir 


(•il  seul  chez  SCS  ciifaiils  iiiio  conception 
si  pcrsoniiello  des  choses,  iiii  tel  respect 
(les  Iniditioii--.  (|ii'il  mihIiIc  tpie  cette 
riice  bercée  <in  hrinl  do  lluls  se  soit 
endormie  dej)uis  des  siècles  el  refuse  de 
se  laisser  arracher  à  son  ré\e. 

Aussi  lien  n  ép;ale  la  puissance  d'évo- 
cation de  celle  terre,  dont  les  rudes 
liahitaiils  oui  ccril  i'hislivire  en  lettres 
de  ^^raiiil. 

La  |)arcourii-,  c  csl  se  ]iroiiiener  dans 
le  pa.ssé. 

-Ne  .se  senl-un  point  coninie  ellleuré 
])ar  le  souille  des  temps  héroï(|ues,  à  la 
vue  des  remparts  de  (îuérande.  Guérande 
la  iiKirle,  comme  on  pourrait  rap[)elcr, 
car  elle  esl  bien  morte  la  vaillante  cité 
du  duc  .lean.  Il  ne  reste  plus  d'elle  que 
sa  cuirasse,  cette  ceinture  de  murailles 
(pie  cpiatre  siècles  d'abandon  ne  sont  pas 
|)arvenus  à  drlruii-r  et  cpii  l'cdil  au  pai- 
sible touriste  le- iullcs  iniiuïcs  (les  temps 
])assés.  |)i'-  (pi  iiii  IVaiicliil  ses  |i(ii-|cs.nn 


épnuiM'  une  sensaliiui  de  inoil.  l.a  \ille 
daujourd  liui  n  esl  plus  (pi'un  corps 
sans  âme.  \  ides  les  rues,  désertes  les 
places,  l'herbe  pousse  entre  les  ])avés. 
un  silence  morne  emplit  la  \  ille. 

dette  impression  très  spéciale  sullirail 
à  rendre  intéressante  une  jiromeuade 
dans  les  rues  de  ("luérande.  Quehpies 
morceaux  d'architecture  valent  aussi  l.i 
|)eine  qu'on  s'y  arrête. 

Très  curieuse  l'éi^lise  Saint-Aubin, 
a^■ec  s:i  iief  du  xn'' siècle,  ses  sculptures, 
d'une  imaj^iuatioii  ;'i  la  fois  macabre  el 
j^duailleuse,  el  sa  chaire  extérieure,  où 
1  1111  crnil  \()ir  encore  des  moines  du 
luoveii  à^i-e,  mi-f;iierriers.  mi-reli-jieux, 
exiiorler  les  hobereaux  au  massacre, 

I-n  presqu'île  renferme  d'ailleurs  d'au- 
tres s])écimens  d'architecture  religieuse 
d'un  caractère  très  saisissant. 

Si  \  nus  descendez  au  (^roisic,  la 
cliaptlle  (lu  Crucifix,  convue  dans  le 
scnlimeiil      du      i;otlii(MU'      llambovanl  , 


-"^xris^fUm, 


,..  ^■ 


Éfanl 


HM-K  I  Nïi:     I  !■;    ii(.  i;ii  \  x  ni; 


Af    l'AV^    i)i: 


l'AI.lDIKH: 


iTUE- 1)  A  M  i;    1;  r 


[  l  l;  I  Ei;    —    L    EU  LISE 


appelle  tout  d'abord  \o(ri'  allcnlinii. 
Fuis,  en  pénétrant  dans  la  \ill(\  à  Ira- 
vers  des  ruelles  tortueuses  où  se  dressent 
encore  quelques  maisons  du  xv''  siècle, 
vous  arrivez  à  Noire-Dame  de  Pitié,  bel 
édifice  en  jurande  partie  de  stvle  Renais- 
sance, enlièremenl  construit  en  granit 
et  dominé  par  une  tour  haute  de  [irès 
de  soixante  mètres. 

L'éylise  paroissiale  de  Balz.  placée 
sous  le  vocable  de  Saint-Guénolc,  n'est 
pas  moins  curieuse.  Ses  parties  les  ])lus 
anciennes  sont  du  xn"siècle.  Ici  encore, 
c'est  dans  le  granit  qu'un  sculpteur  fan- 
taisiste a  promené  son  ciseau  ;  certaines 
clefs  de  voûte  des  bas  cotés,  où  l'artiste 
a  entendu  exprimer  l'horreur  des  péchés 
capitaux,  sont  d  une  naïveté   amusante. 

La  haute  tour  de  Saint-Giiénolé.  d'un 
travail  plus  sobre  que  celle  du  Croisic, 
présente  un  aspect  non  moins  imposant 
et  plus  âpre. 

L'église  de  Balz  offre  cette  particu- 
larité que  le  chevet  est  incliné  pour 
figurer  la  position  du  Sauveur  sur  la 
croix.  Cette  disposition  se  retrouve  assez 
fréquemment  en  Bretagne. 


Aime/.-vous  les  églises?  On  en  a  mis 
partout. 

A  quelques  mètres  de  Saint-Guénolé, 
et  dans  une  direction  [Jarallèle,  se 
dressent  les  ruines  de  Notre-Dame  du 
Mûrier,  jolie  chapelle  du  style  gothique 
llambovant, rendue  plusgracieuseencorc 
par  le  charme  de  la  légende  qui  se  rat- 
tache à  ses  origines. 

On  raconte  qu'un  chevalier,  revenant 
de  captivité,  fut  assailli  en  vue  du  bourg 
de  Batz  par  une  tempête  épouvantable. 
11  allait  être  englouti  |)ar  les  Ilots,  quand 
une  lumière,  placée  au  milieu  d'un 
mûrier,  lui  indiqua  lacijteoù  l'atlendail 
la  dame  de  ses  pensées.  Il  put  y  ahoriler 
sain  et  sauf  et.  en  souxenir  de  ce  fait 
miraculeux,  le  bon  che\'aliei-  lit  con- 
struire, sur  le  point  où  le  feu  lui  était 
apparu,  une  chapelle  qu'il  dédia  à  Notre- 
Dame  du  ^lùrier. 

Ces  contes  merveilleux  abondent  dans 
la  contrée.  Je  prends  celui-là  entre  mille, 
et  tout  ici  est  si  bien  imprégné  de  rêve, 
qu'on  est  tenté  d'ajouter  foi  aux  histoires 
de  korrigans  et  de  gnomes  que,  sous  le 
chaume,  on  conte  à  la  veillée. 


Af     l'AYS    DKS    l'A  l.l   lilKKS 


Quel  k'ilcvjiili'lrf  la  saveur  (les  tableaux 
c|u  oll'raient  ua;;u(TC  encore  ees  villafres, 
(luaiid  une  foule  vêtue  des  costiniies 
(i'autrerois  se  pressait  sous  le  porche  de 
ces  antiques  cfrliscs  ! 

Mais  les  temps  sont  changées. 

Aujourd'hui,  la  facilité  des  comniuni- 
calinns.    le   ser\ice    militaire,    les  jour- 


PAI.  rniER     E.\     COSTIME     DE     FETE 

naux  ont  porté  à  tous  les  vieux  usafres 
les  ])lus  terribles  cou|)s.  Ce  n'est  plus 
f;nère  qu'aux  jours  de  {grands  mariajres 
qu'il  est  |)ermis  d'assister  à  une  exhibi- 
tion des  anciens  cosluuies  du  pays. 

l'^t  pourlani  (|iril>  riaient  joli-  ers 
cn>tnmes  !  lU  d,'n..l;ncnl  cluv.  le  pidn- 
diei-  un  sens  1res  juste  dn  plttcires([ue  et 
étaient  foil  lieiireusenieiit  ap])ropriés 
aux  nécessites  de  sa  profession  :  d'am])les 
culottes  de  toile  nouées  au-dessous  des 
genoux  lui  facilitaient  la  marche  sur 
l'étroit  bossis  du  marais;  les  bas  étaient 
de  firosse  laine  blanche,  la  chaussure  de 
peau  de  daim  jaune. 

Le  chapeau  de  feutre  .lux  larf;es  ailes 


a  été  conservé  par  beaucoup  :  il  constitue 
un  excellent  préservât  if  contre  les  ardeurs 
du  soleil.  L'une  de  ces  ailes  est  relevée 
par  une  chenille  de  laine  multicolore,  et 
les  cornes —  honni  .«oit  qui  mal  y  pense! 
—  reçoivent,  conformément  au  protocole 
local,  une  orientation  dilférente  suivant 
que  l'homme  est  marié,  veuf  ou  céliba- 
taire. 

N'iiiLi  (In  N\  ndii)llMiie  et  du  |)hi> 
ini|)ré\  n. 

La  veste,  écarlate  ])oin'  les  ^ars  de 
Saille  et  brune  pour  ceux  de  lîatz,  reste 
eritr  iiu\erle  par  devant  et  laisse  apcr- 
leMiir  une  série  de  t,'ilets  dont  les  lisières 
s'échelonnent  sur  la  poitrine  :  le  premier 
est  de  drap  bordé  d'une  };anse  verte,  les 
autres  sont  en  llanelle  blanche.  Celle 
mode  parait  bizarre.  .\u  foiul,  rien  de 
plus  rationnel  :  exposé  tout  le  jour  au 
>oleil  et  au  vent  du  marais,  le  paludier 
peut  ainsi  faire  face  à  tous  les  caprices 
lie  la  tenipéi-atnre  ;  il  n'a  qu'à  enlever 
iiii  a  renietlii'  un  mnnbre  de  fjilels  cor- 
respondant aux  variations  du  baromètre. 
C'est  ti-ès  in^a'iiieux,  vous  voyez. 

Un  col  de  chemise  lar^'ement  évasé  el 
i;arni  de  dentelles  complète  cet  accou- 
trement  à  la  fois  crâne  et  très  pratique. 

.l'allais  oublier  le  manteau  à  l'espa- 
;;nole  (pie,  dans  plusieurs  villages,  les 
lunnines  se  jetti'iit  encore  sur  les  épaules 
pour  assister  aux  enterrements.  Certains 
érudits  en  l'ont  remonter  l'orifrine  au 
séjour,  problénialicpie  d'ailleurs,  d'une 
colonie  es|)af;mile  <lans  le  Jiays  de  Hatz. 

\  ous  i-omprencz  (|ne  là  où  les  hommes 
s'habillent  avec  un  pareil  faste,  les 
femmes  ne  sauraient  être  portées  à  la 
simplitité. 

An-si  la  paludière  a  le  {;oùt  des 
nuance.-  \  i\  es  et  des  étolfes  som]ltueUses  : 
cotilhni  de  ilrap  violet  on  cramoisi, 
larf;es  manches  d'éloll'e  écarlate,  bas  de 
laine  l'ou^e  à  fourchettes  d'un  Ion  clair, 
s<ndiers  de  velours  vert  ou  nianve  :  tel 
est  le  costume  de  gala. 

Mais  c'est  surtout  le  tablier  qui 
constitue  le  critérium  de  la  véritable 
éléfîauce  :  il  est  de  moire  jaune,  verte 
ou   mau\e,   et   snrnmnté   d'un    plastron 


Af     PAYS    DKS    l'AI.lDlKHS 


i-if:i(le  II  unie  tic  j);issenienleries  dorées. 
('l'He  cuirasse  est  d  une  }jrAce  coiiles- 
l;iblc;  mais  elle  donne  aux  femnies  une 
[iliYsiononiie  très  curieuse  et  je  ne  sais 
quoi  de  raide  et  de  {guindé  qu'on  trouve 
dans  les  portraits  des  primitifs. 

Un  fait  à  noter,  dans  l'habillement 
des  paludiers,  c  est  l'appropriation  du 
vêtement  aux  diver.ses  circonstances  de 
la    vi(>.    Ain>i   que   1  homme,    la    femme 


avec  une  certaine  ^^ravité  du  visage 
commune  à  pres(|ue  tous  les  jjens  de  la 
presqu  ile.  Toute  1  expression  de  cette 
coill'e  est  dans  les  brides,  lesquelles  se 
nouent  différemment,  suivant  la  position 
sociale.  Les  veuves  ne  les  nouent  pas  du 
tout.  Pour(|uoi?  Il  y  a  tant  de  moulins 
et  un  vent  si  perlide  sur  la  côte  ! 

\'ous  le  voyez,  toujours  le  symbolisme. 

La  vérité  m'oblifr*"  «'  reconnaître  que 


U  X  E      NOCE      D ] 


P  A  Lf  D I E  R  S 


DE      B  A  T  Z 


]3ossède  un  manteau  d'une  étoffe  et 
d  une  coupe  spéciales  pour  les  cérémo- 
nies funèbres.  C  est  une  sorte  de  cape  à 
long^s  poils  rappelant  les  peaux  de  mou- 
tons et  qu'on  désif;'ne  sous  le  nom  de 
■i  loulou  ». 

Le  loulou  est  également  le  vêtement 
des  relevailles.  Mais  alors,  au  lieu  d  être 
noir  comme  pour  les  funérailles,  on  le 
porte  de  couleur  verte  —  est-ce  un  signe 
d'espérance?  —  On  en  rencontre  parfois 
de  bleus. 

La  coilfe  aussi  est  significative,  la  pe- 
tite coiffe  à  pignon  dont  le  bourrelet  en 
forme   de  diadème  s  harmonise  si    bien 


ces  somptueux  costumes  sont  de  jour  en 
jour  plus  délaissés.  .\  part  quelques  vieil- 
lards attachés  aux  antiques  traditions, 
les  paludiers  tendent  de  plus  en  plus  à 
s'habiller  comme  les  cultivateurs  d'.As- 
nières  et  c'est  seulement  aux  jours  de 
grands  mariages  qu'ils  sortent  de  l'ar- 
moire à  gâteaux  les  riches  habits  qui 
furent  la  gloire  de  tant  de  générations. 
Si  quelque  artiste  épris  de  pittoresque 
veut  s'offrir  à  son  heure  le  spectacle  des 
anciens  costumes,  il  doit  s'adresser  à  des 
professionnels,  qui  lui  donneront  pour 
quarante  sous  d'illusion  —  c'est  un  prix 
fait. 


AT     l'AYS    lli:S    l'Al.lDl  i;il; 


(  )  !  ri\  ilisiilidii,   \in\n  ti-~  cmips  I 

l.;i  |>ur>'lt''  ilu  lv|i>>  pi'iiiiilir  ii';i  poiiil 
t'it-  s;iiis  soiillVir,  cllo  ;iiis>i.  de  hi  i-nn- 
.slrucliiiri  (les  voies  forivcs. 

l'iuirliiiil,  >i  11'  |),ilii(lii'i'  (1  ;iiiiniir<rhni 
eiii|)iiiiil('  iiu\  cciilro  (Hi\ii('r>  liMii's 
iiiixlcs  cl  leurs  (i|)inii)ns  ])i>liliqiios,  il 
l'Iuiisil  ciicuiv  f,^(!'iiéi;ilcnienl  s.i  IVinme 
|)arnii  les  lilles  dp  son  lianiiMU.  cl  mir'Hii 
(•(l'aiijier  n'oscrail  sdUicitcr  la  iiiaiii  de 
i-os  dpriiicTPs. 

De  là,  des  lionioiiyniips  1res  curieuses. 

A  Saille,  |iar  pxeni|)le,  I  un  des  ])lus 
},'ros  bourgs  du  |>avs,  sur  neuf  eenls 
habitants  inseril-  lois  du  dernier  recpiise- 
nipnl,  deu\  cents  rcpnndput  au  nom  de 
Macé.  (]oiiuiienl  se  reconnaître  parmi 
celte  |)léiade  de  Macé?  l'"f>rce  a  été  de 
i-ecourir  aux  sobrit|uels.  1/uu  d  eux  est 
devenu  Macé  le  J'cre  de  famille,  l'autre 
Macé  Préfet,  ou  bien  Macé  Grospoil,  et 
ainsi  de  suite,  et  peu  à  |)en ,  f;ràce  à 
I  usaf,^e,  le  sobiiquel  s'est  substitué  au 
nom  palronymicpie;  c  est  ainsi  (pi'on  dit 
la  \  aclie  à  (iro-ipoil,  Icochon  du  Préfet. 
Si  on  l'euillelait  les  ref;isti'es  de  l'élal 
ci\il.  on  ne  Iromerait  ])as  plus  d'iuie 
dizaine  de  noms  de  l'amilles  pour  une 
cincpianlaine  de  \illaj;es  constiluanl  le 
pays  de  lîalz. 

I'3t,  nialfjré  litul.  la  iMce  est  restée 
saine.  A'oilà  île  (pioi  déconceiler  les 
adversairps  des  unions  consanguines  I 

.\  cette  po|)idalion  éprise  du  pittoi-ps- 
(pie,  il  l'allail  un  mobilier  en  rap])ort 
avec  le  faste  du  cosinme.  (]elui-ci  pré- 
sente cllecti\emenl  un  cai-aclèi'p  très 
|)articnlie['.  encore  cpie  la  i-a|)acité  des 
loiii-isles,  amis  du  bric-à-brac,  en  ail 
gravement  compromis  l'unité. 

l'hltrons  dans  une  chaumière  (pii, 
exiéripuremeni,  ne  se  dislingue  en  rien 
(h'S  habitations  rencontrées  dans  la  plu- 
part di's  \  illages  «le  l'"rance. 

I,à  encoi'e,  ce  ipii  frappe  avant  tout, 
c'est  la  pi'édominance  des  couleurs  vives. 
.\insi,  parliculai'ilé  bizarre,  Ions  les 
meubles  soiil  rouges,  de  ce  rouge  sang 
de  boiif  habilupllemeul  réservé  à  la 
dc'coration  des  boiu'heries.  Ilinige,  l'ai-- 
nioire  à  gâteaux   aux    pi>rles  ornées  de 


riches  scnipini-es  :  rougi',  la  table  Louis 
XII 1  dont  les  j)ieds  à  balustres  ou  à 
torses  sont  souvent  d'un  fort  joli  tra- 
vail. Hougp  aussi,  le  lit  à  c|ueuouillps 
cpie  snrmrnilp  un  dais,  foi-mé  de  balda- 
cpiins  d'élollp  verte,  sur  laquelle  comenl 
tles  arabesques  de  soie  jaune  d  un  ellel 
très  ilécoralif. 

(^p  lit  pst  un  vi-ai  mouinuent.  Il  com- 
porte nombre  de  matelas,  dont  le  dei-uier 
atteint,  à  peu  de  chose  près,  la  haulcm- 
du  plafond.  (Comment  arrivp-t-ori  jus- 
tpi'au  faîte?  .Myslèi-e  et  gymuasiicpip.  I,e 
\a>le  rollie  placé  ilevaul  chaipie  lit, 
facilite,  il  est  vrai,  rasceiision  dans  mie 
cerlaiiie  mesure. 

\oilà.  nie  ilirez-x'oiis .  un  luxe  île 
matelas  tpii  doit  iieser  bien  lourdement 
sur  le  budget  du  paludier.  Dévoilons  la 
su])prcherie  :  pour  les  cnudies  infé- 
rieures, on  substitue  le  plus  souvent 
quelques  rangées  de  fagots  aux  lits  de 
|)lume.  L'idée  est  ingénieuse,  mais  on 
tremble  en  songeant  au.x  inconvénienis 
d'une  literie  si  éminemment  combus- 
tible dans  l'hypothèse  d'un  incendip. 

lùilîn,  il  y  a  1p  vaisselier.  (îéuérale- 
nipiit  sans  intérêt  comme  meidile,  il  a 
contenu  et  coulient  (pielquefois  encore 
de  belles  pièces,  trop  rarement  intactes, 
il  est  \rai. 

(lii  esl  I  l'poqne  où  le  collectionneur  y 
faisait  lies  trouvailles?  Les  temps  hé- 
roïques ne  sont  plus.  C'est  vainemeul 
qu'on  y  chercherait  aujourd'hui  quel- 
qu'un de  ces  plats  de  vieux  Chine  olferls 
par  les  marins.  Les  fines  assiettes  de 
Delft  ])olychrome  ont  pris,  pour  la  |)lu- 
part,  le  chemin  dp  Paris,  ainsi  que  les 
vieux  Nevers  semés  de  naïves  allégories 
pI  dont  les  mariniers  de  la  Loire  eiiii- 
chissaieut  les  vaisseliers. 

Çà  et  là,  \'ous  aperce\rez,  générale- 
ment à  létal  de  débris,  des  urnes  d'un 
beau  galbp  on  dps  plats  liiipiiienl  godroii- 
nés  qui,  par  le  coloris  et  la  forme,  \  ous 
parallronl  de  iiroveiiance  italienne,  t^- 
sont  des  |)ièccs  de  vieux  ('roisic,  d'un 
sentiment  italien,  en  eirel,  la  fabriipie  dn 
Croisic  ayant  été  fondée  jiar  un  niaiiro 
céramiste  venu  d'au  delà  (.les  .\lpes. 


AU     l'AV 


l)i;S     l'AI.l  DIKUS 


Les  vieux  Injoiix  se  IViiil  égalemenl 
raies  :  croix.  liaf;iies  el  •■  Saints-Esprits  ■> 
siiiit  presque  tous  passés  daus  la  vitrine 
(lu  revendeur.  Désertion  refjreltable,  ils 
s'harmonisaient  heureusement  a\ec  la 
soni]jtuosité  des  costumes. 

iJoil-on  ei>nc-lure  mniutenani  de  te 
tableau  huit  soil  |îeu  sondire.  ipie  Inul 
pilloresque  a  disparu  de  celte  presc|u'ile? 

Non.  .\  défaut  daulre  chose,  la  nature 


profond  entouré  de  petites  di^'ue 
bossis ,  construites  avec  la  boue 
marais.  C'est  dans  ces  bassins 
s'ell'cctuc  la  récolte.  L'opération 
curieuse  à  suivre,  et  bon  uondir 
baij;neurs  s'attardent  à  regartler  le  j 
(lier  écrémant  ses  (cillels  à  l'aide 
i-àlean  de  bois  à  lonu  manche  a] 
nible. 

(^•uand.    par   suite   dune   évapoi',- 


ipie 

est 
e  de 
[lalu- 
d  nu 


même  de  sa  culture  lui  assure  un  carac- 
tère d'une  étranf,'eté  saisissante. 

Situés  le  plus  souvent  à  quelques 
kilomètres  de  la  côte,  les  marais  sont 
alimentés  par  des  étiers  qui  conduisent 
l'eau  jusqu'à  des  réservoirs  appelés  va- 
sières.  dans  lesquels  celle-ci  est  intro- 
duite au  moyen  de  vannes  ou  cuits. 

Là.  une  partie  de  cette  eau  s'évapore 
sous  l'action  du  soleil,  le  reste  est  diri<;é 
dans  des  chauiroirs  désignés  sous  le  nom 
de  cahiers  et,  par  une  série  de  canaux  et 
de  fares  destinés  à  favoriser  l'évapora- 
tion.  amené  ensuite  dans  1  œillel. 

C'est  là  que  s'opère  la  cristallisation. 

L'œillet  est  une  sorte  de  bassin  peu 


l)r(donfrée,  l'eau  de  r(eillet  es!  jiarvenue 
à  Ti"  de  saturation,  il  n'y  a  plus  qu'à 
racler  cette  mince  couche  liquide. 

On  amène  d'abord  le  sel  blanc  ou  sel 
de  crème;  c'est,  en  effet,  une  sorte  de 
crème  léf^èrement  teintée  de  rose  qui  se 
forme  à  la  surface  de  l'eau  dans  les 
ang-les  des  œillets  lorsque  le  temps  est 
chaud  et  le  ciel  découvert:  les  femmes 
sont  plus  spécialement  charj^ées  de  l'en- 
lever et  elles  procèdent  à  cette  besojine 
au  moyen  de  pelles  en  bois,  de  forme 
plate,  dites  n  lousses  à  sel  blanc  ■■. 

Cette  première  opération  faite,  on 
procède  à  l'enlèvement  du  se)  yris.  C'est 
ce   dernier   qui   constitue    la    véritable 


Al      l'AVS     IH:S    l'AI.l   1)I1•;U^ 


ricliessp  du  |):i\s.  Son  cxlriiclioii  psi 
(li'licale.  et  I  iirl  du  paliKlifr  consisle  un 
un  ri-rliiiii  loin- de  main  qui  permet  d'en- 
lever le  sel  sans  attaquer  la  couche  de 
vase  accumulée  au  fond  de  rieillel  et  en 
lui  faisant  subir  une  sorte  de  lava^'e. 
I,e  sel,  une  l'ois  retiré,  est  déposé  sur 


(le  |ielits  rernf;es  cii"culaii-es  |)lacés  à 
l'intersection  des  bossis  et  (|u  un  appelle, 
là-bas,  (les  ladurés. 

l)es  femmes  l'enlèvent  plus  lard  et  le 
transportent  dans  des  qèdcs  ou  vasques 
de  bois  d'une  l'orme  très  fjracieuse,  et 
(pi'elles  portent  sur  la  lèle.  L'adresse  de 
ces  |)orleuses  est  surprenante  :  elles 
cciurenl  sur  les  bossis,  jamiies  nues,  la 
jupe  relevée  jusqu'aux  f,'enoux,  s"ar- 
rélenl.  iep;irlent  el  se  croisent  sur  l'étroit 
sentier,  sans  que  jamais  leur  fardeau 
tombe.  Les  f,'èdes  sont  ensuite  vidées 
sur  les  Iremels,  larfjes  plates-formes 
réservées  à  peu  de  dislance  des  u'illets, 
el  on  édifie  .ivec  le  sel  des  muions  cpii 
alteifjneni  parfois  la  hauteur  de  trois  ou 
(piaire  mètres,  et  au  faite  destpiels  ou 
parvient  par  des  sentiers  en  labyi-inthe. 

La  récolte  y  sé|ciiiinc  |ii>(praM  jour  où 
on  l'ensache. 

Kl  la  pluie?  me  .lirr/-\  ,,u>.  ,\\ec  le 
ri-j,'imr  plu\iiii\  liidiilui'l  ,iu\  provinces 


de    l'Ouest,    voilà    des    |iyraniuie>    bieii 
con)promises. 

Hélas!  fiui,  le  déchet  est  énorme,  .\nssi 
ne  laisse-l-on  séjourner  que  fort  peu  le 
sel  ù  ini  sur  le  marais.  L'avilissement 
des  prix  roblif,'e-l-il  à  ajourner  la  vente, 
le  paludier  prali(]ue  l'opération  du  chtius- 
■sage.  qui  consiste  à 
i-ecouvi-ir  le  sel  d'une 
épaisse  couche  d'ar- 
•rile  :  on  obtient  de 
cette  manière  ce  que. 
dans  le  pays,  on  ap- 
pelle ilc'>  muions  d'a- 
iiiii.s ;  le  produit  ainsi 
|)rolé^é  est  encore 
sujet  à  un  déciiet  con- 
sidérable un  tiers 
pour  une  période  de 
cinq  années  .  L  opé- 
ration, néanmoins,  est 
souvent  fort  avanta- 
jfeuse,  el  heureux  le 
|)aludier  assez  riche 
pour  attendre  (pie  la 
hausse  se  produise. 
'■  ^'^'^-  N  oubliez     pas,       eu 

cIVcl.  que  les  prix 
oscillent  ciihc  luiil  cl  soixante  francs. 
(]e  dernier  jirix  a  même  été  éxception- 
nellemeul  dépassé.  (Four  plus  de  clarté, 
nous  raisonnons  ici  par  tonnes.  Dans  la 
presqu'de  fjuérandaisc  le  sel  se  vend  au 
niuid  —  3000  kilos. 

\'oilà  pour  le  côté  cullural. 
Mais,  avant   d'être  livre  à  la  consom- 
uiatioii,  le  produit  cluil  >ul)ii'  nue  prépa- 
ration indushiellc. 

\'n\iv  CCS  liaulo  cluMiiinées  que  sur- 
uioule  joui-  el  nuil  un  panache  de 
fuiuée  :  elles  apparliennenl  à  de^  rafli- 
neries  de  sel. 

(^est  là  qu'en  lin  de  saison  Inus  les 
chariots  de  la  réfjion  viennent  apporter 
le  sel. 

lue  partie  de  celui-ci  est  simplement 
lavé,  c'est-à-dire  déf;af,'é  de  la  boue  el 
des  impuretés  de  toutes  sortes  que  l'ex- 
traction y  a  mélaufrées.  Pour  cela,  on 
le  l'ail  circuler  dans  des  canaux  de  bois 
i-emplis  d'eau  s.ilurée.  l'ue  série  de  firu- 


Al'    l'A^s    i)i:s   l'A  i.ri)ii:ii; 


fjpurs  ol  (le  l;ivc'urs  le  conciissi'iit  c'.  le 
iieUoient;  oiiiiii,  il  parvient  à  1  étuve, 
iloii  il  sort  à  l'état  de  «  p^ros  sel  h,  pro- 
pre à  la  préparation  des  conserves  et 
aux  iisaf;es  de  la  cuisine. 

Le  produit  qui  lif^ure  sur  \os  tables  a 
subi  un  traitement  plus  ((luiplel  ;  c  est 
du  sel  rafliné.  Ihi  l'ohlicnl  de  la  ma- 
luère  suivante  : 

1)  imuieuses  cuxes  nii''lallic[ues,  rem- 
plies d'eau  titrant  5"  au  pèse-sel.  jouent 
le  rôle  de  marais  artificiels.  A  l'action 
du  soleil  se  substitue  celle  de  fourneaux, 
qui  en  portent  la  température  jusqu  à 
lOH".  L'évaporatiiui  est  ainsi  lrè«;  ra|)itle. 
I.e  peu  de  liquide  qui  subsiste  ccuisliluc 
les  eaux-mères,  aujourd'hui  si  en  ra\<Mn' 
pour  le  traitement  de  certaines  mala- 
dies. Le  résidu  est  un  sel  blanc  d  une 
Irlande  liuesse,  surtout  depuis  que  les 
ral'tineries  du  pays  ont  adopté  lafjitateur 
perl'ectinnné  en  usa^e  dans  les  usines  de 
l'Kst. 

I>es  usines  de  lEst  !  \  Hilà  la  constante 
préoccupation  des  raffineurs  de  lOuest. 

Mieux  outillées,  plus  résolument  en- 
trées dans  la  voie  du  proijrès,  exemptes 
surtout  des  aléas  que  le  caprice  des  sai- 
sons impose  au  sel  marin,  ces  usines 
jouissent  d'une  situation  priviléf;iée. 

Heureusement  le  sel  marin  est  snpé- 
l'ieur  au  sel  de  mines  pour  bon  nombre 
d'usag'es,  à  preuve  que  certaines  indus- 
tries n'hésitent  pas  à  lui  donner  la  prt'^- 
l'érence,  en  dépit  d'un  écart  de  prix 
souvent  très  sensible. 

Quoi  qu  il  en  soit,  la  situation  de  la 
culture  salicole  dans  lOuest  est  aujour- 
d'hui assez  jirécaire. 

11  n'en  a  pas  toujours   été  de   même. 

Pendant  la  première  moitié  de  ce  siè- 
cle, cette  culture  fut  prospère.  Elle  fai- 
sait vivre  alors  près  de  cinquante  mille 
familles  —  en  comptant  les  professions 
connexes  —  et  occupait  une  superficie 
évaluée  à  seize  mille  hectares.  Le  prix 
moyen  de  1  hectare  était  alors  de  5  à 
600Ô  francs,  représentant  un  revenu  de 
7  à  8  pour  100. 

La  moitié  de  la  consommation  inté- 
rieure était  alimentée  par  les  salines  de 


r()nest.  Des  caboteurs  dn  l'iinlif;urn  el 
du  (^roisic  portaient  le  sel  sur  tous  les 
points  du  liltoial.  de  Bayomie  à  Dnn- 
kerque. 

Bii'U  plus,  nous  étions  exportateurs. 
L  .Vu^leteri-e  <•!  la  Norvèfje  s'approvi- 
sionnaient chez  nous.  Des  nsiiu's  se 
construisirent    vers    IS.VJ   et    linduslrie 


FEMME     DU     BOURI 


DE      B ATZ 


du  raffinafje  donna  des  bénéfices  consi- 
dérables. Cette  période  de  prospérité 
prit  fin  vers  1848. 

A  cette  époque,  l'.Anfjlelerre  trou\anl 
à  s'approvisionner  de  sels  indig-ènes, 
déserta  le  marché  français.  La  Norvèg^e 
en  fit  autant  bientôt,  r.\n',deterre  et 
l'Espagne  lui  olfrant  des  cours  plus 
abordables. 

Lu  débouché  important  nous  restait  : 
la  pèche  à  la  morue. 


i)i:s   i'Ai.ri)ii;itr 


.M:ii>,  lie  c-0  côlt',  une  nouvelle  décep- 
tion oliiil  réservée  à  nos  provinces  de 
rOnesl.  Une  loi  du  "J4  novembre  1848, 
connue  sous  lenipire  de  préoccupa  lions 
poliliipies,  supprima,  pour  nos  arma- 
lein-s,  I dhlifialion  de  s"a[)provisionncr 
de  sels  IVançais.  Moveini:int  nu  droit 
d'importation  illusoire,  cl  ninnc  sans 
aucun  (Iniit  |iiiin'  I  l-hiiidc,  ils  purent 
<leniaiidi-i-    aux    nKirtliés    i'tran"ei's     les 


^in^JL^ 


lui  ])i'oduil  d'un  maniement  ]>lus  souple. 
La  récolle  de  sel  marin  se  troiive-l-elle 
ahondanle,  lliist  vend  à  bas  prix  sur  les 
marchés  de  l'Ouest,  quille  à  s'indemni- 
ser de  ce  sacrilice  sur  les  points  où 
aiiciiiie  concurrence  n'est  à  craindre. 
.Aujourd'hui  le  syndical  des  Sels  de  l'Ksl 
a  cessé  d'exister.  Mais  ce  fait  n'est  pas 
de  natiiio  ;i  iiiodilicr  i^i  situation  fâcheuse 
dfs  siiliiic-  lie  l't  liiest.  j-^i  elle!,  il  a  ixnir 
coiiséi(ueiKe  dans  le 
présent  de  jeter  sur  le 
marché  du  sel  au  |ïrix 
<lr  lut  le  de  |-->  fr.  H't 
et  1-  Ir.  .')ll,  ce  cpii 
représente  à  peine  le 
remboursement  des 
droits  et  frais  acces- 
sciircs;  tandis  ([uc, 
(l.iiis  un  a\enir  pro- 
chain, toutes  les  usines 
serf>nl  forcément  ra- 
chetées par  l'un  des 
concurrents  nctnels, 
tpii  n'aura  qu'à  dicter 


w^*-IÈ= 


quantités  énormes  nécessaires  à  leurs 
salaisons.  Le  résultat  fut  désastreux. 

Lisez  les  statistiques  el,  pour  ne  citer 
qu'un  exemple,  vous  verre/qu'en  1887, 
sur  deux  cents  bateaux  armés  dans  nos 
ports  pour  la  |)éclie  à  la  morue,  six 
scnlemenl  se  sont  a|)provisionnés  en 
l'raiice. 

Tout  sembla  conspirer  contre  celle 
mallleiireiise  industrie.  La  coin  iitriMiii" 
des  sels  de  nulles  vint  encore  a\  ilir  la 
valeur  de  la  propriété  salicole  (huis  nos 
|)roviiico  de  I Ouest. 

Lt  la  lutte  se  présente  diiiis  des  itut- 
dilioiis  flirt  iiié;;ales. 

Les  salines  de  l'I^sl  oui  Imi-lenips 
formé  une  puissante  assucialion  rele- 
vant d'une  direction  unique  el  opérant, 
par  la  force  des  choses,  dans  des  condi- 
tions plus  faxoiables  (|ue  les  marais  de 
l'Ouest,  .\neiine  crainte,  ici,  île  voir  la 
matière  première  faire  défaut;  par  suite 
la   piissibilili-  d'opérer  à  (.'oup  sur.  a\('c 


Le  paludier,  je  le 
ré|)ète,  se  trouve  dans 
une  >iluallon  d'infériorité  déiilin-able. 
Il  est,  lui.  à  la  iiieiii  di's  éléments  :  que 
raiinée  suit  pitn  ieiise,  la  récolte  est 
nulle,  el  comme  le  sel  constitue  sou 
unique  ivssource,  son  absence  entraîne 
la  misère. 

Il  faut  coiisiilérer.  d  allli'iii>.  que  le 
paludier  de  la  rive  droite  de  la  Loire  est 
(le  beaucoii])  moins  favorisé  que  c-elui  de 
la  (niarente-Inférienre  el  de  la  \'endée. 

î        Tandis  cpie  ce  dernier  joint  à  la  cnl- 

!  Iiire  des  marais  une  exploitation  ajfricole 
jilusiiii  iniiiri>  iiiipurlaiile.  Il- premier  n'a 
poiiil  iraiilre  n'>MiiiiTr  que  le  sel;  car 
ses  saliiir>.  -iliiiTs  siir  di's  lerr.iiiis  d'al- 
lii\icin,    iir   --,,iil    alliées  à  aucune    terre 

j   arable. 

I  De  plus,  la  rareté,  sur  le  marais,  des 
roules  praticables  aux  chariots.   oblif;e 

1  encore  aujourd'hui,  sur  beaucoup  de 
points,  le  saunier  à  eirecliier  ses  trans- 
ports à  dos  de  niiilel. 

(1  est  en  considération  de  cette  silu.i- 


AT     PAYS     DKS     l'AUDlKltS 


lion  (K'l"iivoi-;il)l(>  ([lie  le  lisi'  ;i  lonjjlemps 
iucordi'  aux  |)alii<liiMs  de  la  l.oire-IiilV'- 
lieure  et  du  .Moil)iliaii  le  hiMiclice  du  sel 
dil  de  lro(/ue. 

Eu  vertu  d'une  loi  aussi  patei'uelle 
(|u'iu.i;éuieuse,  une  eertaiue  quanlité  de 
sel,  exemple  de  (cuis  droits,  était  abau- 
dcuuiée  à  chacpie  cultivateur.  Cette  quan- 
tité était  lixée  à  raison  de  lOtl  kilos  par 
télé.  Chaeun  des  membres  de  sa  lannile 


son  ti'a\ail.  li'  piiliidlei-  <cimmenva  à  dé- 
sertei-  le  maj-ais.  .\uiiini-d'hui,  il  n'y  a 
plus  f;iiére  que  les  vieux  pour  consentir 
a  rex|)loiter.  Les  ehaulicrs  de  la  Loire, 
les  l'orges  de  Trifjnae  attirent  tous  les 
éléments  jeunes  |)ar  l'appât  de  salaires 
moins  incertains  et  plus  en  ra|)port  avec 
les  exij;ences  du  tra\ailleur  moderne. 
L'immense   déveloi)|)enient    iiris   eu    ces 


deriuèr( 


stations 


r  I.  K  V  F,  M  K  NT    m 


tra\adlanl  a\ee  lui  au  marais  jouissait 
de  la  même  laveur. 

En  revanche,  les  bénéficiaires  étaient 
astreints  à  exporter  ce  sel  à  dos  de  mu- 
let, et  à  le  lro(fuer  contre  des  céréales 
d  un  prix  équivalent. 

La  loi,  par  ce  moyen,  assurait  en 
même  temps  la  li\raison  des  sels  et  la 
subsistance  des  sauniers. 

Malheureusement,  cet  état  de  choses 
dura  peu.  Une  loi  du  17juin  1840  porta 
une  première  atteinte  à  la  franchise  du 
sel  de  troque,  et  cette  allocation,  après 
axdir  subi  des  réductions  successives, 
lut  tléfinitivement  supprimée. 

Cette  mesure  eut  des  conséquences 
déplorables.   Xe  pou\aut   plus  vivre  de 


néaires  delà  ci'ite,  est  encore  m'mu  enle- 
ver bien  des  bras  à  la  culliu-e  du  sel. 
Des  chalets  innombraldes  et  de  vastes 
hôtels  se  construisent  chaque  année  au 
Poulif;:uen,  à  la  Baule,  à  Pornichet  et  à 
Sainte-^Lar-fuerile  ;  rentrepreneur  ne 
demande  qu  à  embaucher  et  le  jeune 
paludier  qu  à  abandonner  le  râble  pour 
le  l'abot  ou  la  truelle. 

H  i'aut  avouer,  du  reste,  (pu^  rai-eiiieul 
culture  l'ut  moins  rémunératiice  que 
celle  de  nos  marais  salants. 

tu  paludier,  avec  deux  aides,  exploite 
environ  quarante  œillets  ])roduisant.  en 
moyenne,  40  tonnes  de  sel. 

-Au  temps  de  prospérité  relative,  c  est- 
à-dire  avant  1848,  le  salaire  du  cultiva- 


AT    l'AVs    i>i:s   i'Ai.ri)ii:it: 


ti'iir  tompiTMKiil  :  I"  le  quart  de  la  ré- 
idIIc:  '!'  le  sol  blanc:  ,■<" le  sel  de  (roque, 
représeiilaiil  tin  lotal  de  ii(»  francs,  si 
ion  raisonne  sur  le  prix  de  2.5  francs 
])ar  tonne,  (|ui  peut  être  c-onsidéré 
<-oninie  la  nioyeinie  tl  alors. 

lùanl  donné  que  son  travail  n  excé- 
dait pas  cent  cinquante  jours,  son  salaii'c 
ressortait  à  '2  l'r.  .')0  et  celui  de  ses  aides 
;i  .")(!  eeiiliines  par  Jour. 

I.e  pniprirlnire.  lui.  relii'ail  .">  pour 
l(M(  (le  ^a  propi-iélé.  I 

Toiil  cela  H  a\ait  rieii  d  excessif.  ( 

.Apres  la  loi  de  184S.  le  salaire  du  palu- 
<lier  tomba  jusqn  à  cinqiianle  centimes! 

Quant  au  |)i-opriétaire,  les  frais  d  e\- 
|)loitation  et  1  iui[)ôl  absorbaieni  sou\  iNit 
la  totalité  de  son  revenu. 

Aujourd  hui,  la  situation  n'est  |ias 
sensiblement  meilleure.  Bien  (pie  Icui- 
cliaiil  poiu-  sa  pai-l  le  tiei's  et  sonveiil  la  ! 
moitié  de  la  récolte,  l'ouxTier  paludier 
ne  lrou\'e  pas  toujours  dans  le  ti-a\ail 
(pii  enricliissait  ses  ancêtres,  un  salaire 
lui  pei-me(t:irit  de  \i\re. 

|)e  son  r('ilé.  le  pro|)i-iélaire  s'eslinK» 
souvent  heureux  s  il  louche  un  rexciiii 
net    lie    I    pour   Klll. 

(Jii.inl  a  riiiduslrie  du  rallina-e.  elle 
<'st  cliacpie  jour  plus  menacée. 

Il  y  a,  de  pins,  chez  les  producteur- 
<!e  lOuesl.  un  niautpie  d  or^'anisation 
déplorable,  (^luelipies  |)ropriétaires  avi- 
sés essayèrent  de  constituer  un  s\  iidical.  ' 
mais  ra])atliie  du  [)lns  j^rand  nombre  a  1 
fait  échouer  la  tentative.  Et  |)ourtaut  il 
est  hr)rs  de  doute  que  les  tendances  in- 
dividualistes dc's  (hlenleurs  de  marais 
sont  |)(uir  eux  la  principale  cause  d'im- 
puissance. 

Dès  rannée  1S7.'),  ruii  des  hommes 
{|ni  coiinaissenl  h-  mieux  la  qiieslioii, 
.M.  I.orieiix,  iris|)ecleiir  i;eiieral  des 
mines,  sif,'nalall  di'-ja  le  remède  :  •■  Tons 
les  elIVirts.  disiit-il,  doivent  tendre  à 
iTcou^llliier  entre  les  mêmes  mains 
l'iiiiile  (le  la  saline,  d.uil  le  morcellemeut 
s  (ipj)ose  à  loni  proférés.    . 

Sa  voix  ne  fut  pas  entendue. 

.Alljoui-d'hni,  l'abseuci' de  lonle  action 
co||cc|i\c,  jointe  a  la  concnrr<'nce  du  sel 


de  mine,  a  délerniiné  un  avilissement 
des  ])rix  (pii  ])arail  sans  remède.  .Mors 
que  les  vieux  du  pays  se  souviennent 
d'avoir  vu  le  sel  à  60  francs,  les  statis- 
tiques des  dix  dernières  années  font  res- 
sortir |)our  rensemblc  de  la  prescpi'ile 
fjuérandaise  un  |)rix  moyen  de  'H)  fi-.  (>() 
la  t(mne  pour  une  |)ro<luction  moyenne 
(le  •2f)S(MM)00  kilofjrammes.  Kucore  cette 
moyeime  jiarait-elle  destiiiéi'  .'i  lli''ehir. 
l'oiir  l'atteindre,  il  faudrait  rcMiir  le 
cours  de  i()  francs.  Or.  laccroisscnienl 
de  la  production  de  l'Kst  ne  permet  pas 
d  es])érer  que  le  ]>rix  de  'M)  francs  soit 
jamais  dépassé. 

La  situation  des  salines  de  lOuest  est. 
on  le  voit,  très  compromise.  Maljrré  cela, 
les  charf^es  liscales  qui  les  ^^rèveiil  n'ont 
pas  été  réduites.  Bien  qu'ayant  subi  une 
(le|)réciation  de  près  de  80  pour  KM»,  les 
marais  salants  sont  cotés  à  la  contribu- 
tion foncière  sur  la  ba'se  des  meilleures 
terres  labourables;  ceci  en  vertu  d'un 
décret  de  1810  et  dune  loi  de  18i(t.  l':t 
il  se  trouve  des  ^'ens  pour  oser  dire  ipie 
notre  léfjislation  est  instable  I 

Particularité  curieuse:  c'est  un  indus- 
triel de  ri'"sl  i|iil  donna  à  la  culture  ilu 
sel  marin  dans  lOuesl  l'impulsion  qui 
lonf;lenips  la  rendit  si  prospère. 

V.w  18;J2,  un  honune  dont  le  nom 
mérite  d'être  noté,  parce  qu'il  fut  un 
créateur.  M.  Benoit,  (piitta  Salins,  sa 
ville  natale,  pour  se  lixer  au  l'oulij;uen, 
alors  simple  bourfjade  vi\ant  surtout  du 
jiroduit  do  la  ])êche. 

.Avec  unofirande  sûreté  de  coup  d'ieil, 
il  avait  c(uupris  tout  de  suite  le  parti  à 
tirer  des  ressources  do  ce  Jiays,  H  résolut 
de  les  mettre  en  leinro. 

Sur  ses  conseils,  les  coudlli(Uis  de  la 
pi-odneliou  furent  rapidement  amélio- 
rées; aux  routines  trop  lonj;tomps  sui- 
vies succédèrent  (riioureuses  initiatives. 

.Min  d'alVranehir  le  jiays  de  tout  con- 
C(Mirs  élrau.L;er,  M.  HoikmI  le  pourvut  de 
moveiis  iiidiisiriels  (pii  lui  man(|naient. 
Va\  peu  de  temps,  trois  usines  fiu'enl 
C(Uistruites  sur  divei-s  points  de  la  ci'ite. 

Ce  développement  de  la  production  né- 
ees-ilailenou\  eaux  debiuiche^.  .M.  Benoit 


Al'     l'AVS     DKS     l' A  l.l   I)li:U: 


aclKlii  iiiiL'  pelile  llolle,  el  cesl  de  celle 
o|i(>([ue  que  claie  la  prospérité  relative 
(lu  port  du  Houliyiioii,  mi  idnii-dciil 
;u-tuelleiiu-nl  ,  outre  le^-  l)iilcau\  de 
])èelie,  un  nombre  inipurlaul  de  iai)o- 
teiirs. 

I.:i  niorl  de  eet  liiuiinie  d  iinliMli\e 
ne  (.■(uiipniniit  |ia>  le  ^ne^■l■^  ik'  mhi 
<eu\i'e. 

Ses    lil.-    la    eonlinuèrent    di^iienienl . 


été  le  créatcui-,  dunl  il  était  resté  le 
père.  Kl  si  j'ai  eru  devoir,  dans  ce  lai)leau 
de  la  prescpiile  j^uérandaise,  esquisser 
la  lif;ure  de  ce  véritable  homme  de  bien, 
e  est  ipie  sou  iioni  est  étroitement  lié  à 
l'histoire  de  l'industrie  salieole  dans  la 
réfjion  de  l'Ouest. 

\'oil;i  pent-éli-e  de  bien  longues  pa-jes 
consacrées  au\  |ielils  crislaux  blancs 
dont   (piel(|ue>  pincées   lii:urenl    sur   nos 


I.  E    M  A  R  .\  I  .s    E  \  T  r.  K    I.  E    r  o  r  I.  I  G  r  l'. 


ET    G  r  f:  U  A  -N"  D  E 


I.'ainé  r-iutoul.  M.  Jules  Benoit,  l'ut 
jiendanl  quarante  ans  la  providence  de 
ce  |.avs. 

Flnlanthrnpe  éclairé."  il  ne  se  crut  |ias 
le  droit  de  consacrer  toute  sou  activité 
à  l'entreprise  industrielle  que  lui  avait 
léj,'uée  son  père.  Son  ambition  était  plus 
haute:  améliorer  le  sort  des  tra\'ailleurs. 
élever  leur  niveau  moral  par  la  dillusion 
des  idées  de  progrès,  telle  fut  sa  préoc- 
cupation. Pour  atteindre  son  but,  il  ne 
ménagea  ni  son  temps,  ni  sa  peine. 
Maire  du  Pouliguen  pendant  près  d'un 
demi-siècle,  il  consacra  tous  ses  etîorts 
au  bien  de  cette  commune,  dont  il  avait 


tables  à  manger.  (Ju'oi\  ne  >'\  méprenne 
pas  :  le  sel  est  un  [)ri>duil  île  première 
nécessité.  Son  rôle  dans  l'alimentation 
n'est  pas  moins  indispensable  que  celui, 
du  pain  et  de  l'eau. 

Le  fisc,  avec  sa  clair\ ovance  habi- 
tuelle, l'a  compris  et.  à  toute  épuipie. 
il  a  su  l'aire  des  ..  petits  cristaux  blancs  ". 
une  ressource  précieuse  pour  le  Trésor. 

L'impôt  qui  frappe  le  sel  a  joué  un 
rôle  dans  notre  histoire.  Son  recouvre- 
ment a  causé  bien  des  révoltes,  entraîné 
bien  des  répressions,  el  le  seul  mot  de 
g-abelle  évoque  le  souvenir  d'abus  sans 
nombre  el  d'exactions  fort  reiiretlables. 


AT     PAYS     l)i:S    l'A  llDlKli; 


Sii|)|)rimé  il  fliiititie  révolution,  cel 
iinpol  iulùètre  bientôl  rcliil)li.  Quoi  qu'il 
en  soil,  nous  sommes  loin  du  temps  où 
oliiiquf  citoyen  devait  consommer  an- 
nuellement une  quantité  déterminée  de 
sel  ;i  prendre  dans  les  jrreniers  dn  roi. 
Uéduile  an  rôle  de  simple  taxe  de  con- 
s(iiiniiali<iii,  l'ancienne  -jabelle  n'a  pas 
mi  caractère  plus  vexatoire  que  les 
aulr^'s  imp<'>ts  dont  sont  l'rap[)és  tous  les 
nhjels  de  première  nécessité. 

I.a  loi  exonère  même  de  tout  impolies 
sels  destinés  à  certains  usa^-es  déterminés. 


comporte.  Le  maire  de  la  c<iiunuiue 
délivre  aux  intéressés  un  ccrtilical  dont 
nous  donnons  ci-dessous  la  formule, 
et  celle  pièce  est  remise  aux  a-.'ents  de 
la  douane  en  présence  destpiels  s'opère 
la  dénaturation. 

(]ar  ])<nn"  rendre  le])rodnit  livré  franc 
de  droits.  inipi'u])re  à  la  consommation, 
la  loi  exij^e  cpi  il  soil  dénaturé  par 
l'addition  de  matières  étranjrères.  telles 
(pie  l'absinlhe,  le  tourteau  de  sésame  ou 
d'arachide,  etc..  anvipiels  on  mêle  â 
petite  dose  <ln  pemxvde  île  fer. 


CEHTIFICAT     l'OTH     O  II  T  E  M  II     DES     S  i;  I,  S     Iil.  >' A  T  U  II  H  S     EXEMPTS     I»    IMPOT 
P  O  U  II     I.  "  A  '  i  II  I  C  U  I.  T  U  II  E 

(p.ir  qiiiiitîti-  (le  500  kiloprammes  et  ou-4les3U5> 

Le  maire  de  lu  commune  de  ctnlnn  de 

(lépnrtemenl  de  cerli/ie    (jiie    M.  esl  agri- 

cnlleur  noiirrhseiif  dans  celle  commune,  (/n'il  1/  erploile  hectares  de 

terre,  y  nourrit  Iclrs  de  hélitil  el  ijue  son   crploilnlion   nri'essile  une 

(/unnlilé  de  l^ilogrummes  de  sels  (U'iiatiiivs, 


.\oin.  —  l^o>;  quantités  d'iisctares,  rlc  têtes  de  bétail  et  de  sel  tloiveiit  être  6erlte.s  en  toutes  lettres. 

L'af^riciiilnre,  ncilamnienl.  ipii  en  cmi-  l.e    inoiihnil     des    droils    excédant    la 

somme  diinporlanles  quantités,  échappe  valeur  du  prodiiil.  leur  snpjiression  \'ul- 

aux  exif;ences  dn  lise.  ^'arise   siiif^ulièrement    les  emplois  a^ri- 

(>n    enijdoie    le    sel    à    la    l'eniie,    soit  coles  dn  sel  el,    sans   nuire  aux  inléréls 

comme    en^'rais,     mais    raienieiil.     suil  ihi  Trésor,  constitue   pour  l'éleveur  un 

comme    condimeni    pour   1  aliineiitallnii  ]Heeieux  a\anla;;e. 

du  bétail.  Les  ruminants  en  sont  friands  I.a   valeur  iMlrin~iM|ne  dn    sel  esl,  en 

et  la  salaison   des  fourraî.jes   se  pralitpie  ellcl.    lir>   niiiiliu;'.    Ic>   iiiliailles  de   In 

assez  généralement     La  dose  esl  environ  terre  el   les  Mois  de   la  mer  i-onliennenl 

de  1(1  pour  KHI.   On  \oit  dans  certaines  des  stocks  de  chlorure  de  sodinni  ipii  ne 

élables,    lixés  an  râtelier,    des   rouleaux  sont  pas  près  délre  épuisés, 

de  sel  a;;f;'loniéré  où  les  bestiaux  aiment  Lt    niainlenanl.   ipielle    surprise    nous 

à  pi'iimener  leur  lanf;ue,  ce  (pii  constitue  ré-crv  e  l'aM-nir?  La  iniiie  arriv  era-l-elle 

pour  ra|ipi-lil   iiii  précieux  sliiiHilaiil .  à  liier   deliiiiliv  CMienl    le    marais?   ,Ie  me 

(^iiiiiiiM  (■•Ile  exemption  d'inipiM  pniii-  plai>  a  n'en  rien  croire,  car  j'ai  une  pré- 
rail Diixiii-  la  pnilc  à  la  fiaiiilc.  on  a  du  férence  d'arlisie  pour  celle  rianle  culture 
l'enloniir  d'iiii  corléi^f  de  pirraMlidii-.  des  paludiers  bretons,    .-i  pilloresqiie,  si 

Quiconipie    \eiil     en    bénelicier    dnil.  poélitpie    même,    à    ci'ilé    de    riMilii>lrie 

axant  (oui.  jnslilier  de  sa  ipialilé  d'aj,'ri-  sonlerraine  du  sel  ;,'eniine. 
culleur  el  faire  connailre    le  nombre  de 

léles     de     bétail     cpie    son     expluilalinn  On.    li  11 1  11  \  1  n- 1.  M  .1  \  11  m  i.ii  1:. 


WKK    WIIJ.I1-:    WINKI1-; 


Son  vnii  nom  i'tail  :  lVi\i\iil  \\'illiiini 
\\"illi;ini5  ;  il  rama>sa  k's  autres  dans  un 
livre  tle  contes  cl  ce  fui  l'annihilalinn 
lies  noms  léfîilimes  et  chrétiens.  \.';ii/ah 
«le  sa  mère  l'appelait  \\\\\\e-Baha,  mais 
comme  il  ne  Taisait  jamais  la  moindre 
attention  à  ce  que  disait  \'t>i/;ih,  ses 
décisions  ne  comptaient  pas. 

Son  père  était  le  colonel  du  11)5''  et 
aussitôt  que  ^^'ee  Willie  ^^'inkie  fut 
d'âge  à  comprendre  ce  que  signifiait 
••  la  discipline  militaire  ■>,  le  colonel 
^^'illiams  l'y  soumit.  11  n'y  avait  pas 
d  autre  manière  de  venir  à  bout  de  l'en- 
fant. Quand  il  était  sage  pendant  une 
semaine,  il  recevait  la  paye  de  bonne 
conduite  et  quand  il  était  méchant,  on 
le  privait  de  son  galon.  Généralement, 
il  n'était  pas  sage,  car  l'Inde  olfre  aux 
petits  êtres  de  six  ans  bien  des  occasions 
de  mal  faire. 

Les  enfants  n'aiment  pas  la  familiarité 
des  étrangers  et  ^\'oe  W'illie  ^^'inkie  était 
très  susceptible  à  cet  endroit.  Quand  une 
fois  il  acceptait  une  nouvelle  connais- 
sance, il  daignait  rompre  gracieusement 
la  glace.  Il  accepta  Brandis,  oflicier 
subalterne  du  11)5'',  à  première  vue. 
Brandis  prenait  le  thé  chez  le  colonel, 
lorsque  ^^'ee  ^^'illie  ^^'inkie  entra,  por- 
tant fièrement  le  galon  de  bonne  con- 
duite pour  n  avoir  pas  poursuivi  les 
poules  autour  de  lenclos.  11  examina 
gravement  Brandis  pendant  dix  minutes 
au  moins,  puis  exprima  son  opinion. 

—  Vous  me  plaisez,  dit-il  lentement, 
en  descendant  de  sa  chaise  et  s  appro- 
chant de  Brandis  :  \'ous  me  plaisez;  ze 
vous  appellerai  Coppy,  à  cause  de  vos 
ceveux!  Ça  vous  enuuie-t-il  d  être  appelé 
Coppy"?  C'est  à  cause  de  vos  ceveux 
rouzes,  vous  savez. 

C'était  là  une  des  plus  embarrassantes 
singularités  de  \\'ee  Willie  Winkie.  Il 
dévisageait  un  étranger  pendant  quelque 
temps  et  puis,  sans  avertissement  ni 
explication,  lui  donnait  un  nom.  Et  le 
nom  restait.  Aucune  punition  réglemen- 
IX.  —  T. 


taire  ne  [)i>uvait  guérir  \\'ee  Willie 
W  inkie  île  cette  habitude.  Lu  jour,  il 
perdit  sou  galon  de  boinic  coniluite  pour 
avoir  baptisé  la  femme  de  l'iulendanl  du 
nom  de  Pobs,  mais  rien  de  ce  que  le 
ctilonel  put  faire  n'empêcha  le  canton- 
nement d'adopter  le  sobriquet  et  M""^  Col- 
len  demeura  M""'  o  Pobs  •>  jusqu'à  la  tin 
de  son  séjour.  Brandis  fut  donc  baptisé 
Coppy  et.  eu  conséquence,  gagna  dans 
l'estime  du  régiment. 

Si  ^^'ee  \\  illie  \\  inkie  s'intéressait  à 
quelqu'un,  l'heureux  homme  était  envié 
par  le  mess  aussi  bien  que  par  le  simple 
soldat.  Et  à  cette  envie  ne  se  mêlait  pas 
l'ombre  de  calcul. 

Le  lils  du  colonel  était  idolâtré  et  ne 
le  devait  qu'à  ses  propres  mérites.  Cepen- 
dant W'ee  Willie  Winkie  n'était  pas  tou- 
jours charmant. 

Son  visage  était  perpétuellement  cou- 
vert de  taches  de  rousseur  et  ses  jambes 
invariablement  égratignées,  et  malgré 
les  remontrances  et  presque  les  larmes 
de  sa  mère,  il  avait  insisté  pour  que  l'on 
coupât  ses  long'ues  boucles  dorées,  à  la 
mode  militaire.  "  Ze  veux  que  mes 
ceveux  soient  coupés  comme  ceux  du 
sergent  Tummilo  ",  avait  dit  ^\'ee  Willie 
Winkie  et  le  père  consentant,  le  sacri- 
lice  avait  été  consommé. 

Trois  semaines  après  avoir  dévolu  son 
aU'eclion  sur  le  lieutenant  Brandis,  désor- 
mais appelé  "  Coppy  »  par  abréviation, 
la  destinée  voulut  que  Wee  Willie 
A\  inkie  vit  des  choses  étranges  qui 
dépassaient  son  intelligence. 

Coppy  lui  rendait  son  all'ection  avec 
usure.  Coppy  lui  avait  permis,  pendant 
cinq  minutes  de  joie  délirante,  de  porter 
sa  grande  épée.  juste  aussi  grande  que 
\\ce  Willie  ^^'i^kie.  Coppy  lui  avait 
promis  un  petit  terrier;  enfin  Coppy 
l'avait  admis  à  contempler  la  mystérieuse 
opération  qu'on  appelle  «  se  raser  ». 
Et,  bien  plus,  Coppy  avait  dit  que  même 
lui,  Wee  ^^"illie  W  inkie,  arriverait  avec 
le  temps  à  posséder  une  boîte  de  rasoirs 


\\  \:e  w  ii.i.ii:   wi.Mvii: 


brillutils,  une  savoimiiTe  en  ;ir{;ent  el 
un  blaireau  à  manche  (l"arf,'eiit,  ce  que 
W'ee  W'illie  NN'inkic  aiipelail  une  "  l)rosse 
t|ui  mousse  ■•. 

Bien  décidément,  il  n'v  avail  per- 
sonne, excepté  son  père  cpii  pouvait 
doiuier  ou  retirer  le  fiaion  de  bonne 
conduite),  dont  la  saf;esse,  la  force  et  la 
valeur  é^'alasseiil  celles  de  Co|)py  sur  la 
poitrine  duquel  brillaient  les  médailles 
d'Egypte  el  d'Afghanistan.  .Mais  alois 
conimenl  «  Coppy  "  ])Ouvail-il  itre  loii- 
|)able  d'une  faiblesse  si  jhmi  \irilc,  (|ue 
celle  d'embrasser,  d'embrassci-  véhémen- 
tement »  une  grande  jeune  lille  »,  miss 
Allardyce  en  personne  ?  Pendant  sa  pro- 
menade à  cheval,  \\'cc  AN'illie  W'inkie 
avait  vu  (]o[)py  se  livrer  à  cet  exercice 
et,  en  gentleman  qu'il  était,  il  avait  fait 
volte-face  pour  rejoindre  son  groom  el 
l'empêcher  de  voir  à  son  tour. 

En  cas  ordinaire,  il  aurait  parlé  à  son 
père;  mais  il  sentit  instinctivement  qu'il 
s'agissait  là  d'une  chose  sur  laquelle 
Coppy  devait   être  consulté  le   premier. 

—  Coj)|)y,  cria  \\'ee  ^^'illic  AN'iidvie, 
en  arrêtant  son  [joney,  un  malin  de 
bonne  heure,  devant  le  bungalow  du 
jeune  officier,  Copjîy,  je  désire  vous  voir. 

—  I"]nlrez,  jeune  homme,  répondit 
(]op|)y,  assis  à  son  pi'enner  iléjeuner  et 
entouré  de  ses  chiens;  de  (piclle  esca- 
pade vous  êtes-\diis  rendu  coupable, 
voyons? 

\\'ee  Willie  Wiiikie  uav.nt  rien  fait 
de  sérieusement  répréheiiMble  depuis 
trois  jours  entiers  et  trônait  sur  uw  pié- 
destal de  vertu. 

—  Je  n'ai  lii'n  r;iil  ilc  mal.  dil-il.  en 
se  pelotonnant  daii>  un  liiulcuil  prolond. 
où  il  imitait  à  mer\eille  ian-  de  lan- 
gueur du  colonel  après  nue  longue 
maïuiîuvre.  Il  plongea  son  |)etit  ni/,  a 
lâches  de  rmisseur  dans  une  lasse  de 
thé,  et  prinnenanl  des  yeux  nnnls  el 
inlirrogaleurs  par-dessus  les  bords,  il 
ji'|iril    : 

Dites  donc,  (^oppy,  est-ce  que  c'est 
convenable  d'embrjisscr  les  grandes  tle- 
uioiselles'.' 

l'ar    .Inpitrr!     \  ou>     connnence/ 


de  boinie  heui'C,  \\  illie  W  iidvie.    l'^t  ipii 
voulez-vous  embrasser? 

—  Personne.  Ma  mère  m'embrasse 
toujours,  si  je  ne  l'arrête  pas.  Si  ce  n'est 
pas  convenable,  pourquoi  embrassicz- 
vous  la  grande  (ille  du  major  .MIardycc, 
hier  malin,  près  du  canal? 

Cop|>y  fronça  le  sourcil.  I.ni  et  miss 
.Allai'dyce  avaient  très  habilement  réussi 
depuis  quinze  jour-  a  liriir  leurs  (ian- 
(.ailles  secrètes.  Il  y  a\ait  des  raisons 
très  sérieuses,  des  raisons  majeures, 
pour  (|ue  le  major  .Allardyce  ignorât  la 
\éiilé  pendant  un  mois  encore  au  moins 
et  ce  petit  trouble-fête  avail  découvert 
beaucoup  trop  de  choses. 

—  Je  vous  ai  vu,  dit  ^^  ee  Willie 
AX'inkie  avec  calme.  Mais  le  groom  n'a 
pas  vu;  je  lui  ai  dit  :  Ilul  Jao. 

—  .Ah  I  vous  avez  en  cet  esprit-là, 
jeune  inquisiteur?  gémit  le  pauvre 
(loijpy  mi-fâché,  mi-diverti.  VA  à  com- 
bien de  gens  avez-vous  bien  |)u  couler 
la  chose? 

—  .\  moi  seulement.  \'oiis  n'avez  pas 
ra|)porlé  (juand  j  ai  essayé  de  monter  le 
buflle.  parce  que  mon  poney  boitait,  et 
])iiis  j'ai  pensé  que  ça  vous  contrarierait. 

—  W'iidvie,  s'écria  Coppy  avec  enlhou- 
siasnie,  en  serrant  la  petite  main  de 
l'enfant.  \  ons  êtes  le  meilleur  des  bons 
garçons,  lù'oulez-moi  ;  vous  ne  pouvez 
comprendre  tontes  ces  choses.  Ln  de 
ces  jours...  diable  !  (-ommenl  vous  expli- 
tpier?...  Je  vais  me  marier  avec  miss 
.Vll.irdyce  et  alors  elle  sera  M'""  Coppy, 
coMone  on  dil.  Si  \tAvv  jcnnr  c-prit  est 
si  >ran(l;ilise  a  lldre  Ifembrasser  K> 
grande-  .lenioi-rlles.  all.v.  le  dire  à  votre 
père. 

(Jii'arnv  cra  - 1  -  il?  clfiiiarida  \\  ee 
Willie  Wiiikie.  qui  crovait  lerniement  à 
1  iiMinlpolence  de  smm  i>ère. 

.lanrai  des  ennuis,  réplnpia  Co|)|)y, 
jouant  son  atout,  ,i\ec  un  l'egai'd  sup- 
pliant vers  celui  ipii  Iniail  l'as. 

-  .Mors  ze  ne  ihiai  rien,  iiprit  \\  ee 
Willie  Winkie,  brièvement;  mais  mon 
père  dit  (pièce  n'est  ])as  x  d'un  honnne  •■ 
d'embrasser  toujours,  el  ze  ne  croy.iis 
jias  (pie  riiiis.  Co|ipy,  vnns  feriez  \:i  '. 


\\  i;e  wii.i.ii:  ui.NKiK 


—  Je  n'embrasse 
|);is  toujours,  mon 
i-  ;i  m  a  l' a  (1  e  ;  seule- 
ment de  temps  en 
temps.  Quand  vous 
serez  ^rand.  vous  en 
l'ère/  autant.  A'olre 
père  a  voulu  dire 
que  ee  n'était  pas 
bon  pour  les  petite 
j:areons. 

—  Ah  :  lit  Wee 
W'illie  W'inliie,  dé- 
sormais amplement 
éclairé,  c'est  comme 
la  brosse  qui  mousse' 

—  Précisément, 
répondit  Coppy  avec 
;,M"avilé. 

—  Cependant  ze 
ne  pense  pas  que 
)  aurai  jamais  envie 
d'embrasser  les 
faraudes  tilles,  ni 
personne.  excepté 
ma  mère;  et  elle, 
vous  le  savez,  (/  le 
f:iul. 

11  V  eut  un  lon^ 
silence  rompu  par 
WeeWillieWinkie. 

—  .\i  niez- von  s 
beaucouji  celte 
j;rande  tille.  Copin'.' 

—  Terriblement  ! 

—  Plus  que  Bell, 
(Ui  le  Hutcha,  ou... 
nii  moi  ? 

—  ,1e  I  aime  au- 
trement, dit  Coppy.  \'ous  comprenez, 
un  de  ces  jours,  miss  Allardvce  m'ap- 
partiendra ;  mais  vous  grandirez,  et  vous 
commanderez  le  régiment,  et...  toutes 
sortes  de  choses  arriveront.  \'ous  voyez 
comme  c  est  différent. 

—  Très  bien,  dit  Wee  ^^'illie  ^\'inkie, 
eu  se  levant.  Puisque  vous  aimez  tant  la 
grande  demoiselle,  ze  ne  dirai  rien  à 
personne.  Maintenant  il  faut  que  ze  m'en 
aille. 

Coppy  se  leva  pour  escortei-  son  petit 


bote  jusqu'à  la  purte  et  il  ajouta  :  \'ous 
êtes  le  meilleur  des  petits  êtres,  Winkie. 
Tenez,  je  vais  vous  dire  :  dans  trente 
jours,  vous  pourrez  tout  conter  à  qui 
bon  vous  semblera. 

Le  secret  de  u  l'engagement  •>  Brandis- 
.\llardyce  dépendait  donc  de  la  parole 
d'un  petit  enfant.  Coppy,  qui  connais- 
sait les  idées  de  Wee  Willie  ^^'inkie 
sur  la  loyauté,  était  tranquille,  car  il 
savait  que  ^^"inkie  tiendrait  sa  promesse. 

Wee  AN'illie  "Winkie  laissa  percer  l'in- 


WKE    Wll.l.li;    WINKIi; 


lért'l  iiuisilé  el  loiil  particulier  que  lui 
inspirait  miss  Allardvce  en  évoluant 
lentenienl  autour  de  celle  jeune  pei- 
sduiie,  la  re^'^ai-ilaiit  dun  u'il  grave  el 
lixe  cpii  ne  laissait  pas  que  de  l'embar- 
rasser f|uelque  peu.  11  essayait  de  dc- 
cduvrir  pourquoi  Coppy  l'avait  em- 
hrassée.  l'Ah'  n'élail  |)as  moitié  aussi 
chai-manle  que  sa  j)ro[)re  mère.  D'autre 
|)arl,  elle  était  la  jn-opriélé  de  Coppy  et 
lui  appartiendrait  dans  le  cours  des 
temps.  Il  était,  en  conséquence,  de  son 
devoir  de  la  traiter  avec  autant  de  res- 
|)ect  (pie  la  jurande  épée  ou  le  |)istolel 
brillant  de  Coppy. 

I.a  pensée  qu'il  partaf,'eail  un  jjrand 
secret  a\ec  Coppy  maintint  AN  ee  \\'illie 
W'inkie  dans  le  chemin  de  la  vertu,  pen- 
dant trois  semaines  consécutives;  phé- 
nomène tout  nouveau.  Mais  au  bout  de 
ce  temps,  le  vieil  Adam  reparut  et  il  fit  ce 
(pi'il  appelait  »  un  feu  de  bivouac  »  au 
bout  du  jardin.  Comment  eùl-il  pu  [)ré- 
voir  que  les  étincelles  vaf^abondes  iraient 
allnnicr  la  jielite  meule  de  foin  du  co- 
lonel et  consumer  la  provende  d'une 
semaine  destinée  aux  chevaux?  I,c  clià- 
linient  ne  se  lit  pas  attendre;  pri\aliori 
du  galon  de  bonne  conduite,  et,  pins 
dure  que  tout,  retenue  dans  la  caserne 
(la  maison  et  la  véranda!),  avec  cette 
circonstance  aggravante  que  la  lumière 
de  ses  yeux,  la  présence  de  son  père,  lui 
serait  refusée  ! 

Il  accepta  la  sentence  e;i  homme  (pi'ii 
s'eiroi'vait  d'être',  se  redressa,  la  iè\  ic 
inl'éiMCUi'c  un  peu  IriMnhlantc,  lit  le  saint 
militaire,  el.  une  luis  hors  iln  salon. 
courut  plein-er  amèrement  dans  sa  iiur- 
seri/,  qu'il  ap|iclail  c.  son  quartier  ". 
(!iippy  vint  dans  l'après-midi  el  essaya 
(Ir  consoler  le  coupable. 

Ze  suis  aux  arréis.  dit  W'ec  \N'illic 
W'inkie  lugubrement,  et  /.v  ne  devrais 
(las  vous  pai'Ier. 

l)c  1res  boinie  heure,  le  lendenuiin 
matin,  il  grimpa  sur  le  toit  du  la  nuiison 
(ceci  n'élail  pas  défendu  el  aperçut 
miss  .MIardycc  qui  parlait  à  chov.d. 

-  Ou    alir/-v<uis?    cria     Wee    W  illie 
Winkic. 


—  De  l'aiitic  cote  de  la  rixièir,  ré- 
pondit-elle, el  elle  mit  son  cheval  au 
trot. 

Or  le  cantoinienunl  où  le  l'.tj'  tenait 
garnison  était  borné,  au  nord,  par  une 
rivière  à  sec  en  hiver.  Dès  sa  plus  tendre 
jeunesse,  Wee  W'illie  W'inkie  avait  revu 
la  défense  de  traverser  la  rixière,  et  il 
avait  remarijué  i^uc  Co|)py  lui-même,  le 
presque  tout  -  puissant  Coj)py,  n'avait 
jamais  mis  le  pied  sur  la  ri\e  opposée. 
In  joui-,  on  a\ail  In  à  Wee  \\'llli<' 
W  inkie.  dans  un  grand  li\  re  bien.  1  his- 
toire de  "  la  Princesse  el  des  niéchants 
es|)rils  >■ ,  histoire  merveilleuse  d'un 
jiavs  où  les  méchants  esprits  avaient 
toujours  l'ail  la  guerre  aux  enfants  des 
hommes,  juscpi'à  ce  (juils  fussent  enfin 
vaincus  par  un  nommé  Curdie.  Depuis 
lors  il  lui  avait  semblé  que  les  mou- 
lagnes  arides,  bleues  et  noires,  siluécs  de 
l'autre  côté  de  la  rivière,  devaient  être 
peu])lées  de  méchants  esprits  et  par  le 
fait  tout  le  monde  avait  dit  (pie  là  habi- 
taient "  les  mauvais  hommes  ». 

Même  dans  sa  propre  maison,  la  moitié, 
inférieure  des  fenêtres  était  recouverte 
de  papier  vert,  parce  (pie,  disait-on,  si 
les  mauvais  hommes  voyaient  facilemeiil 
à  l'inlérieui',  ils  pourraient  tirer  sur  les 
paisibles  salons  cl  les  conforlables 
chambres  à  coucher.  .Assurément  ,  de 
l'autre  c(')lé  de  la  rivière  qui  marijuail 
la  lin  de  toute  la  terre,  devaient  de- 
meurer les  ••  nianvais  hommes  ».  Kl 
voilà  (pie  la  grande  demoiselle  du  major 
.\llanl\ ce.  la  |Mnpriélé  de  Copjiy.  allait 
s'a\  (ntniir  Mil'  leurs  frontii'io  I  (Jiie 
(lirait  C(i|ip\  si  i]iiel(pie  chose  lui  arri- 
vait ?  Si  Us  nicchants  es|)rils  s'enfuyaient 
en  reiile\aiil.  comme  ils  avaient  enlexé 
la  i)rincesse  de  Curdie?  .\  tout  prix,  il 
l'allail  lui  l'aire  rebrousser  chemin. 

I.,i  Miiiison  élail  silencieuse;  Wee 
W  illic  W  ndvie  rélléeliit  un  instant  à  la 
colcre  leirible  de  son  père  et  enfin... 
rompit  SCS  arrêts!  C'était  un  cniiic  s.ins 
nom  ! 

I.e  soleil,  à  son  lever,  jelail  smi  ombre 
très  grande  et  très  noire  sur  les  allées 
soignées    du     jardin,    pendant     ipi'il    se 


\\K1-:    W  II.  1,11-:     WINKIK 


(lirii;(.Mil  \ers  lc>  fcurlo  |iiiui-  rcun- 
niiuulor  !S<iii  poiu'V.  Il  lui  sciliblail,  ilans 
If  silence  île  l'aurore,  que  toul  le  vasle 
inniule  avail  reçu  lordre  de  s'arrêter  et 
(le  contemplei'  Wee  Willic  \\'inkie  cou- 
pable de  rébellion.  Le  fjroom,  encore 
assoupi,  lui  remit  sa  monture  et,  comme 
la  f;rande  faute  rendait  toutes  les  autres 
insii;niliaiilcs,   ^^'eo    Willic    NN'iukie    dit 


nienl  cl  1  Inde  lirilaiiiii((iii-  ilrrrii'i'c  lui. 
Penché  sur  le  cou  de  son  poney  tpi  il 
cravachait  d'importance ,  Wee  \\'illie 
^^'iukie  pénétra  sur  le  territoire  al'^diau 
cl  ])ut  apercevoir  ,iu  loin  un  point  noir 
qui  voltigeail  sur  la  plaine  |)ierreuse. 
l..a  cause  de  celte  course  errante  était 
l'orl  simple.  Coppy,  d'un  Ion  prématu- 
rément autoi'ilairc,  avail  dil  la  \-eille  aLi 


!#.. 


i|u'il  allait  chez  tlupjjy  Sahib,  et  sortit 
au  pas,  en  |)iétinant  le  terreau  des  pla- 
ies-bandes lleurics. 

I>es  Iraces  dévastatrices  du  poney  met- 
taient le  comble  aux  iniquités  qui  le 
rendaient  indigne  de  la  sympathie  de 
l'humanité.  Il  prit  la  grande  roule  et 
courut,  aussi  vite  que  son  poney  pouvait 
le  porter,  dans  la  direction  de  la  rivière. 
Mais  le  plus  vite  des  poneys  ne  peut 
lutter  avec  le  galop  allongé  d'un  grand 
cheval.  Miss  AUardyce  avait  une  longue 
avance,  avait  dépassé  le  poste  de  police 
où  tous  les  gardes  dormaient,  et  les 
sabols  de  son  coursier  faisait  voler  les 
cailloux  du  lit  de  la  rivière,  lorsque 
W  ee  ^^'illie  Winkie   laissa   le  cantonne- 


soir  à  sa  llancée  quelle  ne  dexail  pas 
aller  du  coté  de  la  rivière,  et  elle  y  était 
allée  pour  prouver  sa  force  de  caractère 
et  donner  une  leçon  à  Coppy  1 

Tout  à  coup,  presqu'au  pied  des 
montagnes  inhospitalières,  Wee  Willie 
\\'inkie  vil  le  grand  cheval  buter  et 
tomber  lourdement.  Miss  AUardyce  par- 
vint à  se  dégager,  mais  elle  s'était  donné 
une  forte  entorse  et  ne  pouvait  plus 
rester  debout.  Ayant  ainsi  prouvé  sa 
force  de  caractère,  elle  se  mil  à  pleurer 
abondamment  et  fut  toute  surprise  de 
voir  apparaître  un  enfant  pâle,  aux 
yeux  efTarés,  monté  sur  un  ponev  essouf- 
flé. 

—  .\vez-vous  beaucoup,  beaucoup  de 


\vi:i:  wii.i.ii;   winkii: 


iii;ir.'  cria  WCc  Willu'  Wiiikic.  aussilol 
(|u'il  lui  ;issc/.  pii's  |)iiur  ^c■  l'aire  eii- 
Iciulre.  X'ous  ne  devriez  pas  cire  ici. 

—  Je  ne  sais  pas,  répondil  trislemenl 
miss  Allardyce,  sans  parailre  entendre 
le  repi-ochc.  Bonté  du  eiel  1  Enfanl,  que 
l'ailes-vous  ici,  rous? 

—  \'ons  avez  dil  que  vi>ii>  alliez  à  la 
i-ivière,  i-épliqiia  \\'ee  \\  iliie  W  inkie 
hors  d'haleine,  en  se  jelanl  à  has  de  son 
|ioney.  l'^l  ijei'sonne,  pas  même  (^oppy, 
ne  doil  traverser  la  rivière;  alors  z'ai 
couru  après  vous,  aussi  vite  que  /.'ai  pu, 
mais  vous  n'avez  pas  voulu  vous  arrêter 
cl  maintenant  vous  vous  êtes  fait  mal, 
et  '-"l'py  sera  fâché  contre  moi  cl...  z'ai 
roni|)u  mes  arrêts!  Z'ai  niMipii  mes 
arrêts  1 

l.e  futur  colonel  du  193"  s'assit  et  san- 
f;l(ila.  .Malfjré  la  douleur  de  son  |)ied,  la 
jeune  lille  fut  émue. 

—  l'>tes-vous  venu  à  cheval  (le|)uis  le 
cantonnement,  petit  homme'.'  Pourquoi? 

-  \'ous  apparteniez  à  Coppy  1  Coppy 
me  l'a  dil,  f,'cmit  \N'ee  W'illie  VN'inkie, 
inconsolahle.  Ze  l'ai  vu  \ous  endjrasser 
et  il  m'a  dil  qu'il  vous  aimait  plus  que 
liell  et  le  Hutcha  et  moi.  .Mors  ze  suis 
venu.  Il  faut  vous  lever  el  revenir  avec 
moi.  \'ous  ne  devriez  pas  être  ici  ;  c'est 
un  mauvais  endroit.  El  z'ai  rompu  mes 
arrêts. 

—  .le  ne  pi-ii\  pa.-  remuer,  \\  nilvie. 
dit  miss  .Mlardyce  avec  un  {^êmissemenl. 
.le  suis  hlessêe  au  |)ied.  Que  faire? 

l'allé  se  montrait  prêle  à  |)leurer  de 
nouveau  ;  ceci  ralfermit  le  ciniraj^e  de 
\\\'C  \N  illie  Winkie  à  rpii  Ton  avait 
enseif,'nê  que  les  laiMiio  élaiciil  le  cniiililr 
lie  1  indij,''nilê  pour  un  liiiniMif.  I'ipmi- 
lanl.  c|ii,iiirl  on  f-l  iiii  aus>i  ur.iiicl  j»'- 
<h.'in-  ,|ur  \\(v  Willie  Wmkie,  il  c>l 
prrnn-  de  succomher,  même  à  un  hounne. 
W  inkie  ,  i'C|)ril  miss  .\llardycc, 
(|uaiiil  \ous  sei'ez  un  ])eu  reposé,  re- 
tournez là-hiis  à  cheval  el  dites  c[u'r)n 
envoie  (pielipie  chose  pour  nu-  porter 
chez  moi;  je  soull're  horrihlement. 

I.'enfant  resta  immobile  pendant  (piel- 
tiues  instants  el  miss  .Mlardyce  ferma 
les  veux;  la   douleur  la    faisait   défaillir. 


lui  i-e\eiianl  un  peu  à  elle,  elle  vit 
W'ee  \N'illie  Wiidiie  c|ui  attachait  les 
rênes  sur  le  cou  de  sou  poney,  après 
quoi  il  lui  administra  un  violent  coup 
de  cravache  qui  le  lit  hondir. 

Le  petit  animal  se  prê(i|iila  d.ins  la 
direction  du  cantoiMiemenl. 

—  Olil  ^\  inkie  1  Que  faites-\nus? 

—  Chui:  lil  \\'ee  ^\'il!ie  Winkie. 
Ndih'i  un  liommc  (|in  \  iciil  ,  un  de- 
..  mauvais  hummes  >.  ;  ||  l'juil  (pie  je 
reste  avec  \iiu.v.  .Mdh  père  dil  (|U  un 
h(unme  dnil  lonjours  prolê^'er  une 
femme. 

.lack  n'a  ilinil  clie/  [inus.  el  alors  il.- 
vieudnml  nous  l'hercher  ;  c  est  poiu' ça 
(|ue  je  l'ai  reuxoyé. 

Non  seulement  un  homme,  mais  deux 
et  trois  avaient  paru,  sortant  de  derrière 
les  rochers  des  montagnes,  el  le  cœur 
de  W'ee  AX'illie  Winkie  défaillait,  car 
c'était  précisément  de  cette  manière  que 
les  méchanis  esprits  paraissaient  autre- 
fois pour  torturer  l'âme  de  Curdic.  (^esl 
ainsi  qu'ils  a\aicnl  jiiis  leurs  éhals  dans 
le  jaidin  ilr  (airdir  i-l  cH'rayé  la  nour- 
rite  de  la  piinces.-e  ;  il  eu  a\ail  vu 
rimaf;e  1  II  les  euleLulil  se  parler  cuire 
eux  el  recomnil  avec  joie  le  patois 
pushto  qu'il  avait  appris  d'ini  jjroouj  de 
son  père,  renvoyi-  réi'emment.  I>es  jrens 
(pii  parlaient  celle  lani;n('  ni'  ponvaieni 
pas  èli-e  "  le~  mauvais  lioninies  ■..  ("e 
n'elaieiil  ipie  de>  indij,'ènes,  a|)rès   tout. 

Ils  s  approchèrent  des  hhics  de  pierre 
(pii  avaient  lail  loinher  le  cheval  de 
miss  .Mlanhce. 

.Mors  se  'leva  .lu  inclier  We,'  Willie 
Wiiikie.  enCinl  de  la  raee  df uniiianli', 
ii'^r  de  si\  an-  el  hni?.  cpiarU.  ipii  dil 
linév  eiiieiil  el  iiiipcTieli>eiuelil  :  ./.'l'/ .' 
l.e  ponev   ,1V  ail   lravci-M-  la  rivière. 

1,1'-  li(iiiiines  se  mireiil  à  rire  :  cu'  le 
l'ire  de-  iiidi^'èncs  était  la  cho>e  du 
monde  (pie  Wce  Willie  NN'inkie  lolérail 
le  moins.  Il  leur  demanda  ce  cpi'ils  vou- 
laieul  el  pounpioi  ils  ne  s'en  allaient  pas. 
D'autres  honnnes,  aux  très  méchanis 
visages  el  armés  de  fusils  charj^és, 
émerf;eaienl  de  l'ondire  des  nionla;;nes, 
el  l.ieutol  WeeWillieWiiikie.se  vil  face 


\\\:\:   wii.i.ii:   winkii; 


;i  l'iici'  :i\  ec  un  auditoirL'  d  ciiviniii  vin^l 
individus.  Miss  Alhirdycc  cria. 

—  Qui  ôlcs-vous? 
dcMiiaiida  l'un  des 
lionimes. 

—  Je  suis  le  (ils 
du  eoldiiel  Sahil)  el 
/e  \iius  donne  l'm-- 
dre  de  vous  en  aller 
loul  de  suite.  \"ous 
autres  hommes 
noirs,  vous  eirrave/. 
lauiissSahih.  11  l'aut 
que 
aille 


outre,    lui.   \v    lulur    colonel    du     195'', 
avait  ce   terrible  réiriment  derrière  lui. 


ui     canloniK 


nient  el  fasse  sax'oir 
(|ne  la  miss  Sahili  est 
blessée  au  pied  et 
(|ue  le  lils  du  colo- 
nel Saliib  est  ici 
avec  elle. 

—  .\ller  mellrr 
nos  pieds  dans  \r 
pièf;e?  fut-il  ré- 
])ondu  eu  riant.  Kn- 
tendez-vous  cet  en- 
fant? 

—  Dites  que  ze 
vous  ai  envoyés, 
moi,  le  fils  du  colo- 
nel. On  vous  don- 
nera de  Tarifent. 

—  .V  quoi  bon 
lont  ce  bavardage? 
Kmmenons  renfani 
et  la  jeune  tille  et 
nous  pourrons  de- 
mander une  rançon. 
Nos  villa};es  soni 
là-bas,  sur  les  hau- 
teurs, dit  une   \oix. 

C'étaient  bien  les 
"  mauvais  hommes  ", 
pires  que  les  «  mé- 
chants esprits  »,  et  il  f; 
seignements  reçus  p 
Winkie  pour  l'empêcher  de  fondre  en 
larmes.  Mais  il  sentit  que  pleurer  devant 
un  indigène  i\\iy;ih  de  sa  mère  toujours 
exceptée)  serait  une  indignité  plus  grande 
que  toutes  les  rébellions  du  monde.  En 


lut  tous  les  en- 
■    Wee     ^^■illie 


—  Allez-\ous  nous  enlever?  dit  Wee 
Willie  \\'inkie,  très  pâle  el  fort  mal  à 
l'aise. 

—  Oui,  mon  petit  Sahib  Bahadur. 
répondit  le  plus  grand  des  hommes,  et 
nous  vous  mangerons  après. 

—  Ça,  c'est    des  contes  pour  les  en- 


\\  \:v.  \\  1 1.1. Il-:   wiMv  1 1: 


liilits,  iv|)luiu;i  Wi-o  W'illie  W  liikic.  I.r> 
liomincs  lie  miiMf,'enl  jkis  lus  1iiiiiiiir'.>. 

l'ii  formiilable  écl.it  de  rire  l'iiiler- 
rompit  ;  mais  il  reprit  avec  l'ermeté  :  — 
VA  si  vous  nous  enlevez,  ze  vous  tlis  que 
tout  mon  rézinieut  viendra  demain  el 
vous  luera  tous  sans  qu'il  en  reste  un 
seul.  Oui  veut  porter  mon  messaffe  au 
colonel  Saliil)? 

r)iscourir  en  une  lanfjue  quelconque, 
et  Wcc  \\  illie  \N'iidiie  en  possédait  trois, 
était  facile  à  cet  eid'anl  qui  ne  prononçait 
pas  encore  bien  ses  j.  ses  (j  et   ses   ch. 

Un  autre  homme  prit  pari  à  la  confé- 
rence en  s'écrianl  : 

—  O  hommes  stupidcs!  Ce  que  dit 
cet  enfant  est  la  \  érité.  11  est  le  cœur  et 
l'âme  de  ces  trou|)es  blanches.  Pour 
l'amour  de  la  paix,  laissons-les  partir 
tous  deux,  car  s'il  est  ])ris.  le  ré};inient 
inondera  la  vallée.  Nos  villaj;es  à  nous 
sont  dans  la  vallée  et  nous  n'échappe- 
rons pas.  Ce  régiment  est  composé  de 
démons.  Ils  ont  défoncé  la  poitrine  de 
Khoda  Yar  à  coups  de  talon,  quand  il 
a  essayé  de  voler  des  fusils.  Si  nous 
touchons  à  cet  enfant,  ils  brûleront,  pil- 
leront, violenteront  nos  femmes  pen- 
dant un  mois,  jusqu'à  ce  qu'il  ne  reste 
plus  rien.  Mieux  vaut  envoyer  un  homme 
porter  le  message  et  recevoir  une  ré- 
compense. Je  vous  dis  que  cet  enfant 
est  leur  dieu  et  qu'ils  n'épargneront  ni 
nous,  ni  nos  femmes,  si  nous  le  tou- 
chons. 

C'était  Din  Mohannned.  1  ex-groom 
du  colonel,  qui  faisait  cette  diversion; 
une  discussion  violente  s'ensuivit,  ^^'ee 
AN'illie  W  iidvic,  vcilhnil  >iir  miss  ,\llar- 
(lyce,  en  allendail  le  riMiilal.  lîien  sûr, 
son  régWiienl,  son  cher  régiment  ne 
l'abandornierait  ]>as  s'il  apprenait  sa 
détres.se. 

Le  jioney,  sans  ca\alier.  apporta  la 
nouvelle  au  105''.  Déjà,  il  est  vrai,  de- 
puis une  heure,  la  consteiiialion  régnait 
dans  la  maison  du  ciilnnil.  I.c  pclil 
animal  arriva  jiai-  li'  champ  <!('  ma- 
nieuvrcs,  devant  la  |>rincipale  caserne 
où   les   hommes   se   préparaient  à  jouei- 


à  lin  ilr  leurs  jeux,  jusqu'à  l'après-midi. 
Devlin,  le  sei-gent  porte-enseigne  de 
la  compagnie  E,  vit  la  selle  vide  et  se 
précipita  à  travei-s  les  salles  de  la  ca- 
serne, faisant  lever,  d'un  coup  de  pied, 
chaque  caporal  de  chambrée  en  passant. 
«  Debout  I  fainéants!  Il  est  arrivé 
quelque  chose  au  lilsdu  colonel,  criait-il. 

—  Il  ne  .serait  pas  tombé.  Non  !  sur 
ma  parole,  il  n'aiintil  p;i.t  pu  tomber, 
dit  eu  sanglotant  un  ]ielit  tambour. 
Allez  chercher  de  l'autre  côté  de  la 
rivière.  C'est  là  (pi  il  est,  s'il  est  quelque 
part,  et  peut-éire  ces /'<i//iau.ï  l'ont  pris. 
Four  l'amour  de  Dieu'  ne  le  cherchez 
pas  ailleurs.  .Allons  à  la  rivière. 

—  Il  a  ^du  sens,  ce  petit  Motl,  dit 
Devlin.  Compagnie  E,  au  pas  de  course 
à  la  rivière I  Et  ])liis  \ite  (|ue  ça  1 

Donc  la  compagnie  V..  presqjie  entière 
en  manches  de  chemise,  prit  sa  course 
avec  rage.  A  l'arrière  se  hâtait  le  ser- 
gent en  nage,  adjin-ant  ses  hommes  de 
courir  encore  plus  vite.  Le  cantonne- 
ment était  rempli  de  soldats  qui  cher- 
chaient W'ee  W'illie  AX'inkie,  el,  enfin, 
le  colonel  rejoignit  la  compagnie  E  qui 
se  démenait  dans  les  pierres  de  la 
rivière,  lui-même  trop  épuisé  pour 
penser  à  jurer. 

l'n  édaireur  tira  deux  coups  \  ers  les 
hauteurs  de  la  colline  an  ])ied  de  laquelle 
les  «  mauvais  hoiumes  »  de  W'ee  X\  illie 
Winliie  di.scutaient  la  nécessité  d'en- 
lever l'enfant  et  la  jeune  lille. 

—  (Ju'cst-ce  que  je  vous  disais?  s'écria 
Din  Mohammed.  \ Dilà  le  jireiuier  aver- 
tissenicul.  Les  l'ullnns  sont  déjà  sortis 
cl  lra\ crsciil  la  plaine,  .\llons-nnns-eii. 
(Jii'oii  ne  iKUis  \  oie  |)as  avec  renlaiil. 

Les  hommes  attendirent  un  instant  el, 
un  nouveau  cou|)  ayant  été  tiré,  dispa- 
parnrent  dans  les  montagnes  aussi  silen- 
cieusement (pi'ils  en  étaient  venus. 

—  Le  rvzimcnl  arrive,  dit  W'ee  W'illie 
W'inkie,  plein  de  (■ouliauce,à  miss  .\llar- 
dvce.  'l'oul  \a  bien,  ne  pleurez  pas  1 

Lui  aiis>l  ■A\:\\\  be^iiiii  ilr  ce  conseil, 
car  di\  iiiiiiiilc's  plii>  Iji'cI.  ipiaïul  son 
père  arriva,  il  sangli>lail  dans  le  giron 
de  miss  .Mlardvce. 


\\  i:k  wu.i.ii-:  wi.nkii-: 


Les  hommes  du  lit.")'  1  oinijorlèi-ciil  on 
poussant  des  cris  de  joie,  el  (>oppv.  qui 
;ivail  fourbu  un  cheval,  le  rcjoifjiiil  et, 
à  son  extrême  indi^rnalioii.  I  embrassa 
devant  la  troupe. 

Mais  il  V  eut  nu  bannie  pour  sa 
dijjfnité  blessée.  Son  père  lui  aflirma  que 
non  seulement  il  lui  pardonnait  davoir 
rompu  ses  arrêts,  mais  que  le  ijalon  de 
bonne  conduite  lui  serait  rendu,  aussi 
\ite  que  sa  mère  pourrait  le  recoudre 
sur  la  manche  de  sa  jalouse.  Miss  .AUar- 
dvce  venait  de  raconter  une  histoire  qui 
rendait  le  colonel  fier  de  son  fils. 

—  Elle  vous  appartenait  ,  Coppy, 
<li-ail  A\  ee  A\  illie  \\inkie,  en  montrant 


miss  .\llardycc  d'un  doigt  assez  pou- 
dreux ;  ze  savais  quelle  n'aurait  pas  dû 
traverser  la  rivière,  et  ze  savais  aussi 
(pic  le  réziment  viendrait  à  mon  secours, 
si  ze  renvoyais  Jack. 

—  A"ous  êtes  un  héros,  \\inkie.  ré- 
pondit Coppy,  un pukka  héros  1 1 

—  Ze  ne  sais  pas  ce  que  ^'a  veut  dire, 
répliqua  Wee  ^^  illie  NNinkie,  mais  il 
ne  faut  i)lus  mappeler  ^\'illkie,  zamais  ! 
ze  suis  Percival  AN'illiam  ^\'illiams  1 

El  ce  fut  ainsi  que  Wee  W'iilie  W'inkie 
entra  dans  sa  virilité. 

R  r  D  V  .\  li  i>    Kipling. 
Traduit  par  M""  MiniE  Diio\s.\nT.) 


L'auteur  de  W-'f  WîUii'  Winkie  est  un 
des  lieureux  de  la  littérature  anglaise  ac- 
tuelle; très  jeune  encore,  il  y  a  quelques 
années,  il  passa  tout  à  coup  de  l'obscurité 
à  une  éclatante  renommée.  Il  en  était 
digne,  ayant  eu  la  bonne  et  rare  chance 
de  trouver  un  filon  nouveau  dans  la  mine 
littéraire  où  ils  deviennent  si  peu  nom- 
breux. Sa  découverte  était  une  de  ces 
idées  géniales  dont  la  simplicité,  la  facilité 
apparente  font  dire  à  mille  geng,  furieux 
contre  eux-mêmes  :  comment  n'ai-je  pas 
pensé  à  cela"? 

Il  avait  découvert  les  Indes!  Si  étrange 
que  cela  paraisse,  aucun  Anglais,  depuis 
que  l'empire  britannique  s'est  annexé 
l'Hindoustan,  n'avait  songé  à  l'esploiter 
au  point  de  vue  littéraire. 

Le  champ  était  vaste  et  riche;  dès  son 
premier  coup  de  pioche,  M.  Rudyard 
Kipling  frappa  sur  une  pépite  d'or;  le  len- 
demain, il  était  célèbre. 

Les  Simples  contes  île  la  montagne  révé- 
lèrent un  talent  éminemment  original,  une 
rare  puissance  d'imagination  et  d'obser- 
vation, un  talent  exceptionnel  de  conteur 
unissant  l'humour  au  pathétique,  un  écri- 
vain vigoureux,  ennemi  delà  phrase  et  du 
délayage,  un  créateur  de  types  sortis  tout 
d'une  pièce  de  sa  fantaisie  ou  de  son  ob- 
servation pénétrante,  un  attachant  peintre 
de  genre  dont  la  manière  rappelle  celle  de 
l'Américain  Bret  Harte,  sans  rien  sacrifier 
de  sa  propre  individualité;  il  y  a  ressem- 
blance de  nature  et  non  imitation  de  pro- 
cédé. 

Toutefois,  M.  Rudyard  Kipling  est  encore 
loin  d'avoir  exploité  tout  son  domaine  ;  il 
n'a  jusqu'ici  montré  l'Inde  que  très  incom- 
plètement et  superficiellement,  se  bornant 
presque  toujours  aux  scènes  de  garnison 


ou  de  la  vie  mondaine  à  Simla  et  autres 
lieux  où  les  Européens  vont  retremper 
leur   santé    débilitée    par    le    climat    des 


RUDYARD      KIPLIXG 

(ilaines.  C'est  à  peine  s'il  a  touché  à  la  vie 
indigène,  excepté  dans  son  roman  le  \au- 
lakha  qui  n'est  pas  la  meilleure  de  ses 
œuvres.  Au  reste,  il  n'a  pas,  jusqu'à  pré- 
sent, aussi  bien  réussi  les  ouvrages  de 
longue  haleine  que  ceux  dans  lesquels  il 
a  pu  condenser  sa  pensée  et  son  style;  il 
semble  avoir  besoin,  pour  donner  toute  sa 
mesure,  de  réunir  ses  forces  dans  un  etîort 


WKK    Wll.l.li;    UINMK 


rapide  et  manquer  de  souffle  pour  fournir 
une  trop  longue  course;  même  son  beau 
roman,  Liiini/re  (-leinlp,  n'a  pas  la  perfection 
de  forme  et  de  proportions  qui  distingue 
un  grand  nombre  de  ses  nouvelles. 

C'est  plutôt  une  collection  de  scènes  et 
de  dialogues,  ou  de  conversations  entre 
journalistes  qui  s'expriment  en  une  langue 
ressemblant  fort  à  celle  que  nous  avons 
vouée  au  vert  en  France,  et  dont  l'auteui' 
se  sert  pour  faire  connaître  ses  propres 
idées  sur  l'art  et  le  monde  en  général. 
Certains  chapitres  néanmoins,  comme  celui 
où  les  doux  iiéros  encore  presque  enfants 
ont  l'inluilion  de  leur  amour  latent,  et  celui 
où  [)Uis  tard,  parvenus  à  l'âge  où  ils  ont 
pleinement  conscience  d'eux-mêmes,  et 
ramenés  par  la  volonté  du  jeune  homme  à 
la  môme  plage  aride  et  froide  où  ils  ont 
entrevu  l'état  de  leurs  cœurs,  ils  voient 
ces  eœurs  cruellement  séparés  par  les  pré- 
tentions artistiques  aveugles  et  jalouses 
de  la  jeune  fille,  ces  chapitres,  disons- 
nous,  et  quelques  autres,  prouvent  que 
M.  Kipling  pourrait,  s'il  s'y  appliquait, 
écrire  un  admirable  roman. 

Son  dernier  ouvrage,  Caplain  (^ourarjeoii):, 
se  distingue  en  effet  par  des  qualités  très 
supérieures  de  composition  ;  il  y  a  là  un 
plan  bien  conçu  et  fidèlement  suivi  avec 
un  but  qui,  sans  en  faire  un  livre  à  thèse, 
se  laisse  clairement  apercevoir  ;  c'est  l'apo- 
théose du  travail  opposé  à  l'inanité  de 
l'oisiveté  égo'iste  et  inintelligente.  L'auteur 
a  dû  voir  de  près  la  rude  vie  des  pêcheurs 
de  Terre-Neuve,  comme  il  a  connu  celle 
du  troupier  à  la  caserne  et  du  matelot 
dans  l'entrepont  ;  et  avec  l'extraordinaire 
acuité  d'ol)servation  qu'il  possède,  il  a 
donné  l'illusion  complète  de  la  réalité 
dans  le  tableau  de  la  vie  du  marin  pêcheur 
comme  dans  les  aspects  si  puissamment 
décrits  de  la  mer  et  de  ses  effrayants 
caprices. 

Mais  de  toutes  les  iruvres  de  M.  Rudyard 
Kipling,  la  plus  originale  et  la  plus  pro- 
fonde est  /t>  Litre  clf  la  Juiu/lc.  en  deux 
parties,  dont  la  seconde  est,  contrairement 
à  ce  qui  arrive  le  plus  souvent,  plus  belle 
encore  que  la  première.  Depuis  Esope  et 
avant  lui  peut-être,  bien  des  auteurs  ont 
fait  |)arler  les  animaux,  mais  en  leur  prê- 
tant simplement  les  sentiments  de  l'iiomme. 
M.  Kipling  a  tenté  de  faire  plus  et  il  y  a 
prcscpie  (■()nq>lètement  réussi  ;  il  a  voulu  se 
niélainorphoser,  pénétrer  dans  l'esprit  des 
animaux,  voir,  comprendre  et  exprimer  les 
choses  comme  ils  les  exprimeraient  s'ils 
possédaient  la  faculté  nécessaire.  Il  fallait 
pour  cela  une  puissance  d'imagination 
extraordinaire  ;  il  a  soutenu  la  gageure  de 
fa(,()ii   slupéfianle   et  donné  îi  ses  person- 


nages, si  l'on  peut  employer  celle  expres- 
sion, une  individualité  telle,  qu'en  revenant 
b  l'humanité,  on  s'aperçoit  tout  à  coup  que 
l'un  sort  d'un  monde  nouveau  et  inconnu 
jus(|ue-là. 

L'homme  qui  a  pu  concevoir  et  réaliser 
une  telle  ouvre  devrait,  s'il  le  voulait, 
|)Ouvoir  en  créer  d'autres  (|ui  prendraient 
une  place  permanente  dans  la  littérature 
de  son  pays,  sans  avoir  recours  à  des 
moyens  inférieurs  qui  peuvent  amuser  le 
public,  mais  n'assurent  pas  la  durée.  L'abus 
des  patois,  de  la  langue  verte  et  de  l'argot 
rend  la  lecture  de  -NI.  Kipling  laborieuse, 
même  pour  ses  compatriotes  ;  <|ue  dire  des 
étrangers  !  Et  si  c'est  l;i  un  obstacle  au 
succès  durable  des  (cuvres  en  prose,  c'en 
est  un  plus  insurmontable  encore  lorsqu'il 
s'agit  de  poésie.  Or  M.  Kipling  ne  s'est  pas 
borné  à  écrire  en  prose.  Ses  vers,  très 
critiqués  par  les  uns,  très  admirés  par  les 
autres,  se  rapprochent  trop  souvent  du 
burlesque  et  du  grotesque  ,  dépassent  trop 
la  limite  qui  sépare  le  sublime  du  ridicule", 
il  y  a  de  belles  pensées  et  de  beaux  vers 
dans  son  œuvre  poétique,  mais  trop  fré- 
quemment la  forme  les  dépare,  ou  quelque 
voisinage  compromettant  les  couvre  d'une 
ombre  néfaste.  11  est  vrai  que  M.  Rudyard 
Kipling  choisit  d'ordinaire  son  milieu  dans 
un  monde  qui  n'est  pas  toujours  beau, 
comme  la  chambre  des  soldats  dans  /(■,•>■ 
liaUndi'f.  lie  l;i  cagrriif  ou  le  quartier  des 
matelots  dans  1rs  SrpI  iiiits  et  qu'il  n'essaye 
pas  d'eniLellir  son  cadre;  il  met  au  défi 
les  convenances,  voire  même  le  sens  com- 
mun et  le  goût  le  plus  élémentaire  comme 
à  plaisir  ou  comme  s'il  n'en  avait  pas  le 
sentiment. 

Mais  s'il  ignore,  volontairement  oirnon, 
l'art  de  faire  des  vers  pour  le  monde  poli 
et  raffiné,  il  a  en  lui  une  vitalité  puissante, 
un  feu  intérieur,  une  force  de  rythme  et 
d'expression  (jui  saisissent  l'attention  du 
lecteur  et  riniposent  i\  son  souvenir.  Par- 
fois aussi,  i)lus  rarement,  mais  avec  une 
grâce  qui  ferait  soupçonner  du  ])arti  pris 
dans  sa  violence,  il  sait  être  tondre  et  idyl- 
liijue  et  doucement  triste.  Avant  tout,  il 
est  fort  et  vrai  (piand  il  fait  chanter  ses 
troupiers,  ses  matelots,  les  lils  du  peuple 
et  il  a  deux  grandes  passions  cpii  doivent 
faire  vibrer  h  l'unisson  do  son  âme  collo 
de  ses  compatriotes;  la  passion  de  son 
siècle  qui  le  fait  s'écrier  :  <■  Seigneur,  en- 
voyez un  homme  comme  Hobbie  Burus 
pour  chanter  le  chant  de  la  vapeur  ■>;  la 
passion  de  "  la  plus  grande  Hretagne  ■>  (jui 
lui  inspire  l'àprc  dédain  de  l'esprit  insu- 
laire en  face  de  la  grandeur  impériale.  Il 
pourrait  bien  être  le  nouveau  <<  Robbie 
lîurns  I)  désiré. 


COMMENT      ON     SE      FAIT     .1 1 1  T  E  H 

Ou  VOUS  connaissez  le  directeur  du 
théâtre,   ou   vous  ne  le  connaissez  pas. 

Si  vous  ne  le  connaissez  ni  d'Eve,  ni 
d'Adam,  vous  avez  des  chances  d  être 
représenté. 

Si  vous  le  connaissez,  si  vous  avez  eu 
loccasion  de  lui  rendre  des  services,  si 
vous  êtes  enfin  son  ami  des  bons  et  des 
mauvais  jours,  portez  votre  manuscrit 
ailleurs,  vous  ne  serez  jamais  joué. 

Est-il  nécessaire  d'être  un  grand  pro- 
phète ou  même  un  petit  psychologue 
pour  avancer  cela? 

Non,  que  non. 

Si  vous  ne  connaissez  pas  le  direc- 
teur, ne  vous  faites  pas  recommander  par 
un  ami  qui  soit  de  ses  intimes  ;  vous 
risqueriez  qu'il  fît  une  crasse  à  son  ca- 
marade, parce  qu'il  est  justement  son 
camarade,  et  vous  seriez  le  premier  à  en 
pâtir. 


mmander 


Alors,  me  dites-vous,  on  est  reçu  par 
directeur,  sans  avoir  l'ombre  d'une 
carte  d'introduction  à  lui  faire  passer? 
Sans  s'autoriser  d  un  nom  quelconque 
pour  arriver  à  fléchir  le  garçon  de  ser- 
vice et  la  porte  souvent  verrouillée  ? 

Non,  vous  ne  serez  pas  reçu. 

Que  faire  alors  ? 

-Attendre  une  occasion,  se  trouver  là 
par  hasard,  au  moment  critique,  à  l'heure 
grave  où  le  directeur  est  affolé,  inquiet, 
ruiné,  ou  qu'il  va  l'être.  .Assister  à  ses 
doléances,  être  du  nombre  des  gens  qui 
s'assoient  à  sa  table,  au  café  ou  au  res- 
taurant; le  regarder  dans  le  blanc  des 
yeux  et  lui  dire  carrément  : 

—  J'ai  votre  affaire;  une  pièce  exquise, 
pas  de  frais,  je  vous  la  donne,  mais  à 
une  condition  :  on  répète  demain. 

Quelqu'un  de  vos  amis  qui  se  trouve 
là,  par  hasard,  et  qui  connaît  beaucoup 
le  directeur,  mais  ne  lui  a.  jamais  parlé 
de  vous,  fait  une  courte  présentation  el 
n'insiste  pas  davantage. 

Que  fait  le  directeur? 

Il  vous  examine  avec  déférence;  il 
vous  demande  poliment  si  vous  avez  le 
manuscrit  en  poche. 

—  Je  vous  l'apporterai  dans  une  heure. 


liï^lO!! 


lis        I.KS    COULISSES 

rL'poiule/.-vous,  !i;ms  eii- 
lliousiasme  ;  et  l;i-cles-  ' 
sus,  vous  pnriez  d  autre 
chose,  vous  allume/ 
une  cigarette,  vous  ra- 
coulez  une  ou  deux  1 
courtes,  mais  drôles. 

Que  pense  le  directeur? 

11    pense    :    il      est     rigolo,     ce 
type-là.   Pourquoi    pas    plutôt    sa 
pièce  qu'une  autre?  Est-ce  que  le 
théâtre  n'est  pas  un  jeu  de  cartes? 
On  abat  huit  ou  neuf  comme  au  bac 
sans   raison,   sans   savoir   pourquoi.    Sa 
comédie    est    peut-être   idiote,    elle    est 
peut-être  très   bien.  Si   c'était    un  ami, 
je   me   reiirocherais   jibis    tard,    au    cas 
d'un   four,  de  ne  pas  avoir  poussé   plus 
loin  mes   investigations.   Mais  je   ne   le 
connais    pas,  je    ne   lai  jamais    \u. 
C'est    pile   ou   face.   .Avec  lui  j'ai  au 
moins  l'ivresse  de  tenter  un  coup. 

Comme  vous  n'ignorez  rien  de  ce 
(pii  se  f)asse  dans  le  crâne  directorial 
et  que  vous  ne  tenez  pas  à  gâcher 
votre  veine  probablement  éphémère, 
vous  vous  levez,  vous  prenez  congé 
de    tous    et    du    directeur    surtout,    en 


pniineltanl     tléln 
au      théâtre     dans 
une  heure  ou  deux, 
et  vous  partez  eu 
laissant    aux    voi- 
sins    le     soin     de 
régler  les  consom- 
mations. 
Hlen  entendu,  vous  vous  êtes  concerté 
avec  \olre  ami  qui  est    resté  à  la  table 
du  directeur.  \"ous  lui  avez  bien  prescrit 
(le  vous  débiner,  ni  trop  ni  trop  (jeu,  dès 
\<itre  départ. 

I.e  directeur  devient,  de  ce  l'ail,  \-otre 

plus  chaud  partisan;  il  lui  semble  qu'il  a 

charge    d'âme,  il    doit  vous   sauver  des 

endjûches  des  méchants,  il  vous  en  sau- 

\era,   d'ailleurs,   comme    M.    Perrichon 

protège  la  vie   d'un  brave  jeune  lionuiie 

cl    le   rend   à    la    lumière  du  jour  après 

icrlain  accident  <pie  vous  connaissez. 

Après  quoi  vous  êtes  joiu'-. 

Si    vous    avez   tlu    succès,     inutile   de 

recommencer    les    mêmes    mystérieuses 

ih-niarches.   On   viendra   vous  chercher. 

Si    vous    remportez   une   veste,    vous 

n  avez  qu'à    chanter    le   même    an',  mais 

chez  un  autre. 


LES    COri.ISSKS    DKS    l'.O  f  M  SSKS 


Il  y  ;i  une  quarantaine  de  Uiéâtres  à 
Paris,  il  vous  faut  vingt-cinq  ans  envi- 
ron pour  en  faire  le  tour,  à  la  condition 
que  vous  ayez  vingt-cinq  pièces  iné- 
dites dans  vos  tiroirs. 

En  route,  vous  rencontrez  bien  un 
ami  de  collège  à  qui  vous  contez  vos 
misères  et  qui  vous  donne  une  place  de 
comptable  ou  la  main  de  sa  sœur. 

Mais  vous  avez  été  représenté,  c'est 
l'essentiel  et,  plus  lard,  vous  racontez 
la  divine  aventure  à  vos  invités,  un  joui- 
que  vous  avez  du  monde  à  dîner  et.  il 
n'v  a  pas  à  dire,  vous  faites  1  admira- 
tion des  femmes, 
et  les  jeunes  gens 
ont  pour  vous  un 
respect  mêlé  de 
curiosité. 

Ah  I  le  théâtre... 

Si  on  ne  veut 
rien  solliciter,  si 
on  ne  peut  faire 
antichambre,  si  on 
trouve  les  comé- 
diens incapables 
de  comprendre  et 
de  traduire  un 
traître  mot  de  l'œu- 
vre, si  on  méprise 
les  droits  d'auteur 
et  l'opinion  du  gros 
public  : 

\'oir  le  chef- 
machiniste     d'une 

grande  scène,  lui  commander  un  théâtre 
d'un  mètre  de  haut  sur  quatre-vingts 
centimètres  de  large,  avec  trappes, 
portants,  plateau  tournant,  herses  élec- 
triques, coût  :  vingt-cinq  louis.  Acheter 
trois  douzaines  de  poupées,  une  troupe 
de  dix  hommes  et  de  dix  femmes  suffit, 
coût  :  vingt-cinq  francs.  Prier  un  peintre 
de  brosser  un  salon,  une  chambre,  une 
forêt  (pour  les  actes  en  vers)  :  et  dès 
lors,  on  sera  en  mesure  d'être  reçu,  mis 
en  répétition,  exécuté  solennellement 
autant  de  fois  qu'il  plaira. 

Les  camarades  aideront  à  la  ma- 
nœuvre; les  parents  et  les  invités  ap- 
plaudiront, diront  :  «  C'est  charmant  I  » 


"  Est-ce  assez  original?  >.  •>  Quelle 
idée  exquise  I  •> 

Et  on  passera  jiour  être  un  grand  dé- 
daigneux, un  vrai  i-afliné.  (^e  qui  fait 
bien. 

Ceci  s  adresse  aux  auleuis  et  aux  ac- 
teurs. Les  uns  joueront  leurs  [liècc^s,  les 
autres  diront  leurs  rôles. 

Peut-être  même  qu'ù  l'issue  de  la  re- 
présentation,  un  jeune   écrivain  timide 


et  une  délicate  ingénue  Irapperont  à  la 
petite  porte  du  théâtre  minuscule,  image 
diminuée  de  l'.Autre,  et  imploreront  une 
lecture  et  une  audition. 


II 


Ceux-là  ou  celles  qui  sortent  du  Con- 
servatoire étant  engagés  d'office  à  la 
Comédie-Française  ou  à  l'Odéon  s'ils 
sont  primés,  nous  ne  nous  occuperons 
pas  d'eux. 

Mais  nous  irons  chercher  ceux  ou 
celles  qui  n'ont  fait  aucune  espèce  d'élu- 


I,KS    C.OL'I.ISSKS    UKS    COl'LISSKS 


«les  cl  (iiii,  loiito  Ifur  nii>érable  vie, 
oneiil  (les  (;obeliii>  ;iux  Halifîuolles  el 
cnj,'iienl  en  vain  aux  théâtres  plus  relevés 
(les  {jfrands  boulevards. 

Le  rêve  de  certaines  est  de  doubler  la 
commère  en  matinée. 

Les    hommes,   eux.    n'hésitent    |ias   à 
jouer  n'importe    oii.    n'im- 
porte quoi,  et  ils  vont  rre\  cr 
la  misère  à  Tan 
I-'pinal  ;  la  caté- 
<,'orie  du  cabot 
est  trop  connue 
1"""'  '1 


Monsieur 


lii-ecleur. 


('  Un  désir  irrésistible  me  pousse  vers 
le  théâtre.  Si  vous  pensez  qu'une  élève 
de  M.  L***  de  la  Comédie-F'rançaise 
vaille  la  peine  d'être  entendue,  accordez- 
moi  la  faveur  de  vous  donner  une  audi- 


besoin  des'ap- 
pcsa  n ( ir  su i 
elle. 

Passons  à  une  autre. 

.V  celle  des  femmes  qui,  du 
monde  <iu  du  demi-monde, 
n'ont  fiiTuM  but  i<i-bas  :  .wiini  in  noi.i;. 

Les  piiilecliiiris  sei-\  enl-clies  a  quehpie 
chose  ? 

Oui  el  non. 

.Mais  procédons  par  oi-di-e. 

Avez-vous  lu  (les  lettres  de  candidates 
aux  emplois  (rinf;i'nMis  ou  de  jeunes 
premières  ? 

N'ous  plail-j|  (I  l'ii  |i,ircniiiii-  cpiclques- 
unes  ? 

V,\i-  cxemiili-,  celle-ci.  l^lle  émane 
d  une    pei'si e    sérieuse    coiixaincuc   : 


lion,   .le   sais   .\^'nès.    je  sais   aussi 

I  .M""'  Haymond   du   Monde   où   l'on 

s'ennuie.    Je    ne   serai    jamais    cxi- 

jfcanle    et    vous     ne    me    paverez 

même  pas,  si  votre  budget  s'y  oppose. 

.le   ne  demande,    moi,    qu'à     travailler. 

.le  suis  jolie,   éh-gante,   ce  qui   ne  gâte 

rien.  Hé|)ondez-moi,  car  je  ne  vivrai  plus 

jus(|u'à  ce  que  j'aie  une  réponse. 

M  .\gr(-ez... 

<■  Siijnce  :  .liviiANNi;    i>e  S  viM-.\v<;ri.r.  " 

Le   li'iulcniaiii,   le  diiecleui-  reçoit  un 
pi'IJI      mot     laconi(|ue     avec     ren-lèle 
I  !li;iinlirr  des  députés  ■>. 


I.ICS     COL'l.lriSKS     UE^     COULISSE^ 


■'  Monsieur  le  dirccleiir, 

"  Je   vous  reeomniaiule   toul  pai-licu- 
lièremenl  M"''  .lelianue  deSaint-AvffuH'. 

<'  Aj,M'ée/...  SigiU':  Le  comte  de  \...  •• 

Presque   le   même  jour,   un  banquier 
bien  connu   fait   demander  au  direeleui- 
si   ses    alTaires   vont    bien,    si   lnule>    ses 
actions    sont    soustriles.    Il 
prononce   aussi    le    nom    de 
.M""deSain(-Av>-uir. 


dire  à  lauleur  :  .■  Si  vous  ne  contiez  pas 
ce  joli  rôle  à  ma  petite  amie,  je  fais 
fermer  le  théâtre:  c'est  mon  droit,  le 
directeur  me  doit  trois  mois  de  lover.  •■ 
Mettez-vous  à  la  [)lace  de  l'auteur... 
Est-ce  que  vous  ne  lui  donneriez  pas  le 
rôle  demandé? 

A'ous   croyez    que   je   plaisante?    De- 
mandez à  Ciiose  et  à  Machin  si  le   fait 
ne  s'est  pas  présenté  der- 
nièrement. 


I..e  directeur,  qui  n'est  pas  un 
imbécile,  a  cru  comprendre.  Il  se 
dit  :  cette  créature  n'a  certainement 
aucun  talent,  mais  elle  s'habille  bien. 
Nous  lui  (loniienuis  cent  cinquante 
francs  ])ar  mois  et  elle  en  dépensera 
quinze  cents  en  toilettes  :  d  où  économie. 
Son  ami  le  banquier  prendra  les  pro- 
chains tlécors  à  sa  charrie  et  le  député 
choisira  le  mobilier. 

—  Hein!    c'est    enlendii.    ma   petite, 
nous  en  recauscrons  !... 


Celle  qui  veut  jouer  devrait  bien  con- 
naître le  propriétaire  d'un  théâtre  quel- 
conque. 

Le  jour  où  le  directeur  se  trouverait 
en  retard  pour  son  terme  et  qu'une 
pièce  sérail  en  répétition  dans  le  même 
temps,  le  propriétaire  ne  pourrait-il  pas 


Il  ne  faudrait  pas  pour  cela  décou- 
rajjer  les  jeunes  comédiennes  qui  ont 
de  bonnes  intentions  et  même  du  talent; 
car,  on  peut  le  dire  sans  être  démenti, 
celle  qui  a  des  qualités  finit  toujours  par 
arriver  à  ce  qu'elle  veut. 

N'en  douiez  pas.  Le  rôle  dont  per- 
sonne ne  voudra,  elle  en  fera  quelque 
chose  et  à  force  de  jouer  sur  les  scènes 
les  plus  modestes,  peu  à  peu  son  nom 
arrivera  aux  oreilles  d'un  auteur  en 
détresse  ou  d  un  directeur  cpii  n  a  pas 
toul  son  monde. 

Ma  foi,  les  débuts  auront  été  durs,  la 
vie  impitoyable:  mais  la  bonne  volonté, 
l'amour  du  métier,  l'intelligence  dra- 
matique auront  eu  raison  de  toul. 

En   résumé,  il  y  a  celles  qui   ont  du 


LES    COLI-ISSKS    DES    COULISSES 


laleiil    —    flics 

sortclil  toujours 

de  leur  coin  — 

cl  celles   qui  n'en  ont   iiiiciin.     11    sut'lit 

d'être  belle,  souvent,  cl    riianiionic  de 

la  lifine,  la  joliesse  du  visa;s'e  rciuplaccnl 

la  voix  exquise  et  la  diction  juste. 

Ces  (|ualilcs  d'ensemble  étant  les 
martiucs  de  (garantie  de  là  courtisane 
célèbre,  il  faut  donc  s'adresser  aux  mar- 
chandes de  sourires,  futures  marchandes 
de  frivolités.  D'ailleurs,  si  le  directeur  ne 
s'adresse  pas  à  elles,  elles  s'adresseront 
toujours  au  directeur. 

Un  bon  et  somjitueux  diner  sera  le 
prétexte  classique  à  l'entrevue.  Au  des- 
sert, rengaj,'ement  vite  si};né  entre  une 
coupe  de  cham|)af;ne  et  un  bon  ciffare 
lendra  tout  le  monde  content  et  ne  fera 
tort  à  persfunie. 

I.orscpie  la  belle  déesse  deviendra  com- 


mère de  revue  ou  \  éiius  en  personne, 
elle  ne  prenilra  aucune  place.  La  comé- 
die et  la  trafjédie  pourront  dormir  tran- 
quilles. Les  candidates  qui  catéchisent 
Racine  et  Molière  n  ont  |)as  à  être  trou- 
blées par  les  notes  que  publient  souvent 
les  courriéristes  au  théâtre  :  «  On  de- 
mande de  jeunes  et  jolies  femmes.  S'a- 
dresser de  deux  à  quatre  heures  à  l'ad- 
ministration  du  théâtre  de  ...  •> 


"    Monsieur  le  directeur, 

"  J'étais  tellement  émue,  hier,  en  vous 
donnant  une  audition  dans  le  Pa.ssanI 
que  je  comprends  fort  bien  pourquoi 
vous  n'avez  pas  dit  à  votre  régisseur  de 
prendre  mon  adresse.  Ah!  monsieur! 
quelle  histoire!  je  suis  sortie  de  scène 
presque  défaillante  et  je  me  suis  mise 
à  sangloter.  Tout  le  monde  était  parti. 
Seule,  je  demeurais  là  à  regarder  vague- 
ment la  grande  salle  toute  noire,  les 
murs  de  la  scène  sales  d'afliches  arra- 
chées, les  décors  gracieusement  peints, 
laids  à  être  vus  de  près.  Et  toute  cette 
odeur  de  poussière,  de  vermoulu,  de 
parfums  éventés  m  attristait  encore.  Il 
me  semblait  que  j'étais  reléguée  au  fond 
d'une  vieille  armoire,  rarement  ouverte 
et  que  je  mourais. 

>>  Cet  envers  du  théâtre  ma  presque 
guérie;  mais  avant  de  m'en  moquer  tout 
il  fait,  laissez-moi,  cher  directeur,  lenler 
à  nouveau  l'expérience  aux  lumières. 
Que  je  boive  le  calice  jusqu'à  la  lie, 
qu'on  me  jette  des  ponmies  cuites,  que 
je  tombe  en  scène  de  trac  et  d'inexpé- 
rience, que  mes  moindres  gestes  soient 
sifllés.  .\iors.  vrai  de  vrai,  vous  m'au- 
rez rendu  un  lier  service.    " 


lîlles    sont    vraiment    me 
pauvres   «  acleuses  »  !    Kniî 


urables,    ce> 

n,   c'est   une 

manière  comme  une  autre  de  débuter, 

Il  n'y  en  a  pas  tant. 

,\    moins    d'être   trop  grande  :    alors. 

rien  à  faire. 


M 


.\  l  C  M  H  K . 


LE    MOUVEMENT    LITTERAIRE 


\'ous  .jureriez,  n'est-ce  pas,  en  lisaril  le  tilie  du 
roman  d'Huf^ues  Le  Roux,  Gens  de  poudre,  roman 
<l  histoire  et  d'aventures,  public  chez  C^lmann 
LÉvv,  que  vous  allez  lire  quelque  conte  A  la  ma- 
nière d'Alexandre  Dumas  le  père,  et  que  ces  gens 
lie  poudre,  ce  sont  les  anciens  f;ens  d'armes  dont 
la  cuirasse  portait  une  croix  de  Saint- André. 

.le  le  croyais  comme  vous,  aussi  n'est-ce  pas 
>ans  surprise  que  j'ai  vu  de  quoi  il  retournait.  Ce 
i<iman  est  un  épisode  de  la  conquête  de  l'Algérie; 
lela  se  passe  en  1851,  et  quelques-uns  des  person- 
naj;es,  qui  ont  réellement  existé,  vivent  encore. 

Voild  qui  explique  et  qui  précise  l'impression 
bizarre  que  laisse  le  volume  quand  on  a  fini  de  le 
lire  et  qu'on  le  ferme.  Certes,  c'est  fait  avec  talent, 
liien  qu'on  sente  l'inexpérience  d'un  esprit  beau- 
coup trop  subtil  et  trop  délicat  pour  manier  le 
^ros  drame.  Il  n'y  a  pas  là  la  bonne  patoche  d'un 
Dumas  ou  d'un  d'Ennery.  Ce  sont  des  mains  blan- 
ches et  aristocratiques  qui  s'écorchent  à  un  bloc 
grossier.  L'ensemble  est  froid  avec  d'excellentes 
parties  de  détail. 

L'inexpérience  de  cet  esprit  fin  et  raffiné  devant 
iMie  œuvre  ])eu  coulumière  s'affirme  et  s'aggrave 
tl'iuio  difficulté  devant  laquelle  un  d'Ennery  lui- 
même  aiu'ait  peut-être  échoué.  A  ce  genre  de 
romans  d'aventures,  il  faut  le  panache  et  la  cou- 
leur, il  faut  le  costume,  il  faut  le  recul  dans  le 
passé,  dans  le  temps,  dans  l'espace.  Un  détache- 
ment de  soldats,  vêtus  comme  les  nôtres,  et 
bivouaquant  en  Algérie,  cela  peut  prêter  à  un 
roman  militaire  avec  un  grand  déploiement  de 
troupes  ;  mais  il  y  manque  le  feutre  et  la  dague 
pour  avoir  l'envoléa  lyrique  de  la  geste  d'aven- 
tures. 

Vous  le  verrez,  le  tableau  de  Hugues  Le  Roux 
est  froid,  est  gris,  et  on  a  l'impression  d'un  talent 
de  rare  valeur  fourvoyé  dans  un  genre  où  il  est 
apprenti.  On  sent  trop  qu'il  s'est  plié  aux  exigences 
(l'une  convention  :  chapitres  courts,  mots  de  la  fin 
pour  accrocher  l'attention  et  jeter  la  ciu-iositr  vers 
le  chapitre  suivant,  action  vive  et  précipitée  :  eiuore 
celle-ci  nous  parait-elle  lente  auprès  des  habitudes 
que  nous  ont  données  les  histoires  de  ce  genre. 

Le  sujet  comportait  de  splendidcs  descriptions 
des  lieux,  des  choses,  des  gens,  des  mœurs.  Rien 
de  tout  cela.  Il  faut  que  le  feuilleton  aille,  coure, 
se  hâte  pour  égaler  l'impatiente  rapidité  des  lec- 
teurs au  jour  le  jour.  Jamais  il  ne  s'arrête,  jamais 
il  ne  nous  repose  devant  des  paysages  qui  sont 
peut-être  l'unique  attrait  de  cette  région.  Et  voilà 
un  manque  d'autant  plus  regrettab'e  qu'on  sait  de 
quelles  jolies  pages  nous  prive  l'obligation  où  se 
mettait  l'auteur  de  pousser  son  récit  à  perdre 
lialeine. 

Ce  roman  militaire  comportait  encore  beaucoup 
lie  militarisme,  de  grands  mouvements  stratégi- 
ques, une  peinture  à  la  plume  qui  eût  rappelé 
Horace  Vernet,  la  vie  des  camps,  des  détails  sur 
l'existence  spéciale  des  soldats  de  la  légion  étran- 
gère. Tout  ce  côté  est  demeuré  dans  l'ombre  et  l'ar- 
rière-plan;  l'imagination  n'a  pas  pu  suppléer  à  une 
«locumentation  spéciale  qui  eût  demandé  la  vie. 

Peu  de  paysage,  peu  de  couleur  militaire.  Il  reste 
vui  drame  qui  se  passe  entre  quelques  personnages 
dont  les  mouvements  vont  si  vite  qu'on  a  à  peine 
le  temps  de  les  fixer,  de  les  reconnaître,  de  leur 
attribuer  une  physionomie  spéciale. 

El  puis,  et  surtout,  on  a  beau  nous  assurer  que 
tout  cela  s'est  passé  ainsi  réellement,  il  nuit  aux 
héros  de  romans  d'être  nos  contemporains.  La 
même  action  se  passerait  au  xvi*^  siècle,  dans 
<pielque  république  de  Venise,  vous  verriez  comme 

IX.   —  S. 


cela  prendrait  tout  de  suite  du  relief  et  de  l'éclat  ! 
Mais  il  faut  prendre  ce  qu'on  nous  donne  et  ce 
que    l'auteur    a    entendu   et    voulu    faire.    Il  s'en 
explique  nettement  dans  sa  préface. 

J'ai  pris  vis-.^-Tis  de  moi-mi>nie  rengagement  de  faire  con- 
naître, dans  une  suite  de  récils,  ces  magnifiques  épisodes  de 
notre  énergie  uatîonate.  Pour  occuper  dans  les  listes  do  la 
France  la  place  qui  lui  appartient,  l'Algérie  n'a  peut-être 
manqué  jusqu'ici  que  de  cet  historien  populaire  qu'est  le 
romancier,  je  veux  dire  un  écrivain  qui,  sans  ôtre  profes- 
sionnellement embarrassé  par  le  détail  dea  faits,  par  les  tyran- 
nies du  temps  et  de  l'espace,  simplifie  la  réalité  particulière, 
au  profit  d'une  vérité  plus  générale  et  de  l'intérêt  dramatique. 

C'est  donc  comme  une  histoire  romancée  de 
l'Algérie  que  l'auteur  entreprend.  L'Algérie  a  eu 
son  heure  de  popularité  autrefois.  La  retrou- 
vera-t-elle  ■?  En  tout  cas,  il  y  a  de  quoi  faire.  C'est 
un  pays  que  les  générations  actuelles  connaissent 
mal  et  on  peut  le  leur  faire  découvrir. 

\h  !  il  y  a  les  noms  propres  !  C'est  une  sérieuse 
difficulté  qui  n'a  pas  échappé  à  l'auteur.  Nous  sommes 
très  réfractaires  à  l'arabe,  comme  au  turc,  comme 
au  russe,  en  un  mot  à  toutes  les  langues  qui  n'ont 
pas  avec  la  nôtre  quelque  lien  de  famille,  un  air 
de  parenté,  une  communauté  d'écriture  et  de  pro- 
nonciation, comme  les  idiomes  de  race  latine.  Il 
ne  faut  pas.  pour  le  bon  intérêt  du  roman,  que 
ses  héros  aient  des  noms  rébarbatifs.  L'auteur  l'a 
senti  et  s'est  évertué  à  prévenir  la  difficulté  : 
encore  est-il  bien  malaisé  de  retenir  et  de  dis- 
cerner entre  eux  Abderrhaman ,  Selman ,  Lala- 
Aichouch,  Cheik-el-Arab,  Tounis.  Il  faut  pourtant 
savoir  gré  à  l'auteur  d'as'oir  simplifié  et  le  nombre 
et  la  forme  de  ces  noms  interminables  qu'allonge 
ù  plaisir  la  fatuité  orientale. 

L'auteur  a,  là-dessus,  des  théories  à  propager  : 

Un  des  obstacles  que  mes  devanciers  ont  dû  rencontrer  sur 
leur  route  est  la  difficulté  d'imposer  au  lecteur  français  les 
patronj-miquts  des  Arabes  et  les  appellations  de  leur  géo- 
graphie. Tout  cela,  sans  doute,  pourrait  être  simplifié,  et  l'on 
ne  voit  pas  bien,  puisque  la  majorité  des  nôtres  ignorent 
l'arabe,  pourquoi,  dans  nos  atlas,  on  n'écrirait  pas,  par 
exemple,  au  lieu  de  >(  Tizi-Ouzou  »  et  de  1'  «  Ahmar- 
Khaddou  »,  le  «  Col  des  Genêts  »  et  la  a  Joue  Rouge  ïk 
L'Algérie  y  gagnerait  de  reconquérir  une  poésie  qui  lui 
appartient  et  dont  notre  ignorance  des  langues  sémitiques  la 
découronne. 

On  ne  saurait  mieux  dire,  en  dépit  de  ce  Leconte 
de  Liste  qui  voulait  qu'on  appelât  Ulysse  Odus- 
seus,  et  Achille  Akilleus,  ou  Neptune  Poséidon. 

Nos  pères  sur  ce  point  étaient  gens  bien  sensés, 

qui  francisaient  tout   et  disaient   Auguste.  Virgile. 
Décie,  Brute  et  Scévole. 

Le  sujet  de  Gens  de  poudre?  Le  voici  en  deux 
mots  ;  Eric  a  divorcé,  et  pour  fuir  sa  femme 
Sonia,  qui  le  hait  et  le  poursuit,  —  on  ne  nous  dit 
pas  pourquoi,  — ■  il  s'engage  dans  la  légion  étran- 
gère ,  en  Algérie.  Là  il  s'éprend  d'une  jeune  fille 
indigène,  Ourida,  qui  est  la  sœur  de  Tounis.  Tounis 
est  la  femme  de  Cheik-el-.\rab  et  la  maîtresse  du 
sultan  Abderrhaman.  En  outre,  elle  est  aimée  par 
Selman.  C'est  Sonia  qui  tient  les  fils  de  tout  ce 
monde.  Elle  vit  cachée  dans  la  maison  de  son 
amant,  le  lieutenant  Frank,  qui  est  dans  l'intrigue 
comme  dans  son  élément  naturel.  Sonia  attache  à 
elle  par  la  foi  religieuse  un  nègre  nommé  Corail, 
qui  tue  Abderrhaman  pour  lui  voler  une  amulette 
compromettante.  La  même  Sonia,  qui  est  le  génie 
infernal  du  récit,  poursuit  de  sa  haine  tout  ce  qui 
approche  Eric.  Eric  aimait  Ourida  :  elle  fait  empri- 
sonner la  jeune  fille,  se  donne  auprès  d'elle  pour  la 
soeiu"  d'Eric  et  l'empêche  ainsi  de  faii'c  ce  qu'il  fau- 


LK    Mi>LVKMi:NT    LITTKH  A  I  K  K 


(Irait  i)our  sauver  celui-ci,  (jui  lonibc  aussi  dans 
les  fers.  Elle  essaye  même  de  faire  tuer  Ourida  par 
Eric  en  lui  envoyant  un  pistolet  dans  sa  prison, 
comme  s'il  vcnaiï  de  la  part  d'Ourida  dcsahusce 
avec  l'ordre  de  tuer  au  passaj-'c  Sonia,  «lui  sera 
vêtue  de  bleu.  Mais  elle  a  eu  soin  de  chanjier  de 
costume   et  d'habiller  en  bleu  Tinnocenle  victime 

Le  bruit  mou  tks  sabots  se  rapprocïiait  sur  la  pipte  »le  sable 
soadaUi,  il  s'étouffa  sou»  la  voûto. 

Eric  était  «krri^re  la  fcnître  pour  les  voir  sortir.  Il  laifisa 
passer  une  vbigtaiije  lic  poumicra  qui  ouvraient  le  cortige. 

Deux  femmes,  l'une  en  blanc,  l'autre  en  bleu,  sortaient  de  la 
porte,  en  causant,  II  fronça  les  sourcils  ; 

—  Advienne  que  pourra  I  dit-il. 

Sa  main  ne  tremblait  pas.  11  glissa  le  canon  de  l'arme  entre 
deux  bnrrenux,  ferma  de  nouveau  son  œil  gauche,  ajusta 
tranquillement  la  femme  bleue  et  fit  feu. 

Heureusement,  un  ami  avait  soupçonné  le  piêgc 
et  retire  la  balle, 

A  vrai  dire,  l'action  n'a  pas  une  continuité  uni- 
linéaire  et  le  plan  n'a  |>as  l'air  d'avoir  été  très 
savamment  concerté  à  l'avance.  A  qui  en  ferait  le 
reproche  ii  l'auteur,  celui-ci  dirait  que  ce  décousu 
même  est  un  ar^ctiment  en  faveur  de  la  vraisem- 
blance du  récit,  qui  prend  ainsi  un  air  de  journal 
de  camp.  C'est  la  vie  lA-bas,  avec  des  épisodes  qui 
ont  de  la  couleur  et  de  l'entrain,  jusqu'à  l'échec 
piteux  des  manœuvres  de  Sonia,  qui  s'enfuit  on  ne 
sait  où. 

Des  types  se  détachent  sur  le  fond  de  la  toile 
ensoleillée,  Ourida,  la  petite  sauvaj^e  dévouée,  qui 
a  existé,  qui  vit  encore  et  que  l'auteur  a  vue  récem- 
ment, belle  toujours  sous  ses  cheveux  blancs.  C'est 
le  lieutenant  van  Boom,  un  Hollandais,  que  sa 
payse  épousera  truand  il  aura  trouvé  l'insecte  rare. 
la  ^Julfidis  deserttcoln.  Nous  faisons  sa  connaissance 
en  i)U'in  désert  et  nous  le  trouvons  installé  de  nuit 
dans  la  brousse  avec  une  lampe  poui-  attirer  les 
insectes. 

Ce  personnage,  entièrement  viitu  do  toile,  coiffé  d'un  de  ces 
casques  de  Hègc  dont  l'Algérie  venait  d'emprunter  la  mode 
aux  officiers  sénégalais,  était  assis  sur  un  tabouret  h  côté 
d'une  table  en  X.  qui  twutcnalt  une  lampe  Carccl,  pourvue 
d'un  réflfcteur  puissant.  Ix  jet  de  lumière  qu'Eric  lui  envoya 
en  pleine  figure  éclaira  un  visage  brillant  de  jeunesse  couleur 
de  saumon.  À  peine  dessiné  par  des  cheveux,  des  Ponrt^ilp,  des 
mouHtnclics  d'un  blond  si  \>ii\e  qu'ils  s'effaçaient  comme  des 
chalumeaux  de  seigle  dans  de  la  marne  rose. 

De  la  main  droite,  l'homme  au  casque  soutenait  son  fusil  ; 
de  la  gauche,  il  manœuvrait  lui  filet  en  gaze  et  s'emparait  des 
inscctc:it  attirés  pur  l'ébloui^emcnt  du  fanal.  Furieux  d'avoir 
cté  dérangé  dans  sa  chasse,  ce  naturaliste  jurait  dans  un 
français  correct,  mais  avec  un  accent  où  fc  tnihippait  l'origine 
étrangère.  I.e  toiMigraplie  lui  répondait  sur  le  même  ton,  quand 
le  caponil  Chri.'^toijhf  arriva  tout  hors  d'haleine. 

—  Tais-toi  donc,  malheureux  I  dit-il.  Tu  parles  à  un  officier 
de  la  légion,  lo  lieutenant  Tan  Boom. 

C'est  le  lieutenant  Auër,  un  Mapyar  quelque 
peu  inlenq)érant  en  betiverie;  on  les  rencontre 
(nus  deux  dans  les  quartiers  calants  de  ]tiskra,  où 
ils  prennent  part  i\  des  échaulTourées  épiques,  et 
Inide  d'Eric  ne  leur  est  pas  inutile. 

AuOr  l'aperçut.  Des  gens  on  burnous,  griffés,  meurtris,  décon- 
ronnés  de  leurs  turban»  et  pour  la  pluiwrt  éclaboussés  de  sang, 
étaient  suspendus  au  rnllet.aux  coudes,  aux  genoux  et  jusqu'aux 
talons  du  géimt  comme  t\vA  chiens  rlan^  une  curée,  acharnés  hur 
nii  solltairL'.  Dmus  rini|K)hxlbiHté  uù  le  niettult  ce  gurruttiige  do 
répondra  aux  conp^,  AuJJr  po  )>ccnuait  ilo  façon  furieuse,  <t 
chaque  fuis  des  ai-s  dltnnts  hb-hiiicnt  prise,  rcjctés  au  tas  par  la 
Tigoureusc  «létcnte  de  hoii  échine. 

A  la  Tur  ilu  renfort  qui  Inl  arrivait,  le  Mog>-ar,  oublieux 
do  fa  querelle,  cria  avec  anguicse  : 

Mon  sabre)...  Ils  m'ont  volé  mon  sabro  I...  Dégngez-mol  !... 

—  Ati<  iidcz  !  réiKinrlit  ICrle. 

Il  iivait  n-comniencé  de  faire  toumoycr  In  matraque.  Il  ébor- 
gnait.  étiré*  hftlt,  fracaiisidt  quiconque  no  lui  cédait  juis  le 
chniiip  Ui  terreur  commençait  h  faire  lo  vide  autour  do  cette 
Bppnrltinn  liifi>rnnh)  qui,  d^iiis  ht  mémo  seconde,  dtMtrihunit 
.■Mit  <-niii>«  iir  tiiH-Hin'  iiv.c  un  seul  b&ton,  briwiti.i  i.-  ikv  <■»  i.--* 


mâchoires,  fendant  les  crânes,  faisaut  jaillir  les  deots  hors  de* 
twuches,  béantes  d'épouvantes  et  de  cri*. 

C'est  aussi  Lala-Aichouch,  la  vieille  reine  répente 
de  Tou^ourt,  la  mère  d'Abd-el-Kader;  et  elle  a 
tout  à  fait  la  majesté  royale  quand,  debout  devant 
son  trône,  elle  reçoit  sur  les  marches  du  palais 
le  représentant  de  la  France. 

—  O  reine  des  tresfcs  et  des  épées,  tes  p.iroles  d'accueil  dépas- 
sent celui  h  qui  tu  les  adresses.  Je  les  rapporterai  au  chef  qui 
m'envoie. 

Tout  en  parlant,  il  s'était  incliné  et  il  b:iîsa  les  mains  tatouées 
de  mitaines  bleues  que  Lala-Aichoucb  lui  abandonnait. 

—  Il  te  faut  attendre  à  demain,  dit-e'lo.  pour  remettre  h 
Abderrahmann  la  lettre  dont  tu  es  porteur.  Ce  soir,  il  n'est  pas 
rentré  de  la  cba.=sc.  Demain  il  t'écoutcra  avec  clairvoyance. 
J'aurai  préparé  son  esprit,  dirigé  ses  intentions. 

Sur  ces  mots,  elle  se  leva. 

Debout,  elle  avait  encore  la  majesté  d'une  reine.  L'intensité 
de  la  réflexion  faisait  se  joindre  ses  sourcils  magnifiques  que 
ne  réunissait  nulle  peinture.  Devant  cette  beauté  eu  ruine. 
encore  impérieuse,  Eric  éprouva  une  nuance  de  regret.  Peut- 
être  il  songea  à  ce  qui  serait  advenu,  s'il  eût  coiniu  Lala- 
Aich-mch  au  temps  de  sa  jeunesse,  lorsque  dans  un  nuage  de 
poudre,  mystérieusement  invincible,  elle  apparaissait  sur  les 
champs  de  bataille,  criant  à  son  ennemi  : 

—  Ta  tête  ou  la  mienne  1 

Il  y  a  une  grrande  bataille  qui  a  de  rnllure,  de 
l'action,  de  l'entrain.  Voici  des  détails  précis  sur 
la  jîuerre  de  la  contrée,  telle  qu'on  là  comprend  cl 
telle  qu'on  la  pratique  ; 

En  dehors  de  la  guerre  régidiérement  conduite,  il  ^  pra- 
tique dans  le  Sahara  trois  sortes  d'opérations  belliqueuses  qui. 
généralement  désignées  sous  le  nom  de  razzias,  se  distinguent 
jxjurtant  entre  Poi  par  des  nuances  iirécieuses.  C'est  tout 
«l'abord  la  't  téhha  »  ou  la  «  surprise  )>.  Elle  s'exécute  au 
])etit  jour,  a  Thcure  où,  comme  dit  le  proverbe,  «  la  femme 
e^t  sans  ceinture  et  la  jument  «ans  bride  n.  ï*a  «  téhha  )►  est 
une  opération  qni  ne  manque  pas  de  noblesse.  Le  profit  n'est 
]ms  son  but  xmique  ;  elle  comporte  une  i<îée  tle  vcngeaiu-e,  elle 
a  une  moralité  de  rejirésailles.  La  «  krotefa  v,  bien  au  con- 
traire, avoue  cyiuquement  que  les  préoccupations  de  gloire  et 
de  justice  lui  sont  définitivement  étrangères.  C'est  une  ri'colte 
que  l'on  fait  aux  dépens  du  voisin.  Si  discutable  que  soit  ce 
genre  d'industrie,  elle  emprunte,  au  nombre  des  cavaliers 
qu'elle  fait  mouvoir,  une  allure  épique  <le  brigiuulagc.  Ces 
belles  proportions  manquent  à  la  n  torbigue  d,  qui  n'est  qu'un 
vol  de  nuit,  exécuté  dans  lo  douar  |mr  quelques  coquins 
déterminés. 

La  bataille  de  Me^'^^arin  est  bien  conduite,  et  il 
faut  lire  en  entier  cet  épisode,  les  Trouds  se  fai- 
sant massacrer  héroïquement,  sans  défense,  au  son 
de  la  musique  sacrée  : 

Les  musiciens,  assis  au  centiv  de  l'aire,  éUileut  suix-r^wse.- 
en  trois  cercles.  Kn  bas,  les  lutteurs  «le  tarrs,  de  timlmlcs,  do 
hendaïrs,  de  doss  et  de  dcrlmukas.  Au  second  rang,  les  jnutrurs 
de  flûte,  goslms  en  roseaux,  kiatas  aigu»-s  couiinc  îles  niusetti--, 
Au-4lessus  de  ces  deux  étages,  se  dresAiit  le  chef  d*orclM'>tri . 
C'était  un  Soudanais  gigantesque^  complètement  nu  ;  il  frappiiit 
i\  tour  de  bras,  avec  un  os  de  mouton,  ce  tambour  formidable 
que  l'on  nomme  «  ntambor  »  et  que  les  tribus  ne  font  niisnn- 
ner  que  dans  les  jours  noirs. 

—  Parbleu  !  dit  Eric  en  mettant  la  inahi  sur  ses  sourcils  : 
c'est  notre  ami  Corail  qui  bat  cette  grosse  caisi«el  J'avais  tmi- 
jours  ditque  lui  et  moi  nous  nous  retrouverions  1...  Je  iip  le 
savais  ])as  si  musicien. 

Tout  prêts  lï  se  servir  do  leurs  armes,  les  gi>umter«  de  Van 
Boom  avaient  arrêté  les  chevaux.  Ix'S  Trouds  étiieiit  mainte- 
nant  à  iK'lle  portée.  Ils  virent  ce  qui  se  prt-|jiiniit.  mais  il- 
n'interrompirent  ni  leurs  ctnints  ni  leur  nniFiique.  Vas  un  fusil 
no  s'abais-^a  dorrièro  ta  haie  ilc  palmiers;  ils  semblaient  anr-y^l 
tranquilles  que  dan'î  un  divcrtis-^enient  de  noces. 

Van  Ilooin  était  déronct-rté  par  citle  IndlffehTire.  11  tIeniamU  : 

—  Qu'attendent-ils  donc? 

—  Veux-tu  iKirier.  dit  Krlc,  qu'il;»  ménagent  leur  |Hiudre?  M 
leur  re-ite  une  clmrge  ou  ileux  dans  leur»  djebtmhs  et  ilf  pn*- 
tcjnlent  nous  fu-ulhr  A  bout  ixirtant. 

—  Je  ne  lieux  ]Ktnrtant  pi\s  les  saluer  diei  I  reprit  le  Hol- 
landais. 

—  Peuli  I  dit  Eric,  ils  font  de  lu  bien  mauvai^ie  musiqui-, 

—  AI>omlnBblnl  dit  Van  B.«^»m. 


L  K    M  O  V  V  E  M  K  N  T    1- 1 T  T  E  H  A  I  li  I-: 


Quand  lu  fumée  fut  abattue,  l'aire  parut  dépeuplée.  Les 
balles  avaient  haché  la  broussaille  et,  tie  leurs  selles,  les  gou- 
iiiiers  voyaient  les  Troods  qui  gisaient  à  plat  ventre  la  figure 
L'i-nisée  sur  leurs  fusils. 

Le  premier  étage  des  musiciens  avait  été  fauché  avec  eux. 

—  l'ii  iiir;iit.  fit  Eric,  que  la  symphouie  a  baissé  d'un  ton... 

—  lîrini.  /-vous  '  cria  Van  Boom. 

11  m  rL-~t;iit  plus  sur  l'aire  que  le  Soudanais  et  six  joueurs 
lio  fiûti'.  C\-^  nègres  lâchèrent  leurs  instruments,  et,  bondissant 
sur  l'estnule,  ils  se  mirent  à  sauter  de  façon  éperdue.  L'un 
d'eux  avait  ramassé  un  fusil  pir  le  canon;  il  le  brandissait 
dans  une  mimique  terrible.  Cela  tenait  de  l'épilepsie  de  caba- 
non et  du  rut  de  fauve;  au-dessus  de  ce  délire,  le  tambour  de 
Corail  continuait  de  ronfler. 

—  Quels  cavalière  seuls  I  s'écria  Eric  avec  une  admiration 
sincère.  On  ne  fait  pas  mieux  à  Mabille. 

—  Ni  môme  à  Biskra  !  répondit  Auër.  En  voilà  un  qui  se  met 
à  danser  le  ventre...  Quelle  détente  !...  Quel  coup  de  reins...  C'est 
à  dégoûter  des  Ouleds-Nayls  I 

Van  Boom  cria  encore  : 

—  Vous  rendez-vous  !...  Vous  ne  vous  rendez  pas  !...  Feu  ! 
Quand  le  voile  blanc  s'effilocha,  tout  le  goum  était  sur  l'aire. 

La  salve  avait  produit  son  effet,  car  seul,  au  milieu  d'mi  mon- 
.■cau  de  cadavres.  Corail  restait  debout. 
Il  regarda  fixement  ses  adversaires. 

—  Rends-toi  donc  I  dit  Eric  eu  lui  mettant  la  main  sur 
l'épaule. 

Sous  les  coups  automatiques  de  l'os  de  mouton,  «  l'atambo  » 
résonnait  toujours.  Mais  Corail  avait  fini  d'entendre  et  ses  yeux 
se  troublaient.  Us  se  fermèrent.  Ses  genoux  fléchirent,  il 
'^'écroula  sur  1*  face.  Alors  on  vit  que,  dans  la  dernière  décharge, 
tuie  balle  l'avait  traversé  de  part  en  part. 

Auër  repoussa  du  pied  le  tambour  qui  bondissait  sur  l'aire. 
Il  dit  avec  un  échtt  de  rire  : 

—  Ces  négros  !  Eu  voilà  un  qui  était  mort  depuis  cinq 
minutes...  Il  continuait  de  battre  sa  caisse  ! 

Ce  Corail,  le  nègre  initié  et  fanatique,  prend  une 
(les  meilleures  places  parmi  cette  iraleric  do  (vpes. 
iiù  il  faut  ranger  encore  Cypriani.  !.■  r.ilMr.'tier 
interlope  Larbi  Mamlouk,  qui  fut  a>s,iv-.nic  en  Is7;i, 
le  caporal  Christophe,  une  sorte  tlf  -.tini  I;ui[ik'.  le 
commandant  Séroka,  le  colonel  Dcrvaux.  le  com- 
mandant Carbuccia,  d'une  bonhomie  ferme,  siu*- 
nonimé  le  Père  de  la  Légion. 

Sur  tout  cela,  le  chaud  soleil  de  ce  pays  dont 
im  sent  qu'on  eût  aimé  avoir  une  description  plus 
complète  des  mœurs,  au  plaisir  avec  lequel  on 
jKoticille  les  détails  qui  nous  sont  trop  chichement 
nu--ui'és,  comme  les  voyages  des  femmes  en  <-  bas- 
si»ur  '  qui  est  la  corbeille  posée  sur  le  chameau. 
i>u  bien  le  concert  arabe  dans  la  cour  à  arcades. 
tni  bien  la  scène  d'initiation. 

•\u  total,  la  tentative  était  intéressante.  I/auteur 
a  voulu  nous  arracher  à  l'engouement  trop  persis- 
tant pour  l'épopée  napoléonienne  afin  de  passer  à 
I  une  des  belles  époques  suivantes.  L'elTort  est 
généreux  et  louable.  Il  sera  sans  doute  plus  décisif 
si  l'auteur,  continuant  son  œuvre,  évoque  de 
grandes  figures  comme  celles  d'Abd-el-Kader.  de 
lUigeaud.  Ses  héros  sont  trop  méconnus  du  grand 
public  —  et,  je  crois,  aussi  de  l'autre. 


Si  M.  Hugues  Le  Roux  a  voulu  renouveler  la 
manière  du  roman  de  Dumas  père  au  profit  de 
1  épopée  algérienne  et  de  l'éducation  du  peuple 
pour  la  volonté,  voici  un  livre  où,  de  ce  même 
Dumas  père,  c'est  le  théâtre  qui  est  tout  particu- 
lièrement le  sujet. 

Hippolyto  Parigot  s'est  fait  une  spécialité  de 
1  étude  minutieuse  et  serrée  du  théâtre  au  xix®  siècle. 
On  lui  doit  déjà  un  Emile  Augier  et  une  critique 
raisonnée  du  théâtre  d'Alexandre  Dumas  fils,  d'une 
conscience  telle  que  Dumas  voulut  connaître  l'au- 
lêur  et  lui  exprimer  son  étonnement  d'avoir  été 
étudié  à  fond  avec  les  mêmes  principes  qui  eussent 
présidé  à  une  étude  sur  les  drames  de  Sophocle. 

Il  vient  de  publier  chez  Calmanx  Lévv  un  nou- 
veau livre,  le  Drame  d'Alexandre  Dumas  le  père, 
étude     dramatique,      sociale     et      littéraire.     C'est 


sérieux,  compact,  solide  et  méthodique  ;  l'auteui- 
aime  son  héros  et  veut  le  réhabiliter,  le  venger 
du  dédain  où  le  tiennent  toujours  les  intellectuels 
de  grande  marque.  On  lui  a  discrètement  reproché 
d'avoir  découvert  un  écrivain  déjà  connu  et  d'en 
exagérer  la  valeur,  comme  il  arrive  souvent  quand 
un  critique  lie  avec  un  ouvrage  un  commerce  long, 
patient  et  laborieux.  Il  faut  bien  se  donner  raison 
de  tant  travailler,  et  c'est  pour  cela  que  M.  Pari- 
got a  vu  dans  Dumas  père  un  peu  plus  <pie  ce  qui 
y  est,  ni  plus  ni  moins  (juc  le  père  de  tout  le 
XIX®  siècle  dramatique.  C'est  ainsi  qu'il  ne  fait  pas 
à  Mademoiselle  de  lielle-tsle  la  part  qui  lui  revient, 
pour  gagner  le  bénélice  de  présenter  comme  le 
colosse  des  grands  genres  celui  qui  lut  avant  tout 
un  merveilleux  amuseur. 

Toute  cette  étude  est.  d'ailleurs,  très  approfondie, 
très  complète,  et  d'un  style  qui  a  de  la  vigueur, 
de  la  propriété,  de  la  tenue.  Elle  replace  bien 
Dumas  père  dans  son  milieu,  au  sortir  de  cette 
épopée  napoléonienne  qui  avait  créé  à  l'esprit  public 
le  besoin  de  suivre  encore  de  gigantesques  aven- 
tures, au  moins  par  la  lecture  des  fictions. 

Toute  la  psychologie  de  ce  doux  colosse  est 
agréablement  traitée. 

Pendant  quinze  ans  il  grandit  en  libert»!-,  sauvageon  plein  dt- 
sève,  dans  les  taillis  des  grandes  forêts  ducales,  parmi  de^ 
hommes  frustes,  dont  les  récits  militaires  autant  que  le  spec- 
tacle de  la  nature,  échauffent  son  imagination.  Dès  1«06,  sa 
mère  est  veuve,  dans  la  gêne,  malgré  de  pressantes  démarches 
faites  auprès  de  Kapoléon.  De  cette  mère  qui  fut  excellente,  et 
de  ces  années  difficiles  le  souvenir  lui  restera  présent.  Il  en 
gardera  je  ne  sais  quelle  tendresse  toujours  prête  à  s'émouvoir 
et  ime  inépuisable  indulgence  pour  les  faibles  femmes,  qu'il 
verra  toujours  épouses  ou  veuves  de  ces  colosses  de  l'Kmpire, 
abandonnés  aux  hasards  de  la  vie.  Muscles,  imagination,  sensi- 
bilité se  développent  à  Tmiisson.  Tout  cela  se  tient  eu  lui.  Il 
faut  sans  cesse  faire  état  des  indications  physiologiques  dans 
l'étude  de  son  caractère  et  pour  noter  la  formation  de  son 
esprit.  Cependant  il  devient  avec  insouciance  mie  a  force  de  la 
nature  »,  selon  le  mot  de  Micbelet. 

Toute  contrainte  le  gêne.  Il  lui  faut  l'espace,  le  grand  air. 
Aucune  entreprise  ne  l'efifraye.  Tout  jeune,  il  fait  douze  lieues 
à  pied  pour  paraître  dans  un  quadrille;  plus  tard,  il  commen- 
cera un  drame  historique  sans  connaître  les  éléments  de 
l'histoire.  Il  est  confiant,  entreprenant,  comme  il  est  marcheur, 
chasseur,  hâbleur,  exagéreur,  amoureux  et  sensible  —  â  pleins 
poumons.  Il  a  une  intrépidité  de  qualités  et  de  défauts  qui 
fait  sourire  et  ne  fâche  poiiit.  Se  fàche-t-on  contre  le  chêne 
orgueilleux  de  la  fable,  que  le  vent  a  semé  et  qui  croit  en 
pleine  campagne  ?  Il  y  a  eu  lui  mi  Diderot  moins  cultivé, 
mais  plus  robuste,  et  souvent  plus  proche  de  la  nature  et  de 
la  foule.  A  ses  lieures  de  joie,  il  embrasse  tout  le  monde, 
hommes  et  femmes,  les  femmes  surtout.  Et  il  imagine  comme 
il  sent,  de  tout  son  tempérament,  de  toute  sa  force  vive,  et 
parfois  de  toute  son  incroyable  vanité. 

Et  ceci  encore  : 

Du  penseur  il  n'a  rien;  il  atteint  malaisément  .lux  idées 
générales  qu'il  traite  trop  volontiers  de  Turc  à  More.  Il  n'est 
ni  compliqué,  ni  subtil  ;  mais  il  possède  la  délicatesse,  môme 
poétique,  quand  il  lui  plaît  :  souvenez-vous  des  attaches  fines 
et  de  la  main  déliée.  Cette  main,  qui  frappe  d'instinct  les  coups 
de  violence,  a  des  caresses  presque  féminines.  Ce  lutteur  ne 
manque  point  de  grâce,  alors  qu'il  raccourcit  le  geste  pour 
effleurer  ce  qu'il  touche.  Ces  gentillesses  lui  sont  naturelle?, 
pour  peu  qu'il  s'attendrisse.  Et  j'ai  dit  qu'il  est  tendre  volon- 
tiers et  souvent.  Le  peuple  se  plaît  aux  larmes  des  athlètes  sen- 
sibles. 

Il  est  vraiment  peuple  et  '(  enfant  de  la  nature  »;  tout  ce 
qui  l'amuse  est  bon,  et  mauvais  tout  ce  qui  l'ennuie.  Il  a  .une 
religiosité  vague,  avec  la  superstition  des  obscures  fatalités  ; 
d'ailleurs  inconsistant,  endurant  et  très  laborieux,  au  jour  le 
jour.  Son  désordre  a  imposé  à  son  génie  de  rudes  labeurs  et  de 
pitoyables  corvées,  qu'il  accomplissait  le  sourire  sur  les  lèvres. 
Il  a  été  la  plupart  du  temps  un  terrible  improvisateur,  avec 
jovialité,  toujours  dispos.  Il  s'est  plu  aux  pires  besognes;  il 
s'est  beaucoup  amusé  en  de  meilleures.  Cette  allégresse  continue 
de  la  production,  qui  est  peut-être  la  seule  unité  qu'il  ait  mise 
dans  sa  vie,  en  eût  fait  déjà  un  favori  de  la  foule.  Joignczy 
d'incessantes  et  retentissantes  frasques  :  c'était  de  quoi  former 
une  légende  autour  de  son  nom.  Dumas  a  eu  sa  légende,  sa 
légenje  à  lui,  k  lui  tout  seul,  comme  sou   théâtre,  son  château 


I.i:    MOl.VliMKNT     I.n  TKltAIUK 


(le  Monte-Cristo,  sa  poudrière  de  Soissons  :  et  sa  copieuse  jac- 
tniice  et  sa  truculente  imngnuation  en  ont  exulta.  Il  voyageait 
pour  la  propager;  il  eût  fait  le  coup  de  i>oiug  pour  la  rétablir. 
Le  moyen  qu'un  pareil  homme  ne  fût  pas  populaire  ? 

Un  Iniil  du  caractère  sur  Iciiiicl  notre  auteur, 
|i.n-  iléfi'-ivnrc,  n'a  pas  très  appuyé,  ce  fut  la  va- 
nité inciiinniensurablc  de  ce  bon  lioninic  dont  son 
liU  disait  : 

—  Il  serait  capable  de  monter  derrière  sa  voi- 
lure ]iour  faire  croire  qu'il  a  un  néjrre. 

Il  y  a  un  autre  joli  mot  du  fils  A  son  pire,  qui 
parlait  avec  jactance  de  sa  noblesse  et  de  ses 
armoiries  : 

—  On  les  connaît,  les  armes,  papa!  Beaucoup 
(le  tîueule  sur  très  peu  d'or! 

Il  avait  un  amour-propre  très  sensible.  Un  soir 
il  était  avec  Soumet  au  Tliéâtre-Kranvais.  On 
jouait  du  Soumet.  Un  sprclaleur  de  l'orchestre 
s'endormit.  Dumas  dit  à  son  ami  : 

—  Voilà  l'ellVl  (pu-  In  produis. 

Le  lendemain  on  jouait  du  Dumas  père.  Soumel 
avise  un  spectateur  qui  somnole  et  dit  à  Dumas  : 

—  Tiens!  lu  fais  aussi  dormir  les  gens! 
Dumas  repartit  : 

—  Ça'?  c'est  celui  d'hier  qui  ne  s'est  pas  ré- 
veillé! 

On  cueillerait  à  pleines  poignées  les  mots  du 
père  Dumas,  qui  pétillait  de  malice,  de  gaieté, 
d'esprit  jovial.  C'est  un  C("itc  de  sa  physionomie 
qui  disparaît  un  ])en  trop  dans  l'élude  austère  de 
M.  Parigot. 

I.c  livre  est  divisé  en  trois  parties.  C'est  d'ab<ud 
laiitour  d'Henri  III  et  sa  cnur.  logiquement  issu 
(le  son  époque  épique,  des  inlluences  anglaises  de 
SliaUespcare,  de  W'alter  Scott,  de  Byron,  des  in- 
lliieuees  allemandes  de  Goethe  et  de  Schiller,  qui 
liiiis  l'avaient  préparé  i\  la  conception  du  drame 
natiimal.  A  vrai  dire,  ceci  n'était  morne  pas  une 
nouveauté,  et  je  signalerai  à  M.  Parigot  les 
(Ouvres,  au  xviii"  siècle,  du  ])résidcnt  Hénaul,  qui 
a  écrit  tout  un  Trailé  du  drame  nalinnnl.  et,  à 
limitation  de  Shakespeare,  composé  un  drame 
historique,  I-'raii<,iiis  II.  mi  de  France. 

Nous  examinons  ensuite,  de  Dumas  père,  ses 
drames  tragiques,  comme  Charles  VII  chez  ses 
grands  vassaux:  ses  drames  hislori(|ues,  ses 
drames  populaires  de  cape  et  dépée  la  Tiiur  de 
i\esle),  et  enfin  son  drame  moderne.  Anlony.  et 
ses  suites,  Kean,  Anijèle.  etc. 

Il  y  a  un  chapitre  qui  aura  pour  le  public  un 
vif  attrait  d'indiscrétion  et  d'inédit.  Ce  n'est  pas 
tant  celui  on  est  analysé  longuement  le  drame 
inédit  de  Dumas  père,  t'iesque  de  Lacai/na.  Il  n'a 
(pi'un  intérêt  documentaire,  comme  une  esquisse 
dans  un  coin  d'atelier.  Mais  c'est  le  chapitre  de  la 
lin,  l'ère  et  Kils. 

Dumas  père  y  est  l'occasi(m  d'imo  brill.inle 
digression  è  propos  de  son  successeur,  celui  (|ui 
lui  disait  : 

—  Nous  sommes  les  deux  Corneille  ! 

i;i  Dumas  père  répondait  : 
-  Konjoiu',  Thomas! 

(In  y  trouve  notamment  une  analyse  de  la  Haute 
de  rhèlies.  diuil  M.  Parigol  a  lu  le  luanuseril. 
Tout  le  passage  est  intéressant  et  vaul  la  eila- 
lion;  c'est  un  document  rare  : 

Iji  Koult  lie  Thl^liej  ou  pliittH  la  T'Oiiblnnlc  (Dinnan  flla  «'î-talt 
ù  la  (In  Brr(M(S  à  ce  tltro)  «tait  un  ouvnigc  (lu  genre  «le  la 
tVmmf  de  Claude,  <lc  l'EIranfftre;  ce  qiu'  l'nutcur  m'en  avait 
'Ht  et  lu,  lu  iniini'ro  niis-d  dont  II  en  pirliiit,  vient  (>  l'appui 
■  le  ce  clin|iltre.  lj>  pi(' w  n'a  pa»  (le  pnlili(''c,  conforiiiènient  A 
^.H  (liapoxitlona  tf)(tninenUiros.  Miils  pcnt-('-tr('  n'oat-cc  pas 
iiutruiKisocr  si  volonl*  que  de  doiincr,  au  point  de  vue  qui  nnu« 
(((îonpc,  quoique!»  ron»clgnemonts  pr('Ti>*  snir  nno  (rnvro  tï  propos 
(lo  iMiiH'llc  ont  (M*  lin|irlnl*c«  Iwaiipoup  d'errcni-H  ou  de  siippo- 


Didier,  niAdnnin,  en    un 


nt  et 


i  Iioin'i 


homme  suixjrieur  (voir  Autouy).  Il  s'est  marié  trop  t(jt  à  uuo 
brave  femme  incapable  de  le  comprendre,  mais  qui  lui  a  donné 
lUie  Itonnc  flile,  Geneviève.  Didier  a  un  élève  de  prédilection, 
MathiiiS,  mat(-rialiste  décidé  comme  «on  maître,  qui  ne  croit 
jxis  à  a  l'âme  »,  et  dont  je  me  r.ippelle  ces  mots  :  u  J'ai  déjà 
vu,  disait-il  h  GencWève,  des  cerveaux  sans  pensée,  mais  jamais 
de  |>enséc  sans  cervein  »,  et  dans  ht  même  scène  de  l'acte  pre- 
mier :  «  Si  je  te  donnais  un  violent  coup  de  bâton  sur  le  cer- 
veau, que  dirait  ton  âme  ?»  —  «  Elle  te  |tardonnernit  »,  répond 
Geneviève. 

Dans  cette  famille  ainsi  composée  d'hommes  supérieurs  et 
(le  femmes  de  cœur  simple  arrive  la  TroubUnte,  Miliane,  qui 
y  reçoit  l'hospitalité  avec  sa  mère.  Autrefois  riche,  le  père 
était  mort,  laissant  sa  femme  et  sa  fille  dans  la  gène.  Et 
Miliane  a  conservé  un  amer  souvenir  des  leçons  de  piano,  des 
omnibus  avec  la  correspondance.  Elle  a  vingt-deux  ans,  l'âge 
où  la  femme  est  a  toute-puissante  ».  Elle  répand  autour  d'elle 
je  ne  sais  quel  charme  irrésistible.  Elle  aime  le  luxe,  elle  est 
à  la  recherche  du  bonheur  ;  elle  a  des  idées  à  elle,  nullement 
routinières  et  beaucoup  plus  que  le  commun  des  hommes.  Elle 
VA  à  fon  but  par  des  moyens  qui  étonnent.  C'est  la  («aut^  et 
l'intelligence  réunies.  El  e'est  la  fen\me.  On  voit  les  ravage  que 
peut  faire  autour  d'elle  cette  superbe  créature  de  libre  esprit. 
On  voit  le  drame,  c'est-à-dire  les  êtres  supérieurs,  affranchis 
(les  préjugés  sur  le  mariage  et  autres,  aux  prises  avec  des 
âmes  tout  unies.  Et  l'on  devine  la  portée  symbolique  de  la 
pièce  :  matérialisme  et  nature.-esprits  forts  et  cœurs  croyants, 
la  chair  et  la  foi.  Dumas  fils  avait  mis  eu  cette  œuvre  le 
meilleur  de  lui-même,  ses  idées  snr  la  science,  la  religion,  sur 
le  mariage,  la  société,  la  femme,  la  jeune  fille  bourgeoise  et  la 
société  contemporaine.  Ce  que  j'en  ai  pu  entendre  était  d'tme 
imagination  et  d'une  beauté  audacieuses. 

Il  va  sans  dire  que  la  passion,  pour  mettre  ces  hautes  concep- 
tions en  valeur,  faisait  rage.  Je  me  souviens  d'une  scène  où  la 
Troublante,  recherchée  par  un  M.  Dominique,  qu'elle  avait 
refusé  pauvre  et  qui  étiùt  devenu  riche,  et  ne  voulant  pis  se 
a  vendre  )•  en  mariage  (car.  disait-elle,  ou  à  peu  près,  lorsqu'une 
femme  se  vend,  elle  ne  doit  vendre  d'elle  que  ce  qu'elle  peut 
reprendre),  venait  d'essuyer  une  décharge  de  revolver  dans  la 
rue.  Elle  disait  que  le  juge  d'instruction  l'avait  interrogée 
comme  une  voleuse,  et  puis  lui  avait  fait  des  propositions 
comme  à  une  fille.  Puis  elle  demandait  à  Mathias  du  poison,  Kt 
le  savant  médecin,  Didier,  l'aimait;  et  elle  offriit  à  Mathias 
d'être  son  camarade  dans  la  vie  ;  et  Geneviève,  la  douce  jeune 
fille,  aimait  Mathias... 

C'en  est  assez  de  ces  souvenirs,  pour  faire  voir  que  la  Trou- 
hlan/e.  qui  semblait  un  effort  admirable  de  raison  puro,  mettait 
en  œuvre  la  passion  et  l'invention  des  Dnmas.  Kt  je  vois  encore 
lo  bon  dramaturge,  en  son  cabinet  de  Marly,  le  coude  appuyé 
sur  S.1  table,  sa  tête  blanche,  si  énergique  et  si  expressive. 
baignée  d'une  pâle  lumière,  lisant  avec  bonhomie  et  fermeté 
la  scène  du  matérialiste  Mathias  avec  Miliane,  et  coupant  les 
théories  savantes  de  remarques  pcrsoiuielles.  où  la  fantaisie 
s'envolait  par  delà  le  connu  et  le  visible.  Je  songeais  &  Frit» 
Sturler,  à  l'épilogue  du  Comte  Hemiann,  à  Anlony,  cependant 
que  de  chaque  coté  du  foyer  souriaient  les  visages  épanools  de 
Balzac  et  de  Dumas  père,  formant  avec  l'auteur  de  la  Trou- 
bifintt  une  vigoureuse  trinité. 

Cette  prixieuse  indiscrétion  est  charmante; 
c'est  le  père  qui  nous  vaut  le  plaisir  de  connaître 
un  drame  inconnu,  que  la  sollicitude  palcrncllc 
aurait  certainement  voulu  faire  sortir  du  silence 
pour  servir  les  intérêts  de  la  gloire  filiale.  Kl  que 
n'aurait  i>as  fait  le  |)apa  pour  reconnaître  les 
lioulés  de  ce  garçon  qu'il  adorait,  qui  avait  pour 
lui  toutes  les  bontés  et  toutes  les  tendresses, 
jns(prà  (lire  un  jour  :  , 

—  M. (11  ]h'mc  esl  un  grand  enfant  que  ,|  ai  eu 
étant   t..nt   |M-lil. 


M.  .Iules  Trullier,  l'érudit  sociélaire  de  la  ( jimédic- 
l'"rau(,-aise,  a  |)ublié,  chez  Stock,  imc  inléi-essanlc 
étude  sur  la  comédie  de  Uegnard,  les  Ménechmts 
nu  les  Jumeau.r.  dont  il  a  donné  une  édilion  nou- 
velle, arrangée  et  allégée  pour  les  représentations. 
I,a  pièce  elle-même  n'est  point  notre  fait  et  elle 
ressortit  nu  département  de  notre  voisin,  lu  critique 
dramatique  du  Monde  Moderne:  mais  la  notice  est 
une  précieuse  conirilmtion  à  l'histoire  littéraire  pnr 
le  n(uul>rc  des  renseignciuenls  précis,  des  faits  el 
aneeddtcs  (pie  notre  patient  rureleur  a  colligés  dans 
l(-,.iii;i  du  l,uip-a\  00  asxv  (le  bonheur  poiirapporler 


I.K    MOUVKMKNT     M  TTK  li  A  I  li  i: 


encore  de  la  nouveauté,  ou  du  vieux  neuf,  niènK" 
après  le  travail  de  M.  Gandera.v. 

Les  Ménechmes  appartiennent  à  tout  ce  cycle  de 
comédies  dont  l'action  sort  d'une  ressemblance 
complète  entre  deux  jumeaux  qu'on  prend  l'un 
pour  l'autre,  depuis  les  Ménechmes  de  Plante,  les 
Deux  Jumeaux  venillens  de  Gokloni.  les  Ménechmes 
de  Hotrou.  Amphitryon  de  Molii'n'.  los  Jumeaux 
tie  Bergame  de  Florian  cl  taiil  d  iiiihi-,  jusqu'aux' 
Deux  t'alèmun  du  même  Jules  Trullier.  On  com- 
prend l'importance,  quand  on  lepiéscnlc  des  comé- 
dies de  ce  genre,  de  la  ressemblance  physique  A 
créer  entre  les  deux  acteurs  charges  des  deux  rôles 
jumeaux.  Ici,  la  ressemblance  est  exigée  par  la  vrai- 
semblance : 

I.n  liistribution  des  rôles  des  deux  jumeau.x  fait  penser  tout 
de  suite  à  la  ressemblance  des  deux  acteurs  qui  parait  iiniis- 
peiisable  à  la  vraisemblance  de  la  pièce.  Le  Valentin  de 
Regnard  doit  être  siiiCère  quand  11  dit  au  chevalier  : 


Valentin  est  encore  sincère  lorsqu'il  fait  une  «  marque  y  au 
chapeau  de  son  maître  pour  le  distinguer;  marque  (jui,  au 
dénouement,  doit  permettre  à  Isabelle  de  choisir  des  deux 
celui  qu'elle  aime. 

Il  ne  parait  pas  cependant  que  cette  vraisemblance  ait  étû 
s;iuvegardèe  jamais  lorsque  l'on  vit  ensemble  successivement  : 
Prùville  et  Monvel,  Dugazon  et  Fleury,  S.amson  et  Menjaud? 

Notre  vieux  maître  Régnier,  de  qui  je  tiens  la  brochure 
ayant  aujourd'hui  servi  ii  monter  la  pièce,  Régnier  prétendait, 
par  expérience,  qu'il  fiHliaît  au  contraire,  pour  l'effet  de  la 
pièce,  que  les  deux  Meruchiiïfs  ne  se  ressemblassent  point  du 
tout  1 

Eugène  et  Louis  Ifonrose  qui  ne  se  ressemblaient  pas  pluî 
que  nous  nous  ressemblerions  de  Ferandy  et  moi,  ou  que  Berr 
ne  ressemblerait  k  Boucher  ou  à  Laugîer.  Eugène  et  Louis 
Monrose  jouèrent  aussi  la  pièce  à  l'Odècn  au  joli  temps  ou  h  s 
spectateurs,  ne  redoutant  pas  d'entrer  au  spectacle  à  six  heures, 
écoutaient  en  une  seule  soirée  :  les  cinq  actes  du  Misanthropf, 
les  cinq  actes  du  Tartitjff'e,  les  trois  actes  du  Malnxie  imaginaire, 
la  Cén'monie,  plus  un  à-propos  en  im  acte  1  On  adjoignit  alors 
iV  l'admirable  Antigone  de  Sophocle,  si  bien  adaptée  par 
MM.  Auguste  Vacquerie  et  Paul  Meurice,  les  cinq  actes  des 
Ménechmes;  et,  comme  cela  ne  suffisait  pas  à  la  capacité  dr.i- 
miitique  de5  spectateurs,  on  jouait  aussi  la  Ciijnë,  les  deux 
actes  d'Emile  Augier! 

M.  Trullier  a  réuni  quelques  avis  contemporains 
qui  sont  intéressants  et,  sur  un  ton  d  "aimable  cau- 
serie faite  d'érudition  curieuse  et  de  souvenirs 
personnels,  sait  donner  à  la  critique  lillérairc  l'at- 
trait et  le  sourire  qui  ne  sont  pas  toujours  ra|ia- 
nage  de  celle  docte  dame. 


11  appartenait  à  M.  J.-K.  Iluysmans,  cet  homme 
d'autrefois  égaré  parmi  nous,  de  consacrer  quel- 
ques monographies  au  vieux  Paris,  comme  celle 
(|u'il  vient  de  publier  chez  Stock,  la  Biévre  et  Saint- 
Séperin.  Il  parle  de  ces  vieux  murs,  de  ces  coins 
antiques  et  de  ces  quartiers  attardés  avec  une 
poésie  et  un  charme  qui  semblent  être  le  souvenir 
ému  d'un  Parisien  des  âges  passés.  Tout  cela  est 
écrit  do  hun  style  et  agréablement  évoqué.  Ces 
ciMii'^  iiiiii\i<.  fumeux,  antiques,  ont  plu,  on  le  sent, 
^'i  i  ri  linli- ^doncieux  des  monastères  et  des  cloîtres. 
lL  j.auais,  j'imagine,  l'humble  Bièvre,  que  souillent 
les  tanneurs  du  quartier  Saint -Marcel,  n'avait 
entendu  un  hymne  lyrique  comme  celui  que  ce 
poète  en  prose  lui  dédie  : 

Et  pourtant,  combien  était  différente  de  cette  humble  et 
lamentable  esclave,  l'ancienne  Bièvre  !  Ecclésiastique  et  suze- 
raine, elle  longeait  le  couvent  des  Cordelières,  traversait  la 
gr.\nde  rue  Saint-Marceau,  puis  filait  à  travers  prés  sous  des 
saules,  se  brisait  soudain  et,  devenue  parallèle  à  la  Seine,  des- 
cendait dans  l'enclos  de  l'abbaye  Saint-Victor,  lavait  les  pieds 
du  vieux  cloître,  courait  axi  travers  de  ses  vergers  et  de  ses 
bois,  et  se  précipitait  dans  le  fleuve,  près  de  1 1  porte  de  la 
Tournelle. 


Symbole  de  la  misérable  condition  des  femmes  attirées  dans 
le  guet-apens  des  villes,  la  Bièvre  n'ost-elle  pa?  aussi  l'emblé- 
matique image  de  ces  races  abbatiales,  de  ces  vieilles  familles. 
de  ces  castes  de  dignitaires  qui  sont  peu  &  peu  tombées  et  qui 
ont  fini,  de  cliute  en  chute,  par  s'interner  dons  l'inavouable 
boue  d'un  fructueux  commerce. 

L'espace  nous  est  mesuré  et  il  faut  déji  quitter 
noire  guide  quasi  monacal  parmi  ces  vieilles  pierres 
et  ces  masures  qu'il  hante  avec  une  prédilection 
do  solitaire.  Je  vous  l'indiipie  :  allez  avec  lui  et  il 
vous  fera  voir  bien  des  choses,  ressentir  bien  des 
émotions  tristes  et  charmantes  que  peut-être  votre 
luodernisuu'   ne  vous   ct'it   pas   suggérées  spontané- 

UU'Ul. 


La  comtesse  Diane  a  pieusement  récolté  une 
jolie  gerbe  des  Glanes  de  la  rie,  et  elle  leur  a 
dimné  une  corbeille  d'un  goût  délicat  et  artistique. 
Son  petit  volume  de  pensées  est  un  bijou  typo- 
graphique qui  fait  honneur  à  la  maison  Oi.i.ex- 
iioiiFF.  Les  grains  que  renferme  le  coll'ret  sont 
grains  tlambre.  choisis  et  purs.  La  lecture  de  ces 
pensées  et  apophtegmes  fera  les  délices  des  déli- 
cats, des  penseurs;  ce  sont  maximes  d'un  moraliste 
avisé,  éveillé  et  observateur.  Pierre  Loti  présente 
ce  petit  ouvrage,  à  l'apparence  d'un  coquet  livie 
d'heures  pour  les  heures  méditatives,  et  il  le  fail 
en  termes  justes,  spontanés,  véridiques  : 

Vous  y  trouverez  sou  tact,  sa  discrétion,  sou  ironie  indul- 
gente et  légère,  son  intime  comiaissance  de  notre  cœur  à  tous  ; 
sa  tristesse  de  fond  avec  sa  gitîeté  de  surface,  et  ce  don  qu'elle 
a  d'énoncer  «l'un  mot  îngéuîeu.x  et  juste,  il'uu  trait  i)rofond  et 
bref,  les  vérités  inattendues  ou  bien  les  choses  que  vous  avioz 
peut-être  déjà  vaguement  senties,  mais  qui,  passant  par  elle, 
prendront  à  vos  yeux  des  aspeo^  imprévus,  s'affirmeront  à 
vous  comme  pour  la  première  fois,  vous  surproudrout  autant 
que  les  plus  récentes  découvertes. 

Il  faut  parcourir  les  pages  de  ce  petit  La  Bruyère, 
ot'i  la  'bonté  et  le  sourire  l'ont  .dmcr  jusqu'aux 
sévérités  : 

Il  est  injuste  de  rendre  les  gens  responsables  des  illusions 
qu'où  s'était  faîtes  sur  eux. 

Voilà  qui  est  finement  pensé.  Cette  autre  maxime 
est  bien  vraie  aussi,  car  l'amour,  comme  aussi 
l'alTection,  ne  vont  pas  sans  l'estime  : 

Il  faut  devoir  lever  les  yeux  pour  regarder  ce  qu'on  aime. 

Glanons  encore:  ce  sont  des  bribes  qui  sont  les 
rameaux  d'or  du  poète  : 

Les  années  qu'une  femme  retranche  de  son  âge  ne  sont  p  .s 
perdues  :  elles  sont  ajoutées  à  l'âge  des  autres  femmes. 

La  femme  qui  n'a  pas  mis  de  sévérité  dans  ses  mœurs  s'ef- 
force d'en  mettre  dans  le  choix  de  ses  relations.  Elle  se  fait 
ainsi  un  rempart  extérîem'  de  la  vertu  des  autres. 

C'est   tellement   vrar,   qu'on   en   ferait  un  roninn 
tout  entier  par  la  seide  application  de  cette  maxime. 
Ceci  encore  est  juste  : 

La  timidité  n'est,  au  foiul,  que  de  l'amour-propre  en  défia'icr-. 
Quelle  élévation  dans  ce  conseil  : 


Et  que  de  philosophie  ttuichantc.  résignée,  atten- 
drie dans  ce  trait  que  M™«  de  Lafayette  ■■u 
M™"  d'Houdetot  eussent  trouvé  : 

On  n'est  vraiment  seule  que  lorsqu'on  n'attend  plus. 

Tout  ce  petit  livre  est  ainsi,  linement  écrit,  fine- 
ment pensé;  il  est  court;  mais  il  est  long  à  lire, 
car  à  chaque  ligne  il  fait  tellement  songer! 

LÉO  Cl  Alt  ET  ir. 


CAISKRIK    SCIKNTIl  igrK 


Il  y  a  tlix  ans  on  ne  cunnaissait  pas  l'appen- 
dicite ;  atijourd'liui  on  en  entend  |)arler  tous  les 
jours.  Bien  des  j^ens  ont  succomlic  jadis  A  des 
maladies  attribuées  A  des  causes  diverses  qui 
n'avaient  pas  d'autre  nrij;inc  que  l'appendice.  Ce 
n'est  pas  que  l'anatomic  ait  méconnu  cet  orj,'anc 
jusqu  il  ces  derniers  temps,  mais  il  était  peu 
observé  et  considéré  comme  inutile.  Le  fait  est 
que,  encore  aclucllement.  on  ne  se  rend  pas  du  tout 
compte  de  sa  fonction  :  car  il  n'est  pas  à  supposer 
<|ue  son  seul  but  soit  de  iirovoqucr  des  maladies 
souvent  mortelles.  Il  y  a  comme  cela  dans  le  corps 
humain  plusieurs  orj,'anes  :  la  rate,  l'appendice, 
certains  muscles  du  mollet,  dont  la  présence  ne 
s'e\|>li(pie  pas  très  bien;  les  Iransl'ormistos  nous 
disent  <pie  ce  sont  des  restes  d'organes  qui  furent 
autrefois  plus  développés  et  avaient  une  fonction 
importante  clicz  l'homme  préhistorique  :  peu  A 
peu  les  mœurs,  les  altiludcs.  les  habitudes,  le 
^enre  de  nourriture  chanjrèrent,  et  l'orpanc,  de 
moins  en  moins  utilise,  s'est  atrophié.  C'est  une 
théorie  (pii  en  vaut  peut-être  une  autre,  mais  si 
l'explication  est  exacle,  il  faut  espérer  pour  nos 
descendants  que  la  transformation  continuera  à  se 
faire,  et  qu'au  moins  l'appendice  disparaîtra  tout 
A  fait.  Actuellement,  et  pour  des  siècles  encore, 
nous  sommes  condamnés  à  le  conserver;  ce  que 
nnus  avons  de  mieu.v  A  faire,  c'est  de  l'éludier. 

Sa   situation    peut    se   déterminer  facilement  en 


li-avant 


rtant    de 


la  droite  du  ventre  une  li(.'iie  N  B  lip.  1  i 
l'ombilic  nombril i  et  aboutissant  A 
l'épine  iliaque  antéro- 
supérieure  extrémité 
de  l'os  du  bassin  for- 
mant la  hanche'  :  le 
mi  icu  A  de  cette  lijïne 
est  ce  qu'on  appelle  le 
point  de  Mac-Burney  : 
il  est  juste  au-dessus 
de  l'appendice.  C'est 
un  tube  de  quelques 
centimètres  de  lonj;, 
dont  l'ouverture,  de 
i  ou  â  millimètres  de 
large,  se  soude  au 
ca'cuni  (commence- 
iiu'nt  du  pros  inlcs- 
lin  :  il  se  termine  en 
ciil-de-sac  et  c'est 
ci'llc poche  sans  issue 
<|iii  est  la  cause  de 
loMl  le  mal.  Les  chi- 
rurgiens, s'ils  sont 
bien  d'accord  sur  les 
méfaits  occasionnés, 
ne  le  sont  pas  tout  A 
l'ail  sur  les  causes  pre- 
mières qui  les  déter- 
minent :  les  uns  ad- 
mettent  que,   le  plus 


FUI 


Il  V  .M  .' 


e o c l' g   DU 

MONTltANT     1,.\ 
SITUATION    IlE    I.'AI'IKS  Illl  I 

F,  omplacoment  >lu  foie:  NB, ligiv 
Allant  lia  nombril  A  la tmnclic  et    souveni,  ce  sont  *de 
ci>rps     étrangers     fl 


milieu  'le  laquelle  se  trouv»? 
point  (lo    Mac-Bnrnc.v,  i 
au-<lCBiUft  de  l'appcndico  A. 


ipie   |>épins  de  fruit; 

débris  d'os.  etc..  qui 
doimeiit  lieu  à  l'Innaïuiiialioii  de  l'organe.  Tout  en 
iidiiiellanl  ipie  rintrodiiclinn  de  corps  étrangers  soil 
possible,  h's  autres  pensenl  ipie  c'est  une  exception, 
mais  qui'  (les  concrétions  se  forment  là,  comme  se 
rormeiil  les  calculs  du  foie  lui  de  la  vessie.  Qiie'le 
i(iie  soit  la  cause  <le  riri'ilntion  pi'oduile,  il  n'en  est 
|ias  moins  vrai  que  liienlol  une  colonie  de  microbes 
S)' dé\  eloppe,  prèle  à  se  ri'pandre  dan*;  l'organisme: 


le  péritoine  et  le  foie  sont  parliculièrenient  menacés. 

Le  que  nous  dcMiiis  surtout  retenir  des  leçons 
professées  par  les  spécialistes  en  la  matière,  c'est 
qu'il  ne  faut  pas  dill'érer  l'intervention  chirurgicale 
dès  que  l'aiipendicite  est  bien  caractérisée  ;  même 
quand  la  médication  intervenue  a  calme  la  douleur, 
il  faut  se  métier.  .\vec  les  ressources  antiseptiques 
dont  on  sait  s'entourer  aujouixl'hui,  l'opération 
n'est  pas  dangereuse,  si  elle  est  faite  A  temps  |>ar 
un  bon  praticien. 

Les  fondateurs  de  religions  ont  prescrit  certaines 
pratiques  qui  ne  sont  autre  chose  que  des  mesures 
hygiéniques  dans  la  loi  de  Moise  il  y  a  même  une 
opération  chirurgicale,  peu  grave,  il  est  vrai,  et  si 
la  vaccine  ciit  été  connue  à  cette  époque,  elle  eut 
sans  doute  aussi  été  imposée.  Dans  la  suite  des 
temps,  si  on  fonde  de  nouvelles  religions,  la  sup- 
pression de  l'appendice,  dès  la  naissance,  serait  un 
baptême  précieux  pour  la  santé  des  adeptes. 


Peu  de  temps  après  la  décou\erle  des  rayons 
Hientgen.  on  pensa  à  les  utiliser  pour  l'étude  de  la 
tuberculose:  mais  il  ne  faut  pas  oublier  que  ces 
rayons  sont  invisibles  A  l'œil  et  ne  permettent 
pas,  par  conséquent,  d'éclairer  un  objet  de  façon 
qu'on  puisse  le  voir  par  réne.xion,  comme  cela  a 
lieu  pour  la  luuiièiL'  ordinaire;  ils  servent  seulement 
A  rendre  phos|ilic>ic.s(cnl  un  écran  spécial  et  sur 
celui-ci  se  luojettenl  les  ombres  des  substances 
non  traversées  par  eux  :  tels  les  os.  Quand  on  les 
projette  sur  le  corps  humain,  ils  peuvent  traverser 
plus  ou  moins  certaines  parties,  chair,  muscles, 
viscères,  ce  qui  donne  sur  l'écran  des  ombres  dont 
l'intensité  varie  avec  la  plus  ou  moins  grande  per- 
méabilité qu'offrent  les  substances  traversées.  On 
a  réalisé  aujourd'hui  des  perfectionnements  impor- 
tants dans  la  fabricalion  des  bobines,  des  inter- 
rupteurs, des  ampoules,  et  on  a  augmenté  la 
puissance  des  radiations  ;  on  peut  donc,  mieux 
qu'au  début,  se  rendre  compte  tle  la  valeur  des 
ombres  projetées:  aussi  l'étude  de  la  tuberculose 
du  poumon,  qui  repose  surtout  sur  ce  genre 
d'observation,  a-t-elle  été  reprise.  Dans  une  com- 
munication A  l'Académie  de  médecine,  M.  le 
D'  Kelsch,  médecin  inspecteur  de  l'armée,  et 
M.  le  U'  Boisson,  médecin-major,  donnent  le 
compte  rendu  de  leurs  recherches  à  ce  sujet. 
Pendant  plusieurs  mois,  ils  ont  scruté  au  radioscope 
la  poitrine  des  soldats  entrant  à  l'hôpital,  quel  que 
fût  le  motif  de  leur  admission,  sauf  ceux,  bien 
entendu,  dont  l'état  ne  pcrmcltail  pas  un  examen 
de  ce  genre.  C'est  le  plan  p<isléricur  du  Ihiu-ax  qui 
a  paru  devoir  donner  les  indications  les  plus 
nettes.  <•  Le  tableau,  disent-ils  dans  leur  C(unmu- 
nication,  que  présente  en  arrière  le  thorax.  A 
travers  l'écran,  est  des  plus  saisissants,  car  tiuil 
y  est  agissant,  tout  y  est  vivant.  Chez  le  sujet 
sain,  les  poumons  apparaissent  transparents  du 
sommet  A  la  base.  Celte  transpai-ence  est  inter- 
rompue, au  milieu,  par  la  colonne  sombre  du 
rachis  el.  latéralement,  par  des  bandes  moins 
obscures  répondant  aux  côtes.  La  zone  qui  se 
trouve  au-dessus  de  la  projection  des  clavicules  el 
les  deux  régions  scapulaires  sont  moins  claiivs  que 
le  reste,  en  raison  des  muscles  cl.  des  lames  osseuses 
qui  les  couvrent.  La  région  inlerscapulaii'c  est 
parfaitement  transparente;  A  droite,  celle  transpo- 
rence  s'étend  jusipi'A  la  convexilé  du  foie  ;  h 
gauche,  elle  est  obscurcie,  au  tiers  inférieur,  parle 
ca'ur,  |>lacé  obliquement  île  haut  en  bas,  el  de 
droite  A  gauche.  Cel  organe  se  proliuige  par  »n 
base,  à    ilroile    de    la   colonne    verlébrale.   par  une 


C,  A  USE  H  I  E    se  I  EXT  I  EIQ  V  E 


ziinc  (il)scuiv  ii'pondaiil  ;iii\  iircilk'lles  ;  il  est 
surmonli;  de  la  crosse  de  l'aorle,  dunl  la  partie 
convexe  di^passe  à  gauche  la  colonne  vertiibrale  de 
deux  i  trois  cenlimètrcs. 

I.  Tout  cl  mobile  dans  ce  tableau.  On  y  voit  très 
nettement  les  mouvements  d'élévation  et  d'abais- 
sement des  côtes,  les  battements  du  cueur  et  de  la 
crosse  de  l'aorte;  enfin  les  larj^es  excursions  du 
diaphrag;me,  qui,  dans  l'expiration,  remonte  .jusqu'A 
la  sixième  côte  et,  dans  l'inspiration,  s'abaisse 
.jusqu'à  la  huitième  ou  la  neuvième,  parcourant 
ainsi  une  étendue  de  huit  à  dix  eoulimèlres.  et 
donnant  l'impression  du  jeu  d'ime  puissante  pompe 
aspirante  et  foulante  adaptée  à  la  base  du  thorax. 
I^e  foie,  qu'il  coille  étroitement,  ne  l'abandonne 
jamais  dans  ses  mi^'rations.  » 

Ce  n'est  qu'après  s'être  familiarises  avec  l'aspect 
ilu  thorax  nonnal  que  MM.  Kelsch  et  Uoisson  ont 
abordé  l'étude  des  afVections  pleuro-pulmonaires 
et  qu'ils  ont  pu  constater  des  anomalies  diverses, 
telles  que  diminution  de  la  transparence  des 
sommets  du  poumon,  des  ganglions  bronchiques, 
de  la  plèvre,  transparence  qui  disparaît  même 
dans  certains  cas.  C'est  surtout  dans  ces  régions 
(|ue  se  trouvent  les  foyers  d'infeelion  qui  peuvent 
rester  ignorés  pendant  longtemps.  A  la  suite  de 
décès  survenus  en  dehors  de  la  tuberculose,  ils 
ont  pu.  à  l'autopsie,  reconnaître  que  le  diagnostic 
radioscopique  ne  les  avait  pas  trompés.  Panni  les 
hommes  examinés  qui  sortent  de  l'hôpital,  après 
gucrison  d'une  blessure  par  exemple,  on  pourra 
surveiller  ceux  chez  lesquels  on  soupçonne  la 
luberculose  latente.  Cette  méthode  d'e.xamen  peut 
donc  avoir  une  très  grande  importance  en  permet- 
tant de  traiter  la  maladie,  même  avant  l'apparition 
des  symptômes  extérieurs.  Mais  il  est  clair  qu'il 
f  lut  être  entraîne  à  ce  genre  d'examen  par  une 
hiugue  série  d'observations;  car  un  œil  non  pré- 
paie ne  voit,  au  lieu  du  tableau  si  bien  décrit  par 
MM.  Kelsch  et  Boisson,  qu'une  forme  confuse  qui 
pr^)\'ient  de  la  projectitui  sur  l'écran  de  la  masse 
des  chairs,  des  muscles  et  des  os  qui  forment  les 
|)arties  postérieures  et  antérieures  du  thorax.  Il 
faudrait,  pour  bien  faire,  pouvoir  en  supprimer  au 
moins  la  moitié,  en  introduisant  l'ampoule,  source 
des  rayons,  dans  l'intérieur  du  corps.  On  est  sur 
le  point  d'y  arriver,  parait-il  :  MM.  Rémond  et  Noé 
seraient  parvenus  à  éclairer  des  cavités  naturelles. 
Placée  dans  la  bouche,  l'ampoule  a  donné  une 
épreuve  très  nette  et  très  détaillée  du  maxillaire 
et  des  dents,  jusqu'à  leur  i-acine;  précieux  docu- 
ment pour  un  dentiste,  au  moment  de  faire  une 
opération . 

L'habile  souflleur  de  verre,  M.  Chabot,  auquel 
ou  doit  déjà  bien  des  perfectionnements  dans  la 
fabrication  des  ampoules,  ne  désespère  pas  d'en 
construire  d'assez  petites  pour  être  introduites 
dans  une  sonde  œsophagienne.  Transformé  ainsi 
en  lanterne  à  rayons  X,  le  corps  humain  n'aura 
plus  de  secrets  pour  nous  :  on  ira,  de  temps  en 
temps,  en  faire  passer  l'examen  pour  savoir  s'il 
n'y  a  pas  quelque  organe  de  la  machine  qui  me- 
nace de  se  détériorer. 


Les  produits  alimentaires  sont  souvent  l'objet 
dune  falsification  cnnire  laquelle  les  pouvoirs 
publics  ont  le  devoir  do  pinlé^er  le  consommateur. 
On  n'a  pas  idée  de  l'ingéuiosité,  de  la  science 
luéme,  déployées  par  certains  marchands  peu 
scrupuleux,  pour  arriver  à  truquer  le  jiroduit 
\çndu,  de  façon  à  dissimuler  la  fraude  et  à  rendre 
plus  ditBcile  la  tâche  des  chimistes  et  des  micro- 
i;raphes  oHîcicls,  chargés  d'analyser  leurs  produits. 

Le  laboratoire  municipal  de  la  ville  de  Paris, 
■ci'éé    en    1S7f    par    M.    (îirard.    qui   en    est    encore 


aujourd'hui  le  directeur,  rend  sous  ce  rapport  les 
plus  grands  services  au  public.  Outre  les  échan- 
tillons prélevés  journellement  par  des  agents  spé- 
ciaux dans  tous  les  quartiers  de  Paris,  tout  le 
monde  a  droit  à  l'analyse  qualitative  gratuite;  il 
suini   pour  cela   de   déposer  le  produit  suspect  au 


ETUDE    MlCKUSCOriQUE    DE    L  .V    FARINE    DE    BLE 

et,  cellules  transversales;  é,  épicarpe;   p,  poils;   a,  amidon; 
b,  enveloppe  brune  de  la  graine. 

laboratoire,  ou  simplement  au  commissariat  de 
police  de  son  quartier;  on  reçoit,  quelques  jours 
après,  une  réponse  laconique,  mais  suffisante,  sous 
l'une  des  rubriques  :  bon,  passable,  mauvais,  nui- 
sible ou  non  nuisible.  Des  experts  spéciaux  sont 
également  attachés  au  ministère  du  commerce  pour 
l'examen  des  produits  faisant  l'objet  de  marchés 
importants,  pour  fournitures  à  l'Etat  de  denrées 
alimentaires. 

L'une  des  falsifications  les  plus  difficiles  à  déceler 
est  celle  de  la  farine;  non  pas  lorsqu'elle  est  gros- 
sièrement faite,  avec  addition  de  plâtre  ou  d'une 
poudre  minérale  quelconque,  mais  quand  elle  con- 
siste à  mélanger  la  farine  de  blé  à  celle  d'autres 
céréales  d'un  prix  moins  élevé,  ou  avec  de  la  farine 
plus  ou  moins  avariée.  La  hausse  qui  s'est  produite 
sur  le  blé  a  nécessairement  incité  à  pratiquer  sur 
une  plus  grande  échelle  ce  genre  de  mélange,  et  il 
en  est  résulté  des  procès  importants.  C'est  à  l'ana- 
lyse chimique  qu'il  y  a  lieu  d'avoir  recours  de 
préférence  quand  il  s'agit  de  reconnaître  la  pré- 
sence de  vieilles  farines;  mais  pour  l'addition  de 
seigle,  de  ma'is,  d'orge  ou  de  riz,  c'est  le  micro- 
scope qui  est  employé;  et  il  faut,  pour  prouver  la 
fraude,  une  connaissance  approfondie  de  l'anatomie 
des  céréales.  M.  Eugène  Collin  s'est  fait  une  spé- 
cialité de  ce  genre  d'études,  et  il  a  publié,  dans  le 
Journal  de  pharmacie  et  de  chimie,  des  travau.x 
fort  intéressants  à  ce  sujet  :  nous  lui  empruntons 
les  deux  dessins  ci-contre,  qui  donnent,  l'un  (fig.  2) 
les  principaux  éléments  du  blé,  l'autre  ^fig.  3)  ceux 
du  seigle.  On  voit  qu'il  y  a  entre  eux  une  assez 
grande  similitude;  les.dilTérences  reposent  souvent 
sur  des  remarques  peu  apparentes  :  ainsi  les  parois 
latérales  des  cellules  transversales  c  /  du  seigle  ont 


(".AUSEHIE    SCIENÏIIMQLE 


des  cpaississcmcnts  qui  ne  se  relrouvenl  pas  dans 
le  blc;  les  poils  qu'on  observe  à  l'cxlrémiliî  supc- 
licurc  de  l'i'picarpc  du  seigle  ont  dts  parois  moins 
épaisses  que  dans  le  blé.  Slais  les  firains  d'aniidun 
sont  plus  caraclérisliqucs  :  dans  l'amidon  du  sei):lc, 
les  grains  sont  en  général  plus  gros  que  dans  celui 


Kl  H.  3 
ÉTIDK    MICROSCOI'UJUK     DE    L 


FARINE     UK    SEIGLK 


cty  cellules  transversales;   é,  épicarpe  ;  p,  poils;   a,  amidon; 
bf  enveloppe  brune  de  la  graine. 


du  blé;  ils  ont  un  contour  plus  ncllemcnl  arrondi 
et  plusieurs  sont  étoiles  avec  quatre  ou  cinq  bran- 
ches, ce  qui  ne  s'observe  jamais  dans  le  blé.  L'im- 
portance de  la  falsilication  peut  se  mesurer  en 
comparant  au  nombre  de  j^rains  d'amidon  de  seigle 
contenus  dans  didérenles  préparations  faites  avec 
de  la  farine  suspectée,  le  nombre  de  grains  trouvés 
dans  d'autres  préparations,  faites  avec  de  la  bonne 
farine,  contenant  du  seigle  en  proportion  définie. 
Le  nia'is,  le  riz  se  rcconnais.sent  par  le  même  pro- 
cédé; mais  dans  tous  les  cas  il  ne  faut  pas  craindre 
de  multiplier  les  essais  avant  de  conclure. 

11  est  certain  que  la  fraude  est  en  raison  directe 
du  prix  du  blé,  et,  de  tous  les  moyens  employés 
pour  la  diminuer,  le  meilleur  sera  celui  qui  pci-- 
metlra  d'aujçmcnler  la  récolle.  Nous  ne  savons  pas 
si  celui-ci,  indique  par  M.  Lestrom,  professeur  à 
l'Université  de  Ilelsingfors  (Finlande),  aura  un 
résultat  pratique;  mais  il  est  cependant  i\  signaler. 
Ileprenanl  les  études  faites  au  commencement  de 
rc  siècle,  M.  Lestrom  a  voulu  se  rendre  compte 
de  l'inlluencede  l'électricité  sur  la  végétation,  l'our 
cela,  il  a  entouré  un  cliamp  de  blé  avec  des  lils 
métalliques ,  supportés  par  des  godets  isolants, 
placés  sur  des  pi(|uels  de  1  métré  de  haut;  tous 
les  bO  centimètres,  il  n  disposé  des  pointes  sur 
ces  fils,  et  une  machine  de  llolz,  produisant  de 
l'électricité  A  haute  tension,  fut  reliée  A  ce  réseau 
et  fonctionna  tous  les  malins  de  six  A  dix  heures 
et  tous  les  soirs  de  cinq  A  neuf,  du  mois  de  .juin 
au  mois  de  seiitembre.  La  partie  du  champ  ainsi 
traitée  mûrit  beaucoup  plus  vile  ipie  l'autre  et 
fournil  une  récolle  plus  abondante  cl  de  meilleure 
quolité.  C'est  vraisemblablement  A  la  production 
de    l'ozone,    formé    par   ces    décharges    électriques 


continues  dans  l'air,  qu'il  faut  attribuer  le  résultat, 
et  l'expérience  serait  à  renouveler.  Il  ne  manque 
pas  d'endroits  où  de  petits  coui-s  d'eau,  même  de 
peu  d'importance,  pourraient  servir  à  faire  tourner 
les  plateaux  d'une  machine  statique  produisant 
l'électricité  nécessaire. 

Quoi  qu'il  en  soil  de  nos  procédés  île  fertilisa- 
tion, le  célèbre  \\illiam  Crooks  prédisait  derniè- 
rement, devant  les  membres  de  l'Association  bri- 
tannique, que,  dans  une  quarantaine  d'années,  nous 
devrons  mourir  de  faim  si  on  ne  trouve  pas  un 
autre  mode  d'alimentation  que  celui  actuel;  car  la 
surface  du  sol  sera,  à  cette  époque,  incapable  de 
produire  la  quantité  de  froment  nécessaire  A  la 
population.  Nous  ne  savons  pas  sur  quelles  sta- 
tistiques l'cminent  physicien  se  base  pour  faire 
cette  prédiction  sinistre  ;  mais,  sans  adinetlre  une 
date  aussi  rapprochée,  on  peut  tout  de  même  pré- 
voir qu'A  un  moment  donne  le  sol  acluelleinenl 
cultivé  ne  suHira  plus,  à  moins  qu'on  ne  lui  fasse 
produire  des  récoltes  meilleures.  Or.  ainsi  que 
l'indique  M.  W.  Crooks,  c'est  encore  l'élcclricité 
qui,  produite  par  les  grands  cours  d'eau  inuliliscs. 
pciunnil.  sous  une  autre  forme  que  celle  que  nous 
niilii|ni.iii>  tout  A  l'heure,  venir  A  notre  secoiii-s  : 
rii  l.i.  ilii.ml  la  fabrication  de  quantités  considé- 
i.iMi  -  ,1  iii^iais  chimiques, dont  le  bas  prix  permet- 
trait la  fertilisation  des  terres  jusqu'ici  incultes  el 
donnerait  aux  autres  un  état  de  prospérité  inconnu 
jusqu'alors.  Nous  terminons  le  siècle  de  la  vapeur, 
il  est  cerlain  que  celui  qui  va  commencer  sera  le 
siècle  de  l'électricité. 


Nous  avons  parlé  dernièrement  du  chaulTagc  an 
pélrole,  à  propos  de  l'alimentation  deau  des  loco- 
motives en  cours  de  route,  et  on  nous  a  demandé 
sur  ce  mode  de  chaufl'age  quelques  détails  complé- 
mentaires. C'est  naturellement  dans  les  pays  où  le 
pétrole  abonde  qu'im  a  fait  les  premières  applica- 
tions de  ce  genre.  La  ville  de  liakoit.  sur  la  mei- 
Caspienne,  est  un  des  principaux  centres  de  pro- 
duction de  l'Europe  et  de  l'Asie,  el.  bien  qu'on 
expédie  des  quantités  énormes  de  pélrole  A  l'étal 
brut,  il  y  a  aussi  un  grand  niuubre  de  rallineries 
qui  ont  pour  résidu  des  huiles  lourdes;  ce  sont 
celles-ci  qu'on  utilise  pour  le  chaulTage  des  chau- 
dières de  bateaux  et  de  locomotives.  .\ii  lieu  de» 
monceaux  de  charbon  que  nous  avons  l'habitude 
de  voir  dans  nos  gares,  on  ne  trouve.  lA-bas.  <pie 
des  citernes  dans  lesquelles  des  pompes  puisent  le 
pétrole  pour  l'envoyer  dans  le  lender  des  machines  : 
comme  cette  huile  tend  A  s'épaissir  par  les  grands 
froids,  on  a  placé  dans  les  citernes  des  seii)cntins 
où  on  fait  circuler  un  courant  de  vapeur.  Les  appa- 
reils adoptés  pour  la  combustion  soni  de  divers 
modèles,  mais  reposent  sur  le  morne  principe. 

On  place  devant  le  foyer  (lig.  1)  \in  pulvérisateur 
dans  lequel  le  pétrole  arrivant  en  1'  al>oulit  A  1  e\- 
Irémité  d'un  tube  F,  formant  lue,  dans  leipiel 
s'ajuste  un  second  tube  r.  aboutissant  A  une  prise 
de  vapeur  V;  celle-ci,  en  s'échappanl,  détcrniiiic 
l'aiipel  du  pétrole.  L'extrémité  de  eliaciin  des  deuv 
tubes  étant  conique,  l'espace  annulaire  qui  les  sépare, 
et  par  où  arrive  le  pétrole,  se  moditie  en  avançant 
ou  en  reculant  le  tube  intérieur,  au  moyen  d'un 
régulateur  M,  de  favon  A  diminuer  ou  augmenter 
le  débit.  Dans  ces  conditions,  le  pétixile  se  trouve 
lancé  sous  la  chaudière  A  l'étal  IK's  divisé  el  brûle 
avec  une  grande  tlannne.  L'intérieur  de  la  cliainbre 
A  feu  se  trouve  revêtu  de  briques  réfraclaiivs  et 
l'air  y  accède  par  des  ouvertures  dont  on  règle  la 
.section  A  volonté,  l'oiir  mellie  une  chaudière  eu 
pression,  il  faut  naturelleiiuiit  avoir  déjA  de  la 
vapeur;  s'il  .s'agit  d'une  locomotive,  pai  exemple, 
on  relie  la  prise  de  vapeur  du  pulvérisateur  A  une 


r.ArSKlilK    SC.IKNTIl-KJl   K 


121 


cliautlièrc  tlcjâ  en  pression.  Au  btjul  d'cnvii-dii  une 
ilcmi-lieiire,  on  a  un  nombre  d'atmosphèros  sulli- 
sant  pour  que  ralimcnlation  se  fasse  directonienl 
siu"  la  machine  même  el  pcnncUc  de  supprimer 
liiutc  intervention  étranj^ére.  Ce  mode  de  chaulïajre. 
(|ui  ne  d(mnc  pas  de  fumée,  est  plus  rapide,  plus 
propre  et  plus  faeile  à  rég:ler  que  celui  au  charbon  ; 
mais    son    application    dépend,    hirn    cnlendu.    du 


CHAUl-FAGE     DES     I-oCO  MOT  I  V  ES    AL'     l'ETlZOLK 

V,  arrivée  du  pétrole  dans  le  bec  de  rùjecteur;  V,  arrivée  de 
la  vapeur  ;  M,  régulateur  permettant  de  faire  varier  le  débit 
de  réjecteur  ;  r,  tube  amenant  la  vapeur  au  bec  ;  F,  bec  de 
réjcL-teur. 

prix  auquel  on  peut  se  procurer  le  pétrole.  .Vussi. 
depuis  quelque  temps,  s'occupe-t-on  d'arriver  au 
même  résultat  avec  le  charbon  de  terre,  par  des 
moyens  un  peu  dilïérenls,  mais  basés  toujours  sur 
le  même  principe  de  la  division  du  combustible  en 
parcelles  très  petites.  A  l'état  de  poussière,  la 
houille  peut  être,  pour  ainsi  dire,  injectée,  comme 
un  licpiide,  sous  la  chaudière,  au  moyen  d'un  cou- 
rant d'air  comprimé,  et  elle  brûle  alors  comme  un 
(;az.  Il  y  a  déjà  plusieurs  sy-.|rTii.'^  ('iMblis  pour 
atteindre  ce  but  dans  les  chau.lic  rr-  li\r-.  La  pous- 
'^ière  de  houille,  placée  dan^  un  inilrc  conique, 
tombe  peu  à  peu,  par  un  urilice  réglable,  dans  un 
uros  tube  où  un  ventilateur  envoie  de  l'air  sons 
l)ression;  elle  se  trouve  ainsi  entraînée  dans  le 
foyer  et  s'enflamme  facilement,  par  suite  de  son 
itat  de  division  en  présence  de  l'air.  Il  faut  évi- 
iKuiuient  arriver  à  déterminer  les  proportions  de 
poiis>ière  et  d'air  qui  sont  le  plus  favorables  ;  mais 
ce  n'est  que  par  l'expérience  qu'on  arrivera  à  les 
connaître  ;  la  même  question  s'est  posée  au  début 
du  chauffage  au  pétrole,  qu'on  est  arrivé  aujonr- 
il'hui  A  réfçler  très  facilement.  Pour  les  villes,  il  y 
aurait  un  fîrand  intérêt  à  voir  cette  méthode 
ilevenir  pratique,  parce  qu'elle  supprime  la  fumée: 
pour  la  mine,  il  y  aurait  un  intérêt  non  moins  con- 
sidérable, car  elle  produit  du  charbon  à  l'état  de 
poussière  en  grande  quantité,  parfois  50  pour  100 
de  la  production  totale;  or  actuellement  on  est 
obligé,  pour  utiliser  ces  déchets,  de  les  transformer 
en  agglomérés,  dont  la  fabrication  coûte  assez 
cher.  Le  jour  où  on  utilisera  la  poussière  même, 
cela  simplilicra  la  question  et  il  arrivera  probable- 
ment un  moment  où  les  poussières,  considérées 
jusqu'à  présent  comme  un  déchet  gêmint,  devien- 
dront l'élément  principal  de  consommation  :  on 
cherchera  à  augmenter  leur  production  dans  la 
mine.  Dans  tous  les  cas.  chaque  industriel  dispo- 
■;ant  d'une  force  motrice  pourra  toujours  en  obtenir 
facilement  et  sans  grands  frais. 


Le  chaufl'age  de  nos  habitations  est,  en  général, 
assez  mal  compris  ;  on  considère  la  cheminée 
ancienne  comme  la  plus  hygiénique  :  c'est  pos- 
sible,   mais    elle    est     d'un    rendement    déplorable. 


I.'air  de  la  pièce  \i\enient  appelé  dans  lu  cheminée 
s'évade  i  mesure  qu'il  s'échaulVe,  et  il  s'établit, 
par  les  interstices  <les  jjorles  et  des  fenêtres,  des 
courants  d'air  froid  qui  ne  sont  peut-être  pas  tou- 
jours sans  danger  pour  ceux  qui  les  reçoiveni 
directement;  ce  sont  eux  probablement  qui  ont 
fait  inventer  le  paravent,  si  employé  jadis  dans  les 
appartements.  D'autre  part,  la  cliominée  chaulVe 
trop  par  rayonnement  du  foyer;  on  risque,  si  ou 
est  trop  près,  d'être  cuit  d'un  côté  et  gelé  de 
laulre.  Tout  le  monde  connaît  trop  ces  inconvé- 
nieuls  pour  que  nous  y  insistions,  et  tout  en  con- 
-.uK'ranl  le  feu  de  bois  à  la  cheminée  comme  le 
plus  f;ai  el  le  plus  agréable,  chacun  s'ingénie  à  le 
leuiplacer  ou  à  le  compléter  par  autie  chose.  Les 
clieiiiinées  elles-mêmes  ont  été  bien  perfi'clionnées 
et  comportent  des  appareils  permettant  d'utiliser 
une  plus  grande  partie  de  la  chaleur;  dans  certains 
systèmes  une  prise  d'air,  venant  directement  de 
l'extérieur,  passe  dans  un  conduit  au-dessus  dif 
foyer  et  se  répand  ilans  la  pièce  ajjrès  s'être  ain>i 
échaulTé.  Le  poêle,  qui  utilise  aussi  souvent  cette  dis- 
position, est  cependant  préférable,  car  il  donne  par 
rayonnement  une  chaleur  plus  douce;  le  poêle, 
mobile  ou  non,  àcombustion  lente,  qui  chautVe  exclu- 
sivement par  rayonnement,  ne  doit  être  employé 
que  si  le  tirage  est  très  sûr.  Dans  tous  les  cas,  quel 
que  soit  le  système  employé,  l'air  chaud  monte  au 
plafond  de  lapparlenient.  s'échappe  par  la  partie 
supérieure  des  portes  et  des  fenêtres,  dont  la 
partie  inférieure  amène  l'air  froid  :  de  sorte  qu'on 
a  toujours  la  tète  chaude  elles  pieds  froids;  tandis 
que  l'hygiène  nous  enseigne  qu'il  faudrait  se 
trouver  dans  les  conditions  conti'aii'cs.  Le  calori- 
fère à  air  appliqué  au  chaufTage  de  toute  une  mai- 
son donne  le  même  résultat;  son  principe,  bien 
connu,  consiste  à  chauffer  l'air,  venant  de  l'exté- 
rieur, dans  un  serpentin  S  qui  traverse  le  foyer  fig.  5, 
el  à  le  distribuer  par  une  ou  plusieurs  colonnes 
montantes  A,  avec  dérivations  lî  aboutissant  aux 
pièces  à  chauffer.  Ici  encore  on  a  l'inconvénient 
d'une  mauvaise 
répartition  de  la 
chaleur  et,  de 
plus,  l'air,  en  arri- 
vant aux  bouches 
d'échappement . 
produit  un  souffle 
désagréable.  On  a 
en  outre  un  air 
beaucoup  trop  sec 
et.  pour  lui  rendre 
la  vapeur  d'eau 
dont  il  est  privé, 
on  devrait  tou- 
jours mettre  dans 
la  pièce  un  vase 
rempli  d'eau  sur 
une  source  de 
chaleur  suffisante 
pour  l'évaporer 
lentement  et  réta- 
blir ainsi  l'état  hy- 
grométrique né- 
cessaire à  la  santé. 
Les  calorifères  qui 
distribuent  de 
l'eau  chaude,  ou 
de  la  vapeur,  dans 
une  tuyauterie 

sont  préférables,  parce  qu'ils  chaufl'ent  l'air  même  de 
la  pièce,  sans  y  apporter  un  air  desséché.  Ils  pro- 
cèdent par  rayonnement  et  on  augmente  encore 
celui-ci  par  la  forme  de  la  canalisation  qui  est 
munie  d'ailettes,  de  façon  à  en  exagérer  la  surface. 
Ce   système   a   sur   le  poêle  l'avantage  de  pouvoii- 


5,  serpentin  où  circule  l'air  arrivant 
de  l'extérieur  ;  A,  conduite  de  l'air 
chaud  par  des  dérivations  B  dan? 
les  pièces  à  eliauffer;  E.  arri\vr 
de  l'air  froid  ;  C,  clicminée  ;  F,  foyi-r. 


CALSEHIK    SCIENTIKIQUK 


se  placer  le  lon^  des  iiiurs^  au  ni\'caii  du  plancher, 
ce  qui  assure  une  meilleure  répartition  de  la  cha- 
leur. Mais  il  arrive  souvent,  lorsqu'il  s'afrit  d'ap- 
partements surtout,  qu'on  n'utilise  pas  cette  dis- 
position et  qu'on  envoie  de  la  vapeur  se  détendre 
dans  des  appareils,  de  volume  réduit,  placés  dans 
un  coin  de  la  pièce;  on  retombe  alors  à  peu  prés 
tlans  les  conditions  d'un  poêle  ordinaire,  sauf 
<(u'on  n'a  pas  à  s'en  occuper.  L'idéal  serait  de 
n'avoir  aucun  appareil  apparent  dans  la  pièce, 
mais  de  construire  les  murs  creux  de  façon  qu  entre 
leur  double  paroi  on  puisse  faire  circuler  de  l'air 
chaud,  qui  ne  se  répandrait  pas  dans  les  chambres, 
mais  en  porterait  les  murs  A  une  température  uni- 
forme. Il  n'y  aurait  qu'à  assurer,  comme  pour 
tous  les  antres  systèmes  du  reste,  une  ventilation, 
réglable  à  volonté,  pour  permettre  de  renouveler 
l'air  de  la  pièce,  plus  ou  moins  rapidement,  suivant 
le  nombre  de  personnes    qui    s'y  trouvent  réunies. 

Si  les  appareils  de  chaulîage  méritent  d'attirer 
notre  attention,  les  combustibles  ne  sont  pas 
moins  intéressants.  On  s'est  occupé  de  déterminer 
pour  les  plus  employés,  tels  que  le  bois,  la  tourbe, 
l'anthracite,  les  houilles  de  diverses  pro\'enances, 
la  quantité  de  calories  qu'ils  déf,M^'Ont  :  c'e^l-i'i-dire 
leur  puissance  de  chauffe,  si  on  peut  >'o\|)rinu'r  ainsi. 

Nous  n'entrerons  pas  dans  le  délai!  des  dilVérenles 
méthodes  employées  :  mais .  dans  la  pratique,  on 
peut  se  rendre  compte  approximativement  de  la 
valeur  calorifique  de  dilTércnts  combustibles  en 
prenant  un  même  poids  de  chacun  d'eux,  en  fai- 
sant chaulfer  successivement  la  même  quantité 
(l'eau  el  en  prenant  la  température  de  cette  eau 
([uand  le  combustible  est  épuisé.  D'une  façon  géné- 
rale, c'est  le  bois  qui  déj,'ape  le  moins  de  calo- 
ries, 3500  environ  :  la  tourbe  donne  un  peu  plus 
et  peut  aller  de  3500  à  iOOO;  puis  viennent  les 
houilles  de  diverses  sortes  qui  varient  entre  7000 
et  8000  calories  ;  enlin.  l'anthracite,  qui  arrive 
à  9000.  Mais  les  conditions  spéciales  nécessaires 
A  l'emploi  de  certains  combustibles  ne  permettent 
pas  toujours  de  choisir  celui  qui  chaull'e  le  plus  : 
c'est  ainsi  que  l'anthracite,  dont  l'alluniaf^e  est  dif- 
ficile, ne  brûle  bien  que  dans  les  foyers  profonds  : 
comme  les  poêles  à  feu  continu  :  les  dilTérentes 
espèces  de  charbon  de  terre  ne  peuvent  non  plus 
être  employées  indilïéretiiiiieiil  dans  im  foyer  quel- 


foyer  des  appartement: 
croire,  du    reste,   que    ce 
Belgique  ou  en  Angleterre 
ces    dilTérents     charbons 
nous  consommons  en 
France  sous  ces  diflé- 
I    rents    noms   provicn- 
'    nent      tous     de      nos 
mines  françaises,  mais 
ils   prennent    le    nom 
,    du  charbon    type  qui 
a     servi    à   faire    une 
classification. 


Un  tramway  élec- 
trique nouveau  vient 
d'être  inaugure,  entre 
la  Bastille  et  Cha- 
renton,  sur  une  lon- 
gueur de  6  kilomètres. 
Comme  toujours,  la 
question  s'est  posée 
de  savoir  si  le  cou- 
rant serait  envoyé  au 
moteur  par  fil  aérien 
cl  trolley,  ou  par  ca- 
niveau souterrain. 

Nous  avons  déjii  eu 
l'occasion  d'expliquer 
en  quoi  consistent  ces 
dilTérents     systèmes. 


7.  —  DisrosiTiov 

lARIUT     DE     rKl^E 


DE     cor  II  A  NT     SOCTERRAIN 

M  L,  frott«urs  élastiques  ;  G,  galet 
suivant  un  plan  incliné  placé 
À  l'extrémité  du  caniveau,  pour 
faire  sortir  le  chariot  1'  au 
moment  où  la  prise  de  coar.uit 
devient  aérienne. 


roiiipic.  I,e  (^H'dill  convient  peu  aux  usages  domes- 
liques,  mais  plutôt  au  chaulTage  des  chaudières  A 
vapeur.  Le  (.linrleroi,  au  cfmlraire,  marche  très 
bien  dans  le  fourneau  de  cuisine,  ainsi  ipie  le  Ncw- 
lastU'.  qui,  i  cause  de  sa  facilité  d'allumage  el  sa 
1  oiiibu^liim  rapide,  devra  être  réservé  pour  le 
/•■j  yiiiriiinrrit'nts  df  cet  artictf  toni  donnf't  au  poiut  de 
iiNT  demawiri  d'udrt 


dont  le  premier  est  employé  d'mie  façon  presque 
générale,  mais  est  peu  compatible  avec  l'esllié- 
liquc  de  nos  boulevards  parisiens.  Pour  le  nou- 
veau tramway,  on  adopte  une  solution  mixte  :  A 
l'extérieur  de  la  ville,  sur  2600  mètres,  il  y  a  un 
fil  aérien,  de  même  que  sur  3500  mètres  à  l'inté- 
rieur; mais  pour  la  traversée  des  places  de  la  Bas- 
tille et  Daumesnil,  ainsi  que  de  la  rue  de  Lyon,  on 
a  adopté  le  caniveau  souterrain.  Par  une  manu-uvre 
très  simple,  on  supprime  le  Irollcy  au  point  voulu 
el  on  abaisse  un  frolteur  qui  va  prendre  le  cou- 
rant sur  les  fils  places  dans  le  caniveau.  Celle  dis- 
position a  déjà  fait  ses  preuves  sur  une  plus  vaste 
échelle,  notamment  à  Budapesth.  oi'i  elle  fonctionne 
depuis  dix  ans.  el  elle  a  été  également  adoptée  pour 
les  tramways  de  Herlin.  Dans  celle 
dernière  ville,  l'installalion  est  faite 
de  la  façon  suivante.  Le  double 
rail  est  posé  ffig.  61  sur  des  pièces 
de  fonte,  placées  A  l^.i;)  les  unes 
des  autres,  dont  l'évidenient  inté- 
rieur a  la  forme  du  caniveau  cl 
celui-ci  s'obtient  en  réimissant  ces 
pièces  de  fonle  entre  elles  par  une 
construction  en  ciment.  Les  fils  y 
sont  placés  sm-  des  godets  isolants 
en  porcelaine.  La  prise  de  courant 
(fig.  71  se  fait  au  moyen  d'un  cha- 
riot P  placé  SIM'  l'essieu  île  l'ime  des 
rimes  el  deux  languette^  flexibles 
M  L  viennent  frotter  chacune  sur 
l'un  des  lils  conduclem-s  :  ce  chariot 
est  monté  sur  une  glissière  el  peut 
se  déplacer  de  bas  en  liaul.de  façon 
qu'on  puisse  le  relirer  au  moment 
où  l'on  va  prendre  la  ligne  aérienne. 
Pour  faciliter  cette  manieuvre,  un 
galet  Ci  est  fixé  A  la  pai'lie  infériem-e  el  im  plan 
incliné  est  disposé  A  l'extrémité  du  caniveau,  de 
sorte  ipie  le  système  remonte  de  lui-même  au 
moment  oi'i  le  couranl  siiiderrain  doit  être  remplacé 
par  le  cotu'ani  aérien. 

Cl.    MAni:sriiAi.. 


KlmUtl'lut  rt  rii  dthors  de  tovie  riclan 
OM  de  frntriffunnentê  eommertiaujt. 


r  /•  K  répandu 


CHRONIQUE     ÏHÉATRALK 


TllKATRE    PE 


I,is  luorl?  \cmt  vite  et  les  pièces  aussi...  .l'en- 
Ifiul'^  11"-  s|»'clacles  d'art.  Oh!  combien  lonjjtonips 
s  L'tt  TiiUiMil  siii"  l'affiche  les  stupicles  balançoires, 
ili\eili^>oiiu'nts  jfrossiers  aux  rires  épais  et  vul- 
uaii'os!  Mais  qu'une  œuvre  de  solide  pâle,  au.\  vers 
lie  mêlai  snunre,  au.ï  penscrs  puissants,  aux  accents 
rarouchcs,  vienne,  de  trop  rare  aventure,  secouer 
notre  torpeur  et  importuner  notre  apathie,  vite 
l'ueil,  un  instant  entr'ouvert,  se  referme  et  la  pape 
lumineuse  s'achève,  dans  l'obscure  indiirércnce. 
Digérons,  mes  frères,  digérons  en  paix!  Au  diable 
le  fâcheux  qui  s'imagine  que  nous  avons  en  les 
veines  quelques  gouttes  du  sang  des  ancêtres  qui 
tremblaient  à  Cinna  et  frémissaient  à  Phèdre! 
(Juel  ridicule  poète  s'avise,  inspire  par  Sophocle, 
de  penser  que  le  public  d'aujourd'hui  comprendrai! 
un  trailrc  mot  (l'Œdipe,  si  tout  petits  on  ne  nous 
avait  enseigné,  par  routine  plus  que  par  sincérité, 
que  la  tragédie  est  la  forme  d'art  la  plus  pure,  la 
|)lus  belle  parce  qu'austère  et  farouche'?...  Médée! 
■lasun,  C.okhos,  Creuse,  qu'on  épelle  Creuse  en 
ricananl.  C.réon,  qu'on  accole  finement  au  sou- 
venir de  Mangin  au  casque  de  ferraille,  Hécate  et 
l'élinii.  Artemis  et  Corinthe!  Quels  noms!  quel 
haioquo  assemblage!  Peu  Smart  en  vérité,  cette 
histoire  des  fureurs  antiques  et  fort  peu  boulevar- 
ilières  ces  amours  sauvages!  Alors  à  quoi  bon  ces 
s|iectaeles  que  nul  ne  comprend  et  dont  nul  ne 
s'inspire?  Mais  qu'en  infâme  prose  ce  fait  divers 
soit  narré,  que  le  feuilleton  se  transmue  en  mélo- 
drame ou  que,  cause  célèbre,  le  mystère  jette. la 
foule  comprimée  au  prétoire,  alors  tout  Paris  gre- 
lotte de  fièvre,  chacun  chez  soi  se  barricade  et  les 
.lasons  ventrus  et  repus  restent  inquiets  devant 
d'anémiques  Creuses,  en  songeant  A  leurs  Médées 
crampons.  Mais  des  vers!  mais  du  génie  d'inter- 
lirélalinn,  mais  de  l'art  en  un  mot!  Non!  non! 
Digérons  et  dormons. 

Et  c'est  ainsi,  lecteurs,  qu'en  celte  fin  de  siècle, 
s'achemine  d'un  pas  rapide  et  sur  vers  l'avachis- 
sement inévitable  le  peuple  d'assez  sotte  vanité 
pour  se  proclamer  encore  lui-même  le  plus  spiri- 
luel  et  le  plus  éclairé  du  monde. 

Et  c'est  ainsi  qu'après  quelques  soirées  Mèdàe, 
ilont  je  vous  promis  le  mois  dernier  de  vous  faire 
goûter  les  beautés,  disparut  de  l'affiche  et  plongea 
dans  l'oubli. 

Etrange  époque  que  la  nôtre.  Jamais  peut-être 
en  aucun  temps  il  n'y  eut  comme  maintenant  >uie 
telle  poussée  talentueuse,  et  jamais  peut-être  aussi 
il  n'y  eut  moins  de  public  pour  comprendre  et 
]>our  admirer.  Pour  qui  les  perles  alors'?  Haussons 
les  épaules,  passons,  et  si  nous  sommes  encore  — 
ee  dont  on  doute  —  capables  de  faire  des  enfants. 
Dieu  les  garde  de  leurs  pères!  Qu'ils  s'élèvent  et 
s'instruisent  tout  seuls.  Ils  vaudront  toujours  plus 
i|ue  nous. 

Mais  non!  A  vous,  Mendès,  merci,  merci  quand 
même,  poète!  'Vous  avez  jeté  au  vent  d'harmo- 
nieuses strophes!  A  vous,  chère  Sarah,  merci!  L'or 
ruisselant  de  votre  voix  a  comme  ébloui  d'un 
éclair  fugitif  notre  crépuscule  assombri,  liien  de 
timl  cela  ne  sera  perdu,  tout  germei'a  en  son  heure 


et  NOS  semences  d'art  très  noble  ccloronl  en  de 
prochains  avrils  ctmniie  une  moisson  superbe  dont 
les  fils  de  nos  fils  seront  revivifiés,.. 

Pourquoi  ne  comprendraient-ils  pas  la  farouche 
imprécation  de  Médée  droite  au  sommet  des  monts, 
fatale  et  somptueuse  en  ses  draperies  d'écarlale  et 
d'or,  traînant  des  voiles  noirs,  semblable,  dans 
l'haleine  rouge  des  rocs,  i  quelque  colossal  papillim 
de  nuit? 

Seule  dans  tout  le  ciel  j'ou\Te  et  lève  raugiire 
De  la  catastrophe,  aigle  à  l'énorme  euvergiu-e  î 

Et  l'épouvantement 
Tombe  comme  un  duvet  du  moindre  battement 
De  ma  grande  aile  oliscure  I 

Celles  de  Tliessnlie,  en  chercliant  les  nielles  : 
«  Est-ce  l'oiseau  de  Zeus,  foudres  torrentielles  ! 

Ou  la  ehauve.souris 
D'Hadès,  sen.ant  la  fièvre  et  les  baumes  pourr'is 
Des  mares  pestilentielles?  » 


Quand  surviendra  l'effet  de  mes  volontés  forte.s. 
Mon  aile,  hemreuse  et  lasse  enfin  de  tant  de  sortes 

D'orgueil  ou  de  remords. 
Sera  le  voile  noir  jeté  sur  tous  les  morts 

Et  sur  toutes  les  mortes  ! 

Pourquoi  leurs  âmes  plus  ouvertes  que  les 
nôtres  aux  robustes  amours  ne  seraient-elles  pas 
émues  aux  amoureux  accents  des  douleurs  de 
l'amante  ? 

Quand  Jason  parut  sur  la  nef  sonore 
Porté  par  le  flot  doucement  grondant, 
Je  pâmai  de  délice  et  crus  qu'à  l'oecident 
Se  levait  une  aurore. 

Pour  le  charme  propice  ou  le  charme  qui  nuit 

Sous  le  vol  des  stryges  acerlies 
.\Uez  seules,  au  bord  des  marais  de  la  nuit, 

O  cueilleuses,  cueillir  les  herbes  ! 

Je  reste  avec  Jason  pour  l'amour  de  ses  yeux  ! 
Au  bord  de  ses  chers  yeux  doux  et  pernicieux 

J'xi  cueilli  des  touffes  de  crimes; 
Des  membres  dispersés  battent  sur  nos  chemins... 
Mais  je  sens  ses  biiisers  à  mes  affreuses  mains 

Comme  le  pardon  des  victimes  I 

Pourquoi  les  filles  de  nos  filles,  qui  seront 
épouses  et  mères,  ne  frissonneraient-elles  pas  A  ce 
tragique  hurlement  d'une  mère  délaissée,  d'une 
épouse  trahie? 

Géantes  de  l'ancien  chaos  1 

Aux  mains  pleines  de  bous  fléaux  ! 
Épouvantables  sœurs  de  la  fille  d'Hécate  1 
Tisiphone  hâtant,  d'un  fouet  qui  siflle  et  mord. 
Le  bétail  des  forf:iits  anx  labours  de  la  mort  ; 
Toi,  mégère,  emportant  la  ville  scélérate 
Et  le  trône  comme  un  enfant  sous  ton  manteau, 

Et  toi  la  meilleure,  Alecto, 
Dont  la  morsure  a  d'âpres  rocs,  dans  sou  étau. 

Pareils  anx  dents  d'un  antre. 
Voyez  ceci,  démo.ns  terribles  aux  ingrats  : 

Une  femme  tient  dans  ses  bras 
Le  mari  de  mon  cœur  et  les  fils  de  mon  ventre  ! 

Oh  !  que  si,  ils  ou  elles  comprendront  et  leurs 
lèvres  souriront  de  notre  indilTérenee,  comme  sou- 
rient les  nôtres  des  sottises  d'antan. 

Au  revoir   donc.   Médée!  qui  passas  haulaine  et 


i:;; 


r;ilHONIiJLK    TilKATltAI.K 


qiion  n'a  puinldcvince.  l'uissiuns-nnus.  vicill.irdsaux 
lélcs  branlantes,  aux  mains  couturées  de  rides, 
acclamer  enfin  les  revanches  certaines  parmi  les 
tètes  blondes  et  les  mains  potelées  de  ceux  qui. 
trop  jeunes  encore  aujourd'hui,  halbiilient. 


Odkon'.  —  /m  Itrine  Fwntetff^  conte  «Iramatique,  en  ciiici  actes 
et  six  tableaux,  de  M.  Catulle  Mendès.  Musique  de  sctue  de 
M.  Paul  Vidal. 

A  dix  ans  de  distance  environ,  lOdéon  reprend 
une  pièce  qui,  comme  genre,  par  une  fatalité  rai- 
sonnante, vient  A  son  heure,  après  le  Cyrano  de 
Hosland  et  le  Struensée  de  M.  Paul  Meuricc,  com- 
pléter une  trilogie  de  beauté  romanesque  et  roman- 
tique. Depuis  le  grand  Hugo,  on  croyait  le  souille 
apaisé,  il  n'en  est  rien,  il  anime  l'œuvre  entière. 
Catulle  Mendès  est  un  poète  heureux.  Il  possède 
ce  don  rare  de  savoir  allier  à  la  beauté  du  verbe 
le  rythme  du  vers  et  la  noblesse  de  l'idée,  trois 
«piaiités  qui,  réunies,  ont  (lélerminc  le  succès  de  la 
Heine  Fiametle, 

Le  sujet  du  drame  est  de  ceux  qui  sont  d'avance 
A  peu  près  certains  de  réussir,  l'amour  étant  un 
thème  sur  lequel  le  public  aime  à  entendre  broder 
les  variations  les  plus  fantaisistes,  pourvu  qu'elles 
ne  soient  pas  trop  sombres.  Il  veut  un  frisson,  mais 
non  la  terreur.  Et  voilà  pourquoi  Médée  ne  fut  pas 
Cl  imprise,  tandis  que  sa  gracieuse  sœur  fut  accla- 
mée. Loin  de  moi  la  pensée  de  pousser  plus  loin 
la  comparaison  entre  ces  deux  œuvres  si  dissem- 
blables et  pourtant  si  pareilles  en  noblesse. 

Voici  très,  trop  sommairement  l'ésumé.  le  sujet 
de  la  Reine  Fiamelte.  Je  dis  (rop,  car  je  ne  puis 
montrer  les  broderies  exquises  dont  la  grAce  et  le 
charme  des  vers  font  au  poème  un  éclatant  man- 
teau de  brocart. 

La  jeune  reine  de  Bologne,  Orlanda,  surnommée 
Fiamctte  à  cause  de  la  petite  flamme  d'amour  qui 
brûle  éternellement  sa  chair  rose,  inconsciente  et 
jolie,  a,  par  un  caprice,  élevé  jusqu'au  pouvoir,  jus- 
qu'à ses  cotés,  un  être  infâme,  Lriorgio  d'Ast,  qui 
bientôt,  las  de  l'amour,  ne  rêve  que  l'abaissement 
de  la  reine  gentille  pour  s'emparer  seul  de  la  cou- 
ronne. Il  s'est  fait  un  complice  en  la  personne  du 
cardinal  Sforza  qui,  pour  servir  hs  iK'li-l.ilili-^  pro- 
jets de  Giorgio,  suscite  la  haiin-  lim  ,|' mu-  moi- 
nillon,  Uaniello,  nourri  dans  le  sili  ih  r  iii\  -liquo  des 
cliiitres  depuis  que  son  frère  jumeau  a  élé  .i.-..-.assiiié 
au  cours  d'une  orgie  et  d'une  façon  assez  mysté- 
rieuse. Ce  Danicllo  est  bientôt  convaincu  que  la 
reine  est  l'instigatrice  du  meurtre  de  ce  frère  tant 
regrette  et  sa  main  s'arme  pour  la  vengeance,  mais 
avant  de  commettre  l'acte  brutal,  il  veut  apaiser 
son  âme  et  demande  à  se  retirer  pendant  cinq  jours 
dans  un  couvent  où  seul  il  se  réfugiera  en  Dieu,  qui, 
plus  tard,  jugera  son  âme.  (>'est  au  couvent  des 
Nonnes  d'Assises  qu'il  se  retire.  Dans  ce  couvent, 
où  la  reine  vient  faire  ses  dévolions,  tout  est  char- 
mant; la  reine  y  parle  d'amour,  entre  deux  oraisons, 
aux  nonnes  rougissantes  qui,  connue  de  grands  lis 
blancs  qui  marclieraienl,  errent  sur  les  pelouses,  i\ 
l'iuubre  bleui-  des  orangers.  Brusquement,  sans  la 
eiinnniti-e  pour  ce  qu'elle  est,  Danicllo  se  trouve  en 
l'ace  d'Orlanila,  el,  falalenienl,  ces  deux  jeimesses 
.ic  lient  d'amour;  un  soir,  A  la  lueur  tran(|uille  des 
étoiles,  Orlanda  se  donne  et  enunène,  pour  l'aimer 
iihreuu^nl,  Danicllo  dans  ime  petite  maison  perdue 
au  fond  (les  bois.  Ils  s'aiment.  Oi-landu  avec  toiit 
son  cieur,  Danicllo  avec  toute  son  àme  et  ce  serait 
ainsi  longtemps  si  d'abord  une  bonne  àme  ne  |)ré- 
venuil  la  reine  du  complot  qui  se  trame  et  ne  dési- 
gnait l'assassin.  Orlanda  se  croit  trahie  cl  va  punir, 
mais  son  nom  tombe  des  lèvres  de  son  amant 
endoi-mi.  IClle  fera  grâce  el  s'en  renielira  A  l'amour 


seul  ])iiur  dénouer  I  intrigue.  Ilélus)  pour  Danicllo. 
le  terme  fatal  est  arrivé,  il  faut  qu'il  s'en  aille  pour 
luer  la  reine  !  .\u  troisième  acte,  à  la  cour,  l'assassin 
se  présente:  mais  devant  le  sourire  et  la  caresse  des 
yeux  de  celle  qu'il  aime,  il  jette  son  arme  et  avoue 
son  dessein.  Sforza,  qui  voit  comme  (iioi-gio  tous 
les  beaux  projets  s'évanouir,  réclame  la  mort  pour 
Danicllo,  la  l'cine  refuse;  mais  Danicllo.  étant 
d'Kglise.  c'est  à  l'Kglisc  qu'il  appartient  et  c'est  en 
son  nom  que  Sforza  punira  A  moins,  honteux 
marché,  que  la  reine  ne  dépose  la  couronne  !  S'il 
en  est  ainsi,  on  les  laissera  libres  de  vivre  et  de 
s'aimer.  l'Iacéc  enire  snn  ambition  el  son  amour.- 
la  reine  gentille  n'hésile  pas,  —  elle  abdique.  — alors 
Sforza  la  poui-suil  en  adultère  au  nom  de  Giorgio  el 
la  livic  A  un  ti'ibunal  qui  la  condamne  A  mort.  Da- 
nicllo, (pii  voit  toujours  en  elle  la  meurtrière  de 
son  frère,  l'abandonne  A  son  tour;  mais  A  la  minute 
suprême  de  la  mort  il  cunscnl  A  se  rendre  au  désir 
de  la  condamnée  et  A  lui  porter  les  secours  reli- 
gieux. Dans  «me  scène  exquise  cl  non  dépourvue 
de  grandeur,  l'amant  apprend  que  jamais  l'amante 
ne  l'ut  coupable,  que  les  blanches  mains  si  souvent 
baisées  par  lui  n'ont  élé  souillées  d'aucun  crime, 
et  enfin  désabusé.  Danicllo  frappe  Sforza  et  meurt 
avec  celle  qu'il  aime.  Ils  vont  A  la  mort  en  chan- 
tant un  épilhalame  d'amour  que  seul  le  bnurreau 
peut  interrompre. 

L'amour!  C'est  l'amour  seulement  qui  lient  ici 
loidc  la  place.  C'est  lui.  la  lumière  Iriiuuphante. 
C'est  lui,  plus  fort  que  la  mort  qu'il  rend  douce. 
C'est  lui  la  seule  raison,  le  seul  but  de  ce  drame 
dans  Ictpiel.  d'un  bmit  A  l'autre,  règne  un  souffle 
de  passion  juvénile. 

L'Odéon  a  fait  merveilleusemenl  les  choses,  les 
décors  sont  adorables,  et  l'interprétai  ion  au-dessus 
de  tous  les  éloges.  M'""  Segond-Weber  a  créé  un 
Danicllo  plein  de  l'nugue.  M'"  Yahne  remplit  le 
rôle  de  la  reine  l'iamette.  Itameau  a  fail  un  Sfoi-za 
très  sinistre,  el  Maripiet  a  bien  campé  sou  ruffian 
de  Giorgio,  l'ne  très  agréable  nuisique.  île  Paul 
Vidal,  seconde  et  appuie  le  vers,  complétant  un 
magnificpu-  spectacle  qui  l'ail  honneur  A  l'Odéon. 


■^  de  M.  héo<\ 

Le  nom  lie  Cindillol  évoque  toiuonrs  l'idée  de 
vaudeville,  el  celui  de  vaudeville  l'idée  de  quelque 
spectacle  un  peu  vulgaire.  C'est  une  erreur  qu'il 
faut  dissiper.  L'auteur  de  VAmorceur  est  im  obser- 
vateur, un  écrivain,  un  penseur  même,  el  assuré- 
ment un  hunioriste.  Ses  pièces  sont  difficiles  A 
classer.  Vaudeville.'  Non,  pas  précisément ,  car  par 
la  faclure  el  surtout  par  l'élude  des  mœurs  actuelles, 
elles  relèvent  beaucoup  de  la  comédie,  ('omédies  .' 
Non  plus  tout  A  fail.  car  l'action  y  suit  presque 
toujours  une  roule  tant  soit  peu  capricanle  et  fan- 
taisiste qui  les  tient  éloignées  de  ce  geiu-e  très 
détermine.  Appelnns-les  comédies-vaudevilles,  ou. 
ce  ipii  serait  plus  jusic,  vaudevilles-comédies.  C.'csl 
un  genre  mixte,  disent  ceux  qui  l'aiment,  genre 
bâtard,  disent  les  autres.  Comme  on  ne  peut  accuser 
yi.  Gandillol  de  vouloir  ménager  la  chèvre  cl  le 
chou,  son  indépendance  de  caractère  étant  bien 
conmu\  il  faut  peut-être  regretter  que  cel  écri- 
vain, doué  des  plus  rares  et  des  meilleures  qualité* 
qui  l'on!  l'auteur  comique,  n'oil  pas  a  l'bi  Irai  renient 
pris  i)»rti  pour  l'un  ou  l'autre  genre.  Il  s'en- 
suit, en  elTct,  une  hésitation  dont  on  ne  peut  s'af- 
franchir. .\  u'êlre  ni  Labiche  ni  l"eydea\i.  ou  risque 
fort  de  passer  aux  yeux  des  indilTérents  pour 
incomplet  ou  indécis. 

Son  ileriiier  ouvrage.  l'.tHi'ircciir.  est  un  peu  vic- 
time de  celle  imléiiMun    Ciméilie    .-,«... nVio.-nl    eai- 


CIllidMijLE    TIIKATKAI.K 


M'^  I  bimshomiucs  •>  son!  v  ùcu>  i-l  nbM'i-\i;s.  Muis 
alni,-  Icludc  cbauclu'C  sagnerail  à  ùlic  plus  serrée. 
;i..u-m'i-  plus  A  fond  et  conden-.i-o  en  trois  actes. 
1)  autre  part,  les  procédés,  tjràce  auxquels  l'action 
est  conduite  et  menée  jusqu'au  dénouement,  sont 
du  répertoire  courant  des  vaudevilles  suivant  la 
formule...  Voili  pour  justilier  l'opinion  de  la  masse. 
Quant  A  ccu.v  qui  raisonnent  cl  font  crédit  à  l'au- 
leur,  il  est  certain  que  les  pièces  de  Gandillot. 
l'.'lmoreeur  en  tète,  fourmillent  de  ravissants  coins 
d'une  observation  fine  et  amusante...  Ces  réserves 
faites,  voici  la  pièce. 

Henri  Lavergnc  est  le  type  de  ces  viveurs  pari- 
siens dont   l'existetii-e  est' un  insoluble  i)rol)lème; 


d'aussi  louche  origine.  Il  faudrail  forcer  la  note  et 
obliger  le  jeune  homme  i  se  déclarer.  Le  moyen 
s'olTrc.  Lafont  a  tout  de  suite  reconnu  en  liavcrync 
un  pané  qui,  pour  quelques  louis,  consentira  A 
jouer  le  rôle  d'amorceur,  c'est-à-dire  à  se  compro- 
mettre avec  Léopoldine.  Jean,  mordu  au  cceur  par 
la  jalousie,  fera  un  esclandre  dont  on  exigera 
réparation  ou  obligera  sa  famille  à  baisser  pavillon. 
Marche  conclu.  Mais  l'alTaire  tourne  autrement  que 
ne  le  désirait  Lafont.  Jean  de  lîrignac  se  fâche  et 
provoque  Lavergne  qui  est  forcé,  à  son  grand 
regret,  car  un  tel  esclandre  peut  compromettre  ses 
affaires  auprès  de  la  veuve  aux  80000  francs  de  rente, 
de  se  battre  avec  son  pseudo-rival. 


—  Décor  du  troisième  acte. 


n'ayant  jamais  un  oou  dans  leur  poche,  ils  jouissent 
on"  ne  sait  comment  d'un  crédit  assez  large  qu^ 
leur  permet  de  faire  figure  jusqu'au  moment  où, 
par  des  moyens  en  général  peu  recommandables, 
ils  tirent  le  gros  lot  à  la  loterie  du  mariage.  C'est 
le  cas!  Notre  homme  a  réussi  à  tourner  la  tcle  à 
une  veuve  inllammable  de  SOOOO  li\res  de  rente, 
mais  en  même  temps  il  joue  au|)rès  d'une  demi- 
mondaine  très  lancée,  Léonie  d'Argenton.  le  rôle 
de  chandelier  pour  cacher  les  amours  d'Edmond 
Jouanot,  gendre  de  cette  veuve,  avec  celte  grande 
cocotte.  A  Trouville,  où  se  passe  le  premier  acte, 
il  a  fait  la  connaissance  —  connaissance  de  ville 
d'eaux  —  d'un  boursier  véreux,  Lafont.  Ce  Lafont, 
qui  n'a  pas  le  sou  non  plus,  a  une  fdle.  M""  Léo- 
poldine. Caser  sa  fdle  à  un  jeune  godelureau  niais 
comme  un  coquebin,  le  jeune  Jean  de  Brignac, 
dont  la  famille  est  millionnaire,  tel  est  le  rêve  de 
ce  financier. 

Malheureusement,  Jean  de  Brignac  est  élevé 
1res  .sévèrement  par  des  parents  rétrogrades  qui  ne 
consentiront  jamais  1  donner  à  leur  iiU  uni'  femme 


Mais  Jean  de  Brignac,  avant  d'aller  sur  le  terrain, 
a  voulu  goûter  un  peu  à  ces  amours  voluptueuses 
qu'il  ne  connaît  que  par  ou'i-dire.  Or  —  voyez  le 
hasard  vaudevillesque  des  choses  —  c'est  préci- 
sément Léonie  d'Argenton,  celle  dont  Lavergne 
tient  le  flambeau  des  amours,  que  Jean  a  choisie 
comme  initiatrice.  Il  faut  croire  que  l'initiation 
parut  douce  au  jouvenceau,  car,  le  duel  terminé,  il 
ne  veut  plus  entendre  parler  de  Léopoldine  et  se 
jette  tout  frémissant  encore  dans  les  bras  de 
Léonie.  Lavergne,  mis  à  mal,  perd  tout  espoir 
d'épouser  la  veuve  rentée,  et  comme  dans  ce  flirt 
convenu  avec  Léopoldine  il  a  fini  par  se  laisser 
prendre  lui-même  au  jeu,  tout  finit  par  un  mariage 
prévu  dès  le  second  acte,  ainsi  qu'il  con\'ient  à 
tout  vaudeville  qui  se  respecte. 

Voilà  la  pièce.  Un  compte  rendu  forcément  res- 
treint ne  peut  qu'affaiblir  le  plaisir  qu'on  prend  à 
l'entendre,  car  son  charme  réside  surtout  dans  les 
nombreuses  saillies,  les  reparties  spirituelles,  les 
boutades  qui  jettent  sur  toute  ro'u\'rc  une  grande 
gaieté. 


i.iiHdNigi  !■;    III  i:.\TiiAi.i-: 


Nublel.  Hi>issL-liil,  Muiiicr.  IVuUl.  liar.m  lils. 
M"''  Thoniassin,  de  Lajrny,  M°"='  Henriot  et  Saniary 
sont  les  protagonistes  de  cette  pièce  qui  semble 
assurée  d'un  succès  durable. 


cttii,  .le  M.  Feruaii.l 


Je  ne  dirai  que  peu  de  mots  de  cette  première 
ivuvre  dramatique  d'un  jeune  écrivain  qui  s'est  fait 
dans  la  pléiade  copieuse  des  romanciers  psychologues 
une  place  honorable.  Contrainicnt  aux  prévisions, 
le  (^nlire  n'a  pas    obtenu    le    succès  de  durée    sur 


Cl.  Bnry-Benquf. 

M.  Feunand  VANnf:i!KM.  auteur  ilu  Cii/i< 


le(|uel  on  comptait,  et  au  nionioiil  où  paraîtra  cette 
chroni<pie  la  pièce  aura  disparu  de  l'alliche...  I.e 
défaut  —  car  c'en  est  \m,  il  faut  en  convenir  — 
que  je  signale  plus  haut  A  propos  de  l'Ainnrreur. 
je  le  signalerai  aussi  et  plus  nelteniont  encore  à 
propos  du  Calice.  La  pièce  de  Oandillot  flotle  indé- 
cise entre  le  vaudeville  cl  la  comédie,  celle  de  l'"er- 
nand  Vandérem  se  tient  A  distance  égale  de  l'ci-uvre 
dramatique  et  du  roman  philosophique,  avec  une 
tendance  évidente  i\  se  rapprocher  de  celui-ci. 

I.a  thèse,  la  voici  :  une  femme  trompée  doit-elle 
montrer  A  son  mari  qu'elle  sait  tout  '/  Ne  fait-elle 
pas  mieux  de  feindre  de  tout  ignorer'.'  Présentée 
ainsi,  la  question  est  vile  résolue.  Il  ne  s'agit  que  de 
donnei'  A  l'action  une  forme  scénique.  Mais  ce  n'est 
pas  précisément  le  cas  du  Cttli'n'.  M""'  Danthoine 
n'ignore  aucune  des  l'rasipies  nombreuses  de  son 
don  .ïuan  lie  mari,  mais  elle  a:;il  *;i    bien  comnje  si 


elle  les  ignorait  que  nous  ne  sa%ons  uiénie  pas 
nous-mêmes  qu'elle  les  connait  ;  de  sorte  que.  au 
lieu  de  passer  à  nos  yeux  pour  une  héroïne,  elle 
ne  nous  apparaît  que  —  suivant  l'argot  d'aujour- 
d'hui —  comme  une  banne  poire,  qu'il  est  vraiment 
trop  facile  de  tronqjcr.  Tout  se  découvre  enfin. 
Simone  se  révèle  à  nous,  trop  tard  pour  que  nous 
nous  intéressions  à  son  sort  et  quand,  désespérée 
d'avoir  elle-même  brisé  l'illusion  qui  lui  pcrnietlail 
de  vivre  auprès  de  l'infidèle,  elle  s'évade  par  la 
mort  des  liens  où  elle  était  enchaînée,  nous  accep- 
tons ce  dénouement  avec  une  tranquille  résigna- 
liim.  qui  a  du  sûrement  surprendre  l'auteur.  A  lire, 
la  pièce  a  de  rares  qualités  de  style,  et  avec  deux  ou 
trois  retouches  quasi  insignifiantes  il  sera  aisé  de 
la  transformer  en  un  intéressant  et  même  très 
attachant  roman,  ce  que  M.  Vandérem.  j'en  suis 
sûr.  ne  manquera  pas  de  faire. 

Jouée  par  (Guitry.  Héjane,  Nertann.  Drunïcr, 
Gildès  et  Dauvillicr,  la  pièce  avait,  comme  vous 
le  vovcz.  une  interprétation  digne  du  théâtre  du 
Viiud'cville. 


Cha'Itlet.  —  ta  Pouiirt  de  Perlimpinpin,  féerie  à  grand 
sïicctacle  reuouTeléc  des  frères  Cof^ianl. 

.\insi  i)ortc  l'afliche...  Pourquoi  ?  Il  me  semble 
qu'il  eût  été  plus  juste  de  mettre  comme  noms 
d'auteurs  ceux  du  cartonnier  Halle,  du  coslumier 
I.andolIV.  des  décorateurs  Jambon  et  IJailly,  Amable. 
Lcnieunier.  etc.  :  car,  en  vérité,  c'est  à  eux  et  c'est 
à  Hochard,  le  fastueux  directeur  du  Chàlelet,  que 
reviennent  la  gloire  et  l'arpent  de  ces  merveilles 
décoratives.  Quant  A  la  pièce!'.!  de  méchantes 
langues  prétendent  qu'elle  a  été  accommodée  A  la 
sauce  moderne  par  MM.  Hlum  et  Decourcclle  !  Jamais 
on  ne  me  le  fera  croire  :  nous  connaissons  trop 
l'esprit  parisien  du  premier  et  l'habileté  scénique 
du  second  pour  les  accuser  d'avoir  aussi  radicale- 
ment changé  leur  manière  et  accumulé  en  qualiv 
heures  de  spectacle  un  pareil  tas  d'insanités...  Le 
jour  où  ces  deux  auteurs  se  voudront  donner  la 
peine  d'écrire  une  féerie,  ils  la  feront  spirituelle  et 
dramati(|ue.  j'en  suis  bien  persuadé  ;  et  ce  dont 
je  suis  également  certain,  c'est  qu'elle  aura  tout 
autant  de  succès,  sinon  davantage.  Et  pourtant  la 
l'niidre  de  Perlimpinpin  est  dès  maintenant  partie 
|)(iur  la  trois  centième.  Les  enfants  s'y  plairont 
sûrement  et  les  graniKs  personnes  se  consoleront 
en  admirant  les  somplocuv  décoi's.  les  costumes 
éblouissants,  les  bullils  nierveilleux  et  toutes  ces 
richesses  gaspillées  en  folies  p;ir  le  plu<  fou...  ou  le 
plus  sage  des  directeurs. 


Me  sera-t-il  permis,  A  la  fin  de  cett»"  chronique, 
où  si  souvent  nous  avons  eu  l'occasion  de  faire 
l'éloge  des  pièces  de  M.  Henri  Lavcdan,  <le  féli- 
eifer  le  jeune  académicien  du  choix  que  l'Institut 
vient  de  faire  pour  donner  en  sa  personne  un 
digne  successeur  A  Meilhiic  ? 

Nous  applaudissons  de  tout  ciour  A  celte  élec- 
tion qui  sera  unanimement  bien  accueillie  comme 
un  juste  hommage  rendu  à  un  talent  des  plus  frnn- 
«'ais  et  il  un  homme  d'un  eo'ur  evqui<  et  d'un 
esprit  aiguisé. 

M  M  .■■•  ■     I 


La  Burgonde.  —  Décor  du  troisième  acte,  quatrième  tableau. 


LA     MUSIQUE 


A   LorÉUA.   —  La   Burgonde. 

PnrMiE»  ACTE,  premier  tableau.  —  On  entend  au 
loin  une  niclopêe  aux  rythmes  orientaux  dont  les 
strophes  expriment  la  vénération  fanatique  dont 
Attila  M.  Delmas  est  lobjet.  Zerkan  M.  Vaguet 
vient  annoncer  à  Hairen  XI.  \oté^  la  mort  de  son 
père  et  son  avènement  au  trône.  Hagen  ne  peut 
ijuitter  la  cour  d'Attila.  Lorsque  le  roi  des  Huns 
jeta  ses  hordes  sanguinaires  sur  les  Gaules,  trois 
rois  lui  firent  accepter,  en  échange  d'une  sauvegarde 
icriaine.  trois  otages  de  sang  royal  qui  sont  :  lui, 
llagen,  Gautier  (M.  Alvarez\  fils  du  roi  d'Aquitaine, 
et  llda  M""  L.  Brévall,  fille  du  roi  des  Burgondes. 
ilont  la  présence  fut  cause,  dès  le  premier  jour  de 
oapli\ilé.  d'une  implacable  rivalité  entre  eux. 

-Vttila  l'été  Gautier  qui  avait  accompagné  liérikh 
M.  liailhel  à  ime  chasse  d'où  il  est  revenu  chargé 
lie  luitin  et  olîre  à  Hagcn  la  couronne  de  son  père. 
1  lagon  hésite  et  avoue  qu'il  ne  veut  point  partir 
-ians  lida  dont  il  demande  la  main.  La  jeune  fille 
<e  tuil,  Gautier  le  prend  vivement  à  partie.  Attila 
lucl  fin  à  cette  altercation  inattendue  et  consent  à 
laisser  la  jeune  fille  libre  de  sa  destinée  à  la  con- 
dition que.  seul,  il  lira  dans  son  àme. 


crel detes  (ié.sirs  nais.sanis. 

lUla  lui  répond  qu'elle  n'a  aucune  confidence  à 
l'aire.  D'un  impérieux  et  infiexible  geste,  Attila  la 
congédie.  Il  impose  à  Hagen  la  succession  de  son 
père  et  avertit  Gautier  que.  lui  présent,  nul  n'a  le 
'Iroit  de  défendre  une  femme  qui  est  son  otage. 

•2'  tableau.  —  Gautier  vient  au  rendez-vous"  quo- 


tidien où  llda  et  lui  échangent  leurs  tendresses. 
Elle  est  sombre.  X'a-t^elle  pas  compris  qu'Attila  de 
son  esclave  veut  faire  une  maîtresse  I  Gautier, 
pour  la  soustraire  au  péril,  lui  olTre  de  fuir 
ensemble  ou  de  périr  tous  deux.  Pyrrha,  qui  les  a  . 
entendus,  favorisera  leur  fuite;  cl  Zerkan,  qui  les  a 
épiés,  fera  son  possible  pour  déjouer  leurs  projets. 
n«  ACTE,  .3«  tableau.  —  Pendant  la  fête  qu'.\ltila 
oITre  en  l'honneur  de  Gautier.  Pyrrha  iM""  lléglon 
dit  au  peuple  la  légende  du  (îlaive-Roi. 


champs  de  Magos.ber.ceaux     de  aos  ra    .    ce; 


Se  tlonnunt  des  apparences  insensées.  Zerkan 
fait  remarquer  l'absence  d'Uda  et  de  Gautier.  Ils 
se  sont  enfuis!  .\ttila  jure  de  se  venger.  .\ux  ycuv 
lie  tous  éclate  la  vérité  :  il  aime,  lui  aussi,  la  jeune 
lillo.  Accompagné  de  Bérikh  et  de  quelques  cava- 
liers, un  chevalier  masqué,  qui  n'est  autre  qu'llageu. 
part  à  la  poursuite  des  deux  otages  après  s'être  fait 
promettre  par  serment  que,  s'il  revenait  vain- 
queur, il  aurait  la  femme  qu'il  réclamerait,  quelle 
qu'elle  soit. 

111'  ACTE,  -i"  tableau.  —  Gautier  et  llda,  fugitifs, 
l'epi-ennent  des  forces  et  du  courage.  Il  lui  montre 
au  loin  les  collines  du  royaume  d'.\quilaine  et  lui 
dit  :  C'est  là  que.  charmée,  à  mon  bras  toujours  plus 
aimée  et  plus  belle,  un  jour  aussi  tu  rèfineraslFAlc 
lui  répond  : 


La    Burgonde 

m-KKA     IN     gUATHh     AC  I  l.>     Il     i;lM,i     lAlil.liAI\ 

Livret  (le  M.  E.  Bkbgkkat  et  Cajju-i.e  uk  S.«xte-Cbol\. 
Musique  du  M.  Pail  Vin.M.. 


FRAGMENT 

DE  LA  SCÈNE  II  DU  TROISIÈME  ACTE 

Chaule  par  M""  I,.  BiiÉ\  ai.  Jlda) 

et     M.     Al.VAlIBZ     '(ÎVUTIEH     !>' AQUITAINE   . 


IllItTRAIT     DE     M.     PAUL     V  I  li 


Dessillé  par  iT.  Baschet  et  peint  par  Pinta  dans  les  dernier^ 
iiwtaiits  du  séjonr  A  la  villa  MMicis.  Borne  (1W6.) 


poco      ri    .    te  .  illl    .    fij 


\ï 


.ti.'i.r.    hii-,-..-        Mfi.iM 


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3^ 

Pnlilié  avec  l'autorisation  île  M.  C/ioui/ciis.  l'ilileur.  l'aris.  Tous  ilroits  réserves. 


I.A      isr  lUlOMlK 


■^      t*t  sileiiriHux,  si^iits  Pti.po    .    rc,  (ie.vartt  <v  flcu\>'Pt  «ou^  la  fl^mmpdujour.     tun'es  qu'un     homme. 


ptjesuii     n_ne    U-m   .    me.  _il  _  Ha!  .Tun'es  qu'unhomme.     et  cet  homme  est^iljant.         Il  evi  beau, doux 


ptfort;  et  c'estentressaillantquej'e.coute   enmoi-niême  mon  cœur  chanter:      cet  hommeest  l.h 


I.A    lUliCiONDK 


-SI, iliiiislerecueilli'iiit'iil, ivltp exjasc  audfriiiermonienldt'la  cour,  se  vagaboii.  de   ounous  fù  .  iiifslipu. 


.hi'ur  et  de. vaut    raveiiir, 


Sur  la    ri    -    \v     di>  co beau  lli-u .  \c,  dans   cr  diTuiiT  iiistanl 


f"  rrnr  ppQ-       ly    ^y    r'^Tr^r^  r'''f"     "L'^'*' ' 


.hi"ur itdi'.vaiil    l'aviiiir, 


f  "f    r  '  'I  I  ^r  T    r 

Sur       la    ri    .   ve     de  rebeau  flou. \t',  dans 


4"^'J'j'J'j''J'J"ii- 


LA     lUItC.  (INIJI 


u  r  r'r    fH^r  '^'^^'^'^'     ^ 


de  ladPniifTfeprcu 


Vivrpl'unpourl'.iulrt- 


oii      mourir,    cVst  -        l'iiivoca.t 


i.on  su 


.nier      instant de  ladernièrPepre»    .    ve,  Vivre  l'un  pdur  l'autre  où      mou.rir,        c'e^t  riii\oca.ti. 


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i,.\    Misiiji  )■: 


llda  prend  un  peu  du  ivpns.  Prulilunt  de  sa  suli- 
Indp,  elle  donne  libre  cours  i>  la  profonde  et  pure 
joie  éprouvée  en  son^'eant  qu'elle  est  la  liancée 
d'un  héros  aimé  el  admiré.  Tout  à  son  rêve,  elle 
s'endort  conlianle  pour  se  réveiller  prisonnière. 
Kn  edet,  le  chevalier  mastpié,  lîérikh  et  quelques 
cavaliers  se  sont  approchés  silencieusement  des 
fujîilifs  el.  se  jetant  sur  eux  à  liniprovistc.  les  ont 
captures. 

iv  ,vCTE.  S''  lahteuii.  —  hv  retour  des  captifs 
dissipe  la  mélancolie  d'.Vttila.  Se  démasquant. 
Hagen  lui  rappelle  son  serment  et  réclame  llda. 
Parjni-e.  .Vllila  le  chasse  ;  puis  proscrivant  Pyrrlia. 
il   lui  retire   la   ^'ardc   du  talisman  des  Huns. 

Vierge  de  sang,  le  Glaîve-Roi 
Garde  les  Huns,  vierges  d'effroi  ! 

pour  le  cnniier  à  llda  envers  laquelle  sa  clémence 
est  sans  limite.  Seul.  r.V(|uitain  pajei'a  de  sa  vie 
cette  évasion.  Pour  sauver  son  liancé,  llda  s'adresse 
au  tyran  et  lui  dit  :  Si  lu  hiissp.i  la  vie  au  prince 
d'Aquitaine,  :i  ce  prie,  tu  me  remis...  .i    toi...  sans 

.Vltila  lui  fait  duniinnl  iviiiarquer  qu'aucune 
condition  ne  lui  peut  élie  ini|)nsée.  .\ccablé  de 
remords.  Ilajienjure  d'expier  sa  félonie  :  el  puiscjue 
Ciaulier  doit  péiir.  il  péi-ira  aussi.  Pliyrra.  (pii  est 
restée  solitair-e.  aperçoit  les  événements  qui  se 
succèdent  tra;;ic|uemenl  au  loin.  Ilai^en  s'est  jeté 
témérairement  sur  les  l>ourreau.\,  el,  avant  de 
mourir,  a  délivré  (lautier  (pii.  saisissant  des  armes, 
l'ail  des  prodij^es  de  \  aleur.  tue  lîérikh,  et  apparaît 
tenant  victorieusement  à  l'écart  les  guerriers  qui 
le  pressent  de  |)his  en  plus. 

Pâle,  échev.lée.  lUla  accoiu-t  au-devanl  de  lui, 
tenant  en  main  le  l'.lai\  e-l{ni  ^luillé  du  sang'  d'.\l- 
lila  ipielle  vient   diiumoler.   Klle  défaille. 

Gautier  s'empare  du  talisman  sacré  et  faisant 
l'ace  à  la  foule  en  furie,  lui  jette  à  pleine  voix, 
conmie  un  suprême  déli,  la  strophe  prophélicpu" 
de  la  légende  du  Glai\e-Hoi  (jui  tlnit  frayer  tout 
chemin  à  l'élu  iln  tieslin  <jui  le  lient  clans  sa  main! 

Mom'anl.  .Vltila  s'avance  soutenu  par  ses  esclaves. 
Pardonnant  à  llda  et  à  dautier  cpii.  tendrement 
enlacés,  chanlenl  l'épithalanu'  de  leui'  auinur  triom- 
phant, il  nnnnuue  dans  un  dernier  ell'orl  :  .1  mes 
peuples,  cachez,  (/uerrierx,  ma  miirt  infâme!... 
Laissez  fuir  imm  hmirreau  !...  I.e  mande  ne  dnit 
pas  savoir  i/uc  le  fléau  des  hommes  est  tnnihé!... 
frappé...  par  une  femme! 

Le  sujet  de  l'opéra  en  cpudre  actes  cl  ciiu[ 
tableaux.  comi)Osc  sous  le  titre  d'.l(/i'(a.  répète 
avec  celui  de  Gautier  d'.\(iuilaine.  et  linalemenl. 
interprété  avec  celui  de  la  hurçinnde.  a  été  inspiié 
par  une  légende  latine  du  moyen  âge.  Walther 
Aquilancnsis.  Le  compositeur,  M.  Paul  \'idal,  esl 
né  en  186.3.  à  Toulouse.  C'est  un  jeune  (pie  ses 
rares  mérites  ont  ])lacé  A  rO|)éra.  connue  chef 
d'orclieslre:  au  Conservatoire,  comme  professeur. 
Les  nombreux  apj>laudisseinenls  <pii  saluèrent  /,i 
liuri/imde  n'ont  l'ail  <|u'ajoiiter  un  laurier  de  plus  i\ 
ceux  (pie  ses  numbreux  succès  artistiipics  lui  ont 
(h'ji'i  l'ail  cueillir  (le]niis  Jeanne  d'.\rc  jusqu'à 
Guernica. 

Sans  selaisscriniluencer.  ils'esl  très  heureusement 
inspiré  du  sentimentalisme  poétique  de  ("lounod. 
Il  y  joint  même,  avec  habileté,  la  note  pathéli(pie 
de  son  maitrc  Masscnct.  La  facture  musicale  de  la 
lluri/onde  esl  des  plus  modernes.  Cette  partition 
renferme  des  originalités  de  combinaisons  somu-es, 
la  légende  du  (!laivc-Hoi.  par  exemple,  qui  sont 
de  véritables  tnuivailles  ddrcheslration.  L'acte  le 
mieux  venu,  d'une  sentimentalité  des  plus  expres- 
Hivei,  est  sans  contredit  le  troisième.  Dn  y  trouve 
UaDX   airs  :   l'un,   sur  un  rythme   de   berceuse   fort 


bien  chantée  par  M.  .\lvarez  :  l'aulrc,  une  sorte  de 
récit  exlali(iue  interprète  avec  un  très  juste  senti- 
ment par  M""  L.  Bréxal.  qui  précèdent  le  duo,  dont 
l'ellct  vocal  est  des  plus  heureu.x.  Nous  nous  sommes 
fait  un  plaisir  d'en  otfrir  un  extrait  à  nos  lecteurs. 

L'orchestration  de  toul  ce  troisième  acte  ren- 
ferme des  barbarismes  musicaux  spirituellement 
nommés  dissonances,  qui,  tout  en  étonnant  l'oreille, 
ne  la  choquent  pas  un  seul  instant. 

.Vvec  le  (luatrièmc  acte  reviennent  les  riches  et 
vigoureuses  sonorités  de  l'orchestre  dramatique,  La 
superbe  péroraison  de  cet  acte  est  chantée  par  les 
larges  accords  que  donnent  les  cuivres  pour  accom- 
pagner l'agonie  et  le  pardon  d'.Vttila.  et  sur  lesquels 
bondit,  connue  des  captifs  en  liberté,  le  chant 
d'amour  qu'accompagnent  les  harpes  et  le  quatuor. 

Quand  j'aurai  ajouté  <|ue  l'orcheslre,  sous  la 
magistrale  direclion  de  M.  P.  Tall'anel.  el  (|uc  tous 
les  interprètes  sans  exception  ont  conc(mru  avec 
talent  au  succès  de  celte  belle  soirée,  je  ne  ferai 
que  rééditer   les   coniplimenl*   (pie   r()|)éra   mérite 


1  N.M  1. 1  II  A  ï  loN    m     Nor\Ki     orHR  A-(;o>in.iii; 

Le  7  (léceiubre  Is'.iS  a  été  une  date  artistique  non 
pour  le  spectacle  panaché  (|ui  fut  oITert,  par  la 
direction  de  r()|)éra-Comi(pie.  à  un  brillant  audi- 
toire ofliciel.  mais  A  cause  tle  l'inauguralion  de  la 
noiuelle  salle  consacrée  i  celle  seconde  branche 
de  l'art  lyii(|uc.  Le  triomphateur  de  la  soirée  ne 
fut  pas  M.  L.  Bcrnier,  l'architecte,  que.  bien  A 
tort,  l'on  rend  responsable  de  la  lenteur  de  l'exé- 
ciiliiui  onze  ans  six  mois  et  treize  jours  !  .  de  la 
favade  regret lablemenl  (^diliée  place  Hoiéldieu.  et 
du  nian(|ue  d'entrée  particulière  pour  les  abonnés 
qui  viendront  avec  leurs  voitures. 

.\vant  d'être  si  sévère,  on  devrait  se  souvenir 
(lue  le  concours  pour  la  reconstruction  de  l'Opéra- 
Conii(pie  ne  fut  ouvert  qu'en  juin  IXM,  soit  six  ans 
après  la  catastrophe,  el  (pie  les  crédits  xotés  el 
lenlement  acciu'dés  ne  permirent  pas  à  ^L  L.  Bernier 
d'aller  aussi  \  ite  ipie  >L  Carpentierqui  reconstruisit . 
pour  le  tij  mai  IsiO.  le  même  Opéra-Coniiquc  (pii 
avait  déjà  brillé  en  1.S.38. 

Le  litre  d  (  ipéia-Comiipie  parut  jiour  la  premièiv 
fois  en  17ir>  sur  leiiseigiu-  d'un  théâtre  dirigé  par 
M"'"  Baron  et  .M.  de  Saiut-Kdme.  Depuis  1-02,  le 
lliéàtre  de  l'Opéia-Coniinue.  dirigé  par  Monet  et 
installé  à  la  foire  Saint-dermain.  donna,  six  mois 
par  an.  des  représentations  (piotidicnnes.  Puis  il 
s'installa  à  llinlel  de  Bourgogne.  La  salle  qui  y  était 
aménagée  tombant  en  ruine,  il  la  ipiitta  en  1780. 
C'est  alors  (pie  l'on  choisit  leniplacemenl  de  riu'itel 
de  Choiseul  pour  y  eouslruirc  un  théâtre  assez 
grand  (|ui.  commencé  en  17x1,  sous  la  direcliim 
de  lareliiteete  lleurtier,  fut  achevé  en  mars  178». 
KaMirt,  (pii  était  alors  directeur,  ouvrit  cette  salle 
au  public  le  2S  avril  17s;\.  Kn  17i>7,  d'indispensables 
réparalions  obligèrent  les  artistes  à  deinander  asile 
au  théàlre  l'eydeau.  I.oixpie  la  salle  fui  remise  A 
neuf,  ce  fuiviil  les  chanteurs  italiens  ipie  faviu'i- 
sait  .Napoléon  1"  ipii  roeciipèrent.  .Vvec  la  Ues- 
tauralion.  le  répertoire  français,  ipii  est  une  de  nos 
plus  belles  gloires  art isliipiesel  nationales,  retrouva, 
inlerpivlé  par  des  artistes  fran\'ais,  dans  la  salle 
Tavart  ses  succès  d'aulrefois. 

Kcrire  l'histoire  de  l'Opéra-Coniiciue,  co  serait 
dresser  le  tableau  chronologique  de  révolution 
niiisicale.  .Vussi  ai-je  pensé  êlrc  agréable  aux  lec 
leurs  du  .Mande  .\l<iderne  en  leur  rappelaiil  les 
principales  étapes  de  l'art  musical  franvais.  Clia- 
eune    d'elles    fui     un     ri.iu\eau    protçrès,     chacune 


MlSIQUi; 


ilrlli'-  L-MR|ui'  lin  houiviix  Munonir. 
Qui  ne  .-e  plail  encmv  de  nii>  jiiurs  ji- 
parlo,  bien  onlcndii.  des  porsonnos  sin- 
cères, aimant  la  musique  pour  clle- 
ménie  à  fredonner  les  molil's  niclo- 
dii|ues.  les  sentimentales  romances  de 
celle  lon.i;ne  liste  de  cliers-d'ieuvre 
dont  je  ne  puis  donner  ici  ipiune  trop 
brève  séleelinn  : 

20  février  1741,  ta  Cherchtuae  d'cspiit,  yarart. 
»  mars  17G4.  Ros<r  ti  CoUn,  Sedaiiie  et  Mousiguv. 
•1\  octobre  17S4,  Bichirii  Cœur  de  Litm,  Grétr.v. 
•26   septembre     1798,    t'Enlê renient     au    fVrait. 

Mozart. 
17  féTTÎer  Isu",  Joseph,  Méliul. 
2S  février  IS14,  Joconde,  Nicoîo. 
29  février  1C21,  te  Hailre  de  Cliapelle,  Pair. 

10  décembre  182.5,  la  Dame  Btamhe,   Scrilte  et 
Boïeldieu, 

■i  mai  18.31,  Zampa,  Hérold, 

15  (lé-embre  1832,  te  Pré  aux  Clrra.  HéroUI. 
25  septembre  1834,  te  Chatet,  Â<lam. 

11  février  18-10,  /-<  Fitle  du  Régiment,  Dimizctti. 
(i  mars  1841,  tes  Diamants  de  ta  Couronne,  .\uber. 

3  février    1846,   les    Mousquetaires   de  ta    Reine, 
Halévy. 

14  avril  1852,  Galalée,  Barbier  et  V.  Masse. 

4  février  1853,  tes  Noces  de  Jean»elle,Y.  Massé. 

16  février  1854,  VStoite  du  Sord,  Meyerlieer. 
4  avril  1859,  te  P.irdon  -le  J'Ioérmel,  Mejerbei  r. 

12  mai  1862.  Latla-Roulh,  Félicien  David. 

17  novembre  1866,  Mignon,  A.  Thomas. 

Depuis  la  guerre  de  1S70-IS71.  les  tendances  de 
notre  Ecole  musicale  ont  bifuix|ué  subitement. 
Plus  d'opéras-comiques  proprement  dits,  mais  des 
leuvres  lyriques  d'une  sentimentalité  plus  morose, 
d'une  tendance  morale  plus  austère.  Ce  sont,  si 
j'ose  ainsi  m'e.\primer.  des  spectacles  pour  âmes 
endolories.  On  ^•oit  t|u'un  peuple  a  cruellement 
soulïert,  et  que  s'il  sourit  parfois,  les  éclats  de 
son  rire  se  sont  tus  pour  longtemps.  Toute  une 
jjléiade  de  musiciens  lui  a  composé  une  suite 
d'teuvres  aux  sujets  plus  sévères,  et  dont  les  souf- 
frances des   héros   sont    comme  une   compensatiim 


LE    X  o  r  V  E  L 

o  r  É  li  A  -  c  o  M  I  (J  F  E 

LA    FAÇADE 

à  celles  que  l'on  éprouve;  car  pour  qui  souffre, 
voir  souli'rir  esl  un  dilettantisme  aigu  et  conso- 
lant. Le  Piistillrm  de  Lotigjumeau  est  loin,  l'invasion 
l'a  tuél... 

C'est  Massenet.  l'incontestable  chef  de  la  véri- 
table Ecole  française  actuelle,  qui  détient  le  record 
du  succès  avec  ses  six  œuvres  inégales  en  beautés, 
mais  égales  en   exquises  détresses  psychologiques. 

Voici   la   liste   des    principales   œuvres   données 


La  Honle  des  X'Jcs.  —  Plafond  du  foyer,  [i.ir  il.  Albert  ilaignan. 


I.A      MISIc.UM- 


Le  Jeu  de  Robin  et  de  }farwn.  —  (Petit  salon  du  foyer  donnant  sur  la  rue  FavartK  par  M.  Toudonze. 


depuis  1X72    ri'ni 
lu  },'iien'e  jusiiii"; 


i-luiv  de  rOpcra-C. 
■ juur  : 


30  luiveiilbrc  1K72.  Don   O'snr  dr  nauai,  Massflict. 

21  nini  1»73.  le  Roi  fit  dit,  Léo  Delibes. 
1H71,  Marie-MadeUtne,  Massenct 

3  murs  1S7'>,  Carmen,  Dizet. 

n  arril  1«7B,  liccolhio,  E.  Guirnud. 

6  avril    1877,  Cimi-Miirs,  Goiinod. 

30  iléfcmbre  1S7S,  ■Sii:<inne,  Paladilhc. 

22  (ii^ccmbrc  1H79,  Dianora,  S.  Kousscau, 
«  mars  \«m.  Jeu»  tle  A'itvlle,  Léo  Delibes. 

10  février  ISXl,  len  Contes  d  Hoffmann,  Offenbach. 

13  novembre  1S82,  la  Nuit  de  Snint-Jean,  LacôDie. 

14  avril  1NH3,  Uck-mé,  Léo  Delibes. 
19  janvier  18H1.  Manon^  Mnssenet. 

S-'i  avril,  188.'.,  Cne  NiiU  de  Clfopâtre,  V.  Massé. 

G  décembre  1S8H,  Eijmont,  Salvayre. 

18  mai  1887,  le  Koi  malgré  lui,  Chabrler. 

Le  23  mai  ISS",  pendant  la  ie|iii'senhdiciii  de 
.Mignon,  dWnibidise  Thomas,  le  lenildi'  iiieeiidie 
C|ui  fil  plus  de  200  victimes  consume  lolalemeul 
lOpéra-Cnmiquc. 

7  mal  18SS,  le  Rot  rfTi,  Lalo. 

l.'i  mai  188y,  Eiclormonde,  M«9Senet. 

3»  mal  ISUO,  ta  Btiioche,  Mes«ager. 

Jnln  1831,  le  Rtee,  Bruneau. 

l!l  janvier  181)2,  Caralhrin  Rutliciina.  Masengiii. 

le  janvier  18;»3,   Werther,  Massenet. 

15  avril  18'J.1,  fnUlaff,  Vcr.li. 

1"  avril  ISil.-i,  lu    nmndiere,  D.  Godnril. 

■|  mal  I80(î,  le  Chevalier  d'Hnrmentlml,  A.  Messager. 

27  novembre  18it7,  Stipho.  Massonet. 

10  mal  18118,  Fermai,  V.  d'Indy. 

(Connue  vous  pouvez  le  consloler.  A  partir  du 
Riii  d'y»,  les  tendances  wajrnéi-icnnes  nu>nli'enl  le 
IkiuI  de  roi-eille.  Avec  le  Rêve,  c'en  est  presipie 
liiléalisnu'  .joint  (1  la  nide  réaliste  suraih'uë  si  en 
vo(rue  II  celle  époipu'.  Puis  linnlenu-nl,  la  (iloii'e  de 
ritnlic   uiusieule    vient,  clic  aussi,    porter  le  Iriliul 


de  son  jjassé  Iriomphal.  de  son  ^t'iiic  !  l>e  Ihift- 
lellu  cl  (/■.liV/,i  \'er<li  descend  à  Falsl.-iff!  \\af:ner 
triomphe  et  ses  disciples,  cachant  de  ]>ius  en  plus 
leur  personnalité,  se  fourvoient. 

("est  dans  cette  évolution  exagérée  cl  par  trop 
rapide  qu'il  l'aut  cherchei"  les  causes,  les  (U'iicines 
des  critii|ues  dont  M.  !..  lîernier  fut  accablé.  Ou 
lui  a  cimimandc  un  Opéra-Comique,  il  en  a  édilié 
un  :  que  voulez-vous  de  plus?...  Le  théAtre  est-il 
trop  petit?...  Non.  Vovez  la  pittoresque  et  nou- 
velle mise  en  scène  de  Cirme;i  avec  ses  masses  de 
figurants,  de  choristes  qui  vont  cl  viennent  sans 
jjéner  les  artistes.  I>u  reste,  de  nuMUe  «pie  l'an- 
cienne scène,    la  nouvelle   a   17"'. aO  sur  17™.!i:). 

I-a  salle  est-elle  plus  exij;uè?...  Non.  puistprellc 
a  la  même  profondeur  :  17'". rm.  cl  qu'elle  est  plus 
large  de  O^.IO.  C'est  peu  de  chose,  mais  c'est  tou- 
jours ça. 

Si  ce  théâtre  avait  été  construit  en  Krl)ii(|ue.  on 
.\llemaf;ne  ou  ailleurs  celte  conslalatiou  est  triste, 
mais  elle  n'est  que  trop  \rjiie  ,  a\ec  un  touchant 
ensemble  les  voix  de  la  Henommée  chauleraient 
les  loiuinfîes  de  l'archilecte  et  de  son  leuviv.  Seules, 
les  qualités  seraii'iit  apparentes,  et  les  défauts  se 
noieraient  dans  des  Ilots  d'admiration  et  iTein  ie. 
Mer\eilleusement  décori-  au  fover  par  le<  panneaux 
el  le  plafond  de  M.  MaiKuau.  dans  les  petits  sahms 
par  MM.  l'oïKlou/e  el  llapliaél  Colin,  .laiis  le>  esca- 
liers d'honneur  par  MM.  Liic-Olisier  Mer^on  el 
Klaineii}.'.  dans  la  salle  par  la  coupole  de  M.  llen- 
jamin  CousIanI,  sur  la  façade  par  les  si-ulpliires 
de  MM.  Puech  el  Cuilbert.  dans  le  vestibule  par 
les  statues  de  M\L  KalKuièie  et  .\.  Mcrcié.  cet 
étlilict-  est  un  temple  lie  l'art  dont  l'heuiviix  direc- 
teur. \l.  .\.  Carré,  se  fera  cerlainemenl  un  devoir 
de  continuer  les  jjlorieuses  Irailitions. 


(i  I    I  1.  I.  A  I    Ml 


1)  ' 


ÉVKXEMENTS     GEOGRAPHIQUES 
KT   COLONIALX 


Nous  venons  de  vivre  des  journées  liislori<iues: 
un  événement,  prévu,  il  est  vrai,  ses!  aeeonipli  le 
mois  derniei'.  qui  entre  admii'nhienieni  dans  le 
cadre  de  ces  études  familières  :  une  nation  euro- 
péenne vient  de  perdre,  d'un  coup  de  plume,  l'em- 
pire de  ses  colonies.  Il  faut  remonter  à  ce  lamen- 
table traité  de  Paris,  où  nous  perdîmes,  en  I76:«. 
et  l'-\niéri(|ue  du  XoixI.  »  quelques  arpents  de 
neiïc  ".  disait  \'<iltaire.  et  la  plupart  de  nos 
.\nlilles.  et  le  Sénéfial.  et  l'Inde,  pour  trouver  dans 
l'histoire  du  monde  un  semblable  désastre  colo- 
nial. Plus  litin  encfu'e  faudrait-il  remonter,  jtisqu'au 
traité  d'L'lrecht.  jusqu'en  ces  années  de  t'I.'î 
et  IT14.  (pii  virent  ravir  à  l'Espagne  son  empire 
européen  :  et  les  Pavs-Iîas.  et  l'Italie,  et  (îibraltar. 
pour  trouver  dans  Ihisloire  du  peuple  espagnol 
l'exemple  d'une  seodilable  défaite.  Malheureuse 
nation!  Elle  perd,  à  deux  cents  ans  à  peine  de 
distance,  les  deux  moitiés  de  cet  énorme  territoire 
sur  lequel  le  soleil  ne  se  couchait  jamais,  qui  fil 
de  cette  nation  la  force  et  l'iu-gueil.  et  qui  amena 
pour  elle,  par  son  énormité  même,  la  décadence  et 
l'irrémédiable  chute!  Il  ne  lui  reste  plus  que  la 
terre  pauvre  et  rude  des  premiers  a'icux.  .\h!  c'est 
que  les  faibles  sfint  les  faibles.  Ils  peuvent  se  sou- 
tenir (jueKpies  années,  faire  illusion  quelques  jours  ; 
ils  sont  destinés  à  périr,  leurs  elTorls  sont  risibles. 
leur  perte  vient  à  l'heure  dite,  comme  le  dernier 
jour  du  condamné  à  mort. 

Lorsque,  le  6  juillet  dernier,  le  conseil  des  mi- 
nistres d'Espagne  proclamait  la  résolution  de 
poursuivre  la  lutte  tant  que  demeurerait  debout  à 
Cuba  un  seul  soldat  espagnol,  de  bons  amis  de 
l'Espagne  ne  purent  se  tenir  de  hocher  tristement 
la  tète.  Ils  ne  savaient  que  trop,  hélas!  la  destinée 
des  mots  héro'iqucs.  Onze  jours  plus  tard.  Santiago 
capitulait:  vingt  jiiurs  plus  lard,  le  26.  les  mêmes 
ministres  faisaient  demander  au  président  Mac- 
Kinley  la  paix.  I.e  12  août.  M.  Jules  Cambon. 
ambassadeur  de  la  liépublique  française  à  A\'ashing- 
ton.  agissant  au  nom  de  l'Espagne,  et  M,  Dav. 
secrétaire  d'Etal  au.x  affaires  étrangères  dans  le 
ministère  américain,  signaient  à  la  >Iaison-Blanche 
un  protocole  :  l'Espagne  acceptait  la  cession  de 
Porlo-Rico.  la  reconnaissance  de  l'indépendance  de 
Cid)a,  la  cession  dune  des  iles  Marianncs.  la  cession 
d'au  niciins  une  station  de  charbon  aux  Philippines. 
Le  même  jour,  les  hostilités  cessaient  à  Cuba  et  à 
Porto-Ric».i.  l'évacuation  de  ces  iles  par  les  forces 
espagnoles  se  prépai-ait  :  c'était  la  paix  délînili- 
\ement.  Le  J3  septembre,  le  Sénat  et  la  Chambre 
votaient,  à  Madrid,  la  ratification  du  protocole:  la 
veille  même,  les  délégués  américains  à  la  Commis- 
sion de  la  paix.  MM.  Whitelaw  lîeid.  Frve.  Davis. 
Uay.  Gray  étaient  partis  pour  Paris;  le  18.  les  com- 
missaires espagnols  étaient  nommés  :  MM.  Mon- 
tero  Bios.  Abarzuzya.  Garnica.  Villarulia.  général 
Cerrero.  Le  1'''  octobre  s'ouvrait,  dans  les  salons 
du  ministère  des  affaires  étrangères,  la  première 
séance  de  la  Commission,  Celle-ci  procédait  silen- 
cieusement à  ses  travaux,  et  déjà  l'opinion  pu- 
blique, considérant  celte  querelle  comme  réglée, 
se  détournait  vers  d'autres  objets  :  la  Crète,  le 
voyage  de  l'empereur  allemand  en  Orient.  Fachoda. 
la  Chine,  lorsque,  le  .31  octobre,  éclata  comme  un 
coup  de  tonnerre  la  nouvelle  que  les  commissaires 
américains  réclamaient  la  cession  de  toutes  les  iles 
Philippines. 

Du  coup,  la  question  se  posait  à  nouveau,  tout 
entière.  Il  était  manifeste  que  les  vainqueurs  intro- 
duisaient   dans  les  travaux  de  la  Commission  des 


clauses  qui  ne  figuraient  pas  dans  le  protocole 
signé  à  A\'ashington,  La  délégation  espagnole  pro- 
lesta aussitôt  avec  énergie.  Mais  r.\mériquc  impé- 
rialiste avait  résolu  l'acquisition  des  Philippines, 
.V  Madrid,  on  eut  beau  crier  au  scandale.  A  l'abus 
de  force.  propi>ser  échanges,  arbitrages,  etc.  Le 
21  novembre,  une  note  américaine,  qui  avait  tous 
les  caractères  d'un  ultimatum,  réclamait  l'abandon 
complet  par  l'Espagne  de  la  souveraineté  de  l'ar- 
chipel des  Philippines.  L'émoi  fut  grand  dans  les 
deux  hémisphères.  La  guerre  allait-elle  recom- 
mencer? Etail-ce  en  vain  que  l'Espagne  avait  con- 
senti sacrifices  sur  sacrifices'.'  et  nétait-il  pas  à 
craindre  que  !c  punihmnr  castillan  ne  se  réveillai 
et  ne  poussât  la  nation  dans  l'abime?  La  séance 
de  la  Commission,  le  29  novembre,  fut  solennelle. 
Dès  qu'elle  fut  ouverte.  M,  Montcro  Hios  se  leva, 
la  souffrance  morale  la  plus  terrible  peinte  sur  le 
visage.  Il  protesta  une  fois  encore,  au  nom  de 
l'Espagne,  solennellement,  contre  les  prétentions 
des  Etats-Lnis.  Il  ajouta  qu'il  n'était  pas  au  pou- 
voir de  son  jiays  de  résister  par  la  force  :  pour 
éviter  de  nouveaux  et  plus  grands  désastres,  la 
délégation  était  prête  à  signer  le  traité  de  paix 
dans  les  conditions  imposées  par  le  vainqueur. 

Toute  réflexion  sur  la  pratique  qui  consiste  à 
exiger  de  sim  ennemi  vaincu  et  désarmé  plus  qu'on 
ne  lui  a  fait  promettre,  lois<iu'il  avait  encore  les 
armes  à  la  main,  serait  inutile.  Ces  prati(iues  sonl 
jeux  de  prince.  Mais,  devant  de  tels  spectacles, 
on  ne  peut  se  défendre  d'une  grande  tristesse, 
.\h  !  quel  ironiste  méchant  a  poussé  le  premier  ce 
cri,  si  doux  aux  lâchetés  humaines:  Gluria  Viclis ! 
Non,  non,  l'autre  leçon  était  meilleure  et  plus 
féconde,  qui  disait  :  Malheur,  malheur  aui  raincus  ! 
et  qui  poussait  les  hommes  à  tout  tenter,  avant  de 
se  reconnaître  vaincus. 

Donc,  la  paix  est  faite.  Le  samedi  10  décembre, 
dans  une  dernière  réunion,  les  commissaires  ont 
échangé  les  signatures.  Il  est  donc  permis  d'établir 
dès  aujourd'hui  le  compte  des  profils  et  pertes  — 
ce  compte  où  toutes  les  pertes  sonl  du  même  coté. 

L'Espagne  abandonne  : 

1»  Cuba.  Ilss.'ÎS  kilomètres  carrés:  1631690  habi- 
tants: 

2"  Porto-Hico.  9  315  kilomètres  carrés:  798  570  ha- 
bitants : 

3»  Philippines.  296  182  kilomèlres  carrés; 
7  832  719  habitants. 

.\u  total,  ce  sont  424  330  kilomètres  carres  el 
10  262  979  habitants  qu'elle  perd.  Ces  chiffres  repré- 
sentent presque,  l'un  la  superficie  de  l'Espagne 
elle-même,  qui  est  de  492  230  kilomètres  carrés,  et 
l'autre,  près  des  deux  tiers  de  la  population  de  la 
métropole,  qui  est  de  17  500  000  habitants.  Désor- 
mais, dans  CCS  Indes  occidentales  que  décou- 
vrirent ses  caravelles,  dans  ces  Amériques  qu'elle 
exploita  durement,  il  est  vrai,  mais  qui  lui  doivent 
les  origines  de  leur  civilisation.  l'Espagne  ne  pos- 
sède plus  un  pouce  de  territoire.  Dans  l'Océanie 
septentrionale,  où  elle  dominait,  son  drapeau  ne 
flotte  plus  que  sur  quelques  récifs  madréporiques  : 
les  Carolines.  les  Mariannes.  Et  ces  récifs,  avec  les 
Canaries,  les  iles  du  golfe  de  Guinée  :  Fernando- 
Po.  -\nnobon.  et  les  Présides  du  Maroc,  sonl  tout 
ce  qui  reste  du  plus  magnifique  empire  colonial 
qui  fut  jamais. 

El  nunc,  Brilanni.  erudimini. 

On  comprend  «[ue  le  ministère  espagnol  s'occupe 
à  cette  heure  de  supprimer  son  département  des 
colonies.  Cependant,   comme  si  le  peuple  espagnol 


i:\' i:m:m  I. N  i>  <.k 


i.iiA  l'ii  iiii  !•; 


iiiiviiit  i)a>  U.in-lir  !<•  loiul  cl.-  I  liiiii]ili,ili..ii  il  ilr 
rinlorliinc,  viiici  i(iil'  U-s  Américains  soiiihlcnt  sr 
prùparor  à  de  iinuvellcs  —  ef  pi-ul-iiii  dire  der- 
nières? —  réclamations.  Déjà,  dans  les  Marianncs 
(111  arclii|>el  des  I.arrnns.  ils  se  sont  lait  céder  l'ile 
principale  :  (liiani.  sur  la  mule  des  Sandwich  aux 
Philippines;  aujcindliui.  c'est  tout  rarchi|iel  des 
Larriins,    cesl    innl    larchipel   des    Cariilincs  qu'ils 


a    appi...] 
dans  les 
avions  le 
claii'. 


ladiipliiin  dune  polilique  e\clu 
Irées  sur  la  destinée  «K-scpielles  i 
lit  de  dire  nuire  nml.       i'.v  lan^'a):e 


LES  ÉVÉNEMENTS  DE  1898  EN  EXTRÊME  ORIENT 


réclaiiienl.    Il-    -.ml     m-alialile-.   c \<u-    un    cnr.nil 

auqui-l  OM  i.llrilait  ilu  desscri  p.>ur  lu  première  luis. 
A  leur  tour,  après  lein-s  frères  de  C.ramle-Iire- 
luitne,  ils  veuleni  devenir  une  nation  cecuniénicpic  : 
xi<iirl(l  xl.ilc.  (lui:  mais  le  monde  est  trop  petit  pour 
renfermer  deux  nations  douées  d'un  appétit  pareil. 
Que  rien  ne  les  anéic.  cl  ces  amis  (l'anjoui-d'hui. 
c<'s  ennemis  d'hier  dcviendiont  les  Apres  rivaux  de 
denniin.  Dé.ji'i,  les  pro.jcts  douaniers  pour  (^uhn. 
poiM'  les  l'iiilippines  rencontrent  des  obstacles...  à 
Londres.  ICcoulez  le  Times  K  décend)re  ;  ■■  Nous 
eux  isa(.'eons  avi'C  h's  plus  conliaux  senliuicrds  i\r 
svnipatldc  le  dévclopp.inent  de  l'impérialisme  civi- 
lisateur et  colonisateiM'  des  Kl  at-l  nis.  Mais  il  „e 
fiudrait   pas  en  conclure  ipic  nous  sommes  dispo-i- 


u.jonrdlmi.  d'ailleurs,  les  Klals-l'nis  doi- 
x'ent  s'a}><'rce\'oir  tpi'il  est  plu- 
diflicilede  protiter  de  la  victoire 
(pu'  de  vaincre.  Kn  attendant  les 
diflicultés  futures  avec  l'.\nj.'le- 
leire.  les  \(iiei  attelés  à  celle 
double  beso^'ne  :  réjrier  la  ques- 
tion cubaine,  conquérir  sur  les 
indi}.'énes  les  l'hilippincs. 


..  I.es  Klats-l'nis,  dit  le  dernier 
MU'ssajie  du  président  Mac-Kinle\ , 
n Ont  pas  clé  un  spectateur  imlif- 
férent  de-  événements  e.xtraoï- 
dinaires  (pii  se  sont  pi'oduils  en 
Chine.  »  Au  début  de  l'année  1S9'.«. 
qui  veri'a  se  préciser  et  s'auj;- 
nu'nter  les  lézardes  faites  ces 
derniers  mois,  dans  l'antique  cl 
éiiornu'  coips  de  l'empire  chi- 
nois, il  cinivienl  de  ramasser  en 
tableau  les  ..  événements  exlnnu'- 
dinaires  ■.  dont  pailail  le  prési- 
dent des  Klals-l'iiis. 

Combien  était  instable  léqui- 
lilire  des  puissances  en  Chine. 
nous  lavons  dit  ici  même,  en  fé- 
\  ricr  is'.is.  .\  Pékin.  r.\ni;lelerre. 
(in'aidail  le  .lapon,  et  la  Hussie. 
(|uc  secondaient  la  France  cl 
I  .\lleina(,'iu-.  luttaient  sans  trêve 
|ionr  rinilucnee:  nuiis  les  intérêts 
en  .jeu  étaient  si  considérables, 
les  (lanjicrs  d'une  aeli(ui  bruscpu- 
si  jrrands  (pie.  mcnic  a|uès  l'inci 
dent  de  la  (.-ueire  siiio-japonaise. 
l'écpiilibre  se  mainliiil.  Il  fallut 
rintervention  brutale  de  l'empe 
reiir  allemand,  pour  amener  la 
crise:  et  cette  crise  n'est  point 
terminée.  I.e  li  mars.  r.\llenui},'ne 
obtenait  le  bail  de  la  baie  de 
Kiao-Tchéou  (pielle  occupait 
depuis  décembre  IS!17  .  sur  la 
coic  méridionale  de  la  péninsule 
(lu  Chan-Toiint,'.  .\ussit(jt.  tons 
les  compétiteurs  s'a|;itent.  I.e 
•11  mars,  on  apprend  «pie  les 
ports  de  la  |>éninsiile  du  l.iao- 
Toun;;  :  Port-.\rlhur  et  Talien 
Wnn  s(ud  donnés,  à  bail.  A  la 
liussic:  le  i  avril,  (pic  W'ei- 
llaï  W  li,  sur  la  ciile  septentrionale  du  Chan-Toun;;. 
esl  donné  à  r.Vn(,'lelerre  :  le  :>  avril,  (pic  la  baie  de 
Koiiaiiff-Tchéon.  sur  la  ci'de  orientale  de  la  pénin- 
sule de  Loiii-Tclieou.  près  du  TonUin.  est  donnée 
à  la  rrance.  De  plus.  rAnt;lelcrre  avait  obtemi  de 
la  Chine  la  promesse  de  ne  donner  it  bail,  h.viio 
tliéipier  ou  vendre  i>  (juehpie  puissance  ipie  ce  soit 
les  provinces  de  la  re(;ion  du  '^'anp-tse-KianiJ.  et 
la  l'iaucc.  la  mcine  jndmcsse  pour  les  provinces 
limitrophe-  de  son  empire  indo-chinois  :  Vnnmin. 
Kouanj;  Toinij;.  Kouan^-Si  et  l'ile  dlla'inan.  .\insi. 
ehaipu  piiissanee  avait  revu  son  morceau  de  Chine: 
il  semblait  <|u  après  l'ébranlement  causé  par  la 
biu-ipic  occupation  de  Kiao-Tcliéon.  l'éMpiilibre  se 
lui     rétabli,     aussi     instable      (piaiiparav  uni .    mais 


1  ;  \'  i-;  N  ]•:  m  i-:  n  t  s   (  ;  i  : 


iipcmiant  réfl.  Cl'  n  ctail  qu  iiiio  apparence.  Kii 
\énté,  depuis  un  an.  bien  des  chanj;cmentss'claient 
produits  dans  les  positions  réciproques  des  puis- 
sances en  Chine. 

D'abord,  dcu.x  nouvelles  puissances  ont  pris  pieil 
in  extrême  Orient.  L'AUenia^'ne.  dès  qu'elle  eul 
ilébarqnc  ses  soldats  à  Kiao-Tcliéou.  s'occupa,  avec 
une  activité  extrême,  à  pousser  son  avanlajre.  I.a 
baie  était  mise  iunnédiatement  en  étal  de  défense: 
les  collines  \(iisines  étaient  armées;  dans  le  bourj; 
de  Tsin-Tiin,  des  constructions  de  toute  so.rte 
étaient  entreprises.  Le  prince  Henri,  frère  de  l'eui- 
pereur,  ne  cessait  de  parcourir  les  mers  de  r.liin<'. 
Il  y  avait  là  une  situation  nouvelle,  et  dont  <m  vit 
bientôt  l'importance  :  on  se  rappelle  la  liàle  (pie 
mirent  les  \  aisseaux  allemands  à  se  rendre  à  Manille. 
Inrs  de  la  victoire  de  l'amiral  IJewey.  Il  sendilail 
ipie  l'empereur  eut  dit  :  «  Désoi'mais.  i-ien  de  le 
cpii  touche  aux  questions  d'extrême  (  Irieut  ne  m'esl 
l'-lran^ei".  »  On  poiu-rait  aujoiu-d'hui  prêter  la  mêmt- 
pensée  au  président  des  Ktats-l'nis.  Lon.ulemp-' 
nous  a\ons  ci'U  (pie  l'Amérique  se  contenterait  du 
seul  port  de  Manille:  nous  venons  de  la  voir  récla- 
mer âprement  les  Philippines,  toides  le  -  l'liilip|)iues. 
Iles  Ilawa'i.  île  de  Guam  dans  les  Mariannes  .  Philip- 
pines :  c'est  la  jurande  route  de  la  Chine  (pielle 
s'est  assiu'ée.  Désormais,  clic  p(>ssède  sm*  les  liane* 
de  cet  empire  un  empire  (pie  peuplent  huit  mil- 
lions d'hommes,  qui  exporte  aujourd'hui  pour 
ein(piante  milliims  de  tabac,  de  chanvre,  de  sucre 
el  ipii  peut  en  exporter  deux  fois  plus.  Sa  situation 
lerrilorialc  n'a  d'éfiale.  en  extrême  Orient,  que 
I  elle  delaKussie:  et  1  Amérique,  depuis  son  instal- 
lai ion  à  Manille,  se  voit  recherchée  et  courtisée 
par  rAngleterrc,   amie  des  plus  ftn'ls. 

Un  second  fait  nouveau  est  l'aceroissenicnt  d'in- 
lluence  qu'a  refu  des  derniers  événements  la 
liiissie.  Sur  la  carte,  la  frontière  russe  est  tracée 
bien  au  niu-d  du  ^nlle  du  Petchili  :  en  réalité,  elle 
y  aboutit.  Lorsque  la  Chine,  vers  la  fin  de  IS'Jii, 
autorisa  le  passafre  du  transsibérien  à  travei-s  la 
Mandchourie,  nul  .ne  se  méprit  sur  la  frravité  de 
cet  acte,  La  Russie  pouvait  faire  }rarder  par  ses 
soldats  les  travaux  :  elle  a\'ait  nn  droit  de  conti- 
nuelle intervention,  et  la  réalité,  sinon  les  appa- 
rences, du  protectorat.  De  ce  droit,  elle  usa  sans 
délai  :  on  vit,  dès  lors,  des  cosaques  armés  sur 
biut  le  i)areours  de  la  future  ligne:  A  Kirin,  à 
Moukden,  le  pavillon  chinois  porta,  dans  le  coin 
supérieur  droit,  tes  couleurs  l'usses.  Or  la  pénin- 
Miie  du  Liao-Tonn^  est  accolée  à  la  Mandchourie: 
en  s"^-  établissant,  la  Hnssie  n'a  fait  que  donner 
aux  territoires  dé.jà  soumis  à  son  influence  une 
siu'lie  sur  la  mer  jaune.  De  Péfcrsbourg  au  Liao- 
Toung,    les    cosaques    circulent    librement:    et,    à 


LES     i;  l"  Il 


Port-.Vrthur,  ils  retrouvent  leurs  camarades  de  la 
flotte,    La    Russie  enserre   de   toutes  parts  Pékin. 

En  même  temps,  dans  la  capitale  même,  ses  repré- 
sentants s'impatronisaienl  de  plus  en  plus.  Ils  lut- 
taient pied  à  pied  contre  linnueuce  du  minisirc 
anglais,  sir  Mac-Donald:  un  instant,  ils  parurenl 
reculer  :  le  7  septembre  étaient  annoncés  el  la  des- 
titution de  Li-Hung-ïchang.  qui  passait  pour  être 
leur  homme,  et  le  triomphe  du  réformateur  Kang-yu- 
Me'i',le  ('  Confucius  moderne  m,  le  partisan  des  .\nglais, 
disait-on.  Le  triomphe  du  i-êt'oi-inaleiir  fut  de  courte 
durée  :  dès  le  21  septembre,  une  ré^■ollltion  de  palais 
donnait  le  pouvoir  à  l'impératrice-mêre  :  le  '2  i.  Kan^- 
yu-Me'i  de^"ait  fuir  ;  il  se  réfugiait  sur  i\n  \aisseau 
anglais.  Quelques  jours  plus  tard,  un  fait  signilic:itir 
se  passait  à  Pékin  :  la  populace  y  avait  insulté 
des  Européens:  le  7  octobre  pénétraient,  dans  la 
capitale,  30  soldats  allemands,  25  anglais,  fifi  russes. 
Les  Russes  avaient  amené  deux  fois  plus  d'hommes 
que  l'Allemagne  et  que  l'Angleterre,  et  leurs  sol- 
dats marchaient  en  tête.  C'est  l'image  exacte  de  la 
situation, 

L'Angleterre,  cependant,  ne  s'est-clle  pas  établie, 
elle  aussi,  sur  le  détroit  qui  mène  A  Pékin'?  —  Elle 
est  à  We'i-Ha'i-W'e'i,  Ce  port  est  plus  vaste  que 
Port-.\rlhur:  mais,  outre  que  sim  accès  est  bien 
])lus  difficile  à  défendre  et  n'est  pas  défendu,  que 
tout  y  est  à  créer,  sa  situation  n'est   point  eompa- 


L  E  s    E  l'  K  0  P  K  E  .N  .S    E  ! 


LE     e  H  E  M  1  E  K     c  H  E  M  1  .N     DE     F  E  K 


I3S 


f. \ y. m: M  i: N  r s  ( ;  )■: < i c;  k  a i •  1 1  ko r  i-: s 


ral)lo  A  colle  du  pmt  i-iissi-.  A  l'nil-ArlIiiir.  hi 
Russie  a  derrière  elle  un  pays  où  elle  duniine  libi'e- 
nienl,  exelusiveiiieiil.  «lui  est  plus  c|u'i\  nioitic  à 
elle.  A  \\'eï-llaï-\\eï.  1  AnjiletciTe  est  acculée  au 
C.lian-Tdunt;,  cn'i  di.inine  l'inlluence  allemande.  Port- 
Arlhup  el.  demain.  Nioii-Uliant:  si.nl.  aux  portes 
de  IVkin.  des  ;)rjr(,s  de  l'emitiie  russe,  où  les  Uusscs 
pcmrroni  bienlol  venir  de  PélersbourK.  en  watron. 
sans  ciinllei-  leur  teniloiie.  ^\■eï-lIaï-^Veï  n'est, 
pour  l'.Vn;;leleiie.  «piune  très  lointaine  station  de 
<l,;ii-b..n.  (111  un  |i..il  de    ivlu^e   sépai-iS    par  prés  de 


sa  tloniination  sur  la  vallée  du  Yan;r-tse-Kian(;. 
sans  <pie  nous  bougions  !  —  Ah  I  pardon,  el  la 
baie  de  Kouaiift-Tchéou.  vaste  eonuue  la  lade  de 
Hrcsl?  Or  nous  nous  sommes  établis  à  Kouant:- 
Tcliéou.  tout  au  sud  de  l'empire,  à  près  de  If 00  ki- 
lomètres de  Pékin!  •■  Sans  charbon,  a  dit  le  capi- 
taine Malian.  les  plus  beaux  navires  meurent 
d'inaniliim  ..;  el  l'exemple,  désormais  fameux,  de 
l'escadre  de  Cervera  a  illustré  cette  théorie.  I.c 
jour  de  la  crise,  où  nous  devrons  |>arler  haut  à 
"Pçkin.  défendre  nos  intérêts,  réclamer  notre  part. 


.V  D  0  11  E  s    —    CHINOIS    I  N  I)  I  G  K  N  E  S 


.UIOO   kilomèli-es   i\u    poil    anglais  le   plus    proche  : 
llonj-'-Kon};. 

Kl  la  Krance?—  I.e  :  oclobi-e.  lois  de  l'enlréc 
dans  Pékin  de  soldais  russes,  allemands  el  an^îlais. 
nos  amis  eherclièrenl  l'uniforme  français  el  ne  le 
virent  pas.  ("est  cpie  nous  avons  commis  l'erreur 
de  croire  <iue.  n'a\'oisinanl  la  Chine  (juc  par  le  sud. 
nous  n'avions  tl'inléivt  (pie  dans  le  sud  de  la 
("lune,  alors  <pie  le  no'ud  de  la  (pieslion  est  à 
Pékin,  et  \i\  siMilenienl.  Ce  n'est  (pi'i'i  Pékin  tpi'on 
y  peut  parler  eflicaceineiil  au  i;ouverneinenl  chinois, 
se  faire  enlendie  de  lui.  le  faire  w^iv.  (,tui  lient 
Pékin  lienl  l'empire  de  la  Chine.  I.e  1  oclobre. 
une  compagnie  française  dans  la  capitale  mirait 
plus  l'ail  pour  notre  inlluence  ipi'un  corps  d'armée 
sur  la  fronlière  du  Tonkiii.  D'aulie  pari,  le  ^re- 
uier  de  la  Chine,  c'est  l'immense  vallée  alluviale 
ilii  ^auft-lse-Kian};  :  li^  sont  les  populations  à  la 
densité  énorme,  là  les  riches  maicliés.  (Jui  lient 
le  ^'an^-Isc-Kiani;  lient  le  commeii'e  île  la  (Ihine. 
101  voici  i|iie  nous  laissons  la  Kiissie  mellre  dans 
sa  iioclie  les  clefs  <le    Pékin,   r.\ii|;lelerie   préparer 


dans  <[uel  ])orl  nous  approvisionnerons-mms.  nmis 
réfugierons-nous,  du  (lolfe  du  Tonkin  A  celui  du 
Pelchili'.'  Nous  avons  laissé  échapper  par  deux  fois 
les  lies  Pescadores.  aujourd'hui  japouai~es.  .\u  lieu 
d'aller  à  Kouanj.'-Tcliéou.  thinl  la  valeur  maritime 
est.  au  surplus,  contestée,  el  ipii  n  est  même  pas 
sur  la  i-'iande  route  Sin(.'apour-Shan},'ha'i.  c'est  l-oii- 
Tchéou.  dont  l'arsenal  est  noire  icuviv,  et  la 
rivière  Min.  ou,  plus  au  nord  encore,  la  haie  île 
Samsali,  qu'il  eùl  fallu  réclamer  énerjiii|uemenl  : 
iKiiis  l'aurions  obtenu. 

Dans  le  même  temps  (|u'elles  s'élahlissaienl  sur 
le  lilloral  chinois,  les  puissances  emopéennos  se 
dispulaieni  la  concession  des  fiilures  voies  ferrées  de 
riCinpiie,  L'exemple  de  la  Hussie,  qui  colonisait  In 
Mandchouiieen  eonsiruisani  un  chemin  de  fer. avait 
l'ail  comprendre  cpiel  puissanl  inslruinenl  d  intluence 
poinail  elle,  ilans  un  pa\  s  peuplé  il  ii\ilisé,  la 
iocomolive.  Les  Chinois,  au  reste,  n  étaient  plus 
invini'ibleineni  opposés  ù  l'inlroduetion  cher,  eux 
ilii  '•  dragon  de  feu  ";  leur  rapide  défaite  parle 
.lapon    les  avait  éclairés.  .\h>rs  qu  ils  n'aMiieiil    pu 


KVKNKM  KNTS    (".  Kix;  H  A  IMI  1  ij  l   F. 


1  .(<> 


M'  rcs'iiulrc  à  vi.ir  fonctionner  nionio  le-  )H'(il  clio- 
niiii  lie  IVr  de  quoliiues  kiloniélres.  conslruil.  on 
IsTti,  entre  Shan^liaï  et  \\nosuni;,  el  que.  (lés  18"". 
ils  l'avaient  acheté...  ponr  le  détruire,  ce  fut  l'un 
il  eux.  Li-Hun^'-Tclian^'.  qui  créa  le  premier  réseau 
elunois  de  voies  ferrées.  Ce  réseau  reliait,  dans  le 
l'etcliili.  les  mines  de  Ka'ipinj;  à  Ta-Kou  12»  kilo- 
mètres .  Takou  A  Chan-ha'i-Kouan  •J'is  kilomètres  . 
Tien-tsin  à  Lou-Ko-Chiao .  banlieue  de  l'ékin 
1J7  kilomètres'.  Ces  500  kilomètres  de  voie  sont 
.luoiL'Ies  seuls  (|ui  soient,  à  celte  lieure.  construits. 


Kianj;  à  Slianf;liaï.  Ilan^-lcliéou  et  Ninjç-po,  sur 
la  mer  orientale,  a  été  concédée  à  un  syndicat  anfriais 
I"  nuii  IN'.is  .  3"  Dans  le  sud.  An(rlais  et  Français 
projettent  de  prolonjrer  leurs  liftnes  de  la  Hirmanie 
et  du  Tonkin  dans  les  provinces  chinoises  avoisi- 
nantes.  Le  11  février  IS'JS.  la  Chine  accordait  à 
l'Angleterre  l'accès,  par  voie  ferrée,  du  Vunnan; 
le  ;i  mai,  M.  lîalfour  déclarait  A  la  Chambre  des 
communes  que  le  f;<uiveniement  s'occupait  de  la 
façon  la  plus  sérieuse  de  celte  pénétiation.  Dès 
lss.->.  |,-i    France    rere\ait    le    droit    de    pousseï-   son 


EUROl'KEX.S    E.N     CHINE    —     UNE     I;  l  E     UE     11  u  N  G  -  K  O  ; 


Mais  un  système  très  complet  a  été  concédé:  en 
\  oici  les  lijincs  principales  : 

I"  Dans  le  nord,  la  Russie  construira    convention 
de  ISiiU    la  lijrne  Kirin-XIoukdcn-Port-Arthur.  avec 

conxention  du  21  mars  J89S  l'embranchement 
.Moukden-Chan-ha'i-Ivouan;  2°  Dans  le  centre,  un 
syndicat    franco-belge     a     obtenu    définitivement 

ï'2  août  1898  la  concession  du  "  Grand-Central  chi- 
nois ».  de  Pékin  à  Han-Kéou  1300  kilomètres  . 
a\ec  prolonf;cment  éventuel  de  Han-Kéou  il  Can- 
ton. Une  lifine.  presque  parallèle  à  la  précédente,  et 
((ui  relierait  Tien-tsin  à  Chin-Kiang.  a  été  accordée 
à  un  syndicat  anjrlais:  mais  la  France  a  formulé 
des  objections  contre  son  établissement.  A  l'est, 
lembraneliement  de  Tchinfç-ting  dans  le  (irand- 
Central  à  Ta'i-Yuen-fou  a  été  obtenu  par  la  Banque 
russo-chinoise,  qui  l'a  rétrocédé  à  un  syndicat  fran- 
çais: un  syndicat  anglo-italien  construira  le  prolon- 
gement de  cette  ligne,  de  Tai-Yuen-fou  à  Si-ngan- 
l'ou,  capitale  du  Chen-si.  A  l'ouest,  les  Allemands 
lelieront,  dans  le  Chan-Toung,  leur  port  de  Kiao- 
tcheou  à  Tsinan-fou  280  kilomètres  .  Enfin,  une 
ligne    transversale,    de    Nankin,     sur   le    Yang-tse- 


chemin  de  fer  de  Langson  jus(iu"à  Lon-lcheou:  le 
12  juin  1897.  la  concession  de  la  ligne  de  I.ao-Ka'i 
sur  le  lleuve  Rouge!  à  Yunnan-fou:  le  7  juin  1S9S. 
celle  de  la  ligne  Pakho'i  à  Xan-ning-fou. 

C'est  ainsi  que  les  puissances  ont  pris  cliaeune 
leurs  positions.  Il  se  produit,  à  cette  heure,  un 
moment  d'accalmie  :  qu'en  sortira-t-il'.'  Ce  sera  peut- 
cti'e  le  partage  définitif.  Et  c'est  pourquoi  il  est 
bon  de  méditer  le  dernier  discours  de  M.  Cham- 
berlain 10  décembre,  faisant  des  avances  à  la 
Russie  :  «  Je  crois  qu'une  entente  avec  la  Russie 
est  désirable  et  même  nécessaire  ».  des  avances 
à  l'Allemagne  :  "  L'action  commune  de  l'Allemagne 
et  de  l'Angleterre  sera  plus  énergique  que  ne  le 
serait  l'influence  de  l'une  d'elles  ».  des  avances  aux 
Etats-L'nis  :  ■•  Je  me  réjouis  de  nos  relations  crois- 
santes d'amitié  avec  les  Etats-L'nis.  »  Il  est  clair 
qu'une  entente  entre  ces  quatre  puissances  simpli- 
fierait beaucoup  la  question  d'e\trème  Orient  : 
mais  où  serait,  dans  cet  accord,  l'intérêt  de  la 
France  '.' 

G.ISTON   RoiviEn. 


TAU  m;  A  IX    1)K    STATISTIUIK 


I.a  .slali>lii|m-  .jur  Napiilènii  ii|)|i.-lail  le  Budget 
lies  choses  a  vie  ilrliiiic  par  K-  proIVssi-iu'  Ti'i- 
raiis  :  n  L'i>l)scrvaliciM  iiu''lli<idii|iic'  cli>  laits  cmii- 
pionil.  aillant  <iii.'  jx.ssihlo.  la  lntalitù  île  ces 
faits  iiu  un  liés  tjiaïui  ncunbre  do  laits  répartis  en 
;.'i'Onpes  liiiniiij;ines  el  inlei'|)iétés  an  iiKiven  île 
linducliiin  niatliéinali(ine  ».  délinitinn  i|ne  M.  Le- 
vasscur  a  simplifiée  en  disant  :  <•  I.a  statistique  esl 
l'étude  numérique  des  faits  sociaux.  ■■  Tout  ce  qui 
peut  se  coniptei'.  se  tiadiiire  en  nombre,  est  du 
<lomaine  de  la  stalisliipie.  qui  comprend  ainsi  les 
richesses  sociales  sous  leurs  di\'erses  formes  :  Tin- 
<lustrie,  le  commerce,  les  transports,  la  population, 
l'instruction  publique,  les  finances,  l'armée,  la  ma- 
rine, comme  la  relij-'ion  ou  la  justice  :  elle  s'occujje, 
au  même  titre,  des  importations  et  des  exporta- 
tions, lies  naissances,  des  niaria;;es  el  des  décès, 
des  mouvements  des  mélaiix  précieux,  de  la  fcrande 
et  de  la  pelile  iiidiisirie.  des  produits  de  l'ajiricul- 
lure  connue  de  ceux  de  la  chasse  el  de  la  pèche, 
des  ju^emenls  rendus  et  des  dilVérenls  cultes,  des 
hùpilaux  cl  des  inslilutions  de  prévoyance,  du  do- 
maine privé  comme  du  domaine  public. 

I,  utilité  de  la  statistiipie  se  dénionlre  par  l'usage 
ipii  en  est  fait  sous  les  formes  les  plus  dill'érentes. 
Non  setileinenl  dans  les  journaux  ou  au  cours  des 
ilisciissions,  les  chilVi'cs  représentent  souvent  rar};u- 
iiienl  décisif;  mais  la  statistique  esl  mise  i\  contri- 
bution pour  nombre  tle  i)rojets  de  lois.  ])our  toutes 
les  questions  d'impôts,  de  prévisions  financières, 
de  prévovaiice  ou  d'assistance  ;  les  relevés  du  com- 
merce extérieur,  les  situations  des  p-auds  étabUs- 
sements  de  crédit,  le  mouvemenl  des  métaux  pré- 
cieux, les  prévisions  des  récoltes,  les  stocks  connus 
dans  les  dilTérenls  pa.vs,  la  production  houillère  ou 
métallurj;i(pie,  ont  pour  les  bamiuiers,  les  commer- 
vanls,  les  industriels  une  importance  considérable: 
en  comparant  les  cliilVres  nouveaux  à  ceux  des 
périodes  antérieures,  ils  v  pensent  trouver  des 
indications  précises. 

C'est  seulcmenl  dans  le  siècle  arliiel  que  la  sta- 
tistique a  JJU  prendre  toute  son  iinporlance  :  le 
perfectionnemeni  de  la  méthode,  des  nioveiis  d'in- 
>eslij,'ation.  l'applicalion  îles  lualhéiiial  iques  à  la 
discussion  des  résultats  ont  donné  une  certitude 
toujours  plus  grande  aii\  cliill'res  fournis  ;  en  même 
temps  (pie  pour  favoriser  les  comparaisons  inter- 
nationales, les  statistiques  leiulaienl  à  se  présenter 
dans  un  cadre  unifornie.  Mais  bien  aniérienremeni 
à  notre  époque,  existaient  de  véritables  travaux 
lie  slalislique.  Sans  parler  des  dénombrements  tout 
au  moins  essayés  par  les  C.liinnis.  les  .luifs.  les  Ho- 
niains,  les  Ordonnant-es  de  C.harlemagne.  le  Domes- 
day  liook  de  (■■uillaume  le  Conquérant,  les  lielalinns 
des  ambassadeurs  de  la  république  de  N'enise,  nous 
oll'rent  des  end)ryons  de  slatisliques.  I.e  premier 
traité  digne  de  ce  nom  fut  publié  par  Sanso\ino 
lA'enise,  irni"!  el  fut  siiix  i  des  ouvrages  tie  Kroii- 
menteaii  il.iSljet  de  l'ierre  l)a\il\  Kili  ;  les  xvii'' 
et  xviu"  siècles  en  \  irent  paraiire  de  nombreux  eu 
France,  en  .Vngleterre.  en  .Mleiuagne  ;  mais  c'est  sur- 
loiil  aux  travaux  de  (Onetelel,  de  Moreau  de  ,Ionnès. 
de  MM.  liodio,  Levasseur,  Hertillon.  Korosi,  Mayr. 
Gill'en,  sir  liawson  et  d'autres  encore  que  la 
statistiipie  doit  la  place  qu'elle  occupe  comme 
science. 

Les  donnée»  nécessaires  ^oiil  obleniies  par  rem- 
ploi de  moyens  dilVérenls.  olViiiiil  nalurcllemenl 
nue  précision  plus  ou  moins  grande.  I.e  meilleur 
moyen  esl  le  relevé  direct,  c'esl-à-diie  l'enregis- 
I  rement  de  tous  les  faits  d'une  même  nalure.  soil 
de  fai,-on  eonliuue  relevés  de  l'étal  civil  ,  périodi- 
quement reeeiisemenls  de  la  |iopulatioii  .  ou  enfin 
oecasionnellemenl.  quand  il  s'agit  de  faits  irrégu- 
lier-   ilallv     ],-,ir~     liiauifesliilion-       Mais     le     relevé 


direct  est  loin  il'être  toujours  possible,  el  on  pro- 
cède alors  par  enquêtes,  sur  un  plan  préalablenienl 
établi,  par  tpieslionnaires,  ailressés  A  tous  ceux 
que  leur  situation,  leur  fonction,  leur  enq>loi. 
mettent  à  même  d'y  répondre,  ou  enfin  par 
évaluation,  en  opérant  soit  par  analogie,  en 
parlant  d'un  résultat  comme  pour  en  déduire  d'au- 
tres, soit  par  |)roportionnalité,  en  établissant,  par 
exemple,  la  circulation  monétaire  d'un  pays,  des 
résultats  obtenus  par  la  vérification  des  encaisses 
d'un  certain  nombre  de  bureaux  ou  d'établisse- 
ineiits  de  crédit. 

On  comprend  <(ue  tous  les  chiffres  présenlés  par 
les  statistiipies  ne  doivent  pas  être  acceptés  avec 
la  même  confiance:  la  source  d'où  ils  proviennent. 
les  faits  en  cause,  indiquent  en  général  le  degré 
d'approximation  qu'il  a  été  possible  d'obtenir.  Dans 
les  pays  on  les  finances  sont  organisées  de  favon 
sérieuse,  les  chilTres  des  budgets,  le  rendement  des 
impots,  les  dépenses  des  divers  services,  peuvent 
être  donnés  avec  une  complète  exactitude:  il  en 
est  de  même  des  bilans  ou  des  relevés  des  grands 
établissements  de  crédit,  des  statistiques  établies 
par  les  compagnies  de  chemins  de  fer  :  on  peut  le 
dire  aussi,  partout  où  le  service  est  bien  organisé, 
des  chitrres  de  l'état  civil,  des  tableaux  de  la  jus- 
tice civile  ou  criminelle,  de  l'instruction  à  dilTé- 
rents  degrés,  etc.  Mais  si  on  prend  les  dénombre- 
ments de  i)opulatio;i ,  il  faut  considérer  si  ces 
recensements  sont  entrés  dans  les  nneurs.  et  si 
l'étendue  du  pays,  ses  moyens  de  communication, 
la  fixité  au  moins  relative  des  habitants,  doivent 
on  non  fournir  des  chances  d'erreur:  les  slatisliques 
du  commerce  extérieur,  en  partie  basées  .sur  des 
déclarations,  <pii.  volontairement  ou  non,  s'écartenl 
de  la  vérité,  celles  des  métaux  précieux,  dont  une 
notable  partie  que  les  voyageurs  transportent  eux- 
mêmes  échappe  A  toute  investigation:  celle  de 
l'émigration,  qu'il  est  impossible  de  suivre  par- 
tout, donnent  également  lieu  A  des  erreurs,  l'our- 
lant on  ne  saurait  dire  que  les  chilTres  relevés 
ainsi,  parce  qu'ils  ne  sont  pas  absolument  exacts, 
sont  inutiles,  l'ris  isolément,  sans  doute,  ils  pour- 
raient donner  quelques  idées  fausses  sur  certaines 
choses  ;  mais,  comparés  avec  ceux  qui  .se  rapportent 
à  d'autres  années,  ils  fournissent  alors  des  indica- 
tions utiles. 

l'réciséineni  A  cause  de  son  caractère  universel, 
les  sources  statistiques  sont  fort  nombreuses  :  ce 
sont  d'abord  les  .Innu.ii'res  que  publienl  la  plupart 
des  nations  civilisées,  et  les  ra|iports  spéciaux,  mais 
plus  détaillés,  que  fournissent  les  services  ou  les 
ministères:  les  publications  faites  par  les  grandes 
administrations,  les  banques,  les  Compagnies  de 
chemins  de  fer.  <le  transports,  les  enquêtes  parle- 
mentaires ou  particulières  :  les  informnlions  des 
journaux  spéciaux  pour  l'industrie,  le  coinnierce, 
l'agriculture:  les  Annuaires  narticuliers  à  diverses 
professions:  lAnnu.tire  de  téconnmie  pntifi(/ue  el 
de  In  shilisliiiiie .  le  Slalesman  i/e.ir  Houk.  V.Klma- 
nach  de  (!<ilha.  fonrnisseni  également  des  rensei- 
gnemenls  sur  de  nombreuses  ipieslious.  On  peut 
consulter  aussi  les  journaux  spéciaux,  parmi  les- 
ipiels  on  peut  ciler  le  Journal  of  Ihe  lloi/al  slalis- 
tical  snrielii.  le  Journal  de  la  Snciélv  de  slalislique 
de  Paris,  la  Herue  (/:■  slalislique.  .\rchiv  vnn  sla- 
lislili  cl  siirloul  le  liullelin  de  I  Inslilul  inlerna- 
linnal  de  slalislique.  qui  publie  «les  travaux  île  la 
plus  haute  valeur  scientifique. 

Chaque  mois,  nous  publierons,  dans  le  Monde 
Moderne,  une  |»age  de  tableaux  de  statistiques  où 
les  chilTres.  puisés  aux  sources  les  plus  authen- 
tiques, permettront,  par  leurs  rapprochements,  de- 
observations  intéressantes. 

i;       l'i.  VM  ois 


VILLA    l)i:    IJAINS    DE    MEU 


Cette  villa  de  bains  de  mer,  destinée  à  l'ha- 
l)itation  d'une  famille  nomljieuse,  est  située 
à  mi-côle,  sur  une  ponte  assez  forte,  qui  a 
nécessité  la  forme  générale  de  la  constrnclion 
simple    en    profondeur   à    l'étage    jjrincipal. 

Le  rez-de-chaussée  a  été  consacié  au  service, 
cuisine  et  cliamljres  de  domesliques;  di'S  pièces 
situées  au-dessus,  salon,  salle  à  manger  et 
chambre  principale,  le  coup  d'œil  sur  la  mer  est 
d'autant  plus  étendu. 

La  distribution  a  permis  de  disposer  dans 
l'ensemble   sepi  chambres  suffisamment  confor- 


CouPS 


A3 


tables  pour  un  séjour  d'été,  sans  compter  les  doux  chambres 
e  domestiques  au  rez-de-cliaussée. 
Les  façades  sont  élevées  en  briques 
roses  et  foncées,  avec  quelques  re- 
hauts de  céramique;  les  comljles  sont 
couverts  en  ardoises. 

La  dépense  s'est  éle- 
vée à  .3'J  000  francs, 
ainsi  répartis  : 


F. milles  partielles.  NOO 

Maçonnerie Iti  000 

Serrurerie 1  250 

Menuiserie,     par- 

((uets :>  JOO 

Charpente -S  250 

Couverture,  plom- 
berie    i  200 

Peinture,  vitrerie.  2  000 

l'umisterie 1  fiOÛ 

Divers  :  céramique, 

décoration,   etc.  1  400 

39  000 

H.  D., 

architecte. 


Ce 


CD 


LA     MODE     DU     MOIS 


Oo  devrait  l>ien  exiger,  dans  tous  les  théâtres,  ce  qui 
■est  décrété  à  la  Comédie-Française  et  à  l'Opéra- 
Comique  relativement  à  la  coiffure  des  femmes  admises 
aux  fauteuils  d'orchestre  et  de  balcon.  Rue  de  Kichelieu, 
comme  place  Boïeldieu,  le  chapeau  n'est  autorisé,  pour 
le  beau  sexe,  que  dans  les  loges  ;  partout  ailleurs,  il 
est  heureusement  banni.  Pourquoi  n'en  serait-il  pas  de 
même  dans  toutes  les  autres  salles  de  spectacle  ?...  En 
tout  cas,  ne  devrait-on  fermer  les  yeux  que  pour 
<le   minuscules   et   basses   capotes...    tandis   qu'au    con- 


debourgs  de  ton  assorti,  ou  noirs,  à  volonté.  La  jaquette, 
de  forme  nouvelle,  est  garnie  soit  de  chinchilla,  soit  de 
renard  bleu,  soit  encore  d'astrakan.  Quant  à  l'empiè- 
cement, il  est  en  guipure  d'Irlande  sur  fond  de  soie 


traire,  les  femmes  affectent  de  porter,  le  soir,  des  cha- 
peaux très  seyants,  j'en  conviens,  mais  de  dimensions 
cxagéréo.»,  en  dépit  de  leur  prétention  i  la  modération. 
Ce  vœu  formé,  je  m'empresse,  à  l'occasion  du  renou- 
vellement de  l'année,  d'adresser  aux  abonnées  du  Monde 
Moderne  tous  ceux  que  forme,  pour  leur  bonheur  et 
pour  le  succès  croissant  qu'elles  veulent  bien  assurer 
(i  notre  publication,  leur  dévouée  courriériste  de  mode. 
rUis  nous  allons,  et  plus  les  robes  se  font  collantes, 
au  moins  sur  les  hanches.  Les  jupes,  'pour  éviter  de 
s'ouvrir,  fc  lioutoniuMit  même  par  derrière  &  l'aide  île 
trois  ou  quatre  doubles  boutons.  La  clieviotte  est  un 
tissu  parfait,  solide  et  très  comme  il  faut  pour  le  costume 
tailleur.  Le  modèle  que  nous  offrons  aujourd'hui  (n"  1) 
est  de   teinte   marron,    très   collant,  et  orné  de  bran- 


jaune.  Le  chapeau  Louis  XVI  est  en  feutre  souple 
assorti  A  la  robe  et  empanaché  de  plumes  noires.  Le 
manchon  se  fait  en  même  fourrure  que  l'ornement  de  la 
jaquette.  Gants  de  suède  teinte  naturelle,  bottines  de 
chevreau  glacé,  et  bas  en  mi  soie,  marron  ou  noirs. 

Cette  robe  peut  se  répéter  en  tout  autre  tissu,  comme 
en  une  nuance  différente;  telle  qu'elle  est,  elle  est 
charmante  comme  toilette  de  sortie  ou  de  patinage. 

Le  mois  de  janvier  étant  par  excellence  celui  des 
fêtes  et  des  réceptions,  nous  donnons,  dans  ce  numéro, 
plusieurs  robes  destinées  &  des  réunions  diverses. 
Toutes  sont  longues,  car  la  traîne  est  la  note  domi- 
nante du  moment,  et  toutes  peuvent  servir  de  modèles 
comme  forme,  si  les  tissus  dans  lesquels  nous  les 
représentons  ne  sont  pas  du  goût  de  nos  lectrices.  Elles 


I.A     MODE     Dr     M  1)1; 


II.) 


pourront  même  puiser  ici  des  idées  pour  faire  ce  qu'on 
appelle  <(  des  arraugemenls  »... 

Tout  i  fait  nouvelle  est  cette  toilette  dont  le  jupon 
et  le  bouffant  du  corsage  sont  en  mousseline  de  soie  de 
nuance  claire,  bleu,  mauve,  crème,  rose,  vert  d'eau, 
orchidée,  etc.,  et  la  tunique  en  lèze  de  guipure  d'Irlande, 
ivoire,  liséiée,  comme  le  boléro  formant  corsage,  par 
une  bande  de  zibeline.  Le  décolleté  «  Agnès  Sorel  » 
est  ondulé,  et  la  coifïure  u  Médée  »  est  à  la  fois  légère 


corsage  est  également  en  tulle  mauve.  Le  même  tulle 
compose  le  haut  col  drapé.  Toujours  coifïure  genre 
Empire,  très  flou,  et  ombrageant  bien  le  front.  Gants 
blancs  ou  gris  perle,  suivant  le  degré  de  cérémonie  de 
la  réunion.  Souliers  et  bas  de  soie  mauve.  Eventail  de 
fantaisie. 

Voili  enfin  (n"  4)  une  robe  princesse  eu  tissu  souple 
«  majesty  »  i  ramages.  Ce  genre  de  tissu  porte  en  lui- 
même  sa  garniture.  Seul,  le  décoUetage,  très  nouveau, 
est  souligné  par  une  bande  de  zibeline.  Les  manches 
sont  longues,  mais  elles  laissent  les  épaules  bien  à 
découvert.  Des  épaulettes  très  nouvelles,  faites  de 
petits  rubans  de  velours,  au  nombre  de  trois,  main- 
tiennent le  corsage  bien  en  place.  Quelques  fleurs  se 
nichent  i"!  droite,  au  creux  de  l'épaule. 


et  très  seyante.  Cn  filet  en  perles  fines  couto  irne  la 
tête  en  dessous  du  chignon  (n°2). 

Les  manches,  mi-longues,  sont  absolument  collantes. 
L'éventail  est  en  plumes  blanches,  les  bas  en  soie  crème, 
et  les  sonliers  assortis  à  la  robe. 

Une  robe  de  ce  genre  se  porte  à  un  grand  dîner,  un 
bal,  ou  une  fête  officielle;  mais  pour  dîner,  de  même 
que  pour  une  petite  soirée,  beaucoup  de  personnes  pré- 
fèrent le  décolleté  à  clair,  au  grand  décolletage.  Ce 
n'en  est,  du  reste,  quelquefois  que  plus  seyant.  Notre 
modèle  (n"  3)  donne  une  idée  charmante  d'une  robe  de 
ce  genre.  Celle-ci  est  en  tissu  vagué  mauve,  mélangé, 
comme  la  précédente,  k  de  la  guipure  d'Irlande.  Les 
manches  sont  longues,  moitié  en  tulle  mauve,  moitié  en 
guipure,  et  la  cravate  qui  coupe  en  quatre  le  devant  du 


Dans  les  cheveux,  rien  que  quelques  peignes  ou 
épingles  en  bijouterie. 

ilalgi'é  ses  manches  longues,  cette  robe  serait  fort 
distinguée  au  bal.  Bas  de  soie  blanche  ou  assortie  de 
nuance  au  fond  du  tissu;  souliers  pareils  ou  en  vernis 
noir. 

Comme  sortie  de  bal  et  de  théâtre,  grande  mante 
Louis  XV  très  longue  et  très  confortable  en  satin 
souple,  en  peluche,  en  velours  miroir,  en  zibeline,  en 
ottoman  ou  en  cachemire,  ouatée,  ou  doublée  de  four- 
rure, mais  toujours  ornée  de  fourrure,  surtout  de 
fourrure  blanche  ou  claire.  L'hermine  est  encore  eu 
grande  faveur,  et  la  chèvre  de  Mongolie,  plus  modeste, 
mais  non  moins  avantageuse  au  teint,  n'a  pas  dit  non 
plus  son  dernier  mot. 


I.  A     M<l|)K     m       Miil: 


FANTAISIES 

Tablier  pourjlve  o'doek.  —  Ce  tablier,  charmant  pour 
jeune  fille  ou  très  jeune  femme,  se  fait  soit  en  batiste 
de  couleur  tendre,  soit  en  satin  liberty  très  souple. 
En  général,  on  choisit  des 
nuances  qui  vont  avec 
tout,  ou  qui  assortissent 
au  costume  avec  lequel  on 
porte  ce  tablier  que  l'on 
garnit,  tout  autour,  d'uu 
volant  de  dentelle  coquil- 
lée  ;  et,  sur  la  hauteur,  de 
trois  entre-deux  entre  les- 
quels des  petits  plis  linge- 
rie font  très  bien.  La  ba- 
vette, sur  le  dessin,  donne 
une  idée  de  ces  petits  plis. 
Les  épaulettes  et  la  ceinture 
sont  en  rubans  ou  en  petits 
velours  noirs.  Le  tout  est 
t.'ujolivé  de  nœuds  qui  sont 
du  plus  gracieux  eiïet  (n"  1). 
Élégante  matinée.  —  En 
velours  abricot,  ajustée  der- 
rière et  vague  devant.  Un 
haut  volant  en  satin  Li- 
berty, même  ton  et  plissé, 
contourne  cette  matinée 
avec  laquelle  une  femme  élOgante  peut  fort  bien  rece- 
voir à  déjeuner.  La  cravate  à  longs  pans,  qui  remplit 
l'intérieur  de  la  matinée  et  recouvre  le  corsage  de 
dessous,  est  en  den- 
telle écrue  ainsi  que 
l'encolure  tt  le  sabot 
par  lequel  se  termi- 
nent les  manches 
(n«  2). 

Ce  modèle  peut  se 
faire  en  ottoman,  on 
drap,  voire  en  flanelle 
ou  en  beau  molleton. 
En  zénana,  elle  serait 
encore  ravissante.  Kt, 
bien  entendu,  la 
nuance  varie  suivant 
le  goiit  et  l'âge  de  la 
personne. 

Encolure.  —  Lors- 
que, sans  quitter  sa 
robe, on  veut  lui  don- 
ner un  antre  aspect, 
on  moilifie  un  peu 
sou  corsage  et  on  en 
change  le  col.  Il  est  donc  bon,  pour  cel.i,  d'avoir  des 
cols  mobiles.  Celui-ci  est  en  taffetas  rose  bengale, 
doublé  de  taffetas  blanc,  et  entouré,  ou  jilutùt  encadré, 
col,  nœud  et  pans,  par 
une  Julie  guipure  jaune 
(11°  .1).  Une  femme  élé- 
iraiite,  mais  économe,  a 
d:ins  ses  tiroirs  une  va- 
riété de  cols,  de  nœuds, 
lie  jabots,  etc.,  qui  lui 
l'ri-inettent,pans  grands 
frais,  de  n'être  pas  tou- 
jours liabilléc  do  même. 


NOS     PATRONS 

Corsage-habit.  —  Ce  corsage,  très  pratique,  peut  se 
porter  avec  différentes  jupes  et  se  faire  lui-même  en 
tissus  divers,  suivant  l'usage  auquel  on  le  destine.  Au 


printemps,  il  permettra  même  de  sortir  en  taille  avec 
une  simple  étole  de  fourrure  ou  de  mousseline  de  soie 
sur  les  épaules  ;  il  peut  fort  bien,  dans  ce  cas,  tenir  lieu 
de  jaquette. 

Le  velours  est  ce  qu'il  y  a  de  i>!us  élég.ant  pour  les 


jupes  du  soie  (salin  ou  .autre),  avec  Ic-iquelles  cepiU- 
dant  le  drap  est  au.ssi  fort  admis.  Sur  les  ju|ics  de  lai- 
nage, on  peut  choisir  entre  le  drap,  la  cheviott*  ou  la 
popeline. 

Ce  modèle  est  aussi  pratique  pour  les  femmes  un  pc\i 
fortes  que  pour  les  femmes  minces.  Les  premières  feront 
peut-être  bien  de  faire  deux  pinces  au  lieu  d'une. 


I.A     MOUD 


145 


La  manche,  le  dessous  de  bras,  le  petit  côté  et  le 
dos  doivent  être  posés  en  haut  droit  fil  sur  l'étoffe  ;  en 
les  laissant  tomber  naturellement,  le  biais  se  trouve  & 
la  taille.  Il  doit  y  avoir  une  couture  au  milieu  du  dos, 
et  des  plis  creux,  en  dessous,  pour  former  l'habit. 

Tel  qu'il  est,  notre  modèle  est  en  drap  violine,  avec 
revers  et  col  en  velours  violet,  lisérés  de  velours  blanc. 
Six  boutons  en  passementerie  avec  brides  assorties  se 
trouvent  de  chaque  côté  des  devants  et  en  bas  des  man- 
ches, très  plates  et  très  longues.  Gilet  intérieur  en 
ottoman  ivoire.  Cravate,  nœud  et  jabot  en  dentelle 
ancienne,  un  peu  jaunie.  Ainsi  composé,  ce  corsage  est 
très  coquet. 

Matériaux  :  velours  ou  soie,  7  m.;  4  à5  mètres  suiv.iiit 
longueur  des  pans;  lainage  grande  largeur,  2  m.  50. 


OUVRAGES    DE    DAMES 

N»  1.    Col  en  broderie  likhelieu.  —  Ce  col  est  droit, 
bien  entendu,  les  fleurs  allant  de  bas  en  haut. 

Le   dessin  est   posé  sur  «ne   batiste   tendue    sur   un 


papier  glacé  bleu  ou  une  toile  cirée.  On  fait  un  point 
de  feston  tout  autour  des  fleurs,  puis  on  découpe  et  on 
pose  le  col  sur  un  transparent  de  soie  de  nuance  claire. 

On  peut  faire  de  même  les  manchettes  et,  au  besoin, 
le  gilet  qui  se  composerait  alors  de  deux  bandes  avec 
engrêlure  ou  galon  de  fantaisie,  dans  le  milieu,  pour 
cacher  la  couture. 

N"  2.  Poche  de  nuit  destinée  &  envelopper  pendant  le 
jour  toute  la  toilette  de  nuit. 

Cette  poche  se  fait  en  grosse  toile  bise  brodée  avec 
une  ondine  de  couleur  que  l'on  utilise  comme  de  la  sou- 
tache  en  suivant  le  trait.  Chaque  personne  choisit  l'on- 
dine  de  la  nuance  qui  lui  plaît  le  plus. 

La  poche  est  fermée  en  biais  par  trois  boutons  de 
fantaisie  assortis  à  la  nuance  de  la  broderie.  Sur  le 
côté  plein  on  peut  fort  bien  broder  un  chiffre  un  peu 
grand.  Les  lettres  séparées  valent  mieux,  dan»  ce  cas, 
que  les  lettres  enlacées. 

N°  3.  Détail  du  travail  montrant  les  points  de  fan- 
taisie dont  on  peut  agrémenter  la  broderie  de  la  poclir 
Je  nuit. 


N»  4.  Coin  de  icliére  en  broderie  Colbert.  Ce  dessin 
représente  le  quart  de  l'ensemble  qu'on  devra,  pour  la 
circonstance,  agrandir  suivant  la  proportion  désirée. 


La  broderie  Colbert  se  fait  comme  la  broderie  Kiche- 
lieu,  mais  l'adjonction  de  barrettes  dans  les  jours  laissés 
par  le  dessin  la  rendent  plus  riche. 


N»  5.  iJctail  d'une  feui 
les  points  du  travail. 


(/((  coin  de  la  lîliire  montrant 


Berthe   de   Présillt. 


MKMKNTO    KNCVCLOPKDIQL  K 
Événements  de  Novembre  1898. 


1.  —  Les  souverains  allemands  visitent  le  jardin  des  ûlmers  et  le  tombeau 
«le  David  —  Le  ministre  'rAUemagne  à  Pékin  propose  à  ses  coltègoea  de  proci-der 
à  l'occupation  de  la  ligne  fie  chemin  de  fer  de  CiaDg-Huï-Kouan  à  Pékin  afin  d'assorer 
les  communications  avec  la  côte  si  les  Chinois  ne  retirent  pas  leurs  troupes  à  unr 
distance  suffisante  de  Tékin, 

2.  —  Le  président  de  la  Tïtjpublique  visite  le  tombeau  <hi  président  Camot  an 
Panthéon.  —  M.  Dupuy  prtsente  les  nouveaux  ministres  a  M  F.  Fdure.  — 
Ouverture  du  "«  C"nçT.s  .i.>  ouvriers  des  manufactures  de  tabac.  —  Mort 
du  général  sir  Edward  Luçard,  qui  nviiit  jins  \kxti  hu\  ^:^.t^.ie^  guerres  des  Indes 
depuis  un  demî-siéclc.  —  L  Allemagne  dtcl.tre  purt  ir.iiic,  puur  les  marchandises  desti- 
nées au  territoire  allemand,  le  port  de  Kiao-Tcheou. 

3.  —  Le  commandant  Marchand,  venant  de  Fachodn,  arrive  hu  Caire,  où  !.i 
colonie  franc  lise  lui  fait  une  chaleureuse  ovation.  —  Les  élections  au  Landstag 
donnent  vingt  sio^'es  de  phi';  à  l'npiKJsition,  mais  la  majorité  n'est  pas  dt-placéc  — 
Le  gouvernement  .inL'hii-;  il'  .nk-  ilenvoyer  aux  luiles  u,ie  commission  scientifique  pour 
faire  un  rapport  -iir  la  peste.  —  Le  Sénat  du  Chili  approuve  la  convention 
conclue  avec  la  République  Arg^entine  en  vue  de  l'arrangement  de  la  question 
de  Puna  et  \t\>-  un  i. 

4.  —  M.  Jules  Legrand  est  nommé  sous-secrétaire  d'Etat  à  l'intérieur  et 
M.  Mougeot,  .  1  -I .  r,  titr.  .l'Etat  aux  postes  et  télégraphes.  —  Le  général  Branlt 
est  nouniu  chef  d'état-major  général  en  remplacement  du  général  Renouanl, 
nommé  au  commandement  du  11*  corps  d'armée.  —  A  la  Chambre,   le  président  du 

Conseil  lit  la  déclaration  ministérielle  affirmant  la  suprématie  du  ponvoir 
civil  ;  disant  que  le  gonvernement  ne  laissera  pas  attaquer  l'armée;  qu'il  assurera 
le  respect  de  la  justice;  que  l'afifaire  Dreyfus  ne  doit  pas  absorber  plus  longtemps 
les  préoccup liions  du  pays  et  que  la  France  doit  justifier  la  confi.ince  de  l'étranger 
à  qui  elle    donne  rendez-vous  pour  la    grande    manifestation  pacifique  de  1900. 
La  déclaration  termine  par  l'énumération  des  projets  que  le  gouvernement 
soumettra  au  parlement  et  eu  faisant  appel  à  l'union  de  tous  les  répabli- 
cains  pour  une  politique  de  progrès  et  de  réformes.  Interpellé  à  la  suite 
de   la  déclaration,  le    gouvernement  obtient  une   majorité*   de 
429  voix  contre  64.  —  Le  Conseil  des  ministres  déci<le  de  ne  pas 
h  Facho.la  la  mîssion  Marchand.  —  Les  souve- 
rains allemands  quittent  Jt-msalem.  —  Mort  de  César 
Rossi,  grand  comédien  italien.  —  L«3 
reprt-senUnt  les  puissances,  prennent  en  i 
le    gouvernement  de  la  Crète.  Dans  i"" 

ils  invitent  la  population  h  désarmer 


L    U  >U'  B  U  E  l'  l(     Il    ALLEMAGNE 

IIIFNVNT     l'OSSESdlON     DU     TBHRAIN 

i   F  K  E  li  T    PAR     LE    SULTAN 


MKMKNTO    KNCVCI.MlM.DtgrK 


et  à  faciliter  l'œuvre  de  pacification  pir  l'oubli  «le  leurs 
rancunes.  —  Les  commissaires  espignols  de  la  Commission 
de  la  paix  remettent  aux  dé'«!'gUL^s  américaine  un  mémoire 
repoussant  les  prétentions  des  Etats-Unis  en  ce  qui  concerne 
la  souveraineté  sur  les  Philippines.  —  La  peste  est  constatée 
à  Anyob  (province  de  Simarc;ind>. 

5.  —  Les  souverains  allemands  arrivent  à  Beyrouth. 
—  Le  professeur  Grasso.  de  Komc,  dit  avoir  découvert  le 
bacille  de  la  malaria. 

6.  _  Le  nouveau  ministère  japonais  est  constitué 
comme  suit  :  premier  ministre,  le  marquis  Yamagata;  affaires 
étrangères,  M.  Aoki;  intérieur,  le  marquis  Saïgo  ;  finauces,  le 
comte  Matzukata;  guerre,  le  général  Katzura;  marine,  amiral 
Yamamoto;  justice,  le  comte  Kugoura;  instruction  publique, 
v'*'  Cabaxama;  agriculture.  M.  Sone;  postes,  v**-  Yosikama. 

7.  —  Les  souverains  allemands  quittant  Beyrouth  et 
arrivent  à  Damas.  —  M.  /.uiiui-;,  pnsident  du  Conseil,  remet 
au  roi  la  démission  du  cabinet  grec.  —  L'Angleterre  occupe 
Boussa  et  Ilo.  Les  Fnutçiis  sitabli^sent  à  dix  milles  au- 
dessus  d'Ilo.  —  En  Crète,  les  amir.iu\  embarquent  de  force 
les  derniers  soldats  turcs  de  Candie  et  de  Retymno  et  enlèvent 
le  drapeau  turc  de  Candie.  La  Porte  proteste.  —  La  France 
reçoit  satisfaction  dans  l'affaire  de  la  Faculté  de  médecine 
de  Beyrouth,  dirigée  par  les  jésuites.  Les  titres  décernés  par 
la  Faculté  seront  contresignés  pour  la  forme  par  des  délégués 
de  la  Porte. 

8.  —  La  chambre  criminelle  de  la  Cour  de  cassation  com- 
meuce  son  enquête  pour  la  revision  du  procès  Dreyfus. 
Klle  entend  les  généraux  Mercier  et  Billot.  —  La  Chambre  élit 
vice -préside  ut  s  MM,  Cochery  et  Aynard,  en  remplacement 
de  MM.  Krantz  et  Leygues.  nommés  ministres.  Elle  adopte  un 
crédit  pour  le  dég.igement  du  Musée  de  Cluny.  —  Mort  de 
M.  Sirot-Mallez  députe  du  Nord.  —  Par  suite  des  élections 
au  Congrès  des  Etats-Unis,  la  majorité  républicaine  est 
accrue  au  Sénat  et  diminuée  à  la  Chimbre.  —  Les  amiraux 
en  Crète  somment  Chakir  pacha  de  partir  avec  ses  troupes 
et  invitent  Ismaïl  bey  à  quitter  également  l'île. 

9-  —  La  Cour  de  cassation  entend  M.  Cavaîgnac,  ancien 
ministre  de  la  guerre.  —  M.  Delombre,  ministre  du  commerce, 
visite  les  travaux  de  l'Exposition  et  assiste  au  déplace- 
ment de  la  galerie  de  trente  mètres,  —  A  Londres,  procession 
du  nouveau  lord-maire,  sir  John  Voce  Moore.  Au  banquet 
lord  Salisbury  prononce  un  discours  pacifique  au  sujet  des  dif- 
férends avec  la  France.  —  A  la  Commission  de  la  paix, 
les  commis^ires  américaius  communiquent  la  réponse  de  leur 
gouvernement  qui  refuse  d'assumer  la  dette  de  Cuba  et  main- 
tient ses   revendications  concernant  les   Philippines. 

IQ^  —  jl,  Y^  Faure  assiste  à  de  nouvelles  expériences  du 
télégraphe  sans  fil  faites  par  M,  Ducretet  entre  la  tour 
liiffel  et  le  Panthéon.  —  Lucchenî,  l'assassin  de  l'impéra- 
trice d'Autriche,  e=t  condamné  à  la  réclusion  perpétuelle  par 
les  tribunaux  suisses.  —  L'assemblée  cubaine  vote  le  licencie- 
ment de  l'armée  cubaine.  —  Le  nouveau  ministère 
grec  est  composé  comme  suit  :  Zaïmis,  présidence  et  affaires 
étrangères  ;  colonel  K;irpos,  guerre;  capitaine  Miaoulis,  marine: 
Monferratos,  justice;  Triantafillakos, iutérieur;  Négris, finances. 

11.  —  M.  Mesureur  est  élu  président  de  La  Commission 
du  budget  et  M.  Pelletan  rapporteur  général.  —  La  Cham- 
bre vote  l'enquête  sur  l'élection  de  M.  Thomson.  — 
L'Académie  royale  des  sciences  de  Berlin  élit,  comme 
membre  correspondant,  M.  A.-M.  Lévy,  ingéuieur  en  chef 
des  mines.  —  L'Académie  de-  sciences  île  Munich  élit,  comme 
membres  correspondants.  MM.  Barrois,  professeur  à  la  Fa- 
culté de  méleeine  de  Lille,  et  Chuquet,  professeur  au  Collège 
de  France.  —  Le  storthing  de  Norvège  décide  d'adopter  un  pa- 
villon exclusivement  norvégien,  sans  aucun  signe 
indiquant  l'union  avec  U  Suède.  —  Le  prince  Arschid,  oncle 
du  sultan  du  Maroc,  se  met  du  côté  des  insurgés  du  Tafilet. 
Le  gouvernement  envoie  2  000  hommes  contre  les  insurgés. 

12.  —  Au  Palais  de  justice,  une  demoiselle  Heiuque  blesse 
grièvement,  d'un  coup  de  revolver»  le  juge  d'instruction 
Boursy.  —  Eu  quittant  Damis  l'empereur  Guillaume 
adresse  un  télégramme  au  sultan  pour  l'assurer  de  son  iné- 
branlable amitié  ;  nouveau  teli  gramme  en  quittant    Beyrouth. 

13.  —  Election  législative  à  Nantua  :  M.  AUombert, 
républicain,  est  élu  par  5  798  voix,  en  remplacement  de 
M.  Carrier,  décédé.  —  Fête  du  cinquantenaire  de  l' Associa- 
tion philotechnique.  —  Le  commandant  Marchand 
et  le  capitaine  Baratier  quittent  le  Caire  pour  retourner  à 
Fachoda,  d'où  ils  gagneront  TAbyssinie  et  Djibouti.  —  Le 
peuple  suisse  adopte,  avec  une  majorité  de  150  000  voix,  le 
projet  dnniâcation  du  droit  civil  et  du  droit  pénaL  —  Les 
souverains  allexnands,  regagnnnt  leurs  Etats,  passent  à 
Rhodes.  —  Le  nouveau  ministèie  brésilien  est  constitué 
comme  suit  :  instruction  publique  et  justice,  D'  Epitacio 
Pessoa  ;  finances,  D'  Joaquim  Murtinho  ;  affaires  étrangères, 
D""  Olyntho  de  Magalhaes  ;  industrie  et  travaux  publics, 
M.  Séverine  Vieira  ;  guerre,  général  Mallet  ;  marine,  vice- 
amiral  Balthasar  da  Sîlveîra. 


?'i'*^-<'^  al 


M i;mknto    KNCYCI-UPEDIQUE 


14.  —  La  Chambre  v.ae  l'atnnistie  pour  tous  les  ilélits 
■le  presse,  de  réunion  vt  ir;i--.i.iaioi..  —  De  graves  inonda- 
tions cau-ïent  d'iiiip.irt;iTit-   li.  pats  dans  la  n-gioii  tl»  Uliône. 

—  Xm  Cour  de  cassation  intt-nd  les  frénéraux  Zurlinden 
tt  Chanoine.  —  More  du  M.  Dauphin,  sénateur  de  ta  Somme, 
aucien  inlnistr<?.  —  Le  ministre  de  la  justice  transmet  au 
Parquet  une  plainte  du  ministre  de  la  guerre  contre  M.  Urbain 
Gohier  pour  son  li\-re  l'Annt'^  rotitn'  la  nation. 

15.  —  La  Cour  de  cassation  rend  une  ordonnance  aux 
termes  de  htquel!e  Dnyfus  sini  informé  de  la  recevabilité  de 
ta  demande  en  révision  de  son  procès  et  invité  h  présenter  ses 
nïoyens  do  'léfense.  —  A  Claniitrt,  jn;ingur;xtion  de  l'Orphelinat 
<!e  la  dotation  de  la  jeunesse  dn  i  mnoe.  —  Le  président 
•  le  la  Ki-pubhqne  'lu  br<-ii.  M.  Campos  Salles,  élu  le 
1"  mars,  prend  po--. --ion  >\u  pnuv.iir.  —  Le  président  du 
ci.mité  exécutif  de  Crète  ^idn-s-i-  an  mini>tre  des  affaires 
«■trangères  de  France  un  téU-gr;inime  exprimant  Ja  profonde 
tîratitude  dn  peuple  crétois  envers  le  gouvernement  français 
pour  la  pirt  qu'il  a  prise  h  la  libération  de  la  Crète.  —  Une 
<!onfércnce  internationale  des  grandes  compagnies  trans- 
atlantiques d'Europe  et  d'Amérique,  réunie  A  Londres, 
décide  l'ailuption  de  deux  routes  pour  l'aller  et  de  deux  routes 
|tour  le  retour  pend;int  la  saison  des  brouiUanls  et  des  glnces 
et  pendant  celle  du  beau  temps.  —  Lei=  souverains  alle- 
mands arrivent  à  Malte.  —  Kév..lution  ;in  San  Salvador. 
Le  président  Gutierrez  e-^t  reuiplacé  p;ir  W  t,'iri<i,ii  Tlmmus. 

16.  —  A  la  commission  de  la  paix  W-^  cnnimi-^aires 
o'^pagnols  maintie  lient  l'intHpriilité  de  leurs  revendicati>'us  au 
sujet  de  la  souveraineté  des  Philippines  et  deniandent  de  sou- 
mettre à  un  arbitrage  l'interprétation  de  l'article  3  du  proto- 
cole do  p:tix.  —  Les  Boers  s'emparent  de  la  forteresse  de 
Magato  et  la  rébelliou  est  considérée  comme  terminée.  — 
iHiverture  solennelle  du  parlement  italien. 

17.  —  Cérémonie  solennelle  dr'  la  remise  de  la  ToiSOn  d'or 
à  M.  F.  Paure.  —  Séance  publique  annuelle  île  l'Académie. 
iJiscoura  de  M.  Pierre  Loti  sur  les  prix  de  vertu.  —  La 
Chambre  nomme  les  trois  g^randes  commissions  de 
Tarmée.  de  !h  marine  et  des  colonies.  —  ^'inlLnt  cyclone  au 
nord  de  la  Tunisie.  —  Départ  de  Biskra,  sous  le  cmniiimlement 
du  colonel  de  Lugan,  d'utie  colonne  se  dirigeant  vers  le  Touat. 

18.  —  La  Soiiété  de  géographie  décerne  sa  grande  médaille 
d'or  à  M.  Gentil,  explorateur  du  Chari  et  du  lac  Tchad.  — 
Chakir   p.icha  et  les  dcrnici-s  soldats  turcs  quittent  la  Crète. 

—  L*enipiT(  iir  il'Ai'y  — îiiic  entreprend  une  cxpi;'dition  contre 
le  ras  Mangachîï,  iv-vnité. 

19.  —  M.  I'.  l'-mr.'  <iéccrne  à  la  reine-régente  d'Es- 
pagne le  gfiiid  cordon  de  la  Légion  d'honneiir. 

20.  —  A  Eu,  inauguration  du  monument  élevé  h  la  mémoire 
dos  enfants  morts  pour  la  patrie.  —  Election  sénatoriale 
â  Châlons-sur-Marue  :  M.  Val'é,  député,  radical,  est  élu  par 
499  VOIX  en  remplacement  de  M.  Poirrier,  décédé.  —  Explosion 
de  gaz  dans  les  sous-sols  dn  restaurant  Ghampeaux, 
pince  do  la  Bourse.  1  tué,  8  blessés.  —  Mort,  i\  Si-ïjîon,  de 
MR'  Deapierre,  évoque  de  la  Basse-Cochindiine.  —  M.  Max 
Régis  est  élu  maire  d'Alger.  —  Le  ctnf  des  rehelles  du 
Kwang-Si,  Li-Ho-Pting,  est  pris  et  exécuté.  —  A  Kavenne. 
<tu  remet  au  jour  les  restes  du  palais  de  Théodoric  le  Grand, 
f|Ui  se  et  proclunuT  mi  d'Italie  en  493.  —  A  Saragosse, 
'luvorture  du  con^rt-;  ilr^  fliimbrcs  de  commerce  {l'Kspugtie. 

21.  —  La  Cour  de  cassation  entend  les  généraux  Conse 
et  Roget.  —  A  II  Commission  de  la  paix,  les  délégués 
américains  proposent  une  sumnie  de  Ion  niiliiniiv  de  francs  en 
i-omponaation  de  l'amu-xii-n  de^    riiilipiùn,-.  ;iii\    l':t:4tS-Unis. — 

signutnrod'un  accord  commercial  franco-italien  basé, 
pour  la  Frarice,  sur  |i'  tarif  nnniMnnn  et,  pmir  l'Italie,  sur  le 
tarif  convontloinicl,  —  Les  troupes  anglo-indiennes  ilu  Soudan 
égyptien  occupent  Auadelaï,  dans  l'Equatoria.  —  Une  émeute 
hO  produit  a  Setingapaiani  (Indes  anglaises)  au  sujet  do  la 
peste.  10  000  émeutiers  attaquent  les  forts  dans  lesquels  sont 
ittol^s  les  pestiféré*.  La  police  et  les  troupes  font  fou. 

22.  —  La  Cour  de  cassation  entend  les  généraux  de 
Ilolsdeffro  et  Gonse.  —  La  Chambre  décide  do  nommer  une 
grande  comnds^ion  pour  étudier  les  questions  relitivcs  A  l'en- 
seignement. —  Entrée  solennelle  du  général  Renouard  à 
Nantes.  —  A  l'ocdaHion  do  l'accord  commercial  franco- 
italien,  l'amiral  Caiicvaro  est  ntiinnu-  K''an(l-croi\  de  ta 
l^égioii  d'honneur. 

23.  —  La  Cour  de  cassation  entend  le  général  Itoget, 
nuoien  chef  de  cabinet  de  M.  Cavaignac.  T^  co'onel  Ptcquart 
«•Mt  confronté  nveo  le  général  Itogct.  —  M.  1'.  Piuire  préside 
l'inauguration  do  l'Ecole  supérieure  de  commerce.  ~ 

A  Séoul  (Corée),  une  collision  ho  pr..duit  entre  le;*  parlisuns 
desréformofl  et  ceux  do  hi  réaction.  Nombreux  nmrts  et  blessés. 
Mort  do  l'Ingénieur  a. -Khils  Fowler  auquel  oU  dfï  lo  tr.icé 
du  niétrop.dItidn  do  Unnlros.  ^  A  Buda-Pesth,  condit  entre 
le«  étnlImitH  et  la  police  devant  l'Uidversité.  -  Les  Souve- 
rains allemands  arrivent  ii  Pola. 

24.  M.  F.  Faure  visite  les  mines  de  Ix-iib.  —  I^  gouver- 


neur du  Paris  signe  nue  ordonnance  renvoyant  le  colonel 
Picquart  de\-ant  un  conseil  de  guerre  |>our  faux,  u->age  de 
faux  et  communication  de  documents  intcrcssmt  la  sûreté  de 
l'Etat.  —  La  Cour  de  cassation  enten  l  le  c<doncl  Pic- 
quart.  —  L'ambassa  teur  d'Italie  exprime  a  MM.  DniMiy  et  Del- 
cassé  les  sentiments d amitié  et  de  syTopithie  du  t-'nuv.-rncmcnt 
italien  A  l'occîïsion  de  l'accord  commercial  franco- 
italien.  —  A  Rome,  ouverture  de  i;*  conféreoce  interna- 
tionale anti-anarchiste,  au  P.tlais  Casâi,  s^us  la  prési- 
dence do  l'amiral  Canevaro,  qui  salue  lea  'iciégu's  au  nom  du 
roi.  Le  baron  Paselti  et  le  ministre  de  Belgique  sont  nommés 
vice-présirlents.  —  Un  duel  a  lien  à  Buda-Pesth  entre  le 
ministre  de  l'intérieur  et  un  dépnt-*  à  1 1  suite  de  paroles  inju- 
rieuses. —  La  démission  du  maréchal  Blanco,  gouvemeor 
de  Cuba,  est  acceptée.  —  lu  Corée,  lo  parti  des  réfomieB 
gagne  du  terrain.  Plusieurs  f()ueii.'iiii:iires  dont  lo  ministre 
de  Corée  au  Japon,  sont  bannis.  L'empereur  a  doiuié  aux  mi- 
nistres étrangers  l'assurance  de  son  désir  de  faire  des  réformes. 

25.  —  M.  Langlais,  député  de  Pontivy,  dont  l'élection 
est  contestée,  donne  sa  démission.  —  La  Chambre  vote  la  loi 
relative  au  maintien  du  contrat  de  louage  ou  de  services, 
pendant  les  périodes  d'instruction  miâiaire.  —  Le  cabinet 
colonial  de  Cuba  remet  sa  démission  au  maréchal  Ulanco  qai 
l'accepte.  —  Dans  une  dépêche  au  tsar  le  suHan  proteste 
contre  l'envoi  du  prince  Georges,  de  Grèce,  en  Crète. —  Les 
Chambres  autrichiennes  célèbrent  la  conimémor.ition  du  cin- 
quantenaire du  règne  de  François-Joseph.  I^i  Chambre 
hongroise,  dans  une  adresse  an  roi,  demande  l'éloigncmeDt  dn 
cabinet  Bauflfy. 

26.  —  M.  F.  Faure  reçoit  une  lettre  de  M.  Julio  A.Roca 
lui  notifiant  son  élection  à  la  présidence  de  la  république 
Argentine.  —  Les  souverains  allemands  arrivent  A 
Potsdam.  —  Les  ministres  de  1  raiiee.  de  Hussie.  d'Italie  et 
d'Angleterre  sont  reçus  pir  le  mi  .ii-  Crece  et  lui  demandent 
son  assentiment  a  la  noinimitir.n  du  prince  Georges  comme 
haut  commissaire  en  Crète  p>nr  trois  ans.  Le  roi  auto- 
rise le  prince  à  accepter  et  exprime  sa  reconnaissance  aux 
représentants  des  puissances.  Le  prince  Georges  accepte  sa 
nnmînatinn.  —  L'empereur  d'Autriche  témoigne  sa  confiance 
an  cabinet  Bauffy. 

27.  -  Naufrage,  prés  North  Trurt,  du  navire  anglais 
I\ni'n,f!  lit  nnvés.  -  "uverturc  dn  Parlement  roumain. 

28.  -    M  >rt  dr  M.  Royer,  ancien  questeur  de  la  Chambre. 

—  Mnrt  >\y  M.  Coudreux,  député  de  Heaugé.  —  A  la 
Chiinln-t',  ]■■  OMiiv.Tiieiiiriit  interpellé  au  sujvt  du  renvoi  du 
colonel  Picquart  d.  vant  un  cnnscil  de  guerre,  bien  que  la 
Cour  de  cassatiu..  n'ait  \m\s  st  itné  sur  l'affuire  connexe  de  la 
révision  du  procès  Dreyfus,  .ibti.-nt  nn  vote  de  confiance  par 
437  voix  contre  73.  —  A  la  commission  de  la  paix,  les 
commissaires  espagnols  déclarent  ipic.  tout  eu  maintenant,  au 
ptûnt  de  vue  juridique,  l'interprétation  donnée  par  eux  à  l'ar- 
ticle 'i  du  protocole,  ils  s'inclinent,  en  fait,  devant  la  force  et 
devant  les  conditions  imi»sées  par  les  Etats-Unis,  c'est-à-dire 
l'abanilon  de  leur  souveraineté  sur  les  Philippines  et  sur  l'ar- 
cliijiel  des  îles  Sdulou  moyennant  une  iinlemnité  de  20  millions 
([>■  di.lliirs,  —  A  l'occasion  des  élections  législatives  dans 
l'Uruguay,  il  se  produit  un  mouvement  révolutionnaire, 
promptement  réprimé.  —  D^ns  nu  corisistoire  secret  le  pape 
confirme  l'élection  de  M«'  Rihmain  comme  patriarche  de 
Syrie  et  jiréconise  une  quarantaine  de  nouveaux  évt-ques. 

'29.  —  Mort  de  M.  Lucien  Brun,  sémiteur  inamovible: 
par  suite  de  ce  décès  le  nombre  des  sénateurs  iiuiniovibles  est 
réduit  h  21.  —  Des  c-as  de  peste  bubonique  sont  constatés  à 
Tamatave  (Maiiigascir).  ~  A  Wellington  (Nouvelle- 
Zélande),  la  cathédnile  catholique  est  oétruite  pir  nn  incendie. 

—  Le  Tsar,  répondant  à  la  depécho  du  sultan,  lui  ilit  que 
le  prince  Georges  se  rend  en  Crète  en  qualité  de  haut  commis- 
saire des  quatre  puissances  et  que  les  droits  de  sonvoralncté 
du  sultan  seront  sauvegardés.  —  Au  Transvaal,  les  tribus 
du  Magatolaitd  ayant  fait  leur  sonmi«sinn  au  gouvernement,  la 
guerre  est  terminée.  —  M.  Cirlos  CmIvo  est  nonimi-  mini-*tro 
de  la  république  Argentine  à  Paris.  —  Ui  Skoupchtina, 
«le  Serl>le,  vote  une  loi  restreignant    la   libertù  d'as:«iH!iation  et 

30.  —  An  moyen  d'un  procédé  dont  11  est  l'inventeur. 
M.  WolfT,  de  l'observatoire  de  îleldelberg.découvni  six  petites 
planètes.  —  M.  Deschanet.  président  de  la  Chambre,  rcçdt 
A  déjeuner  les  grands-ducs  Wladlmir  et  Alexis,  et  le^  ducs 
Kugéne  et  Ceorges  de  lAMiehlcnberg  tlo  Itussio.  —  Un  mouve- 
ment carliste  PO  dcs-*ine  eu  ll-tpagnc.  —  Lo  conflit  entre  la 
Prusse  et  la  principauté  de  Lippe  est  en  vole  <rarrange- 
ment.  —  V\\  confill  se  produit  outre  rA>lomagnc  et  lo  Congo 
belge  nn  sujet  de  la  délimitation  des  ixiei^cssions  nu  nonl  du 
lac  Tanganika.  —  A  I»  suite  dune  révolution  qui  se  pro- 
duit   danA    la    république  do    Sjilvador.    ta    république   des 

Etats-Unis  de  l'Amérique  centrale,  qui  oomprrnait  le 
Salvador,  lo  Honduras  ot  le  Nicanigua,  est  dissoute  ot  chacun 
dos  lroi<  l%tats  reprcmi  son  Indépendance. 


LA    CUISINE    DU    MOIS 


LA    VIK    PU  A  TIQUE 


Œufs  au  miroir.  —  A  peu  près  lout  le  montle  se 
croit  cupuhie  du  ouifeclionntM-  des  œufs  sur  le  plut  :  il 
n  y  a  pas  d'erreur  f)lus  commune.  L'œuf  doit  èlre  cuit 
ainsi  qu'un  œuf  û  la  cofpie,  le  blanc  laiteux;  le  jaune 
bien  chaud  doit  ^Ire  voilé  lêj^ercmenl  II  ne  doit  pas 
nager  djns  un  bain  de  beurre  noir,  noisclle  ou  huileux. 
Pour  l'obi enir  à  point,  il  faut  prendre  des  ^ouis  i|uî  parais- 
sent minutieux  aux  gens  supcrlic.cU.  mais  judicieux  à 
quiconque  sait  manger.  Chauliez  légèrement  un  plat  à 
œuf  de  u,IO  centimètres  environ  de  diamètre,  faites 
fondre  lô  grnmmes  de  beurre,  salez  et  poivrez,  cassez 
deux  œufs  sur  une  ass  ette  pour  vous  assurer  (pi'ils  sont 
frais,  fa.te^  les  g'isser  doucement  sur  le  p'at,  posez 
celui-ci  sur  une  pacjue  dans  laqueilc  vous  aurez  mis  un 
peu  d'eau  bouillante,  poussez  lu  piaque  au  four  chaud  et 
aussitôt  que  vou-i  verrez  les  jaunes  recouverts  d'un  léger 
voile  blanc,  servez. 

Gibelotte  de  lapereau.  —  Formule  :  2  lapereaux, 
IOUi;ramn.es  de  laid  maij^re.  18  peiits  oignons.  18  petites 
pommes  de  terre,  liiO  grammes  de  champignons,  derai- 
lilre  de  bouillon,  demi-litre  de  vin  blanc  ou  rouge,  un 
bouquet  garni,  un  verre  A  madère  de  cognac,  une  gousse 
d'ail,  un  soupfjon  île  poivre  de  Cajenne,  une  cuiller  de 
farine,  to  grammes  de  sel.  5  grammes  de  sucre. 

OptRATioN.  —  Dépouiller  et  detotiper  les  lap^M'eaux  en 
morceau\  régulier»  et  pas  trop  gr()S.  Mettre  Ue  côté  sur 
une  nssieUe  les  têtes,  les  foies, "les  rameaux  et  lu  peau 
du  ventre.  Couper  le  lard  en  dés,  le  faire  fondre  très 
doucement  dans  une  casserole  large  et  basçe  appelée 
#<ï?/roir,  d'environ  22  cenlimélres  de  diamèire;  dê>  qu'il  est 
doré,  enlever  les  dès  avec  l'écumoire  el  y  jeter  la  moitié 
des  lapereaux.  Dans  cinq  minules,  retournez  les  morceaux 
avec  une  cuiller  de  bois  et  ajoutez  les  morceaux  qui  res- 
tent. Deux  fois  à  cincj  minutes  dinlervalle,  relournezà 
nouveau.  Verser  le  cognac  cinq  minul»s  après  et  y 
mettre  le  feu.  Pencher  le  sauloir  couvert  pour  verser  la 
graisse  dans  un  pot,  saupoudrer  avec  la  farine,  remuer. 
mouiller  avec  les  deux  Ii(iuides.  remuer  un  moment  et 
laisser  bouillir.  Parer  et  laver  le-*  champignons,  peler  les 
pommes  de  lerre,  monder  les  petits  otguoiis  et  les  sauter 
dans  un  peu  de  degrai&sis  des  lapjrejii.x  pour  les  dorer, 
trente  minutes  avant  de  servir,  aiouter  les  pommes,  les 
champignons,  les  oignons,  le  boutpiet  et  les  condiments. 
S'assurur  <|ue  la  ^auce  n'est  ni  grasFC.  ni  trop  longue  ou 
courte.  Vcisrr  dans  un  plat  rond  creux. 

Ruznpsteak  au  cresson.  —  Cette  grillade  doit  être 
prise  d 'ii-i  le  laux-lilet.  après  renlrecôle;  il  ne  faut  pas 
laisser  adhérer  l.i  peau  qui  se  relire  en  cuisant  et  fait 
gondoler  la  pièce.  Vt^  riinipstenk  doit  peser  environ 
500  grammes  complètement   paré;   il  doit  èlre  épais  et 


pas  trop  large.  Aussitôt  paré,  l'arroger  d'huile  et  le  tenir 
au  frais.  Qnmze  minules  avant  de  servir  le  déjeuner  on 
le  pose  sur  le  gril.  La  braise  <loii  èlre  amortie  «  u  recou- 
verte de  cendre  chaude.  Huit  minutes  de  cuisson  de 
chaque  côté  suffirent  généralement  pour  le  servir  rosé. 
Popersur  un  plat  long,  chaud,  l'arroser  de  quelq  .es  gouttes 
de  citron,  le  saler  cl  le  poivrer,  meltre  au-dessus  quelques 
coquilles  de  beurre  frais  et  autour  du  cresson  légèrement 
acidulé. 

Macaroni  au  parmesan.  —  250  grammes  de  maca- 
roni. J  litr.s  (I  iMii  lillree,  JO  grammes  de  sel.  HOgrammrs 
de  beurre,  I-O  gr;nnnies  do  fromage  de  parmesan  rûpé. 
i  dccdilrc  de  jus,  2  cuillerées  a  bouche  de  sauce  tomate 
un  peu  épaisse,  poivre  et  muscade. 

Oplration.  —  Faire  bouillir  l'eau  et  le  pcI,  y  jeter  le 
macaroni  coupé  en  morceaux  de  5  centimètres;  laisser 
reprendre  le  bouillon  une  mmule,  cou^xir  herméti- 
quement, laisser  pocher  une  demi-heure  au  chaud  Chauf- 
fer le  Jus,  avec  la  tomate,  le  poivre  el  la  muscade.  Kgoul- 
ter  le  macaroni  dans  une  pa:^s^oile  a  gros  Irons,  le  sauUr 
pour  bien  égouller  l'eau,  le  remettre  dans  uie  casserole 
facile  à  manier,  le  faire  fortement  chnulTer  sur  le  feu. 
diviser  le  beurre  en  ^  ou  à  morceaux,  le  meltre  dans  le 
macaroni  avec  le  cjuart  du  fromage,  faire  totn-ner  la  cas- 
serole pour  bien  mélanger  beurre  et  fromage,  meltre  lu^ 
autre  quart  de  fromage  el  liir  lonjours,  s..upoudrer  un 
plal  creux  et  rond  de  fromage,  arroser  de  jus.  verser  la 
moitié  du  macaroni,  saupoudrer  de  from..ge  el  saucer 
peu,  (inir  de  verser  le  macaroni,  saupoudrer  avec  le  fro- 
mage 'iui  resie  et  verser  le  restant  d.  jus  en  couronne.  ■ 

Gâteau  des  rois.  —  bOOgrammesde  farine.  200  grammes 
de  beurre.  1(J0  grammes  de  sucre  en  poudre.  I  decditre 
de  lail,  1  demi  de  cognac,  ôO^rammes  raisins  deCorinlhi-, 
50  grammes  de  Smyrne,  UX)  grammes  de  cédrat,  d  beaux- 
œufs,  20  grammes  de  levure,  b  grammes  de  sel  lin. 

Opération.  —  Délayer  150  grammes  de  farine  avec  la 
levure  et  le  lait  tîede.  Poser  sur  une  assietle  et  laisser 
doubler  de  volume.  Mariner  les  fruits  dans  le  cognai-, 
travailler  le  restant  de  farine  avec  ^  œufs,  en  ajouter  un 
et  travailler,  un  autre  et  travailler.  Si  le  levain  est  prcl. 
l'incorporer  dans  la  pâte,  sinon  mcHre  le  sucre  el  le 
beurre,  linalement  le  levain,  puis  les  IVuils  marines.  Laisser 
lever  la  pùle  du  double  dans  une  terrine  dans  un  en- 
droit tiède.  Renverser  la  pâle  sur  la  table  farinée,  l'ar- 
rondir et  faire  une  couronne  que  l'on  pose  sur  une  pla- 
que beurrée.  Laiascr  lever  la  pâle  une  deuxième  fois,  la 
dorer  avec  de  l'œuf  battu,  saupojdrer  de  sucre  cristal- 
lisé el  cuire  au  four  dou.x  environ  'lO  minutes. 

A.     C  O  L  O  M  B  I  I  . 


Traitement  des  brûlures.  —  Voici  un  procédé  très 
simple  qtii  a  èle  indiqué  par  la  Mcdecine  M'hUrw.  Il  con- 
siste à  laver  tout  d'.ibord  la  lnuluru  avec  le  plus  grand 
soin,  soit  avi  c  de  l'eau  boilquec.  soil,  mie  ix,  avec  une 
solution  de  snblitné  corrosif  à  I  pour  2,oou.  Il  faut  ensuite 
percer  les  phlyctenes  avec  une  aiguille  flambée  à  la 
flamme  d'une  làmpe  îi  alcool,  puis  d'une  fayon  aseptique, 
c'est-à-dire  après  lavai^e  minutieux  d  s  miin«,  enduire 
largement  tou  e  la  surface  i»rùlee  d'une  couche  assez 
épaisse  de  la  pommade  :  vas.;l  ne.  30  gr^mincs;  salol, 
4  grammes;  chiorhydrale  de  coca  ne.  2o  centigrammes; 
appliquer  par-des-ùs  un  pansement  formé  de  petite  mor- 
ceaux mmces  de  coton  hydrophile  bien  imbir.es  de  la 
solution  de  sublima  à  I  pour  2,  mO  ou  .'i.O  h).  puis  ex- 
primes assez  fortement;  superposer  plusieurs  de  ces 
gâteaux  d'ouate  et  enfin  envelopper  le  tout  de  lallelas 
gommé  ou  mieux  de  guUa-peicha  lam.nee.  Le  pan- 
sement, en  général,  n'a  bc^om  d'être  ch,-n^é  que  tous 
les  deux  ou  trois  jours  Dius  rinlei'vaile,  on  peut 
mouiller  de  temps  à  aube  le  pansement  sans  le  d,  faire, 
en  se  servant  toujours  de  la  solulio.i  de  sublimé  Si  les 
brûlures  n  ont  p-s  ele  désinfectées  au  préalable,  on  peut 
éviter  complètement  la  suouuralion  et  la  douleur.  Les 
plaies  ne  prèsenieni  pas  Itace  de  pu=,  aucune  odeur  que 
celle  du  salol.  it  les  malades  nèprouvcnl  aucune  douleur. 
Le  changement  du  panscmenl  se  fait  avec  la  plus  ex- 
trême facilité  ri  sans  douleur,  ta  pommade  empêchant 
l'adhèren-  e  de  l'ouate. 

Emballage  du  gibier.  —  D'après  Chisse  et  jêche,  il  faut 
toujours  ?■'■/■/(;((/ ?•  le  gibier  avant  d«r  rcmbiller.  Pour  le 
gibier  à  poil,  a[U'ès  s'èlre  a'^suré  de  ce  que  dans  je  coup 
de  feu  de  la  ballue  les  gardes  et  rabatteurs  ne  sont  que 


tron  portés  .'i  l'oublier,  il  faut,  après  avoir  li^sé  le  pod  des 
liè'fres  el  lapins  avec  la  main,  les  mettre  bien  étendus 
sur  le  dos,  sous  une  couche  de  padlc  non  moisie,  dans 
un  endroit  frais  el  sec. 

Pour  le  gibier  à  plumes,  on  peut,  après  avoir  li&sé  les 
plumes,  le  coucher  sur  le  dos  sur  une  couche  de  paille, 
ou  le  suspendre  par  le  cou  en  prenant  .sun  de  ne  pas 
arracher  l»s  plumes,  il  faut,  autant  que  possible,  que  les 
oiseaux  ne  se  t-ucheni  pas, 

l-c  lendemain  de  la  ballue  on  emballe dansdes  paniers. 
toujours  les  animaux  couchés  sur  le  dos,  chaque  las 
séparé  par  une  couche  de  paille  fr.iiche  el  sans. odeur,  le 
gibier  à  poil  formant  le  las  de  dessous,  les  oiseaux  le  tas 
de  dessus. 

Persil  frais  en  hiver.  —  Pour  avoir  du  persil  frais  en 
hiver,  on  se  procure  un  de  ces  pots  de  lerie  percés  de 
Irotis  où  l'on  l'ail  pou.'ser  des  crocus. 

On  fait  choix,  dans  le  jardin,  de  pelils  pieds  de  persil 
que  l'on  airacheavec  la  main. 

On  introduit  ce<  pie<(s,  la  racine  en  dedans,  dans  les 
trous  inféiicrs  du  pot  et,  par  l'ouverluic  supérieure,  on 
les  recouvre  d'un  peu  de  terre. 

On  fa  t  de  même  pour  la  deuxième  rangée  de  trou^, 
pour  la  IroisièmL-,  et  ainsi  de  suite  ju^qu'e..  hau'. 

Finalem.  ni  on  a  une  série  de  pousse.''  de  persil  enra- 
cinées el  qui  donnent  des  feuilles  au  dehors. 

Ou  cueiUe  celles-ci  au  fur  et  à  me=ure  des  besoins:  le 
persil  repou-se  toujours. 

Bien  entendu,  il  laut  arroser  de  lemps  à  nuire  et  main- 
tenir le  pot  à  la  lumière  et  à  l'abri  des  gelées. 

Victor   de   Clèves. 


LE    MONDE    ET    LES  SPORTS 


■  AiiDK  Dr   nuls 


M  A  T  I N  i:  i:    AU    H  o  I  s 

Le-  lîi.is.K-  lîciilognc  est  le  jardin 
iK-^  l'.irisirrw.  ol  I mis.  jîrands  et  pe- 
tits, liL■|]l■^  el  painres.  profitent  lar- 
u'euuMil  de  cette  foret  en  miniature 
que  la  rajïe  de  construire  n'a  pas 
encore  aiteinl  et  qui  est  le  refiifîc 
de  tous  ceux  qui  veulent  se  reposer 
des  soucis  de  la  vie  à  outrance 
qu'on  mi^nc  à  la  ville.  Les  mois  de 
mai  et  de  jm'n  sont  ceu.x  pendant 
lesquels  on  se  porte  le  plus  de  ce 
cAté,  et  pour  cause;  les  allées  en- 
sablées de  neuf  sont  délicieuses  sous 
les  jeunes  pousses,  et  rien  n'est 
plus  agréable  que  le  bois  les  matins 
de  printemps.  On  aurait  tort  cepen- 
dant de  le  négliger  pendant  l'au- 
tiinme;  si  la  belle  végétation  de  l'été 
.1  disparu,  les  grands  arbres  qui  pro- 
lilent  sur  un  fond  gris  leurs  sil- 
linuetlos  grêles    lui  di.nnont  l'appa- 


C  L  (i  0     1)  K    M  É  It  o  11  K 


rence  d'un  pay- 
sage du  nord, tout 
en  gardant  ce  ca- 
chet de  parisia- 
nisme qu'aucun 
voile,  fût-il  de 
neige,  ne  saurait  lui 
enlever. 

Si  les  grandes 
journées  du  prin- 
temps ne  se  retrou- 
vent pas  li  l'automne 
et  si  l'on  ne  ren- 
contre pas  les  bril- 
lantes réunions  de 
cavaliers  et  d'nma- 
zones.il  n'en  est  pas 
moins  vrai  que  les 
matinées  d'nulonmc 
et  d'hiver  soni  plus 
spécialement  choi- 
sies   par     les    vrais 

professionnels  de  re.\ercice  à  pied,  à  cluv.d 
et.  faut-il  r.njoiiter...  A  bicvclelte.On  est  moins 
nondjreuv.  mais  plus  à  l'aise:  on  cause  moins. 
c'est  possible,  mais  on  chevauche,  on  marche. 
"n  pédale...  davantage.  „ 

I.a  conséquence  de  l'éducation  moderne  est  ' 
que  Paris  peut  se  diviser  en  deu\  camps  bien 
déliiiis  :  celui  des  personnes  très  occupées  et  celui 
des  personnes  qui  ne 
le  sont  pas  du  tout; 
la  classe  intermédiaire 
Il  existe  pas  on  presque 
pas  chez  nous.  Nous 
vivons  les  enfiévrés  qui 
u'iirrélent  pas  et  que 
les  airaii'es  absorbent 
l'oniplè  temen  t  :  ils 
n'ont  pas  le  lemp»  de 
se  promener,  ceu\-l,'i, 
et  SI  jamais  ils  vont  au 
Uois,  c'est  par  liasanl. 
et  ils  s'y  trouvent  dés 
orientés. 

Quant  niix  autres, 
■  ■iix  ciui  n'ont  rien  A 
i.iire,  ils  sont  plus  on 
moins  blasés  du  charme 
i|ue  pourrait  avoir  une 
promenade  en  elle- 
inéiiie.      I.e     panornnia 


I.i:    MdNDK    i:  T     LKS    SPOIITS 


5  0  l  V  E  .V  1  II     DES    TOILETTE 


mil  >o  iloroulo  à  chaque  in>lanl  de%ant  Iciii-s  pieds 
les  laisse  indilTéienls  et  ces  merveilleux  sites  du 
Bois  ne  leur  oITienl  plus  d'attraits. 

Kn  général,  on  connait  peu  le  Bois  et  si  la  bicv- 
clelle  n'avait  pas  été  inventée,  il  est  probable  que 
certaines  régions  seraient  restées  à  jamais  ignorées 
de  la  plupart  des  Parisiens.  Du  coté  de  Boulogne 
et  de  Sèvres,  il  y  a  des  sites  absolument  charmants  ; 
à  certains  moments,  quand  la  foule  du  dimanche 
n'envahit  pas  ces  allées,  elles  prennent  un  aspect 
])resque  sauvage,  on  y  rencontre  même  des  biches 
que  le  moindre  bruit  fait  sauver;  on  se  dirait  dans 
quelque  grand  bois,  si  l'arrivée  inopinée  d'un  cha- 
peau à  haute  forme  ne  venait  presque  toujours 
nous  rappeler  à  la  réalité. 

Les  nombreuses  concessions  situées  au  Bois  de 
Boulogne  ont  presque  toutes  pour  objet  le  déve- 
loppement d'un  sport  déterminé,  c'est  ainsi  que  les 
deux  hippodromes  de  courses,  le  Racing-Club.  le 
Tir  au  Pigeon  et  le  Polo  absorbent  à  eux  .seuls 
|)lusieurs  centaines  d'hectares.  Faut-il  s'en  plaindre 
et  trouver  que,  dans  un  but  démocratique,  on 
aurait  dû  consacrer  la  superficie  entière  aux  pro- 
meneurs du  dimanche?  Nous  ne  discuterons  pas 
cette  question,  mais  nous  pouvons  dire  que,  du 
moment  que  le  grand  public  a  pour  lui  toutes  les 
allées  et  les  massifs  considérables  du  bois,  il  est 
bien  juste  de  réserver  aux  personnes  qui  désirent 
se  livrer  à  un  exercice  spécial  une  portion  de 
terrain  qu'elles  ne  retrouveront  peut-être  pas  ailleurs 
à  pi'oximité  de  Paris  et  que  le   merveilleux  cadre 


du  bois  rend  préfé- 
rable     à     tous     les 
P  ^  points  de  vue. 

Le   bois   n'est   pas 

désert    pendant  •  les 

journées  d'auti-uunc    et   d'hiver,  les   promenades  y 

sont,  au  contraire,  délicieuses,  et,  dès  qu'un  rayon  de 

soleil  vient  ill.miiner  les  dernières  feuilles,  le  spec- 


tacle lient  de  la 
féerie.  Les  après- 
m i d i  du  Bois 
sont  forcément 
plus  tranquilles 
en  automne 
qu'au  printemps,  Paris  retient  ses  habitants  dans 
ses  murs  ;  les  femmes  se  préparent  pour  l'hiver  et 
la  couturière  absorbe  toutes  les  heures  de  la 
journée  :  or  le  bois  sans  femmes,  c'est  encore  un 
bien  merveilleu.x  cadre,  mais  sans  tableau,  un 
ravissant  écrin,  mais  sans  diamants,  une  potiche 
incomparable,  mais  sans  roses. 


.\ .  r.  A  C  t  Ml 


QUESTIONS    FINANCIÈRES 


Jusqu'à  la  fin  du  mois  de  d(!ccmbrc,  les  banquiers 
ont  été  fort  occupt's  à  l'aire  timbrer,  pour  leurs 
clients,  les  litres  des  fonds  d'Etats  étrangers. 
L'opération  était  urfjenle,  puisque,  pour  tous  les 
titres  timbrés  avant  le  l"  janvier,  le  droit  de  timbre 
n'était  que  de  (',50  9é,  et  que,  aux  termes  de  la  loi, 
il  est  de  1  franc  %  à  pai'tir  de  la  date  ci-dessus 
indiquée.  La  dilVérence  est  importante,  on  le  voit; 
et  on  conçoit  que  le  public  ail  mis  beaucoup 
d'empressement  A  obéii*  aux  prescriptions  de  la  loi. 

Un  (çrand  nombre  de  personnes  m'ont  chargé  de 
faire  pour  eux  les  démarches  nécessaires  ;  et  je  ne 
saurais  dire  le  cliajirin  que  j'ai  éprouvé  en  consta- 
tant jusqu'à  quel  point  nous  sommes  saturés,  en 
France,  de  valeurs  étrauftéres  !  En  évaluint  leur 
total  à  15  milliards,  je  suis  bien  certainement 
au-dessous  de  la  vérité;  cl,  si  ce  chilVrc  vous 
parait  excessif,  considérez,  je  vous  prie,  qu'en  ce 
total  les  valeurs  russes  seules  entrent  pour  1  à 
8  milliards  à  tout  le  moins.  Et  quand  je  parle  des 
valeurs  russes,  j'entends  les  rentes  et  les  titres 
garantis  par  l'Etat.  S'il  nfe  fallait  parler  aussi  de 
l'incommensurable  quantité  de  papiers  qui  ont  été 
'<  introduits  >>  ici  [■ous  prétexte  de  houillères,  de 
mines  ou  d'exploitations  variées,  le  total  ci-dessus 
serait,  soye/.-en  certains,  considérablement  aujr- 
menlé. 

La  Russie,  certes,  y  a  trouvé  son  compte.  Autre- 
fois, en  elVct,  quelques-unes  de  ses  rentes  se  capi- 
talisaient à  prés  de  7  9é;  le  temps  n'est  pas  éloigné. 
en  elVet,  ou  le  6  %  russe  se  négociait  entre  85 
et  90  francs.  Grâce  A  des  circonstances  en  partie 
politiques  et  en  partie  sentimentales,  l'engouement 
s'en  est  mêlé,  et,  aujourd'hui,  les  rentes  russes  se 
capitalisent  aux  environs  de  3,15  %,  soit  à  un  taux 
qui  se  rapproche  de  celui  des  meilleures  valeurs 
du  monde  entier.  En  dépit  de  notre  déférence  pour 
la  Russie,  nous  ne  pouvons  nous  empêcher  de  trouvir 
que  cela  est  excessif.  Ou  dit  bien  que,  jusqu'à  pré- 
sent, nous  n'avons  pas  sujet  de  nous  plaindre,  et 
c'est  exact  dans  une  cei-taine  mesure,  ])uisque  les 
cours  des  valeurs  rus-i--  son!  .m-dessus  de  leur  prix 
d'émission;  nuiis  lail.-.  ^illrnli..n  que  ce  bénéfice 
n'existe  (|ue  sur  le  iiiipii.  Si,  |Miur'une  raison  poli- 
tique quelconque,  le  hcMiin  de  réaliser  se  faisait 
sentir,  les  prix  baisseraient  avec  une  grande  rapi- 
dité.' Nous  avons  eu  un  avant-goùt  de  cela  tout 
dernièrement  ;  au  moment  où  les  complications 
internationales  prenaient  une  apparence  menaçante, 
de  lourdes  ventes  sans  contre-partie  ont  été  ell'ec- 
tuécs...  Ceci  est  de  l'histoire,  et  toute  récente. 

Dans  mon  derniei-  article,  je  vous  parlais  d'ar- 
bitrages, c'est-à-dire  de  la  nécessité  d'échanger 
certains  titi'es  que  l'on  peut  posséder  en  porte- 
feuille et  qui,  depuis  leur  acquisition,  ont  large- 
ment progressé,  contre  d'autres  valeurs  qui  n'ont 
pas  encore  accompli  leur  évolution  vers  la  hausse. 
Le  moment  me  parait  excellemment  choisi  pour 
pratiquei'  de»  opérations  de  ce  genre.  Je  répète 
que  nous  avons  tiop  de  valeurs  étrangères  en 
France.  Je  parlais  |)lus  haut  des  valeurs  russes;  ce 
n'est  pas  à  elles  seules  que  j'en  ai,  et  même,  si  l'on 
y  tient,  j'accorderai  volontiers  qu'elles  sont  meil- 
leures que  bien  d'autres.  Mais  elles  sont  trop  I  El 
en  matière  de  placements  tout  au  moins,  il  n'est 
pas  défendu  d'être  nationaliste.  Ayez  r<i'il  sur  les 
valeur»  étrangères  ;  elles  commencent  à  être  fort 
précaires;  et  les  bonnes  sont  logées  presque  à  In 
mime  enseigne  que  les  mauvaises.  Si  les  vniciu's 
que  l'on  n  sont  douteuses,  —  cl  il  est  facile  de  se 
renseigner  A  cet  égard,  puisque  je  suis  là  pour 
cela,  —  il  saule  nui;  yeux  qu'il  faut  les  vendre, 
dftl-on  subir  im  sacrifice.  Si   les  valeurs  étrangères 


dont  on  dispose  ont  une  bonne  réputation,  il  faul 
les  vendre  tout  de  même,  au  moins  en  partie;  car 
les  bonnes  valeurs  étrangères  rapportent  peu  quand 
elles  sont  au-dessous  du  pair,  et,  quand  elles  sont 
au-dessus,  laissent  toujours  la  porte  ouverte  à  une 
de  ces  conversions  si  fréquentes  et  qui  se  tradui- 
sent naturellement  et  immanquablement  par  des 
réductions  d'intérêts. 

l)u  reste,  il  n'y  a  pas  que  les  valeurs  étrangères 
qui  soient  sujettes  à  ces  conversions.  Nous  en 
avons,  en  France,  qui  se  livrent  volontiers  à  ce 
petit  jeu,  si  coûteux  pour  les  porteurs.  Pas  plus 
tard  que  le  mois  dernier,  la  Compagnie  des  Petites 
Voitures  a  converti  ses  obligations  i  %  en  obliga- 
tions 3  1/2  %.  Cela,  simplement  parce  que  ces 
obligations  avaient  dépassé  le  pair. 

Ne  boinez  pas  vos  investigations  aux  obliga- 
tions. Vous  avez  sans  aucun  doute  des  actions  de 
telle  ou  telle  Compagnie  qui  gagneraient  à  être 
remplacées  par  des  actions  d'une  autre  Compagnie. 
Je  parlais  plus  haut  des  Petites  \'oitures.  Leurs 
actions  avaient  été  fortement  poussées  en  avani 
sous  prétexte  d'automobilisme.  Elles  ont  baissé 
depuis,  et  même  d'une  manière  assez  sensible,  el 
])iiur  les  causes  auxquelles  j'ai  ci-dessus  fait  de 
transparentes  allusions.  l)n  a  donné  3-1  francs  de 
dividende  de  1880  à  1892;  depuis,  le  chilTre  est 
ilescendu  à  25  francs,  et  il  est  bien  certain  qu'on 
diinnera  moins  encore.  Dites- vous  bien  que  la 
situation  de  la  Compagnie  des  Petites  Voilures 
n'est  pas  la  seule  sur  laquelle  votre  attention  doivt- 
être  appelée.  Une  question  se  pose  nalurellemenl. 
Par  quoi  remplacer,  par  quoi  "  arbitrer  ■>  ces  dif- 
férenles  valeurs?  Mais,  cher  lecteur,  par  des 
valeurs  industrielles,  tout  simplement,  par  des 
valeurs  industrielles  qui,  étant  au  début  de  leur 
carrière,  n'ont  pas  encore  acquis  les  plus-values 
auxquelles  leurs  exploitations  leur  donnent  le  droit 
de  prélendre.  Faut-il  que  j'en  signale  quelques- 
unes?  Pour  les  personnes  qui  aiment  les  revenus 
fixes,  nous  avons  les  obligations  du  Mimde  Maderne 
(|ui  donnent  un  confortable  et  sur  rendement  de 
5  Çè  l'an.  Pour  les  personnes  qui  préfèrent  toucher 
un  peu  moins  connue  revenu,  à  la  condition  de 
trou\  er  une  compensation  dans  la  plus-value  du 
capital,  nous  avons  les  acticms  des  Tramways  des 
Deur-Sèi'res,  dont  le  revenu  jouit  d'une  garantie 
de  l  %  accordée  par  l'Etat  et  par  le  département, 
garantie  qui  s'exerce  au  fur  cl  à  mesure  que  les 
dill'érenls  tronçons  du  réseau  sont  livrés  à  l'exploi- 
lalion.  et  qui  court  jusqu'à  la  fin  de  la  concession. 
Et  ce  taux  de  <!  %  est  largement  rémunérateur, 
puisque,  par  suite  de  la  hausse  des  cours,  toutes 
les  all'aires  similaires  se  capitalisent  entre  2  3  '■ 
et  3  1/1%. 

...  Mais  nous  causerons  plus  à  loisir  de  loutcela. 
si,  comme  nous  l'espérons,  nous  sommes  en  coni- 
municiilion  directe.  Voici  venir  l'échéance  de  jan- 
vier et  l'encaissement  des  ei>upons  à  celle  date. 
une  des  plus  importantes  île  l'année;  c'est  uni- 
occasion  de  revoir  son  portefeuille.  Adressez-vous 
à  nous,  pour  l'encaissement  de  vos  coupons  (paye- 
ment que  nous  faisons  gratuitement  aux  abonnés 
de  ce  ,|ournal\  ce  nous  sera  l'occasion  de  revoir 
enseml)le  les  valeurs  «  sujettes  à  caution  «.  Pour 
vous,  lecteur  de  pi'ovince,  n'hésitez  pas  à  nous 
adresser  vos  coupons,  dont  les  fonds  vous  sei-onl 
retournés  par  retour  du  coiu'rier,  avec  réponse.  « 
toutes  les  questions  que  vous  nous  poserez, 

E.  Uhnoist, 
Dirootcur  du  iforitlfur  étonomtque  fIJftKtifiir, 
17.  rue  du  Pout-Kcuf. 


BOURSE   DE   PARIS  (Comptant).  —  Cours  extrêmes  de  Novembre  1898. 


FONDS   D'ÉTAT   ET  DE  VILLES 

3  %  français  perp«^tuel 

Z  %        d»      amortissable 

3  1/2^  d»       

Obligations  tunisiennes  3  %\99î.. 
Emprunt  Annam  et  TonkiD  2  1/2  %. 
Emprunt  de  Madagascar  3  1/2  %,.. . 

Angleterre,  consolidés  2  3/4  j^ 

République  argentine  fi  %  1886 

Autriche  4  %  1876,  or 

Belge  3  %  1873  conv.  (2'  série) 

BrésUien  4  %  1S89 

Cliine4^  1895,  or 

État  Indép'  du  Congo,  lots  1888 

Egypte  7  %,  dette  unifiée   nouvelle.. 

—      3  1/2  %,  dette  privil.,  conv.. 

Espagne  c:ttérieure  4  %  1882,  perpét. 

Hongrois  4  %  1881,  or 

Italien  5  % 

Portugais  1863  Z  % 

Roumain  i  %  189U 

Russe  4  %  1880  (6»  émis.sion) 

—  *  %  1889.  or 

—  i  %  consol.  (1"  et  2«  séries). . 

—  4  Jj:  1890  (2"  et  3' séries) 

—  3%  1891,  or 

—  i%  Î893,  or 

—  3  1/2  ,?•  1894,  Ubéré 

—  Z%  1896 

Serbie  4  %  1895 

Suisse  (chemins  de  fer)  Z  % 

Turquie,  dette  convertie  (D)  4  ^ 

—  oblig.  consolidé  1890. 4  % 

—  —    ottom.  priorité  1890,  4  %. 

—  —     privil.  douanes  5  X 

—  —     ottom.  1894,4^ 

—  —      1896,  6  % 

Ville  de  Paris  1865.  4  ^ 

—  1869,  Z% 

—  1871.3^ 

—  1876,4^ 

—  1876.  4  r 

—  1886,3  1" 

—  1892.  2  1/2  ^tont  payé. 

—  1894-96.  2  1/2  %  d» 
Ville  de  Marseille  1877,  %  % 

—  d'Amiens    1871.4^ 

—  de  Bordeaux  1863,  3  ^ 

—  de  Lille  1860,  3  % 

—  —       1893.  3  \I2  % 

—  de  Lyon  18S0,  Z  % 

ÉTABLISSEMENTS    nE   CRÉDIT 

Banque  de  France (Actions) 

Banque  Paris  et  Pays-Bts. 
Banque  Transatlantique.. 
Compagnie  Algérienne  . . . 

Comptoir  d'KFcompte 

Crédit  Foncier  de  France. . 
Foncières  1879.  Z%    ..  (Obligations) 

—  1883.3^ 

—  W»b.î% 

—  1896,  2.80  %  lib. 
Communales  1879,  2.60  % . 

—  1880.  Z  %  ... 

—  1891.  Z  %  ... 

—  1892,3^.... 

Crédit  Industriel (Actions) 

Crédit  Lyonnais 

Société  Générale 

Banque  Ottomane 


Rf>.  ici 

Plni  haut. 

3  s 

102  30 

3  > 

101  » 

3  60 

104  75 

16  » 

499  11 

2  60 

89  » 

12  50 

88  25 

» 

111  70 

26  > 

461  B 

4  x 

102  » 

3  > 

100  85 

4  » 

65  » 

20  T) 

104  85 

» 

91  50 

20  08 

110  » 

17  67 

104  25 

4  B 

43  » 

4  s 

103  40 

4  > 

96  B 

S  93 

23  40 

4  I 

94  30 

4  1 

103  00 

4  n 

103  30 

4  I 

102.  70 

4  9 

103  » 

3  » 

95  55 

4  9 

105  » 

3  50 

101  25 

3  » 

96  83 

4  » 

60  » 

3  J) 

101  80 

1  J 

22  80 

20  p 

402  B 

20  B 

475  B 

25  I) 

606  B 

20  » 

465  B 

25  » 

466  50 

18  08 

555  B 

10  66 

426  B 

10  68 

415  75 

18  06 

671  B 

18  06 

668  50 

10  68 

400  60 

8  82 

410  B 

8  82 

401  B 

10  70 

406  » 

3  60 

123  B 

3  » 

130  B 

2  64 

128  .50 

3  16 

607  B 

2  67 

102  50 

115  j 

3610  B 

36  95 

949  B 

11  68 

430  » 

29  60 

778  B 

2.^  > 

581  > 

24  96 

732  50 

13  40 

6U7  » 

13  48 

464  » 

13  40 

496  » 

12  46 

497  60 

11  50 

4118  60 

13  40 

600  I) 

10  72 

401  B 

14  36 

500  B 

12   B 

616  B 

32  05 

865  B 

12  » 

642  B 

12  50 

648  » 

lu  b». 

101  45 

100  36 

103  90 

494  B 

83  40 

87  75 

108  85 

446  B 

101  15 

99  sû 

53  50 

104  » 

8  S  .-lO 

107  90 

101  90 

41  15 

102  B 

91  25 

22  60 

93  50 

101  30 

101  70 

101  83 

101  60 

94  50 

103  B 

100  i> 

94  40 

69  10 

101  25 

22  25 

396  B 

466  B 

496  > 

453  50 

459  B 

553  B 

423  B 

413  B 

503  » 

663  26 

398  50 

400  B 

394  75 

404  25 

120  B 

120  B 

126  26 

604  B 

100  60 

3565  B 

934  B 

426  B 

755  B 

672  B 

710  B 

498  B 

460  » 

494  50 

493  » 

495  B 

497  B 

397  B 

499  B 

606  B 

840  B 

540  B 

541  60 

CHEMINS  DE    FER 


Est 600  fr.  tout  payé  (Actions) 

P.-L.-M d»  d» 


Midi 

Nord 

Orléans 

Ouest 

Bône-Guelma.  . 
Bst-Algérien... 
Ouest-Algérien 

Andalous 

Autrichiens 

Sud-Autriche  . . 
Nord-Espagne. . 


Est  3  %  nouveau i^Oblig.) 

P.-L.-M.  3  %  nouveau d® 

Midi  3  ,?r  nouveau d» 

Nord-Est  françiis  Z  % d« 

Orléans  1884 d» 

Ouest  3  %  nouveau d* 

Bône-Guelma  3  % d» 

Est-Algérien  Z  % d» 

Ouest-Algérien  3  % d" 

Médoc  3  % d° 

Andalous  3  %  estamp d*" 

Autrichiens  3^1"*  hypotli.  d» 

Nord-Espagne  l"  hypothèque.  d" 


VALEURS    DIVERSES 

Docks  et  Entrep.de  Marseille.f  Actions) 

Entrep.  et  Mag.  Gén.  de  Paris,  d*» 

C"  G^  Transatlantique d» 

C'*  française  des  Métaux ....  d" 

C*  générale  des  Tramwaj's d*> 

C"  générale  des  Eanx d° 

C'^  du  Gaz  de  Bordeau-t ....  d« 

C'^  du  Gaz  général  de  Paris.  d" 

C  du  Gaz  de  Marseille d» 

Aciéries  de  France d" 

Forges  et  Chantiers  Méditer.  d» 

Bateaux  Parisiens d° 

C'*franç.desChargeursréuni3.      d* 

C"  des  Lits  militaires à" 

Société  de  la  Tour  Eiffel d» 

C'*  intem'*  des  Wagons-lits. .  d*" 

Régie  des  tabacs  ottomans..  d** 
O'  générale  des  Eaux  3  %..  (Oblig.) 

-  -         5^..     a» 

C'«  Parisienne  du  Gaz  i  %  ..  &° 

Gaz  central  500  fr.  4  ^ d» 

C"  du  gaz  p.  France  et  Et.  4  IT.  d» 

C"de3Me3sag.Marit.31/2i'.  d» 

Cl" G'»  Omnibus  de  Paris 4  i".  d" 

0"  &'  Voitures  à  Paris  4  %.  i" 

C"  G''  Voitures  Urbaine  b% .  d» 

C'«  des  Lits  militaires  i  % ..  d» 

Canal  de  Panama,  lots,  t.  p. ,  d*" 

—  210  p d» 

—  bons  à  lots  89.      i" 
C"  du  Canal  de  Suez  i  % ...      à' 

—  3  .?•  (l"série).      à." 

—  3^  (2' série).       d» 
Obligations  du   Monde   Motif^tw  (5  fr. 

net  de  revenu).  —  Coupons  pay).ble3 
le  !"■  avril  et  le  V^  octobre 
bureaux  du  Monde  Modtm^  o 
Comptoir  général  de  crédit,  17,  me 
du  Pont-Neuf. 


ttl  tit 

Plat  kial. 

32  16 

1072  B 

49  70 

1930  B 

46  42 

14C0  II 

66  90 

2120  1 

52  99 

I82S  50 

34  75 

11!'2   B 

26  97 

793  B 

25  10 

739  B 

22  78 

672  B 

6  B 

126  B 

31  B 

770  B 

4  B 

167  B 

S  B 

88  B 

4  25 

171  » 

13  44 

472  » 

13  44 

476  B 

13  44 

473  B 

13  44 

470  1, 

13  44 

474   B 

13  44 

474  y 

13  46 

463  75 

13  60 

469  B 

13  48 

460  B 

13  64 

423  B 

11   B 

225  B 

16   B 

469  B 

11  B 

229  B 

14  30 

306  > 

16  43 

458  » 

25  72 

691  B 

17  30 

350  B 

27  96 

860  B 

B 

1119  B 

59  98 

2270  B 

82  66 

2000  B 

3U  33 

471  B 

45  60 

1170  B 

34  44 

1140  B 

25  30 

830  B 

22  63 

810  B 

65  04 

1350  » 

44  79 

1682  B 

5  13 

482  B 

30  B 

770  B 

25  B 

289  B 

13  46 

475  B 

22  94 

627  B 

18  16 

613  50 

18  16 

612  B 

18  20 

5U5  B 

15  84 

605  B 

18   B 

617  B 

18  18 

316  B 

23  30 

200  B 

21  81 

618  B 

B 

122  B 

B 

26S  B 

B 

115   B 

24  50 

649  73 

13  4U 

484  50 

13  50 

482  » 

5  » 

100  B 

LA    CARICATURE 
I  NTERNATIONALE 


L'wliquage  du  ervitufant  turc  (d'aprfca  Chout,  Pt-terabourg).  •  ■ 
Frott«  bien,  Fatnia  !  Pour  noa  amis  les  AUemnndt,  Il  fmit  nu  moin^ 
iloimor  tout  son  (V-Int  «n   clMfr  qui  se  voit. 


i<M  clc/a  lie  la  ^t'UUcrrant'  {d'tyii»  /wcfli«(it>,  Turiur.  —  Ehl 
tn  liIoQdo  et  la  bruQC  (Fnncc  ot  Italk*),  disputoft-TouB  bien.  Eu  aUcu- 
ilunt,  c'est  mol  nui  Ion  al,  loa  rlofa,  groddAtn  t  (Albion  tloat  un  trouncau 
•\c  clchi  où  Vi>u  i>4-ut  lir.    :  tgyytc,  Malte,  Gtbraltar.-i 


fn  inruhU  qui  n>-  fc-vy  /./im  (a  flxtiir-  .  -   Wni"''-  l'unch.  T.ondr^*. 


Vn  liffuenr  (d'aprin  ta  CorJcoJwv,  PartaJ.  - 
Ki  TOuti,  monalrur  Prud'homme,  de  quelle  llf  uc 
f  All4i«-Toua  luirtlo  F  —  InutUo  do  choUlr, moniioii r, 
Il  faut  Atro  do   toutes,  ptiNiiuo    toiitn  doWiut 


l'n  toast  de /élit 
hautes  aspiratioas 
>nv;iiS  cpil.) 


Jeux  et  Récréations,   par  m.  g.  Beidin 


N    256.—  Haut  :  Noirs.—  Bas  :  Blancs. 


1         lau      j  ue  t  et  f     t    uat  en  4      ujto 
N'  257.—  HiiutTNoïrZ^  Ba.-  :  Bliincs. 


N    258.  —  WMst. 
Avec  ^  8,  6.  2.       ^  8,  7,  3. 

V  8,  6,  4.       4.  A,  R,  V,  4  (utuutsj. 
Quelle  seniit  votre  ouverture? 
A'irifsser  les  coinmnnicatious  po*ir 


N«  259.  —   Dominos. 

CARRÉ     MAGIQUE 

Avec  les  28  dominos  construire  un 
carré  parfait  contenant  un  vide  de  la 
superfî  e  de  4  dominos  ;  le  double-deux 
levra  -«  trouver  placé  horizontalement  à 
1  angle  supérieur  de  gauche  ;  le  trois-as 
1  orizontalenient  à  l'angle  supérieur  de 
droite  le  double-as  horizontalement  à 
1  angle  inférieur  de  gauche;  le  cinq-trois 
hor  zontalement  à  l'angle  inférieur  de 
Iroite  Les  points  des  dominos  devront 
donner  à  l'addition  des  8  horizontales, 
det>  8  verticales,  des  .2  grandes  diagonales 
le  chiffre  unique  de  21  (8  X  21  =  168 
ombre  des  points  réunis  de  tous  les 
dommo  ). 

H    260    —  Mots  syllabiqaes  en  carré. 

ENVOI     D'UNE     L  E  C  T  R  I  C  H 

Dénués  de  parfum,  agni-ables  aux  yeux. 
Mon  premier,  mon  second  sont  des  fleurs 
[tous  les  deux  ; 
Mon  troisième  que  l'eau  tout  autour  en- 
[vironne, 
Est  une  ville  forte  et  rime  avec  Bellone. 

N»  26i.  —  Métagramme. 

Par  S.  P. 
Paré  d'un  sp'.endide  manteau 
(En  ce  vieux  temps  on  disait,  XXXX), 
Certain  jour  du  haut  de  sa  XXXX, 
A  Venise  en  fête,  le  XXXl< 
Dans  tes  flots  lançait  son  anneau. 

N»  262.  —  Curiosité. 
Par  quel  raisonnement  ciptieux  pour- 
rait-on démontrer  qu'une  bouteille  pleine 
de  vin  est  égale  à  une  bouteille  vide? 
Us  jeux  '(   ^f.  G.  BeuJin,  à  Billancourt 


SOLUTIONS 

N'  252.  —  I.  C  5  R.         1.  Au  choix. 

2.  D  3  D.         2.  Au  choix. 

3.  D  ou  C  fait  échec  et  mat. 
10 


— .  -  if^l 

17     11 
16       7 

14 

4 

29     23     24     42     46     41 
1»     2a      15     24     27      18 

42     37 
31     42 

47 
36 

38     33     34       11       40 

45     34 


gagne. 


N*  254.  —  Il  est  à  peu  près  certain 
que  votre  pjirtenaire  a  une  longue  couleur. 
C'est  pourquoi  il  est  meilleur  de  débuter 
par  un  petit  atout  afin  de  la  connaître 
par  le  développement  du  jeu,  plutôt  que 
de  jouer  une  courte  couleur  avec  l'espoir 
de  tomber  dans  une  longue  du  partenaire. 
Vous  avez  deux  chances  contre  une  de  la 
manquer  et  vous  aidez  l'adversaire  â 
établir  une  couleur  ;  vous  montrez  un 
point  faible  dans  votre  jeu  et  perdez  le 
débat.  Débuter  par  le  10  de  trèfle  ne  vaut 
guère  mieux.  Si  on  le  joue  et  si  on  fait 
la  levée,  il  faut  contiiïuer  par  les  gros 
atouts  pour  être  sûr  de  3  tours. 


N» 

255. 

1. 

Labourage. 

Bien. 

Arago. 

2. 

Balancier. 

Blanc. 

Tare. 

3. 

Laubardemont. 

Blond. 

Marteau 

4 

Mun^ieur. 

Noir. 

Muse. 

5 

Nuremberg. 

Brun. 

Germe. 

6. 

Courageux. 

Rouge. 

Cauî. 

7. 

TaTerae. 

Vert. 

Ane. 

8. 

Janiuule. 

Jaune. 

Cil. 

9. 

Sigebert. 

Gris. 

Bète. 

10. 

Sorcière. 

Rose. 

Cire. 

11. 

Stiellite. 

Lilas. 

Tête. 

12. 

Volontaire. 

Violet. 

Arno. 

(^Seine),  avec  timbr'e  pour  7-éponse. 


BIBLIOGUAFIIIE 


l'anni  les  nombreux  viilumes  que  la  librairie  May 
imblie  ù  l'occasion  des  iHrennes,  nous  si;rnalons 
avec  plaisir  la  conlinuation  de  ccHc  ISibllollièqiie 
lie  l'hducaUiin  malernelle  qui  a  conquis  droit  de 
cité  dans  toutes  les  familles  :  un  volume  où  M.  Mas- 
sillon-Rouvet  nous  raconte  la  Liberté  conquise  par 
les  franchises  municipales,  au  temps  de  l'Iiilippe- 
Auj-'uslc  ;  et  particuliùrement  le  bel  ouvrage  consacre 
au  Dauphiné  i>ar  M.  Gaston  Donnct. 

La  Krance  est  si  belle  qu'on  liésilc  A  dire  que  le 
Daupliiné  en  est  la  plus  belle  partie.  I^en  de  contrées 
cependant  ninnissent  la  grâce  et  la  (grandeur  au 
même  point.  Si  les  alpinistes  y  trouvent  l'entrai- 
ncment  des  plus  périlleuses  ascensions,  les  tou- 
ristes plus  calmes  peuvent  s'ari'étei'  à  mi-nion- 
tap;ne  et  contempler  sans  péril  des  spectacles  d'une 
infinie  variété.  On  trouvera  dans  ce  livre  une 
moisson  de  souvenirs  des  voyaj^es  réalisés  ou  de 
nombreu.\  programmes  de  ceu.t  i  cxécuti-r.  Des 
dessins  d'artistes  dauphinois,  en  particulier  ceux 
de  M.  Bastet,  a.joutent  au  pittoresque  une  note 
artiste  très  afjréable. 

Cette  note  se  trouve  absolue  dans  les  Types  et 
Sites  de  France,  dont  le  premier  fascicule  est 
consacré  à  la  Hretattne.  M.  Félix  Héfîamey  y  apporte 
dans  ses  dessins  une  conception  bieo  personnelle 
de  la  nature  et  une  pénétration  très  profonde  des 
types  humains.  Ces  albums  formeront  une  collec- 
tion précieuse  pour  les  amateurs  et  les  artistes. 

I.a  Ribliothcque  d'histoire  illustrée  s'est  .auf,'- 
nicntée  d'un  nouvel  ouvrage  :  l'AUemagne  de 
1810  à  1852,  par  M.  Denis. 

.Vprès  nous  avoir  raconté  dans  un  précédent 
volume  la  lin  de  l'ancienne  Allemafçnc,  M.  Denis 
étudie  dans  celui-ci  la  formation  de  l'Allemagne 
contemporaine.  Sur  le  sol  déblayé  par  la  Uévolu- 
tion  et  les  conquêtes  impériales,  les  guerres  de 
l'Indépendance  ont  exalté  le  patriotisme,  mais  les 
idées  politiques  demeurent  vague*  et  les  traditions 
puissantes.  Aussi  la  Confédération  geimanique 
laisse  le  champ  libre  il  toutes  les  compétitions. 
Après  l'échec  de  l'.\ulriche  et  de  Mettei-nich,  les 
libéraux  du  sud  et  de  l'ouest  prennent  un  moment 
la  direction  pendant  la  Itévolution  de  1818;  leurs 
succès  momentanés  et  leur  défaite  définitive  pré- 
parent la  voie  à  la  Prusse.  L'auteur  s'attache  à 
dégager  l'action  qu'ont  exercée  sur  les  événements 
les  théories  philosophiques  et  les  écoles  littéraires, 
de  manière  A  nous  donner  un  tableau  complet  de 
la  vie  économique  et  morale  de  l'Allemagne  pendant 
la  première  moitié  du  siècle. 

Citons  enfin,  à  la  même  librairie,  l'Epopée  du 
Costume  militaire  français,  par  M.  II.  Kouchol, 
avec  des  dessins  de  .lob. 

Ce  volume  vient  à  son  heure.  Ce  n'est  point 
cependant  là  un  livre  de  cond)at  ni  de  doctrine; 
l'idée  jilus  haute  qui  s'en  dégagi-  repose  sur  la  gloire 
des  aimées  françaises;  l'inlention  de  l'écrivain  est 
de  montrer  par  le  lexle  et  l'inuige  ce  qu'ont  été 
dans  leurs  succès  ou  leurs  revers  les  soldats  de 
France.  On  y  rencontre  l'uniforme  symbolisant  les 
gestes  nobles,  consolant  des  misères  et  peu  à  peu 
formant  une  classe  S|>éciale  d'hommes,  dont  les 
c|ualités  et  les  défauts  s'expliquent  et  se  .justilienl. 

.lob  a  mis  dans  ses  dessins  toute  l'érudition  et 
res|)rit  qu'on  lui  sait;  il  s'est  attaché  de  préférence 
A  dégager  la  philosophie  du  sujet,  A  en  exprimer 
les  cotés  humains,  tout  en  restant  dans  la  science 
exacte  des  choses. 


Avant  de  le  donner  à  son  fils,  le  père  de  famille 
qui  voudra  lire  tes  premières  lignes  de  Jean  Tapin 
se  sentira  entraîné  page  à  page  et  achèvera  d'une 
haleine  le  beau  livre  du  capitaine  Danrit.  Son  héros. 
vt)lontaire  à  douze  ans,  traverse  les  guerres  <Ie  la 
Képublique  et  de  l'Empire  et  fonde  une  famille  de 
soldais  que  nous  retrouvons  plus  tard.  Il  était  à 
Valiny  et  dans  le  dernier  carré  de  Waterloo. 
Commencée  dans  une  apothéose  d'aurore,  sa  car- 
rière se  termine  dans  la  grave  tristesse  du  couchant. 

Insensiblement,  sans  pi'ul-être  que  l'auteur  s'en 
aparçoive,  l'amour  de  l'Kmpereiir  se  substitue  l'i 
l'amour  de  la  patrie  ;  mais  pour  ces  héros  de  l'épopée 
légendaire,  le  sentiment  reste  aussi  pur.  D'un  bout 
à  l'autre  de  ces  récils,  écrits  pour  les  jeunes  gens, 
mais  qui  réjouissent  de  même  les  hommes  mûrs,  le 
drapeau  éployé  fait  frissonner  un  vent  de  grandeur. 
Une  étrange  impression  vous  saisit.  Comme  ces  évé- 
nements que  l'on  redoute  et  que  l'on  désire  en  même 
temps,  résurrection  d'un  passé  qui  ouvrirait  l'ave- 
nir, on  rêve  de  ces  cstrailes  où  la  patrie  en  danger 
réunissait  les  Ames  dans  un  même  amour  et  les  illu- 
minait d'une  indicible  espérance. 

M.  Paul  de  Semant  a  illustré  ce  volume,  publié 
pur  Delagrave,  de  nombreuses  compositions  où  le 
geste  de  l'artiste  complète  la   pensée  de  l'écrivain. 

La  même  librairie  a  publi'-.  dan-i  un  monumental 
in-quarto,  le  Voyage  en  Orient  que  le  Izjirevitch. 
depuis  S.  M.  Nicolas  II,  a  fait  dans  les  Indes,  la 
Chine,  le  Japon  et  la  Sibérie  en  ls9t.  La  relation, 
écrite  par  le  prince  Oukhtomsky,  est  présentée  en 
français  par  M.  Louis  Léger.  Il  n'a  été  laissé  du 
texte  russe,  très  abondant,  que  les  parties  pré- 
sentant un  intérêt  général. 

Le  volume  est  illustré  de  compositions  de  Kara- 
zine,  d'une  saveur  toute  particulière.  L'artiste  russe 
rappelle  Gvistave  Doré,  mais  avec  plus  de  précision. 
Le  fantastique  de  la  plupart  des  scènes  qu'il  repré- 
sente existe  moins  dans  son  imagination  que  dans 
la  réalité  même  de  ces  contrées  de  prestigieuse 
exubérance.  .V  contempler  ces  palais  qui  semblent 
des  rêves  figés  en  pierre,  ces  forêts  frémissantes 
d'une  vie  intense,  ces  espaces  sans  limites  où  la 
nature  semble  défier  l'homme,  se  dégage  la  sensa- 
tion que  la  vieille  et  immense  Asie,  après  avoir  été 
le  berceau  et  le  tombeau  de  tant  de  races,  s'olTre 
encore  comme  une  proie  qui  n'a  point  trouvé  son 
définitif  conquérant. 

Il  ne  s'agit  pas,  d'ailleurs,  d'une  conquête  par  la 
force  et  l'extermination,  mais  d'une  assimilation  à 
la  civilisation  européenne.  Or  la  Itussie  aspire 
ouvcrieinent  A  jouer  ce  rôle.  El'e  ne  cache  point 
SCS  ambitions,  ni  sur  l'Inde,  que  les  Anglais  achèveni 
d'é|)uiser  et  qui  se  reprendrait  A  la  vie  sous  de^ 
maîtres  moins  égo'isles,  ni  sur  la  Chine,  dont  elle 
réveillerait  la  torpeur.  Kt  la  domination  russe,  sou- 
son  triple  caractère  :  religieux,  mditairc  elconimer 
cial,  eonsliluerait  un  empire  d'Asie  dont  la  puis- 
sance dépasse  les  mesures  humaines. 

Ce  voyage  A  travers  l'Orient  apparaît  comme  une 
reconnaissance  épiipie,  un  ranl  fabuleux  de  conqué- 
rant futur.  Il  denu'urera  comme  la  prophétie  d'un 
avenir  qui  ne  demandera  pas  des  siècles  A  se  réaliser. 

Citons  aussi  un  nouvel  allas  historique,  dressé 
par  MM.  Vast  et  Mallelerre,  qui  présente  la  For- 
mation des  Etats  européens.  Mieux  que  bien  des 
gros  livres,  cette  sueoes^ioii  de  cartes  simples  et 
claires  permet  de  suivre  le  développement  <les 
nationalités  et  la  constitution  territoriale. les  l'InU 


ItlBMOGHAPHIK 


M.  Guslave  Toudouic  ilonne  toujours  dan?  ses 
'•u\ragcs  la  noie  d'une  robuste  et  joyeuse  lionné- 
leté.  Il  n'y  a  pas  A  craindre  avec  lui  le  déscnclian- 
Umenl  ni  la  délaillancc.  Son  style  est  vigoureux 
it  franc.  Aussi  c'est  une  joie  pour  les  jeunes  qu'un 
icrivain  de  cette  valeur  écrive  pour  eux  des  livres 
lonime  le  Démon  des  sables,  qui  vient  de  paraître 
liez  Hachette  en  un  bel  in-8°  bien  illustré  par 
A.  Paris.  Ce  n'est  pas  que  le  volume  ne  puisse 
^lussi  être  lu  avec  plaisir  par  les  grands,  mais  il 
rentre  dans  la  catégorie  de  ces  livres  de  choix  qui 
servent  de  transition  heureuse  entre  les  plaisirs  de 
la  jeunesse  et  les  satisfactions  de  l'âge  mur. 

Les  scènes  se  déroulent  au  coure  de  la  campagne 
d'Egypte,  mais  Bonaparte  y  apparail  à  peine.  C'est 
l'histoire  décrite  par  des  aperçus  de  faits  isolés. 
comme  Waterloo  par  Stendhal,  avec  l'intérêt  d'une 
aventure  personnelle  et,  tout  le  temps,  l'espril 
français  présenté  en  heureuses  saillies. 

Dans  un  sentiment  différent,  plein  de  douceur  et 
de  tendresse,  est  le  Bateau  des  sorcières,  édité  à 
la  maison  Mame,  avec  de  belles  gravures  de  Vul- 
hcmin,  et  c'est  plaisir  de  voir  la  souplesse  du  talent 
de  M.  Toudouze. 

Il  ressent  en  poète  les  spectacles  de  la  nature  et 
enveloppe  dans  la  grandeur  de  la  mer  bretonne  les 
sentiments  de  ses  chastes  amoureux.  Pour  lui,  la 
tumultueuse  Atlantique  n'a  point  de  secrets,  et  il 
fait  battre  les  cœurs  au  bruit  de  ses  flots  retentis- 
sants. .\insi  son  histoire,  volontairement  simple, 
évoque  des  réminiscences  d'Homère. 

Dans  ces  ouvrages,  qui  n'ont  des  livres  d'étrennes 
que  leur  date  d'apparition,  la  meilleure  littérature 
est  coquettement  offerte  à  la   famille  entière. 

Nous  signalons  le  Panthéon  des  Bonnes  gens, 
par  Paul  Fesch,  à  la  librairie  André  fils. 

Il  contient  le  récit  des  actes  de  dévouement,  de 
vertu,  de  courage,  accomplis  dans  ce  siècle,  et 
dont  le  mérite  réel  a  valu  à  leurs  auteurs  d'être 
récompensés  du  prix  Montyon,  Tous  ces  héros  du 
bien  sont  Français  et  de  condition  modeste.  Par- 
lant d'eux,  le  maitre  moraliste  qu'était  .\lexandrc 
Dumas  lils  disait  : 

Il  Le  souvenir  de  leurs  bonnes  œuvres  devrait 
èti'c,  avec  leurs  noms,  gravé  en  lettres  d'or  sur  tles 
plaques  de  marbre  dans  les  mairies  et  les  écoles 
de  leurs  villages.  Sur  quels  meilleurs  tableaux  les 
petits  enfants  pourraient-ils  apprendre  à  lire  et  à 
vivre?  Et  pourquoi  ne  le  ferait-on  pas?  » 

Voilà  qui  est  fait.  M.  Paul  Fesch  a  eu  l'excel- 
lente idée  de  puiser  dans  les  Oiscnurs  sur  les  prix 
de  vertu  prononcés  chaque  année  à  l'Académie 
française,  et  d'en  tirer  ces  extraits  textuels  dont  le 
choi.x  est  fort  judicieux.  Ils  montreront  à  tous  que 
la  France  est  toujours  la  terre  féconde  du  dévoue- 
ment et  de  l'honneur.  Pages  choisies  du  courage 
et  de  la  vertu,  modèles  de  littérature  et  de  morale 
écrites  par  des  maîtres  en  l'art  de  bien  dire,  elles 
ne  peuvent  manquer  d'élever  l'àme  et  l'intelligence 
de  nos  contemporains  et  de  les  rendre  dignes  des 
efforts  que  leur  demandera  l'avenir. 

La  littérature  doit  beaucoup  à  lamour:  les  phi- 
losophes aussi.  Dans  son  Essai  sur  l'Amour,  chez 
Ollendorff,  M.  Eugène  Monlfort  chante  en  prose 
un  nouveau  cantique  des  cantiques.  Il  est  de  ceux 
qui  aiment  l'amour  pour  l'amour  et  honni  soit  qui 
mal  y  pense.  Sans  doute  quelques-uns  retrou- 
veront dans  ce  livre  le  goût  des  heures  délicieuses 
de  leur  vie. 

L'auteur  a  voulu  qu'après  chacun  des  chapitres 
on  s'arrêtât  pour  rêver,  l'uisse-t-il  donc  consoler 
icux  qui  n'ont  plus  que  le  souvenir  ou  qui  n'ont 
.'Il  que  le  rêve  ! 


Le  roman  de  M.  Henry  Frichet,  élégamment 
édité  chez  Magnier,  se  déroule  Dans  les  ronces  et 
dans  les  épines  de  la  vie.  C'est  une  mélancolique 
histoire  d'une  jeune  fille  sacrifiée,  fuite  pour 
l'amour  et  qui  n'a  connu  que  la  douleur.  On  y 
trouvera  de  délicates  pensées  exprimées  dans  un 
bon  style.  Les  femmes  malheureuses  y  puiseront 
la  triste  consolation  qu'apportent  les  malheurs  des 
autres  et  celles  qui  jouissent  de  la  vie  y  prendront 
des  inspirations  de  modestie. 

Illustrer  Lumen,  de  Camille  Flammarion,  pouvait 
paraître  une  tentative  au-dessus  des  forces  d'un 
artiste.  M.  Lucien  Hudoux  a  cependant  eu  cette 
hardiesse  et  il  s'en  est  tiré  à  son  honneur  dans  le 
joli  volume  que  vient  de  publier  la  librairie  Ernest 
Flammarion.  Les  intellectuels  chercheui's  d'Idéal 
reliront  ave^  joie  cette  œuvre  rare  d'un  rêveur 
épris  de  science  et  d'humanité.  •■  L'aspect  lumi- 
neux de  la  Terre  voyage  dans  l'espace  à  raison  de 
300  000  kilomètres  par  seconde  et  n'arrive  à  la  dis- 
tance de  l'étoile  Capella  qu'après  soixante-douze 
ans  de  marche  incessante  »,  dit  Lumen  à  Quxrens. 
Plus  vite  et  plus  loin  encore  s'envole  la  pensée  du 
poète  et  du  savant,  et  la  bestiole  humaine  n'est 
point  si  misérable  dans  l'infini,  pour  avoir  de  telles 
conceptions. 

A  la  même  librairie,  le  premier  volume  des 
Mémoires  de  Marie  Colombier,  Fin  d'Empire,  avec 
une  préface  d'.\rmand  Silvestre. 

L'époque  impériale,  qui  rappelle  par  sa  fantaisie 
et  sa  folie  celle  de  la  Régence,  y  est  décrite  avec 
autant  de  vivacité  que  de  verve  brillante  par  un 
témoin  bien  placé  pour  assister  au.x  passionnantes 
évolutions  de  la  galanterie,  du  théâtre,  de  la  poli 
tique  et  de  la  littérature.  Par  l'abondance  des  ren- 
seignements qu'il  contient  sur  les  hommes  et  sur 
les  choses  de  l'Empire,  ainsi  que  parle  caractère  lit- 
téraire de  la  forme,  il  occupera  un  bon  rang  parmi 
les  ouvrages  de  ce  genre. 

Le  baron  de  Vaux,  par  son  traité  historique 
et  pratique  de  l'Equitation.  ajoute  un  nouveau 
volume  à  la  bibliothèque  déjà  si  complète  de  l'art 
du  cheval.  Le  volume  est  agréablement  illustré  et 
amène  à  cette  conclusion  que  les  progrès  de  l'au- 
toniobilisme  auront  pour  résultat  de  relever  la 
qualité  des  chevaux.  On  ne  fera  plus  que  de  bons 
chevaux  et  surtout  du  cheval  de  monte.  Il  est  donc 
opportun  d'étudier  l'art  du  cavalier,  noble  entre 
tous. 

Le  roman  passionnel  de  M.  Frederick  Hucher 
est  de  nature  à  soulever  bien  des  discussions. 
Cette  Erreur  d'âme  n'est  point  d'un  esprit  vul- 
gaire; mais  trop  de  problèmes  y  sont  posés  pour 
arriver  à  une  solution  reposante,  et  l'idée  prin- 
cipale ne  se  détache  pas.  A  recommencer  l'expé- 
rience quand  on  s'est  trompé  en  amour,  c'est 
s'exposer  à  une  nouvelle  méprise,  car  on  est  tou- 
jours deux  à  jouer  la  partie.  Les  personnages  rai- 
sonnent trop  et  ce  ne  sont  point  des  cœurs  simples. 
Ces  critiques  faites,  il  faut  reconnaître  dans  ce 
volume  une  belle  recherche  d'idéal,  un  mépris 
courageux  superbe  des  conventions,  une  originalité 
de  bon  aloi,  et  y  trouver  le  gage  d'œuvres  pon- 
dérées et  fortes. 

Enfin  M.  Castellani  a  donné  chez  l'infatigable 
éditeur  un  volume  sur  les  Femmes  au  Congo,  ce 
qui  touchait  à  l'élément  féminin  et  aux  mœurs 
ayant  été  éliminé  de  son  précédent  ouvrage  des- 
tiné à  la  jeunesse  des  lycées.  Et  vraiment  il  aurait 
été  beau  qu'on  y  laissât  ces  détails!  L'auteur 
semble  se  contredire  lui-même  quand  il  raconte 
ce  qu'il    a   vu.  quand   il   présente   de    nombreuses 


lilBI-IUGHAlMllK 


photojiraphics  cl  qu'il  conclut  que  la  diirc'rcncc 
n'est  pas  si  grande,  au  fond,  entre  les  blanches 
et  les  noires.  Mais  ces  noires  sont  des  brutes, 
d'horribles  brutes  le  plus  souvent.  Les  mission- 
naires auront  alTairc  pour  relever  ces  àmcs  et  ce 
ne  sont  pas  ces  corps  qui  feront  naître,  avec  ou 
sans  jeu  de  mots,  l'amour  colonial. 

M.  Li5o  Houanet,  dont  les  Iraducticns  de  la  litlé- 
raturc  espagnole  ont  obtenu,  ces  dernières  années, 
un  accueil  si  favorable  auprès  du  public  t'rudit,  a 
publié  chez  Charles  un  nouvel  ouvrage  plus  vaste 
et  plus  soigneusement  documenté  encore  que  les 
précédents.  Ce  livre  contient  trois  drames  de  Cal- 
dcron  de  la  Barca,  inconnus  en  France  jusqu'à  ce 
jour.  Le  premier  met  en  scène  les  amours  inces- 
tueuses des  enfants  de  David,  Amon  et  Thamar. 
et  la  révolte  d'Absalon.  Le  deuxième  a  pour  sujet 
les  légendes  de  Tolède  sous  la  domination  mu- 
sulmane. Le  fameux  Purgatoire  de  saint  Patrice  a 
fourni  l'argument  du  troisième. 

Des  notices  très  détaillées,  pleines  de  renseigne-    \ 
mcnts     inédits,    ont    été    puisées     aux     meilleures    i 
sources  ;  des  notes  substantielles  précèdent  et  sui- 
vent chaque    pièce  et   contribuent  à    faire   de    cet    i 
ouvrage  un  des  travaux  les  plus  consciencieux  qui 
aient  été  écrits  sur  Calderon. 

La  bibliothèque  des  Sciences  et  de  l'Industrie, 
éditée  par  la  librairie  May.  s'est  enrichie  d'un 
nouvel  ouvrage  sur  l'Aéronautique,  par  M.  Banct- 
Rivet.  L'auteur  a  donné  là  un  traité  complet, 
théorique  et  pratique  à  la  fois,  qui  marque  un 
véritable  progrès  sur  les  publications  relatives  à 
l'art  de  voyager  dans  les  airs.  Tout  y  est  inté- 
ressant et  sérieux,  pittoresque  et  scientifique;  ce 
livre  contient  la  substance  de  ce  qui  a  été  dit  sur 
cet  intéressant  sujet.  Historique  de  la  navigation 
aérienne,  construction,  gonflement,  lancement  d'un 
aérostat,  sensations  de  voyage,  ascensions  célèbres, 
résultats  scientifiques  obtenus  ou  espérés,  étude 
de  l'aviation,  etc.  Ni  trop  de  science,  ni  trop  peu  ; 
juste  assez  de  calcul  pour  donner  une  base  sérieuse 
à  toutes  les  questions  qui  l'exigent. 

M.\L  Schleicher  continuent,  avec  une  rapidité 
qui  s'explique  par  le  succès,  leur  petite  Encyclo- 
pédie populaire  illustrée.  Cette  fois,  M.  Deschamps 
nous  mitie  à  la  Vie  mystérieuse  des  mers  et  en 
dévoile  tous  les  secrets.  Dans  des  bas-fonds  de 
plus  de  8  000  mètres  la  vie  circule  intense  et  l'homme 
a  su  l'y  découvrir.  Partout,  dans  l'immensité  liquide, 
c'est  la  bataille  des  êtres,  les  mêmes  lois  de  fécon- 
dation et  de  destruction  que  nous  pouvons  sur- 
prendre sur  la  terre,  et  ce  petit  livre  condense 
toutes  les  grandes  observations  de  la  science. 

M.  .loiion  a  publié,  à  Tours,  un  petit  Almanach 
agricole  où  nous  remarquons  une  élude  d'une 
exploitation  rurale  bien  ordonnée  et  plusieurs 
articles  d'un  sens  très  pratique. 

Nous  devons  ù  M.  Henri  Avencl  deux  publica- 
tions bien  dissemblables  et  bien  liurieuses.  Il  a 
réuni  ses  discours  et  ses  rapports  relatifs  A  la 
société  la  Pomme.  Ils  sont  excellents,  comme  le 
fruit  dont  le  nom  réunit  dans  une  amicale  émula- 
tion Normands  et  Bretons,  ces  bons  François  de 
France.  A  lire  un  tel  recueil,  on  est  attristé  d'ubord 
de  ne  pouvoir  suivre,  faute  de  temps,  toutes  ces 
manifestations  patriotiques  et  littéraires  qui,  ailleurs 
comme  \ii,  témoignent  chaque  jour  de  la  vitalité 
franvaise.  Mais  quoi  I  Un  coin  du  spectacle  fait 
pressentir  la  grandeur  de  l'ensemble.  Kt  l'on  se 
réjouit,  nu  contraire,  A  lu  pensée  que  partout  les 
intelligences  travaillent  et  les  ca-urs  battent.  Ici, 
et    il  l'aul   remercier  l'auteur  de  nous  le   montrer  si 


bien,  la  petite  patrie  est  bien  aimée.  C'est  de  tous 
ces  amours  qu'est  fait  le  patriotisme. 

Kt  la  grande  patrie  est  condensée,  tout  au  moins 
l>ar  ses  représentants,  dans  l'autre  publication  de 
M.  .Vvenel  sur  le  Nouveau  ministère  et  la  nou- 
velle Chambre.  C'est  un  tableau  aussi  documente 
que  philosophique  du  résultat  des  élections  et  des 
expressions  de  l'opinion  publique. 

Nous  en  extrayons  une  amusante  statistique  des 
.'i9  ministères  qui  se  sont  succédé  en  France  depuis 
le  i  septembre  1870. 

La  durée  moyenne  de  chacun  de  ces  ministères 
a  été  de  neuf  mois;  mais  22  ont  vécu  moins  que 
cette  moyenne  de  neuf  mois;  même  il  en  est  trois 
qui  n'ont  pas  vécu  un  mois.  Voici  d'ailleurs  le  dus 
sèment,  par  longévité,  des  ministères  de  la  troi- 
sième Hépublique.  non  compris,  bien  entendu,  le 
ministère  actuel. 


du  mmistvrp. 


18  mai  1873 

22  novembre  1877.. . 

29  janvier  1833.   . . 

6  décembre  1892..  . 
24  novembre  1881.. . 

12  janvier  1893 

12  décembre  1887... 

28  juin  1898 

12  décembre  1876... 
4  septembre  1870. . . 
U  décembre  1886... 

7  août  1882 

26  novembre  1873. . . 

3  décembre  1893 

30  octobre  189.i.... 

29  mai  1873 

17  mai  1877 

30  janvier  I8S2 

30  mai  1887 

30  mai  189-1 

4  avril  1893 

9  murs  1876 

28  décembre  1879   . 

6  avril  1885 

27  janvier  1895..  . 
27  février  1892.  . 
22  mai  1874 

3  avril  18S8 

4  février  1879 

7  janvier  1886 

10  mars  1876 

22  février  1889 

23  septembre  1880. 

13  décembre  1877  . 
17  mars  18;i0 

29  avril   1N96 

21  février  1883 

19  février  1871... . 


[.Dufaore 

de  Rocticbouet. . 

Palliéres 

Ribot 

Gambetta 

Ribot   

Tirard 

Brisson 

Jules  Simon . . . . 

Gambetta 

Goblet 

Duclero   

de  Broglie. 

Casimir-Perier.. 

Bourgeois 

de  Broglie 

de  Broglie 

lie  Frevcinet.. . . 

Rouvier 

Charles  Dupuy.. 
Charles  Dupuy.. 

Dufaure , 

de  Freycînct.. .. 

Brisson 

Ribot 

Loubet. 

de  Cissey 

Floquct 

Waddington ... 
de  Freycinct. . . 

Buffet 

Tirard 

Jules  Ferry. . . . 

Dufsore 

de  Proycinet.. . 

Mèline 

Jules  Ferry.. . 
Thiere 


Le  nombre  des  députés  ou  sénateurs  qui,  depuis 
vingt-huit  ans,  ont  été  ministres  ou  sous-sccrétaires 
d'Etat  atteint  le  cliilTre  respectable  de  221  ;  100  onl 
passé  une  fois  seulement  au  pouvoir;  ùi,  deux  fois  ; 
.■!3,  trois  fois;  12,  quatre  fois;  10,  cinq  fois;  (i,  si\ 
fois;  5.  sept  fois;  2,  huit  fois;  2,  neuf  fois;  2,  di\ 
fois  ;MM.  Fallières  et  Léon  Bourgeois);  3,  onze  fois 
[MM.  Tirard  et  Dcvelle);  1.  douze  fois.  Ce  record 
est  détenu  par  M.  de  Freycinct  qui  vient  de  cnni 
mcncer  su  onzième  année  de  porlefeuille. 

Si  l'on  étudie  les  pix)fessions  auxquelles  ont  appiir- 
tenu  les  ministres  passés  et  présents,  on  constnle 
que  75,  soit  33  pour  100,  sont  avocats;  20,  soil 
9  pour  cent,  sont  anciens  polytechniciens;  17  sont 
professeurs  ou  savants;  Ifi  journalistes;  14  admi- 
nistrateurs, préfets,  chefs  de  service,  membres  du 
Conseil  dKtat;  9  médecins;  8  magistrats;  6  Com- 
merçants ou  armateurs;!  industriels.  A  celle  liste, 
il  fuul  Jijnuler  13  généraux  cl  12  amiraux. 


i:t:J:irii>-t7iranl   :  A.  QnANTlN. 


Le 


Monde    Modetne 


Février     1899 


Le  duc  de  \'almy  rentra  vers  six 
heures.  Il  venait  de  faire  une  longue 
promenade  à  cheval,  tout  à  la  joie  de 
vivre,  à  la  douceur  du  bel  après-midi 
de  printemps.  Au  long-  des  allées  du 
Bois,  les  marronniers,  blancs  de  fleurs, 
avaient  un  air  nuptial.  Quand  il  sauta 
à  bas  de  sa  monture,  dans  le  vestibule 
de  l'hôtel,  le  valet  de  pied  lui  dit  : 

—  Monsieur  le  duc,  il  y  a  un  incen- 
die à  la  vente  de  l'Orphelinat... 

—  Et  madame?  elle  est  rentrée? 

—  Non,  monsieur  le  duc. 

Le  duc  de  \'almy  devint  livide...  Une 
panique  aussitôt  l'angoissa.  Il  demanda 
des  détails.  On  ne  savait  pas  tout  en- 
core. Mais  il  y  avait  des  morts... 
C'avait  été  brusque  et  terrible.  A  chaque 
instant  les  domestiques  apportaient  de 
nouveaux  renseignements,  colportés  par 
on  ne  sait  qui,  propagés  instantanément 


au  bout  de  Paris  avec  la  rapidité  du 
vent. 

La  duchesse  de  ^  almy  était  allée  à 
cette  vente  de  l'Orphelinat. 

—  Qu'on  attelle  :  vite  !  ordonna  le  duc. 

Tout  en  changeant  de  costume,  en 
hâte  et  fébrile,  il  éprouvait  comme  le 
presse'ntiment  d'un  malheur.  Pourtant 
Thérèse  était  agile,  mince,  très  intelli- 
gente et  de  sang-froid.  Même  au  centre 
du  danger,  elle  aura  dû  s'orienter,  trouver 
une  issue.  Et  puis  elle  était  déjà  partie 
peut-être,  quand  le  sinistre  éclata...  Ah  1 
ces  fatalités  du  hasard  I  Dire  qu'il  avait 
voulu  l'accompagner!  II  l'aurait  sauvée, 
lui,  fort  et  calme.  Même  il  insista  un 
long  moment.  Car  elle  était  délicieuse 
dans  sa  toilette  nouvelle,  de  ce  bleu  per- 
venche, à  la  dernière  mode.  Toute  bleue  1 
Elle  avait  l'air  d'un  morceau  de  ciel.  Si 
jolie!  Ah!  comme  il  l'aimait,  comme  il 


LA     MAIVAISK     IMiKl    \i: 


l'avait  aimée  à  celte  minute  de  son  dû- 
part ,  plus  peut-être  qu'il  ne  l'aima 
jamais  depuis  leurs  trois  années  de  ma- 
riage... Il  aurait  été  fier  de  l'accompa- 
gner. C'est  elle  qui  n"avail  pas  voulu, 
refusant  avec  une  jolie  moue  :  «  On  se 
moquerait  de  nous...  Mes  amies  ne  sont 
pas  ainsi  toujours  escortées  par  leurs 
maris...   » 

Le  duc  se  remémorait  tous  les  mots 
de  leur  conversation.  Il  éclata  en  san- 
glots. Thérèse  1  Thérèse!  Il  l'appela  tout 
haut,  comme  si  elle  était  déjà  de  l'autre 
côté  de  la  vie,  ou  pour  l'exorciser  d'une 
destinée  qui  entrait  dans  l'irrémédiable. 

Quand  il  approcha  du  palais  oii  eut 
lieu  la  vente  de  l'Orphelinat,  il  vit  tout 
le  désastre.  Les  rues  étaient  barrées. 
Des  hommes,  des  femmes,  comme  en 
folie,  couraient  dans  tous  les  sens.  Une 
acre  odeur  de  combustion  infectait  l'air. 
La  fumée  lissait  des  linceuls.  Le  soir 
tombail.  Aux  lueurs  des  torches,  des 
sauveteurs  ,  des  pompiers  couraient. 
Leurs  ombres  grimaçaient ,  agrandies , 
sur  les  façades  d'en  face,  livides.  Les 
machines  à  vapeur  grondaient ,  hale- 
tantes. Les  tuyaux  gisaient,  crevés,  inu- 
tiles... Déjà  le  feu  était  éteint.  C'avait 
été  épouvantable  et  instantané  !  Main- 
tenant l'eau  ruisselait,  emplissait  les 
rues.  C'était  comme  après  une  inonda- 
tion. On  aurait  dit  que  la  guerre  avait 
passé.  Des  blessés  râlaient.  D'autres 
étaient  emportés  à  bras,  sur  des  civières, 
ou  déposés  dans  les  voitures  de  l'ambu- 
lance urbaine,  insuffisantes.  Des  femmes, 
des  jeunes  filles,  les  vêtements  en  loques 
et  noircis,  à  demi  nues,  couraient, 
criaient,  s'alfolaient ,  enjambaient  des 
(laques,  trébuchaient,  recommençaient 
à  courir  sans  savoir  où,.. 

Des  morts  passèrent...  atl'reux,  noirs, 
carbonisés,  grimaçants;  débris  humains 
comme  déménagés  d'un  ossuaire.  C'é- 
taient les  premiers  déjà  reconnus  et 
qu'on  emmenait  à  leur  domicile,  escor- 
tés par  queltpie  parent  sanglotant. 

Le  duc  de  N'almy,  qui  avait  forcé  les 
cordons  d'agents,  était  arrivé  sur  le  lieu 
de  la  catastrophe,    Plein  do  stupeur  cl 


dans  une  angoisse  grandissante,  il  s'in- 
forma de  la  duchesse.  Personne  ne  ré- 
pondait. Tout  le  monde  courait,  épars 
et  halluciné.  Il  rencontra  un  de  ses  amis, 
venu  seul  à  la  vente  el  échappé  par  mi- 
racle, s'étant  trouvé  porté,  il  ne  savait 
comment,  vers  la  porte  par  les  remous 
de  la  foule  en  fuite.  Quelle  horreur!  Il 
ne  pouvait  s'en  aller,  demeurait  fasciné, 
comme  on  l'est  à  la  Morgue,  connue  on 
l'est  quand  on  regarde  un  mort.  Le  duc 
l'interrogea  sur  sa  femme.  Oui  !  il 
l'avait  aperçue  au  commencement  de 
la  vente.  Même  sa  toilette  bleue  avait 
fait  sensation.  Depuis,  il  ne  la  revit 
plus.  Peut-être  qu'elle  était  partie  avant 
l'incendie.  Peut-être  aussi  qu'elle  s'était 
sauvée  et  déjà  se  trouvait  chez  elle  en 
ce  moment. 

Le  duc  s'angoissa  de  plus  en  plus... 
In  élan  lui  serrait  la  gorge.  Une  sueur 
d'agonie  lui  collait  son  linge  au  corps. 
Tout  à  coup  il  cul  une  lueur,  un  sou- 
dain apaisement.  Oui  !  elle  était  ren- 
trée peut-être,  el,  à  celte  heure  même, 
l'attendait ,  dans  sa  ravissante  toilette 
bleue,  tout  intacte.  Le  duc  la  revit  en 
pensée,  l'aima,   l'adora,  la  récupéra. 

-Vussilôt  il  rebroussa  chemin  el,  dans 
l'immense  désordre  du  quartier  en  dé- 
bâcle, il  chercha  sa  voilure...  Quand  il 
arriva  à  son  hôtel,  rien  !  La  duchesse 
n'était  pas  rentrée. 

Le  duc,  fou  d'épouvante  et  de  dou- 
leur, repartit,  (^>n  lui  indiqua,  en  route, 
qu'on  portail  les  cadavres  —  el  il  y  en 
avait  déjà  une  centaine!  —  dans  un  bâ- 
timent municipal  assez  proche.  Le  duc 
v  alla.  Déjà  il  s'agissait  de  songer  moins 
à  la  retrouver  vivante,  qu'à  la  recon- 
naître morte!  Spectacle  horrible!  Le 
duc  courut  connnc  un  insensé  d'un  ca- 
davre à  l'autre,  cherchant  la  robe  bleue. 
Hélas!  presque  tous  les  cadavres  étaient 
nus,  dans  la  nudité  sacrée  de  la  mort.,. 
Débris  informes,  momies  séculaires,  ci'it- 
on  dit,  car  cela  n'avait  presque  plus  rien 
d'humain  :  ossements  anonymes,  cendres 
humaines  |)areilles  à  la  cenilro  du  bois  el 
des  matières  insensibles.  L  identité  ne 
pouvait    être  qu'à  peine   présumée.   On 


i.A   MAfVAiSK   l'UKrvi: 


recoiiu:HS,sait  ;i  iiii  détail,  un  si^ne  du 
corps,  une  alliance  cternisée  au  doigt 
d'un  squelette,  petit  anneau  d'or  survi- 
vant seul  à  la  lonn;ue  chaîne  d'une  vie 
Unie  ! 

Le  duc  chercha  lonfjuement.  aveuglé 
de  larmes.  II  ne  doutait  plus  que  Thé- 
rèse n'eût  péri...  Sinon,  elle  serait  ren- 
trée immédiatement,  se  doutant  bien 
qu  il  apprendrait  la  catastrophe,  et  pour 
ne  pas  lui  donner  d'alarmes.  Peut-être 
qu'elle  n'était  que  blessée;  mais  alors 
elle  aurait  donné  son  adresse  et  serait 
quand  même  revenue  à  son  domicile. 
S'on  1  elle  était  morte.  Le  duc  en  avait 
plus  que  la  crainte  ou  le  pressentiment. 
Pourquoi  celte  certitude  qui,  dès  la 
première  minute,  s'était  faite  en  lui? 
Tout  de  suite  il  se  mit  à  récapituler  ses 
trois  années  si  heureuses ,  le  mariage 
d'amour,  la  toilette  bleue,  la  beauté 
exquise  de  Thérèse,  comme  si  tout  cela 
n'était  plus  et  qu'il  fallût  se  le  rappeler. 
Il  était  entré  instantanément  dans  le  sou- 
'.enir,   ainsi  qu'on  fait  pour  les  morts! 

.\h  !  Thérèse  !  Thérèse  1  comme  il 
1  aima  1  qu'elle  était  ravissante  tout  à 
l'heure  encore...  II  fallait  la  retrouver 
à  tout  prix,  même  hideuse  et  en  débris, 
comme  tout  ce  qui  était  là...  Le  duc  se 
remit  à  chercher,  souleva  des  jupes, 
examina  un  bas,  une  jarretière  sauve- 
gardée par  hasard,  tous  les  détails  qui 
pouvaient  renseigner.  Il  dérangea,  bous- 
cula les  cadavres.  C'est  étonnant  comme 
le  deuil  d'autrui  ne  nous  atteint  pas 
quand  un  propre  malheur  nous  enve- 
loppe 1 

Le  duc  chercha  longtemps  avec  des  cris, 
des  pleurs,  toute  une  fièvre  et  un  éga- 
rement qui  s'acharnaient,  sans  prendre 
garde  aux  recherches  et  aux  sanglots 
des  autres...  Rien  I  Décidément  rien  I 

Alors  il  songea,  dans  un  éclair,  qu'on 
n'avait  peut-être  pas  emporté  tous  les 
morts  du  lieu  de  la  catastrophe.  On 
avait  déblayé  avec  peine.  II  en  restait 
peut-être,  enfouis  sous  des  décombres 
trop  vastes.  Il  se  précipita.  En  effet,  on 
venait  de  découvrir,  sous  les  énormes 
châssis   d'une   cloison,    moins    atteinte 


par  les  flammes  et  qui  s'était  écroulée  à 
la  fin,  tout  un  nouvel  amas  de  corps. 
On  commençait  à  établir  leur  identité 
au  moyen  de  bijoux,  de  carnets.  .A 
cette  place,  les  victimes  étaient  moins 
détruites.  Elles  étaient  plutôt  mortes 
d'asphyxie,  bloquées  dans  ce  coin,  sans 
issue  ouverte,  où  les  fumées  et  la  cha- 
leur du  brasier  les  avaient  atteintes.  Les 
flammes  aussi  avaient  dû  venir  jusque-là, 
mais  moins  furibondes  et  irréparables. 
La  foule  est  folle  à  ces  moments.  Et 
le  feu  aussi  est  fou.  II  est  fantasque.  II  a 
des  anomalies  inexplicables.  Un  cadavre, 
ici,  apparut  carbonisé,  tandis  qu'une 
fleur  au  corsage,  sur  un  morceau  d'étoffe, 
était  restée  intacte.  Le  duc,  au  bout 
d'une  minute,  dans  cet  entassement  nou- 
veau, aperçut  un  pan  de  robe  bleue... 
Oui  1  la  même  couleur...  Le  bleu  per- 
venche... II  songea  qu'elle  avait  dû  s'en- 
flammer tout  de  suite...  Il  la  vit  en 
pensée,  brûlant  toute  droite,  comme  une 
bougie  bleue... 

C'était  ellel  Le  duc,  tragique,  hurlant, 
se  jeta  sur  le  corps,  baisa  le  visage  à 
peine  défiguré,  l'inonda  de  larmes  1  Ah  ! 
ses  larmes  !  toutes  ses  larmes  1  II  en 
aurait  eu  sulTisamment,  s'il  avait  été  là, 
pour  éteindre  le  feu  1  Thérèse  !  Thérèse  1 
11  l'appelait,  sanglota,  cria. 

Un  commissaire  de  police  s'était  dé- 
cidé à  s'approcher  de  lui.  II  fallait  éta- 
blir l'identité,  prouver  la  parenté  et  le 
droit  d'emmener  les  corps.  Le  duc 
donna  son  nom.  Et  on  chercha  sur  le 
cadavre  un  détail  qui  pût  confirmer. 

—  Oui  1  sa  montre,  dit  le  duc,  se  rap- 
pelant... Son  chiffre  y  est  gravé. 

Lui-même  dégrafa  le  corsage,  presque 
intact  ;  la  flamme  s'était  arrêtée  au  haut 
de  la  jupe,  brusquement,  y  laissant  une 
mince  ligne  dentelée  comme  celle  de  la 
mer  sur  le  sable  d'une  grève. 

Le  duc  retira  la  petite  montre  qui 
certifierait...  Mais  en  même  temps  ses 
doigts  avaient  ramené  un  bout  de  pa- 
pier qui  était  aussi  dans  le  corsage,  contre 
la  montre,  papier  satiné,  fleurant  encore 
son  odeur  de  sachet.  Aux  lueurs  des 
torches,   le    duc   lut  :  «    Ma  chérie.    Je 


i.A   MAivAisi;  i'iii:r\i-; 


t'attendrai  demain  à  cin([  heures  où  tu 
sais.  Je  ne  t'écris  pas  davantage  par 
prudence,  car  je  parie  que  lu  ne  déchires 
pas  mes  lettres  tout  de  suite  et  que  lu 
les  laisses  traîner...  »  Signé  :  P.\ii.... 

Le  duc  avait  pâli  alîreusement.  Il 
serra  le  papier  du  mouvement  convulsif 
dont  le  suicidé  crispe  sa  main  au  revol- 
ver. Cinq  heures  1  Le  rendez-vous  était 
pour  cette  heure-là.  Et  la  petite  montre, 
qu'il  tenait  à  présent,  froissée  dans  le 
choc,  s'était  arrêtée  une  heure  plus  lot 
et  marquait  l'heure  de  l'I'lternité!  Le 
duc  regarda  la  morte.  C'est  le  feu  qui 
l'avait  déshabillée!  Elle  1  Elle!  Après 
trois  ans  de  mariage  à  peine,  et  un  tel 
amour!  Il  rabroua  toutes  ses  larmes... 
Il  donna  l'adresse  aux  sauveteurs  qui 
enlevaient  les  corps.  Et  il  s'en  alla 
seul,  à  travers  le  grand  terrain  dévasté, 
au  sol  noir,  élastique  à  la  fois  et  bossue 
d'un  million  de  débris  :  bijoux  infor- 
mes, étoffes,  chaussures,  ossements,  et 
toute  la  bimbeloterie  de  la  vente.  Le 
duc  ne  vit  rien.  Mais  soudain  il  buta 
contre  un  entassement  clair  :  c'était  un 
monceau  de  poupées,  jonchant  le  sol,  à 
l'endroit  sans  doute  où  il  y  avait  eu  un 
comptoir  de  jouets.  Elles  gisaient,  pêle- 
mêle,  entassées,  culbutées,  renversées 
sur  le  dos,  toutes  mortes,  aurait-on  dit. 
Ici  aussi  on  reconnaissait  les  étranges 
caprices  du  feu.  L'une  était  carboni- 
sée, tandis  que  sa  belle  chevelure  d'or, 
si  inflammable,  continuait  à  s'étaler  sur 
l'herbe.  Le  duc  se  rappela  Thérèse,  la 
flamme  fantasque  s'arrêtant  au  bord  du 
corsage,  pour  laisser  intacte  la  preuve 
posthume  de  la  trahison. 

Le  duc  regardait,  elTondré,  sans 
pensée,  dans  un  vide  immense.  Il  mur- 
mura :  "  l']lle  aussi  une  pou|)éc...  l'ne 
petite  poupée  humaine,  n  I"]t  la  lettre 
cruelle,  qu'il  tenait  toujours,  lui  brûla 
moins  la  main,  comme  si  elle-même 
avait  été  du  feu  et  qu'elle  s'éteignît  et 
qu'elle  commençât  à  entrer  dans  la  nuit 
rafraîchissante. 

•Après  tout  le  niouvcmenl,  l'accapa- 
rement des  funérailles,  des  condoléances, 
des  visites,  le  duc  de  Valmy  se  retrouva 


enfin  seul  dans  son  hôtel.  Il  lui  sembla 
que  c'est  à  partir  de  ce  moment-là  seule- 
ment qu'il  était  veuf.  A  table  surtout, 
il  sentit  le  vide,  la  solitude,  le  silence... 
La  place  inoccupée  s'élargissait.  l"n 
fantôme  venait  s'y  asseoir  parfois.  Il 
revoyait  Thérèse,  comme  dans  les  com- 
mencements où  ils  s'étaient  tant  aimés. 
Il  la  revoyait  aussi,  avec  sa  robe  bleu 
pervenche  du  dernier  jour  et  tout  en 
larmes.  Elle  était  lasse...  Elle  arrivait 
du  fond  de  l'absence  !  Elle  revenait 
de  ce  caveau  d'un  cimetière  de  village 
où  on  l'avait  enterrée,  le  village  où  était 
leur  château.  C'était  loin...  Elle  était 
fatiguée...  Elle  demandait  la  permission 
de  s'asseoir,  <•<  sa  place,  de  s'expliquer 
un  peu.  Et  le  duc  se  mettait  à  douter. 
Les  larmes  de  la  morte  l'attendrissaient. 
Elle  le  regardait  avec  des  reproches... 
Car  il  l'avait  maudite,  après  la  funèbre 
découverte.  Il  n'avait  même  pas  péné- 
tré dans  la  chambre  où  elle  fut  expo- 
sée... Ce  sont  ses  gens  qui  l'avaient 
couchée  dans  le  cercueil.  Maintenant 
il  éprouvait  comme  un  petit  remords. 
Sa  colère  tombait,  et  sa  certitude  aussi. 
C'était  peut-être  le  premier  rendez-vous, 
l'audace  soudaine  d'un  soupirant  lui 
écrivant  après  un  flirt  anodin,  où  elle 
ne  vil  aucun  mal.  Pouvait-elle  empêcher 
qu'on  l'aimàl  ?  Pourquoi  cette  lettre, 
cependant, conservée  et  portée  sur  elle? 
C'est  une  manie  ordinaire  de  l'amour. 
Néanmoins,  se  disait-il,  elle  pouvait  avoir 
reçu  le  billet  au  moment  de  sa  sortie.  Mais 
l'enveloppe,  alors?  C'était  inextricable.  Il 
réfléchissait,  construisait  deshypolhcses, 
discutait  la  preuve,  preuve  convaincante 
en  apparence,  mais  nulle  peut-être, 
prouve  matérielle  infirmée  par  des  évi- 
dences morales.  Thérèse,  à  un  rendez- 
vous,  et  un  rendez-vous  coupable,  se 
livrant,  se  donnant  à  un  autre,  elle, 
d'une  pudeur  si  frileuse,  d'une  âme  si 
fîère  et  que  les  mensonges  révoltaient  — ■ 
c'était  absurde,  invraisemblable,  impos- 
sible! Oui!  il  s'agissait  d'un  rendez- 
vous.  Mais  qu'importe.  Elle  n'v  serait 
pas  allée.  Ivn  (ouf  cas,  t'Ilv  ii'i/  vlnil  pas 
allée. 


I.A    MAIVAISK    l'UKfVl-: 


Le  duc  prenait,  reprenait  le  maudit 
billet.  Les  termes  ne  prouvaient  rien, 
sinon  que  ce  n'était  pas  le  premier.  Mais 
des  billets,  c'est  encore  du  flirt,  et  sans 
importance.  «  Ma  chérie  »  n'était  pas 
non  plus  un  signe  grave.  Dans  le  monde, 
il  y   a  de  ces  familiarités  qui  peuvent 


s'établir  entre  des  natures  pareilles,  et 
qui  vile  sympathisent.  Cela  a  même 
quelque  chose  du  ton  d'un  aine  pour 
une  petite  sœur,  une  jeune  amie  pour 
qui  on  n'est  pas  compromettant.  Le  duc 
discutait  et  soupesait  un  autre  terme  : 
«  Où  tu  sais.  »  C'est  donc  qu'ils  n'avaient 


I.  A     M  AIVAISK     lMii:rVK 


pas  un  lieu  lixe  de  rendez-vous,  un 
appartement,  une  garçonnière  quelcon- 
que, à  leur  usage  et  connu  d'eux.  «  Où 
lu  sais  »,  c'est  évidemment  un  endroit 
que  le  tentateur  lui  avait  désigne,  quel- 
que peu  lointain,  un  coin  de  hanlicuo 
ou  du  Bois,  propice  à  cette  première  pro- 
monade sentimentale.  Non  1  décidément, 
ce  billet  ne  prouvait  rien.  Mais  qui  en 
était  l'auteur?  Paul?  Le  duc  de  Valmy 
avait  cherché  parmi  tous  les  hommes  de 
son  monde  et  de  ses  relations.  Trois 
seulement  s'appelaient  ainsi.  Mais,  pour 
deux  d'entre  eux,  il  connaissait  leur  écri- 
ture. C'était  impossible,  d'ailleurs:  des 
hommes  graves  qui  ne  devaient  plus 
songer  aux  aventures.  Et  puis,  jamais 
Thérèse  n'aurait  voulu;  jamais  elle  n'a 
pu  les  encourager,  au  point  qu'il  le  faut 
pour  qu'on  écrive.  Il  y  en  avait  un  troi- 
sième du  nom  de  Paul,  un  petit  vicomte 
assez  élégant,  rencontré  à  peine.  Mais 
Thérèse  ne  lui  avait  guère  parlé.  C'est 
lui-même,  qui,  un  soir,  l'avait  eu  comme 
p;ir(enaire  à  une  partie  d'écarté  et,  après, 
causa  avec  lui.  N'importe  !  il  fallait 
s'assurer  de  ce  côté,  savoir,  vérifier. 

Car  le  duc  maintenant  voulait  savoir, 
savoir  à  tout  prix  et  en  toute  certitude. 
11  avait  condamné  Thérèse  à  la  légère. 
A  présent  il  regrettait,  se  repentait. 
Le  fantcime  de  la  morte  le  hanta,  plein 
de  reproches.  Sans  doute  qu'elle  n'était 
pas  coujjable.  Il  se  le  jjrouverail  contre 
la  preuve  même,  car  il  voulait  jiouvoir 
la  pleurer  légitimement. 

Le  duc  de  \'almy  s'était  lié  avec  le 
petit  vicomte.  Il  avait  trouvé  le  moyen 
de  le  rencontrer  de  nouveau.  Certes,  il 
était  charmant  cl  bien  capable  d'inspirer 
une  passion.  l'^tait-ce  lui  qui  avait  écrit 
à  Thérèse,  la  désirait,  la  voyait,  la  pos- 
séda peut-être?  Le  duc  avait  vn  de  son 
écriture,  en  réponse  à  un  mol  (pi'il  lui 
avait  envoyé  sous  un  prétexte.  Il  y  avait 
des  similitudes,  certes,  avec  l'écriture 
du  billet  trouvé  sur  le  cadavre,  mais  pas 
assez  pour  conclure.  -Aucune  évidence. 
D'ailleurs,  l'écriture  du  billet  de  rendez- 
vous  était  peut-être  déguisée,  si  jias 
ccinli-efaite.  Il  v  a  des  hommes  méfiants 


et  très  précautionneux.  Ht  celui  qui  écri- 
vit à  Thérèse  avait  avoué  sa  peur  des 
imprudences,  ce  qui,  entre  parenthèses, 
était  encore  un  signe  favorable,  l'indice 
d'une  intrigue  à  sesdébuts  et.  par  consé- 
quent, de  l'innocence  de  Thérèse,  car  on 
ne  s'alarme  qu'au  commencement  :  après, 
on  s'est  habitué  au  danger  et  on  vit  en 
se  fiant  à  l'impunité  déjà  acquise.  Le 
duc  essaya  de  l'épreuve  orale.  Il  parlait 
maintenant  de  Thérèse  au  petit  vicomte. 
Il  lui  disait  parfois,  à  bout  portant: 
«  Ma  femme  vous  aimait  tant  !  »  Paul 
ne  bronchait  pas.  L'ne  autre  fois,  il  lui 
disait  :  <i  Oui  1  c'est  pour  parler  d'elle 
que  j'ai  tant  désiré  me  rapprocher  de 
vous.  » 

Ils  devinrent  tout  à  l'ait  intimes.  .Alors 
le  duc  continua  l'exécution  de  son  plan 
qu'il  tenait  tout  entier  depuis  le  pre- 
mier jour.  Il  comptait  sur  une  expé- 
rience décisive  qu'il  prépara  avec  minu- 
tie. Peu  à  peu,  il  s'était  mis  à  parler 
femmes  avec  son  nou\el  ami.  11  feignit 
de  commencer  à  se  consoler.  ■•  Oui  1  on 
ne  peut  pas  toujours  pleurer...  ni  rester 
chaste  I...  C'est  impossible...  »  Il  insinua, 
un  peu  plus  tard,  des  rencontres,  une 
aventure... 

Un  jour  que  Paul  devait  déjeuner 
chez  lui,  il  prépara  tout  dans  le  fumoir 
pour  l'exécution  de  la  dernière  épreuve 
de  son  plan:  sur  une  petite  table,  de- 
vant une  glace,  un  buvard,  un  encrier, 
des  plumes.  Quand  Paul  arriva,  il  le 
trouva  la  main  emmaillotée,  bandée, 
toute  grossie  d'ouate.  "  (^ui,  une  foulure 
du  pouce.  »  On  déjeuna  ;  puis,  au  café, 
le  duc  recommença  à  parler  femmes,  eut 
l'air  indiscret,  donna  des  détails  sur 
son  aventure,  une  femme  mariée,  déli- 
cieuse... .lustement  il  avait  besoin  de  la 
prévenir,  mais  ne  pouvait  pas  tenir  la 
|)luniedanssa  main  malade...  Il  pria  Paul 
décrire  pour  lui,  l'installa  à  la  petite 
table  et  —  placé  derrière  lui,  le  regar- 
dant bien,  pouvant  suivre  sur  son  visage, 
dans  le  miroir,  son  moindre  mouvement 
de  physionomie  —  il  se  mit  à  lui  dicter  ; 
«  Ma  chérie,  je  t'attendrai  demain  à 
cin<|  heures  où   tu  sais,  .le  ne  t'écris  pas 


I.A     MAlV.XISi:     l'HKlVlC 


davantiige 

par     prudence,  .' 

car  je  parie  que  tu  ne  ; 

déchires  pas  mes  lettre? 

tout  de  suite  et  que  tu 

les  laisses  traîner.  » 

Paul,  calme,  sans  sourciller,  sans 
apparence  de  trouble,  avec  son  teint 
toujours  rose,  son  visag^e  confiant  et  heu- 
reux, écrivit  le  billet  qu'on  lui  dictait... 
Le  duc,  en  achevant,  s'élança  vers  lui, 
lui  prit  les  mains,  l'étrei^'nit  pour  le 
remercier  avec  une  effusion  folle,  une 
joie  débordante  et  qui  s'exprimait  en 
paroles  coupées,  hésitantes  : 

—  Oh  !  merci,  merci,  mon  ami  !  \'ous 
ne  savez  pas  ce  que  vous  avez  fait  pour 
moi,  combien  vous  m'avez  rendu  heu- 
reux ..  Merci,  merci  !  Si  heureux! 

Le  duc  avait  réfléchi  que  jamais,  si 
Paul  avait  été  l'auteur  du  billet  écrit  à 
la  morte,  et  dont  il  venait  de  lui  dicter 
les  termes  textuels,  il  n'aurait  eu  un  tel 


sang-froid,  un  tel  empire  sur  lui-même 
pour  ne  rien  laisser  transparaître  de 
l'émoi  où  ce  jeu  féroce  et  macabre 
l'aurait  jeté,  en  l'avertissant  des  proches 
vengeances  du  mari  informé  dont  ce  jeu 
ne  devait  être  que  l'ironique  prélude. 

Il  n'avait  pas  sourcillé.  Thérèse  était 
donc  innocente.  Ah  1  comme  il  l'avait 
aimée  I  II  allait  donc  pouvoir  l'aimer 
toujours...  Et  pouvoir,  en  effet,  la  pleu- 
rer légitimement.  Ce  n'était  pas  celui-ci 
qui  lui  avait  écrit.  Ce  n'était  personne 
peut-être...  Elle  ne  l'avait  pas  trompé. 
Tout  au  plus  pouvait-on  dire  qu'elle 
avait  joué  avec  le  feu  ! 

Georges    RiinEXB.\(.n. 


L'ÉCOLE 

POLYTECIIMQUK 


ET      LES 

ii,rii-;i,iiMi:iK\s 


—  A  quoi  doslinez-vous  votre  fils? 

—  A  rKcolc  polytechnique. 

Dans  la  bouche  d'un  père  ou  d'une 
mère,  cette  réponse  étonne  toujours 
comme  un  peu  prétentieuse,  car,  per- 
sonne ne  l'ignore,  n'entre  pas  qui  veut 
à  l'Ecole  polytechnique. 

C'est  sans  doute  par  une  conséquence 
de  cet  étonnemenl  que  l'on  songe  rare- 
ment à  ajouter  :  «  Et  que  fera  votre 
enfant  une  fois  sorti  de  cette  Ecole  — 
s'il  y  entre?  » 

L'X,  comme  ra|)|iL'llc'nl  ses  élèves 
futurs,  actuels  ou  anciens,  n  ouvre  pas, 
en  cITct,  une  porl(î  unique  à  ceux  ([u'ellc 
berce  deux  ans  dans  son  sein.  Saint-Cyr 
fait  des  ofliciers,  l'Ecole  normale  des 
professeurs,  l'I'xole  centrale  des  ingé- 
nieurs civils;  Polytechnique  mène  à 
tout. 

Hégulièrenienl,  elle  assure  à  ses  en- 
fants des  places  dans  les  dilTérenls  ser- 


vices des  travaux  publics  de  l'Etal, 
mines,  ponts  et  chaussées,  manufac- 
tures, etc.  ;  dans  l'armée,  corps  du  génie 
et  de  l'artillerie;  dans  les  dépendances 
de  la  marine,  artillerie  de  marine,  ser- 
vice hvdrograpliique,  commissariat, 
constructions  navales,  et  même  dans  la 
llolle  de  guerre,  puisque  de  nombreux 
officiers  de  vaisseau  ont  passé  sur  ses 
bancs.  Mais,  de  façon  irrégulière,  à 
combien  d'autres  emplois  ne  conduit- 
elle  pas?  Une  foule  tlingéuiours  civils, 
directeurs,  sous-directeurs,  ou  chefs  de 
service  des  chemins  de  fer  ou  de  grandes 
industries  sont  ses  anciens  élèves:  cl 
combien,  parmi  ceux-ci,  occupent  des 
situations  auxquelles  i'enseignemoni 
donné  à  l'ICcole  polytechnique  ne  semble 
en  rien  préparer  :  dans  ma  promotion 
ne  ligure-t-il  pas  un  avocat  au  Conseil 
d'I^tat,  et  ne  sont-ce  pas  des  anciens 
élèves  de  l'X,  ce  Président  de  la  Hépu- 


L  ÉCOLE    IMiI.YTliCIlMQUl-;    ET    LES    1>0  L  VÏEC  II  N  I  Cl  ENS 


blique  que  le  poignard  d'un  assassin 
empêcha  d'arriver  au  terme  de  son 
mandat,  et  ces  hommes  politiques  dont 
certains  furent  ministres  ou  le  sont 
encore  à  l'heure  actuelle? 

Dire  que  l'on  destine  son  enfant  à 
l'Ecole  polytechnique,  ce  n'est  donc  pas 
(lire  qu'on  entend  lui  faire  embrasser 
telle  ou  telle  carrière,  car  à  la  sortie  de 
IKcole  toutes  les  carrières  sont  ouvertes, 
et  non  pas  seulement  celles  qui  exigent 
des  études  mathématiques  très  fortes, 
seules  études  cependant  que  l'on  fasse 
à  1  X,  mais  bien,  à  proprement  parler, 
toutes  les  carrières,  puisque  la  littérature 
moderne  elle-même  compte  parmi  ses 
adeptes  les  plus  fervents  quelques  anciens 
élèves  de  l'Ecole  polytechnique  marchant 
sur  les  traces  de  deux  romanciers  de  pre- 
mier ordre,  leurs  camarades  :  j  ai  nommé 
Armand  Silvestre  et  Marcel  Prévost. 

Dès  son  âge  le  plus  tendre,  l'enfant  a 
entendu  sa  mère  lui  répéter  :  «  Travaille 
bien  et  tu  entreras  à  l'Ecole  polytech- 
nique. »  Aussi  l'École  lui  apparait-elle 
glorieuse,  située  sur  une  haute  mon- 
tagne dominant  le  monde  intellectuel, 
iiaute  montagne  aux  bords  escarpés,  bien 
durs  à  gravir. 

Le  ou  les  baccalauréats  nécessaires 
conquis,  le  jeune  homme  devient  can- 
didat en  pied  à  l'X,  il  entre  dans  la 
classe  de  mathématiques  spéciales,  celle 
des  taupins. 

A  partir  de  ce  moment,  le  collégien 
est  saisi  par  la  fascination  qu  exerce  si 
aisément  à  cet  âge  toute  renommée.  Hors 
de  1  Ecole  polytechnique,  pour  lui,  il 
n'existe  plus  rien.  Le  bicorne  et  l'épée 
de  ses  aines  déjà  entrés  à  1  X  lui  sem- 
blent un  idéal,  le  polytechnicien  est  un 
être  exceptionnel  dont  le  sort  est  plus 
digne  d'envie  que  celui  d'un  empereur. 
Ecoutez-le  prononcer  ce  nom,  sacré  pour 
lui  ;  un  X,  et  vous  sentirez  à  son  ton 
combien  il  y  a  d'idolâtrie  dans  ces  deux 
mots.  Avant  toutes  choses,  il  cherche  à 
imiter  cet  X  radieux,  et,  suivant  en 
cela  un  penchant  de  la  nature  humaine, 
il  l'imite  surtout  dans  ses  petits  côtés.  11 
recueillera  précieusement  les  mots  d'ar- 


got spéciaux  à  l'École  cl  s'en  composera 
un  langage  extraordinaire,  au  grand  émoi 
de  ses  parents,  au  profond  ahurissement 
de  ses  frères  et  sœurs  plus  jeunes.  Il  ne 
rêvera  plus  que  monômes... 

L'époque  des  examens  arrivera  et,  aux 
monômes  nombreux  pratiqués  pendant 
l'année  dans  les  cours  des  lycées,  sous 
l'œil  bienveillant  des  surveillants,  succé- 
dera ce  grand  monôme  auquel  prendront 
part  tous  les  taupins  de  Paris  et  dont 
les  anneaux  se  déroulent  annuellement 
au  quartier  latin  sous  l'œil  non  moins 
paternel  de  la  police. 

Les  uns  derrière  les  autres,  les  taupins 
défilent  un  par  un;  et,  la  main  posée 
sur  l'épaule  du  jeune  homme  qui  marche 
de  vaut  lui,  chaque  participant  au  monôme 
va  ainsi  chantant  à  travers  Paris,  unité 
d'une  vivante  chaîne  humaine  qu  à  tous 
il  est  interdit  de  couper. 

Et,  pendant  que  se  déroule  1  immense 
serpent,  la  circulation  est  interrompue 
sur  son  passage.  Fiacres,  omnibus,  pié- 
tons doivent  s'arrêter,  attendre  la  fin  du 
défilé.  Généralement  cette  légère  gêne 
est  supportée  en  riant  ;  ne  faut-il  pas 
que  jeunesse  s'amuse?  Si  quelque  grin- 
cheux veut  forcer  le  passage,  malheur  à 
lui,  il  sera  pour  le  moins  bousculé;  un 
omnibus  fut  jadis  pris  d'assaut  pour 
avoir  voulu  couper  un  monôme. 

Cette  règle  de  l'insécabililé  de  la 
chaîne  des  taupins  n'est  pourtant  pas 
absolue  :  les  voitures  de  la  poste  voient 
souvent  les  rangs  s'ouvrir  devant  elles. 
La  légende  rapporte  même  que  jadis  un 
vieux  monsieur,  arrêté  par  la  chaîne, 
dut  à  une  phrase  heureuse  de  la  pouvoir 
traverser. 

Souriant,  il  regardait  passer  la  jeu- 
nesse en  joie,  et  sans  doute  sa  vue 
éveillait  en  lui  de  doux  souvenirs  d'ado- 
lescence, car  il  dit  : 

—  Allez,  jeunes  gens,  amusez-vous, 
je  sais  ce  que  c  est  ;  moi  aussi  ai  pris 
part  à  des  monômes  de  mon  temps. 

Quelques-uns  des  monômistes  l'enten- 
dirent. 

—  \ive  le  vieux  taupin  I  crièrent-ils, 
laissons-le  passer. 


I,  KCOLK    POI.VTEClINKjrK    KTI.KS    l'(  )  I.  V  T  KC  11  N  1  Cl  KNS 


El  la  chaîne  se  rnnipil  devant  lui  pour 
lui  faire  place  libre. 

Si  ces  jeunes  gens  avaient  osé,  ils 
eussent  incorporé  ce  vieillard  dans  leur 
monrime  en  sa  qualité  d'ancien  laupin, 
dancien  X  peut-être;  mais  la  rosette  de 
la  Léfjion  d'honneur  qui  tachait  de  rouge 
le  revers  de  son  habit,  et  aussi  ses  che- 
veux blancs,  les  en  empêchèrent. 

.Après  le  monôme,  on  touche  au  seuil 


de  cette  I-xole  rêvée  dont  bien  peu  — 
les  candidats  sont  si  nombreux  —  fran- 
chiront la  porte.  \'oici  les  examens 
d'entrée. 

Ces  examens  se  divisent  en  deux  par- 
lies.  Un  premier  triage  s'opère  dans  la 
foule  des  candidats,  et  ceux  qui  subissent 
les  épreuves  avec  succès  sont  déclarés 
admissibles,  autrement  dit  aptes  à  prendre 
part  au  concours  suivant  duquel  dépen- 
dra leur  admission  définitive. 

I-cs  examinateurs  chargés  de  pronon- 
cer cet  te  première  admissibilitécherchent 
à  se  rendre  compte  plutôt  du  degré  d'in- 
telligence du  candidat  que  de  son  savoir. 
Ils  ont  trop  peu  tle  questions  à  poser 
pour  pouxoir  apprécier  ce  savoir,  ils 
s'attachent  moins  aux  réponses  qu'à  la 
façon  dont  elles  sont  faites.  Cela  se  sail 
généralement  et  les  candidats  prévenus 
agissent  en  conséquence. 

Il  en  résulte  une  apparente  anomalie 
qui  bien  souvent  a  l'aitcrier  à  rinjustice  : 
\n\  jeune  homme  aura  répondu  de  ma- 
nière fort  convenable  au  point  de  vue 
ilu  ImikI  aux  questions  posées,  mais  il 
aura  semblé  à  son  juge  qu'il  récitait  une 
leçon  a|)prise  parcd'ur,  sans  comprendre 
suflisaninicnt  l'esprit  des  théories  déve- 
lopi)ées,  et  il  ne  sera  pas  déclaré  admis- 
sible; tandis  que  son  voisin,  moins  ferré 
p<iil-ètre  sur  la  lettre  de  ces  mêmes 
liicories,  aura  fait  preuve  en  se  débattant 
contre  son  défaut  de  mémoire  d'une 
intelligence  alerte  et  enlèvera  son  bre\  l'I 
d'admissibilité. 

l'ii  exemple,  que  je  demande  au  lec- 
li'ur  la  ])erniission  de  lui  présenter,  bien 
iiuil  lue  soit  ])ersonnel,  fera  bien  saisir 
ilr  (|U(llr  façon  sont  jiorlés  ces  juge- 
inrnl-, 

I  ri  fui  m-  poivicihnicien,  (pie  nous 
a|)pellerons  \,  puisque  tel  de\ail  être 
(Ml  ai'gol  son  nom  ini  an  plus  tard,  pas- 
sai! son  examen  d'admissibilité. 

I.a  première  question  qui  lui  esl  posée 
exige  uniquement  de  la  mémoire  pour 
ilic  traitée.  \  sent  (pi'il  ne  la  possède 
pas  sufdsamnienl  ;  il  craint  de  dire  des 
sottises  et  de  se  fan-e  mal  juger.  Il  se 
tourne  vers  l'examinateur,  el,  donnant 


l/ÉCOLE    POLYTECHNIQUE    ET    LES    Pu  L  V  T  KC  II  MC.  I  EN; 


sans  détour  ces  raisons,  sollicite  une 
autre  question.  Sans  faire  dobservation, 
bien  que  peut-être  étonné  au  fond,  son 
juge  lui  dit  alors  : 

—  Déllnissez-moi  la  ratine  carrée  de 
deux. 

Cette  tjueslion,  en  a])parence  d'une 
extrême  simplicité,  est  au  conlraire  des 
plus  délicates  à  traiter.  Sur  son  exposé, 
un  candidat  peut  être  jugé  à  coup  sûr, 
car  la  mémoire  seule  ne  saurait  permettre 
de  la  développer  sans  encombre  en  face 
d  un  examinateur  quelque  peu  exigeant. 

Notre  candidat  avait  imaginé  une 
délinition  à  lui.  11  la  développe. 

Ktonnemcnt  de  l'examinateur  pour 
(|ui  elle  élail  naturellement  inédite. 

Quelques  objections  de  sa  part  sont 
réfutées  victorieusement  par  X  qui,  cela 
était  visible,  possédait  bien  son  sujet 
et  se  défendait  avec  feu. 

Après  une  autre  petite  question,  posée 
jiour  la  forme,  et  dont  notre  candidat  se 
tira  plus  ou  moins  bien,  il  fut  déclaré 
admissible. 

Les  secondes  épreuves ,  plus  nom- 
breuses, déterminent  le  classement  des 
jeunes  gens  reconnus  aptes  à  les  subir. 
Si  deux  cents  élèves  doivent  être  reçus 
à  l'École,  on  prend  dans  la  liste  ainsi 
formée  les  deux  cents  premiers  noms, 
ils  sont  ceux  des  élus.  Si  enfin,  avant  le 
jour  fixé  ])our  l'entrée  de  la  nouvelle 
promotion,  des  vides  se  produisent  soit 
])ar  décès,  soit  par  démissions,  on  prend 
il  la  suite  sur  la  même  liste,  de  façon  que 
le  nombre  d'élèves  entrant  effectivement 
soit  bien  de  deux  cents. 

Il  y  a  naturellement  chaque  année  un 
candidat  qui,  faute  d'un  rang,  n'a  pu 
être  admis.  Dans  l'argot  cher  à  ses  ca- 
marades, cet  infortuné,  arrivé  si  près 
du  but  sans  l'atteindre,  est  dénommé 
premier  taupin  de  France  et,  pour  se 
consoler  de  son  malheur,  il  a  la  véné- 
ration des  autres  taupins  due  à  ces  lau- 
riers qui  ont  effleuré  sa  tête  sans  se 
poser  sur  elle. 

Quelques  jours  a\ant  la  rentrée,  les 
élus  sont  convoqués  pour  la  cérémonie 
de  l'habillement. 


Pour  la  première  fois  alors  ils  pénè- 
trent dans  l'Ecole.  Là,  on  les  met  nus 
et,  depuis  les  chaussettes  jusqu'à  la  coif- 
fure, on  les  revêt  d'une  livrée  uniforme. 

Livrée  qui  fait  battre  tous  les  cœurs, 
quelle  joie  on  ressent  à  t'endosser,  à  te 
produire  au  dehors,  à  t'exhiber  devant 
les  parents  et  les  amis  I 

Quel  bonheur  et  quel  orgueil  ressent 
le  jeune  homme,  hier  encore  simple  col- 
légien, à  se  sentir  quelqu'un,  à  voir 
battre  à  ses  côtés  cette  épée,  bien 
gênante  cependant  et  dans  laquelle  ses 
jambes  s'accrocheront  maintes  fois  du- 
rant les  premiersjours  faute  d'habitude. 

Enfin  la  rentrée  a  sonné  et  en  même 
temps  que  ce  régime  de  l'École  polv- 
technique,  si  nouveau  pour  lui,  étonne 
l'ancien  taupin  promu  à  la  dignité  d'X, 
les  brimades  commencent  achevant  de 
l'ahurir. 

La  promotion  des  anciens  tout  entière 
s'est  donné  à  cœur  d'initier  les  con- 
scrits aux  traditions  de  l'École  que  leur 
ont  léguées  les  générations  précédentes 
et  dont  eux-mêmes  se  sont  imbus  durant 
leur  première  année  d'études.  (.)n  passe, 
en  effet,  deux  ans  à  l'École  polytech- 
nique; il  s'ensuit  qu'il  s'y  trouve  con- 
stamment deux  promotions,  l'une  com- 
posée d'élèves  qui  effectuent  leur  seconde 
année,  dite  des  anciens,  et  l'autre  des 
nouveaux  arrivants,  dite  des  conscrits. 

Ces  brimades  des  conscrits  par  les 
anciens  sont  des  plus  anodines:  mais, 
par  contre,  elles  ne  laissent,  durant  les 
premiers  jours,  pour  ainsi  dire  aucun 
repos  aux  nouveaux  élus.  Sont-elles  un 
bien,  sont-elles  un  mal?  La  chose  a  été 
et  est  encore  fort  discutée;  néanmoins 
l'immense  majorité  des  anciens  élèves 
de  rX  ne  les  verraient  sans  doute  pas 
disparaître  complètement  sans  un  certain 
regret... 

Les  brimades  prennent  fin  par  une 
cérémonie  bouffonne  et  en  même  temps 
moralisatrice  dénommée  séance  des 
cotes. 

Durant  les  deux  premières  semaines 
de  leur  séjour  à  l'École,  les  conscrits 
sont  étudiés  individuellement   par  leurs 


LÉGOLI-:    POLVTEClINlyrE    1:T    I.ICS    l'OI.YTKClINMC.IIiNS 


anciens,  et  malheur  à  ceux  qui  montrent 
quelques  travers  de  caractère  ou  n'ac- 
ceptent pas  de  bonne  humeur  les  petites 
vexations  dont  ils  sont  Tobjet.  Une  cote 
les  attend.  La  cote  rogne  est  dévolue  à 
celui  dont  le  caractère  paraît  le  moins 
souple;  la  cole  héhé  au  plus  enfant;  la 
cote  pose  au  plus  orgueilleux.  Dix  autres 
cotes  aux  dénominations  plus  ou  moins 
bizarres  sont  décernées;  enfin,  ont  droit 


leurs  fonctions  d'exécuteui-s  des  liantes 
(fuvres. 

Chacun  des  conscrits  qui  a  mérilé 
une  cole  comparaît  à  son  tour,  et,  en  un 
discours  plus  amusant  que  sarcastique, 
on  lui  reproche  ses  défauts  :  au  major 
de  queue,  on  rap])elle  que  son  sort  est 
plus  enviable  que  celui  de  tout  mortel, 
car  s'il  est  entré  le  dernier  à  l'Ecole,  il 
n'en  a  pas  moins  l'incontestable  avan- 


ça. 


\  ili  ;!!  !"  "i  •"  •»  A\  ■  &i  m  iU  —  ^ixa 


D.VSS     1.  A     (iR.VNDE     C  0  U  I!     —     L  K  S     S  .1  I,  L  E  S     DE      11  I  I.  I.  A  11  11 .     I,  A     SALLE     D    ESCUIME 


à  des  cotes  ceux  dont  les  numéros  d'en- 
trée sont  des  chiffres  remarquables  : 
telle  est  la  cole  major  pour  le  numéro 
un  et  1^1  cole  major  de  queue  pour  le 
dernier. 

.Au  jour  dit,  Ifs  deux  promotions  se 
réunissent  dans  un  des  amphithéâtres 
qui  servent  aux  cours  des  professeurs, 
l'ii  certain  nombre  d'anciens,  en  grande 
tenue,  assis  derrière  une  longue  table, 
figurent  une  sorte  de  tribunal  devant 
lequel  vont  paraître  les  cotés;  ils  sont 
llaiiqués  des  bourreaux,  anciens  de 
l.iillc  au-dessus  de  la  moyenne  revêtus 
d'iiccdiilrcnii'iils  j'aiitastiipii's   iiicli(|ii.'inl 


tage  d'être  un  X;  aux  coles  rogne,  on 
rappelle  que  la  colère  fait  ressembler 
l'homme  à  une  bêle  féroce  et,  pour 
rendre  la  comparaison  plus  saisissante, 
on  enferme  les  conscrits  affligés  de  celle 
cote  dans  une  cage  devant  laquelle  le 
chef  des  bourreaux  fait  un  boniment 
digne  de  la  foire  aux  pains  d'épice. 

Puis  viennent  des  allusions  à  la  cou- 
leur de  la  promotion.  Il  convient  de 
dire  à  ce  propos  que,  pour  distinguer 
entre  elles  les  deux  promotions  pré- 
sentes simultanément  à  l'iù-ole,  l'une 
d'elles  porte  à  ses  ki'pis  de  petite  tenue 
inic  grciiiidc  jiuiiie   cl    i'^mlre   une   grc- 


I/ÉCOLK    P0I.YTKC.IIN1QU1-:    KT    I.KS    l'O  I.  V  T  KC  II  MCI  KNS 


iiade  rouge.  Les  promotions  entrant  les 
années  impaires  sont  dites  jaunes  et  les 
autres  rouges. 

Tous  les  ans  revient  à  ce  propos  une 
immanquable  plaisanterie. 

Napoléon  I'-''  appelait,  comme  l'on 
sait,  ["École  polytechnique  sa  poule  aux 
(cufs  d'or. 

Si  l'ancien  chargé  du  speech  fait  partie 
d'une  promotion  jaune,  il  ne  manque 
pas  de  rappeler  que,  l'or  étant  jaune, 
seuls  les  X  jaunes  sont  de  véritables 
enfants  de  la  poule  aux  œufs  d'or. 

Si  la  promotion  des  anciens  est  rouge, 
la  difficulté  est  tournée  toujours  de 
même  manière  :  certes  l'or  parait  jaune, 
mais  regardez-en,  conscrits,  une  mince 
feuille  par  transparence,  et  vous  consta- 
terez que  sous  une  faible  épaisseur  il  est 
rouge.  La  véritable  couleur  de  l'or  est 
donc  le  rouge  et  seuls  les  X  rouges 
méritent  le  nom  de  fils  de  la  poule  aux 
(cufs  d"or... 

Après  la  séance  des  cotes,  les  bri- 
mades cessent  complètement  et  on  pré- 
pare une  autre  séance  :  celle  des  ombres. 

Sur  des  transparents,  les  caricaturistes 
des  deux  promotions  dessinent  des 
silhouettes  de  professeurs  ou  d'exami- 
nateurs ;  les  poètes  préparent  des  boni- 
ments qui  seront  débités  au  moment  de 
l'apparition  de  ces  silhouettes  projetées 
par  une  sorte  de  grande  lanterne  ma- 
gique sur  un  écran  disposé  ad  hoc. 
Après  la  brimade  des  conscrits,  voici 
donc  la  brimade  des  professeurs:  chacun 
de  leurs  petits  travers,  largement  am- 
plifiés, sert  de  thème  à  d'innocentes 
plaisanteries  :  un  tel,  en  présence  d'un 
problème  difficile,  se  trouble  au  point 
de  confondre  son  mouchoir  avec  le 
torchon  destiné  à  essuyer  le  tableau 
noir  et,  sur  sa  caricature,  on  le  voit  se 
barbouillant  de  craie  à  plaisir  ;  tel  autre 
aime  à  émailler  son  cours  de  quelques 
plaisanteries  parfois  un  peu  décolletées 
et  on  place  dans  sa  bouche  des  expres- 
sions plus  que  lestes. 

De  même  que  les  conscrits  ont  géné- 
ralement supporté  gaiement  les  brimades 
de  leurs  anciens,  de  même  les  profes- 


seurs acceptent  sans  se  fâcher  ces  bri- 
mades d'une  heure,  et  il  n'est  pas  rare 
de  voir  certains  d'entre  eux  venir  assister 
à  ces  séances  des  ombres  où  on  les  pré- 
sente cependant  sous  un  jour  peu  flat- 
teur pour  leur  amour-propre.  Ils  sont 
les  premiers  à  rire  et,  de  bon  cœur, 
quand  apparaît  leur  charge  sous  forme 
d'ombre  chinoise  ;  cela  leur  rappelle 
l'ancien  temps,  alors  qu'eux  aussi  por- 
taient le  claque  et  l'épée,  et,  ne  fût-ce 
qu'à  ce  point  de  vue.  ils  sont  tout 
joyeux. 

Avant  de  quitter  le  chapitre  des  bri- 
mades, il  convient  de  ne  pas  oublier 
celles  auxquelles  se  livrent,  un  jour  par 
au  également,  les  antiques  revenus 
passer  quelques  heures  dans  les  murs 
de  leur  chère  Ecole. 

On  appelle  antique,  à  IX,  ce  que  le 
commun  des  mortels  désigne  sous  le 
nom  d'ancien  élève  de  l'École  polytech- 
nique. Une  fois  par  an,  les  portes  de  l'X 
s'ouvrent  devant  ces  antiques  à  l'occa- 
sion de  l'assemblée  générale  de  leur 
Société  amicale  de  secours.  Suivons-les 
dans  leur  visite  de  ces  lieux  qui  ont  vu 
deux  des  plus  belles  années  de  leur 
adolescence,  et  nous  aurons  une  idée  de 
l'intérieur  de  l'Ecole  ainsi  que  des  bri- 
mades auxquelles,  redevenus  enfants 
pour  quelques  heures,  les  antiques  vont 
soumettre  leurs  jeunes  camarades,  an- 
ciens et  conscrits. 

Après  avoir  gravi  les  pentes  raides  de 
la  rue  de  la  Montagne-Sainte-Geneviève, 
ils  ont  franchi  la  porte  principale  de  l'X 
et  ont  débouché  dans  une  petite  cour  de 
forme  trapézoïdale,  la  «  boite  à  claque  », 
appelée  ainsi  parce  que  sa  forme  rap- 
pelle assez  bien  celle  de  la  boîte  en  bois 
utilisée  par  les  élèves  pour  renfermer 
leur  bicorne,  autrement  dit  leur  cha- 
peau à  claque. 

Desbâtiments  à  simple  rez-de-chaussée 
entourent  cette  cour,  ce  sont  :  à  droite 
le  vestiaire,  à  gauche  le  parloir  flanqué 
d'un  petit  logement,  celui  du  concierge, 
ancien  sous-officier  auquel,  de  mon 
temps,  on  donnait  le  surnom  de  «  mon 
oncle  '> ,  parce  que,  disait-on,  il  avait  un  air 


LÉCOLE    POl.YTECHNIQUK    KT    I.liS    l'O  I.  VTKC  II  M  CI  KN  : 


de  famille  avec  la  supérieure  des  sœurs 
chargées  de  rinfirmerie.  Cet  air  de 
famille  pouvant  faire  croire  qu'il  était  le 
frère  de  cette  mère  supérieure,  il  était 
naturel  d'abréger  l'expression  de  celte 
double  parenté  en  l'appelant  «  mon 
oncle  "...  On  aime  assez  les  définitions 
et  élymologies  par  à  peu  près    à   1  X, 


le   bâtiment   des   élèves,    font    de    celle 
cour  un  carré  parfait. 

A  la  suite  des  antiques,  parcourons 
celte  dernière  construction  des  sous- 
sols  aux  combles,  et  voyons  ce  qui  s'y 
passe  en  ce  dimanche  où,  les  élèves 
élanl  pour  la  ])lupart  sortis,  des  hommes 
graves  :  ingénieurs,  généraux,   officiers 

de  tous  grades,   marins,  etc..  la 
1        plu|iapt  décorés,    beaucoup   à   la 

l)arl)e    el    aux    cheveux    blancs. 


UXE   sAi.i.K    h'f:Ti  i)i;s 


cela  repose  du  rigorisme  des  mathéma- 
tiques. 

A  travers  la  ])nr(c  vitrée  qui  ferme  le 
fond  du  vestibule  dans  lequel  se  tenait 
mon  oncle,  on  aperçoit  une  cour  plantée 
d'arbres  avec  un  bâtiment  au  fond  : 
c'est  là  l'infirmerie  des  élèves. 

Faisons  un  à  drnile  cl  ouvrons  une 
aulre  porte,  nous  vciici  dans  la  grande 
cour  de  l'.X. 

Sur  une  (:H'r.  Li  s.illc  ircM-i'iiiic  cl  le 
mur  qui  sépaii'  du  jai-diri  de  lliiilcl  ilii 
général  commandant  l'Iù-ole:  sur  une 
aulre,  les  salles  de  jeu  et  de  billard;  sur 
une  troisième,  un  préau  long  couvrant 
les  portes  des  salles  d'armes;  sur  la 
quatrième  enfin,  face  à  l'enlréc,  ini 
énfirme  bâtimciil  aux  étages  muili|iles  : 


(ous  faisant  pailie  de  lelile  franvaise. 
Minl  \enns  comme  en  jH-lerinage  revoir 
leur  chère  l'xole. 

Dans  les  sous-sols  se  rencontrent  ; 
d  un  coté,  les  colleclions  et  les  salles  de 
dessin  ;  de  l'aulre,  les  réfectoires  et  les 
cuisines. 

—  \'oici  la  table  où  je  mangeais  1 

—  \'oici  la  ])lacc  que  j'alfeclionnais 
p<iMr('X(''cnter  mes  sinf/cw'  entend-on  de 
I..1IV  ,-,',|,'.,. 

('.!•  siiiil  les  anciens  elè\es,  les  anli- 
([Mo.  qui  retnnivent  îles  enq)laccmeiits 
(liinl  la  \  ne  réveille  en  eux  une  foule  de 
souvenirs.  Là,  sur  de  massives  tables  de 
marbre,  bordées  de  bancs  non  moins 
massifs  —  tout  est  massif  à  ri-'cole,  el 
pour  cause  —  ils  ]>renaient    leurs  repas. 


L'iiCOLK    l'OI.ITKCIIMljri-:    HT    I.KS    l'O  I.  V  T  liC  11  N  I  C  I  KNS 


Six  antiques  —  ceux-h'i,  ;i  l'exemple 
(le  bien  d'autres,  ont  laissé  en  ce  jour 
leur  |;ravitc  à  la  porte  —  saisissent  un 
(les  marbres  énormes  et  ont  entrepris  de 
le  transporter  dans  les  salles  de  dessin 
voisines;  arrivés  là,  ils  le  dressent  sur 
l'estrade  du  modèle  vivant,  et,  à  la  sur- 
laec  du  marbre,  l'un  d'eux  exécute  au 
l'usain  un  «  single  »,  autrement  dit  une 
pochade,  allusion  quelconque  à  l'adresse 


salle  sont  accrochés  des  tableaux  noirs  ; 
il  y  a  de  plus,  dans  un  coin,  une  table 
mobile,  dite  >•  banale  ",  parce  qu'elle 
est  commune  aux  huit  habitants  de  la 
salle,  et  un  ■■  corio  »,  sorte  de  fontaine 
en  {jrès  pour  le  lavage  des  mains  salies 
par  la  craie.  C'est  toul. 

Dans  ces  salles,  l'aniinalicin  causée 
par  la  présence  des  auti([ucs  est  consi- 
dérable. 


I  It-^     ^';^}èT^K 


I.  K    CASKi: 


du  personnel  dirigeant  de  l'Kcolc  (pie 
\ise  cette  innocente  brimade. 

Au  rez-de-chaussée  et  au  premier  sont 
les  salles  d'étude  des  élèves,  d'un  ci')té 
les  anciens,  de  l'autre  les  conscrits, 
avec,  pour  les  séparer,  le  cabinet  de 
service  intercalé  entre  eux.  Dans  ce 
cabinet  de  service  se  tiennent  les  capi- 
taines et  les  adjudants  chargés  de  la  sur- 
veillance des  deux  promotions. 

Les  salles  d'étude,  ouvrant  toutes  sur 
un  corridor  central,  sont  de  huit  places 
eu  moyenne  ;  les  élèves  y  travaillent 
assis  sur  de  lourds  tabourets  à  siège  de 
cuir  ayant  devant  eux  dos  tables  épaisses 
scellées  au  mur,  un  bec  de  gaz  pour  les 
éclairer  et  des  casiers  pour  poser  leurs 
livres  et  dessins.  .Aux  parois  de  chaque 

l.\.    -    12 


Là,  plus  que  partout  ailleurs,  on 
entend  retentir  l'exclamation  : 

—  Voici  ma  salle  I 

—  J'étais  ici  ! 

Et  des  inscriptions  sont  laites  indi- 
quant qu'un  tel,  en  telle  année,  occu- 
pait telle  place,  ou  donnant  aux  élèves 
actuels  des  conseils  plus  ou  moins  extra- 
vagants, en  argot  de  l'X,  bien  entendu. 

Au  second  et  au  troisième  étage  sont 
les  dortoirs  ou  «  casers  »,  abréviatif  de 
»  casernements  ».  L'escalier  qui,  des 
salles,  y  cond.uit,  est  coupé  entre  le  pre- 
mier et  le  second  étage  par  une  grille 
mobile  en  l'er,  une  vraie  grille  de  [irison  : 
nous  verrons  plus  loin  son  but. 

Dans  ces  casers,  l'esprit  de  brimade 
renaît  plus  jeune  que  jamais   chez  les 


I.  ÉCOLE   POI-YTECUMQUE   ET    LES    POLYTECHNICIENS 


iiiiliques.  Ici  ils  ne  pensent  plus  à  brimer 
riulminislralion,  ils  briment  franche- 
nienl  leurs  conscrils.  les  X  actuels  :  les 
lits  sont  culbutés,  les  bottes  remplies  de 
Feau  des  pots  à  l'eau,  les  képis  et  les 
objets  de  toilette  enfouis  dans  des  ca- 
chettes extraordinaires.  Enfin  Ton  pro- 
cède il  la  traditionnelle  plaisanterie  des 
«  salades  de  bottes  ».  Les  chaussures 
d'une  cinquantaine  d'élèves  sont  réunies 
dans  le  corridor,  empilées  pèle-mèle 
dans  un  coin  et  mêlées  entre  elles.  On 
conçoit  dans  quel  embarras  se  trou- 
veront les  infortunés  qui,  dans  cet  amas 
d'une  centaine  de  bottes,  toutes  de  mo- 
dèle identique,  auront  à  chercher  les 
leurs  le  soir  à  la  lueur  incertaine  des 
rares  becs  de  ffaz  qui  éclairent  vai;ue- 
ment  ce  couloir. 

Quelques  antiques,  mis  en  i;oiil  par 
ces  premières  brimades,  vont  plus  loin  : 
des  objets  légers,  auxquels  une  chute 
ne  peut  causer  grand  dommage,  sont 
précipités  par  les  fenêtres  et  servent  à 
bombarder  les  camarades  qui  passent 
dans  les  petites  cours  intérieures  situées 
derrière  le  bâtiment  principal.  A  ces 
objets,  on  joint  des  <i  bombes  d'eau  », 
cornets  de  papier  remplis  d'eau  qui, 
projetés  d'un  deuxième  ou  troisième 
étage,  viennent  s'écraser  sur  le  sol  ou 
les  murs,  éclaboussant,  souvent  même 
inondant  des  pieds  à  la  tête  ceux  qui  se 
trouvent  dans  leur  voisinage. 

(]es  deux  cours  intérieures,  séparées 
par  un  des  trois  amphithéâtres  de 
ri'.cole,  soni  bordées  par  la  splendide 
bibliolhèque  de  l'X  et  les  laboratoires 
de  phvsique  et  de  chimie  :  l'une  d'elles 
contient  le  gymnase.  V.n  un  clin  d'ceil, 
elles  sont  inondées,  et  leurs  occupants 
doivent  s'enfuir  au  plus  vite  dans  les 
cours  voisines  :  celle  sur  lat|uelle  ouvre 
la  salle  de  danse  et  celle  qui  conduit  au 
grand  amphiihéàire  de  plnsiquc.  le 
plus  beau  do  l'iù-ole  avec  ses  fres([nes 
allég^oriqnes  au  milieu  desquelles  éclate 
dans  un  i"a\onnement  doré  la  lettre 
symbf)li(|ne  .\.  |>lananl  an-dessus  de 
l'image  d'une  poule  cou\an(  des  ccufs 
d'or... 


Tel  est,  résumé,  cet  après-midi  de 
dimanche  réservé  à  la  visite  des  anti- 
ques. l>cs  jours  ordinaires,  alors  que 
seuls  les  élèves  animent  les  vieux  bâti- 
ments, tout  s'j-  passe  plus  tranquille- 
ment... en  général,  cela  va  sans  dire. 

De  bonne  heure,  le  malin,  un  clairon 
sonne  la  diane  dans  les  corridors  sur 
lesquels  donnent  les  dortoirs.  .\  cet 
instant  les  élèves  devraient  sauter  à  bas 
de  leurs  lits,  procéder  à  leur  toilette  et 
s'habiller.  Quelques-uns  cependant  ne 
le  font  pas:  ils  demeurent  paresseuse- 
ment entre  leurs  draps. 

In  quart  d'heure  |>lus  tard.  nou\elle 
sonnerie  du  clairon  ;  il  ne  reste  plus  que 
cinq  minutes  avant  l'appel  qui  va  avoir 
lieu  dans  les  salles,  ^'ile  les  retarda- 
taires se  lèvent  et  se  précipitent  dans 
les  escaliers. 

Enfin  le  clairon  donne  les  trois  coups 
de  langue,  trois  appels  secs  et  brefs  de 
son  instrument,  qui  indiquent  de  fermer 
cette  porte  en  fer  qui  sépare  l'escalier 
des  dortoirs  de  celui  des  salles  «l'étude. 

.\  cet  instant,  le  torrent  des  élèves 
n'a  pas  fini  de  s'écouler,  les  retarda- 
taires exercent  une  |)ression  formidable 
sur  cette  grille  que  le  soldat  préposé  à 
sa  fermeture  ne  parvient  pas  à  pousser, 
et,  avec  un  peu  de  complaisance  de  sa 
part,  tous  passent. 

A  peine  en  salle.  a|i[)arail  un  adju- 
dant, une  liste  à  la  main. 

—  \'euillez  répondre  ;i  l'appel,  mes- 
sieurs, dit-il. 

I-lt  il  nonniie  les  membres  de  la  salle 
l'un  a])rès  l'autre. 

t-hacun,  à  l'énoncé  de  son  nom.  ré- 
pond : 

—  Présent  '. 

L'appel  lermiiié,  ladiudanl  (lis])arail, 
il  passe  dans  la  salle  voisine  remplir  la 
même  formalité. 

.Mors  les  retardataires  terminent  leurs 
ablutions  dans  la  fontaine,  /e  cario. 
dont  la  salle  est  munie  ;  ils  réparent  le 
désordre  de  leurs  vêtements  mis  avec 
précipitation:  puis  les  laborieux  se  met- 
tent au  travail,  l.indis  que  les  llàneurs 
bavardent  ou,  au  moven  d'ustensiles  de 


LÉC.IiLK    POI.VTKCIIMQUK    KT    I.KS    PO  I.  YT  i:C.  II  N  1  CI  KNS 


ciiisiiio  dissimules  ihms  leurs  inij)ilres, 
l'onl  (lu  c'hocolal  sur  les  becs  de  ^iiz 
destinés  iï  l'éclairafj'e  du  local. 

I'"(,  pendaul  ces  heures  qui  devraient 
être  consacrées  à  létude,  bien  des  dis- 
tractions viennent  troubler  ceux  qui 
veulent  se  laisser  troubler  par  elles. 
X'oici  dabord  un  de  ces  clairons,  soldats 
qui  à  tour  de  rôle  sonnent  le  réveil  et 
annoncent  de  même  façon  les  divers 
exercices  de  la  journée;  il  vient,  en  con- 
trebande, bien  entendu,  prendre  les  com- 
missions de  messieurs  les    élèves.    I,es 


Cet  élève  {n\[  partie  dune  salle  dite 
nssiirnnce  tpii  a  imaj;iné  (rex])loiter  la 
terreur  quOnl  les  \  d  être  interrogés  à 
l'amphitliéàti-e.  Les  bénélices  donnés 
par  ces  assurances  serviront  à  une  fête 
en  fin  d'année. 

L'heure  d'aller  à  l'amphilhéàlrc  va 
en  elFet  sonner  et,  son  cours  terminé, 
le  professeur  schtiisaleru  un  ou  deux 
élèves  pour  les.  interroger  devant  tous 
leurs  camarades  sur  les  leçons  précé- 
dentes. 

\'oici    comnienl    s'opère   ce   xchiksal. 


;  t:  A  X  C  E     DE    DESSIN"     EX      PLEIN     A  I  It 


élèves,  en  elfet,  ne  peuvent  sortir  que 
le  mercredi  et  le  dimanche  ;  les  autres 
jours,  les  clairons,  déjouant  la  surveil- 
lance des  adjudants,  servent  de  lien 
avec  le  dehors.  Ils  se  chargent  des  com- 
missions les  plus  difficiles,  et,  au  bout 
de  peu  de  temps,  acquièrent  une  habi- 
leté extraordinaire.  J  en  ai  vu  un  ren- 
trer à  lEcole  sans  éveiller  les  soupçons, 
porteur  de  trois  bouteilles  de  champag:ne 
et  d'une  douzaine  d'œufs,  le  tout  artis- 
tement  dissimulé  sous  ses  vêtements  et 
destiné,  comme  de  juste,  à  des  agapes 
tpie  les  élèves  d'une  salle  voulaient  s'of- 
frir dans  leur  salle  même. 

.Après  le  tapm,  pardon  le  clairon,  appa- 
raît un  des  élèves   d'une   salle   voisine. 

—  Qui  veut  s  assurer  contre  le  schik- 
xal?  dit-il,  c'est  dix  centimes  pour 
quinze  francs. 


autrement  dit,  ce  tirage  au  sort,  auquel 
le  professeur  doit  procéder  s'il  veut 
interroger  un  élève ,  car  il  ne  peut 
choisir,  pour  cette  interrogation,  qui 
bon  lui  semble,  il  doit  s'en  remettre  au 
hasard  du  soin  de  cette  désignation, 
ainsi  le  veut  l'esprit  indépendant  de  1  X. 

Sur  la  table  professorale  est  une  liste 
des  élèves  présents  portant  eu  regard 
du  nom  de  chacun  d'eux  un  numéro 
d'ordre.  Dans  une  boite  sont  des  disques 
en  bois  numérotés  de  1  à  200  par 
exemple.  Le  professeur  plonge  sa  main 
dans  cette  boîte,  tire  un  numéro,  le  lit, 
consulte  sa  liste  et  appelle  pour  l'inter- 
roger l'élève  dont  le  nom  est  inscrit  eu 
face  de  ce  numéro. 

Moyennant  dix  centimes  par  séance, 
on  peut  s'assurer  contre  cette  mau- 
vaise chance,  c'est-à-dire  que,   si  on  la 


I.KC.OI.l!:    POI.'i  Tr.CIINIQUK    KT    I.KS    l'OI.  VTKC.  Il  N  I<:  lENS 


siihil.    il   \<ni!i  csl    \  oi-sé   une  prime  de 
(|iiiii/.e  liiiMCs  il  (ilre  de  consolalinn. 

Après  r;implii(lié;Ure  reprciul  l'étude 
d;ins  les  salles  avec  parfois  des  séances 
de  dessin  ^'ra])hique. 

Ainsi  on  fjaf^ne  deux  henres  de!  après- 
midi,  heure  bien  lardivc  pimr  le  dé- 
jeuner, lequel  précède 
une  •rrande  récréation 
durant  jusqn  à  (piatre 
heures  et  demie  prise 
dans  les  cours  et  cou- 
pée elle-niènie  d'exer- 
cices militaires,  d'es- 
crime, déqu  italien, 
etc. 

.\  qnali'ê  heiM'es  cl 
demie,  relourdans  les 
salles  :  de  tenq)s  en 
temps,  nouveau  cours 
à  l'amphilliéàli'c  on 
séance  de  dessin  d'uni- 
tation  dans  les  locaux 
spéciaux  du  sous-sol, 
JCntin  dîner  à  lui  il 
heures  du  soir  el  cou- 
cher aussitôt  après. 

Celte  \  ie  ordinaire 
des  X.  réglée  avec 
une  invariabilité  abso- 
lue, et  faisant  Ions  les 
jours  de  la  semaine 
uniformément  sem- 
blables, est  cependant 
coupée  de  loin  en  loin 
|)ar  des  scènes  éumu- 
\  ailles  el  pleines, 
(|iiel(pies-uncs  du  nioin 
d'orij;inalilé  tout  spécial. 

Il  va  d'abord  ces  séances  des  cotes, 
des  ombres  cl  do  antiques  dniil  il  a  été 
pai'lé  plus  liaiil  :  piii>  \ieiiiieiit.  parmi 
les  choses  pré\  ne-  :  les  \isi|i,'>  mix 
usines,  le  lir  à  la  cible,  la  pelitc 
ffucrre.  etc. 

Les  visites  à  certains  farauds  établis- 
sements conslructeui's  situés  dans  l'aris 
ou  voisins  de  Paris  sont  destinés  à 
donner  aux  élèves  de  ces  levons  lie 
choses  doni  ils  ont  fort  besoin,  car.  c'est 
niémeliiii  (les  reproches  les  plus  f;ra\es 


que  l'on  puisse  lui  adresser,  l'ensei- 
},'nemcnt  donné  à  l'i-xolc  e>l  exclusi- 
vement théorique, 

A   certains   jours,    troj)    rares   à    leur 
gré,   en   semaine   naturellement,   les  X 
voient  dans  ra])rès-niidi  les  portes  s'ou- 
vrir devant  eux  et  rendez-vous  leur  est 
donné  par  fjroupes 
en  tel  ou  lelentlroit 
de  Paris,  à  telle  ou 


.■bel 


Ulle  heure.  I.à.  chacun  des 
^iou|)es  d'élèves,  coniluils  par 
les  cadres  militaires  de  l'Kcole,  capi- 
taines et  adjudants,  visite  des  manu- 
factures telles  que  .lavel,  les  Gobelins. 
ou  de  grands  chantiers  comme  ceux  des 
dé|)(')ls  des  Compagnies  de  chemins 
de  fer,  ou  des  établissements  militaires, 
tels  (pie  l'usine  aérostat  i(]nc  de  Mention: 
et  ce  sont  ici  les  ingénieui>  du  lieu,  là 
les  ofliciers  aérosliers,  le  colonel  l^cnard 
en  télé,  qui  font  aux  élèves  de  I  .\  ces 
Icçoiiv  (le  clio-,-  >i  utiles  el  si  inléres- 
santc^  pour  cii\. 

!.(•    Iir    a    la    cible,    la    petite    guerre 
s'e\<(nU'nl    mm-  un  polygone    voisin   de 


LICCOI-I-:    l'OI.VTKClINIQUK    ET    I.KS    l'O  I.  VT  KC  II  M  t"  lEN  S 


Paris.  Les  élèves  en  armes,  le  fusil  sur 
lépaule,  la  baïoimelle  battant  au  colé 
à  la  place  de  lépée  de  parade  des  jours 
de  sortie,  sortent  de  l'X  musique  en 
tète  et,  après  un  parcours  plus  ou  moins 
lonjr  à  travers  Paris,  ])roc-èdent  à  un 
embarquement  en  chemin  tle  Ter  dans 
les  wagons  réservés.  Puis,  parvenu  sur 
le  polygone,  le  bataillon  des  X  exécute 
un  simulacre  de  combat,  bridant  d'inof- 
lensives  cartouches  sans  balles,  ou  lire 
à  la  cible  pour  faire  une  connaissance 
effective  avec  ce  fusil  que,  une  fois  ou 
deux  par  semaine,  il  mamcuvre  dans  les 
cours  de  IKcnle. 

Ce   jour    d  expédition    en    armes    au   ^ 
ilehors   laisse   dans   le   cci'ur   du  jeune  i 
polytechnicien   des   souvenirs   ineffaça- 
bles.  11  est  lier  de  son  fusil,  plus  lier 
peut-être  encore  que  de  son  épée,  il  est 
lier  de   déliler  ainsi  à   travers  Paris   au 
son  du  clairon,  et,   quand  il  s'embarque 
en  chemin  de  fer.  un  souffle  patriotique 
passe  sur  son  cicur.   il  lui  semble  que, 
imitant  ses  aines  des  jours  où  la  patrie 
était  en  danger,   il  vole  à  la  frontière 
pour  défendre,  en  simple  soldat,  celle 
France    bien-aimée    donl,  un    an    plus 
lard,    soit    comme    officier    de    1  armée 
active,  soit  comme  oflicier  de  réserve 
s'il    sort    ingénieur    de    l'Ecole,  il  aura   , 
pour  lâche  de  préparer  d'autres  enfants   i 
à  la  future  lutte  suprême. 

Les  principaux  incidents  imprévus  de 
l'Ecole,  fort  rares,  hâtons-nous  de  le 
dire,  sont  fournis  par  les  dissentiments 
qui  éclatent  parfois  entre  les  élèves  et 
le  personnel  dirigeant. 

Quand  la  collectivité  des  élèves  a  une 
demande  ou  une  réclamation  à  formuler, 
elle  délègue  à  cet  effet  les  majors  des 
deux  promotions,  autrement  dit  les 
deux  numéros  un.  Ceux-ci  vont  trouver 
l'autorité  compétente,  soit  le  général 
commandant  l'Ecole,  soit  le  colonel  qui 
la  commande  en  second,  soit,  pour  les 
choses  de  peu  d  importance,  le  capitaine 
de  semaine.  Si  satisfaction  n  est  pas 
donnée,  les  promotions  se  réunissent  et, 
à  la  suite  d'un  vote,  elles  décident  de 
marquer  ou  non  leur  mécontentement  à 


l'administration  ou  à  celui  de  ses  mem- 
bres donl  elles  croient  devoir  se  plaindre. 

Pour  ce  faire,  on  adopte  générale- 
ment, dans  le  premier  cas,  la  consigne 
volontaire.  Les  élèves  ne  sortent  pas  le 
dimanche  suivant.  Cette  manifestation 
est  assez  désagréable  au  personnel  diri- 
geant, et  cela  pour  deux  raisons:  l'une 
toute  morale  :  les  journaux  ont  infailli- 
blement vent  de  l'alfaire  et  en  parlent, 
ce  qui  ne  manque  pas  d'attirer  des  de- 
mandes d'explication  aigres-douces  de 
la  part  du  ministre  de  la  guerre:  l'autre 
d'ordre  pécuniaire  :  les  quatre  cents 
élèves  des  deux  promotions  ne  sortant 
pas,  il  faut  les  nourrir  un  jour  de  plus 
et  le  budget  de  l'École  s'en  trouve  mal. 

Quand  on  vise  spécialement  un  des 
menibres  du  personnel  dirigeant,  on  lui 
vote  une  hure.  Dans  la  grande  cour  de 
l'Ecole,  des  élèves  désignés  par  le  sort 
en  nombre  convenable  se  couchent  par 
terre  pendant  la  récréation  de  deux 
heures  et,  par  la  disposition  de  leurs 
corps,  dessinent  ces  mots  :  La  hure  k  ***. 

11  me  ressouvient  d'un  vole  de  celte 
nature  prononcé  de  mon  temps  contre 
un  adjudant  que  nous  appellerons  Rifu, 
si  vous  le  voulez  bien.  Nous  nous  éten- 
dîmes les  uns  aux  pieds  des  autres  en 
dessinant  ces  mots  : 

LA    HURE    A    RIFU 

\'ue  des  bâtiments  voisins,  ceux  de 
l'Ecole,  et,  chose  plus  grave,  de  certaines 
maisons  particulières  des  rues  voisines, 
la  phrase  était  parfaitement  lisible  et 
d'un  effet  saisissant. 

Les  jours  de  ces  deux  années  d  in- 
ternat, généralement  d'une  uniformité 
monotone,  mènent  aux  périodes  prépa- 
ratoires des  examens,  au  nombre  de 
deux  par  an.  Les  uns,  petits  examens 
de  faible  importance  au  point  de  vue  du 
classement  de  sortie,  ont  lieu  en  février, 
avant  les  courtes  vacances  données  à  la 
fin  de  ce  mois  pour  couper  l'année  en 
deux.  Les  autres,  très  sérieux,  puisqu  ils 
décident  pour  une  large  part  de  l'avenir 
de  chacun,  ont  lieu  en  fin  d'année  sco- 
laire, avant  les  grandes  vacances. 


i.KCdi.i-   l'Oi.MKCiiNigiK  i;t  i.i:s  imh.vtkc.iimc.ikns 


Quelques  semaines  avaiil  ces  examens, 
lous  les  cours  cessent  et  alors  commence 
le  temps  de  pioche.  Du  matin  au  soir, 
jjour  ainsi  dire,  sans  auti-e  trêve  que  les 
courts  instants  donnés  à  l'absorption 
|)réci])itée  des  repas,  tous  les  X  revoient 
leurs  cours.  Qui  n'a  pas  passé  par  une 
période  de  tra\ail  intensif  de  celle 
nature  ne  peut  se  faire  une  idée  de 
ce  qu'elle  est.  \'oici  des  jeunes  ^-^ens  r 
(léjà  fatiffués.  surtout  phvsiquemcnt. 
])ai'  la  \  le  de   réclusion   presque   dé- 


seconde année  d'étude,  à  un  classement 
dit  de  sortie.  Chaque  élève  dresse  une 
liste  (les  emplois  qu'il  désire  en  les  ran- 
geant par  ordre  (le  ])référence,  et,  sui- 
vant son  numéro,  suivant  les  places 
laissées  disponibles  par  ceux  qui  le  jiré- 
cèdent  à  ce  classement,  il  obtient  un  des 
empliiis  deni.uidés.   1!  dexienl  infrénieur 


rxK   iiriti-:    hoimzo.vtal 


|"iur\  iir  (le  ImuI  exercice  corpcii-ei  (|n'il> 
niéiiejil  (jeiiui--  plusieurs  mois,  on  pcLil 
même  dire  ile|nii--  plusieurs  années,  en 
ajiiulanl  mux  deux  iiiinées  passée.s  à  l'.X 
celles  (pi  ils  ont  consacrées  à  se  préparer 
à  cette  l'école;  \oici  des  jeunes  ffcns  de 
vinj,^l  à  viufil-deux  ans  dont  toutes  les 
minutes,  du  lc\er  au  coucliei',  sont  em- 
liloyées  à  un  travail  de  léle  des  plus 
intenses,  celui  d'étudier  des  problèmes 
d'une  très  faraude  diflicidté  et  surtout 
d'une  .uidili'  absolue,  exigeant  d'eux 
une  leii^idii  iiilellechielle  cunslante. 
Ceci  (hu-e  plusieurs  semaines,  aussi  v 
a-t-il  ])lidnl  lieu  de  s'étoniiei-  (pi'aux 
examens,  but  de  ces  eiïoi-ts.  les  can- 
didats arri\ent  à  répondre  sainenienl 
aux  questions  posées... 

Ces   examen>  donnenl    lieu,    après    la 


de  I  l'!lal,  ol'licier  des  armes  spéciales  ou 
marin.  Parfois,  na\anl  pu  pai-  leur 
numéro  de  sortie  nbleiiir  le  qn  ils  dési- 
raieiil.  cerlaiiis  dunnenl  leur  démission 
et  clienlienl  (lan>  I  inihi>trii'  colle  place 
d'inf;énicur,  objet  de  leurs  vcenx. 

.Mais,  qu'ils  soient  ou  non  fonction- 
naires de  ri'"lat,  tons  ces  anciens  élèves 
de  riù-ole  pol\  tecliniipic  savent  bien  (pie 
r.\  est  une  f;raiide  famille:  aussi  (juand 
ils  s'écrivent,  même  sans  se  connaître, 
leurs  lettres  commencent-elles  invaria- 
blement par  ces  mots  :  <<  Mon  cher  cama- 
rade ",  et,  si  les  deux  antiques  sont  de 
promotions  voisines,  le  IuloiemenI  vient 
avec  plus  de  force  encore  afiirmer  cette 
sincère  camaraderie. 

lin    l)i:x. 


yj'i't. 


U       J 


Maintenant  qii'I'ille  a 
poussé      sa     l'antaisiste 
carrière  jusqu'au  triom- 
phe d'un  couronnement 
plus  l'anlaisiste  encore  : 
tlu'Ellea  promené  dans 
les  rues,  un  peu  préten- 
tieusement, peut-être,   son  pliilo- 
sophique   cortèjje;    que    raustère 
censure,  émue  d'Elle,  lui  a  donné 
olficiellement    toute    une    dange- 
i-euse  importance,    plaçons-nous, 
badaud  curieux,  tout   près  de  son 
char    d'apothéose,    et     regardons 
passersa  courte  et  joyeuse  histoire. 

\'oici  qu'Elle  est  très  jeune  encore  — 
quinze  ans  à  peine,  au  moins  de  vie 
réelle  —  et  Elle  a  déjà  un  passé,  des 
souvenirs,  des  traditions,  des  deuils. 
Elle  est,  Elle  vil,  on  la  discute,  on  la 
recherche,  on  la  suit  dans  les  caprices 
de  son  vagabondage  ou  la  hardiesse  de 
ses  entreprises.  Elle  a  droit  de  cité,  et 
la  colline  sacrée  où  s'agite  la  théorie  de 
ses  fervents  s'élève,  orgueilleuse  et  bla- 
gueuse un  peu,  au-dessus  du  grand 
Paris,  devant  le  mont  Parnasse  démodé. 

N'est-ce  qu'un  hasard  qui  l'a  fait 
naître   sur  cette   butte   déjà    signalée 


T 


gicux.    et    qui    lui 

donne,    comme     à 

toutes    les    muses 

indépendantes,    ce 

cachet  original  d'avoir  grandi  au  pied  des 

autels?  Prosaïquement, l'esprit  positif  de 

attention  par  un  immense  édifice  reli-   1   l'époque  en  raisonnera  l'apparente  bizar- 


I.A  Ml' Si;  1)1-:  MONTMAHTHK 


reric  el  verra  que,  tandis  que  le  besoin 
de  jour  et  d'air  poussait  les  jeunes  ar- 
tistes à  percher  leurs  ateliers  sur  le  liane 
de  ce  mont  minuscule,  l'idée  nette  de 
dominer  l'horizon  parisien  conduisait  les 
fondateurs  de  la  basilique  à  l'asseoir  au 
sommet  de  la  colline.  Et  ainsi  se  sont 
rencontrées,  dans  le  choix  de  ce  petit 
royaume,  les  idées  organisatrices  et  les 
tendances  prol'essionnellcs. 

Mais,  à  côté  de  cette  raison  trop  sim- 
ple, n'y  a-t-il  pas  un  peu  de  la  l'alalilé 
des  choses,  comme  un  ressouvenir  à  la 
l'ois  de  l'atticisme  littéraire  né  devant 
l'autel  de  Bacchos,  et  des  soties  gau- 
loises du  parvis  Notre-Dame?  Et  ce  n'est 
pas  indilléremment,  ni  par  caprice  para- 
doxal que  j'eflleure  ces  remembrances. 
Bien  que  la  muse  montmartroise  ait  été 
peu  religieuse  à  ses  débuts  (voir  les 
(Xiuvrcs  complètes  de  Victor  Meusy  et 
de  nombreux  exli-aits  de  Bruant),  peut- 
être  n'y  a-t-il  pas  si  loin  entre  certaines 
aspirations  du  cycle  chatnoiresque,  el 
l'idée  évoquée  par  la  grande  basilique, 
comme  nous  pourrons  le  voir  en  y  re- 
gardant de  près. 

l']t,  très  sérieusement  encore,  et  en 
se  défendant  de  toute  éqnixoque  dépla- 
cée, ne  peut-on  avoir  la  curiosité  de 
réfléchir  s'il  n'y  aurait  pas  encore 
quelque  analogie?  Si  cette  église,  triom- 
phalement assise  au  plus  haut  point  de 
la  ville,  où  l'on  vient  exprès,  ne  ililfère 
pas  précisénirnl  de  In  paroisse  plus 
humble  oii  l'un  cnlre  à  Idutc  iieure, 
comme  cette  ])(iésie  sj)éciale,  vi\nnt  sur 
elle-même  el  attirant  Paris  comme  un 
sol  étranger,  diU'ère  de  l'ai-l  quotidien 
et  vivant,  dii-eclcineiil  sorti  des  sources 
po])nlaires? 

l'opulaire,  il  est  bien  acquis  que  la 
muse  (le  Montmartre  ne  le  fut  jamais 
et  ne  se  soucie  ])as  de  l'être.  C'est  une 
jeune  personne  trop  fantaisiste,  trop 
complexe,  troj)  accueillante  aux  idées 
diverses  et  folles,  trop  encline  aux  sen- 
timents quiutesseuciés,  ayant  troj)  d'iro- 
nie dans  ses  plaintes  et  trop  d'amertume 
dans  sa  gaieté.  Ivllc  ne  peut  être  coni- 
|)rise<li'  la  fnnlc,  aux  cnnccpls  rmliinen- 


taires  et  qui  est  plus  faite  aux  grandes 
idées  naïvement  ou  fortement  dites, 
qu'aux  ])sychologics  raflinées  ou  aux 
blagues  paradoxales. 

C'est  pour  ainsi  dire  une  muse  "  à 
côté  »  propre  à  s'emparer  de  petites 
salles  élégantes  et  drôles,  sortes  d'ate- 
liers à  musique,  sanctuaires  et  cabarets, 
de  l'imprévu  le  plus  truqué  et  du  plus 
moderne  archaïsme.  Et  il  lui  faut  un 
public  spécial,  qui  pourra,  dans  la  vie 
courante,  être  ceci  ou  cela,  mais  qui,  la 
Butte  escaladée,  jn-eudra  forcément  l'es- 
prit de  l'endroit  et  en  viendra,  lui  aussi, 
à  se  monlnirirlriser,  par  caprice  ou  sno- 
bisme. El  cela  si  bien  que  ce  mouve- 
ment une  fois  lancé  restait  étroitement 
uni  à  son  cadre  primitif,  et  que  tous  les 
nouveaux  petits  centres  successivement 
créés  ont  dû  prendre  ou  ont  pris  incon- 
sciemment l'aspect  général,  l'allure,  les 
procédés  imaginés  par  Hodolphe  Salis 
attirant  à  leurs  divers  tréteaux  la  même 
foule  mondaine  qu  il  avait  groupée  au- 
tour du  chatnoirisme  naissant. 

Car  c'est  vers  le  Chat-Noir  qu'il  faut 
se  tourner  si  l'on  veut  saisir  le  carac- 
tère dominant  de  cette  c.  école  ■■  et  voir 
la  muse  de  la  Butte  s'ébattre  en  pleine 
sincérité.  VA  c'est  Salis  qu'il  faut  écou- 
ler, c'est  la  phrase  truculenle  de  ce 
merveilleux  bonisseur,  rapin,  gavroche 
et  limonadier,  qui  a  groupé,  entraîné, 
annoncé  an  public,  et  lancé  sur  Paris 
toute  une  pléiade  de  talents,  petits, 
moyens  et  grands,  presque  tous  curieux, 
quelques-uns  charmants,  (pii  ont  fait, 
dans  cette  singulière  commandite,  un 
apport  de  verve  et  d'entrain,  de  poésie 
cl  d'im])révu,  de  finesse  et  de  rosserie, 
par  lu'i  leur  cénacle  se  sérail,  déjà  si- 
gnale' à  l'alliiilion,  s'ils  n'avaient  pris 
soin  d Cil  n  paiidre  eux-mêmes,  intelli- 
gemment, la  gloire  naissante. 

.Aujourd'hui,  le  jietit  hôtel  est  fermé. 
I,es  inscriptions  folles,  les  guirlandes, 
l'enseigne  trinmpliale,  rimmeuse  el  ll.im- 
boyant  malou  ipii  dardail  sur  la  ville 
liasse  ses  grands  yeux  d'or,  les  mille 
bibeliils  incohérents  allant  de  la  belle 
>lal Maire   à    riiii;i''iiiense    camelote  sont 


MO  NT  M  A  ItTltK 


relégués  quelque  part,  comme  les  vagues 
accessoires  dun  théàlre  vidé.  La  baie 
où  s'épanouissait  la  superbe  verrière  de 


^\'illellc  a  l'ait  place  à 
deux  étroites  l'enêtres 
bourgeoises.  Qui  aura 
l'idée  de  loger  dans  ce 
temple  déserté  et  de  ré- 
veiller les  ombres  mortes 
de  Phryné,  de  saint  -An- 
toine ou  du  héros  de 
l'Epopée,  les  harmonies 
éteintes  de  sain!  Labre 
ou  des  Sergols? 

Ht  comme  pour  bien 
mettre  le  point  linal  à 
l'histoire  du  Chat-Xoir, 
la  mort  a  pris  définitive- 
ment le  pauvre  Jouy  —  le 
corps  après  le  cerveau  — 
et,  accomplissant  sinistre- 
ment  la  prophétie  qu'il 
lançait  un  soir  de  fantaisie 
macabre,  a  enlevé,  trois 
jours  après,  Salis  lui- 
même.  Il  y  avait  déjà 
plusieurs  mois  qu'il  avait 
abandonné  son  œuvre,  et 
elle  commençait  à  se  dis- 
séminer aux  divers  coins 
de  Montmartre.  Paris,  qu'il 
n'amusait  plus  depuis  quelque  temps, 
ne  lui  donna  que  des  larmes  rétro- 
spectives, bien  vite  taries.  Sic  Iransit... 


l.A     MUSE    DK     MdNTMAliTliK 


La  maison  close,  les  lanceurs  morls, 
l'œuvre  elle-même  n'avait  l'ait  que  se 
déplacer.  Quelques  maisons  artistiques, 
existant  déjà  avant  la  (in  du  pauvre 
Chat-Xoir,  deux  ou  trois  autres  qui  se 
l'oiidèrenl  dès  le  commencement  de  son 
abdication  se  partagent  aujourd'hui  le 
public  de  la  rue  \'iclor- .Massé.  Les  unes, 
Ane-Rouge,  Tabarin,  Houlotte,  Quai' 
/-arts,  Carillon  étaient  ou  se  sont  éta- 
blies dans  le  voisinage:  d'autres,  comme 
le  Chien-Noir,  sont  descendues  en  plein 
Paris.  Je  ne  veux  point  leur  demander 
directement  le  détail  de  leur  organisa- 
tion, d'ailleurs  sensiblement  pareille  à 
celle  de  leur  aînée.  Je  les  nomme  pour  ce 
qu'on  y  célèbre  la  Muse  de  Montmartre, 
et  voilà  tout.  C'est  le  culte  qui  nous 
intéresse,  non  l'autel. 

J'entrerai  moins  encore  dans  le  détail 
des  menues  discussions  soulevées  entre 
le  Chat-Noir  et  certains  de  ses  ex-colla- 
borateurs au  sujet  du  titre  générique 
des  chansonniers  de  la  maison;  ce  sont 
choses  de  coulisses.  Quelle  est  la  somme 
de  la  dette  contractée  envers  la  maison 
par  les  artistes,  ou  envers  ceux-ci  par 
celle-là?  Hèglements  de  comptes  qui, 
selon  le  mot  d'un  directeur  de  journal, 
manquent  d'élégance.  Salis  apparaît 
seulement  dans  tout  cela  comme  un 
esprit  original,  à  la  l'ois  oseur  et  prati- 
que, qui  a  excellemment  compris  la 
chose  à  faire  et  senti  son  époque  et 
son  public.  Il  a  déniché,  reconnu  et 
al'lirnié  des  talents  pour  lesquels  il  a  été 
un  bon  intermédiaire  auprès  du  client. 
J'emploie  ce  mol  exprès,  car  —  légiti- 
mement, d'ailleurs  —  les  intérêts  maté- 
riels n'ont  pas  été  absents  de  toutes  ces 
folies,  .\dmirablement  secondé,  mais 
indispensable  au  lancement,  il  a  créé, 
en  ell'et,  une  clientèle  à  l'art  indéiien- 
(lant,  et  ce  qu'il  m  l'ail  lui  survit  et  ne 
serait  peut-être  pas,  même  ailleurs,  sans 
ses  redondances,  son  aplomb,  sa  redin- 
gote grise  et  ses  garçons  membres  de 
l'Institut.  La  verve  amusante  qui  plane 
sur  tout  cela  en  noie  les  détails  trop 
l)osilifs,  et  il  n'en  doit  l'csicr  que  le 
lra\aii   cunniun,   jovcusciiicnl  l'ail,    ({iij 


a  donné  à  Paris  de  bonnes  soirées  de 
rire  ou  d'art,  et  la  jouissance  de  quel- 
ques talents  qui  se  sont  faits  au  feu 
minuscule  de  cette  rampe. 

Et  c'est  là  précisément  que  fut  l'œuvre 
amusante  dans  celte  combinaison  de 
l'art  et  du  commerce,  de  l'audace  et  de 
la  raison,  de  l'incohérence  et  de  l'en- 
tente, dans  ces  fantaisistes  faisant  va- 
loir leur  talent,  dans  ce  contrôle  à  la 
porle  de  l'indépendance,  dans  ce  neclar 
à  6  francs  le  bock. 

C  est  bien  par  ce  caractère  spécial 
que  la  Muse  de  là-haut  s'est  imposée, 
et  qu'elle  est  arrivée  à  prendre  place 
non  seulement  dans  l'existence  pari- 
sienne, mais  encore  dans  noire  littéra- 
ture moderne,  où  1  on  de\Ta,  pour  être 
complet,  lui  réserver  un  coin  presque 
histnri(|ue. 

J'ai  dit  qu'à  cette  originalité  il  fallait 
un  public  choisi,  et,  de  l'ait,  lorsque 
Montmartre  s'est  avisé  de  descendre  vers 
le  public  ordinaire  de  la  chanson,  l'essai 
a  été  généralement  malheureux.  Quel- 
ques-uns doivent  se  souvenir,  encore 
que  ce  fût  un  modeste  épisode,  d'une 
croisade  entreprise  il  y  a  quelque  temps 
contre  «  rine|)tie  des  cafés-concerts  " 
et  qui  se  termina  le  soir  même  du  dé- 
part. Il  y  avait  peut-être  plusieurs 
petites  causes  à  cet  insuccès,  mais  à 
coup  sûr  il  y  en  avait  une  grande  :  le 
malentendu  indestructible  entre  le  café- 
concert  actuel  et  la  chanson.  Et  ce 
malentendu,  fait  à  l'ordinaire  de  la  mo- 
destie du  niveau  intellectuel  chez  les 
habilués  de  ces  établissements,  se  com- 
plétait, dans  ce  cas,  de  la  subtilité  du 
répertoire  montmartrois. 

l  ne  seule  chose,  soit  dit  en  passant, 
|)i)urrail  eflicacenient  lutter  contre  la 
trivialité  aggravée  de  prétention  et  l'or- 
dure conipli(|uée  de  bêtise  qui  forme 
rinelfable  répertoire  des  cafés -chan- 
tants. Ce  sérail  la  chanson  classique 
refaite  selon  les  procédés  excellents  du 
Caveau  et  qui  donnerait  à  nouveau  des 
idées  saines  et  simples  sous  des  formes 
qui  ne  seraient  pas  nécessairemeni  m''- 
gligées.  Mais  cela  supposerait  l;i  sinipli- 


I.A     MISE     l)i;    MON  TM  AKTUli 


cité  des 
le  fîOiH 
plus  la  I 
ceric  en 


espri 
chez 
iquid 
c-ros 


Is  chez  les  chansonniers  et 

la  majorité  des  auditeurs, 

ation  des  entreprises  d'épi- 

qui   fournissent  au  rabais 


a,  eu  somme,  tous  les  j^enres,  sauf  pré- 
cisément le  genre  chanson.  La  chanson 
ne  sort  guère  des  trois  accouplements 
de  rimes  et  d'idées  fixés  dès  sa  nais- 
sance. Gloire  et  Vicioi're,  Printemps  cl 
Vingt  uns,  Treille  et  lioiileille  :  chanson 
militaire,  chanson  amoureuse,  chanson 
à  boire;  l'enthousiasme,  le  sentiment  et 
la  joie,  les  trois  grandes  étapes  du  cœur. 
Pour  suivre  posément  ces  trois  étapes, 
il  manque  à  notre  Muse  la  confiance 
qu'avaient  ses  aînées  dans  le  charme 
simple  des  grandes  idées.  Elle  n'a  plus 
la  foi,  et  elle  a  trop  vu  le  petit  coté  des 
choses.  Nous  vivons  en  paix,  l'amour  se 
discute,  et  le  vin  est  frelaté  : 
faut-il  point  chercher  d'autres 
rimes  pour  le  dire  que  celles  qui 
servirent  quand 
ce  n'était  pas? 
Kl.  (le  l'iiil. 
•herche.  el 


la  denrée  chaiilable.  'l'oul  cela,  c'esl  peut- 
être  beaucoup  demander. 

Mais,  en  tout  cas.  ce  n'est  pas  all'aire 
à  la  chanson  de  ^lontmartre,  blagueuse, 
chercheuse  de  petite  bête,  coupeuse  de 
cheveux  en  dix,  faite  d'esprit  à  demi- 
mols  et  de  musique  en  demi-teinle.  KUe 


(|iR''te.  el  s'ingénie,  el  regarde  de  tou> 
c()lés,  sur  toutes  les  faces,  les  gens,  les 
actes  et  les  choses,  el  rentre  ainsi, 
quoique  avec  sa  note  originale,  dans 
le  grand  cycle  d'inquiétude  nerveuse 
qui  absorbe  les  arts  d'aujourd'hui.  Elle 
V  rentre  plus  gaiement,  plus  capricieu- 
sement, parce  quelle  y  rentre  sans 
motifs  immédiats  et  ne  travaille  que 
si  cela  l'amuse  et  pour  s'amuser.  Elle 
en  revient  parfois  au  couplet  satirique 
des  heures  de  révolution  ou  de  crise, 
mais  la  crise  est  absente  et  la  révo- 
lution     l'indiffcre.      Préoccupée      sans 


LA     MLSK    U1-:    MONTMAin  l!i: 


cesse  (le  l'idée  à  côté,  elle  s'escrime, 
souveiil  avec  bonheur,  ;i  faire  du  réa- 
lisme courant  avec  les  plus  grandes 
choses,  ou  de  la  poésie  j^énéreuse  avec 
les  plus  triviales.  Les  souverains  sont 
des  passants  et  les  ivrognes  des  pro- 
])hètes  ;  il  y  a  de  la  vilenie  dans  les 
loyers  réguliers  et  de  la  sublimité  dans 
les  bouges.  Les  multiples  choses  de  la 
vie  ne  sont  pas  "  ce  qu'un  vain  peuple 
pense  »,  soit  qu'il  les  exalte,  soit  qu'il 
les  dénigre,  soit  seulement  qu  il  y  croie. 
Kn  montant  à  Montmartre,  il  l'aul  s'at- 
tendre à  voir  traiter  tout  ce  qui  passe 
à  l'opposé  de  ce  qu'on  croit  savoir  et  à 
regarder  pousser  au  milieu  des  choses 
des  pensées  saugrenues  et  troublantes 
un  peu ,  soit  comme  une  moisissure 
insoupçonnée  sur  le  marbre  d'une  sta- 
tue, soit  comme  une  fleur  inattendue 
cnlrc  la  laideur  des  pavés. 

i'^t,  en  même  temps  qn  une  doctrine, 
c  est  aussi  un  jM'océdé.  Le  mot  ini])révu, 
l'alliance  subite  de  deux  mots  qui  sem- 
blaient brouillés,  un  mouvement  lyrique 
terminé  en  pantalonnade,  une  pensée 
rêveuse  couronnant  une  banalité,  de 
bizarres  rapprochements  entre  des  gens 
quelconcpies  el  des  choses  sans  histoire, 
le  Ion  cinpiialique  d'un  l'ail-dixei-s  ou  la 
boiiininHc  (I  une  épo[iée.  \iiila.  en  gros, 
ce  qui  compose  la  facture  chalnoiresque 
ou  monlmarli'oise.  C'est ^illon,Tabarin, 
Scarron,  Le  Sage,  Fiqaro  et  la  préface  de 
Cromwell.  (^'esl  aussi  Lorel,  Hacliau- 
monl  et  le  journalisme  contemporain.  Il 
y  a  de  la  salle  de  rédaction  dans  le 
cénacle  du  Cli;il-Noir,  non  seulement 
par  l'inccssanle  actualité,  niai'^  par  la 
façon  de  faire.  Pour  beaucon]).  c Csl  de 
la  chronique  rimée,  avec  son  <>  au  jour 
lejour  »,  son  imprévu  et  son  irrévérence. 
La  forme,  (|uoi([ue  machinée,  a  l'air 
hâtive  et  sans  façon  :  c'est  la  jonglerie 
chatoyante  d'es[n-its  ra[)ides,  ipii  l'onl 
de  celte  rapidité  im  inr  nn  l'Irincnl  de 
succès.  Du  soin  (■(  de  l;i  rci-licrclu'  a|)p,i- 
renle  jureraient  dans  de  telles  leuvres, 
el,  même  faites  pour  les  auditions  nom- 
breuses et  la  publicité,  il  sied  qu'elles 
aient  l'air  d'élre  jetées,  sous  l'inspiration 


première,  sans  autre  souci  que  de  fixer 
l'idée  subitement  saisie.  Loi-sque  la  quin- 
tessence du  concept  veut  une  forme  cha- 
toyante, celle-ci  garde  des  négligences, 
des  mots  inaccoutumés  ou  forcés  qui 
disent  le  prime -saut  et  l'inspiration 
cueillie  au  vol.  On  sait  que  quelques 
mois  se  gardent  seulement  des  plus  lon- 
gues productions,  et  il  faut  que  ces  mois 
soient  heureux  ,  au  moins  curieux,  cl 
capables  d'entraîner  par  surprise.  Le 
reste  les  encadre. 

Le  procédé  se  complète  jiar  la  mu- 
sique, qui  cherche  moins  à  accompagnei' 
les  paroles  qu'à  travailler,  concurrem- 
ment avec  elles,  à  l'elfet  voulu.  Je  ne 
dis  pas  d'accord  avec  elles,  car  l'elVet 
s'obtient  souvent  parle  désaccord,  suit 
par  la  combinaison  de  paroles  gnillerelles 
sur  un  air  sérieux  ou  réciproquemenl, 
soit  par  le  changement  de  rythme  d'un 
air  connu,  évoquant  à  lui  seul  une  idée 
dilférente  de  celle  ex])rimée  par  le  texte, 
soit  par  toute  aulre  machination  du  même 
genre.  C'est  presque  de  la  techniipie, 
aussi  je  n'insiste  |)as.  Les  modes  d"<'  épa- 
ter »  son  ])ublic  peuvent  varier  à  l'infini 
avec  des  intelligences  souples  el  cher- 
cheuses. 

Lefe  exemples  ne  manqueraient  pas. 
La  fraîche  romance  de  Miiui  J'insoii . 
un  vers  enlevé,  un  petit  coup  de  pouce 
donné  à  l'allure  générale,  est  devenue 
le  l'cndii.  lue  vieille  chanson,  du  temps 
de  Henri  I\",  a  fourni  à  limant  le  Huis 
(le  Houliignc.  qui,  par  d  im|)erceplibles 
changemenls,  a  servi  de  thème  élastique 
pour  ses  chansons  de  faubourg,  .1  liuti- 
f/nolles .  .1  llellerille ,  .1  Monlpur- 
(iHSse,  etc.,  toute  la  pelile  ceinture. 
Cela  fera  plus  tard  les  rythmes  mala- 
difs d'Yvette  (iuilbert.  Puis  Xanrof 
prend,  pour /e /•"/.icre.  Ah!  ruiis  ilirm-je 
mam.iii  '.'...  et  l'.iri.s  l'i  cini/  Iwtires  du 
malin,  pour  .1  'J'rotirille,  toujours  avec 
de  vagues  modilicalions.  .Mac-.N'ab  em- 
poigne carrément  le  Vu'H.r  solilal.  el  le 
cantique  AusaïK/f/ii'iin  Dieu  va  répandre 
qui  reparaissent  avec  les  paroles  du 
Mèlropolilain  et  de  Saint  Labre.  Là 
encore  il  faut  s'arrêter  :  c'esl  inépuisable. 


I.A    Ml' Si; 


l)i:    MO  NT  M  A  H  T  H  i: 


Parmi  ceux  qui  (int  pratiqué  ce  genre 
liarran-emeuU.  il  i'iiut  remarquer  Jules 
,l(,uy,  qui  compte  parmi  les  plus  artistes, 
parmi  ceux  qui  ont  le  plus  eu  le  souci 
(le  la  forme.  11  avait,  lui  aussi,  des  négli- 
gences et  des  trivialités  voulues,  mais  il 
V  mêlait  de  véritables  trouvailles  de 
mots  et  des  rimes 
curieuses.  Il  est 
regrettable  pour  la 
poésie  qu'il  ait  été 
entraîné  à  tant  de 
iroductions  que 
conques  et  u  ail 
pas  pu  toujours 
travailler  à  son 
heure.  Pam- 
phlétairemor- 
ant,  ironiste 
parfois  redou- 
table, il  était, 
à  certains  mo- 


la  jeune  muse  de  Chatnoirville  :  elle  a 
pu  se  signaler  à  l'attention  par  des  l'an- 
laisies  de  mots  et  des  formes  paradoxales, 
mais  elle  ne  vaudra  de  rester  que  par 
certaines  idées  ingénieuses  et  certains 
rythmes  heureux.  Elle  s'est  afiirmée  par 
lès  fantaisistes,  mais  elle   vivra  par  les 


nients,  poète  ingénieux  et  délicat.  ^lai 
il  a  semé  les  revues,  les  blagues  et 
les  parodies,  et  il  est  plus  connu  par 
les  facéties  de  l' Incinération  ou  du  Cnn- 
didnl  que  par  les  finesses  de  la  Muse  ii 
Béhé. 

Car  —  et  c'est  là  surtout  ce  qu'il  est 
intéressant  de  regarder  —  il  y  a.  dans 
tout  le  bagage  de  lécole  montmartroise, 
de  très  jolies  et  de  très  fines  choses, 
d'une  inspiration  plus  haute  ou  plus 
douce,  en  tout  cas  moins  tapageuse  que 
la  plupart  de  ses  productions  les  plus 
réputées.  Et  qu'elle  ne  s'y  trompe  point. 


poètes.     Et     ils 
sont  beaucoup, 
même  parmi  les 
exagérés ,       les 
farceurs  ou  les 
brutaux,        qui 
ont.  et  souvent, 
des     trouvailles 
de  vraie  poésie. 
Je  ne  parle  pas, 
naturellement, 
des      cher- 
cheurs exclu- 
sifs de  rimes 
et    d  images, 
qui    ont    pris 


LA     MUSE    DE     M  ON  TM  A  HT  li  E 


OU  prendronl  deniiiin  leur  place  reconnue 
auprès  des  maîtres  du  vers,  je  parle  de 
ceux  qui,  uniquement  montmartrois, 
ont  cherché  avant  tout  l'orifjinalilé  et 
Vil  côté,  et  ont,  en  route,  renconlré 
la  bonne  et  belle  muse,  qui  dicte  les 
pensées  fines  et  la  franchise  des  rimes 
sonores. 

(^)uelques-uns  ont  simplement  exprimé 
des  idées  simples,  soit  en  tournant  autour 
de  réteriiel  amour,  passion  sincère,  sou- 
riant caprice  ou  fraiche  idylle,  soit  en  se 
|)enchant  vers  les  têtes  enfantines  |)our 
en  respirer  la  poésie  innée.  Meusy.  Del- 
nict,  .Âlontoya,  Lemercier.  des  capri- 
cieux et  des  rieurs,  ont  eu,  vers  ou  mu- 
sique, avec  le  J'upillon  qui  pusse,  les 
l'etils  Chugrins,  lu  Berceuse  bleue,  le 
Petit  Jésus,  entre  autres,  de  jolies  déli- 
catesses de  touche  qui  éclairent  finement 
leur  (cuvre  de  fantaisie. 

Kt  le  contraste  s'affirmera  plus  encore 
avec  les  œuvres  brutales  oii  des  coups 
de  lyrisme  passent  brusquement  et  don- 
nent une  force  étrang:e  aux  mots  les 
plus  quelconques. 

En  tête  fie  ces  poètes  de  foucade,  il 
faut  nommer  Mruant.  bien  que  son  nom 
évoque,  au  premier  instant,  autre  chose 
que  de  la  poésie.  Mais  dans  les  |)lus 
laideschoses,  —  laides  quant  aux  tableaux 
exposés,  —  il  y  a  toujours,  dans  un  coin, 
un  peu  d'ensoleillement  artistique,  et, 
dans  une  lanf^ue  néglif^ée,  un  relèvement 
inattendu  de  la  forme  et  de  l'idée.  Dans 
son  lUiis  de  Boulogne,  au  milieu  de 
détails  peu  châtiés,  il  se  trouve  tout  à 
coup  une  stropiie,  brutale  encore,  mais 
d'un  miiiivenienl  su]K'rbo  et  qui  se  Icr- 
iniiie  siii-  un  \rai  \its.  Iarf;e  cl  profiiiul  : 

Ça  pouilroi'.  ça  brille  cl  ça  rluil. 
Ça  fait  du  Irain,  va  fait  ilu  bruil, 
(,:a  roui',  ça  passe  cl  ça  s'enfuit. 

(.'.a  cri',  ça  grogne. 

Kl  tout  ça  va  se  r'miser,  1'  soir, 

A  l'écurie  ou  clans  1'  boudoir... 

...  El  la  nuit  lapiss'  loul  en  noii-. 

Au  l.ois  ,1   lioulopie. 

Dans  liirihi,  en  un  las  de  vers  écrits 
en  ai-got  de  caserne  ou  de  l)OUf,'o,  tombe 


celte  seule  pensée,  si   simple   ilans    cet 
amas  de  gros  mois  : 

I.e  soir,  on  pense  à  la  famille 
Sous  le  gourbi.... 

Et  cette  [leur  de  poésie  intime,  dans 
ce  bagne  des  disciplinaires,  émeut  par 
sa  douceur  même.  Il  faudrait  suivre  pas 
à  pas  l'ceuvre  de  Bruant,  si  triviale  et 
si  forte,  pour  noter  au  passage  tous  les 
caprices  de  poésie  vraie  (|ui  en  illumi- 
nent curieusement  le  réalisme. 

l'n  de  ses  disciples.  (|ui  aurait  été  un 
rival  si  la  mort  ne  l'axait  fauché  en  pleine 
jeunesse,  René  l^sse.  a\ail.  lui  aussi,  plus 
])oussée  peut-être,  cette  note  de  charme 
inattendu  au  plus  profond  de  la  réalité 
répugnante,  l'n  de  ses  chefs-d'œuvre. 
—  ils  n'ont  pas  eu  le  temps  d'être  nom- 
breux. —  r Hi'ilel-Dieu,  avec  des  éner- 
gies faubouriennes,  a  de  ces  vers  frap- 
pants où  l'élision  même  met  une  force  : 

■^^  a  des  hum  s  dans  lout's  les  alcôves... 

Sur  la  terr'.  sa  nouvell"  daronne, 
<v>ui  l'étoull"  sous  son  épaisseur. 
Vous  irez  porter  un'  couronne... 
Donnez-moi  voire  main,  ma  sieur!... 

Et  c'est  un  singulier  et  troublant 
mélange  que  celte  langue  populaire 
avec  cette  religion,  ce  mot  de  tiaronne 
(mèrej  avec  cette  idée  subtile  de  la 
terre  lourde  pour  les  petits  moi-ls.  Il  y 
a  là  une  note  étrange  à  Ia(|uelle  il  faut, 
d'ailleurs,  s'arrêtei',  car  elle  n'a  pas  seu- 
lement inspiré  Bruant  et  I-"sse,  et  elle 
se  retrouve  très  nette  dans  les  plus  inté- 
ressants. 

Nou>  toiuJKins,  m  l'Il'il.  h  un  Irait 
assez,  remarquai)li'  ilc  cette  école  cl  un 
peu  aussi  de  notre  i'po(|ue  :  la  religio- 
sité. Je  ne  dis  pas  la  religion,  car  il  n'est, 
question,  réellement,  ni  d'une  foi,  ni 
d'un  culte.  (À>  ne  sont  que  des  regards 
levés  en  haut,  avec  un  peu  de  curiosité, 
et  surtout  une  compréhension  de  la 
beauté  artistique  de  l'an  delà.  Ils  ont 
senti  là  toute  une  source  de  jolis  mots, 
de  rythmes  doux,  lunte  une  nuisitpie 
d'idées    éniolioimiinlc.     pi'-nétrant    jus- 


LA    ML'SK    Dli    MONTMAUTIiK 


U.  l 


qu'à  l'intime   des  esprits  les 
plus    blasés.    Il   suffisait    de 
s'adresser  exclusivement  au 
monde  où  l'on  pense,  si  peu 
que   ce   soit.  Les  vrais  intellectuels  et 
les  gens  de  goût  marcheraient.  Le  reste 
suivrait  par  entraînement,  amour-propre 
nu  snobisme. 

Mais  il  n'y  a  point  eu,  uniquement, 
succès  calculé  ou  recherche  d'effet.  L  n 
\eritable  penchant  a  conduit  certains 
artistes  soit  à  prendre  dans  l'idéal  reli- 
gieux l'inspiration  de  leur  fantaisie,  soit 
à  s'inquiéter  réellement  d'une  pensée 
supérieure.  El  tout  cela  s'est  combiné, 
le  plus  heureusement  du  monde,  pour 
produire  quelques  œuvres  qui  demeu- 
reront. 

La  première  manifestation  qui  en  ait 
été  donnée  le  fut  par  \N'illette.  Ce 
n'était  pas  un  rimeur,  mais  c'était  un 
poète,  et,  aussi  bien,  les  «  Quat'z-arts  » 
se  tiennent  assez  étroitement,  sur  la 
Butte,  pour  qu'on  ne  fasse  pas  de  clas- 
sement trop  étroit  des  diverses  manifes- 
tations artistiques.  La  Muse  de  Mont- 
martre, bonne  tille,  n'a  pas  de  préférence 
pour  tel  ou  tel  genre  et  inspire  du  même 


sourire  tous  ceux  qui  travaillent  et  qui 
mêlent  à  leur  rire  un  peu  de  rêve. 

C'est  dans  le  grand  vitrail  décoratif 
du  Chat-Noir,  le  Veitu  d'or,  que  \\"\\- 
lette  a  mis  tout  d'abord  sa  note  de  réa- 
lisme mystique,  avec  la  sainte  Cécile  du 
Veau  d'or.  L'œuvre  a  été  décrite  ici 
même,  avec  les  autres  panneaux  déco- 
ratifs où  Willette  s'est  révélé  un  maître, 
original  jusqu'à  l'incohérence  et  parlois 
puissant  jusqu'au  génie. 

A  côté,  sur  le  petit  théâtre  si  connu, 
la  poésie,  la  peinture  et  la  musique  con- 
couraient au  même  idéal  religieux,  avec 
les  notes  d'art  exquises  et  douces  de  la 
Marche  à  l'étoile  et  de  YEnfunl  pro~ 


1!>2 


LA     MlSi:     1)1-:    Md.NTMAIiTKE 


(lir/iic.  (le  l'iajferolle,  de  \a  Sainte  Gene- 
ricvc.  (If  l)au])hiii,  et  île  ce  l'anlastùiue 
Siiinl  Antoine  où  se  heurtent  si  bizarre- 
ment le  désert  et  Paris,  où  chantent  à 
l'envi  les  clueurs  céiesles  et  les  cotes  de 
la   Bourse. 

L'inspiration  est  plus  pure  dans  la 
Marche  à  l'étoile,  pa^^e  adorable  de 
missel,  rêveuse  cl  haute  cl  (|tii  n"a 
pris  son  succès  que  dans  une  noie  li'arl 
belle  de  simplicité. 

Et,  tout  doucement,  par  cette  simpli- 
cité même,  par  le  goût  des  choses 
humbles  et  droites,  par  une  émotion 
vite  muée  en  pitié,  une  poétique  se  for- 
mait presque  avec  cette  relif,nosité  renais- 
sante, et  en  revenait  à  prendre  comme 
héros  la  Pitié  et  rilumilité  même  :  le 
Christ. 

Et  ainsi  sont  écloses  dans  trois  arts 
divers,  à  trois  époques  presque  éloi- 
gnées, trois  œuvres  issues  de  cette  idée 
et  également  captivantes. 

En  musique,  c'est  la  Mort  de  Jésus, 
de  Marcel  Legay,  sur  les  paroles  mêmes 
de  Renan.  Des  harmonies  sonores  sou- 
tiennent cette  prose  vigoureuse,  et  l'im- 
mortelle scène  se  déroule  en  récitatif, 
émouvante  par  sa  bizarrerie  et  son  réa- 
lisme, et  par  cette  traduction  exacte, 
en  un  rythme  presque  liturgique,  des 
alFres  dixines  du  Calvaire. 

Va\  peinture,  c'est  VEterncl  cnicijié, 
d'AbelTruchet,  exposé  au  Salon,  en  18'.l.'). 
Sur  la  plus  haute  plate-forme  de  la 
Hutte,  devant  la  basilique,  s'élève,  monu- 
mental, un  Christ  en  croix,  ouvrant 
larges  ses  bras  cloués  sur  Paris  «[ui 
grouille  au  pied  de  la  colline.  VA  l'on 
sent  le  rapprochement  voulu  des  deux 
idées,  et,  en  bas,  le  peuple  qui  peine,  el 
qui  est,  lui  aussi,  crucifié  éternellement. 
Pitié,  retournement  instinctif  vers  l'an 
delà,  et  révolte  en  même  temps  devant 
la  continuité  de  la  soulfrance:  une  belle 
(cuvre  encore,  avec  cette  note  d'enthou- 
siasme inquiet  qui  est  forcément  la 
notre  aujourd'hui. 

lùitin,  en  poésie,  c'est  le  Jésns-C.hri.sl, 
dclehan  Uiclus.  Descendu  sur  la  terre, 
il    parcourt   Paris    comme    autrefois    la 


Judée  el  se  heurle  ù  tous  les  nioder- 
nismes  el  à  toutes  les  incompréhen- 
sions. Seule,  le  devine  la  plus  humble 
des  intelligences,  divaguant,  diraient 
les  hommes;  sentant,  répondrait  le 
poète,  l'^t  ce  n'est  qu'une  des  pages 
d'un  livre  tout  de  pitié,  encore  bien 
montmartrois  par  la  forme  excentrique 
et  brutale,  mais  hautement  poétique  par 
la  profondeur  et  le  charme  simjilc  des 
pensées.  Il  y  a,  entre  autres,  procédant 
de  la  même  conception  que  le  Jésus- 
Christ,  une  Prière  du  soir  où,  dans  les 
plus  énergiques  prosaïsmes,  se  trouvent 
des  passages  de  rêve  idéal,  et  des  ques- 
tions habilement  ingénues  qui  font 
penser.  El,  lue  par  la  voix  lente  et  fati- 
guée du  poète,  elle  prend  un  charme  de 
lointaine  psalmodie  qui  laisse  tout  remué 
et  tout  troublé. 

.l'ai  insisté  sur  cette  note  chrétienne, 
parcequ'elle  me  parait  digne  de  remarque 
en  un  moment  qu'on  dit  sceptique,  et 
aussi  parce  qu'elle  garde,  dans  sa  hau- 
teur, le  caractère  très  net  du  coin  de 
Paris  où  elle  est  venue.  Ea  Muse,  ici, 
ne  s'incline  pas  devant  le  ciel  :  elle  le 
regarde  et  cherche  s'il  n'y  a  pas  là-haut 
une  force  à  employer  pour  le  bien  des 
souirraiits.  C'est  de  la  plainte,  un  peu, 
et  aussi  de  la  causerie  confiante  avec 
■Jésus,  qui,  ayant  été  homme,  doit  com- 
prendre les  misères  d'ici-bas.  Il  y  reste 
encore  de  l'irrévérence,  au  sens  pure- 
ment orthodoxe,  mais  c'est  d'un  arl 
émouvant. 

A  coté  de  cela,  il  y  a  de  l'art  encore, 
mais  tout  autre.  Il  y  a  du  paganisme 
rayonnant,  liés  moderne  el  très  fou.  Il 
y  a  l'hrijnc  et  il  y  a  Lysistrata,  el  il  y 
a  I/éro  et  Léandre,  et  avec  eux  la 
nature,  comprise  et  adorée  par  les  poêles 
et  les  peintres,  les  Donnay  el  les  Uixière. 
et  où  les  vers  chaulants  et  les  proses 
claires,  les  tableaux  ensoleillés  et  les 
rythmes  câlins  ont  ressuscité  pour  un 
temps  la  blanche  .Mhènes,  avec,  tou- 
jours, la  fantaisie  |)lus  réelle  de  l'.Mhènes 
d'aujourd'hui.  On  ne  pourrait  dire  de 
ces  nouveaux  alliques  ce  qu'on  disait  de 
Pradier,  que.  parlant  pour  Athènes,  il 


I.A     MUSE    I)K     MiiNTMAirriil-: 


s'arrêtail  au  quartier 

Bréda  ;  mais  ils  pas- 
sent par  la  rue  Victor- 
Masse,   et   c'est   bien 

voisin.  Ils  ont  un  peu 

suivi     les     traditions 

d"(  KTenbach  en  faisant 

une  llellade  «  der- 
nière trn-ème  »,  mais, 

comme  lui,  ils  gardent 

un  reflet   de    la  vraie 

("irèce,  qui  ne  pensait 

j)as    toujours    que    le 

rire    fut    un  désordre 

de  l'âme. 

Et    il     y     a    enfin. 

sur  la    Butte    sacrée, 

une    dernière    chose, 

un     composé    dernier 

de  la  folie  et    de    la 

raison,   de    la    blajj;ue 

et  du   sérieux,  il  y   a 

1  ironie,        dont       les 

lèvres     plus     pincées 

laissent      filer      néan- 
moins des  choses  drôles  et  de 
rythmes  distrayants.  Cela  s'ap- 
jielle  Ferny  ou  Fursy,  ou  Moy.  , 

(]ela  s'appelle  aussi  Courteline, 

c'est-à-dire,  autant  et  plus  que  Jouy.  la 
chanson  irrévérente  et  piaillarde  du 
moineau  parisien,  le  coup  de  sifflet  et  la 
pomme  cuite  aux  autorités  boursouflées, 
et  en  même  temps  1  observation  cruelle- 
ment exacte,  le  truisme  noté  et  répété 
en  potin,  le  monde  traduit  à  la  barre 
des  Trihunsiu.r  comiques ,  revus  et 
amplifiés,  au  milieu  d'affaires  délirantes, 
sous  des  noms  de  Guignol,  avec  des 
défenses  et  des  accusations  sinislrement 
grotesques.  Et  Courteline,  c'est  aussi  la 
franche  et  bonne  nature,  les  amours 
joveuses,  les  sincérités,  la  gamme  du 
C(eur  pianotée  d  un  jeu  subtil  ou  naïf 
par  la  main  fine  et  acérée  d'.Adèle  ou 
de  Madelon,  ou  la  grosse  main  bonasse 
de  Boubouroche.  C'est  du  style  et  de  la 
pantalonnade,  du  vrai  et  de  l'extrava- 
gant, des  rimes  d'or  et  de  la  parodie,  et 
toute  la  souplesse  d'un  talent  nerveuse- 
ment jeune,  et  qui  est  à  certaines  heures 
IX.  —  I.-!. 


0  C  lî  T  E  L  I  X  E 

plus  que  du 
talent. 

Et  quand 
enfin  j'aurai  noté  les  basses  tragiques 
des  désenchantés,  constaté  la  passion 
amère,  après  le  souriant  embaliemeni, 
redit  le  nom  de  René  l^sse  pour  les 
cris  de  colère  de  son  Pavé  et  de  son 
Bon  Chien,  dit  celui  de  Vaucaire  pour 
sa  folle  et  belle  page  des  Petils  pavés, 
qu'on  affecte  tant  de  ne  pas  comprendre, 
et  qui  a  toute  l'émotion  éperdue  de  la 
raison  en  fuite,  j'aurai  parcouru,  je 
crois,  les  étapes  intéressantes  du  cycle 
montmartrois. 

Ce  n'en  est  point  la  chronique,  moins 
encore  l'histoire.  11  eût  fallu  nommer, 
citer,  décrire,  classer.  Il  eût  fallu  discu- 
ter des  problèmes  d'école,  plaider  ou 
accuser,  voir  si  le  niveau  de  l'art  s'est 
élevé  ou  gâté  par  ces  œuvres  de  haut 
caprice,  savoir  si  les  traditions  en   sont 


LA     MLSli     DK     MONTMAltTItl-: 


demeurées  pures,  si,  de-ci  de-lù,  le  bock 
n'a  pas  pris  plus  d'importance  que  les 
chansons  qu'il  assaisonne,  et  si  certains 
mélanges  n'ont  pas  un  peu  gâté  la  grande 
pléiade  des  rimeurs.  Ce  serait  un  procès 
pour  lequel  je  n'ai  pas  la  ressource  d'un 
dossier  écrit  par  Courteline. 

J'ai  voulu  seulement,  en  suivant  mes 
souvenirs  et  en  ordonnant  mes  impres- 
sions, voir  d'ensemble  comment  appa- 
raissait l'œuvre  montmartroise  et  fixer 
un  peu  les  traits  chiffonnés  de  cette 
jeune  Muse. 

Je  lui  ai  moi-même  dit  quelques  mots 
et  glissé  quelques  vers  dans  une  des 
joyeuses  hôtelleries  de  la  Butte,  sous 
l'égide  de  Salis,  deuxième  du  nom. 
.Aujourd'hui,  la  maison  est  close,  après 
celle  du  frère  aine,  et  elle  a  annoncé, 
commercialement,  un  ■  changement  de 
])ropriétaire  •'.  I.o  nom  de  Salis  a  dis- 
paru de  la  lîuKe  et  n'y  est  plus  qu'à 
l'état  de  souvenir  :  je  tiens  d'autant  plus 
à  donner  une  place  dans  ma  mémoire  à 
cette  modeste  petite  auberge,  où  un  peu 
de  bonne  gaieté  assaisonnait  pas  mal  de 
bons  vers.  C'est  là  que  j'ai  eu  l'amuse- 
ment de  me  heurter  au  public  montmar- 
trois, là  que  j'ai  coudoyé,  entre  les  sou- 
coupes, beaucoup  des  bons  vivants  dont 
j'ai  redit  le  nom  et  signalé  les  plus 
franches  envolées. 

Je  n'ai  point  dfmné  d'eux  hwc  lisle 
complète,  je  l'ai  dit.  Maisje  n'en  ai  point 
l'ait  non  plus  une  sélection  au  hasard. 
J'ai  voulu  prendre  surtout  ceux  qui 
étaient  assez  montmartrois  pnui-  bien 
donner  l'impression  de  col  arl  >péiial, 
et  qui  étaient  assez  autre  chose  pour 
qu'il  pût  en  être  parlé  ailleurs  que  sur 
la  Butte.  Va  c'est  de  leurs  causeries,  sui- 
vies ou  surprises,  de  I  élan  ])arliculier 
de  l'esprit,  au(ant  prescjue  que  de  la 
lecture  ou  de  l'iiudilion  de  leurs  (cuvres. 
cjue  j  ai  \(iuhi  dégager  les  notes  et  les 
tendances  |)eiM>niiclles,  caraclérisliques 
de  leur  ait. 


Et  j'ai  vu  dans  tout  cela  une  note 
bien  personnelle  et  bien  originale,  faite 
de  beaucoup  de  blague,  de  blague  à 
froid,  et  froide  aussi,  qui  se  moque  des 
gens  et  des  choses,  et  fait  passer  tout 
ce  qu'elle  rencontre  sous  les  impitoya- 
bles rayons  X  d'une  astucieuse  ironie. 
Des  sentiments  plutôt  quintessenciés  et 
souvent  plus  pensés  que  sentis,  —  ce  qui 
n'est  pas  le  fait  de  celte  seule  école  —  et 
volontairement  déformés  pour  en  venir 
à  l'effet  curieux  et  pour  soutenir  un 
renom  de  modernisme  incohérent. 

Et  aussi  beaucoup  de  sincérité,  au 
fond,  beaucoup  de  vraie  jeunesse  et 
d'élan.  Si  cela  se  complique,  c'est  la 
faute  de  l'air  ambiant,  celui  de  la  Butte 
comme  celui  de  Paris,  où  rien  n'est  sim- 
ple. Et,  par  instants,  —  et  ils  sont  plus 
fréquents  qu'on  ne  pourrait  croire,  —  de 
la  pensée  nette,  du  sentiment  frais,  de 
ridée  haute.  Et  l'on  voit  qu'il  n'était 
pas  si  déplacé  de  rapprocher  certaines 
manifestations  de  cet  art  du  tcm[)le  au 
pied  duquel  elles  étaient  nées,  de  cette 
basilique  où  Legay  pourrait  jouer  à 
l'orgue  sa  Morl  de  Jésus,  où  Truchet 
dresse  son  Crucifié,  d'où  Bictus  fait 
monter  sa  Prière  du  soir,  où  Fragerolle 
mènerait  ses  bergers  à  l'adoration. 

Toute  cette  o-uvre,  comme  les  autres, 
ne  vivra  qu'un  temps.  Des  causes  qui 
ne  seront  jilus  artistiques  la  banalise- 
ront et  la  feront  rentrer  dans  le  passé. 
Mais  elle  revivra  dans  la  gloire  de  cer- 
tains, devenus  des  maîtres  aux  triomphes 
reciinnus,  niiisi  (jue  dans  le  souvenir  des 
(lis])ariis.  même  dans  l'intéressante  dé- 
faite des  moins  chanceux.  l'>t  elle  laissera 
un  souvenir  amusé  à  toute  une  généra- 
tion, qui  V  a  trouvé  de  joyeuses  soirées, 
et  loiiglemjis  encore  il  en  tombera  sur 
toutes  ciioses  une  ])incéo  de  sel  atlitpie 
ou  gaulois  semé  sur  Paris  du  haut  de  la 
Butte  sacrée. 

Pli;  Il  m;    \  ki<;nai  i.  t. 


FAL(;riEl{E 


Ah  !   l'admirable  arlisto  que  celui  qui 

s'émet  seul,  sans  la  contagion  du  rêve 

dautrui,  dans  rentêtenient  de  son  «  soi  >>  ! 

Heureux  arbre  sauvag^e  que  soudain 

greffera  le  génie  I 

En  ce  siècle  de  talents  nombreux,  de 
parfait  métier,  d'étonnante  facture,  dans 
cette  apothéose  de  l'Art  appris  et  celte 
suflisance  d'Idéal,  il  nous  vient  une 
admiration  grandissante  en  faveur  des 
artistes  originaux,  innés  :  Falguière  est 
de  ceux-là  I 

M.  Emile  Bergerat  a  écrit  :  «  Je  sens 
dans  l'icuvre  de  cet  artiste  une  flamme 
particulière  de  modernité  qui  ne  brûle 
pas  au  même  degré  dans  les  autres... 
les  inquiétudes  morales  et  sociales  de  ce 
siècle  en  gésine  n'arrivent  guère  jusqu  à 
ce  génie  fort  et  paisible  pour  qui  1  élé- 
gance et  la  beauté  de  la  forme  restent 
des  secrets  du 
passé.  Falguière, 
au  contraire,  est 
tenté  sans  relâche 
par  les  appels  de 
cet  idéal  infor- 
mulé, vague  en- 
core, qui  balbutie 
son  esthétique  sous 
l'horizon  de  l'ave- 
nir. Il  a  entendu 
les  revendications 
futures  du  pitto- 
resque contre  le 
style,  de  la  vérité 
contre  les  tradi- 
tions, de  ce  qui 
est  contre  ce  qui 
fut.  .. 

Falguière,  en  ef- 
fet, n'a  pas  voulu 
demeurer    esclave 

de  choses  sues;  il  s'est  vite  affranchi  des 
vaines  formules,  il  a  choisi  lui-même  sa 
route,  guidé  par  l'étoile  seule  de  son 
génie. 

Lieux    communs,    théories   caduques, 


usages  entêtés  ou  mieux,  consacrés, 
furent  autant  de  ronces  que  l'artiste 
arracha  dans  sa  marche  en  avant  et, 
d'un  coup  de  pied,  les  rengaines  qui 
mordent,  les  partis  pris  hurleurs,  tout 
le  clinquant  du  seul  métier,  autant  d'en- 
traves pour  le  but,  s'envolèrent  en  la 
boursouflure  d'un  nuage  suranné. 

Falguière  reflète  son  œuvre;  il  en 
garde  le  charme  rude  et  l'enveloppe 
puissante,  la  finesse  qui  se  cache  à  peine 
sous  cette  brutalité  d'aspect  semble 
l'éclair  qui  filtre,  un  peu  tamisé,  à  tra- 
vers les  lourds  sourcils  du  maître,  sans 
cesse  froncés,  voilant  la  délicatesse  de 
l'âme. 

La  nature  de  cette  production  de- 
meure, au  reste,  inséparable  de  son 
créateur;  elle  croît  libre  dans  une  valeur 
inégale,  selon  l'inspiration  ou  l'humeur. 


K  .V  L  G  n  È  R  E     D  .\  N"  S 


ATELIER 


alternativement  bonne  ou  mauvaise, 
malgré  un  même  effort  d'application, 
elle  ne  souffre  pas  la  médiocrité. 

Le  métier,  le   sûr  métier  donc,  dispa- 
rait   dans    sa    réalisation     toujours    la 


i-Ai.cLiiiin-; 


\INylKl'It     Al' 


IMBAT    DE     COQS 


même  ou,  pour  mieux  dire,  dans  son 
habitude  d'égale  réalisation;  çà  et  là  le 
métier  s'unira  au  génie  pour  le  récon- 
forter, mais  il  s'ellacora  devant  la  pensée 
divine,  car  il  est  inférieur  toujours  à 
l'idée  qui  seule  fait  l'artiste  véritable. 

Falguière  est  rarement  satisfait  de 
l'u'uvre  qu'il  vient  de  terminer,  parce 
que  sans  cesse  il  crée  dans  son  cerveau  et 
que  son  idéal  présent  annule  celui  de 
tout  A  l'heure  :  c'est  l'éternel  recommcn- 
ccmenl  vers  la  création  rêvée  qui  scnd)le 
toujoui-s  fuir  devant  la  volonté  qui  vcul 
la  lixer. 

\'nici    dans    un    coin    de    i  aleil<M-   du 


maître,  mutilée  en  maints  endroi'ls,  une 
Eve  en  plâtre,  mais  si  peu,  que  ses 
blessures  semblent  saigner  !  Ilélas!  l'ar- 
tiste en  arrivant  à  son  atelier,  un  matin, 
n'a-t-il  pas  brisé  d'un  coup  de  canne  ce 
bras  frêle,  mécontent  du  mouvement 
que  celui-ci  exprimait,  et  de  même, 
vdvo/,  ce  pied  arraché  suit  maintenant 
une  autre  ligne,  tandis  qu'une  malléole 
simulée  par  un  morceau  do  glaise  donne 
une  allure  nouvelle  à  la  jand)e  tout 
entière  1  C'est  la  tresse  des  cheveux  ([ui 
tombe  différemment,  comme  l'indique 
ce  papier  blanc  froissé,  le  tronc  d'arbre, 
sur  lequel  s'ap|)uie  la  mignonne  ligure, 
prendra  de  même  une  autre  direction... 

"  Heureusement,  nous  dit  à  voix  basse 
un  élève  de  l'artiste,  que  les  (cuvres 
achevées  qui  restent  à  l'atelier  olVrenl 
pour  la  plupart  au  caprice  du  maître 
des  flancs  de  marbre,  voire  même  de 
bronze,  plus  rebelles  à  ses  coups  el  à  ses 
remaniements.  >> 

De-ci,  de-là,  l'exquise  silhouette  de 
Jeanne  d'Arc  plusieurs  fois  répétée  nous 
frappe  sous  chacune  de  ses  diverses 
notations;  cette  image  gracile  et  délicate 
est  sortie  des  mêmes  mains  larges  el 
lourdes  qui  pétrissent  maintenant  l'es- 
quisse puissante  du  nionumcnl  de  l'as- 
teur. 

L'artiste  va,  vient,  I  uil  enfoui, 
rêveur,  autour  de  son  «cuvre  naissante, 
el  la  construction  des  masses,  la  sou- 
plesse des  modelés  s'aflirmenl,  s'ailou- 
cissent  sous  ce  pouce  expressif  successi- 
vement brutal,  caressant...  le  cerveau 
agit,  bientôt  l'idée  prend  forme  el  l'âme 
naît... 

Cette  rapidité  (lan>  ICxccmI  ion  est  si 
admirable  que  T. m  ;i  L;raiid'|ii'ini'  à 
s'apercevoir  du  \il  iiiclici'  <pii  concoiirl 
malgré  tout  ;i  lixcllciur  du  gcnii'. 

I.'cxériiliiiii,  an  rc>tr.  s'arrête,  cluv  le 
maître,  loi-.-(|n'il  sent  ■<  rcnuicr  ■  miu 
(l'uvre  ;  point  n'est  utile  de  s  attarder  à 
ce  vain  polissage,  à  ce  nivelage  après 
COU])  qui  séduit  tant  le  commun  par  s;i 
niièvrei-ie  el  son  airadissemenl. 

I,'(euvrede  Falguière  est  sul'lisammeni 
n  faite  '•  toujours,  malgré  celle  facture  à 


FALGLIKHK 

r^ipiuirciicc  li'ii'lu'e,  papillolanlc,  comme    ]    reiulrc,   les    ])lans,    les    moiiulr 
mai'lelre:  l,i  |)reuve  en  est  que  les  prali-    1    Ions  indiqués. 


ciens  qui  eurent  à  exécuter  un  marbre, 
d'après  le  maître,  ne  rencontrèrent 
jamais    la     moindre    difficulté    pour    le 


De  même  que  Delacroix,  qui  préten- 
dait que  l'expression  d'un  art  pou- 
vait   se    résumer    parfaitement    par    un 


l'ALGL'iKIil-; 


peste,  ]):ir  une  note,  l'artiste  qui  nous  !  pinceau  se  complètent  en  vue  du  même 
occupe  ne  s'attarde  pas  à  la  puérile  triomphe  de  l'expression,  l'un  apporte 
exécution  /jar/ou/,  la  beauté  de  l'allure  |  sa  connaissance  approfondie  de  la  l'orme, 

l'autre  le  charme 
(le  son  coloris.  cai- 
le  mol  couleur  ne 
serait  plus  ici  à  sa 
place,  les  sculp- 
teurs véritables  ar- 
rivant à  nous  don- 
ner cette  impres- 
sion de  couleur  par 
la  seule  force  de 
leurs  nuxloli's. 

Point  dKcole 
alors,  pourrait-on 
dire  en  examinant 
superliciellement 
1  <iu\  ro  .  1  école 
huissonnière  plu- 
l<')t,  que  non  pas... 
l'd'uvre  de  Fal- 
};uière  est  d'un 
classique  pur  dans 
l'ordonnance,  ijé- 
niale  seule  par 
l'essor. 

Quelques  note> 
l)ioj;raph  i(|  ues  , 
maintenant  ;  nous 
suivrons  ensuite 
l'ieuvrc  à  travers 
ses  diverses  trans- 
l'orniations  jusqu'à 
lOrij^inalité  qui  se 
(l(''i;:i^'e  cl  consacre 
l'iilln. 

l'al^'uicre  .loan- 
.Mexandre-.loseph  i 
est  né  à  Toulouse 
,11  ls;{-2.  .\  Tou- 
louse, la  .-lie  l'é- 
coiulc  à  qui  nous 
sonnnes  déjà  rede- 
iii;     lAii.    Il     !m,,;nai!I)  vablcsdc    tant    de 

notabilités, 
devra    dtiiniiicr    le    travail    nR'S(|uiii,    le  Tout  jeune,  le  soleil  en   léte,  l'artiste 

fignolaj,'e  et  l'habileté  inséparables.  vint  à    Paris  chercher   les   conseils  de 

l'eu    lui   importent   les  moyens  pour      JoulTroy,  à  l'Kcole  des  beaux-arts, 
traduire  sa  pensée;  n'esl-il  pas   peintre.  C'est    l'époque  de  la    lutte  commune, 

sculpteur,  doué  enfin  1  L'ébauchoir  et  le      de  l'eU'ort  continu,  la  course  idéale  vers 


KAI.GUIKHK 


la  nue  embrumée  jusqu";i  réclaircie 
prouve  la  vocation  et  assied  le  rêve. 

De  jour  en  jour,   le  travail  porte 
fruits,  l'artiste   éclôt   rapide- 
ment et  devient  un  des  meil- 
leurs   élèves    de    son  maître. 

Deux  années  avant  cpiil 
remportât  la  récompense  su- 
prême de  1  Ecole,  1  artiste 
exposa  une  statuette  en  plâtre, 
Thésée  enfant,  envoi  habile 
bien  qu'insi^nilianl.  ini|HM-- 
sonnel  de  l'acture:  puis  il 
obtint  le  prix  de  Kome. 

Nous  dirons  peu  de  chose 
de  ce  concours,  parce  qu'il  ne 
dlirère  en  rien  de  ceux  des 
autres  :  même  déploiement  de 
science  froide,  même  artifice 
de  composition,  même  cor- 
rection obligatoire,  excellent 
devoir  en  vérité. 

Dès  ses  envois  de  la  villa 
-Médicis,  l'artiste  se  trans- 
forme, il  ose,  et  sans  insister 
sur  deux  bustes  que  nous  re- 
marquons cependant  de  lui 
au  Salon  de  1863,  nous  accla- 
mons une  œuvre  de  réelle 
valeur  que  l'on  peut  actuelle- 
ment admirer  au  musée  du 
Luxembourg,  nous  axons 
nommé  le  Vaimiueur  au 
combat  de  cor/s. 

\'oici  du  nu  réel,  une 
science  non  gourmée,  ime 
idée  eniiu  dominée  par  l'esprit 
du  geste,  c  est  jeune,  robuste 
et  vivant.  Cette  œuvre, 
exposée  quelques  années  plus 
lard  en  marbre,  obtint  une 
première  médaille  bien  méri- 
tée ;  puis  c'est  un  Tarcmus, 
marti/r  chrétien,  qui  vaut  à 
son  auteur  la  médaille  d  hon- 
neur et  la  consécration  défi- 
nitive. A  propos  de  1  exécu- 
tion en  marbre  de  ce  chef-d'œuvre, 
est  loin  d'être  de  tout  premier  ordre 
nous  a  conté  que  Falguière,  alors 
fortuné,  avait    fait    «    dégrossir   » 


qui 

ses 


marbre  par  un  praticien  malhabile,  et 
que  la  naïveté  dont  il  résulta  charma 
l'artiste.    En  ([iiciqucs  heures,  il  anima 


E  s  g  n  I  .s  s  E    EN'   l'honneur   de   c  0  r  n  o  d 


qui 


peu 

son 


de  son  propre  souffle  les  u  morceaux  » 
les  plus  importants,  la  tête,  les  mains, 
conservant  aux  draperies  notamment 
leur  caractère   naïf  presque  primitif. 


KAldllKliK 


A  I  N  T     V  I  N  l 


Car,  iius:>itol  son  marbre 
'  dcffrossi  »,  Kalffuière  le  rema- 
nie eiilièrement  :  le  praticien 
le  ])iiis  hahilc  demeure  étonné 
de  la  prodi<;ieuse  facilité  du 
niailre  (|ui  taille,  favonne,  af- 
line  encore  1  d-uvre  qui  se  dé- 
jjafjera  bientôt  de  son  enveloppe 
lourde  et  nous  apparaîtra 
M'anslorniée. 

Quelle  pui'eté  d  expression 
dans  cette  tète  de  martyr, 
quelle  angoisse  véritable  est 
peinte  sur  ces  traits".  Ce  nest 
pas  dans  l'horreur  que  le  sculp- 
teur cherche  sou  ciïet,  mais  par 
le  moyen  plus  délicat  de  la  seule 
exactitude,  c  est  de  1  art  poi- 
j;nanl.  su[)erbenieiit  construit, 
immortel. 

Puis  voici  successivement 
une  Ophélie  ondoyante  et  line, 
une  statue  de  Pierre  Corneille, 
traitée  un  peu  à  la  manière  de 
Callieri,  sobre  dapparence, 
(1  une  li^ne  simple,  majestueuse 
sans  artifice,  et  une  Dan.se 
cijijplienne,  que  nous  avouons 
^•oùter  médiocrement. 

Dès  lors,  l'énumération  ])ar 
ordre  chronolo<^ique  de  toute 
la  féciiiule  pi-oduction  de  Fal- 
:;iilc  re  délie  la  plus  courageuse 
mémoire;  nous  nous  bornerons 
d.uie,  au  cours  de  celle  étude, 
.1  mentionner  chaque  (cuvre  au 
hasard  de  l'esprit. 

Il  ne  faut  pas  néglif^cr  non 
plus  l'extrême  attirance  qui  se 
défja^'e  de  la  peinture  que  nous 
montre  le  maître  :  artiste  don- 
Memenl  victorieux,  bien  que 
rependant  le  meilleur  de  tout 
ce  triomphe  s  adresse  de  ])ré- 
fiTcnce  au  slatuaii'e. 

Comme  fjenre,  les  toiles  de 
I  al;;uière  se  rapprochent  étroi- 
Icmeiil  de  celles  de  Ilenncr  : 
inenie  ^.iiiune  de  tons,  même 
exécution  presque,  plus  de 
puissance    aussi    el    autant  de 


lALGlIKHE 


ihiirme,  avec  i-epeiulant  la 
remarquable  virliiosilé  du 
maître  alsacien  en  moins. 

Il  semble  que  le  peintre 
déploie  des  qualités  adverses 
lie  celles  du  sculpteur;  il  est 
impressionniste,  tachiste,  il 
manie  violemment  la  pâte 
comme  s'il  s'ajjissail  de  ijlaisc, 
leii;nanl  parfois  d"ignorer  les 
principes  les  pi  us  élémentaires 
de  lart  de  peindre. 

L  orif,'inalité  que  Falguière 
déploie  dans  ses  tableaux, 
risquée  souvent,  n'a  pas 
d'autre  importance  que  celle 
d  une  ag^acerie  faite  à  une 
musc  moins  favorable  ;  c'est 
dcri-ière  son  excellente  sta- 
tuaire que  l'artiste  se  retran- 
chera pour  délier  la  critique. 

Parmi  les  toiles  les  mieux 
venues,  citons  les  Lulleurs 
(^deuxième  médaille  au  Salon 
de  1875i,  scène  mouvementée 
(|ui  se  passe  dans  un  cirque 
moderne  :  nus,  vigoureux, 
solidement  peints,  que  con- 
templent les  sculpteurs  Dela- 
planclie,  Aube,  entre  autres, 
(|ue  nous  reconnaissons  assis 
sur  les  gradins. 

\'oici  un  tableau  que  ne 
ilésavouerait  aucun  de  nos 
maîtres  peintres  actuels,  nous 
adresserons  la  même  louange 
à  Eveulàil  et  poignard,  dont 
le  caractère  double,  parfaite- 
ment rendu,  répond  bien 
exactement  à  l'antithèse  du 
titre. 

l'uis  c'est  Caïn  el  Ahel,  la 
l)écoll;ilion  de  saint  Jean- 
liaptisle,  très  discutée,  Aha- 
lage  de  taureau  .  et  tant 
d  autres  dont  1  énuniération 
nous  échappe. 

Revenons  maintenant  à 
Falguière  sculpteur,  dont 
l'ccuvre  nous  passionne  da- 
\  antasre. 


LA     R  O  C  H  E  .1  A  g  r  E  L  E  I  N 


KAl.C.riKHlC 


k  .•>T>--':.V.'.A".:  ri-li  I ,  -  ji  X.  -^Liii,. 


i.^^-fcVfc*vV    Jf.--»a^    ■-/■ 


T     II  K     L'A.MfllAI,     inll;nET     A     A  B  B  E  V  I  LL  E 

Nous  (levons  encore  ;i  1  :iilisle  un 
Sailli  \incenl  de  Paul  el  un  Cardinal 
de  linnncchose,  lieux '•  morceaux  »  dune 
précieuse  beaulé,  et  les  monuments  tle 
Gambella,  à  Cahors,  de  Lanuirliiie  et 
de  La  Ftochejaquelein . 

(k'tio  dernière  leuvre  retient  plus 
lon^'uement  notre  attention  personnelle, 
elle  respire  un  charme  particulier;  une 
vérité  d'expression,  une  incarnation 
juste  nous  frappent  dans  cette  face 
comme  illuminée,  dont  on  lit  l'âme  à 
travers  les  yeux;  c'est  de  l'art  qui  fait 
penser. 

\'oulez-vous  des  bustes,  voyez  com- 
bien celui  du  peintre  Carolus  Diiraii 
est  vivant,  el  cette  émouvante    repro- 


duction des  traits  de  3/°"'  Daumesiiil. 
a  côté  du  rire  épanoui  de  Cor/tieliii 
cadel  ! 

\  oici  Ediiuurd  l'uilleron  .  voici 
M'^"  AhJjàma.  M'""  Léoiiidc  Lehlaiic,  et 
plus  loin,  une  remarquable  ébauche, 
plus  qu'ébauche  même  d'après  X'ictni- 
Hugo,  que  le  maître  de  céans  nous  dit 
avoir  exécutée  en  un  après-midi  1 

Par  .sa  fantaisie  plus  grande  et  son 
peste  plus  large,  la  sculpture  décorative 
(levait  retenir  de  préférence  les  goùl> 
de  l'artiste. 

Falguièi'e,  qui  nous  apparaît  très 
inspiré  de  Michel-Ange,  conçoit  un  peu 
à  la  façon  de  ce  génie  :  c'est  le  même 
sentiment  de  la  forme,  la  même  ampleur 
d'idée. 

Certes,  le  chef-d'œuvre  réside  partout, 
jusque  dans  les  moindres  choses;  mais 
ne  semble-t-il  pas  que  l'expression  d'un 
art  doive  se  manifester  en  des  propor- 
tions vastes,  en  rapport  avec  l'imagina- 
tion dont  les  ailes  sont  dune  eii\ergure 
illimitée  I 

De  même  (|ue  les  fronts  étroits  para- 
lysent le  cerveau,  la  pensée  vole  plus  à 
l'aise  dans  l'espace... 

Nous  devons  à  l'artiste  dans  ce  genre 
de  fort  belles  productions,  dont  malheu- 
reusement le  souvenir  seul  n<ius  reste, 
étant  donnés  les  négligences  ou  les  dé- 
dains coupables  qui  retardèrent  l'exécu- 
tion délinitive  de  certains  groupes  exé- 
cutés sommairement,  olfrant  peu  de 
résistance  aux  intenq)éries. 
I  De  ce  nombre,  entre  autres,  est  l'.l.ï/c, 
une  composition  saisissante  qui  s'écroula 
récemmeiil  dans  le  b:issin  du  Troca- 
déro. 

^'ous  souvient-il  également  de  ce 
gigantesipie  quadrige,  dont  la  ville  de 
Paris  eut  un  instant  l'heureuse  idée  de 
couronner  l'.Arc  de  rriiimjilie  des 
Chanq)S-l'"lysées'.' 

De  loin  rcs(|uisse,  à  l'échelle  du  monu- 
ment sur  l(Mpiel  elle  avait  été  provi- 
soirement placée,  satisfaisait  l'u'il  en 
tous  points,  l'ieuvre  paraissait  terminée 
alors  que,  seule,  l'ingéniosité  des  char- 
pentes, un  mélange  habile  de  glaise  cl 


KALGLIKIil'; 


(le  toile  rendaient  l'illusion  possible.  Rien 
(le  plus  beau  mi'me  à  voir  de  près  (jue 
cette  niasse,  coTiiposéc  de  matériaux  les 
[jlus  disparates,  arrivant  à  l'émotion 
quand  même,  inalf^ré  sa  grossière  struc- 
ture. 

Car  Falfifuière  excelle  dans  cet  art 
d'exprimer  un  <c  tout  »  par  un  rien  ;  c'est 
un  metteur  en   scène  de  premier  ordre. 


Parmi  les  grandes  «  choses  "  du  maî- 
tre, citons  encore  la  Jeanne  d'Arc  et 
l'Amiral  Coiirhel,  deux  productions 
ol'licielles  dont  nous  louerons  seulement 
la  suflisante  beauté  qui  satislit  au  co- 
mité-jury chargé  d'éliminer  les  esquisses 
préalables. 

Tandis  que  nous  prenons  ces  notes, 
nous  observons  du  coin  de  l'œil,   avec 


TARCIXrS.     MAKTTR 


plus  encore  peut-être  qu  un  parfait 
exécutant. 

Et.  puisque  nous  parlons  d'(euvres 
éphémères,  n'oublions  pas  de  mention- 
ner l'esquisse  vibrante  que  le  maître 
exécuta  rapidement  pour  une  t'éte  apo- 
théolique,  en  l'honneur  deGounod,  peu 
de  temps  après  la  mort  de  l'illustre 
compositeur. 

\'oici  maintenant,  à  Rouen,  la  Fon- 
taine monumentale  de  Sainte-Marie,  et 
à  Toulouse,  une  Sainte  Germaine,  que 
les  partisans  de  la  Commune  déboulon- 
nèrent. Nous  verrons  aussi  le  Poète 
Goudouh,  agréablement  représenté  dans 
son  attitude  rêveuse,  contemplant  la 
Garonne  qui  coule  à  ses  pieds. 


un  réel  intérêt,  1  étonnante  mimique  du 
célèbre  artiste  qui  maintenant  cause 
avec  l'un  de  ses  élèves. 

\h  !  ces  mouvements  de  doigts  qui 
dessinent  la  pensée,  celte  élocution  ra- 
pide inachevée,  que  complète  le  geste, 
cette  parole  voilée,  difTuse,  plus  élo- 
quente avec  ses  réticences,  tout  ce  mas- 
que qui  bouge,  ces  froncements  de  sour- 
cils, cet  emportement  subit  et  ce  silence 
soudain,  tandis  que  r(ruvre  se  fait  ! 

.\  notre  droite,  une  esquisse  de  belle 
venue  attire  notre  regard,  c'est  la  Cène^ 
une  peinture  cette  fois,  d'une  allure 
curieuse  avec  ses  airs  de  tableau  ancien,^ 
elle  est  du  maître  qui  approuve  vague- 
ment notre  admiration. 


1-Ai.r.  iiKHi; 


l)niis  un  fdiii  <le  r;ilclicr.  un  peu 
niasqui-i'.  nous  recnniiaissons  une  autre 
Idilo,  la  Femme  au  paon,  à  laquelle  nous 


voiles.  Son  expression  esl  vivante  pour 
cette  raison  (le  vérité,  palpitante  aussi 


On 


VVW  |)i 


ne  \nuliin>.  pas  siuii-ire  :  puis  ce  sont  des 
inoiilaf;es  iii\er>  cl  une  I);iiisciisc  énij;- 
nialique. 

Mais  c'est  ilaii>  le  un  de  l'',il^nicrc 
que  nous  éprouvons  le  meilleur  de  notre 
satislaclion  d'art. 

I.e  nu  de  Fal^'uicre  est  très  particulier, 
il  exprime  une  tendance  spéciale  vers 
un  idéal  curieux,  il  senilile  dépourvu  de 
chasteté  parce  (|n  il  lend  a  la  réalité  sans 


lire  au  sujet  de  celte 
statuaire  "  nature  ■• 
qu'elle  était  vul- 
•,'aire,  cela  sans 
doute  à  cause  du 
caractère  auda- 
cieux de  cet  art 
ipii  taille  dans  le 
\ir  et  veut  faire 
vrai,  l.is  de  cette 
créai  ion  héale. 
systématique,  sans 
souffle,  à  laquelle 
iiisipialors  nous 
étions  habitués. 

11  fut  de  tout 
temps  un  <•  nu  » 
académique,  c'est- 
à-dire  une  manière 
de  nu  catégorique, 
lin  adopta  tout  uii 
système  de  canons 
pour  rendre  un 
idéal  mathémati- 
(jue,  convention- 
nel. 

Le      f,'énie      des 
l'iiidias,    des    Mi- 
chel-.Anj;e,    des 
(larpeaux ,     des 
IJude,    avait    déjà 
secoué  ce  joug  pué- 
ril ;  mais  un  csjirit 
classique      semble 
(le  tout  temps  gui- 
ilei-     le      goût     en 
dehors  de  la  vérité, 
pudibonderie  peut- 
être,       enlélement 
dans   tous    les    cas    que     cette     \(ilonlé 
d'ach.iinemeiit  vers   un  idéal  au  delà  de 
la  naliiie.  Comme  si  cela  était  possible  ! 
l'aiguière,  pour  ces  raisons  de  parfaite 
indé|)en<lance,  est    un   grand    novateur, 
le  créateur  d'une  esthétique  pro])re,  mal- 
gré cl  à  cause  de  cette  sincérité  que  lui 
reprochent    ses  adversaires,    ^'oye/.    les 
Diane  que  nous  montre    l'artiste  avec 
une    insistance   qui    n"a  d'égale  que  sa 


KAL(;rii;i!H 


conviction  et  son  amour  pour  cette 
divine  personnification,  admirez  ces  dé- 
lic;iles  (îj^ures  de  femmes,  ne  snnt-elles 
pas  réellement  dignes  de  l'antiquité  par 
hi  forme  impeccable,  le  mouvement  et 
l'exécution  rigoureuse  ! 

Elles  sont  en  chair,  ces  Diane  ;  on  se[)t 
linltre  leur  cœur,  voilà  le  parfait  triom- 
phe de  Falguière, 
cette  idéalisation 
personnelle  de  la 
femme  qu'il  copie 
lidèlement  sans 
qu  il  lise  toutefois 
retrancher  à  sa 
grâce  native,  en 
sacrifiant  à  de  vai- 
nes théories. 

Ce  corps  est  vul- 
gaire? —  t^ue  non 
pas,cettetète  peut- 
être  ne  répond  pas 
à  votre  rêve,  elle 
n'est  pas  mièvre: 
certes,  elle  manque 
de  joliesse,  mais 
elle  est  belle,  vous 
sentez  peut-être 
mal  le  caractère  de 
sa  physionomie; 
n'êtes -vous  pas, 
d  autre  part,  ravi 
de  ce  mouvement, 
de  cet  ensemble, 
de  cette  envolée 
enlin  I 

Cela  vil  en  de- 
hors du  "  conve- 
nu ■■,  il  est  vrai, 
et  Ton  comprend 
que  1  idéal  de  lar- 
t  i  s  l  e  seulement 
doit  être  atteint 
lorsqu'il  sent  ses 
doigts  tout  à  coup 
réchaufTés  sous  la 
glaise  par  cette 
chair  qu'il  l'ait  pal- 
piter, à  qui  petit  à  petit  il  communique 
une  vie,  une  âme. 

Notez  bien  ceci  que  le   maître   n'inti- 


tule pas  ses  femmes  :  \'énus,  il  se  soucie 
sans  doute  fort  peu  d'arriver  à  la  forme 
d'un  rêve  banal  qui  veut  personnilier 
l'idéal  féminin:  non,  ses  créatures  sont 
tout  simplement  la  co|)ie  délicate  de 
modèles  choisis  dont  il  a  cherché  à  ren- 
dre naliu-ellement  le  charme  et  res])ril 
spéciaux.   (  n  mouvement   de   toi-se.   un 


i;  I   >  T  E       DE 


D  A  C  M  E  s  X  I  I. 


arc,  voici  une  Diane,  de  même  que  ces 
deux  femmes  qui  se  battent  seront  des 
liacchantes  grâce   au   thyrse   qui   gît   à 


!••  A  L  <  ;  u  I  !■:  H  !•: 


leurs  pieds.  C'est  la  Femme  au  paon, 
Eve,  Ophélie,  autant  de  titres  qui  nous 
importent  peu,  jiarce  qu'ils  sont  peu  ca- 
ractéristiques etqu  ils  nous  disent  seule- 
ment les  louanf^es  du  nu. 

Le  corset  de  nos  jours  a  (Immui'  :iu 
torse  de  la  femme  une  forme  nouvelle, 
il  allongea  la  taille  qu'il  comprima  légè- 
rement à  sa  base  jusques  aux  hanches, 
il  a  modifié  en  un  mot  la  rectitude  an- 
tique ;  fallait-il  donc  ne  tenir  aucun 
■compte  de  celte  curieuse  transformation 
<le  l'être  qui,  au  sur[)lus,  n'a  rien  decom- 
mun  avec  la  déformjition  ? 

La  grâce  de  la  ^"énus  de  Milo,  déjà  si 
loin  de  celle  delà  \'énus  de  Médicis,  dans 
son  développement  libre,  sans  l'empreinte 
■du  moindre  vêtement  qui  eût  façonné  son 
■corps,  exprimeunebeauté  dilTérente, mais 
non  pas  supérieure  à  celle  que  nous  admi- 
rons de  nos  jours  à  cause  des  dra[)eries 
seules  qui  la  vêtaient.  Quelle  chose  cu- 
x'ieuse  que  ce  nu  subissant  la  mode,  mal- 
gré cependant  son  invariable  structurel 

Falguière  puise  son  ins])iration  dans 
la  nature  elle-même,  il  sait  choisir  le 
mouvement  d'un  corps  et  sa  ligne  ;  son 
■oeuvre  est  bien  reconnaissablc  à  cet 
esprit  du  geste,  à  cette  notation  line  et 
sensible  qui  frappe  tout  d'abord. 

Un  joli  K  type  ■>  rencontré  dans  la  rue, 
■et  l'artiste  conçoit  aussitôt  une  .lunon, 
un  A|)ollon;  il  ])réfère  le  <>  caractère  »  à 
la  distinction,  l'allure  et  ras[)ect  feront 
penser  au  delà  du  modèle:  on  ne  saurait 
borner  son  idéal  à  la  contemplation  de 
ce  que  l'on  voit. 

Falguière  nous  conte  lannisante  dé- 
<'eption  (|u'il  éprouva  un  j<un-  à  ]>ro|)os 
d'une  .lunon  (piil  désirait  modeler: 
<(  J'étais  il  y  a  ijuelques  mois,  en  pro- 
vince, chez  un  photographe  de  mes  amis, 
lorsque  j'avisai  [lar  hasard,  parmi  les 
clichés  entassés  çà  et  là  dans  l'atelier, 
une  grande  photographie  de  femme, 
•s'arrêlant  au  buste,  dont  l'aspect  su- 
perbe me  .saisit  d'admiration.  (^)uelle 
Junon  remarquable  on  ferait  d'après 
•cette  étonnante  ligure,  ces  yeux  per- 
çants, celle  bouche,  ce  ne/.!  Mon  Dieu  I 
■que  tout  cela  est  beau  ! 


<'  Mon  ami  aussitôt  me  déclara  que 
ma  Junon  n'était  qu'une  vulgaire  femme 
de  chambre  qui  se  montrerait,  sans 
doute,  très  flattée  de  mes  louanges;  au 
surplus,  il  se  chargeait  de  la  décider  à  me 
donner  quel(|ues  séances.  Les  négocia- 
tions, en  elfet,  aboutirent  bientôt  et  un 
premier  rendez-vous  fut  pris.  11  y  avait 
bien  deux  heures  que  j'attendais  mon 
modèle,  lorsqu'un  peu  désappointé  j'ex- 
primai à  mon  ami  tous  mes  regrets  de 
celle  attente  vaine:  celui-ci  me  montra 
alors  d'un  geste  triomphant  une  petite 
femme,  haute  comme  ça,  maigre...  c  é- 
lail  ma  Junon  I  Nous  voyez,  conclut 
l'artiste,  jusqu'à  quel  point  on  peut  s'il- 
lusionner et  être  trahi  par  les  propor- 
tions généralement  trompeuses  que 
donne  la  photographie  !  » 

Dans  ses  statues  Falguière  a  évité 
avec  soin  de  revêtir  ses  personnages  du 
pantalon  et  de  la  redingote  modernes: 
il  vise  de  préférence  au  costume,  à  la 
draperie;  il  cherche  toujours  à  atteindre 
le  pittoresque,  fuyant  le  ridicule  de 
1  accoutrement  actuel  qui  date  si  vite. 

Il  est  fort  curieux,  du  reste,  de  con- 
stater l'infériorité  des  sculpteurs  lors- 
qu'ils ont  à  représenter  un  personnage 
habillé  à  la  mode  de  nos  jours  ;  il  leur 
est  inipossii)le  d'exprimer  naïvement 
ces  vêtements  sans  que  le  nu  ne  perce 
au  travers.  Dans  le  dos.  sous  la  redin- 
gote, nous  verrons  saillir  les  omoplates, 
nous  lirons  très  indiqués  les  deltoïdes, 
les  biceps  et  toute  l'anatomie  des  bras 
à  travers  les  manches,  de  même  que 
nous  apercevrons  les  rotules  et  pourrons 
suivre  le  fémur  sur  tout  son  passage 
jusqu'à  la  bi>tline  malgré  le  pantalon. 

Il  semble  que  ces  personnages  sortent 
de  l'eau,  tant  le  costume  adhère  à  leur 
corps;  nous  ne  savons  pas  une  statue 
dans  ce  genre  qui  échappe  à  ce  ridi- 
cule. 

A  notre  époque,  1rs  sculpteurs  se  ser- 
vent beaucoup  tlo  UKUilages  pris  sur 
nature.  I''alguière  préconise  ce  moyen 
seulement  |)(iur  gagner  du  temps  et  par 
raison  d'économie,  car  la  moindre 
main,  lo  plus  petit  d(''lail  un  |)eu  méticu- 


lAI.C.riKUK 


leux,  sans  cet  avan- 
tag-e,  s'il  le  fallait 
exécuterd'après  mo- 
dèle, arriverait  faci- 
lement à  coûter 
tjuelques  centaines 
de  francs. 

L'artiste  nous  dit 
combien  sont  peu 
fondées  les  critiques 
de  quelques-uns  qui 
prétendent  que  cer- 
taines statues  ont 
été  complètement 
moulées  sur  nature. 

Il  suftit,  au  reste. 
di  comparer  le  mo- 
dèle    avec 
lemoulajje, 
les     chairs 
sont    écra- 
sées par  il' 
plâtre,  seu-    ' 
les  les  ai-t 


des 


LE     POÈTE 


propor- 
tions,     les 

attaches  peuvent   être    d'un   renseigne- 
ment utile. 

Il  faut  donc  que  cet  ensemble  de  mor- 
ceaux obtenus  par  le  moulage  soient 
entièrement  remaniés  par  l'artiste;  ainsi 
tombe  d'elle-même  l'inanité  de  cer- 
taines crovances  qui  voudraient  voir 
une  grande  fraude  là  où  il  n'y  a  réelle- 


ment qu  un  intérêt  d  éco- 
nomie. 

Parmi  r(euvre  sculpté 
du  maître  nous  remar- 
quons peu  de  nudités 
masculines,  à  part  le 
Poète  que  nous  vîmes  au 
Salon  dernier  emporté 
par  un  cheval  superbe, 
ni  Apollon,  ni  Pégase, 
qu'ils  hésitent  cependant 
à  personnifier... 
.\u  Salon  de  18'J8,  l'ar- 
tiste nousa  donné 
un  beau  monu- 
ment duCarf/f'/ia/ 
Lnvigerie.  Il  y  a 
peu  de  temps,  il 
nous  montrait 
du  doigt  une  es- 
c|uisse  peinte 
d'un  effet  agréa- 
ble, sobre  de  ton 
et  d'un  heureux 
arrangement  : 
<■  Mon  plafond 
pour  1  hôtel  de 
ville  deToulouse,dixmètres  I  »  Cette  ma- 
gistrale composition  est  à  l'heure  actuelle 
en  place  dans  le  pays  du  maître  où  elle 
figure  dans  la  salle  des  Illustres.  L'ar- 
tiste la  peignit  en...  huit  jours!  paraît-il. 
On  demeure  saisi  devant  cette  pro- 
duction si  variée,  si  abondante,  origi- 
nale  certes,    mais    sans   extravagance, 


FAl-ClIKinC 


iirlislique  toujours,  malgré  tout,  et  d'un 
enseigtiement  réel  dans  ses  erreurs.  Par 
ces  questions  de  compréhension  spéciale 
de  volonté  dart,  Falguière  a  tracé  une 
voie  originale  ;  il  a  fait  école. 

Il  ne  nous  apparaît  pas  que,  étant  don- 
nées les  qualités  innées,  la  faculté  pres- 
que inconsciente  de  production  et  de 
conception  qu'il  jjossède,  l'artiste  réalise 
le  type  du  parlait  professeur.  (>ertes, 
il  pourra  communiquer  sa  fougue  à  des 
cerveaux  enclins,  les  diriger;  mais  ne 
semble-t-il  pas  que  tout  entrain  initia- 
teur doive  échouer  en  présence  du  froid 
enseignement  des  débuts!  Inaptitude  et 
désintéressement  siu'tout. 

Falguière,  en  clfct,  n'a  pas  produit 
d  artistes  médiocres;  ceux-là,  il  les  laissa 
s'acheminer  vers  le  u  mauvais  »;  le  pro- 
fesseur triomphe  seulement  dans  l'apo- 
théose de  ses  élèves,  il  ne  donne  pas  le 
talent,  mais  il  sait  le  cultiver.  A  l'Ecole 
des  beaux-arts,  où  l'atelier  du  maître 
est  très  en  faveur  et  souvent  fort  à 
l'honneur,  on  ne  nous  dit  pas  que  ce 
résultat  était  acquis  chez  les  élèves  par 
I  assiduité    du     professeur,     mais    Ijien 


par   l'intelligence    de    ses    corrections. 

Décoré  de  la  Légion  d'honneur  en 
1870,  l'artiste  fut  promu  oflicieren  IS'.'i, 
il  est  actuellement  commandein-  de 
l'ordre. 

Le  maître  a  maiiitenaMl  la  joie  de 
s  asseoir  à  llnstilut  à  coté  de  ses  deux 
excellents  élèves  Mei-cié  et  Marquesie, 
qui  sont  venus  l'y  rejoindre. 

Au  dcmetn-ant,  l'homme  est  simple, 
bourru,  mais  bon;  il  aime  peu  à  parler 
de  lui.  il  Huit  le  deviner;  c'est  le  meil- 
leur crilicjue  de  son  œuvre.  Pourtiuoi 
mentionner  sa  modestie  alors? 

Avez-vous  une  monographie  qui  vous 
plaise  de  préférence  à  une  autre?  — 
Non.  —  Une  anecdote?  —  Laquelle?  — 
Un  auteur,  un  musicien  favoris  ?  Tous, 
quand  ils  me  plaisent...  le  bien  est  par- 
tout, il  importe  seulement  de  savoir  le 
démêler. 

Résumons-nous,  Falguière  est  les- 
clave  et  le  miroir  de  son  ceuvre,  dont 
l'essor,  bien  qu'inégal,  restera  comme 
l'un  des  plus  beaux  excniMles  do  la  sculp- 
I Mi'c  fiançaise. 

I'.  M  11  I      1!  \  1  \  i:  M. 


I,  K     TK  f  11  M  1' H  K      PK      I,  .V      II  ft  1' t' I)  I.  I  y  V  E 


\-  VF.     DE     n  A  K  O  r     PRISE     DU     JARDIN     PUBLIC 


B  A  K  O  U 


Comme  je  demandais  à  \'assili  Ivano- 
\itch  de  me  donner  une  synthèse  de 
Bakou,  il  m'entraîna  au  tiiéàtre.  La  salle, 
carrée,  avec  des  rangées  de  chaises  et 
de  banquettes,  était  barrée  tout  au  fond 
dune  grande  loge  tendue  d'étoffes.  Ca- 
chée à  demi  dans  l'ombre,  une  tête  se 
devinait,  couverte  d'une  calotte,  la  barbe 
noire  et  courte,  le  nez  sémite,  les  yeux 
noirs  : 

—  Le  roi  des  pétroles  I  me  dit  ^  assili 
Ivanovitch.   \'oulez-vous   son  histoire? 

J'acquiesçai.  A  l'entr'acte,  nous  mon- 
tâmes au  couloir  des  loges.  La  tête,  sur- 
montant cette  fois  un  corps  maigre 
couvert  de  la  longue  lévite  persane, 
s'appuyait  à  la  muraille,  impassible, 
trouant  le  public  des  vrilles  noires  qu'é- 
taient ses  yeux.  On  passait,  repassait, 
l'échiné  fatalement  courbée,  les  regards 
IX.  —  14. 


en  dessous  fatalement  attirés  par  la  divi- 
nité. .\  quelques  pas  nous  nous  arrê- 
tâmes et  \  assili  Ivanovitch  commença  : 
—  11  était  une  fois  —  car  c'est  un  conte 
de  fées  que  je  vais  vous  raconter  — 
un  maçon  tartare  nommé  X...  Il  vivait 
misérablement.  Un  autre  Tartare  lui  fit 
élever  une  maison,  ne  put  le  payer  et  lui 
donna  en  guise  de  salaire  quelques  ar- 
pents de  terre  où  rien  ne  poussait.  Dans 
le  voisinage,  des  Européens  faisaient  de 
grands  trous  d'où  sortait  une  matière 
brune,  graisseuse,  du  naphte,  qui  se 
vendait  fort  cher.  Procédant  par  imita- 
tion, X...  fit  des  trous.  La  matière 
brune,  graisseuse,  jaillit  en  filet  d'abord, 
puis  en  fontaine,  puis  en  fleuve.  Pen- 
dant des  mois,  des  millions  de  kilo- 
grammes sortirent  chaque  jour  du  sol. 
Pendant    des   mois,     des    centaines    de 


mille  francs  chaque  jour,  furent  déposés 
à  la  banque.  X...,  misérable  la  veille, 
était  le  lendemain  archimillionnaire, 
sacré  roi  du  pétrole  :  saluez  ! 

l.a  tête  nous  reg^ardail  de  ses  deux 
vrilles  noires,  comprenant  qu'on  parlait 
d'elle,  comme  étonnée  qu'on  osât  la 
fixer.  Elle  se  détourna.  Le  corps  mai^'re 
dans  la  longue  lévite  persane  déambula 
quelques  instants  dans  les  couloirs,  s'im- 
bil)a  de  l'atmosphère  d'adulation,  d'en- 
vie qui  s'exhalait  du  public,  rentra  dans 
la  loge  dont  il  ferma  la  porte  sans  bruil. 
—  Nous  redescendîmes.  Accoudé  à  la 
balustrade  de  l'orchestre,  je  lorgnais  la 
salle. 

—  Regardez  là,  à  gauche,  ce  Persan, 
me  dit  \'assili  Ivanovitch. 

—  Oui,  eh  bien? 

—  .'Vncien  portefaix,  aujourd  hui  riclic 
à  millions;  les  naphtes  1  Cet  autre,  un 
peu  plus  loin,  ancien  paysan,  million- 
naire; les  naphtes  1  Ce  troisième,  ancien 
chamelier,  idem,  les  naphtes  1  A'ous 
vouliez  la  synthèse  de  Bakou,  termina 
^  assili  Ivanovitch,  la  voici  1 

l'U  il  me  montra,  en  riani,  dans  le 
théâtre  éclairé  à  l'électricité  une  lampe 
de  secours  qui  bridait  à  pétrole. 


Le  pélrole-roi,  le  pétrole-dieu,  le  pé- 
trole veau  d'or  encensé,  adoré,  coulant  en 
ruisseau.x  d'or,  jaillissant  en  fontaines 
d'or,  inondant  tout  de  flots  d'or!  Des 
caisses  d'or  débarquées  des  navires,  pour 
payer  le  pétrole  or  I  Des  terrains  d'or 
—  obole  la  veille  —  le  lendemain  tonne 
d'or  I  Des  familles,  dans  des  huttes, 
forant  le  sol,  attendant  le  geyser  de  boue 
brune  et  d'orl  Le  geyser,  souvent,  rêve  1 
peu  importe,  un  autre  trou,  plus  loin, 
sera  d'orl  Des  générations  naissent, 
aiment,  crèvent  de  ce  rêve  d'or,  Nitchvo: 
ça  ne  fait  rien  I  t)r  pour  les  autres,  pour- 
quoi pas  or  pour  nous  I  1 1 

Mais  c|uelle  sinistre  naturel  In  sol 
volcani([ue  découpé,  lorlillé.  déchiqueté 
en  cônes,  en  angles,  en  ogives,  en  scies. 
Pas  un  arbre,  pas  un  brin  d'herbe  :  la 
désohitloii  (le  la  désolation   prédile   par 


le  prophète  Isaïe  I  (Juand,  au  sortir 
d'Klisabellipol,  laissant  derrière  les  hauts 
sommets  du  (>aucase,  vous  attaquez 
cette  sinistre  plaine  de  liakou,  c'est 
comme  un  bain  d'hori-eur  dans  lequel 
vous  entrez  lentement.  .\ux  époques 
chaotiques,  la  Terre,  sans  doute,  c'clail 
ça.  \'o!cans  de  boue  éteints,  lacs  de 
boue  desséchés,  blocs  erratiques  de  laves 
découpées  en  monstrueuses  gargouilles, 
en  épouvantables  cariatides.  Au  clair  de 
lune,  cela  vit,  hurle,  vous  agrippe,  vous 
dévore.  Jus(|u'au  nom  qui  est  sinistre  : 
Apclicron,  Achéron.  l'ne  couleur  jau- 
nâtre sur  le  tout,  manteau  d'or  qui  a 
trop  roulé,  d'or  sali.  Des  flaques  d'eau, 
des  lacs  boueux,  irisés,  diaprés  de 
naphtes,  ruisselant  de  prismes.  Des  mon- 
tagnes entières  qui,  aux  nuits  dorage, 
se  drapent  de  flammes,  bavent  des  flam- 
mes. Des  flots  qui  deviennent  des 
flammes,  si  l'on  y  jette  une  étoupe.  Des 
barques  f|ui  errent  sur  ces  flols  de  flam- 
mes, barques  de  A'irgile  e(  du  Dante, 
dans  un  cercle  oublié  de  l'Knferl 

C'est  pourtant  dans  ce  cercle  de  l'En- 
fer que  des  milliers  d'aventuriers  se 
sont  abattus  des  (|uatre  coins  du  monde. 
.Vméricains  craignant  une  concurrence 
à  leur  Standard,  .Anglais  pieuvres  prati- 
ques étendant  partout  leurs  tentacules, 
.Allemands  maîtres  des  banques  et  du 
haut  commerce.  Russes  carrés,  vigou- 
reux, généralement  ingénieurs.  Grecs  à 
1  échine  souple  vivant  de  courtages, 
.Vrméniens  plus  souples  encore,  plus 
déliés  —  tous  se  ruent  à  l'àpre  curée 
d'une  bêle  fauve  :  le  naphle.  Qui  l'ap- 
prochera, la  saisira  dans  des  bras  suffi- 
samment musclés  pour  la  retenir,  qui 
la  tuera  eMlin,la  bêle,  celui-là  se  réveil- 
lera roi  1  Mais  quelle  terrible,  ([uelle 
décevante  chasse.  La  bêle  fuil,  se  cache, 
se  montre,  disparaît,  réparait.  \'oms  la 
tenez...  là...  ça  y  est...  eiilin  '....  Tirez... 
luez-la  I  l'"lle  a  (lêjii  disparu...  t-achée 
sous  terre...  où?  l't  les  puits  se  succè- 
dent pour  foirer  la  bêle  au  gite.  Pro- 
fonds, toujours  plus  ])rol'onds.  lels  qu  ils 
troueraient  la  terre  s'ils  le  pouvaient. 
Rien  !    Les  millions   s'engloutissent,  les 


existences  s'usent,  les  cerveaux  éclatent, 
rien,  toujours  rien  1  Puis,  un  beau  jour, 
un  grondement  sourd  du  sol,  ce  gronde- 
ment devient  éclat,  puis  tonnerre  1  Un 
Ilot  jaillit,  immense,  inépuisable  I  La 
bête  est  blessée  1  Son  sang  coule  :  il  monte 
jusqu'aux  nuages,  retombe  en  fleuve,  en 
lac,  en  nierl  J'en  sais  qui  subitement 
devinrent  fous  et,  sous  l'averse.  ou\ri- 


n'eutendez  parler  que  de  millions,  dans 
la  rue,  au  club,  au  théâtre,  dans  les 
hôtels.  Des  courtiers  vous  prennent  des 
ordres  de  millions  de  ponds  'le  poud 
vaut  1()  kilogrammes  connne  à  la  Bourse 
I  .'jOd  l'rancs  de  rente.  Tel  |)uils  donne 
par  mois  5  millions  <lc  pouds.  tel  autre 
1.")  millions  de  pouds,  telle  fontaine 
100    millions    de     pouds.     (ne    société 


VUE      DU     P  1 1  Tl  T 


rent  la  bouche  pour  manger  un  peu  de 
celte  manne  qui  leur  tombait  du  ciel  : 
le  naphte,  le  naphte-or  1 

Des  chill'res  ?  mais  est-il  possible  d'en 
donner?  Si  jamais  vous  avez  approché 
à  Monaco  une  table  de  jeu,  sans  doute 
avez-vous  été  en  proie  à  ce  phénomène 
qu'on  appelle  la  dépréciation  de  l'ar- 
gent. Un  louis  est  un  louis  sous  le  pé- 
ristyle; autour  d'une  table  de  roulette, 
c'est  rien,  moins  que  rien  I  A  Bakou, 
phénomène  identique  ;  nième  cause , 
même  ellet  ;  la  table  de  jeu  seule  est 
changée  :  au  lieu  de  drap  vert,  c'est  une 
immensité  de  la\es  et  de  boues  I   Vous 


achète  .")  millions  de  roubles  10  hectares 
de  terre,  y  trouve  une  fontaine,  revend 
ces  terrains,  un  mois  après,  12  millions 
de  roubles  à  une  autre  société  qui  re- 
trouve une  fontaine  et  revend,  elle 
aussi,  ses  terrains  à  une  troisième  so- 
ciété Ifi  millions  de  roubles  I  En  mon- 
naie française,  c'est  la  proportion  de 
13  500  000  à  32  400000  à  43  200  000, 
en  six  semaines  de  temps.  C'est  fou, 
c'est  insensé,  mais  c'est  cela  ! 

Qu'on  s'étonne  maintenant  si,  du  sim- 
ple village  qu'il  était  jadis,  Bakou  est 
devenu  une  capitale,  le  San-Francisco 
de  l'.Asie,  que  de  dix  mille  habitants  il 


ail,  en  vingt  ans,  bondi  à  cent  soixante 
mille.  Les  maisons  poussent  du  sol,  et 
malgré  tout  la  place  manque  :  les  loyers 
sont  formidables.  Des  industries  niulti- 


■E      I>  K     NAl'lITr.     U(lTil> 


j)les,  coroibiiri's  tics  luiplilo,  se  créent 
partout  :  raflinerics  de  pétroles,  d'es- 
sences, dhniles  à  graisser,  fabriques  de 
bidons,  de  clous,  scieries  1  Des  navires 
sont  achetés  chaque  jour  en  .Angleterre, 
en  .Ulemagne,  qui  descendent  le  \'olga 
à  la  fonte  des  neiges  et  vicniicnl  charger 
les  naphtes  1  Des  millions  de  kilogram- 
mes de  fonte  sont  utilisés  annuellement 
l)our  les  {'onduites  (|ui  amènent  les 
naphtes  des  puits  aii\  usines!  Des  Iraiiis 


entiers  passent  d'heure  en  heure  chargés 
de  naphtes.  Le  Caucase  en  vit,  Tidis 
en  vit,  Hatoum  —  le  port  d'exportation 
sur  la  mer  Noire  —  en  vit,  tout  en  vil, 
de  l'ai-chimillionnaire  au 
dernier  des  moujiks  : 
supi)rime/  le  naphte,  et 
sui)itement  tout  meurt! 
Oh  !  oui,  c'est  le  naphle- 
roi.  le  naphte-dicu,  le 
naphte  dispensateur  de 
h.ut  ! 

Kt  plus  on  saigne  la 
héte,  plus  elle  a  de  sang! 
Son  cœur  bat  sous  la  mer 
<!aspienne;  une  artère 
>'élend  jusqu'à  I^enkoran 
il  la  frontière  de  Perse  ; 
une  autre  jusqu'à  Ivrasno- 
vndsk,  Ouzoun-.\da,  en 
Transcaspie  !  Ivt  plus  le 
sang  coule,  plus  le  prix 
(le  ce  sang  s'élève  !  .Au 
ilébut  le  poud  IC»  kilo- 
urammesi  valait  i  ko- 
pecks i'1'2  centimes,  le 
\  oilà  à  !S  kopecks  1  l'I 
aujourd'hui  "J,")  cen- 
times .  Les  producteurs 
gagnaient  des  centaines 
lie  mille  francs  à  1  ko- 
pecks, (|ue  gagnent-ils 
aujourdhui?  Des  millions 
par  tli/.aines!  lùieore  une 
(ai.  c'esl  fou,  c'est  insensé, 
iiinis  c'est  cela  ! 

Sabounlehi  !  IJalak- 
hani  !  Hibiébate  !  trois 
villages  où  pousse  la 
moisson  d'or  !  Des  mil- 
-  .Nobel,  Holhschihl, 
'l'agueicll',  .MantaschclV  et  combien  d'au- 
tres encore  —  vomissant  le  sang  noir 
de  la  bête;  des  milliers  de  cuvettes 
recevant  le  sang  de  la  bêle,  des  milliers 
de  tuyaux  drainant  le  sang  de  la  bête, 
partout  des  halètements  de  pompes,  îles 
coups  sourds  de  masses  enfonçant  les 
trépans,  des  giclements,  des  ruisselle- 
ments, dans  les  milliers  de  pyramides 
tronquées  couvrani    le  sol;  splendide  et 


iiers  de    tn 


F  O  s  T  A  I  N  E     DE     N  A  P  H  T  E     EX      F  E  l' 


horrible  forèl  !  —  Et  une  exploilalion 
d'une  facilité  ridicule.  Un  trou.  Le  trou 
vaut,  selon  la  profondeur,  de  100  000  à 
200000  francs.  Une  fois  fini,  son  entre- 
tien coûte  une  trentaine  de  francs  par 
jour.   Le  tout  est  de  savoir  sil  y  a  ou 


s'il  n'y  a  pas  de  naphte.  Pile  ou  face  ! 
Mais  le  ver  est  dans  l'arbre  :  le  ver- 
spéculcition  cpii  troue,  mange,  dévore  et 
qui,  de  ce  qui  pourrait  être  un  tronc 
splendide,  fera  bientôt  une  souche  des- 
séchée où  seules  quelques  branches  fleu- 


riront.  Déjà,  il  y  a  quelques  années, 
l'arbre  fui  rasé  jusqu'à  la  racine,  le  poud 
de  napiite  tomba  à  un  quart  de  kopeck, 
de  nombreuses  usines  suspendirent  leurs 
travaux  et  leurs  payements.  Sans  les 
Rothschild  qui  surent  avancer,  et  à  pro- 
pos, des  capitaux  énormes  aux  i)élroliers 
gênés,  c'était  un  krach  elTroyahle,  le 
krach  de  naphte  comme  il  y  eut  le  krach 
de  l'or,  le  krach  du  cuivre.  «  Dans  dix 
ans,  me  disait  une  personnalité  de  Ha- 
kou,  le  plus  pauvre  de  liakou  sera  mil- 
lionnaire. »  Que  Dieu  l'entende  et  ne 
change  pas  le  million  en  lit  d'hôpital. 
Pour  moi,  j'en  ai  peur  et  peur  doivent 
avoir  ceux  qui  ne  savent  pas  se  retirer 
à  temps.  Il  est  inadmissible  que  ce  qui 
vaut  intrinsèquement  cent  sous  soit  coté 
cent  francs,  inadmissible,  parce  que  le 
voisin  a  gagné  le  gros  lot,  de  se  figurer 
(|ue  tous  le  gagneront.  Au  bout  du  fossé 
la  culbute  1 

.M'élendre  longuement  sur  l'historique 
et  la  descri])tion  de  Bakou,  à  quoi  bon? 
\'ille  persane  coii(|uise  par  les  Russes, 
Rakou  s'étend  sur  un  hémicycle  de  col- 
lines dénudées  descendant  insensible- 
ment jusqu'à  la  mer.  Son  golfe  dessine 
une  merveilleuse  faucille  dont  les  extré- 
mités sont  la  presqu  île  d'.Apchéron  et 
le  cap  Chikow.  Rien  n'y  est  intéressant 
que  la  vieille  ville  dont  nous  parlerons 
plus  longuement  tout  à  l'heure,  et,  avec 
ses  rues  quelconques  bordées  de  maisons 
{pielconques,  Bakou  est  une  ville  de 
Russie  quelconque.  La  ville  noii-e,  la 
ville  blanche  —  faubourgs  de  Bakou,  à 
proprôment  jiarler  —  sont  deux  immenses 
et  ignobles  usines  où  se  préparent  les 
naphles.  Elles  sont  alternativement  mer 
de  boue  ou  mer  de  poussière.  Des  vents 
terribles  les  ravagent.  Elles  ignorent  le 
ciel  bleu,  la  splendeur  du  soleil,  et 
l'obscure  clarlé  qui  tombe  des  étoiles. 
Un  voile  é|)ais  de  fumée  grasse  les  re- 
couvre éternellement.  .Nul  ne  s'en  plaint. 
I.e  ciel  bleu,  le  soleil,  les  étoiles  ne  se 
Irouvenl  |)as  dessus,  mais  (Icssiiiis  .' 


I.e  naphtc-roi. 


autels  :  l'.Alech-Gah,  le  temple  du  Feu 
éternel,  dans  un  village  nommé  Soura- 
kani.  L'ne  légende  persane  fit  naître 
Promélhée  à  Sourakani.  Pourquoi  non? 
ne  mourut-il  pas  sur  l'Elbrouz.  Depuis 
quand  ce  temple?  Qui  le  sait?  Des 
inscriptions  hindoues  en  ornent  la 
façade.  De  tout  temps,  sans  doute,  il 
exista.  Dans  le  pays  on  conserve  la 
mémoire  d'hommes  à  la  figure  spéciale, 
aux  vêtements  spéciaux,  qui  venaient 
«  d'au  delà  les  mers,  d'au  delà  les 
monts  ».  Ils  conduisaient  avec  eux  des 
troupeaux  de  vaches  et  priaient.  Des 
Parsis,  adorateurs  du  feu,  sans  doute. 
En  1871,  on  en  \it  encore.  Subitement, 
ils  disparurent. 

On  arrive  à  ce  temple  par  quinze 
versles  de  campagne  désolée.  La  voiture 
qui  nous  conduisait  versa.  Notre  chute, 
heureusement,  comme  celle  du  soimet 
d'Oronle,  dans  le  Misanthrope,  fut  jolie, 
amoureuse,  admirable.  Nous  roulâmes 
sur  du  sable  fin  el  en  fûmes  quittes  pour 
un  éclat  de  rire.  Comme  la  route  conti- 
nuait, semée  de  tout  |)elils  précipices 
el  de  toutes  petites  llaques  d'eau,  nous 
jugeâmes  |)rudent  de  la  faire  à  pied.  Le 
Tartare  que  nous  avions  pour  cocher 
s'amusa  d'abord,  puis  s'indigna.  Jamais 
nous  ne  pûmes  faire  entrer  dans  cette 
cervelle  que  cela  pouvait  avoir  de  l'im- 
portance :  de  verser. 

—  Cela  arrive  à  chaque  inslant,  répé- 
tait-il, on  verse,  on  se  relève,  on  arrive 
toul  de  même. 

Nous  préférâmes  anixcr  à  |)ied  tjue 
pas  du  toul. 

Le  temiile  du  Feu  se  trouve  enclavé 
dans  les  bàlimenls  d'une  grande  usine. 
Il  se  com|)ose  d'une  sorte  tl'arc  de 
Irionqihe  entouré  d'un  quadrilatère  de 
cellules  où  jadis  habilaienl  les  adora- 
teurs (In  feu.  Il  tombe  en  ruines  el  n'a 
|)as  même  la  société  il'nn  concierge.  .\u 
milieu  de  l'arc  de  triomphe  se  trouve  un 
puits.  Dans  ce  |)uits  un  jet  de  gaz  qui 
Ihnnbe.  Les  mauvaises  langues  —  ce 
soni  ici  les  lùiropéens  —  disent  que  le 
ga/  existe  bien,  mais  amené  par  un 
luyau  cl  ([u'encore  faul-il  y  mettre  le 


feu,  si  l'on  veut  que  feu  il  v  :iit.  Diles 
cela  aux  bous  indif;èues.  ils  vnus  riront 
au  nez  ou  s'indigneront.  Ce  qu'il  y  a  de 
certain,  c'est  que  d'un  puits  profond  de 
dix  mètres,  un  liravc  Tartare  lit  jaillir 
(levant  nous  une  gerbe  de  llanimes  en 
passant  sur  la  paroi  une  allumette 
onllanimée.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  certain 
encore,  c  est  que   l'usine  qui  enclave    le 


versés,  nous  nous  dirigeons  vers  la  gare, 
une  jietite  gare  joujou  dont  la  seule  rai- 
son d'être  est  de  desservir  l'usine.  I.e 
chef  de  gare,  fort  aimable,  nous  propose, 
faute  de  train,  de  nous  installer  sur  un 
convoi  de  pétrole.  Pendant  la  manceuvre 
de  la  locomotive,  nous  faisons  les  cent 
pas  sur  le  quai,  lu  des  ])lus  jolis  types 
(le   canaille    qui    se    puisse    r(''ver  nous 


PUIT.-?     DE      PÉTR(3LE 


temple  se  sert  de  ces  gaz  comme  com- 
bustible, les  dirige  dans  des  tuyaux  où 
bon  lui  semble,  les  transforme  en  autant 
de  chalumeaux. 

—  Beau  pavs  pour  les  marchands  de 
marnins  —  observe  un  jovial  compa- 
gnon de  route  —  en  nous  faisant  remar- 
quer toute  une  tribu  de  Tartares  se 
chauiïanl,  faisant  leur  cuisine,  séchant 
leur  linge  à  la  flamme  s'exhalant  d'un 
puisard  en  plein  champ. 

Nous  souciant  fort  peu  de  conlier  à 
nouveau  nos  précieuses  personnes  au 
«  phaétonne  »  qui  nous  avait  amenés  et 


accoste  et  nous  propose  d'entrer  chez 
lui  boire  du  vin,  du  Champagne,  prendre 
au  besoin  un  bain.  Cet  individu  est 
.\rménien  et  parle  anglais.  En  anglais,  il 
nous  énumère  les  délices  du  paradis  de 
Mahomet  que  nous  trouverons  chez  lui, 
et  Dieu  sait  quelles  1  Nous  refusons.  Il 
nous  lance  alors  un  dernier  argument, 
irrésistible  celui-là  : 

—  Le  grand  Napoléon  est  venu  chez 
lui,  il  y  a  dix  ans. 

—  Comment,  Napoléon  ? 

—  Parfaitement,  Napoléon,  c'est   un 
Polonais. 


—  Napoléon,  Polonais? 

—  Oui.  Polonais  I 

Oh!    inutilité    de    la    ffloire  I    être    le 
vain(|iicni-(l  Austcrlilz,  d'Iéna.  fie  l'Vied- 


land  et  finir  Polonais  !  La  chose  demande 
explication.  Nous  l'avons  enfin.  Le 
.Napoléon  Polonais,  le  grand  Napoléon, 
était  notre  confrère  Nai)oléon  Ney,  venu 
au  Caucase  il  y  a  quelques  années,  l'n 
éclat  de  rire  formidable  nous  échappa, 
dont  la  sympathique  canaille  nous  de- 
manda la  i-aison.  Nous  la  lui  doiuiàmes. 
Il  ne  la  crut  ])as.  .Mlez  à  Sourakani,  et 
dans  tout  le  ]>ays  on  vous  soutiendra 
que  Icffrand  Napoléon,  le  seul,  l'unique, 
est  venu  à  Bakou  il  y  a  dix  ans.  Ce  n'est 
plus  de  la  léj,'ende,  c'est  de  l'histoire. 

Retour  en  chemin  de  fer  sur  l'étroite 
plate-forme  d'une  citerne  de  pétrole. 
Nous  croisons  notre  <■  jihaétonne  »  et 
son     cocher     fartarc    'rinis     deux     s'en 


retournent  cahin-caha.  Les  cinq  roubles 
du  prix  de  la  course  arriveront  bien 
ébréchés  à  Bakou,  si  même  ils  y  arri- 
vent. Il  est  sur  la  route,  à  toutes  les 
mares,  trop  de  femmes  en  babouches 
mordorées,  en  caleçons  verts,  drapées 
d  un  voile  blanc,  qui  lavent  leur  linge  et 
sourient. 


Les  habitants  de  Bakou,  appartenant 
a  la  bonne  société,  vivent  à  coup  sur  des 
naplites  et  des  industries  qui  s'y  ratta- 
chent, mais  beaucon]i  plus  encore  du 
mirage  causé  par  les  naphtes.  Un,  de-ci, 
de-là,  gagne  le  gros  lot  :  tous  sont 
convaincus  qu'à  leur  tour  ils  le  gagne- 
ront. Ils  méprisent,  en  conséquence,  le 
commerce  qu'ils  laissent  aux  gens  de 
peu.  Pour  tout  potage,  ils  n'ont  souvent 
(pi  une  redingote  râpée  et  quelques 
ko|)ecks.  Parlez-leur,  c'est  une  danse  de 
millions,  de  milliards,  de  trilliards  !  Il 
n'v  a  qu'à  faire  des  trous  dans  le  sol  ou 
dans...  la  lune. 

—  ...  Pourriez-vous  nie  prêter  cinq 
riiiihles    jns((n'à   demain?    concluent-ils 

\'ous  ne  les  revoyez  jamais  — je  parle 
des  cinq  roubles. 

Le  par\enu  fleurit  à  Bakou,  surtout 
parmi  les  fils.  11  est  là  toute  une  collection 
de  i>  |)clits  sucriers  ",  diuit  les  frasques 
alimentent  la  chronique.  Leur  grand 
plaisir  est  de  se  griser  et  de  casser  tout 
dans  les  restaurants  où  ils  se  grisent. 
Papa  millionnaire  paye  à  moins  que, 
plus  nar|)agon  (|u'IIarpagon,  il  ne  laisse 
expédier  en  Sibérie  un  fils  qui,  pour 
solder  une  dette  de  jeu,  aura  volé.  Il  a 
fallu  défendre  le  baccai-a  au  club  de 
Bakou,  la  partie  prenait  des  proportions 
trop  inquiétantes.  Maintenant  l'on  joue 
au  rindi  et  à  la  prcfcrencc.  Les  grecs 
qui  habitent  Bakou  en  sont  dans  la 
désolation.  Comme  il  est  naturel  que  les 
honmies  ne  manquent  jamais  de  dis- 
tractions, on  donne  des  bals  au  club. 
Les  femmes  honnêtes  v  sont  invitées. 
C  est  eNliêmeniciil  aniMsaiil,  surtout  les 


redoutes  masquées  :  on  ne  se  coiileiite 
pas  d'y  tourner  en  rond. 

Est  admis  au  club  à  peu  près  qui 
veut  :  c'est,  en  principe,  une  question 
d'honorabilité  et  de  solvabilité;  c'est,  en 
réalité,  une  question  d  habit.  t)n  y 
compte  des  Tartares  et  des  Persans  en- 
richis, qui  se  tiennent,  ma  foi,  fort 
bien  :  j  allais  dire...  mieux.  Mon  éton- 
ncmenl  fut  d'étudier  leur  psychologie. 
Je  fus  présenté  à  1  un  d'eux,  ^  ...,  gran- 
dissime richard.  Les  débuts  de  la  con- 
versation furent  assez  froids.  Evidem- 
ment les  points  de  contact  manquaient 
entre  le  Latin  que  j'étais  et  le  descen- 
ilant  de  Timour-Lenj^  qu  était  l'autre. 
\...  rej^ardait  beaucoup,  réfléchissait 
l)eaucoup,  usait  et  abusait  des  monosyl- 
labes. On  eut  dit  un  interrogatoire  où  le 
rôle  du  juge  d'instruction  m'aurait  été 
dévolu.  Y...,  à  la  fin,  s'échaulfa  —  oh  ! 
juste  ce  dont  peut  s'échauH'er  un  Oriental, 
quelques  degrés  à  peine  au-dessus  de 
zéro. 

On  en  arriva  aux  idées  générales. 
Nous  débutâmes  commercialement  par- 
lant. Y...  raisonna  du  syndical  des 
pétroles,  parla  des  dilférentes  applica- 
tions des  naphtes  :  quoi  d'étonnant,  il 
en  vendait.  L'économie  politique  entra 
en  scène.  Y...  m'étonna,  il  connaissait, 
frayait  même  avec  cette  noble  et  aca- 
riâtre personne.  Nous  parlâmes  poli- 
tique. Y...  apprécia  fort  raisonnablement, 
avec  même  une  douce  pointe  d'ironie, 
notre  constitution  républicaine.  Il  con- 
naissait (r^arnot,  Faure  et  le  Panama.  La 
conversation  continua  sur  la  religion. 
^  ...  avait  une  largeur  d'idées,  une  tolé- 
rance toute  renanesque,  remarquables 
chez  un  musulman. 

—  Y...,  me  dit  I  ami  qui  nous  a\ait 
présentés,  ne  savait,  il  y  a  cinc[  ans,  ni 
lire,  ni  écrire,  ni  compter.  Il  a  voulu 
savoir  et  a  su. 

Y...  est  marié  à  une  Tartare,  élevée  à 
leuropéenne,  parlant  plusieurs  langues, 
ravissante,  mais  qu'on  ne  voit  que  dans 
l'intimité.  En  public,  elle  reste  voilée. 
Elle  a  sa  loge  grillée  au  théâtre  d  où  elle 
applaudit   avec   goût,   au  bon  moment. 


en  personne  qui  a  un  piano  chez  elle  et 
trompe  sa  solitude  avec  les  Maîtres.  On 
me  dit  qu'elle  fait  venir  d'I'^urope  tout 
ce  qui  se  publie  d'intéressant,  (^est  peu 
banal.  M"'°  Y...  est  honnête  :  on  lui 
pardonne  peu  cette  honnêteté. 

Tel  autre  Tartare,  /...,  n'a  pas  culture 
identique.  C'est  un  gros  armateur.  Il  a 
dix  bateaux  qui  trans[)ortenl  les  naphtes 
de  Bakou  à  Astrakan.  Chacun  de  ces 
bateaux  a  coûté  ôOOODO  francs,  a  été 
payé  en  trois  ans  et  navigue  depuis  dix 
ans.  Calculez  l'âge  du  capitaine,  je  veux 


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:  T  i;  1    K     i' 


dire  la  fortune  du  propriétaire.  Z...  est 
resté  le  Tartare  bonasse  et  sans  besoin. 
A  peine  il  sait  lire,  à  peine  écrire,  chil- 
frer  pas  du  tout.  Pour  s'en  tirer,  il  pro- 
cède de  la  façon  suivante  :  il  a  dix  sacs 


I  E  l"  X      B  A  K  (1  I 


iiumrnilcs  de'  1  à  10  et  i-i}i'rc'spoiul;iiil 
chacun  à  un  des  lialeaux  numérolés,eux 
aussi,  de  1  à  10.  Chaque  sac  est  rempli 
au  renouvellement  de  l'année  avec  une 
somme  de  dix  mille  roubles.  Toutes  les 
dépenses  alTércntcs  au  bateau  portant 
un  numéro  sont  ])rises  dans  le  sac  por- 
tant le  numéro  identique,  comme  aussi 
toutes  les  recettes  sont  versées  d  ajirès 
le  même  système.  Ce  tpii  reste,  au 
('''janvier,  consliluf  le  liénélice  :  il  est 
fabuleux. 

Les  Arméniens  prédominent  comme 
dejusle  à  Bakou.  Sont-ils  sympathiques? 
je  n'ose  le  dire.  .Antipathiques?  encore 
moins.  Ils  donnent  l'impression  de  quel- 
(|uc  chose  qui  perpélucllemenl  j^lisso, 
d  une     |iiiigiiée    d'eau     (iiiun     \i>u<lrail 


retenir.  Séduisants,  du 
ba^'ou,  ce  sont  les  Mar- 
seillais asiatiques.  Ils  ont 
parfois  de  l'esprit,  une 
teinture  de  tout,  une 
eon naissance  appro- 
fondie de  rien.  Ils  ado- 
rent l'anecdote,  la  ra- 
content avec  amour, 
ipioique  avec  prolixité. 
Sif^ne  caractéristique  : 
une  sainte  horreur  du 
liavail. 


.le  connais  peu  les 
femmes  de  ]5akou.  On 
les  voit  rarement,  on  un 
ne  désire  pas  les  voir.  Il 
en  est  cependant  d'ex- 
c|uises.  .le  sais  des  An- 
f,daises.  des  Russes  et  des 
Polonaises  qui  rivalisent 
de  tenue,  d'esprit  et  de 
beauté.  Mais, hélas I  elles 
s'ennuient,  les  pau- 
vrettes 1  et,  sur  les  bancs 
de  la  promenade  publique 
de  Bakou,  ont  je  ne  sais 
quoi  de  Mi^'non  rejrret- 
tant  sa  ])atrie.  Leur  fré- 
(pientation  est  d'esprit, 
(k^  réserve  et  de  bonne 
tenue,  mais  aussi  de  mélancolie.  Obli^'ées 
de  s'abstraire  des  continf;ences,  elles  en 
sont  réduites  à  vivre  en  elles-mêmes. 
Conséquence  :  elles  rêvent  et  parlent 
peu.  l'211es  sont  fjénéralement  d'admira- 
bles mères  et  lisent  beaucoup.  11  est  heu- 
reux ])our  elles  qu'Euijène  Oniéfcuine 
n'existe  tpie  dans  le  chef-d'icuvre  de 
Pouchkine  1 1 

Les  femmes  arméniennes  m'ont  sem- 
blé jolieltes,  douces,  cl,  comme  Nabu- 
chodonosor,  livrées  aux  bêles  :  je  veux 
dire  à  leurs  maris.  Presque  toutes  ont 
le  type  sémite  assez  accentué  cl  des 
formes  d'une  opulence  remarquable.  Se 
trouver  entre  deux  d'entre  elles,  an 
théâtre,  éipiivant  à  ini  véritable  écrase- 
ment. l'.lK's   se   parfument    beaucoup  et 


toujours  à  de  quintuples  essences.  Dans 
la  rue  on  peut  les  suivre  à  la  trace.  Elles 
ont  (les  enfants  en  quantité  considérable 
et  ne  larderont  pas  à  combler  les  vides 
causés  par  les  massacres  de  l'an  dernier. 
Elles  passent  leur  temps  à  bâiller  ou  à 
médire  du  prochain.  Celles  qui  sont 
jolies  sont  remarquablement  économes, 
et.  avec  des  maris  {,Mgnant  cent  roubles 
par  mois,  font  facilement  deux  cents 
roubles  déconomie.  Les  laides  se  con- 
tentent (le   tirer  le  diable  par  la   queue. 


Bakou  serait  une  assez  jolie  ville,  pa- 
resseusement étendue  sur  le  bord  de  la 
faucille  que  dessine  son  fjolfe,  si  la  ver- 
dure n'y  faisait  totalement  défaut.  Mais 
que  dis-je?  Bakou  manquer  de  verdure? 
Je  risque  de  me  faire  arracher  les  yeux. 
Bakou  possède  un  jardin  public  dont  les 
habitants  sont  très  fiers.  Ce  jardin  pu- 
blic a,  tout  bien  mesuré,  quelques  cen- 
taines de  mètres  d'étendue.  Ses  allées 
sont  en  asphalte,  l'on  y  voit  deux  bas- 
sins :  1  un  porte  un  cygne,  une  mouette, 
une  paire  de  canards  et  nu  tonneau  ilé- 
foncé  ;  —  l'autre,  comme  dans  la  chan- 
son de  Mariborouyh,  ne  porte  rien.  Mais, 
ô  extraordinaire!  ce  jardin  public  a  des 
arbres.  Faisons  la  bonne  mesure,  met- 
tons cent  arbres.  Jai  mesuré  avec  ma 
canne  le  plus  pros.  Il  a  'i^jlO  de  hau- 
teur, 0"',07  de  diamètre  ;  sa  plus  longue 
branche  a  0'",7.'>  et  me  vient  à  peu  près 
à  1  épaule.  De  grands  écriteaux,  à  l'en- 
trée et  à  la  sortie,  édictent  les  peines  les 
plus  sévères  contre  quiconque  détério- 
rera ces  arbres.  On  fait  bien,  quelque  habi- 
tant distrait  aurait  pu  en  dérober  un,  le 
mettre  en  pot —  baobab  de  TartarinI  — 
Q\ie\  crime  abominable  1  Quel  scandale 
dans  la  ville  1  Ce  jardin  public  coûte  des 
prix  fous:  on  l'élève  en  couveuse  :  on  va 
lui  chercher  de  la  terre  bien  loin,  et  bien 
loin  aussi  de  l'eau.  Mais  c'est  la  huitième 
merveille  du  monde.  De  vingt  lieues  à 
la  ronde,  on  le  vient  voir,  et  les  bons 
Tartares  le  placent  dans  leur  paradis  de 
Mahomet. 

Le  jardin  public  possède  un  club,  un 


restaurant,  la  musique  militaire  et  une 
statue  de  Meissonier.  •■  Comment,  Meis- 
sonier  1  ■'  Parfaitement,  sous  forme 
d'un  nain  portant  pioche  et  lanterne. 
De  loin,  on  le  jurerait.  Autour  de  ce 
nain,  tourne  la  bonne  société  <le  la  ville. 
C'est  le  centre  des  regards  et  des  potins. 
Il  en  a  vieilli  !  1  La  grande  allée  du  jar- 
din public  aboutit  au  quai.  Le  quai  est 
large,  pavé  de  cailloux  pointus,  traversé 
par  un  tramway,  et,  quand  il  pleut,  par 
un  fleuve  de  boue.  Le  tramway  déraille 
tous  les  quarts  d'heure,  la  boue  ne  s'en- 
lève pas,  mais  se  change  de  place.  A 
part  ces  deux  défauts,  c'est  très  beau. 
Qui  donc  ose  encore  parler  de  la  Cane- 
bière?  Sur  le  trottoir  qui  longe  la  mer, 
la  foule,  le  jour  de  fête,  —  et,  en  Rus- 
sie, fête  chômée,  c'est  tous  les  deux  jours, 
—  se  presse  en  deux  courants,  l'un  qui 
va,  l'autre  qui  revient,  se  coudoie,  se 
bouscule,  et  ne  se  dit  rien.  Passe  sur 
la  chaussée  en  «  phaétonnes  »  le  Tout- 
Bakou  des  premières.  Tous  et  toutes 
ont,  bien  entendu,  quitté  le  costume 
national  pour  se  mettre  à  l'instar  de 
Paris.  J'en  ai  vu  un,  le  malheureux,  qui 
portait  monocle,  et  une,  la  malheureuse, 
qui,  à  sa  fourrure,  suspendait,  en  plein 
hiver,  un  éventail  de  plumes   blanches! 


En  plus  de  son  jardin  public,  de  son 
quai  et  de  ses  théâtres,  Bakou  a  une 
grande  source  d'amusement  :  ses  hôtels. 
Ces  hôtels  sont  grands,  aérés,  et,  avec 
un  peu  de  bonne  volonté,  on  pourrait 
en  tirer  parti.  Mais  pourquoi  se  fatiguer? 
Les  voyageurs  sont  aussi  d  une  exigence 
ridicule.  Ils  demandent  de  l'eau  pour 
faire  leur  toilette,  on  leur  en  apporte 
une  carafe  et  ils  trouvent  que  ce  n'est 
pas  assez.  C'est  comme  pour  les  ser- 
viettes, on  leur  en  donne  deux  et  ils  en 
veulent  une  autre.  Essayez  de  réclamer 
cette  autre  et  le  moujik  qui  vous  sert 
vous  répondra  :  «  Donne-moi  celle  qui 
est  sale  et  je  t'en  donnerai  une  propre.  » 
Et  les  draps?  Je  trouve,  un  soir,  mon 
lit  vide.  Il  était  tard,  tout  l'hôtel  dor- 
mait.   Je    sonne,    resonne,    carillonne. 


personne  ne  vienl.  Ma  l'oi,  lanl  pis.  je 
me  roule  dans  ma  couverliii-e  el  dors. 
Au  malin,  la  femme  de  chambre  arrive, 
la  respectable  Slepliania  Ivanovna,  sur- 
nommée Dounia.  Je  lui  fais,  en  phrases 
bourrées  d'injures,  les  plus  sanglants 
reproches  :  ..  Pareil  oubli  est  impardon- 
nable, et  si  ça  recommence,  elle  vcri-a  !  ■ 
Dounia  me  regarde  stupéfaite,  lève  les 
bras  au  ciel  et  me  dit  du  ton  victorieux 
d'un  général  montant  au  Capitole  : 

--  M  accuser  d  a\oir  oublié  tes  draps, 
barine,  quand  je  les  ai  donnés  à  laver  1  I 


Le  bas  peuple  de  Bakou  a  une  cou- 
leur toute  particulière.  Il  se  compose  de 
moujiks,  de  Tartares,  d'Arméniens,  de 
quelques  Géorgiens  et  de  Persans. 

Bon  garçon,  jovial,  ivrogne,  pares- 
seu.x  :  tel  est  le  moujik.  L'un  d'eux, 
l'autre  matin,  se  lavait  gravement  les 
pieds  dans  un  ruisseau  de  boue  qui  cou- 
lait devant  ma  fenêtre.  U  lavait  ses 
bottes  aussi  —  quand  on  fait  toilette, 
il  faut  la  l'aire  complète  —  en  frottait 
soigneusement  l'empeigne,  les  remplis- 
sait d'eau,  les  vidait.  Pour  les  remettre, 
comme  une  difficulté  survenait  faute 
d'équilibre,  mon  brave  nioujik  s'assit 
carrément  dans  le  fleuve  de  boue.  Un 
tiret  cassa,  mon  moujik  tomba  à  la 
renverse,  se  releva  tant  bien  que  mal, 
essuya  ses  mains  pleines  de  boue  à  sa 
chevelure  blonde  et  s'en  fut  content  ;  il 
était  propre  et  avait  mis  ses  bottes. 
.\i-je  besoin  d'ajouter  qu'il  était   ivre! 

Le  Tartare  a  plus  de  tenue,  se  grise 
moins  ou  toujours  en  cachette,  se  teint 
la  barbe  et  les  cheveux  au  henné.  U  est 
cocher,  portefaix  ou  marchand.  Il  aime 
à  rire,  malgré  la  gravité  imperturbable 
de  sa  physionomie,  el  accueille  volontiers 
une  femme  du  peu|)lc  qui  passe  par 
une  |)hiisanleric  salée.  Il  ne  craint  tpie 
le  gorudovoï  i  agent  de  police  ,  et  \iius 
carottera  comme  au  coin  d  nu  huis  si 
vous  le  laissez  faire.-  il  est  toujours 
triplement  el  quinluplrmcnl  marié, 
prenant  des  femmes  en  guise  de  liétes 
de  somme. 


L. arménien  du  peuple  est  générale- 
ment commerçant  ou  domestique.  Dans 
les  boutiques,  il  vous  vole:  dans  les 
hôtels,  il  passe  pour  vous  servir.  Il  lui 
arrive  de  faire  l'un  el  l'aulrc  deux  ou 
trois  fois  par  jour,  quand  il  a  le  temps 
nu  qu'il  ne  fait  pas  sa  sieste. 

Le  Géni-gicu  i-ivalise  avec  lui  de  barbe 
noire  et  de  paresse.  Le  Géorgien  l'em- 
j)orle  néanmoins  sur  l'.Arménien  en  ce 
sens  que  les  trois  quarts  du  temps  il  est 
prince  et  prince  authentique.  Le  nombre 
est  considérable  des  grands  seigneurs 
qui  vous  cirent  vos  bottes  el  à  qui  vous 
donnez  10  kopecks  de  pourboire.  D'as- 
pect terrible  avec  cela,  couvert  d  armes  ; 
kandjars  ,  pistolets  .  poignards  ,  car- 
louches,  etc.  ,  de  quoi  armer  tout  un 
régiment.  S'en  sert-il  souvent'.'  Oh!  que 
nenni  !  il  a  trop  peur  des  coups.  Un 
Européen,  armé  d'une  bonne  cravache, 
n'a  qu'à  dire  :  «  Jette  tes  armes  !  »  el 
les  armes  tombent.  KUes  servent  d'épou- 
vantail  pour  les  petits  enfants  en  même 
temps  que  d'allrape-nourrices.  .\u  jar- 
din public  de  Bakou,  comme  aux  Tuile- 
ries, Pilou  a  son  franc  succès. 

Les  habitants  de  la  véritable  Arche  de 
Noé  qu'est  Bakou  passent  leur  temps  à 
se  mutuellement  gruger.  C'est  pain  bénit 
que  de  tromper  un  individu  d'une  autre 
race,  d'une  autre  religion.  Bien  d'amu- 
sant comme  un  .Arménien  qui  vous  dil  ; 
u  Ces  sales  Tartares!  •>  et  un  Tartare 
qui  vous  dit  :  «  t^es  sales  .Arméniens!  " 
.A  parler  vrai,  le  Tartare  est  ])référablc 
peut-être  :  lui,  au  moins,  a  une  parole, 
une  certaine  rectitude  de  caractère,  un 
grand  livre  Tuoral  du  doil  el  avoir.  La 
femme  d'un  ingénieur  de  Bakou  me 
citait  le  fait  suivant.  Tous  les  matins, 
elle  allait  au  bazar  faire  son  marché.  Un 
jeune  Tartare  la  guettait  au  coin  d'une 
rue,  s'emparait  du  panier  el  l'accom- 
pagnait chez  les  marchands.  Le  jeune 
Tartare  survint  un  jour  on  retard  el 
trouva  la  |)lace  prise  |)ar  un  de  ses 
camarades.  Explication,  injures,  bataille. 
Le  Tartare  nouveau  venu  fut  rossé  à 
pleines  coutures;  il  s'en  alla  geignant  el 
pleurant.    Le  vainqueur  avait  été   trop 


brutal.  M""-'  S...  voulut  l'en  punir,  lui 
ordonna  de  remettre  le  panier  au  vaincu 
et  lui  promit  "  un  bon  souillât  de  son 
mari  ■>.  Le  lendemain,  le  Tarlare  vint  à 
la  maison  et  demanda  M.  S...  : 

—  Que  veux- tu  ? 

—  La  barinia  m'a  promis  un  soufflet 
de  toi,  et  je  viens  le  recevoir. 

—  .\li>rs    lu    crnis   que   je    n"ai    rion 


maîtres  de  Bakou,  ils  sont  cantonnés 
presque  exclusivement  dans  la  forte- 
resse, le  Krepost,  une  vieille  ville,  oh  ! 
une  vraie  merveille,  un  coin  d'Orient 
féerique,  digne  de  Smyrne,  digne  de 
Stamboul  ! 

Parlez  à  un  habitant  de  Bakou  du 
Kreposl.  Si  c'est  un  européen,  neuf 
fois  sur  dix  il  vous  dira  :   .■  Oui,  mais  je 


TYPES     TAUTARE.S 


d'autre  à   faire    que   de    te   donner  des 
soufflets?  va-l'en  au  diable  I 

—  Bats-moi  d'abord,  je  m'en  irai  en- 
suite. 

—  Non. 

—  Si,  barine ,  j'ai  été  coupable,  je 
dois  être  battu. 

^L  S...  lui  donna  un  bon  soufflet. 

—  Maintenant,  ajouta  le  Tartare,  que 
j'ai  expié,  c'esl  effacé.  Mais  la  barinia 
continuera  à  me  donner  son  panier, 
n'est-ce  pas? 

Les  Persans  sont  en  quantité  consi- 
dérable à  Bakou  —  on  dit  ici  Perses, 
comme  au  temps  de  Xénophon.  Anciens 


ne  le  connais  pas.  ■'  Si  c'est  un  .Armé- 
nien, il  aura  peur.  11  y  a  quelque  vingt 
ans  on  a  tué  un  homme  dans  le  Krepost. 
Depuis  ce  temps,  à  entendre  les  braves 
Arméniens,  il  ne  se  passe  pas  de  jours 
qu'on  n'y  ramasse  les  cadavres  par 
dizaines.  C  est,  pour  eux,  le  Château  des 
Sept-Tours,  défendu  par  des  monstres  I 
Y  mettre  les  pieds?...  brrrou  1 

Périlleux,  en  elfet,  et  terriblement 
périlleux,  ce  Krepost,  mais  pour,  les 
chaussures  un  peu  fines  seulement.  Les 
monstres  qui  le  gardent  sont  de  pai- 
sibles fjorodovoï  faisant  les  cent  pas  et 
fumant  discrètement  des  cigarettes.  Les 


I 


terribles  assassins  sont  de  braves  gens 
assis  devant  leur  porte,  des  entants 
piaillant  et  jouant  à  la  marelle,  des 
femmes  voilées  de  rose.  A  1  hôtel,  on 
avait  frémi  en  nous  voyant  emporter  un 
appareil  photographique  :  <■  La  loi  mu- 
sulmane interdit  la  reproduction  des 
figures  humaines,  vous  aile/  vous  faire 
massacrer  !  "  Les  bons  Persans  nous 
massacraient,  oui,  mais  de  leurs  regards 
curieux.  Ils  étaient  bien  une  centaine 
autour  de  nous,  nous  pressant,  nous 
bousculant,  pour  voir  de  plus  près  l'ap- 
pareil, se  battant  à  qui  poserait  devant 
l'objectif,  et  les  petits  enfants  de  courir 
après  nous  :  i'  Kopecks,  kopecks.  •> 

Prenez  un  sac,  mettez-y  péle-mèle  des 
petites  rues,  des  petites  places,  des  pe- 
tites maisons  bleues,  des  petites  bou- 
tiques, des  petites  mosquées,  des  petits 
minarets,  un  petit  palais,  un  petit  bazar, 
tirez  le  tout  du  sac  au  petit  bonheur, 
posez-le  sur  un  plateau  dominant  le 
Bakou  moderne  et  planant  sur  la  rade, 
entourez-le  d'une  formidable  ceinture 
de  hautes  murailles  crénelées,  peuplez-le 
de  bonshommes  noirs,  verts,  rouges,  en 
chemise,  en  caftan,  en  touloupe,  en  fez, 
en  calotte,  en  turban,  en  bonnet,  —  de 
femmes,  à  la  croupe  large,  aux  jambes 
grasses  dans  un  caleçon  vert,  aux  pieds 
vêtus  de  chaussettes  multicolores  dans 
des  babouches  de  cuii-  rouge  pailleté 
d  or,  au  corps  drapé  d'étoffe  rouge,  à  la 
figure  voilée,  où  seules  les  amandes  des 
yeux  sont  visibles,  — de  petits  garçons, 
habillés  à  la  grande  personne,  se  rou- 
lant, les  fesses  à  l'air,  dans  tous  les  tas 
d'ordures,  —  de  fillettes  hautes  comme 
ça,  vous  singeant  les  mamans  avec  leurs 
petits  caleçons  verts,  leurs  petites 
chaussettes  multicolores,  leurs  petites 
babouches  et  leurs  petits  voiles  dont 
elles  se  dra|)ent, ô  pudeur  I  ajoutez,  deci, 
delà,  quelque  àne  porteur  d'eau,  la 
crinière,  la  queue  et  les  pattes  passées 
au  henné, —  deux  ou  Irais  cifed/i,  d'où 
part,  avec  un  acciinipai;nenicnl,  boum, 
boinn,  bouni,  l;i  classicpic  mélopée 
orientale:  "  Ouin,ouin,  oiiin,  lii...  •■  — 
et  vous  aurez  le  IvreposI  I  ! 


L'nc  couleur  extravagante,  folle  !  Tom- 
bez là  par  un  grand  coup  de  soleil,  à 
midi,  ou  par  un  clair  de  lune,  c'est 
comme  un  rêve  qui  vous  emporte.  Posi- 
tivement, vous  n'y  êtes  plus.  Constan- 
tinople,  Smyrne,  dans  toute  leur  splen- 
deur, ont  des  taches  :  les  boutiques  aux 
enseignes  cosmopolites,  les  maisons 
européennes,  les  i'^uropéens  ou  les  indi- 
gènes singeant  les  Européens,  un  je  ne 
sais  quoi  qui  vous  rappelle  toujours  et 
malgi-é  tout  notre  civilisation.  Le  Kre- 
posl,  de  ses  hautes  murailles,  a  arrêté, 
lui,  toute  pénétration  moderne:  il  est  et 
reste  exclusivement  asiatique. 

Je  n'y  ai  |)as  cherché  d'.Vzyadé  :  on 
n'en  trouve  que  dans  Loti.  J'y  ai  vu 
cependant  une  jolie  femme.  Une  porte 
donnant  sur  une  ruelle  était  ouverte. 
Dans  une  courette  une  jeune  femme, 
accrou|)ie,  nettoyait  un  vieux  samovar. 
I-llle  fut  tellement  stupéfaite  de  se  voir 
regardée  par  des  Kuropéens  quelle  ne 
songea  pas  à  baisser  son  voile.  Elle 
a\aif  d'admirables  yeux,  les  traits  fins 
dans  une  ligure  un  peu  enqjàtée,  l'exlré- 
niilédes  doigts  teinte  au  henné.  Elle  nous 
regarda  —  tel  un  mouton  qui  a  brouté  des 
myosotis.  Elle  pouvait  avoir  seize  ans. 

Je  m'y  suis  l'ait  un  ami  :  Mohammed 
Ali-Khan,  écrivain  public,  demeurant 
sous  le  porche  d'une  porte  qui  mène  au 
bazar,  au  haut  de  la  ruelle  qui  descend 
au  (|uai.  .Mi-Khan  est  vieux,  laid,  sale, 
borgne  et  porte  lunettes.  .Avec  un  |)etit 
pinceau  trempé  dans  lencre  de  Chine 
il  écrit,  le  jour  durant,  des  lettres  d  af- 
faires ou...  d'amour.  Il  passe  pour 
instruit  et  explique  le  Coran  aux  fidèles. 
On  le  vénère  et  on  l'aime.  Il  me  prit  en 
alTection  à  la  suite  d'un  grand  salut  que 
je  lui  fis  en  lui  demandant  à  voir  une 
de  ses  lettres.  Il  connaît  la  l''rance,  puis- 
qu'il médit  :  •  Eranlzous,  Napolcone.  » 
11  m'arriva  de  prendre  avec  lui  le  café 
turc  dans  une  échoppe  où  des  braises 
alhmiées  sur  un  plateau  de  cuivre  ciselé 
entretenaient  une  folle  chaleur.  Je  par- 
tageai son  chibouk,  et  il  m'aurait  olferl 
de  partager  sa  demeure,  si  une  demeure 
lui    avait    été    par    le    destin    dévolue. 


Comme  démoiislratioii  de  notre  sympa- 
lliie,  nous  en  restâmes  fort  heureuse- 
ment au  salani. 

Ali-Khan  voulut  bien  me  ser\  ir  plu- 
sieurs fois  de  guide  dans  mes  visites  au 
Krcpost  et  me  narra  l'histoire  de  la 
Tour  de  la  Jeune  fille.  Cette  tour,  qui 
domine  le  port  et  la  ville,  était  tout 
simplement  un  phare  et  nn  gigantesque 
coH're-l'orl  où  le  Uian  de  Bakou  pouvait 


sonniers,  leur  lit  élever  la  tour.  Quand 
tout  l'ut  fini,  la  jeune  lille  monta  au 
sommet,  seule,  .sous  prétexte  de  prépa- 
rer, sa  toilette  nuptiale,  et  se  préci])ita 
dans  les  flots. 

Cette  légende  a  fait  son  chemin  dans 
le  monde,  comme  tontes  les  légendes. 
Le  gardien  du  Château  d'If  montre  la 
prison  de  .Monte-Cristo:  .\li-I\han  me 
montra,    lui.    l'endroit    e.\act   où   s'était 


'  r  I  s  I  X  I  K  n  s 


se  réfugier,  lui,  sa  femme  et  ses  trésors 
en  cas  d'invasion  des  pirates  turco- 
mans:  mais  .\.  Dumas  éprouva  le  be- 
soin d  en  dramatiser  l'histoire.  Il  était 
une  jeune  fille  si  belle  que  son  père,  le 
khan,  1  aima.  N'osant  résister  à  son 
père  et  ne  pou\ant  se  décider  à  un  in- 
ceste, la  jeune  fille  songea  à  gagner  du 
temps.  Elle  céderait,  oui,  mais  seule- 
ment lorsqu'une  tour  énorme  domine- 
rait la  ville.  Ce  serait  sur  le  sommet  de 
cette  tour,  avec,  pour  ciel  de  lit,  les 
étoiles,  qu'elle  s'abandonnerait.  Le  khan 
fit  la  guerre,  ramena  des  milliers  de  pri- 


précipitée  la  jeune  fille,  l'^n  voyage, 
comme  en  religion,  il  n'y  a  décidément 
que  la  foi  qui  sauve. 

Ali-Khan,  en  historien  cette  fois,  me 
fit  visiter  Bala-IIissar,  le  palais  du 
khan,  et  la  mosquée.  On  monte  au  pa- 
lais du  khan  par  une  série  de  minus- 
cules ruelles  remplies  de  femmes  en 
pantalons  verts  et  en  voiles  roses,  dont 
les  yeux  sourient  à  défaut  des  lèvres. 
Au  milieu  d'un  merveilleux  carré  fait 
de  voûtes  cintrées  se  trouve  un  pavillon 
octogonal  garni  d'arcades.  C'est  la  salle 
du    Divan,    où    trônaient    les   anciens 


Llians  el  où  ils  reiidnionl  la  juslii-e. 
On  V  |)énèlre  par  une  porte  dif^iic  de 
l'Alhainbra,  el  Ion  \  ti-ouve...  un 
l'onotionnaire  russe  et  sa  famille  buvant 


dan.sk    tautakk 

Irancpiiilement  leur  thé  et  se  bourrant 
de  eré])es  au  caviar,  .le  l'avouerai  sin- 
eèrenienl  :  ce  l'ut  une  douche  ! 

L'ne  petite  lille  en  sortit  qui  me  mena 
vers  un  puits  sur  lequel  on  exécutait 
jadis  les  condamnés  à  mort  :  leurs  ca- 
davres étaient  précipités  dans  le  ])uits 
qui  communiquait  avec  la  mer.  «  Ou 
leur  cou[)ait  les  doij^ts  el  on  les  leur 
enfilail  dans  le  ne/  ■>,  m'ajouta,  souriant, 
la  petite  lille. 

La  mos([uée  est  en  ruines  et  contient 
le  tombeau  de  plusieurs  khans,  de  leurs 
femmes  et  de  leur  prof^éniture.  Ali  me 
cita  les  noms  des  morts,  mais  ils  étaient 
trop  difliciles  à  prononcer  pour  que  je 
pusse  facilement  les  retenir.  Au  mo- 
ment même,  d'ailleurs,  où  il  les  proférait, 


mon  attention  était  distraite  par  des 
femmes  qui  s'étaient  abattues  sur  nous 
—  telle  une  bande  de  moineaux  —  el 
semblaient  nous  contempler  avec  la  der- 
nière des  irrévérences.  Quoiqu  elles  se 
lussent  l)ien  gardé  de  montrer  quoi  (pie 
(■!■  soit  de  leur  lifjure,  Ali  s'emporta  et, 
saisissant  ma  canne,  commença  à  frapper. 
.1  eus  envie  d'intervenir,  mais  aile/ donc 
faire  entrer  des  idées  de  galanterie  dans 
une  cervelle  persane!  Ce  fut  une  dé- 
bandade de  pantalons  verts  et  de  voiles 
iiises.  en  même  temps  qu'un  déluge  de 
mots.  (Jue  disaient  ces  mots'.'  moquerie 
ou  regret'?  Au  risque  d'être  taxé  de  va- 
nité, mettons  regret. 

.Mi  garda  ma  canne  après  avoir  frappé 
1rs  femmes,  cl  s'en  servit  pour  me  mon- 
1 1er  une  épitaphe  ai'abe  portant  l'écusson 
lie  Schali-Abbas,  en  même  temps  qu'il 
m'en  désigna  les  losanges  d'émail  bleu 
i|ui  composaient  la  loilure  de  la  nios- 
ipiée.  De  l'autre  coté  d'un  mur,  on  aper- 
cevait une  ba'ionnette  qui  allait,  venait, 
■  lans  une  rythmic|ue  promenade.  Celle 
li.iïonnette  appartenait  à  un  fusil,  lequel 
.ippartenait  à  un  soldat,  leipiel  était  de 
garde  le  long  des  salles  inférieures  du 
palais  du  khan  où  l'on  a  logé  une  pou- 
di-ière.  In  de  ces  malins,  tout  sautera. 
Peu  importe  1  Le  palais  du  khan  n'est 
qu'une  vieille  ruine  qui  indill'ère  la  mu- 
nicipalité bakouienne.  Oh  1  si  c'était 
une  belle  maison  moderne,  ce  serait 
(lilléreiil  !  Il  y  a  décidément,  pai-tout  et 
toujours  des  vandales!  ! 

De  Hala-llissar,  parle  plus  tortueux 
et  le  plus  |)itloresque  des  chemins  des 
écoliers,  nous  descendîmes  au  ba/ar. 
Une  ribambelle  d'enfants  nous  suivait, 
entraînés  par  la  plus  délicieuse  petite 
lille  qui  se  puisse  rêver.  ICIle  courait, 
lomliail,  pouf!  se  relevait,  retombait, 
pouf!  sans  jamais  lâcher  un  gros  sucre 
il'orge  et  sans  pleurer.  Quand  je  voulus 
mapprocher  d'elle  pour  l'embrasser, 
alors  ce  furent  des  cris,  des  hurlements 
à  croire  cpi'on  l'égorgcait.  Les  femmes 
sortirent  des  maisons,  dont  l'une  sans 
\oile  et  très  vieille,  pour  me  faire  sans 
doute   MU    mauvais   parti.    La    présence 


d'Ali  les  rassura.  On  l'ouella  reufanl  : 
ô  justice  distributive  1  Je  voulus  la  con- 
soler et  lui  mis  dans  sa  petite  menotte 
une  piécette  blanche.  La  pièce  n'y  resta 
pas  lonj;tem|)s.  les  femmes  veillaient  : 
à  ce  prix-là,  la  journée  durant,  elles 
fouetteraient  1 

Au  bazar,  Ali-Khan  me  présenta  à 
plusieurs  de  ses  coreli^jionnaires  eu 
qualité  de  "  général  ".  Tous  m'en  sa- 
luèrent bien  bas.  J  achetai  quelques 
tapis,  quelques  armes,  quel(|ues  bibelots 
iiliy;ranés  d'argent  ;  on  m'en  récompensa 
en  voulant  me  faire  prendre 
des  fausses  turquoises  pour  des 
vraies.  Pourquoi,  quand  l'oc- 
casion s  en  présente,  ne  pas 
commettre  cette  bonne  action 
de  voler  un  ,i;iaour?  Je  m'en 
fâchai.  Pour  que  je  fusse  plus 
à  l'aise  pour  gronder,  on  m'ap- 
porta une  banquette  et  un 
petit  tapis  de  pieds,  et,  pour 
me  calmer,  on  me  fit  passer 
sous  les  yeux  presque  tout 
létalage  du  magasin.  La  ten- 
tation était  si  forte  que  je  me 
levai  dévalisé.  En  m'engageant 
dans  l'étroite  et  tortueuse 
ruelle  du  bazar  que  recouvrait 
une  toiture  de  planches,  j  en- 
tendis des  éclats  de  rire.  J'étais 
lixé,  j'avais  tout  payé  le  double, 
le  bon  giaour  était  roulé  I  ^Li 
certitude  en  devint  plus  pro- 
fonde encore,  eu  voyant  les 
armuriers,  les  peaussiers,  les 
orfèvres  courber  leur  échine 
devant  moi  et  me  supplier 
d'entrer,  avec  des  mots  d'une 
cajolance  folle,  sans  doute,  en 
langue  persane. 

J  étais    un   bon   client, 
bleu  ! 

La  ^■ue  d'un  groupe  d 
nètes  gens  me  consola, 
honnêtes  gens  étaient  toute  une  cara- 
vane de  chameaux  assis  sur  leurs  genoux, 
à  l'une  des  portes  de  la  forteresse.  Ils 
ruminaient  d'un  air  pensif  et  attristé 
qui  m'attrista  moi-même.  L'un  d'eux 
IX.  —  lo. 


!'■"■- 


Uoa- 
Ces 


s  ébnuui  de\ant  mon  objectif  photogra- 
phique :  un  bon  coupde  canne.  appli([ué 
par  .Mi-Khan,  le  calma.  Ces  chameaux 
étaient  chargés  de  sucres  et  de  coton- 
nades :  ils   allaient  en  Perse. 


Le  soleil  s'est  couché,  le  manteau  du 
brouillard  drape  la  ville  basse,  dans  le 
ciel  d'un  bleu  profond  s'estompent  les 
collines  dénudées  du  cap  (LhikolT,  il  est 
l'heure  de  monter  aux  cimetières.  Ils  se 
suivent,  ces  cimetières,  et  ne  se  ressem- 


^^^?^^^^^^^. 

^^n^^^^^^ 

^^^^ 

^^^^1 

i-^'i  jàBt'-'^^^^Ê 

^^^^Ê^i^C'  *iiSB 

^^^^B^4  /i^^^H 

^^^H^^v  / 

''  ti^ÉS^^^^^^I 

^mi'- 

v|    ^l^^l 

4'- I^^^H^^^^H 

.  K  O  R  G  I  E  N  X  E 


blent  pas.  L  un.  l'arménien,  est  quel- 
conque, semé  de  plaques  de  marbre  sur- 
montées de  la  croix  grecque.  L'autre  est 
persan  :  un  fouillis  de  petits  carreaux 
pointus  piqués   dans   le   sol,   près,   tout 


près  Tun  de  l'autre.  Pour  que  leurs 
jambes  ne  soient  point  trop  rouillées  le 
jour  de  la  résurrection,  les  bons  Persans 
se  font  enterrer  debout  :  la  place  qu'ils 
occupent  est,  en  conséquence,  minime. 
Seules,  quelques  tombes  de  riches  sont 
cachées  sous  une  pierre  tumulaire  et  sur- 
montées d'une  table  gravée.  Nul  soin, 
nulle  Heur,  nul  entourage.  Le  pas  du 
voyageur  l'oule  au  hasard  les  tombes. 
Ceu.\  qui  y  habitent  sont  morts  et  bien 
morts  I  Mais  quelle  admirable  vue  !  Il 
semble  que  l'on  soit  un  aigle  planant, 
planant  si  haut  que  les  maisons  de  Bakou 
paraissent  des  joujoux,  les  habitants 
des  fourmis,  les  naphtes...  des  illusions I 

Sur  une  tombe,  trois  femmes  ])leu- 
rent.  Elles  sont  assises  à  la  turque,  chan- 
tant une  mélopée  plaintive  et  ne  disant 
rien.  Un  cri,  parfois,  coupe  la  mélopée  : 
"  Hiou,  hiou,  hiou  1 1  ■■  Elles  chantent 
les  vertus  du  défunt,  mais  aussi  ses  dé- 
fauts. L'une  d'elles  se  plaint  de  ce  quelle 
n'ait  pas  été  assez  souvent  battue  ; 
"  C'est  que  tu  m'aimais  moins  que  les 
autres,  conclut-elle,  et  je  te  pleure  pour- 
tant autant  que  les  autres I  >■  Devant  la 
mer  assombrie,  dans  le  désert  des  ])ierres 
pointues  où  dorment  les  ancêtres,  où 
elles  dormiront  un  jour,  elles  semblent 
regretter  —  comme  les  Celtes  de  Flau- 
bert —  ('  trois  pierres,  dans  un  golfe 
rempli  d'îlots  ». 

Mais  il  me  faut  partir,  si  je  \eux  ar- 
river à  HaLou  avant  la  nuit  noire  et 
m'embarquer  pour  voir  la  mer  en 
flammes.  Par  un  chemin  détourné,  je 
gagne  le  (|uai.  In  Persan  y  lave  Iran- 
quillenienl  sa  viande  —  un  demi-moulon 
—  pour  qu'elle  soil  puriliéc,  cependant 
(pie  des  femmes  achèvent  de  tordre  leur 
linge  ou  de  le  charger  sur  leur  tête. 
Quelques-unes,  la  jupe  haute,  le  caleçon 
vert  crevé,  mollirent  des  coins  de  nudité 
provocante.  l''llcs  n'en  ont  cui'c.  mais  de 
la  main  qu'cllc>  «.ni  de  HIht  m-  voilciil 
soigneusemciil  la  U;;iin'. 

Melour  au  poi-(.  In  slcamer  va  partir 
|)our  Pclrowsky.  Des  soldats  en  garnis- 
seul  le  ponl.  Hâves,  maigres,  gi-elotlani 
la  li(''\ic,  ils  omI  fait  longlem|)s  la  gai-de 


des  douanes  sur  les  côtes  de  Perse  :  ils 
vont  rétablir  leur  santé  au  pays  natal. 
Ils  chantent  —  l'àme  russe  s'exhale  tou- 
jours en  chants  —  un  chœur  po])ulaire 
à  trois  parties.  L  n  officier  les  écoute 
quelques  instants,  fredonnant  lui-même, 
leur  fait  signe  de  se   laire  et  leur  crie  : 

—  Que  Dieu  vous  garde.  enfanU,  el 
vous  donne  le  bonheur  I 

—  Et  à  vous  aussi.  Excellence. 

—  El  maintenant  reprenez,  votre 
chanson  ! 

La  chanson  reprend,  plus  liuniame, 
ce  me  semble,  comme  teintée  d'allec- 
lion  :  palernité  de  l'oflicier  russe  pour 
ses  hommes  I  Qu'aurait  fait  un  oflicier 
chez  nous? 

Le  \apeur,  les  chants  s  cnfoucenl  daii> 
la  nuit. 

Nous  liions  à  bord  d'une  petite  cha- 
loupe, d'une  vedette.  La  mer  est  calme, 
unie  à  souhait.  Nous  doublons  le  cap 
Chilvolf,  nous  \oici  au  large  des  puits 
de  Hibiébale  dont  nous  apercevons  les 
lumières.  Stop!  c'est  là!  In  bouillon- 
nement de  llols  autour  de  nous,  des  glo- 
bules de  gaz  qui  sourdent  de  la  mer  et 
qui  crèvent.  .Attention  !  In  matelot  jette 
une  étoupe  enflammée  et  la  couche  de 
naphle  qui  couvre  les  (lois  s'allume.  C'est 
bien  la  mer  de  flammes,  le  cercle  oublié 
|)ar  Dante  dans  son  Enfer.  Les  damnés 
seuls  manquent,  nous  les  rempl'açons. 
Le  feu  dure  quelques  minutes,  la  clarté 
(liininucii(lii  s'éleiut  :  la  nuit,  la  nuit 
plus  profonde  nous  entoure...  c'est  lini  11 

•Jnelques  instants  après,  nous  arrivions 
à  Bakou.  Des  amis  arméniens  nous 
attendaient  sur  le  quai.  Ils  avaient  re- 
fusé de  nous  accomjjagner  de  peur  du 
froid,  jiarce  qu'aussi  ce  leur  était  une 
douleur  de  voir  brûler  inutilement  du 
naphte.  du  naphle-or.  Nous  les  quil- 
tàines  le  lendemain  |iour  regagner  Ti- 
flis.  Nous  les  reirouverons  dans  six 
mois,  à  noire  relour  de  Sibérie.  Ils  au- 
ronl  eoiiliiuii'  de  l'aire  ce  qu'ils  font 
depuis  qu'ils  sont  au  monde  :  ils  aui'onl 
attendu  la  saison  tics piiils. 

G  K  o  H  U  li  s    C  .Ml  o  N . 


La  Chanson  de   Musette        ^'i 


L'.'.MI'0.-?ITI<J 


!1    CAUUCHIiT 


!         .   -**  ^* 


I 

Hier,  eu  voyaiil  uiio  hii'onjclle 

Oui  nous  ramenait  le  printemps, 

Je  me  suis  rappelé  la  belle 

Qui  m"aima  quand  elle  eut  le  temps. 

—  Et  pendant  toute  la  journée, 

Pensif,  je  suis  resté  devant 

Le  vieil  almanacli  de  l'année 

Où  nous  nous  sommes  aimés  tant. 


l'ar  exception  à  notre  règle  île  ne  publier  que  de  linédit,  nous  avons  pense  qu'on  relirait  avec  plaisir  la  célèbre 
chanson  de  (ii  Vie  Je  holiime,  qui  a  inspiré  à  M.  CarucUet  ses  compositions  si  artistiques.  —  .V.  d.  I.  H. 


Q 


e 


0 


8 

j 

0 

i 

0 


III 

—  Les  meiiblos  de  notre  chamljrcll 
(^^s  vieux  amis  ilo  noire  amonr, 
Déjà  prennent  un  air  de  fête 
Au  seul  espoir  de  Ion  retour. 
Viens,  tu  reconnaîtras,  ma  clière, 
Tous  ceux  qu'en  deuil  mit  ton  de' 
l,e  petit  lit,  et  le  grand  verre 
Où  lu  buvais  souvent  ma  pari! 


Tu  iciiictlr;is  la  rolic  lihiiulir 
liiml  lu  If  pai-ais  autrofois, 
ICI  iniiiiin'  autrefois,  lo  diiiianclic. 
Nous  irons  courir  daiis  les  l)ois. 
Assis  lo  soir  sous  la  toniipllc, 
Nous  boirons  oncoi-  co  vin  clair 
Où  ta  chanson  mouillait  son  aile 
Avant  tic  s'cnvnloi-  dans  l'air I 


■< 


S..        / 


■■m  'f.1 


ïr^. 


-r>      % 


^ 


Muselle  (|ui  s'esl    sniixeiiiie, 
I.e  enriinval  ét.Tiil  lijii. 
In  lioaii  matin  esl   re\einie. 
Oiseau  volage,  à  l'ancien  nid; 
Mais,  en  embrassant  l'infidèle, 
Mon  cœur  n'a  plus  senti  d'émoi 
Kt  Musette,  qui  n'est  plus  el 
Disait  ([ue  je  n'étais  plus  moi! 


^ 


^£y<=. 


£:> 


Chanson   de  Musette 


POESIE     I1I-: 

Hf.nri    MrniîEH 


(Ch:iiit<Je  au  V«  ncte  dans  la  Vie  de  bohlme.) 
fie    MIHC.KH   el   THiUiDOnc    BARKIKRK 


Mt'SiyUE 
n  E      V  E  11  X  E  T 


('ette  Uouceet  mélancolique  mélodie,  étant  postérieure  à  la  première  représentation  de  la  Vïe  de  bohème 
(théâtre  des  Variétés,  18 i9),  ne  fut  chantée  et  mise  à  la  scène  que  lors  de  l'avant-dernière  reprise  ii 
rOdéon  (1S73),  sous  la  direction  de  M.  Félix  Duquesnel.  Accompagné  au  piano  par  M.  Pierre  Berlon 
(Rodolphe),  M.  Porel  (Marcel)  la  chantait  et  n"avait  pas  moins  de  succès  que  M.  Berr  lors  de  la  der- 
nière et  récente  reprise  à  la  Comédie-Française  (1S97). 


sempre  legalo 


^W  !dT!i*  r  r   r  f 


\2\^ ,  ^;:j>  ^ 

5- 

f    m   ,  a- Iv 

7-  .  li 

1  j     i>  J  ,  p 

IJ  i'jl|;i 

unehirondel-le 

)iii  nous  rame  _  naif 

le     printemps 

1        '  -^  î>  [^ 

Je     me  suis  rappe 

-lé    la  belle 

1 

^-^~ — n rff 

4^^=^ 

}  i  M   j 

MMMM 

Tf    r~T 


Qui    nKiinKiqiianileLleeutieteiiips   Et,  peiiHanl  ((uifr     la  joiir-né.  e      Pcn.sif  jesuis    res 


lé    di!_van(     Le>ieilaliiwnacli del'aniif'-e        Oùuôiis  nmissoiiiriit'sai     _     lué^tdnt! 


L'KLECTRICITK    DANS    LA     FKiniK 


Il  cxisle  en  France  50UU(l  moulins 
hydrauliques  que  les  progrès  de  la 
grande  minoterie  à  vapeur  condamnent 
à  l'inactivité.  En  estimant  à  une  dizaine 
de  che\aux  la  puissance  mécanique 
de  chacune  des  roues  inutilisées  —  ce 
qui  n'est  pas  excessif  —  on  arrive  à  un 
total  de  500000  chevaux  que  procu- 
reiait  la  mise  en  valeur  de  ce  genre  de 
création  de  force  motrice  et  qui  s'en  va 
maintenant  en  pure  perte.  I.a  France 
est  un  pays  essentiellement  agricole;  il 
nest  pas  inutile  de  rechercher  quelles 
seraient  les  méthodes  pratiques  qui 
permettraient  doll'rir ,  au  service  de 
l'agriculture,  les  ressources  en  énergie 
motrice  que  recèle  la  configuration  topo- 
graphique  de  son  sol. 

11  con\ient  de  rappeler  d'abord  ce 
qu'on  entend  ])ar  le  mot  énergie.  Ce 
terme  comprend  le  travail  sous  toutes 
ses  formes.  On  sait  que  tous  les  phéno- 
mènes physiques,  de  quelque  nature 
qu'ils  soient,  peuvent  être  évalués  en 
imités  de  travail,  par  exemple  en  kilo- 
grammèlres.  I.e  kilogramnièlre  est  le 
(ravail  produit  par  un  j)oi(ls  de  I  kiln- 
gramnie  tombant  de  1  mètre  de  hau- 
teur. L'unité  industrielle  de  puissance 
est  le  cheval-vapeur  qui  vaut  75  ki- 
logrammètres  par  seconde.  On  peut 
exprimer  ainsi  en  kilogrammèlres  les 
actions  chimiques,  les  changements 
thermiques,  etc.  l'n  principe  inqiorlanl 
ressort  (le  ces  mesures,  c'est  le  suivant  : 
si  l'on  a  une  certaine  quantité  d'énergie 
sous  forme  mesurable,  telle  qu'un  tra- 
vail em|)loyé  à  faire  mouvoir  un  gém''- 
i-ateur  d'électricité,  on  ]ieul  l'empidyi'i-, 
soi!  iiiic'Lîr.iIrrncnl  à  |irri(liiirr  une  l'-ncrgic 
(I  une  luniH'  ilclei'nunri',  par  rNcmpic 
de  la  ciialeur,  soit  à  ])roduirc  à  la  lois 
diverses  formes  d'énergie,  de  la  cha- 
leur, des  actions  chimiques,  des  niou- 
xeniciits:   dans  |ou<  les  cis,   la   sonime 


des  énergies  produites  est  égale  au  tra- 
vail dépensé. 

C'est  le  principe  connu  sous  le  nom 
de  conserxation  de  l'énergie.  Dans  tous 
les  problèmes  de  transport  de  l'énergie 
d'un  point  à  un  autre  se  présente  la  dif 
iiculté  relative  au  rendement.  On  sait 
en  quoi  elle  consiste  :  deux  machines, 
étant  reliées  par  un  même  circuit,  la 
première,  mise  en  mouvement,  produit 
de  l'électricité,  la  seconde  re^-oit  l'élec- 
tricité ainsi  engendrée  et  produit  du 
lra\ail  :  on  peut  mesurer  la  \alcur  du 
lra\ail  électrique  engendré  par  la  pre- 
mière machine  ainsi  que  celle  du  travail 
utile  rendu  par  la  seconde,  le  rapport 
de  ces  travaux  est  la  proportion  entre 
la  dépense  et  le  résultai,  c'est  le  ren- 
dement. 

A  côté  de  la  question  du  Iransporl  se 
place  celle  de  la  distribution  de  l'élec- 
tricité. La  difficulté  est  ici  d'un  autre 
ordre  ;  elle  ne  concerne  plus  le  trans- 
port, mais  la  répartition  de  l'énergie 
électrique  suivant  les  appareils  qui  doi- 
vent l'utiliser. 

()n  cnlii'x  I  ni  iinnii'ilialenu'nl  l'eii- 
cloiuuc,  le  nceud  de  la  difficulté,  c  est 
que  la  quantité  totale  d'énergie  à  fournir 
est  nécessairement  variable  ;  s'il  y  a  peu 
d'appareils  en  service,  il  ne  leur  faudra 
qu'une  faible  quantité  de  travail:  à  me- 
sin-e  qu'on  en  introduit  de  nouveaux,  il 
faut  augmenter  la  production,  de  fafon 
à  satisfaire  à  leurs  besoins  sans  dimi- 
nuer le  service  déjà  réclamé  par  les 
antres. 

De  quelque  façon  (|u'on  s'y  prenne, 
il  devient  nécessaire,  pom-  réussir,  d'em- 
ployer un  système  régulatem-  (pii  jiro- 
dnise  les  \  ariations  indispensable^.  Nous 
axims  <lonc  à  nous  demander  quelles 
conditions  doit  remplir  une  distribution 
])our  f|n'elle  soit  boinie,  complète. 

I'   Il    faut    (pielle    puisse   desservir, 


LKi.KC.TMicrn-:  dans   i.a   fkumk 


selon  leurs  besoins,  des  appareils  quel- 
foncpics,  indépendamment  les  uns  des 
autres  ;  en  d'autres  termes,  il  faut  qu'en 
plaçant  sur  le  parcours  de  celte  distri- 
bution, à  un  endroit  et  à  un  moment 
quelconque,  des  machines  dépensant 
l'électricité,  soit  en  lumière,  soit  sous 
l'orme  d'action  chimique,  soit  sous  l'orme 
(le  mouvement  ou  toute  autre  l'orme  de 
dépense,  l'une  d'elles  puisse  recevoir  hi 
([uantité  d'électricité  qui  lui  est  néces- 
saire, sans  que  les  autres,  placées  sur  le 
même  circuit,  en  soient  en  aucune  façon 
influencées; 

•2"  Il  faut  que  ce  résultat  s'accomplisse 
automatiquement  : 

3"  Enlin  il  faut  que  la  machine  géné- 
ratrice ne  donne  jamais  que  la  quantité 
d'énergie  qu'on  lui  demande  et  pas  da- 
\antage.  En  effet,  la  distribution  ne 
serait  pas  économique  si,  la  machine 
produisant  constamment  un  maximum, 
l'on  se  contentait  d'en  perdre  une  moitié 
au  moment  où  l'on  n  aurait  besoin  que 
de  l'autre  moitié.  Telles  sont  les  con- 
ditions indispensables  à  toute  distri- 
bution pour  qu'elle  soit  complète. 

Le  transport  de  l'énergie,  de  quelque 
façon  qu'il  se  fasse,  est  un  des  problèmes 
les  plus  importants  de  la  mécanique  ap- 
pliquée. Lorsqu'on  parle  de  transmis- 
sion de  la  force,  on  suppose  implicite- 
ment c[ue  la  distance  excède  celle  qu  on 
peut  franchir  à  1  aide  de  transmissions 
ordinaires  employées  à  l'intérieur  d  une 
usine.  Il  y  a  toutefois  des  cas  où  l'ap- 
plication des  moteurs  électriques  à  cer- 
tains outils  spéciaux  est  plus  commode 
ou  même  dans  lesquels  c'est  la  seule 
solution  possible  pour  effectuer  certaines 
opérations. 

Les  sources  les  plus  considérables 
d'énergie  qu'on  trouve  dans  la  nature 
sont  le  grain,  le  charbon  et  les  chutes 
d'eau.  Sous  le  terme  «  grain  »  on  com- 
prend tous  les  comestibles  végétaux  que 
l'on  peut  convertir  en  énergie  méca- 
nique à  l'aide  de  chevaux  ou  d  autres 
animaux,  tandis  que  le  terme  charbon 
désigne  toute  espèce  de  combustibles 
susceptibles  d'être  transformés  en  éner- 


gie mécanique  à  l'aide  de  machines  calo- 
riliques.  Supposons  que  la  source  pri- 
maire de  1  énergie  consiste  dans  une 
chute  d'eau,  comme  nous  l'avons  admis 
au  début,  on  pourrait  olijecter  que 
l'électricité  ne  constitue  pas  la  seule 
forme  sous  laquelle  sera  utilisable  une 
force  de  ce  genre,  puisqu'il  existe  plu- 
sieurs autres  moyens  pour  emmagasiner 
de  l'énergie,  comme,  par  exemple,  l'air 
comprimé.  Il  est  possible  d'utiliser  la 
force  provenant  de  la  chute  d  eau  à 
comprimer  de  l'air  et  à  accumuler  de 
l'air  sous  pression  dans  des  réservoirs  en 
acier  pour  l'employer  ultérieurement  à 
actionner  des  machines  à  air  d'une  con- 
struction analogue  aux  machines  à  va- 
peur. Cela  n'est  pas  douteux,  mais  ici 
la  question  se  pose  de  savoir  si  le  bon 
marché  de  ce  transport  peut  rivaliser 
avec  celui  du  transport  par  l'électricité. 
La  réponse  dépend  de  deux  facteurs, 
savoir  le  rendement  cl  le  prix  du  trans- 
port. 

L'organisation  du  transport  d'énergie 
par  l'électricité  coûte  à  peu  près  deux 
fois  moins  cher  d'établissement  et  donne 
un  rendement  deux  fois  plus  élevé  que 
l'air  comprimé.  Je  me  contente  de  citer, 
à  cet  égard,  des  chiffres  empruntés  à  la 
communication  que  fit  M.  .\tkinson  à 
la  Société  des  ingénieurs  civils  do 
Londres  : 

L'ne  transmission  de  dix  chevaux-\a- 
peur  à  1  800  mètres  de  distance,  par  les 
procédés  électriques,  coîite,  sans  frais 
démontage,  124:2.')  francs,  donnant  un 
rendement  de  6.")  pour  100;  tandis  que, 
par  l'air  comprimé,  elle  coûte,  dans  les 
mêmes  conditions,  22  32.'3  francs,  avec 
un  rendement  de  30  pour  l(t(). 

(jBS  considérations  générales  motivées 
par  l'appréciation  du  problème  à  résoudre 
étant  exposées,  revenons  au  cas  particu- 
lier de  1  exploitation  d'une  ferme. 

La  première  condition  requise  pour 
une  ferme  moderne,  c'est  d'être  appro- 
visionnée d'une  grande  variété  d'instru- 
ments et  de  machines,  sans  l'aide  des- 
quels presque  aucun  genre  de  travail  ne 
peut  être  elfectué.  11  n'est  pas  utile  de 


I.KI.KCTRir.ITK    DANS     I.A     KERMK 


recourir  à  grande  argumentalion  pour 
montrer  que  meilleurs  sont  ces  outils, 
ou  mieux  sont-ils  appropriés  à  leur 
l'onction,  plus  grands  seront  les  profits 
à  retirer  de  l'exploitation  d'une  ferme, 
(-ela  devient  un  sujet  d'importance 
vitale  que  le  fermier  acquière  l'aptitude 
à  choisir  les  meilleures  machines  et  sache 
appliquer  les  forces  que  réclame  leur 
emploi  à  leur  plus  judicieux  avantage. 
L'esprit  moderne  d'invention  a  complè- 
tement révolutionné  les  méthodes  d'agri- 
culture. A  l'aide  des  machines,  une 
seule  personne  accomplit  aujourd'hui, 
sans  peine  et  sans  désagrément,  le  tra- 
vail qui  autrefois  demandait  le  concours 
dun  très  grand  nombre  de  mains  sou- 
mises à  une  véritable  corv-ée.  Les  outils 
de  ferme  sont  devenus  beaucoup  plus 
légers,  mais  bien  plus  efficaces  qu'au- 
paravant, le  sol  est  labouré  plus  pro- 
fondément et  plus  aisément,  les  ense- 
mencements se  font  mieux  et  plus 
régulièrement  avec  des  instruments  mé- 
caniques que  par  la  main  de  l'homme, 
les  moissonneuses  et  les  machines  à 
battre  libèrent  le  fermier  et  son  per- 
sonnel d'une  tâche  pénible  que  les  pro- 
cédés primitifs  leur  imposaient  comme 
un  lourd  fardeau. 

Au  fur  et  à  mesure  du  développe- 
ment de  l'emploi  des  machines  dans  la 
ferme,  il  est  <le  plus  en  plus  nécessaire 
de  les  faire  fonctionner  dans  les  meil- 
leures conditions  économiques  possibles; 
cette  considération  conduit  à  l'examen 
dp  la  question  desavoirsi  toute  puissance 
motrice  quelconque  moins  dispendieuse 
que  celle  maintenant  en  usage  est  sus- 
ceptible d'utilisation.  1/application  de 
l'électricité  à  toutes  les  industries  se 
généralise  au  point  que  ce  mode  d'éner- 
gie joue  un  rôle  de  plus  en  plus  impor- 
tant et  exerce  sur  notre  civilisalion  une 
iniluence  plus  puissante  que  celle  ilc 
toute  autre  force  connue  de  1  homme. 
Elle  éclaire  nos  nuits,  contribue  aux 
transports  en  commun,  actionne  1  outil- 
lage de  nos  ateliers.  Pourquoi  celle  nou- 
velle source  de  puissance  ne  s'applique- 
rail-elle  pas  aux  opérations  de  la  l'crnie.' 


1.,'avantage  réside  dans  la  concentra- 
tion de  multiples  petites  sources  de 
puissance  en  une  grande  station  cen- 
trale unique,  cette  puissance  totale  est 
ensuite  répartie  entre  toutes  ces  petites 
unités  au  moyen  de  lélectricité.  C'est 
le  champ  d  exploitation  commerciale 
réservée  à  l'industrie  des  villes. 

Une  chaudière  et  un  moteur  plus 
grands  doivent  être  installés  à  cette 
usine  centrale,  ce  qui  signifie  moins 
de  dépenses  de  premier  établissement 
par  cheval-vapeur,  plus  d  économie,  un 
rendement  plus  élevé,  économie  de 
main-d'œuvre,  d'entretien  et  de  répa- 
ration. Les  avantages  s'accentueront 
davantage  si  on  se  trouve  dans  une  con- 
trée où  l'on  dispose  d'une  chute  d'eau. 
Supposons,  pour  fixer  les  idées,  que 
la  puissance  de  la  chute  d'eau  dispo- 
nible soit  d'une  douzaine  de  chevaux, 
c'est  un  cas  que  l'on  rencontre  très  fré- 
quemment en  France:  qu'en  outre,  la 
dislance  de  la  ferme  au  cours  d'eau  soit 
de  1  '200  à  1  ,ï(MI  mètres  approximative- 
ment, on  établira  sous  la  chute  hydrau- 
lique, dans  un  bâtiment  approprié,  une 
turbine  actionnant  directement  ou  par 
interposition  d'un  arbre  de  transmis- 
sion, ou  même  par  roue  d  angle,  inie 
dynamo  génératrice  à  courant  continu 
d'une  puissance  d'environ  KMKMI  walls 
"JH  ampères  sous  une  tension  de  mO  volts. 
Si  l'on  voulait  marcher  à  un  voltage 
moins  élevé,  'i.'JO  par  exemple,  le  débit 
en  ampères  serait  majoré;  mais  la  |)erle 
en  ligne  augmenterait  aussi.  Si  la  chute 
d'eau  est  de  l'",.')!),  une  turbine  genre 
Hercule  accomplira  W.")  révolutions  par 
minute,  le  nombre  de  tours  de  la  dy- 
namo génératrice  sera  d'environ  1  ")(MI. 
Il  faudra  flonc  un  dis|)ositif  intermé- 
diaire pour  conserver  entre  ces  deux 
api)areils  la  relation  de  vitesse  prescrite. 
Le  prix  d'achat  de  ces  machines  allcin- 
dra  environ  IMOO  francs.  A  ce  prix,  il 
convient  d'ajouter  une  somme  d'une 
soixantaine  de  francs  pour  l'accjuisition 
du  rhéostat  d'excitalion  de  la  machine, 
qui  sera  du  système  Compound.  Les 
I    (limensicins  d'encombrcnicnl    de    la   dy- 


I.  KI.KC.THICITK    DANS     I.A     l-Klt.MK 


iKiiiiii  sci'iuil  Cil  Idiif^iieur,  comprenanl 
la  poulie,  109  centiinèlrcs:  en  lar^'eur. 
17  centimètres  :  en  hauleiir.  (Î4  centi- 
mètres. 

Dans  le  cas  de  lexistence  dune  vieille 
roue  hydraulique,  bien  quelle  soil  res- 
iée en  faveur  el  même  a  conservé  quel- 
ques fervents  adeptes,  parce  que,  nialffré 
des  inconvénients  très  grands,  elle  offrait 
certains  avantages  que  les  exigences  de 
la  construction  ne  permettaient  pas  d'ob- 
tenir avec  les  anciennes  turbines  les 
mieux  étudiées,  il  ne  faut  pas  hésiter 
à  s'en  séparer  et  à  y  substituer  une  tur- 
bine. 

Une  turbine  réellement  pratique  doit  : 
1°  Être  disposée  pour  donner  un  ren- 
dement élevé,  non  seulement  quand  elle 
marche  à  pleine  admission,  mais  aussi 
et  surtout  quand  elle  fonctionne  avec 
les  basses  eaux  de  lété  ; 

'2°  Etre  simple,  robuste  et  facilement 
démontable  : 

3"   Ne  pas  exiger  d  entretien  ; 
4"   Avoir    des    organes    parfaitement 
équilibrés    et     symétriques,     condition 
essentielle  pour  obtenir  une   régularité 
parfaite  ; 

,')"  Occuper  un  emplacement  restreint. 
La  turbine  peut  être  montée  dans 
une  chambre  en  bois  ou  en  maçonnerie. 
Le  poids  brut  d  une  turbine  de  la  puis- 
sance de  celle  que  nous  avons  consi- 
dérée est  évalué  approximativement  à 
•2  000  kilogrammes;  le  prix  de  l'embal- 
lage ne  dépasserait  pas  80  à  85  francs. 
L'usine  motrice  une  fois  installée,  la 
génératrice  de  courant  sera  reliée  au 
moteur  établi  à  une  distance  quelconque 
par  une  ligne  de  conducteurs  électriques 
composée  d  un  til  d  aller  et  d  un  fil  de 
retour.  Généralement,  ces  lignes  sont 
aériennes,  montées  d'une  façon  très  rus- 
tique sur  des  poteaux  en  bois.  Ici,  elle 
consistera  en  fils  de  cuivre  nu  d  un  dia- 
mètre uniforme  reposant  sur  des  isola- 
teurs en  porcelaine  fixés  eux-mêmes,  à 
une  hauteur  convenable,  sur  des  potences 
en  bois. 

Les    seules    précautions    à    prendre 
contre  les  accidents  résultant  de  la  ten- 


sion consisteront  à  entourer  les  isola- 
teurs d'une  anse  qui  soutiendrait  le 
conducteur  en  cas  de  rupture  et  à  dis- 
poser, à  mi-hauteur  des  poteaux ,  des 
hérissements  en  pointes  de  fer  desti- 
nées à  empêcher  les  enfants  de  grim- 
per jusqu'aux  fils.  Les  poteaux,  placés 
à  40  mètres  décartement,  sont  implan- 
tés dans  le  sol  au  bord  du  chemin  ou 
dans  toute  autre  situation,  suivant  la 
facilité  de  pose. 

Enlin,  une  dernière  mesure  de  sécu- 
rité à  observer  sera  de  munir  chaque 
ligne  d'un  parafoudre  destiné  à  éviter 
la  destruction  des  machines  dynamos 
dans  le  cas  de  foudroiement  des  con- 
ducteurs. 

Si,  pour  des  raisons  de  convenance 
locale,  on  donnait  la  préférence  à  une 
canalisation  souterraine  ,  la  ligne  se 
composerait  de  câbles  sous  plomb  bien 
isolés  électriquement  et  couchés,  sur 
un  lit  de  sable,  au  fond  d'une  tranchée 
de  ()()  centimètres  de  profondeur. 

La  ligne  aboutira  à  l'électromoteur 
de  la  station  réceptrice.  Celui-ci  sera 
excité  en  série  et  entraînera  un  régu- 
lateur centrifuge  destiné  à  faire  varier 
l'excitation  avec  la  charge  de  manière 
à  maintenir  la  vitesse  constante.  Dans 
ce  but,  le  régulateur  conduit  deux  trot- 
teurs dont  la  fonction  est  de  mettre  en 
série  ou  en  dérivation  les  tronçons  com- 
posant les  bobines  des  inducteurs  de 
l'électromoteur. 

En  estimant  le  rendement  de  la  tur- 
bine à  73  pour  100,  celui  du  transport 
à  80  pour  100,  le  rendement  total  sera 
de  ()0  pour  1(10.  Avec  une  turbine  de 
douze  chevaux,  on  disposera  linalenient 
sur  l'arbre  de  l'électromoteur  d'une 
puissance  de  sept  chevaux  en  chitTre 
rond,  à  affecter  au  fonctionnement  des 
divers  instruments  et  appareils  de  la 
ferme. 

Pour  la  division  parcellaire  de  la 
force  aux  ditférentes  machines,  le  choix 
s'exerce,  en  envisageant  le  problème 
sous  sa  forme  générale,  entre  deux  pro- 
cédés distincts  : 

1°  Ou  bien  on  installe  un  électromo- 


I.  ÉI.EC TlilClTK    DANS     I.A     l-KUMIC 


leur  unique  qui  actionnera,  par  l'inter- 
médiaire de  petits  arbres  de  transmission 
ordinaire,  les  a])[)areils  mécaniques  ; 

•J"  Ou  bien  le  courant  de  la  j^énéra- 
Irice  primaire,  à  son  arrivée  à  la  Terme, 
sera  amené  à  un  tableau  central  de  dis- 
tribution où  il  sera  réparti  en  autant  de 
tractions  qu'il  y  aura  de  moteurs  action- 
nant individuellement  chaque  outil.  Des 
])etites  lij,nies  secondaires  en  cable  isolé 
alimenteront  chaque  moteur,  qui  sera 
ainsi  rapproché  de  l'ajjpareil  particulier 
qu  il  aura  à  l'aire  mouvoir. 

1-e  choix  entre  ces  deux  solutions 
dépend  tout  à  la  fois  de  considérations 
économiques  et  de  l'appréciation  des 
facilités  d'organisation  du  travail  de  la 
ferme. 

Dans  les  caté]^''ories  d  appareils  à  em- 
I)lover,  il  y  en  a,  tels  que  les  coupe- 
racines,  les  batteuses,  les  écrénieuses, 
qui  réclament  une  grande  vitesse  dal- 
lure.  On  l'obtiendra  en  calant  sur  les 
arbres  de  transmission  des  poulies  d'un 
diamètre  suffisant  jirocurant  la  rclalioii 
de  vitesse  nécessaire. 

Nous  n'avons  mentionné,  comme 
exemple,  qu'un  certain  nombre  d'outils  ; 
mais  il  est  évidcTit  que  bien  d'autres 
appareils  peuvent  également  être  animr's 
par  la  même  méthode.  Il  n'y  a  de  limite 
d'emploi  que  dans  la  puissance  dont  on 
dispose.  Cela  n'est  vrai  encore  que  pour 
le  cas  où  tous  les  instruments  fonction- 
neraient simultanément,  ce  qui  vrai- 
semblablement ne  se  ])résentera  jamais 
dans  une  ferme  ou  tout  au  plus  à  des 
monienls  1res  rares  de  l'année  agricole. 

<  )n  peut  concevoir  que  tout  ouvrage 
acliiellemenl  elfeclué  pai-  la  main  de 
riionnnc  sera  exécuté  de  laçcm  plus 
e\|)éditi\e  et  de  meilleure  manière  pai- 
l'aide  de  la  ni;iihnii'.  Ainsi  I  électricité 
s  ap|)li(|ncTa  a  la  maclinic  à  coudre,  à  la 
machine  à  nettoyer  les  harnais  et  à  cirer 
les  chaussures,  au  polissage  et  à  l'alfù- 
lage  de  tous  outils  et  instruments  tran- 
chants, aux  \  entilaleurs,  aux  pompes, 
aux  moulins  à  café,  enfin  à  une  niulti- 
ludc  d'autres  usages  domestiques.  Il  va 
lie  soi  qu  elle  jouera  le  premier  rôle  dans 


l'éclairage  de  la  maison,  de>  cours,  des 
étables  et  des  écuries.  Les  ilangers  d'in- 
cendie, si  fréquemment  provoqué  par 
la  dis|)ersion  dans  les  granges  et  les 
écuries  des  appareils  d'éclairage  porta- 
tifs, seront  évités.  De  ce  chef,  les  com- 
pagnies d'assurances  seront  conduites  à 
réduire  les  taxes  de  leur  police;  éco- 
nomie d'exploitation  indirecte  à  compter 
à  l'actif  de  l'électricité. 

I.'eau  du  puits  ou  prise  à  l'étang  sera 
élevée  dans  un  réservoir  sujjérieur,  et 
sa  pression  sei-a  utilisée  pour  la  distri- 
buer aulomati(|uement  à  tous  les  ser- 
vices de  la  ferme;  elle  servira  à  l'arro- 
sage et  même  aux  irrigations  si  elle  est 
en  assez  grande  abondance  ;  un  commeii- 
cemenl  d'incendie  éventuel  sera  effica- 
cement combattu  à  la  première  alerte. 

D'autres  machines  trouveront  aussitôt 
une  application  rationnelle,  les  éléva- 
teurs, les  barattes,  les  scies  circulaires 
pour  débiter  les  bois  en  grume,  les 
j)resses  à  foin  et  à  fourrages,  les  presses 
à  cidre. 

Luc  réceptrice  d  une  puissance  de 
sept  chevaux  disponibles  sur  l'arbre 
coulera  environ  1  2(M)  francs  de  prix 
d'achat,  sa  vitesse  de  révolution  sera 
approMiiialiv  riiiciil  de  I  .")(!( I  loiirs  à  la 
minute. 

Il  parait  vraisemblable  que  toutes  les 
opérations  de  l'intérieur  d'une  ferme 
s'accompliront  simultanément  de  façon 
à  absorber  la  presque  totalité  de  la  puis- 
sance disponible  sur  l'arbre  de  la  récep- 
trice. Dans  ces  coiulitions,  l'allure  de  la 
marche  sera  toujours  meilleure  et  le 
rendement  atteindra  son  maximum.  Les 
perles  accessoires  réparties  sur  les 
peliles  Iransmissions  ne  soiil  asMirc- 
nieiit  pas  négligeables,  mais,  dans  une 
large  mesm'e ,  elles  seront  compensées 
en  ce  sens  cpi  il  n  v  aura  qu  un  seul 
nioleui-  en  mouvement  à  sni-veiller,  il  y 
aura  moins  de  riscpies  de  dérangements 
el  moins  de  réparations,  les  frais  d  en- 
tretien annuels  seront  ramenés  à  la 
limite  la  plus  restreinte.  Il  ne  faut  pas 
oublier,  en  elTet.  rpic  nous  sommes  à  la 
campagne,  dans  des   régions  où  généra- 


LÉLECÏKICIT1-;    DANS    LA     KKUMi: 


.ement  les  ouvriers  spéciaux  l'ont  délaul. 
Ce  n'est  pas  parmi  le  personnel  des 
Iravailleurs  des  champs  qu'on  rencon- 
trera les  connaissances  indispensables 
en  mécanique  et  en  électricité.  Par  con- 
séquent, il  convient  de  mettre  aux 
mains  du  personnel  qui  est  appelé  à  s'en 
servir  des  outils  robustes,  de  fonction- 
nement simple  et  sûr,  pour  la  surveil- 
lance et  la  conduite  desquels  il  sera  aisé 
de  lui  inculquer  des  notions  simples  qui 
le  guideront  dans  son  travail  .jour- 
nalier. C'est  ordinairement  au  méca- 
nicien, au  maréchal  ferrant  ou  au  ser- 
rurier de  l'endroit  qu'incombera  le  soin 
de  la  bonne  marche  de  toute  une  instal- 
lation. La  simplicité  d'établissement  et 
lie  fonctionnement  est  une  condition 
obli};atoire  qui  domine  tout  le  problème 
dont  nous  nous  occupons. 

La  seconde  solution  que  nous  avons 
antérieurement  énoncée  et  qui  consiste 
à  substituer,  à  une  réceptrice  unique, 
autant  de  moteurs  électriques  qu'il  y  a 
d  outils  à  actionner,  réunira  aussi,  sui- 
vant les  circonstances,  des  partisans. 

Elle  aura  en  sa  faveur  la  suppression 
des  arbres  de  transmission  nécessaires 
dans  la  première.  Toutefois  elle  ne  les 
supprimera  pas  entièrement,  attendu 
que,  pour  satisfaire  aux  lois  de  relation 
de  vitesse  dont  les  ustensiles  doivent  être 
animés,  on  sera  contraint  d'en  disposer 
de  petits  sur  les  appareils  mêmes.  Les 
puissances  absorbées  par  ceux-ci  sont 
très  variables,  elles  oscillent  entre  quel- 
c(ues  Ivilogrammètres  et  six  à  sept  che- 
\aux.  Les  moteurs  de  faible  puissance 
ont  un  fort  mauvais  rendement,  con- 
dition économique  qui  les  fait  rejeter,  à 
moins  que  des  raisons  spéciales  impé- 
rieuses n'en  ordonnent  l'emploi. 

En  adoptant  l'hypothèse  des  moteurs 
indépendants,  l'installation,  en  ses  traits 
f;énéraux,  se  concevra  de  la  façon  sui- 
vante :  le  courant  de  la  génératrice 
arrivera  à  un  poste  central  où  sera  établi 
un  tableau  de  distribution  en  connexion 
avec  le  circuit  principal  d'alimentation. 
La  barre  collectrice  du  circuit  principal 
est  placée  au  bas  du  panneau.  C'est  de 


là  c|u'irradient  toutes  les  dérivations  se 
rendant  individuellement  à  chaque  mo- 
teur. Les  éleclromoteurs  seront  munis 
d'un  interrupteur  robuste  et  peu  en- 
combrant. 

L'électricité  est  aussi  a|)pliquée  à  la 
production  prompte  de  la  chaleur,  lors- 
qu'on force  le  courant  à  traverser  un  lil 
de  f;rande  résistance.  Si  le  conducteur 
est  exposé  à  l'air,  il  émet  ses  radiations 
calorifiques  dans  l'atmosphère;  mais  s'il 
est  mis  en  contact  avec  une  surface  qui, 
non  conductrice  de  l'électricité,  se  laisse 
traverser  par  les  rayons  de  chaleur,  la 
radiation  émanera  de  cette  surface,  .\insi 
des  fils  attachés  à  une  plaque  de  fer 
avec  interposition  d'une  substance  iso- 
lante échaufferont  la  plaque,  et  comme 
la  chaleur  se  communique  j)lus  promp- 
tement  par  conduction  que  par  rayon- 
nement, on  peut  recueillir  plus  de  pou- 
voir calorifique  par  les  lils  qu'autrement, 
sans  crainte  de  les  surchauffer.  Le 
chaulTage  électrique  est  susceptible  d'ap- 
plications nombreuses  et  diverses  dans 
les  travaux  du  ménage  ;  les  bouilloires, 
les  fers  à  repasser,  la  cuisson  des 
viandes.  Nous  n'allons  pas  jusqu'à  pré- 
tendre que  le  chaulfage  des  apparte- 
ments puisse  être  obtenu  par  ce  procédé, 
économiquement  s'entend,  à  moins 
qu'on  ne  dispose  d'une  source  d'énergie 
assez  considérable  et  absolument  à  vil 
prix. 

Livrons-nous  maintenant  à  une  com- 
paraison. 

Est-il  plus  économique  d'engendrer  la 
puissance  totale  dans  une  station  cen- 
trale unique  et  de  la  transmettre  ensuite 
à  dilférentes  sous-stations  au  moyen  de 
l'électricité  que  de  produire  à  chacune 
de  ces  sous-stations  la  puissance  qu'elle 
exige,  à  l'aide  de  moteurs  et  de  chau- 
dières indépendants  ? 

Dans  bien  des  localités  il  n'y  a  au- 
cune raison  qui  s'oppose  à  ce  qu'une 
station  centrale  fournisse  la  puissance  à 
plusieurs  fermes. 

Supposons,  par  exemple,  que  nous 
soyons  dans  une  région  où  les  fermes 
soient    éparpillées    de    telle   façon    que 


I.  ki,i;(;ti{1i;iti-;  dans  i.a   i-khmk 


l'une  d'entre  elles  occupe  une  position 
centrale,  et  quatre  autres  les  extrémités 
de  deux  diamètres  se  coupant  à  angle 
droit  d'un  cercle  dont  le  rayon  serait  de 
1  ôOd  il  1  <KH>  mètres.  Supposons  encore, 
ce  (|ui  rentre  dans  les  conditions 
moyennes  d'exploitation,  que  le  maxi- 
mum de  puissance  requise  par  chaque 
ferme,  à  toute  époque  de  l'année,  soit 
de  huit  chevaux,  nous  aurons  à  monter 
à  la  station  centrale  une  chaudière  de 
quarante  chevaux,  un  moteur  à  vapeur 
de  quarante  chevaux  et  une  génératrice 
de  même  puissance.  L'organisation  du 
travail  dans  les  fermes  sera,  de  commun 
accord,  concentrée  pour  que  l'usine  l'onc- 
lionne  un  jour,  deux  jours,  trois  jours 
au   plus  par  semaine,  d'après  la  saison. 

Le  moteur  de  huit  chevaux  de  chaque 
ferme  coûtera  environ  1  8t)0  francs  pris 
chez  le  constructeur.  .Admettons,  comme 
pour  les  tramways,  un  potentiel  de 
.')()(>  volts  sur  les  lignes;  deux  conduc- 
teurs isolés  de  3000  à  .'JiMMI  mètres, 
aller  et  retour  de  section  suflisante  pour 
débiter  le  courant  maximum  avec  une 
jn-rte  de  10  pour  100,  reviendront  à 
'.HXI  francs,  soit  en  tout,  y  compris  les 
j)oleaux,  à  3000  francs. 

l'our  la  somme  de  3  000  francs,  il 
serait  à  peine  possible  de  se  procurer 
une  machine  à  vapeur  de  huit  chevaux 
a\ec  chaudière,  avec  cheminée,  pompe, 
puits,  à  huiucUe  il  faudrait  ajouter  le 
|)ri\  de  construction  d'un  bâtiment  spé- 
cial. Hemarquez  qu'avec  un  moteur 
électrique  ce  bâtiment  devient  inutile, 
puisqu'il  pourrait  être  jdacé  dans  le 
même  endroit  que  les  dilférents  appa- 
reils à  mouvoir. 

['ne  usine  primaire  de  quarante  che- 
vaux pourrait  être  établie,  tout  équipée, 
pour  la  somme  de  0000  francs  qui,  ré- 
jiartie  entre  les  cinq  fermes,  élèverait  les 
dépenses  d'installation  all'érenlcs  à  cha- 
cune d'elles  au  chillre  de  1800  francs. 
On  imposerait  à  la  station  centrale  les 
dépenses  d'érection  d'un  bâtiment, 
puisqu'elle  n'a  pas  de  ligne  électrique  à 
payer. 


Les  frais  de  premier  établissement  du 
système  électrique  dépassent  d'environ 
1  800  francs  le  prix  d'uni'  installation  à 
vapeur. 

Les  intérêts  de  cette  somme,  comptés 
à  raison  de  .")  pour  KHI  par  an,  attein- 
dront yo  francs. 

Le  procédé  électrique  réalisera  l'éco- 
nomie des  quatre  cinquièmes  du  salaire 
d'un  chaull'eur-mécanicien  et  —  en  suj)- 
posant  que  l'usure  et  les  détériorations 
soient  les  mêmes  pour  toutes  les  ma- 
chines —  les  quatre  cinquièmes  des  frais 
d'usure  et  d'entretien  :  il  économisera 
en  outre  sur  le  transport  du  combus- 
tible, la  consommation  d'eau,  en  même 
temps  cpi  il  allranehira  la  ferme  de  tous 
risques  d'incendie. 

Si,  au  lieu  d  avoir  recours  à  l'utili- 
sation de  l'énergie  potentielle  contenue 
dans  le  charbon  consumé  dans  le  foyer 
d'une  chaudière,  les  exploitations  agri- 
coles susmentionnées  se  trouvaient  dans 
le  voisinage  d'une  chute  d'eau,  de  ce 
l'ait  même  résulteraient  les  économies 
de  combustible,  d'entretien  et  répara- 
tions du  matériel,  chaudière  et  moteur 
à  vapeur,  et  d'autres  encore.  Dans  ce 
cas,  aucune  comparaison  entre  les  deux 
systèmes  ne  subsisterait,  tous  les  avan- 
tages, en  toute  évidence,  seraient  ré- 
servés aux  procédés  de  transmission 
électrique  de  l'énergie. 

.Avec  un  nombre  plus  grand  de  fermes 
entrant  dans  la  combinaison,  il  y  aurait, 
bien  entendu,  moins  de  frais  de  pre- 
mier établissement  et  de  dépenses  d'ex- 
idoitation  incombant  à  chacune  des 
fermes  participantes. 

Nous  nous  sommes  borné,  au  cours 
de  cette  étude,  à  mettre  en  relief  les 
prolits  économiques  (|ui  découleraient 
des  exploitations  fermières  ainsi  com- 
prises et  aménagées.  Userait  aussi  facile 
qu'intéressant  de  |)résenler.  en  un  con- 
solant tableau,  les  avantages  sociaux 
qui  en  dériveraient;  mais  ici  se  termine 
notre  lâche. 

1'.  Mil  i;      DlKl   11(1  N  NÉ. 


FllANCISUlE    SARCEY 


M.  Francisque  Sarcey  est  évidem- 
ment l'homme  le  plus  connu  de  France. 
Depuis  une  quarantaine  d'années  il 
écrit  simultanément  dans  plusieurs 
journaux  de  Paris  et  de  la  province  un 
article  par  jour  au  minimum  ;  mais  ce 
qui  lui  vaut  surtout  sa  |)opularité,  c'est 
sa  manière  familière  de  traiter  les  ques- 
tions en  se  mettant  personnellement  en 
scène. 

Il  jette  dans  la  balance  de  l'opinion 
tout  le  poids  de  son  expérience,  de  son 
bon  sens  et  de  sa  logique  avec  tant  de 
sincérité,  de  bonhomie,  que  presque 
toujours  il  a  cause  gagrnée.  Un  courant 
sympathique  s'établit  entre  lui  et  ses 
lecteurs,  et  je  sais  bon  nombre  de  gens 
qui  attendent  pour  avoir  un  avis  sur 
une  question  que  M.  Sarcey  leur  ait 
donné  le  sien. 

Ceci  s'applique  non  pas  seulement 
•aux  lecteurs  du  Temps.  —  parmi  les- 
quels il  a  sa  clientèle  personnelle,  qui 
l'ait  augmenter  le  tirage  de  mille  exem- 
plaires chaque  dimanche,  —  mais  aux 
abonnés  des  nombreux  journaux  dans 
lesquels  il  traite  des  sujets  étrangers  au 
théâtre.  Nul  écrivain  ne  fut  jamais  en 
communication  aussi  directe  avec  ses 
lecteurs;  les  courants  d'opinion  qu'il 
a  créés  ou  dirigés  ont  été  souvent 
irrésistibles.  On  lui  doit  la  réforme  de 
maints  abus,  et  il  n'a  pas  dit  son  der- 
nier mot. 

Le  public  aime  à  voir  un  journaliste 
descendre  des  hauteurs  de  la  théorie  et 
du  raisonnement  spéculatif  pour  entrer 
dans  l'arène,  combaltre  le  bon  combat, 
et,  en  donnant  des  coups,  s'exposer  à 
en  recevoir.  Dieu  sait  si  M.  Sarcey  a 
écopé,  comme  on  dit  au  pied  de  la  butte 
Montmartre;  mais  il  ne  s'en  porte  pas 
plus  mal  et  semble  cuirassé  contre  les 
allusions,  les  malignités,  voire  les  mé- 
chancetés. 


On  ne  compte  plus  les  caricatures, 
les  chroniques,  les  revues  de  fin  d'an- 
nées, les  couplets  de  cafés-concerts,  les 
poésies  de  cabaret,  dans  lesquels  il  a 
été  blagué,  malmené,  vilipendé.  Il  est 
le  premier  et  quelquefois  le  seul  à  en 
rire.  Cette  inaltérable  impassibilité,  il 
la  doit  à  sa  nature  nullement  nerveuse. 
—  «1  Jamais  je  n'ai  été  ni  agacé,  ni 
énervé  ",  dit-il  couramment. 

Le  tempérament  de  M.  Sarcey  le 
poussant  à  parler  de  lui  dès  qu'une 
discussion  est  soulevée  et  même  quand 
il  s'agit  d  un  simple  avis  à  émettre,  il 
n"a  pas  de  secrets  pour  ses  lecteurs, 
qui  arrivent  à  le  considérer  comme 
une  vieille  connaissance,  un  ami,  un 
parent.  On  peut  en  voir  une  preuve 
amusante  dans  ce  titre  d'oncle  accepté 
par  lui  avec  tant  de  bonne  grâce. 

Un  soir,  Rodolphe  Salis,  tenancier  du 
Chat  noir,  avait  imaginé  ce  vocable 
au  cours  de  l'improvisation  quotidienne 
si  fr<mdeuse,  si  primesautière,  qui  ne 
fut  pas  la  moindre  attraction  de  son 
cabaret;  comme  on  en  rit  beaucoup,  il 
le  replaça.  «  Notre  oncle  Sarcey  »,  de- 
venu un  des  clichés  de  la  maison,  — 
comme  Montmartre,  ce  cerveau  de 
Paris,  et  tant  d'autres,  —  se  répandit 
sur  la  butte,  gagna  les  salles  de  rédac- 
tion, et  M.  Sarcey  s'étant  prêté  de  bonne 
grâce  à  la  plaisanterie,  elle  est  devenue 
universelle.  Il  n'est  pas  de  jour  où  dans 
son  volumineux  courrier  plusieurs 
lettres  ne  débutent  par  ce  qualificatif 
familier;  elles  émanent  d'ailleurs  le 
plus  souvent  de  quelque  Grimaud  des 
lettres,  sinon  d'un  répétiteur  mécon- 
tent ou  d'un  acteur  méconnu.  —  .\vant 
d'être  promu  par  le  suffrage  populaire 
à  cette  dignité  nouvelle  d'oncle  natio- 
nal, M.  Sarcey  avait  été  salué,  il  y  a 
bien  une  quinzaine  d'années,  par  M.Jules 
Lemailre,   du   titre    de    neveu  de  \o\- 


FRANCISQUE    SABCliV 


laire  :  <■  Un  gros  neveu  sanguin,  neveu 
très  posthume  et  né  en  pleine  Beauce.  » 
Nulle  part  il  ne  passe  inaperçu;  sa 
large  carrure,  sa  bonne  figure  épa- 
nouie l'ont  vite  signalé,  et  tout  de  suite 
un  mouvement  convergent  de  regards 
et  de   gestes  se  crée,   toujours  sympa- 


thi(|ue,  sauf  dans  certains  cénacles  de 
jeunes  gens  plus  ambitieux  de  réclame 
que  véritablement  épris  d'un  culte  litté- 
raire (|uelconque,  où  des  énergumèncs 
échauflés  employèrent  des  entractes 
entiers  ii  l'injurier.  Impassible  et  plein 
d'une  mansuétude  méritoire,  M.  Sarcev 
n'en  a  pas  moins  continué  ;i  se  rendre 
aux  appels  de  quiconque  le  convoque, 
dans  un  espace  clos  et  couvert,  au  nom 
de  l'art.  lùi  ces  soirées  tumultueuses, 
les  plus  mauvais  moments  élaient  en- 
core ceux  du  spectacle.  Que  d'inepties 
n'a-l-il  pas  ainsi  subies  avec  une  sérénité 
inrali-alile: 


Il  était  loin  de  prévoir  une  pareille 
destinée,  le  jeune  normalien  qui  entrait 
à  l'Ecole  de  la  rue  d'L'Ini  en  1848  avec 
l'ambition  de  devenir  professeur  de 
rhétorique  dans  un   lycée  de   province  I 

Son  père,  le  onzième  enfant  d'une  fa- 
mille de  canuts  lyonnais,  avait  brave- 
ment poussé  la  navette  jusqu'au  jour  où, 
dans  les  derniers  temps  de  1  empire,  il 
s'était  engagé  et  avait  pris  part  à  la  ba- 
taille de  ^^'ate^loo.  Il  était  chef  d'insti- 
tution à  Dourdan,  un  chef-lieu  de  can- 
ton de  1  arrondissement  de  Hambouillet. 
quand  naquit  le  petit  Francisque,  en 
1828.  L'excellent  homme  adorait  la  mu- 
sique, sans  avoir  jamais  eu  le  temps  de 
l'apprendre;  dès  que  son  fils  eut  sept 
ans,  il  lui  en  fit  inculquer  les  principes: 
mais  tout  ce  (]ui  dans  la  petite  ville  de 
Dourdan  était  capable  d'enseigner  le 
solfège,  le  bugle,  voire  même  le  (riangle, 
y  perdit  son  lai  in.  Plus  tard,  à  Paris, 
M.  Sarcev  acquit  des  notions  musicales 
très  complètes  au  cours  du  professeur 
ICmile  Chevé,  inventeur  d'une  méthode 
excellente,  paraît-il,  mais  basée  sur  une' 
écriture  absolument  différente  de  celle 
actuellement  en  usage. 

Plusieurs  fois  lauréat  du  concours 
général,  après  de  fortes  éludes  au  lycée 
Charlemagne,  dont  il  avait  suivi  les 
classes  comme  externe,  tout  en  étant 
pensionnaire  à  l'institution  Massin, 
l'élève  Sarcev  entra  h  l'Kcole  normale, 
le  quatrième  de  sa  promotion:  Taine 
était  le  premier,  —  le  cacique,  en  argot 
de  l'Ecole,  —  About  le  second.  Que  de 
fois  n'a-t-on  pas  cité  les  noms  de  leurs 
anciens,  AN'eiss,  .Assolant,  Challemel- 
Lacour,  .M""'  Perraud  ! 

Au  milieu  des  normaliens  surexcités 
par  les  événements  politiques  el  argu- 
mentant avec  une  fougue  indomptable, 
le  jeune  Sarccy  se  signalait  par  son 
éclectisme  et  sa  tolérance  dont  subsiste 
un  étrange  monument,  l'n  conllil  était 
né  entre  les  élèves  de  il'îcole  normale  à 
propos  du  calorifère,  trop  chaulFé,  sui- 
vant    les     uns,   pas    assez,    d'après    le;. 


K  a  A  N  C I  s  Q  c  1-:    s  A  H  C  E  V 


autres.  Les  premiers  ayant  obtenu  gain 
de  cause,  les  autres  se  roulèrent  dans 
leurs  manteaux  feignant  d'être  morts 
de  froid,  et  l'un  deux  chanta  le  trépas 
de  ces  vingt-quatre  victimes  en  une 
complainte  sur  l'air  de  Fualdès.  \'oici 
le  couplet  du  futur  critique  du  Temps, 
il  résume  avec  humour  1  habitude  d'es- 
prit prise  par  lui  d'entrer  dans  la  raison 
de  l'atlversaire  avec  lequel  il  discutait  : 

Francisque  en  faisant  sa  moue 

Dit  :  >i  Est-il  sage,  est-il  sot?  n 

Il  l'ait  froid,  mais  il  faut  chaud. 

Je  le  blâme  et  je  le  loue  ; 

El  l'administration 

.\  tort,  bien  qu'elle  ail  raison. 

.\u  lendemain  du  coup  d  Etat  de  ISjI, 
peu  de  temps  après  sa  sortie  de  l'École 
normale,  une  circulaire  ordonnant  à 
tous  les  membres  de  l'L  niversité  décou- 
per leurs  moustaches  arriva  au  lycée  de 
Chaumont  où  il  professait  la  classe  de 
troisième.  «  On  nous  enjoignait  d'expli- 
quer \'irgile  en  menton  rasé.  On  nous 
donnait  huit  jours  pour  nous  mettre  en 
règle...  Je  ne  m'étais  jamais  rasé  et  je 
ressentais  un  vif  dépit  d'être  obligé  de 
le  faire.  Il  me  vint  à  l'idée  d'écrire  une 
pétition  à  mon  recteur,  dans  le  style  de 
Paul-Louis  Courier,  pour  lui  demander 
de  garder  une  barbe  qui  avait  rendu 
plus  respectables  les  mentons  des  illus- 
tres universitaires  d'autrefois.  ■>  Le  rec- 
teur, qui  était  un  sot,  envoya  au  ministre 
la  pétition  —  un  chef-d  œuvre  de  drô- 
lerie, le  premier  article  de  journal  sorti 
de  la  plume  du  futur  journaliste.  En 
revanche,  le  chefdupe.'-sonnel se  trouvait 
être  homme  d'esprit;  pour  sauver  le 
frondeur  d'une  destitution  imminente, 
il  l'envoya  en  disgrâce  enseigner  la  rhé- 
torique au  collège  communal  de  Lesne- 
ven,  un  coin  perdu  de  Bretagne. 

Quoique  coté  comme  un  mécréant, 
^L  Sarcey  s  entendit  le  mieux  du  monde 
avec  le  personnel  du  collège  de  Lesne- 
ven  exclusivement  composé  d'ecclésias- 
tiques ;  il  se  trouvait  même  si  bien  qu  il 
demanda  formellement  à  y  rester.  Mais 
il  jouait  de  malheur  avec  le   ministère; 


on  y  accueillit  sa  requête  comme  une 
ironie,  une  dérision  et  pour  l'en  punir 
on  le  chargea  de  la  classe  de  quatrième 
au  lycée  de  Rodez. 

Là,  par  exemple,  ce  fut  l'ennui,  le 
dégoût,  le  découragement,  l'abandon  de 
soi-même  poussé  à  ce  point  que  M.  Sar- 
cey se  sou\ient  d'avoir  contracté  l'habi- 
tude d'aller  au  café  et  d'y  jouer  la  con- 
sommation comme  un  commis  voyageur. 
Pourtant  il  passa  avec  succès  l'examen 
d'agrégation  à  la  fin  de  cette  année  né- 
faste; c'était  la  paix  faite  avec  l'Univer- 
sité, la  fin  des  malentendus.  Il  reçut 
peu  après  sa  nomination  de  professeur 
de  seconde  au  lycée  de  Grenoble,  avec 
la  perspective  d'une  chaire  de  rhétori- 
que à  brève  échéance  (il  y  fut  appelé 
au  début  de  la  deuxième  et  dernière 
année  de  son  séjour)  et,  dans  un  avenir 
plus  éloigné,  de  douze  cents  francs  de 
retraite  après  trente-cinq  ans  de  ser- 
vices. 

A  Grenoble,  il  devait,  sans  la  cher- 
cher, trouver  l'occasion  de  faire  ses  pre- 
miers pas  dans  une  carrière  bien  autre- 
ment lucrative.  Un  imprimeur  nommé 
Maisonville  s'adressa  à  lui  pour  la  rédac- 
tion des  articles  de  tête  de  son  nouveau 
journal,  le  Courrier  des  Alpes.  Le  jeune 
professeur  accepta  à  la  condition  que  sa 
collaboration  demeurerait  secrète.  Ses 
causeries  pétillantes  de  verve  révolu- 
tionnèrent Grenoble.  Il  maniait  avec 
une  égale  facilité  la  prose  et  le  vers; 
en  voulez-vous  une  preuve?  La  con- 
struction d'un  nouveau  théâtre  fort  mal 
placé  avait  soulevé  une  vive  polémique,  le 
«  leader  »  du  Courrier  des  Alpes  s'était 
mis  à  la  tête  de  ceux  qui  demandaient 
son  déplacement,  et  sur  ce  sujet  local 
il  improvisa  un  nombre  incalculable  de 
triolets  tous  aussi  lestement  troussés 
que  le  dernier. 

Je  veux  le  crier  sur  les  toits. 
Matin  et  soir,  sans  fin  ni  cesse. 
J'ai  bons  poumons  et  bonne  voix. 
Je  veux  le  crier  sur  les  toits. 
Guerre  au  théâtre  et  qu'en  six  mois 
Le  nain  tout  bossu  disparaisse  1 
Je  veux  le  cner  sur  les  toits. 
Malin  et  soir,  sans  fin  ni  cesse. 


FR  ANCISQII-:    SAHCliV 


En  réalité,  il  avait  débuté  quelques 
semaines  avant  clans  le  journalisme  en 
envoyant  au  Figaro,  alors  bi-hebdoma- 
daire  et  paraissant  sur  huit  pages  de  la 
moitié  de  son  format  actuel,  un  premier 
article  apostille  par  Edmond  Abf)ut  et 
si<'nc  Satané  lîinet.  Grande  avait  été  la 


s  A  R  C  F,  V     A     s  O  1  X  A  N  T  E      A  X  S 

joie  do  M.  Sarcey  en  lisant  sa  jirose  au 
cabinet  de  lecture  de  Grenoble;  les  trois 
articles  suivants  avaient  également  été 
l)ul)liés,  mais  les  autres  étaient  restés 
en  route.  M.  Sarcey,  se  rendant  à  Paris 
pour  les  vacances  de  Pâques,  se  décida 
à  aller  voir  M.  de  N'illemessant  et  à  lui 
dire  qu'il  pcrsonuiliait  Satané  Bincl. 

-  Je  vous  attendais,  lit  le  directeur 
du  Fiqnro;  je  pensais  bien  que,  ne 
voyant  plus  paraître  votre  prose,  vous 
viendriez  aux    nouvelles.    Il   v  a    loni;- 


temps  que  je  vous  cherche  et  .About  a 
bien  gardé  votre  secret.  \'ous  êtes  des 
noires.  Mais  on  ne  peut  faire  du  jour- 
nalisme à  dislance.  Flanquez-moi  votre 
démission. 

—   Il   faut  que   j'achève  mon  aimée 
de  professorat,  objecta  le  néophyte. 

—  Soit,  quand  vous  vou- 
drez. 

Va  X'illemessant  lit  régler 
le  compte  de  Satané  Minet, 
se  soldant  par  dix-sept  louis 
qu'il  empocha  joyeusement. 


Quand  arrivèrent  les  va- 
cances, M.  Sarcey  demanda 
un  congé  d'un  an  et,  accep- 
tant le  vivre  cl  le  couvert 
que  lui  olfrail  lùlmond 
.\boul  pendant  cette  pé- 
riode d'essai,  \inl  se  fixer 
à  Paris.  Il  commença  tout 
de  suite  dans  le  Fif/nro  la 
série  de  campagnes  qu'il 
poursuit  encore  à  quarante- 
deux  ans  d'inlervallc.  n'é- 
coulant que  son  robuste 
bon  sens,  indill'ércnt  aux 
colères  et  aux  rancunes. 
Mais  elles  s'amassaient  déjà 
sourdement  cl  le  jour  où  il 
(piilla  le  Figar».  irrité  d'un 
mauvais  procédé  contre 
Ivlmond  .About,  son  guide 
cl  son  ami,  ce  fut  un  dé- 
chainemenl  d'atlaques  vio- 
lentes, un  concert  d'injures 
dans  li'([ucl  ses  anciens 
collabciralcurs  lirciil  biuyammenl  leur 
]iartie. 

Mais,  oiilri'  le  lourage,  le  talent  et  la 
volonté,  il  avail  une  énorme  force  de 
travail.  Il  ne  larda  pas  à  mettre  île  son 
coté  les  vrais  riem-s,  c'est-à-dire  le  jni- 
blic. 

Il  s'était  déjà  fait  une  place  au  Gau- 
lois, (piand  lùlmonrl  .\boul  lui  proposa 
de  le  présentera  Constant  Guéroult  pour 
faire  dans  VOpinion  nationale  en  voie 
de  formation  le  feuilleton   dramatique. 


l'ItANClSQUlC    SAHCKV 


offerl  il  lui,  Al)out,  el  qu'il  ne  pouvait 
accepter.  M.  Sareey  tut  pris  à  l'essai 
pour  deux  mois.  Il  réussit  si  bien  que 
ses  appoiiUemeiits  mensuels,  fixés  à 
.'500  frnucs,  furent  bientôt  portés  à  500. 
I-es  lecteurs  du  Monde  Moderne  trou- 
veront certainement  quelque  plaisir  à 
jeter  un  coup  d'ieil  sur  les 

premiers    essais    du     doyen         

de  la  critique.  Ces  extraits 
ont  été  cojiiés  à  leur  inten- 
tion dans  les  volumes  I 
ol)lon;;s  grossièrement  car-  j 
tonnés  où  sont  réunies 
toutes  les  chroniques  du 
théâtre  que  M.  Saree\-  con- 
serve dans  sa  bihlidlhèque. 

Friiilli'/on 

(II'  <(  V()i>itiii>n  ii;ili<iiuilr    i 

./(;    {  arplomUrc  ISSU. 

■  :ni;ONI(Jl'E     I>ES    THliATUES 

On  jouait,  hindi,  au  Gym- 
nase, l'ii  .\ii;/i'  ili'  l;i  Cli.Tri/r. 
comédie  en  trois  actes  et  en 
vers,  do  M.  Ernest  Serret. 

Ce  titre  fleure  comme  un 
baume,  odeur  de  morale  se 
sent  à  la  ronde...  II  ne  trompe 
point,  la  comédie  nouvelle  est 
une  pièce  du  genre  vertueux. 
II  y  a  eu  de  tout  temps,  en 
France,  des  hommes  qui  se 
sont  imaginé  sérieusement 
que  l'art  dramatique  est  un 
sacerdoce  .  le  théâtre  un 
temple,  la  comédie  un  ser- 
mon, que  le  moindre  incon- 
vénient était  que  l'on  ne  s'y 
amusât  point  et  qui  ont  cru 
bien  faire  de  verser  sur  le  vice  de  leur 
siècle  de  pleines  tirades  d'alexandrins. 

Ne  parlez  pas  à  notre  homme  de  carac- 
tères, de  situations,  d'intérêt,  il  ne  se  met 
point  en  peine  de  tout  cela,  ce  n'est  point 
son  affaire.  Les  tirades  sont-elles  bien 
frappées  ?  les  lieux  communs  de  morale 
sont-ils  à  leur  place  et  dans  leur  jour?  Il 
n'en  veut  pas  davantage. 

Après  avoir  analysé  la  pièce,  qui  est 
d'ailleurs  d'une  banalité  écœurante,  le 
critique  débutant  concluait  ; 


Notre  génération  est  grave  et  triste,  elle 
a  plus  besoin  d'être  égayée  que  d'être  prê- 
chée.  Le  sérieux  et  la  morale  sont  partout 
aujourd'hui  I  remarquez  que  ces  lignes  sont 
datées  des  premières  années  du  règne  de 
Napoléon  III,  en  jileine  corruption  impé- 
riale), notre  vie  en  est  empestée;  qu'on 
nous  laisse  au   moins  le  théâtre  pour  f[ue 


SARCEV      AUJOCRDHl'I 

nous  puissions  nous  en  débarbouiller 
quelques  heures  chaque  soir.  Le  rire  est 
sain  et  la  gaieté  bonne  conseillère.  Je  n'ai 
jamais,  pour  ma  part,  trouvé  que  l'ennui 
fût  si  moral,  il  mène  à  la  mauvaise  humeur 
qui  rend  capable  de  tout. 

Dès  ce  premier  article,  M.  Sareey 
prenait  position  comme  partisan  déter- 
miné des  principes  essentiels  de  la  dic- 
tion et  de  la  lang'ue.  Après  avoir  fait 
de  grands  compliments  à  M"""  Marque! 
(la    mère    de    l'artiste    actuellement    à 


l'HANCISQUK    SAIiCKV 


rOdéon,qui  vient  de  passer  quelques 
années  en  Hussie),  il  la  prend  à  partie 
sur  ce  terrain  : 

Pourquoi  M""  Marquet  ne  fait-elle  pas 
sentir  la  liaison  des  mots'.'  Pourquoi  dit- 
elle  :  u  11  faut  allé  à  Paris  »?  Je  n'aime  pas 
plus  qu'un  autre  cette  déplorable  affecta- 
tion des  acteurs  du  Théâtre-Français  qui 
font  aujourd'liui  sonner  toutes  les  lettres 
et  finiront  par  dire  <i  des  verses  »  ;  mais 
peut-être  aussi  ce  laisser  aller  de  pronon- 
ciation, qui  est  de  très  bonne  compagnie 
dans  la  conversation  de  tous  les  jours,  ne 
doit-il  jjoint  se  souffrir  dans  le  vers. 

Dans  son  second  article,  M.  Sarcey 
de  Siitières  iil  signa  ainsi  ses  douze 
premiers  feuilletons)  avait  à  rendre 
compte  d'une  pièce  de  résistance,  la 
MarAIre  de  Balzac,  représentée  au 
A'audeville.  Ces  lignes  suffiront  à 
prouver  qu'il  trouva  du  premier  coup 
la  forme  définitive  de  sa  critique,  on 
les  dirait  écrites  d'hier,  elles  résument 
son  opinion  sur  une  question  soulevée 
bien  des  fois  : 

L'émotion  répandue  sur  la  surface  d'un 
long  ouvrage  perd  de  sa  force  en  se  dis- 
persant. Mais  à  la  scène  elle  est  ramassée 
dans  le  court  espace  du  drame  et  se 
décharge  par  des  éclats  de  passion  coup 
sur  coup  répétés  (|ui  épouvantent  et  fati- 
guent. Le  drame  grossit  pour  la  perspec- 
tive le  personnage  et  les  objets  que  le 
roman  peint  de  grandeur  naturelle.  L'un 
fait  voir  ce  que  l'autre  raconte  et  le  che- 
min est  court  des  yeux  au  cœur. 

.Après  avoir  relu  ce  fragment  d.iiis  hi 
l)ii)liothèque  de  M.  Sarcey,  je  le  lui  mis 
sous  les  yeux  : 

—  Elfectivemeiil,  dit-il,  mes  idées 
n'ont  pas  beaucoup  varié,  je  conviens 
même  que  je  les  exprimais  alors  dans 
une  langue  plus  châtiée  (|ue  celle  que 
j'emploie  aujourd'hui.  Je  travaillais  da- 
vantage la  forme  de  mes  articles,  mais 
je  coimaissais  moins  mon  métier.  \'ovcz 
pour  preuve  celte  fin  de  phrase  : 

Halzac,  qui  n'avait  pas  encore  l'habitude 
du  théfitre,  a  certainement  ici  passé  la 
mesure;  la  pièce  manque  d'air,  on  ouvri- 
rait  volontiers  la   fenêtre   pour  y   laisser 


passer  une  rafraîchissante  bouffée  de  sen- 
timent honnête. 

—  Qu'est-ce  que  rhonnêleté  des  senti- 
ments vient  faire  là'.'...  J'ai  mis  ces 
mots  faute  d'autres  qui  ne  me  venaient 
pas  et  qui  me  viendraient  aujourd'hui 
que  je  connais  mieux  mon  affaire.  Je 
n'ai  pu  avoir  qu'une  excuse,  l'intention 
de  chercher  une  transition...  \'oyez 
plutôt,  la  phrase  suivante  commence 
ainsi  :  <(  Oui,  il  y  a  parfois  place  à 
pleurer,  les  larmes  sont  douces  et  sou- 
lagent. »  La  transition,  sachez-le  bien, 
rien  n'est  plus  inutile.  Quand  on  a 
épuisé  son  sujet,  on  s'arrête  et  on  passe 
à  un  autre. 

La  première  fois  que  ^L  Sarccv  est 
appelé  h  parler  de  la  tragédie,  c'est  à 
propos  du  début  de  M""'  l-'milie  Guyon, 
dans  Clytemnestre  d' Iphiqèiiie,  où  elle 
était,  parail-il,  exécrable.  Les  autres, 
M"""  Devoyod,  Stella  Colas,  ne  valaient 
pas  mieux.  De  tous  les  artistes  hommes, 
il  ne  cite  que  'SI.  Beauvallel,  <<  seul 
acteur  du  Théâtre-Français,  capable  de 
porter  un  rôle  tragique  d'un  bout  à 
l'autre  de  la  pièce  ".  Eh  1  eh  1  ce  n'est 
pas  d'aujourd'hui  que  la  tragédie  est  en 
décadence. 

M.  Sarcey  pose  nettement  la  ques- 
tion :  Pourquoi  joue-t-on  la  tragédie  au 
Théâtre-F'rançais'?  Il  voudrait  que  les 
représentations  des  œuvi-es  de  Corneille 
et  de  Hacine  fussent  rares,  mais  en- 
tourées de  tout  l'éclat  (pie  l'on  pourrait 
y  mettre.  Le  public  y  prendrait  le  plus 
noble  et  le  plus  délicieux  des  plaisirs, 
celui  d'entendre  de  beaux  vers  admira- 
blement dits.  <■  Il  se  sauve  aujourd'hui 
quand  il  voit  le  nom  de  Racine  sur  l'af- 
fiche, c'est  qu'en  dessous,  il  lit  ceux  de 
M'""  Guyon  et  de  M"''  Devoyod.  » 

Quelques  semaines  ])lus  tard,  à  propos 
d'une  représentation  d'AniIroinaquc,  à 
rOdéon,  et  spécialement  de  la  scène 
entre  Oreste  et  Pylade,  M.  Sarcey  gour- 
mandait  les  acteurs  cpii  croient  devoir 
solenniser  les  choses  les  plus  !-iniples. 

Pourquoi  les  comédiens  enveloppent-ils 
le    vers    d'une    déclamation    mesurée    et 


rUANCISQUE    SARCKY 


presque  chantante  ?  Pourquoi  cette  en- 
nuyeuse draperie  de  convention  sur  une 
poésie  très  franche  ?  Les  leçons  de 
M"*  Rachel  sont-elles  déjà  oubliées  ? 

Ces  extraits  des  premiers  articles  de 
critique  de  M.  Sarcey  prouvent  que, 
sauf  quelques  nuances  de  forme  appré- 


pas,  tant  s'en  faut,  la  plus  f,'rosse  partie 
de  la  production  de  l'intarissable  écri- 
vain. C'est  en  1867  qu'il  a  passé  de 
l'Opinion  nationale  au  Temps  où  il  a 
succédé  à  Louis  Ulbach. 

La   liste   des  journaux  auxquels    il    a 
prêté    sa   collaboration    remplirait    une 


"  I  L  I.  A      DE      N  A  X  T  E  R  R  E 


ciables  seulement  pour  les  raffinés  et  les 
professionnels,  son  esthétique  n"a  guère 
varié  depuis  quarante  ans.  Quarante  ans 
de  critique  hebdomadaire  I  Savez-vous 
bien  que  cela  fait  plus  de  deux  mille 
chroniques  théâtrales?  Il  a  été  souvent 
question  de  les  éditer,  elles  constitue- 
raient le  document  le  plus  complet  de 
l'histoire  du  théâtre  en  ce  demi-siècle; 
mais  la  collection  ne  serait  pas  facile 
à  caser  dans  les  petites  bibliothèques, 
elle  ne  remplirait  pas  moins  de  quatre- 
vingts  volumes.  Et  M.  Sarcey  ne  peut 
se  décider  à  faire  une  sélection. 

Cette    série   d'articles   ne    représente 


page  entière  du  Monde  Moderne,  il  faut 
seulement  en  retenir  le  Journal  litté- 
raire, le  Gaulois  et  le  A/A'  Siècle. 

Chargé  de  la  rédaction  en  chef  du 
Journal  littéraire  par  Polydore  Millaud, 
qui  devait,  quelques  années  plus  tard, 
révolutionner  la  presse  en  créant  le  Petit 
Journal,  M.  Sarcey  eut  l'idée  ingénieuse 
de  faire  rédiger  une  bonne  partie  de 
cette  feuille  hebdomadaire  par  ses 
abonnés.  Il  posait  des  questions  sur  les 
sujets  les  plus  divers  et  insérait  les  ré- 
ponses avec  leurs  signatures,  non  sans 
les  avoir  préalablement  corrigées  et 
remaniées.    Ses   correspondants,  flattés 


F  li  A  N  C I  s  (,)  U  1-:    s  A  R  (  :  K  Y 


de  voir  leurs  noms  au  bas  d'arlicles  si 
bien  troussés,  ne  proleslaicnl  nullemenl 
et  se  réaliniinaient  en  masse. 

Lors  de  la  fondation  du  Huiihiis, 
M.  Sarcey  fut  appelé  à  écrire  une  des 
chroniques  de  la  semaine  ;  mais  au  bout 
d'un  an,  tous  ses  confrères  s'étanl 
éelipsés  pour  des  raisons  diverses,  il 
resta  seul;  comme  il  suffisait  sans  eifort 
à  cette  besojçne,  il  accepta  de  la  conti- 
nuer par  traité  à  raison  de  trois  mille 
fr;incs  p;ir  mois,  (yélail  le  ccmiuience- 
inent  de  la  foilune. 

Quand  parut  le  .\7.V"  Siècle,  en  1871, 
il  _v  prit  une  des  premières  places  aux 
côtés  de  son  vieil  ami  Edmond  About. 
Il  eut  le  tort  d'y  faire  la  guerre  à  la  reli- 
gion a\ec  une  violence  et  un  parti  pris 
injustiliables.  On  disait  couramment 
qu'il  manjçeait  un  prêtre  par  jour  et 
souxent  même  cette  ration  s'augmentait. 
-M.  Sarcey  était  évidemment  sincère; 
il  n'avait  pas  encore  fait  le  pas  décisif 
qui' sépare  les  sectaires  des  esprits  tolé- 
rants parmi  lesquels  il  compte  aujour- 
d'hui. 

Depuis  une  douzaine  d  années,  M.  Sar- 
cey ne  traite  plus  qu'exceptionnellement 
les  questions  religieuses  et  politiques. 
La  liltéialure,  les  actualités,  les  abus 
suffisent  à  alimenter  ses  chroniques  en 
dehors  de  ses  articles  spéciaux  sur  le 
théâtre,  ^'oulez-vous  avoir  une  idée  de 
l'énorme  labeur  auquel  il  fait  face'.' 
Il  envoie  régulièrement  sa  copie  au 
XfX"  Sù-cle  le  lundi,  au  .1/,i/m  le  mardi, 
à  la  Dépèche  de  Toulouse  le  jeudi,  au 
Temps  le  samedi,  au  Figaro  quatre 
«  Grains  de  bon  sens  »  par  semaine  et 
au  Tciiipi  pareil  nombre  de  «  Fagots  » 
signés  Sganarclle.  Puis  viennent  les 
besognes  échelonnées  sur  de  plus  longs 
intervalles;  au  tnlal,  cinq  à  six  cents 
articles  par  an. 

C'est  un  sujet  d'admiraticm  pour  tous 
ceux  qui  l'approchent  et  même  pour  ses 
familiers  que  l'ardeur,  l'entrain,  la  belle 
humeur  qu'il  ajiporte  à  mettre  du  noir 
.-ur  du  i)lanc.  Il  pond  sa  copie  dans  la 
joie,  dit  familièrement  un  de  ses  con- 
frères, non  sans  l'envier  un  peu. 


I  Quand  on  lui  demande  son  .«ecrel 
]  pour  abattre  une  pareille  lâche,  il  ré- 
I   pond  simplement  : 

• —  Levé  à  sept  heures  et  demie,  je  me 
mets  au  travail  après  avoir  lu  les  jour- 
naux du  jour,  lu  tout  au  moins,  comme 
nous  savons  le  faire  nous  autres  du  mé- 
tier, en  n'arrêtant  nos  yeux  que  sur  les 
choses  qui  nous  olfrent  de  l'intérêt. 
Quand  vient  l'heure  de  déjeuner,  j'ai  fait 
le  plus  gros  de  ma  besogne  si  je  n'ai  pas 
été  dérangé.  Mais  dame,  voilà!  les  visi- 
teurs sont  souvent  nomiireux.  On  sait 
que  je  suis  chez  moi  chaque  matin  et 
on  est  tenté  d'en  abuser  un  ])eu. 

—  Mais  à  quel  moment  de  la  journée 
lisez-vous"? 

—  Toute  la  journée  et  tout  le  temps 
que  je  peux. 

Un  détail  caraclérisliipic  sur  la  façon 
de  travailler  du  maître.  —  Très  souvent 
ses  articles  sont  le  développement  ou 
la  réfutation  d'une  idée  qui  lui  est  sou- 
mise par  un  correspondant,  il  ne  manque 
jamais  de  reproduire  tout  ou  partie  de 
celle  lettre:  eh  l)ieii,  an  lieu  de  liuler- 
caler  dans  son  manuscrit  d'un  coup  de 
ciseaux,  il  prend  toujours  la  peine  de  la 
copier  consciencieusement  de  sa  main  ; 
il  fait  de  même  d'ailleurs  p(Mn'  les  cita- 
tions de  pièces,  de  volumes. 

—  Pourquoi  ? 

—  Parce  que,  fail-il,  c'est  une  façon 
de  rester  dans  le  mouvement.  L'avoue- 
rai-je?  je  modilie  parfois  un  peu  le  style 
de  mes  correspondants,  tout  en  restant 
dans  leur  pensée,  cela  va  sans  dire  ; 
aussi  personne  ne  s'est  jamais  plaint. 

Nous  avons  vu  que  M.  Sarcey  fait 
relier  chaque  année  ses  chroniques  théà- 
trale.-i  du  Temps,  dont  les  dates  et  les 
renseignements  techniques  lui  servent 
en  cas  de  reprises  ultérieures;  mais  sauf 
cette  exception,  il  ne  conserve  rien  de 
ce  qu'il  écrit. 

—  A  quoi  bon".' dit-il.  Si  j'ai  un  arti- 
cle à  faire  sur  une(]ueslion  déjà  traitée, 
je  le  ferai  mieux  dans  le  mouvement 
d'après  mon  impression  présente  qu'en 
me  reportant  à  de  vieux  souvenirs.  I"]t 
le    mouvement ,    mettez-vous    bien    ça 


KliANCISQri':    SAUCKV 


dans  1.1  liHe,  c'e;-!  la  première  qualité 
du  jounialisle.  11  faut  qu'un  article 
marche,  que  le  lecteur  en  sente  le  mou- 
\onient,  s  v  associe  et  même  s'il  s'arrête 
[jour  reprendre  sa  leetun-  fut-ce  cpicl- 
ques  lijîues  plus 
bas,  il  faut  qu'il 
soit  emporté. 

M.  Sarcev  passe 
la  plus  grande 
partie  de  sa  vie 
dans  le  \a-te  ca- 
binet qui  occupe 
tout  l'étage  supé- 
rieur de  son  hôtel 
de  la  rue  de  Douai 
construit  spéciale- 
ment à  son  inten- 
tion par  Charles 
Garnier  son  ami. 
Une  grande  baie 
flanquée  de  deux 
fenêtres  donne  des 
airs  d'atelier  à  cette 
haute  pièce  autour 
de  laquelle  règne 
un  balcon  per- 
mettant d'accéder 
aux  vitrines  supé- 
rieures de  la  bi- 
bliothèque. En  bi- 
bliophile soigneux, 
il  a  mis  ses  plus 
humbles  volumes 
à  l'abri  de  la  pous- 
sière derrière  des 
glaces  et  il  fait 
orner  d'une  reliure 
ou  tout   au  moins 

d  un  cartonnage  tout  ce  qui  offre  de 
l'intérêt  :  son  budget  est  grevé  de  ce 
chef  de  plus  de  2  000  francs  par  an. 

Il  parle  avec  une  jubilation  de  gour- 
met "  du  frisson  de  plaisir  qui  vous 
saisit  à  insérer  le  couteau  entre  les  pages 
d'une  belle  impression  à  grandes  marges, 
fleurant  l'encre  d'imprimerie  toute  fraî- 
che ».  Aux  rares  panneaux  laissés  libres 
par  les  livres  sont  accrochés  des  toiles, 
des  pastels,  portraits  du  maître,  de  ses 
enfants,  de  M""  Sarcev.   Sur  la  chemi- 


née se  dresse  son   buste   en   marbre  par 
Crauk. 

Sans  parler  d'une  bibliothèque  tour- 
nante à  portée  de  la  main,  trois  tables 
sont    encombrées     de    livres.    Celle    où 


A     NANTERHE 


i  A  R  C  E  T      ET      S  0  X      F  I  L  - 


]\I.  Sarcev  travaille  n'a  pas  moins  de 
trois  mètres  de  long,  elle  est  envahie  par 
im  fouillis  de  cinquante  ou  soixante  vo- 
lumes renouvelés  sans  cesse.  A  peine  y 
reste-t-il  de  la  place  pour  le  téléphone 
communiquant  avec  la  porte  d'entrée 
d'où  on  lui  annonce  le  nom  des  visi- 
teurs, la  lampe  électrique  avec  son  am- 
poule dépolie,  l'encrier  de  cuivre  et  la 
plume  en  bois  grosse  comme  le  pouce, 
dont  il  se  sert  exclusivement  depuis  qu'il 
a  été  menacé  de  la  crampe  des  écrivains. 


l' n  A  N  C I  s  Q  U  E    S  A  II  C  E  Y 


Au  rez-de-chaussée  s"ouvre  la  salle  à 
manger  où  le  mardi  et  le  vendredi  le 
couvert  est  mis  pour  les  intimes.  On  a 
écrit  beaucoup  de  fantaisies  à  propos  de 
ces  repas  :  M"""  Sarcey  les  préside  avec 
infiniment  de  bonne  grâce,  tandis  que 
rani()hilryon ,  fidèle  à  ses  principes 
végétariens  atténués  seulement  par 
l'absorption  dieufs  sous  des  formes 
diverses,  maintient  la  causerie  au  dia- 
pason d'une  interminable  bonne  hu- 
meur. Aux  commensaux  habituels, 
M.M.  .Adolphe  Brisson,  Baschet,  Re- 
naud, Pierre  WollT,  Gunsbourg,  se 
joigiUMil  des  auteurs,  des  artistes 
hommes  et  femmes  aux  approches  des 
premières  auxquelles  ils  doivent  parti- 
ciper. 

En  été,  ces  agapes  ont  lieu  dans  la 
maison  de  campagne  de  Xanterre,  aussi 
hospitalière  que  Ihôtel  de  la  rue  de 
Douai.  Le  plus  souvent  on  met  le  cou- 
vert sous  les  arbres  de  la  charmille;  les 
deux  plus  jeunes  fils  de  M.  Sarcey 
prennent  leurs  ébats  dans  le  grand  jar- 
din :  ils  ont  six  et  onze  ans,  leur  frère 
aine  fait  actuellement  son  service  mili- 
taire à  Rouen.  Leur  sœur  est  mariée 
avec  M.  -Adolphe  Brisson,  l'éminent 
rédacteur  du  Temps.  Des  lignes  dans 
lesquelles  son  père  lui  a  dédié  ses 
Souvenirs  de  jeunesse,  il  faut  retenir 
celles-ci  :  <■  Il  y  a  une  leçon  que  tu 
emporteras,  je  le  souhaite,  de  celte  lec- 
ture. J'ai  beaucoup  travaillé,  mon  en- 
fant, et  je  travaille  encore  énormément. 
Il  faut  travailler  dans  la  vie,  il  n'y  a 
que  cela  au  monde  de  lum  et  de  vrai. 
Le  travail  m'a  épargné  bien  des  sottises 
et  m'a  consolé-  de  celles  que  j'avais 
faites.  \'oltairc  a  enfermé  dans  un  livre 
que  tu  liras  plus  tard  iM'"  Madeleine 
avait  alors  quinze  ansi  le  mot  où  se 
trouve  le  secret  du  i)onh('ur  :  Il  faut 
cultiver  son  jardin.  » 

Quoique  le  journalisme  l'absorbe, 
M.  Sarcey  a  trouvé  le  temps  d'écrire 
plusieurs  volumes  d'une  lecture  agréa- 
ble ])arc('  que,  comme  dans  ses  articles, 
il  y  a  mis  beaucoup  de  lui-même  :  le 
Nouvcnu  Seifjneur  du  village,  Etienne 


Moret,  Souvenirs  d'enfance  et  de  jeu- 
nesse, Souvenirs  d'Age  miir,  le  Mol  et  la 
Chose,  le  Siège  de  Paris,  les  Aventures 
de  Minon  et  Minette,  Comédiens  et 
Comédiennes,  études  sur  les  artistes  de 
la  Comédie-Française;  et  Gare  à  vos 
ijeuT,  une  plaquette  intéressante  qu'il 
aurait  pu  appeler  sensations  d'un  myope. 
Il  lest  au  suprême  degré  et  décrit  de 
façon  amusante  ses  impressions  sur  le 
monde  extérieur  suivant  qu'il  enlève 
ou  remet  ses  lunettes. 

Depuis  qu'il  a  subi  rojH'ration  de  la 
cataracte  fort  habilement  pratiquée,  il  y 
a  une  quinzaine  d'années,  par  le  docteur 
Perier,  dans  la  maison  des  Frères  Saint- 
Jean-de-Dieu  de  la  rue  Oudinot,  M.  Sar- 
cey ménage  ses  j'eux,  mais  il  va  au 
théâtre  tous  les  soirs  :  beaucoup  par 
devoir  professionnel,  un  peu  aussi  pour 
son  plaisir.  Il  prend  pour  prétexte  qu'il 
veut  contrôler  ses  impressions  de  la  pre- 
mière représentation  en  constatant  l'effet 
des  pièces  nouvelles  sur  le  jniblic  pavant  ; 
en  réalité,  cela  l'amuse  et  il  en  convient 
de  bonne  grâce.  .A  défaut  de  nouveautés, 
il  passe  ses  soirées  au  Théâtre-Français 
ou  à  rOdéon,  donnant  ainsi  à  ses  con- 
frères un  exemple  bien  peu  suivi.  Les 
critiques  ne  profitent  guère  de  leurs 
entrées  permanentes  dans  les  théâtres, 
ils  n'y  vont  que  quand  on  les  convoque 
pour  une  reprise  ou  un  début  :  aussi  ne 
connaissent-ils  le  répertoire  que  de  ré- 
putation. 

Le  critique  du  Temps  s'est  imposé  la 
règle  absolue  de  n'aller  sur  la  scène 
d'aucun  théâtre.  On  ne  le  voit  jamais  ni 
dans  les  coulisses,  ni  dans  le  foyer  des 
artistes,  encore  moins  dans  leurs  loges. 
Il  ne  transige  avec  ce  principe  que  les 
jours  où  il  a  â  faire  une  conférence, 
encore  ne  s'éternise-t-il  pas  de  lautre 
côté  du  rideau,  qu'il  ait  â  faire  un  cours 
de  littérature  à  la  Bodinière,  ou  à  pré- 
senter soit  une  teuvre  classique,  soit 
une  pièce  oubliée  aux  abonnés  de  rOdéon. 

Sa  |)remière  conférence  dans  la  salle 
aujourd'hui  désatrectée  de  l'.Mhénée  de 
la  rue  Scribe  fut  unilésaslre;  il  le  conte 
volontiers     aux    débutants    pour    leur 


V  R  A  X  C  I  s  Q  U  E    S  A  n  C  E  Y 


immm 


donner  confiance.  11  a  pris  depuis  de  nombreuses  revanches,  et  la  premuTc  da 
de  sa  seconde  tentative,  sur  laquelle 
il  a  écrit  sur  lui-même  cette  apprécia- 
tion, et  le  portrait  tracé,  il  y  a  trente 
ans,  est  encore  dune  ressemblance  par- 
faite : 

«  Une  fois  embarqué  dans  mes  dé- 
monstrations, j'oublie  absolument  que 
j'ai  un  public  devant  moi,  il  me  semble 
que  je  cause  avec  un  ami.  J'y  mets  la 
chaleur  et  la  verve  que  je  porte  dans 
une  conversation  ordinaire  ;  je  hasarde, 
ou  plutôt  non,  je  ne  hasarde  pas,  le  mot 
n'est  pas  juste,  toutes  les  familiarités  de 
l'entretien  le  plus  débridé  me  coulent 
naturellement  de  la  bouche:  quand  le 
mot  ne  m'arrive  pas,  je  le  demande,  on 
me  le  souflle  de  l'auditoire,  je  remercie  "       /  oaSMe-     *?f ' 


LA      VISITE      DE      L  .V      D  E  B  f  T  .\  X  T  E 


1-li  ANCISyrii    SAliCKY 


et  l'on  éclate  de  rire...  Le  public  s'amuse 
énormément  :  il  croyait  avoir  un  con- 
férencier, il  a,  comme  dit  l'autre,  trouvé 
un  homme.  Un  jri-os  homme  de  visaj^e 
bon  enfant,  de  gestes  exubérants,  mais 
sans  façons,  parlant  à  la  bonne  fran- 
quette, un  peu  vulgaire  de  tournure  et 
de  langage,  mais  si  convaincu,  si  impé- 
tueux !  11 

Elfectivement ,  avant  d'ouvrir  la 
bouche,  .M.  Sarcey  a  déjà  conquis  son 
public,  tant  il  y  a  de  rondeur,  de  bon- 
homie, de  simplicité,  de  bonne  humeur 
dans  toute  sa  personne.  Le  rideau  qui 
vient  de  se  lever  découvre  la  table  sur 
laquelle  on  a  placé  la  carafe,  le  verre  el 
le  sucrier.  Mais  cette  table,  il  la  trouve 
toujours  trop  éloignée  du  public.  Aussi 
dès  que,  entré  par  la  porte  du  fond,  il  a 
répondu  par  un  salut  aux  applaudisse- 
ments de  la  salle,  son  premier  soin  est-il 
de  la  prendre  à  deux  mains -el  de  l'aj)- 
jiorler  le  plus  près  possible  de  la  rami)e. 
Ce  mouvement  ne  manque  jamais  de 
provorpier  la  joie  des  spectaleui-s. 
M.  Sarcey  ne  se  sert  de  la  chaise  que 
pour  appuyer  les  mains  à  son  dossier  et 
parle  toujours  debout,  sauf  quand  il  a 
à  présenter  un  artiste  dont  la  récitation 
ou  Ir  chaiil  alterne  avec  son  verbe; 
dans  ce  cas,  il  se  lient  assis  près  d'une 
table  sui-  l'un  des  côtés  du  théâtre.  La 
voix  sonore,  pleine,  marlelle  bien  les 
consonnes  et  jîrolonge  la  vibration  des  r. 
Les  négligences  de  forme  voulues  achè- 
vent de  lui  concilier  les  auditeurs,  il 
prend  contact  avec  eux  d'une  façon 
directe  et  eu  quelque  sorte  individuelle 
en  disant  à  tout  propos  :  «  Qu'est-ce  que 
ça  fait?  —  Moi,  ça  m'est  égal  1  —  \'ous 
savez  bien?  —  Je  ne  me  souviens  |)lus...  i> 

Mais  derrière  ces  familiarités  appa- 
raissent les  idées  claires  rangées  en  bon 
ordre,  les  raisonnements  |)récis,  et,  sauf 
dans  les  moments  de  détente  prévue,  la 
phrase  toujours  simple  est  d'une  impec- 
cable correction.  On  a  comparé  M.  Sarcey 
à  un  voyageur  qui,  ayant  beaucoup  vu, 
beaucoup  retenu,  raconte  ses  impres- 
sions sans  avoir  à  faire  le  moindre 
cITorl. 


On  ne  se  douterait  guère  à  voir  son 
aisance  actuelle  qu'il  a  été  prodigieu- 
sement timide.  L'assurance  lui  est  venue 
avec  rex])érience  ;  il  ne  fait  pas  moins  de 
soixante  conférences  par  an.  Toutes  lui 
demandent  une  sérieuse  préparation 
qu'il  cache  sous  ses  dehors  familiers. 
M.  Larronmel,  qui  s'y  connaît,  étant  lui- 
même  un  maître  dans  l'art  de  la  parole, 
a  donné,  sur  la  diction  de  ^L  Sarcey, 
celte  api)réciation  élogieuse  :  «  Il  coupe 
ses  réflexions  de  lectures  el  c-e  n'esl  pas 
le  moindre  charme  de  sa  manière.  Il  a, 
en  elfel,  hérité  de  son  père  un  talent  de 
lecteur  que  dix  ans  de  professoral  el 
trente  ans  de  parole  ont  lai-gement 
perfectionné.  Dite  d'une  voix  chaude, 
nettement  articulée,  scandée  et  ])onc- 
tuée  avec  une  sûreté  rare,  la  phrase, 
vers  ou  prose,  prend  dans  sa  bouche  un 
relief  étonnant.    •> 

Comme  il  fait  exclusivement  de  la 
critique  objective,  c'est-à-dire  qu'il 
émet  ses  idées  sur  l'art  dramatique  au 
hasard  des  «cuvres  représentées,  on  a  de 
la  peine  à  trouver  sous  sa  signature  une 
doctrine,  un  ensemble  de  formules  esthé- 
tiques ;  ])ourtanl  j'ai  eu  la  lionne  fortune 
de  mettre  la  main  sur  un  petit  travail 
qui  est  peut-êlre  celui  dans  lequel  il  a 
réuni  le  plus  grand  nombre  d'idées  géné- 
rales. 

Sollicité  d'écrire  une  préface  pour  le 
sixième  volume  du  Bèpcrlmic  de  la 
Comcdic-Frnnçnisc.  il  y  a  mis  la  synthèse 
de  sa  critique.  Il  déclare  neltement  .•  que 
ce  siècle  peut  soutenir  la  comparaison 
avec  les  plus  grands  »  ;  il  n'en  excepte 
même  pas  ce  moment  unique  où  So|)hocle 
alternait  avec  Aristophane  et  se  faisait 
sur  la  fin  de  sa  vie  battre  par  I"]uripide; 
il  n'en  excepte  pas  non  plus  ces  heu- 
reuses années  on  Corneille  collaborait 
avec  Molière,  taudis  que  Hacinc  allait 
d'AïuIrom.K/iic  à  l'hèdre. 

Kn  peu  de  lignes,  nous  allons  con- 
naître les  raisons  de  ses  préférences  pour 
le  siècle  présent.  A|)rès  avoir  admin- 
comme  il  convient  Ilenuini  et  Jtiiij  Ill.i.i, 
les  chefs-d'œuvre  jetés  au  vent  sous  la 
Hcslauralion  par  \'ictor  Hugo,  il  arrive 


FR.\^'CIsyul•:  saucey 


LE      VENDREDI      DANS     LA      BIBLIOTHÈyUE 

à   Alexandre    Dumas,    «    préludant    par    Henri    III    el    sa     Cour,   à    celle    foule 


FllANCISQUE    SAUCKY 


prodigieuse  d'ouvrages  où  l'originalité 
d'une  invention  toujours  en  mouvement 
s'allie  à  une  fougue  d'exécution  mer- 
veilleuse »  ;  à  Alfred  de  Vigny  avec  son 
Chatterton  ;  à  Frédéric  Soulié  avec  la 
Closerie  des  genêts,   «  le  chef-d'œuvre 


FAC-SIMILÉ     DE      L'ÉCRITURE     DE      S  A  R  C  E  Y 


dos  mélodrames  passés,  présents  et 
futurs  »;  il  Casimir  Delavigne,  poète  de 
transition  :  à  Scribe,  "  dont  la  verve 
iiilarissaljlo  fait  couler  un  llcuve  de 
grandes  et  de  petites  pièces,  toutes  amu- 
santes, cpii  ont  fait  les  délices  de  la  pre- 
mière moitié  du  siècle  ». 

"  I)e  iHlH  à  1870,  c'est  une  nouvelle 
moisson  plus  abondante  et  plus  riche  en 
chefs-d'œuvre...  Trois  astres  d'inégale 
grandeur  paraissent  à  l'horizon  :  Théo- 
dore Barrière,  .\lexandre  Dumas  fils, 
l'Emile  .\ugier...  Harrière,  le  moins 
grand  des  trois,  a  peint  de  couleurs 
inaltérables  dans  lu  Vie  de  Jxdiùmc  et 
les  J'^in.r  Honshummes  l'égoïsme  et  la 
sottise  inipoihinlo  du  ijourgeois,  tel  que 


l'a  fait  la  monarchie  de  Juillet.  "  Quant 
à  Dumas  et  à  Augier,  sans  faire  un  paral- 
lèle à  la  Plutarque  entre  ces  hommes  de 
génie,  il  est  «  convaincu  que  le  (icndre 
de  M.  Poirier,  l'Aventurière  et  Phili- 
herte  seront  joués  et  loués  autant  que 
durera  la  langue  française;  lu 
Dame  aux  camélias,  le  Demi- 
Monde,  la  Visite  de  noces  et 
d'autres  traverseront  également 
les  siècles  ». 

Puis  il  caractérise  d'un  mol 
le  talent  de  Meilhac  et  d'Halévv, 
de  Labiche,  de  M.  Faillcron,  de 
M.  Sardou,  <i  un  Scribe  plus 
ingénieux,  plus  alerte,  plus  tré- 
pidant, d'un  style  plus  vif,  dont 
il  restera  moins  peut-être  que 
du  premier,  car  ses  œuvres  sont 
moins  pondérées,  moins  solides  ». 
C'est  avec  une  évidente  sincérité 
qu'il  s'écrie  :  <>  Quel  rayonnement 
d'illustrations  I  ■>,  en  s'excusant 
de  ne  parler  ni  de  ("londinet,  ni 
d'Octave  Feuillet,  ni  de  Lcgouvé, 
ni  de  Coppée,  ni  de  George 
Snnd  ! 

Dans  son  enthousiasme, 
M.  Sarcey  oublie  un  nom,  que 
quelques-uns,  dont  je  suis, 
met  lent  au-dessus  do  tous  les 
autres,  celui  d  .Alfred  de  Musset. 
Nous  l'aimons  parce  qu'avec  un 
art  exquis  il  a  su  allier  à  la  vé- 
rité de  l'observation  la  fantaisie  qui  est 
le  don  des  poètes.  Au  surplus,  ce  ne  sont 
pas  mes  idées  que  vous  désire/  trouver 
ici,  mais  celles  de  M.  Sarcov. 


Les  démolisseurs  oiil  un  rôle  utile 
après  tout  dans  le  monde  littéraire,  ce 
n'est  pas  celui  qu'a  choisi  M.  Sarcey,  il 
s'est  donné  la  mission  d'cxjiliquer  les 
succès  acquis  et  de  réserver  le  meilleur 
de  ses  encouragements  pour  les  jeunes 
qui  marchent  dans  des  chemins  frayés. 
Nul  mieux  que  lui  ne  sait  se  faire  l'écho 
de  l'opinion  publiciue:  le  rôle  n'est  pas 
aussi  facile  à  tenir  qu'on  pourrait  le 
croire. 


F  H  A  N  C I S  Q  U  E    S  A  R  C  K  'i 


Cette  opinion  publique, 
sur  laquelle  il  a  une  si 
grande  influence,  cer- 
tains lui  reprochent  de 
ne  rien  faire  pour  la  tirer 
des  ornières  où  elle  se 
complaît  ,  d'expliquer 
sans  jamais  les  réformer 
ses  impressions,  ses  ju- 
gements parfois  inexacts 
et  de  se  défendre  même 
de  les  contredire.  Ceux- 
là,  désireux  de  secouer 
le  joug  des  vieilles  règles, 
le  prennent  à  parti  parce 
qu'il  fait  grise  mine  aux 
novateurs  et  reste  insen- 
sible aux  beautés  des 
chefs-d'œuvre  non  clas- 
sés, des  pièces  d'Ibsen, 
par  exemple. 

Mais  M.  Sarcey  ri- 
poste, non  sans  raison  : 
<i  Une  pièce  de  théâtre 
n'est  pas  faite  pour  quelques  douzaines 
de  délicats  fer\euts  du  symbolisme,  du 
pessimisme  ou  de  tout  autre  parti  pris 
momentanément  à  la  mode;  elle  ne  peut 
donner  l'illusion  de  la  réalité  que  par  un 
système  de  conventions,  dont  les  unes 
sont  imposées  par  sa  forme  même  et  les 
autres  par  le  public.  »  Effectivement, 
il  a  des  trésors  d'indulgence  pour 
celles-ci  ;  grossissement  des  effets,  style 
dénué  de  finesse,  morale  banale,  per- 
sonnages artificiels,  entorses  à  la  vérité 
historique,  respect  des  préjugés  de  la 
foule,  concession  à  sa  sensiblerie.  Quel 
plaisir  prendre  à  une  œuvre  déshonorée 
par  de  pareilles  souillures?  Faut- il 
s'étonner  après  cela  que  ceux  qui  réus- 
sissent au  théâtre  soient  des  esprits 
médiocres  sans  culture,  sans  finesse, 
sans  philosophie  des  manœuvres  habiles 
dans  un  métier  très  spécial,  aussi 
spécial  que  celui  d  ajusteur  ou  d'hor- 
loger. 

La  remarque  est  de  M.  Jules  Lemaitre 
qui  semble  d'ailleurs  avoir  trouvé  la 
solution  de  ce  débat.  Après   avoir,    lui 


SARCET,    PAR    LÊANBRE   (d'après   le   Mire) 


aussi,  reproché  à  M.  Sarcey  ses  préfé- 
rences pour  les  auteurs  u  qui  le  mettent 
dedans  »  et  adressé  un  regret  vers 
l'époque  lointaine  où  tous  les -Athéniens 
prenaient  le  même  plaisir  à  une  tragédie 
de  Sophocle  ou  à  une  comédie  d'.Aristo- 
phane,  il  constate  que  jamais  le  public 
n'a  été  moins  homogène  qu'aujourd'hui, 
jamais  la  distance  plus  grande  entre  le 
peuple  et  les  habiles,  et  il  conclut,  non 
sans  malice  :  «  Il  faudrait  deux  esthé- 
tiques au  théâtre,  celle  des  simples  el 
celle  des  malins.  M.  Sarcey  a  merveil- 
leusement écrit  la  première.  » 

Ayant  à  choisir  entre  le  grand  public 
et  le  petit  nombre  (ce  qui  ne  veut  pas 
toujours  dire  l'élite),  M.  Sarcey  a  déli- 
bérément pris  parti.  La  culture  de  son 
esprit  et  son  indépendance  native  lui 
ont  permis  de  faire  cette  option  en  toute 
connaissance  de  cause.  Il  ne  saurait 
regretter  d'avoir  préféré  la  voie  qui  l'a 
amené  à  l'une  des  plus  hautes  situations 
littéraires  de  notre  temps. 

C.    DE    Néronde. 


STEINLEN 


Parmi  les  observateurs  exacts  et  plai- 
sants de  la  vie  contemporaine,  au  mi- 
lieu (les  innombrables  interprètes  de 
notre  évolution  vers  la  modernité,  —  et 
Dieu  sait  toutefois  si  depuis  dix  ans  nous 
en  pouvons  compter  de  talentueux,  — 
Steinlen  s"est  taillé  de  bonne  heure 
une  place  très  particulière,  au  premier 
ran;;,  parmi  les  plus  orif,nnaux  des  des- 
sinateurs de  rilluslration,  de  l'Estampe 
et  de  rAfliche. 

Moins    avide    de   succès    rulenlissant 


DU 


K  T  K  1  N  I,  F.  N    —    A  F  K  le-  Il  K    P  O  T  11    r  N  E    T  0  r  II  N  fc  E    DU    l'  II  A  T    N  11  I  II 


que  de  ré]iutation  durable,  dédaifjneux 
des  moyens  hyperboliques  et  des  strata- 
gèmes audacieux,  il  a  su  rester  simple, 
d'une  rare  clarté  d'expression  et  d'un 
naturel  toujours  séduisant.  Ainsi  s'af- 
firme en  son  œuvre  la  véritable,  la 
saine  oriffinalité,  celle  qui  conquiert 
lentement,  sans  jongleries  habiles,  par 
le  labeur  quotidien  et  la  lutte  constante 
vers  le  mieux,  la  célébrité  solide  parmi 
un  public  difficile  et  attentif  aux  moin- 
dres défaillances  de  ses  favoris. 

Les  amateurs    se    disputent    déjà    les 
dessins   de  Steinlen   et,  par   l'afliche,   il 
est  en  voie  de  devenir  tout  à   l'ait  popu- 
laire. Peut-être  même  une  légende  s'éta- 
blira-t-elle  sur  sa  production   toujours 
méticuleuse,   lente  et   réfléchie,  et   qui 
lit    fuir    loin    de    lui    tous    les   éditeurs 
et     chercheurs     d'illustrations 
li\iées  à   brève   échéance.   Chacun  sait 
(pie  Steinlen  représente  les  animaux,  et 
surtout  les  félins,  sous   leurs  aspects  les 
]ilus    enjoués,    avec    une 
puissance     et     une    verve 
(pie  n'ont  certes  point  dé- 
liassée   ni     .M"''    Henriette 
Honner,    ni    I.andjerl,    ni 
les    excellents     Japonais, 
iiKiitres     de    ce    genre    si 
délicat,    si     malicieux,    et 
iluiie     éliule    si    difficile. 
La    couverture    du    livre 
d'Emile    Docquois,   liâtes 
et    Gens    de    lellres,    par 
Steinlen,    en  olfre    un   ly- 
pi(pieexemiile.  A  la  vérité, 
rien   de    ce   (pii    constitue 
le  caractère  félin  ne    lui  a 
irlia])pé,      cl      l'on     vante 
liislenieiil     l'acuité    de    sa 
\  ision   et    la    smiplesse  de 
sMii  Irait   comme   dessina- 
teur   des   tristes   et    mau- 
pileiix   chats  de  gouttière 
et  des  bons   matous  pari- 
siens. Mais  il   ne  faut  pas 
oublier  qu'il  ap|ili(pie  avec 
un  égal  bonheur  ses  dons 


l'observaleur  à  la  précise  rcprésenlatioii 
le  l'être  humain.  On  n'a  pas,  au  cours 
le  diverses   proses  écriles  sui-  cel    illus- 


^J_2Z/ùé  pt6/L  cùùTJmfff^^^ 


Stei.xlex.  —  Affiche  pour  lu  Lad  stuiUsv 


traleur  de  Moulniarlre,  suillsaninieiil 
insisté,  croyons-nous,  sur  son  senlinienl 
profond  de  la  vie  et  sur  le  coté  expressif 
de  son  interprétation,  et  pourtant  c'est 
par  là  que  frappent  ses  moindres  cro- 
quis, et  c'est  aussi  par  là  qu'ils  demeu- 
reront vivants,  alors  même  qu'ils  ne 
seront  plus  que  des  documents  du  passé. 
Les  débuts  de  Steinlen  remontent  à 


dix-neuf  ans  environ.  C'est  au  Chat 
noir  que  parurent  ses  premiers  essais; 
ce  fut  d'abord  une  toile  saisissante,  su- 
perbement dessi- 
née et  d'une  grande 
sobriété  de  colora- 
tion, où  des  chats 
de  toutes  races  gra- 
vissaient au  zénith 
de  la  butte  sacrée, 
assemblés  pour 
quoique  sabbat 
mystérieu.x.  Puis 
vinrent  de  subtiles 
et  menues  illustra- 
lions  pour  le  Chut 
iwir.  journal  du 
gentiihonime  Ho- 
dolphe  Salis,  si  ad- 
mirablement dé- 
coré en  ses  pre- 
miers numéros. 
Les  curicu.v  darl 
remarquéreiil  îles 
lors  l'originale  fan- 
taisiedeStciiden,si 
solidement  soute- 
nue par  un  dessin 
souple  et  précis, 
se  donnant  cours 
sur  des  motifs  d'un 
réalisme  implaca- 
ble. Il  donna  plus 
tard  au  Courrier 
français  quelques 
compositions,  qui 
le  classèrent  déli- 
nitivement ,  ainsi 
que  l'cx  t  raord  i- 
naire  illuslralioii 
des  Chansons  de 
Bruant.  D.\ns  la 
Ri  i;,  volume  qui  restera,  à  juste  titre, 
comme  un  jalon  de  renouveau  dans 
l'histoire  de  la  décoration  du  livre  de 
ces  dernières  années.  Puis  commença  sa 
série  d'illustrations  au  Gil  Blas,  où  se 
sont  succédé  déjà,  sur  tant  de  thèmes 
variés,  tant  d'œuvres  palpitantes  de  vie, 
d'observation,  de  mouvement,  d'ironie, 
rendues    plus    vibrantes    encore,    telles 


STKIM.KN 


dp  vraies  peintures,  ^^ràce  à  quelques 
rehauts  de  rouge  ou  de  jaune  sobrement 
appliqués  par  places. 

La  première  afliche  de  Steinlen  d:ile 
eirectivement  de  18'.l3.  Il  faut  bien  dire 
toutefois,  par  souci  d'exactitude,  (|u"il 
avait,  quelque  six  ans  auparavant,  re- 
tracé pour  une  plagie  balnéaire  et  pour 


eslampe  murale,  il  prouvait  qu'à  côté 
de  Chéret  et  de  ses  émules  il  y  avait 
encore  place  pour  des  lempéranienls 
personnels,  l^es  collectionneurs  d'al'li- 
ches  connurent  un  maître  de  plus. 

Nous  parlons  du  Lait  sthhu.isé  :  qui 
ne  se  souvient  de  celle  lilletle,  dont  la 
robe   vermillon   l'anfarail    sur  les    murs. 


Stei.nlen.  —  Affiche  en  trois  feuilles  pour  la  Lithographie  Ch.  Vtrmau. 


une  station  thermale  deux  casinos  assez 
largement  imagés,  à  présent  presque  in- 
trouvables; mais  ce  n'étaient  là  que  des 
tentatives;  de  ces  essais  imparfaits  qu'on 
réprouve  jiar  la  suite  et  qu  on  aimorail 
détruii'c,  des  schémas  dont  le  travail 
lithographique  fut  abandonné  à  dos  in- 
dustriels incurieux  de  recherches  pour 
rcNactitude  et  l'ingéniosité  du  rendu, 
l'ai-  Miii  annonce  du  Lait  stfiuiim'. 
Slcinlcji  s'affirma  enlin  maitre  du  pro- 
cédé et  obtint  un  succès  qu'il  ne  devait 
qu  à  res|)i-il  charmant  de  sa  composi- 
tion et  à  la  belle  aliuie  de  sa  facture 
lilhographlf|Mf.      Avec     celle     superbe 


pour  la  plus  grandejoie  des  yeux?. Avec 
quelle  gamine  gravité,  quel  esjjiègle 
recueillement  elle  portait  à  ses  lèvres 
l'écuellée  de  blanc  breuvage,  tandis 
qu'un  chat  câlin  se  frôlait  à  sa  chaise 
en  un  mouvement  de  gourmande  l'on- 
voilise  miaulante  1  De  ce  thème  presque 
banal,  le  dessinateur  sut  dégager  un  ta- 
bleau inoubliable,  sans  autres  moyens 
que  des  contours  très  simplifiés  et  deux 
ou  trois  tons  sobrement  superposés. 

("est  encore  d'un  sujel  sans  intérêt 
en  soi,  un  vovon  allumant  son  mégot  au 
cigare  d'un  gentleman,  qu'il  lira  un 
arrangement    typique    de   deuv    ligures 


pour  MoTHL"  ET  DoRiA,  placard  aiiiinii- 
ciateur  de  scènes  imprcssionnisles.  On 
retrouve  dans  lindication  de  ces  phy- 
sionomies de  la  rue  parisienne  une  cer- 


Steixlex.  —  Affiche  pour  Le  Coiqiable,  de  Frax^uis  CorrÉE. 


laine  irision  synthélique  des  rappro- 
chements sociaux  dus  aux  mêmes  be- 
soins, qui  n'est  pas  sans  affinité  avec 
celle  dont  usa  si  souvent  le  maj^nitique 
Daumier.  La  sobriété  voulue  de  cette 
alliche  montre  avec  quel  tact  Steinlen 
combine  ses  effets  chromatiques  et  quels 
ell'ets  il  sait  tirer  d  un  nombre  générale- 
ment fort  restreint  de  couleurs. 

Ces  deux  curieuses  compositions  n  é- 
taient  jijuère,  à  vrai  dire,  que  des  cro- 
quis agrandis,  et  l'on  ne  saurait  appor- 
ter malice  à  le  constater.  L'n  dessinateur 
habitué  aux  dimensions  de   la  vitrnette 


ne  peut,  du  jour  au  lendemain,  et  sans 
un  entraînement  préalable,  une  sorte  de 
mise  en  train  de  l'œil  et  de  la  main^ 
construire  des  liarures  de  grandeur  na- 
ture. Mais  lorsque 
Steinlen  fut  en  pos- 
session de  ce  résul- 
tat, il  eut  tout  lieu 
(le  s'en  montrer 
salisl'ail.  L'^  VETTK 
(  il  ii.iii:rt  mise  par 
lui  en  lumière  vers 
l!S'.)4,  pour  le  con- 
cert des  Ambassa- 
deurs .  jirésentait 
p  o  u  r  ainsi  dire 
toutes  les  essen- 
tielles conditions 
de  la  ligure  déco- 
rative, une  sil- 
houette larg'ement 
>if,'illée,  une  atti- 
l  ml  e  amusante 
dans  son  guinde- 
ment  voulu,  har- 
monieuse, et  dont 
la  coloration  dé- 
montrait cette  fois 
un  presque  parti 
pris  de  camaïeu. 

U  convient  de 
faire  remarquer, 
car  on  ne  saurait 
parler  d'un  artiste 
sans  signaler  ses 
ascendants,  indi- 
quer son  origine  et 
ses  tendances  de  race,  que  Steinlen, 
originaire  de  Lausanne,  est  né  avec  la 
vision  analytique  d'un  Germain,  ses 
nombreuses  études  et  la  plupart  de  ses 
dessins  le  prouvent;  pour  arriver  à  l'in- 
terprétation synthétique  qu'exige  l'af- 
liche.  on  pense  bien  qu'il  lui  fut  néces- 
saire de  se  recueillir  et  de  déployer  des 
trésors  de  volonté.  Et  ce  détail  de  nais- 
sance, qui  le  fait  compatriote  d'Eugène 
Grasset  et  pour  ainsi  dire  Jurassien,  suf- 
fit, ce  nous  semble,  pour  peindre  sou 
caractère  et  son  opiniâtreté  artistique. 
Épris    avant    tout   du    beau   normal, 


STEIM.KN" 


sinon  de  la  laideur  pittoresque  jusqu'à 
la  beauté,  Steinlen  n"a  jamais  essayé 
d'obtenir  des  effets  compliqués  et  d'un 
style  maladif  ou  d'un  imprévu  bizarre 
et  discordant:  il  n'a  jamais  consenti  à 
décrocher  le  succès  en  mêlant  les  tech- 
niques de  l'anichiste,  du  f,'raveur  et  du 
pastelliste,  et  ses  différents  travaux  y 
ont  (fajîné  en  saveur  comme  en  unité. 
L  alliche  récemment  composée  pour 
l'imprimeur  lithographe  Eugène  \'er- 
nenu,  et  qui  est  bien  la  plus  extraordi- 
naire estampe  murale  de  ce  temps,  en 
fournit  un  exemple  concluant,  .\yant 
imaginé,  pour  être  collée  en  pleine 
lumière,  une  de  ces  fréquentes  scènes 
de  la  rue  grouillante  et  colorée  qu'il 
aime  tant  et  qu  il  exprime  avec  tant 
d'art  et  de  vie  intense,  Steinlen  pro- 
céda de  toute  autre  manière  que  s  il  lui 
avait  fallu  l'établir  pour  un  journal;  il 
atténua  les  expressions  faciales  de  ses 
personnages  et  donna  plus  de  relief  à 
leur  ensemble,  il  en  apaisa  les  mouve- 
ments et  mit  davantage  d'air  dans  les 
groujies.  I^a  maquette  de  cette  compo- 
sition où  chantent  si  crânement  ou  même 
si  ingénument  des  teintes  réjouissantes 
nous  donne  en  quelque  sorte  une  saisis- 
sante impression  de  fresque. 

Cette  impression,  tous  les  sensitifs, 
croyons-nous,  la  ressentiront  bien  mieux 
encore  devant  l'étonnant  gamin  hâve, 
miséreu.x,  exsangue,  ruiné  de  santé,  qui 
ligure  LE  Coupable,  le  roman  de  Fran- 
çois Coppée.  11  y  a  dans  l'attitude  du 
pauvre  petit  déshérité  et  jusque  dans 
les  lignes  du  décor,  si  bien  approprié  à 
sa  désolation,  une  grandeur  réelle.  Et 
serait-on  insensible  aux  rythmes  dune 
décoration,  qu'on  n'en  subirait  pas 
moins  l'érétliisnie  des  émotions  esthé- 
tiques devant  cette  belle  et  noble  page, 
tant  son  harmonie  farouche  est  évocatrice 
<le  toutes  choses   lamentables  d'ici-bas. 

Steinlen,  dont  l'énergie  expressive  va 
parfois  jusqu'à  la  brutalité,  possède 
aussi,  jihénomène  assez  rare,  même  chez 
les  artistes  les  mieux  doués  en  appa- 
rence pr>ur  la  polychromie,  un  délicat 
sen liment     des     nuances.    Coloriste   en 


noir  et  blanc,  il  devait  élire  un  jour  ou 
l'autre,  comme  sa  maîtresse  préférée, 
la  lithographie,  aux  multiples,  aux  pro- 
téennes  ressources.  Depuis  trois  ans 
bientôt  il  s'y  adonne  avec  une  applica- 
tion constante,  et  c  est  plaisir  au  dilet- 
tante amoureux  des  mariages  de  la  cou- 
leur de  le  suivre  dans  cette  voie  ileiirie 
par  lui  de  surprises,  principalement 
dans  ses  tons  sur  Ions,  étonnamment 
rythmés.  Ce  furent  d'abord  des  es- 
tampes aux  contrastes  un  peu  heurtés, 
aux  clairs-obscurs  romantiques;  puis, 
arrivant  peu  à  peu  à  dégrader  ses  teintes 
sur  la  pierre  aussi  facilement  que  sur  le 
papier,  il  obtint  des  finesses  s'atténuanl 
en  de  blondes  lumières  analogues  à 
celles  que  Whistler  obtint  en  ses  presti- 
gieuses eaux-fortes. 

Des  programmes  à  décorer  pour  les 
fêtes  données  en  faveur  des  sou])es  po- 
pulaires des  W'Il'-  et  XX''  arrondisse- 
ments et  de  la  crèche  du  XN'l"  arron- 
(lissemenL  lui  fournirent  d'excellents 
|)rétextes  à  décorations  nouvelles.  Le 
mordant  de  son  trait  le  servit  à  mer- 
veille dans  celte  nouvelle  tentative,  où 
se  retrouvent  aussi  I  acuité  et  l'amer- 
tume distinguée  de  son  esprit.  Dans  la 
])remière  de  ses  compositions,  une 
Marianne,  très  vivante,  (pioiciuc  allégo- 
rique, sert  des  portions  à  de  hâves  pro- 
los:  dans  la  seconde,  où  llamboie  celle 
légende  :  «  Aux  vrais  pauvres,  les  mau- 
vais riches  »,  une  queue  de  mendiants 
maupiteux  se  presse  à  la  porte  lumi- 
neuse ouverte  par  une  seconde  Ma- 
riaime.  La  troisième  offre  une  éton- 
nante guirlande  de  bébés  aux  expres- 
sions les  plus  diverses  el  les  plus  réus- 
sies, car  Steinlen  a  toujours  excellé  à 
noter  les  impressions  fugaces  de  1  en- 
fance, à  traduire  l'ingénuité  du  premier 
Age,  la  candeur  des  regards  étonnés, 
curieux,  amoureux  de  vie.  qui  s'éveil- 
lent à  peine  aux  chagrins  du  monde. 

\iennent  ensuite  des  tableaux  popu- 
laires, des  anecdotes,  dont  la  plupart 
sont  des  leuvres  rares.  (|ui  ne  valent 
pas  seulement  ]>ar  ce  qu''ils  révèlent  de 
positif    comme    documents    exacts    de 


STKIM.KN 


Stei.vlex.  —  Affiche  pour  le  romau  Le  l'kemine 


celte  heure.  En  effet,  si  l'intérieur 
d'omnibus  ou  les  petites  blanchisseuses 
qui  passent  sur  les  boulevards  sont 
d'amusantes  notes  pour  les  iliineurs  in- 
téressés par  tous  les  aspects  de  la  vie 
des  cités,  les  autres  motifs,  en  nous  ini- 
tiant aux  souffrances  des   humbles  ou 


des  misérables,  nous  apitoient  d'autant 
plus  profondément  qu'ils  n'ont  rien  de 
cherché,  de  prétentieux,  de  vig'nette 
de  romance,  rien  de  déclamatoire.  Et 
comme  ils  révèlent  nettement,  ce  qui 
inconsciemment  nous  ravit,  l'âme  affec- 
tive et  compatissante  de  l'artiste  I 


sTriM.rx 


Stf.  IXLEX.  —  Affiche  industrielle. 

I.i's  boii^'cs  nocturnes  parisiens,  ces 
(Clins  de  hi  géhenne  des  grands  centres 
qui  nous  laissent  voir  la  lête  ravagée, 
douloureuse,  du  "  type  populaire  »;  la 
rnansai'do  délabrée  où  se  lamente  un 
ménage  de  |)arias  modernes  :  nulani 
d'évocations  puissantes  de  Steinlen. 
C'esl  la  détresse  brutalement  étalée  sans 
phrases,  cl  l'on  doit  rcconnailri'  que 
nulle  i'i(i(pii'nce  n  t'trcinl  le  ccur  ciiMune 
celli'  réalité  objeclive. 

Steinlen, qui,  sous  une  enveloppe  d'un 
r)li-.cr\a(eur  à  la  GoncourI,  cacln"  un 
scnsoriinn  di'  |)iiéli',  a  d'ailleurs  plus 
d  iiM     •-ecrci      pour     inipres.-ioniicr     Ifs 


masses  sensibles  à  son 
art.  On  s'en  rendra 
compte  en  parcourant 
la  suite  de  ses  quinze 
e  s  t  a  m  p  c  s  1  i  t  h  o  g  r  a- 
phiées  pour  Chansons 
lie  femmes.  Les  ama- 
t  eurs  y  trou veron l 
aussi  des  merveilles 
d'attiludes.  ainsi  que 
de  tendres  et  de  volup- 
lueuses  luminosités 
que  la  première  édi- 
tion n  a  |)eut-étre  pas 
lendues  avec  la  li- 
nesse,  la  l'raicheur 
désirables,  mais  que  le 
tirage  sur  japon  réta- 
l)lira  dans  sa  pléni- 
tude, comme  il  con- 
vient. 

Il  sid'lil  surtout  de 
\  iiir  sa  récente  pro- 
duction, affichée  un 
peu  partout,  ce  Che- 
,MiNE.\f  d  un  si  lier  ca- 
ractère et  d'une  si 
alerte  marche,  i>our 
se  convaincre  qu  il  a 
su  jouer  des  couleurs 
lithographiques  avec 
autant  de  tact  dans 
l'estampe  que  dans 
l'al'liche.  C'est  encore 
une  inar(|uanle  ligure 
de  plus  dans  la  col- 
U'cliiin  déjà  si  riche  de  gueux,  dnnl  on 
peut   le  dire   l'éthopoèle. 

Kn  somme,  Steinlen  est  un  expressif 
intense  par  le  Irait  synthétique,  et  aussi 
par  quelques  teintes  ingénieusement  dé- 
gradées ou  combinées,  obtenues  sans 
roublardise  de  procédés.  Observer  les 
lois  de  chacpie  application  ipiil  adopte, 
se  garder  de  sortir  des  limites  tie  celle 
application,  tels  sont  les  principes 
auxquels  il  n'a  cessé  d'obé'ir  jusqu'ici, 
et  c'esl  pour  un  producleurde  ce  tcnip^, 
il  le  faut  proclamer,  la  plus  sage  cl  la 
plus  louable  des  eslliéliiiues. 

(  le  1  A  \  I       l'zANN  f. 


LE    MOUVEMENT    LITTEHAIUE 


Il  y  a  Jeux  mois,  nous  rendions  compte  du  der- 
nier volume  de  Georges  Hodcnbach,  le  Miroir  du 
ciel  natal,  mélancolique  et  saisissant  tableau  de 
cette  Bruges  natale  dont  il  a  si  nettement  saisi  et 
exprimé  la  poésie  faite  de  silence,  de  piété. de  passé 
et  de  souvenir.  Nous  admirions  ce  jeune  talent  plein 
de  gloire  et  de  promesses  :  pouvions-nous 
soupçonner  que  la  mort  allait  brusquement 
ravir  cette  tète  toute  pleine  encore  d'œu- 
vres  délicates  et  savoureuses,  comme  cette 
nouvelle  que  vous  lirez  en  tète  de  ce  numéro 
du  Monde  Moderne,  écrite  dans  la  force  de 
ses  facultés,  et  déjà  posthume  au  moment 
où  elle  parait  !  C'est  une  figure  originale 
et  un  poète  d'une  note  personnelle,  que  la 
littérature  perd  en  lui.  Dans  son  œu\'re 
rien  de  brutal,  rien  de  décidé,  partout  le 
vague,  le  rêve,  le  blanc  des  linges  d'église, 
des  dentelles  d'autel,  des  communiantes 
glissant  dans  le  silence  des  choses,  entre 
des  béguines  pareilles  à  des  cloches  de 
drap,  dans  la  paix  des  pelouses  et  des 
cloîtres,  dans  un  monde  tout  blanc,  tout 
gris,  tout  calme,  lige  dans  la  tranquillité 
d'ombres  doucement  errantes  et  impal- 
pables, tandis  que  les  notes  des  carillons 
s'égrènent  au-dessus  des  canau.x  dormant 
le  long  des  maisons  closes. 

Et  c'est  encore  un  autre  adieu  qu'il  faul 
adresser  aux  mânes  d'Edouard  Hervé,  que 
la  mort  vient  aussi  d'emporter  :  car  nous 
devons  ici  non  seulement  signaler  les  bons 
livres   qui   naissent,  mais  aussi   saluer  les 
bons    écri\'ains     qui     meurent.     Edouard 
Hervé,  directeur  de  journal,    était    né   en 
1833   à  Saint-Denis,  dans  l'ile   de   la   Réu- 
nion, et   l'on  parle  encore,   dans  l'Univer 
site,  de   ses   succès    au   concours    général. 
Il  entra  premier  à   l'Ecole    normale  supé- 
rieure,   et  à  sa    sortie,    il    fit   du  journa 
lisme.  Il  a  défendu  constamment  la  causr 
monarchique  ;  il  eut  jadis  contre  Edmond 
Aboul    une  polémique   retentissante.    Son 
salon,    présidé    par    M"*   Hervé,   dont    la 
beauté,   disent   les    chroniques,   rayonnait 
dans  un  cadre  de  soie  et  de  fleurs,  fut  un 
centre  politique  fort  recherché.  Lui-même 
était  alTable,    doux,    attristé.    L'.Vcadémie 
française  l'avait  appelé  en  l>sxi5.  11  a  écrit 
peu  de  livres;  les  articles  absorbaient  son 
temps.    Cependant    il    faut   citer   son  ou- 
vrage  sur  la   Crise  irlandaise  depuis  la  fin 
du  xviii^   siècle,  qui    est   d'un    excellent    historien 
philosophe.  II  appartenait  à  cette  école  des  journa- 
listes   d'autrefois,    dont     l'éducation     générale    et 
l'étude  assuraient  à  leurs  idées  une  valeur  sérieuse, 
une  élévation  et  une  solidité  que   les  journalistes 
d'aujourd'hui  ne  nous  habituent  guère  à  louer  dans 
leurs   feuilles.  Aussi  faut-il  compter  ceux  qui   s'en 
xonl.  car  il  n'en  reste  plus. 


Le  xviu'  siècle  a  bien  des  honneurs  ce  mois-ci; 
voici  deux  volumes  qui  sont  pleins  de  lui. 

M.  André  Le  Breton,  dans  son  livre  le  Roman 
au  xviiii>  siècle,  paru  chez  Lecène.  passe  en  rex'ue 
les  principaux  romanciers  du  siècle  dernier.  Cour- 
lilz  de  Sandras.  Le  Sage.  Marivaux.  Crébillon  fils, 
l'abbé  Prévost,  Rousseau,  Laclos,  Bernardin  de 
Saint-Pierre.  C'est  purement  œuvre  de  vulgarisa- 
tion, qui  résume  et  utilise  les    travaux  antérieurs 


pour  les  faire  passer  du  monde  des  savants  dans 
la  niasse.  Peu  d'idées  personnelles,  peu  d'origina- 
lité, beaucoup  de  lectures,  et  un  emploi  habile 
d'auxiliaires  qu'il  eût  été  convenable  de  désigner 
plus  explicitement,  pour  ne  pas  paraître  s'attribuer 
le  mérite  tlc^s  découvertes  d'autrui. 


liEOKGES     IÎOUEXB.^l'H 


C'est  un  sujet  intéressant  que  l'étude  du  roman 
français  au  siècle  dernier,  car  tout  le  roman  mo- 
derne en  dérive,  et  il  marque  l'avènement  d'un 
genre  qui  de\'ail  faire  fortune,  le  roman  de  moeurs. 

Pendant  le  xvii«  siècle,  le  genre  avait  oscillé 
entre  la  fantasmagorie  capricieuse  des  romans 
métaphysiques  et  galants,  et  la  bouffonnerie  gro- 
tesque des  farces  de  Sorel.  de  Furetière.  de  Scar- 
ron.  La  vérité  était  ou  idéalisée,  ou  caricaturée. 

On  revint  au  vraisemblable  par  un  détour,  par 
des  livres  qui  ont  puissamment  aidé  le  roman  à 
s'orienter  vers  l'imitation  exacte  de  la  vie,  sans 
en  avoir  l'air,  et  qui  furent  les  Caractères^  de  La 
Bruyère,  ou  les  très  nombreux  pseudo-mémoires 
historiques  dont  la  vraisemblance  fut  la  première 
condition  de  leur  apparence  authentique.  Alors  se 
multiplient  ces  ouvrages  qui  sont  faits  d'observa- 
tion précise  et  exacte,  de  notes  prises,  d'études 
vraies.  Lettres  persanes,  Lettres  siamoises.  Diable 
boiteux,  qui  sont  comme  un  journal  de  la  \ie.  comme 


LE    MOL'VF.MENT    LITTÉRAinr 


les  nn.'mciii'es  d'une  socictc.  I.cs  dociimenls  sur 
celte  imporlanle  époque  cJc  transition  abondent  et 
seraient  intéressants  à  consulter,  tous  les  romans 
de  M""*  de  Villcdieu,  les  si  jolies  nouvelles  de 
(thalles,  de  Dufresny  :  ce  serait  un  volume. 

En  une  série  de  médaillons,  notre  auteur  fait 
défiler  les  plus  connus  de  ces  romanciers  qui  amu- 
sèrent nos  aïeules  et  qui  nous  intéressent  encore, 
comme  Gatien  Courtilz  de  Sandras.   moins  connu 

Î>ar  lui-même  ou  par  ses  livres  que  par  la  larpe. 
acile  et  abondante  adaptation  que  Dumas  père  en 
lit  dans  ses  Trois  Moust/iiefaires. 

Le  Sajfe  occupe  une  des  places  d"ln)nneur  dans 
celte  fralerie  nù  son  Gil  lilas  de  Snnlillane  le  met 
parmi  les  plus  décisifs  promoteurs  du  roman  de 
mœurs,  tandis  que,  par  ses  Arenliirex  du  pHnistier 
lieaiichéne.  il  montre  la  voie  aux  conteurs  d'aven- 
tures et  de  voyapcs.  Marivaux,  avec  Marianne  et  le 
Paysan  parvenu,  a  servi  la  même  cause  que  sou- 
tint, de  son  côté,  l'abbé  Prévost,  dans  de  très  nom- 
breux romans  dont  la  postérité  n'a  retenu  que  le 
jiracieux  épisode  de  Manon  Lescaut. 

Tout  le  livre  est  joliment  et  facilement  écrit  ;  le 
critique  a  été  bien  inspiré  par  ses  modèles,  et  son 
leuvre  sera  utile  par  la  diffusion  qu'elle  donnera  à  la 
connaissance  de  toute  une  littérature  qu'on  néglijre 
trop  el  A  tori  ;  car  ces  romans  qui  ont  surnagé  dans 
le  naufrage  des  années  valent  mieux,  el  par  le  style, 
el  par  la  forme  et  souvent  par  l'inspiration. que  les 
innombrables  fictions  que  crée  avec  une  fécondité 
(le  niam  ais  augure  l'imagination  contemporaine. 


/,(•  liix-huilième  Siècle,  les  Mœurs,  les  Arts,  les 
Idves.  Uécits  el  Ti^moiqnaqes  contemporains,  est  un 
beau  volume  do  la  librairie  H.\riiETTE,  cl  plutôt 
un  album  de  vulgarisation  qu'un  ouvrage  de  fond. 
Il  ne  faut  pas  chercher  dans  ce  livre  des  idées  ori- 
ginales ou  des  aperçus  neufs  ;  il  ne  faut  pas  lui 
demander  ce  qu'il  ne  promet  point,  pas  phis  qu'on 
n'eïige  des  pommes  d'un  prunier.  Il  est  anonyme 
cl  collectif:  c'est  une  société  en  commandite  con- 
Iraclée  entre  tous  les  écrivains  du  siècle  dernier 
|iuiu'  l'ciurnir  un  texte  à  de  belles  et  nombreuses 
repioductions  graphiques  documentaires. 

Le  texte  n'csl  fait  par  personne,  parce  qu'il  est 
fait  par  tout  le  monde.  C'est  comme  un  choix  de 
lectures,  un  selectx  rationnel  et  logiquement  dis- 
pi)sé.  dont  les  frais  sont  supportés  par  Voltaire. 
Duclos,  Buval.  M""  Campan,  îiesenval.  la  Clairon, 
liarbier.  Mercier  cl  vingt  autres.  C'est  le  RalTv  de 
celle  épocpie  ;  c'est  Goncourl  sans  la  marqueterie  : 
c'est  le  llorilège  des  Mémoires  du  temps.  Cette 
sélection  de  textes  reliés  el  enchaînés  porte  sur 
six  tètes  de  chapitres  :  la  Cour,  les  Salons,  Paris 
ri  la  Province,  les  Beaux-Arts  et  le  Théâtre,  les 
Philosophes  el  le  Mouvement  des  esprits,  les 
Hommes  d'Etat  el  les  Hommes  de  guerre.  Lo  choix 
est  fait  avec  un  discernement  et  une  prudence 
tels  que  les  jeunes  filles  pourront  sans  danger  feuil- 
leter cet  ouvrage  sous  l'ieil  maternel. 

Tout  tient  en  100  pages.  C'est  peu  pour  une 
histoire  aussi  ccunplèle.  Aussi  n'csi-elle  pas  fort 
complète.  Bien  des  coins  et  des  poinls  sont  demeu- 
rés dans  l'ombre.  Pnur  n'en  ciîer  qu'un  exemple, 
un  des  divertissements  préférés  du  temps,  les 
grandes  fuires  de  Sainl-Laurent  ou  de  Sainl-tîer- 
main  n'y  figurent  pas  :  elles  furent  pourtant  le 
berceau  d'un  genre  qui  nvail  de  l'avenir,  l'opéra 
comique.  Le  lliéfttre  n'y  a  que  quelques  pages. 
Sophie  Arnould,  par  exemple,  y  ligure  seulement 
pour  deux  ou  trois  bons  mots  igui  ne  sont  pas  les 
meilleurs  de  sa  collectiim,  d'ailleurs  si  riche.  Bref, 
le  l<*xte  ici  n'csl  pas  la  gi'ande  alTaire.  Il  est  la 
légende  rapide  d'une  copieuse   illustration    qui  rap- 


pelle ces  albums  devenus  très  en  vogue  dans  ces 
dernières  années  sous  le  litre  de  ••  Panorama  ». 

Par  contre,  celte  illustration  est  riche  et  inté- 
ressante. Toutes  les  grandes  collections  publiques 
el  privées  ont  été  mises  A  contribution  et  l'em- 
prunt en  valait  la  peine.  Vingt  hors  texte  ont  un 
intérêt  non  seulement  documentaire,  mais  artis- 
tique. Quant  aux  personnages  hisloriques.  modes, 
costumes,  meubles,  bibelots,  vues,  gravures  de 
tout  genre,  tout  cela  abonde  cl  charme  les  yeux. 
Après  une  saucière  el  une  soupière  en  argent  dans 
le  slyle  Louis  XV.  après  une  commode  de  Riesencr. 
après  un  plat  en  porcelaine  tendre  de  Mennecy.  ou 
un  régulateur  appartenant  à  M.  le  comte  d'Ilaus- 
sonville.  ou  un  prospectus  de  crémier,  on  se  plail 
A  regarder  des  Saint-. \ubin.  des  Baudoin,  des  (Char- 
din, des  Walteau,  des  Eragonard  :  voici  des  billets 
de  bal,  un  perroquet  en  pâte  tendre,  une  girandole 
en  cuivre  ciselé  doré,  un  chifTonnier,  un  \'ase  en 
granit,  un  guéridon  Louis  XVL  des  portraits  d'ac- 
teurs et  d'actrices,  des  allégories,  des  frontispices, 
des  vues  de  Polsdam  en  souvenir  de  N'oltaire,  des 
images  de  Rousseau,  de  Diderot,  de  ministres,  de 
soldats,  de  batailles. 

Il  y  a.  par  malheur,  un  léger  divorce  entre  le 
texte  el  les  gravures,  qui  se  sont  trouvées  en  trop 
grand  nombre  pimr  telle  affaire,  en  nombre  trop 
petit  pour  telle  autre.  C'est  ainsi  que  la  page  qui 
porte  à  son  cn-tète  le  nom  de  Gluck  est  illustrée 
par  une  soupière  el  un  chien  en  pâle  tendre. 

Ce  livre  est  agréable,  bien  imprime  sur  beau 
papier.  Sans  doute,  c'est  un  mérite.  Il  n'enrichit 
rien.  Le  besoin  ne  se  faisait  peut-être  pas  impé- 
rieusement sentir  d'éditer  cet  album  qui  ne  rem- 
place pas  les  livres  de  Paul  Lacroix  ou  des  Gon- 
courl et  tant  d'autres.  Il  n'a  d'autre  intérêt  que 
celui  d'une  vulgarisation  gracieuse;  c'est  une  revue 
coquette  des  élégances,  des  types,  des  modes  de 
jadis  :  mais  le  travail  est  d'une  facture  un  peu  dif- 
fuse, incohérente  el  toulTue  par-ci,  rare  par-là.  I..a 
forme  exlcrieui-e  en  est  le  plus  grand  attrait. 


La  même  librairie  llAt:HBTrE  a  artislement  édité, 
avec  un  grand  nombre  de  dessins  finement  repro- 
duits, la  savante  el  complète  étude  île  NL  Eugène 
Munlz  sur  Léonard  de  Vinci;  l'autour  peut  dire 
avec  raison  qu'aucun  nom  n'est  plus  éclatant 
dans  les  fastes  de  l'art  el  dans  ceux  de  la  science. 
Cependant  ce  génie  attendait  encore  une  monogra- 
phie qui  le  fit  connaître  en  son  infinie  variété.  On 
s'était  désintéressé  de  la  plupart  de  ses  dessins  : 
on  n'avait  jamais  marqué  la  marche  des  progrès 
el  des  variations  de  sa  peinture,  prix  d'un  labeur 
infini.  (!'esl  seulement  de  nos  jours  qu'on  a 
ouvert  ses  manuscrits  scientifiques  el  littéraires. 
En  se  plaçant  A  tous  ces  poinls  de  vue.  M.  Eugène 
MunU  a  écrit  une  belle  el  grande  étude  dont  la 
documentai  ion  très  complète  l'a  cerlninemenl 
fait  entrer  plus  avant  que  personne  dans  l'intimité 
de  son  héros. 

Il  lo  suil  depuis  sa  jeunesse,  depuis  la  Rondaclie, 
juscpi'A  Milan  où  il  l'étiidio  de  près  el  longuement. 
Si  loulo  la  i>arlie  do  critique  artistique  échappe 
A  notre  mission,  il  non  est  pas  de  même  du  côté 
historiipie  et  littéraire  de  ce  travail  (|ui  n'est  pas 
seulement  une  grande  page  d'art,  mais  une  pit'- 
ciouso  et  sérieuse  contribution  A  l'hisloiiv  des 
ciences  cl  des  Ictlros,  connue  aussi  à  la  biogra- 
phie générale.  Nous  suivons  Léonard  du  village  de 
\'inci,  où  il  naquit  on  I  i.'i'J.  non  loin  d'Enipoli, 
entre  Elorenco  et  Pise.  d'abiu'd  clio;:  N'errocchio  où 
il  travaille  avec  le  Pérugin;  puis,  après  le  séjour 
A  Elorenco  pendanl  lequel  il  fil  V.innoncialion  du 
musée    du    Louvre,    i'.innonciali'in   du    musée    des 


LK    MOrVKMEXT    MTTKRAMïK 


2fir) 


Offîccs,  VAdorali'in  des  Muges,  nous  le  retrouvons 
i\  Milan  où  la  cour  des  Sfor/.a  jette  un  éclat  bril- 
lant par  ses  fêtes,  ses  richesses,  ses  réceptions  et 
la  gloire  de  ses  savants.  C'est  là  qu'il  fit  la  Vierge 
au  rocher,  la  statue  équestre  de  François  Sforza, 
les  portraits  de  Tentoura^e  de  Ludovic  Le  More. 
Son  activité  puissante  se  dépense  en  mille  travaux 
de  directions  diverses  :  le  voici  architecte,  il  écrit 
sim  Trnifè  de  la  peinture,  il  étudie  l'antiquité,  il 
est  versé  dans  les  sciences,  dans  la  philosophie, 
les  mathématiques,  la  physique,  l'histoire  natu- 
relle: il  est  in^^énieur,  mécanicien;  et  cependant 
il  reste  en  peinture  le  génie  gigantesque  qui  tient 
tête  à  la  redoutable  rivalité  de  cet  autre  colosse, 
Micliel-Ange. 

Miii?  il  est  inutile  de  retracer  ici  toute  cette 
îidniiiablc  et  féconde  carrière.  Pour  nous  borner 
aux  points  moins  éclaires  que  ce  livre  met  tout 
à  coup  en  pleine  lumière,  on  lira,  avec  un  intérêt 
qui  est  presque  une  actualité  par  ce  temps  de 
sciences  occultes,  les  curieuses  pages  sur  la  ques- 
tion de  savoir  si,  comme  l'ont  avancé  Symonds  ou 
Gabriele  dAnnunzïo.  Léonard  fut  adonné  aux  pra- 
ticpies  de  l'hermétisme  et  de  l'initiation  secivte, 
à  la  façon  du  Sar  Péladan  ou  du  D'"  Papus.  Léo- 
nard fut-il  un  Kaust  italien  imbu  do  satanie.  fami- 
lier d'IIermrs  Trlsniégiste  et  de  Pythagore?  On  a 
]>u  s'y  tronquM'  et  le  croire.  11  avait  des  tendances 
à  r«iccultisnu*.  11  érri\  ait  à  l'envers,  de  droite 
;\  gauche,  connue  les  Orientaux.  Il  y  a  de  lui  tels 
dessins  dont  les  allures  extravagantes  semblent  se 
rapporter  à  des  pratiques  magiques.  Sur  l'un 
d'eux,  on  voit  deux  vierges  assises  sur  une  pierre 
ronde,  tenant  un  miroir  enchanté,  des  lanières, 
entre  un  co([  et  un  serpent;  une  vieille  sorcière 
excite  des  chiens  et  un  aigle.  Qui  ne  croirait  à  de 
la  magie?  Non.  Ce  sont  des  allégories  de  l'Envie, 
de  la  Volupté,  de  la  Douleur.  Quant  aux  autres 
cas  de  prétendue  satanie,  ils  appartiennent  à  la 
mystification,  non  au  mystère  : 

La  biographie  même  du  Vinci  abonde  en  traits  propres  à 
exciter  notre  défiance.  Personne  ne  jouissait  comme  lui  du 
plaisir  d'intriguer  son  entourage.  Parfois  il  lui  prenait  fantaisie 
de  disposer,  dans  une  pièce  voisine  de  celle  où  il  recevait,  le 
bout  d'un  boyau  de  mouton,  soigneusement  nettoyé  et  dégraissé  ; 
puis,  à  l'aide  d'un  soufflet  de  forge,  il  le  gonflait  de  telle  sorte 
que  les  visiteurs  devaient  se  réfugier  dans  un  coin,  et  quelque- 
fois prendre  la  fuite  pour  échapper  à  ce  fantôme.  La  moralité 
que  le  Tinci  tirait  de  ces  expériences  mérite  qu'on  la  retienne  : 
il  comparait  la  vertu  aux:  boyaux  transparents  qui  tenaient 
d'aliord  une  place  si  petite,  ensuite  une  si  grande.  Une  autre 
fois,  au  cours  de  son  voyage  à  Rouen,  il  composa,  en  se  ser- 
vant de  cire,  des  animaux  si  légers  qu'en  soufflant  dedans  il  les 
faisait  s'envoler,  jusqu'à  ce  que  l'air  qui  les  soufenaît  vint  à 
leur  manquer.  Débarqué  sur  les  bords  du  Tibre  et  logé  par 
Léon  X  en  plein  Vatican,  le  grand  homme  s'avisa  de  fabriquer 
un  lézard,  à  l'aide  d'écaillés  arrachées  à  d'autres  lézards  ;  les 
ailes  qu'il  lui  adapta  sur  le  dos  fn-missaient  au  moindre  mou- 
vemect,  grâce  à  je  ne  sais  quel  mélange  de  vif-argent.  Il  gra- 
tifia, en  outre,  le  monstre  de  gros  yeux,  de  cornes  et  de  barbe, 
et  l'ayant  apprivoisé,  le  portait  avec  lui  dans  une  boite  d'où  il 
le  faisait  sortir  pour  effrayer  ses  amis.  Il  lui  arrivait  aussi  de 
jeter  l'épouvante  dans  son  entourage,  en  faisant  paraître  un 
>quelette  dans  les  ténèbres. 

Voilà  qui  est  parfait,  et  mes  contradicteurs  ne  me  reproche- 
ront pas  de  ne  pas  leur  avoir  fait  bonne  mesure  !  Du  moins, 
ils  ne  retourneront  pas  contre  moi  les  armes  qtie  je  viens  de 
leur  fournir.  Je  vais,  d'un  mot,  les  mettre  hors  de  combat  : 
depuis  quand  mystifier  est-il  synonyme  de  se  faire  initier  aux 
mystères  ? 

Il    n'avait    pas    le   goût,    il   avait    l'horreur   des 

sciences  occultes,  ainsi  que  son  récent  historien  le 
constate  et  le  prouve  : 


Oui,  comme  l'a  proclamé  le  marquis  d'Adda,  il  manipulait 
fourneaux  et  alambics,  distillait  des  parfums,  purifiait  des 
huiles,  composait  des  couleurs,  des  vernis,  préparait  des  eaux- 
fortes,  faisait  des  mixtures  pour  des  feux  d'artifice  ou  pour  des 
vapeurs  délétères  ;  mais  il  n'est  pas  une  occasion  où  il  ne  ge 
^ioit^échaîné  contre  l'hermétisme.  Ici,  il  invective   les  alchi- 


mistes :  (T  Les  interprètes  novateurs  de  la  nature,  déclare-t-il, 
affirment  que  le  vif  argent  est  une  semence  commune  à  tous 
les  métaux;  ils  oublient  que  la  nature  varie  In  semence  selon 
la  diversité  des  matières  qu'elle  veut  mettre  au  monde.  » 
Ailleurs,  il  s'élève  contre  lés  chiromanciens  et  les  nécromants. 

Mme  Marie  Rafl'alovich  a  nettement  marqué  le 
sens,  la  portée,  l'explication  de  ces  curiosités 
errantes  du  maître  : 

La  réalité,  avec  ses  froides  clarté?,  avec  ses  horizons  incer- 
tains ou  inexplorés,  avec  ses  étroites  limites,  ne  pouvait  suffire 
à  l'esprit  d'ardente  recherche  qui  faisait  la  grandeur  et  le 
tourment  de  Léonard.  Les  scieni^es  naissantes  avec  leurs  mer- 
veilles pressenties,  l'art  même,  cette  ouverture  sur  l'immorta- 
lité, ne  parvenaient  pas  à  remplir  son  àme.  Restait  la  nature, 
comme  une  forêt  enchantée  qui  recèle  en  des  cachettes  pro- 
fondes des  trésors  éblouissants,  elle  l'enserrait  de  toutes  parts 
et  se  dérobait  sans  cesse.  Pour  lui  arracher  ses  secrets,  il  fal- 
lait tout  d'abord  lui  emprunter  Ses  procédés,  imiter  ses  allures, 
égarer  par  de  tinsses  apparences  la  curiosité  profanatrice  de 
l'homme.  De  là  des  bizarreries,  la  préoc<nipation  de  se  forger 
une  écriture  indéchiffrable.  Le  goût  ([U'il  montra  de  bonne 
heui-e  pour  les  tètes  de  Méduse,  pour  les  monstres  peints  ou 
imités,  destinés  à  effrayer  son  entourage,  n'était  que  la  détente 
d'un  esprit  supérieur,  qui  s'amuse  de  ce  qu'il  découvre  d'en- 
fantin dans  les  intelligences  simples,  livrées  à  leurs  premières 
impressions. 

El  c'est  pour  cela  qu'il  ne  laissa  aucune  avenue  du 
domaine  des  sciences  sans  s'y  aventurer:  il  tra- 
vailla la  mécanique,  qu'il  appelait  le  paradis  des 
sciences  et  où  il  fit  d'importantes  découvertes;  il 
déclara  le  soleil  immobile  il  sole  non  si  move: 
il  fit  de  la  physique,  étudia  les  sons  et  l'écho,  l'ai- 
mant, les  sciences  naturelles,  pour  lesquelles  il 
n'eut  guère  d'autre  source  que  les  naïfs  et  symbo- 
liques bestiaires;  il  s'appliqua  à  lanatomie,  mal- 
mena les  médecins,  fit  faire  des  progrès  à  la  bota- 
nique ;  ne  resta  étranger  ni  à  la  géologie,  ni  à 
l'ethnographie,  ni  à  la  géographie;  il  fut  ingénieur, 
armurier  :  et  cela  n'est  qu'une  partie  des  occupa- 
tions qu'il  assigna  à  son  activité  infatigable.  Ce 
n'est  pas  un  mince  mérite  d'avoir  pu  réserver  dans 
sa  vie  d'artiste  une  part  d'études  qui  l'égale  à  un 
Aristole  ! 

L'ne  partie  fort  neuve  de  ce  travail  concerne 
Léonard  de  \'^inci  dans  ses  rapports  avec  la  litté- 
rature. Le  problème  n'a  pas  été  abordé  encore:  il 
méritait  de  l'être.  Sans  instruction,  autodidacte 
par  excellence,  il  a  tout  deviné,  sans  être  par 
ailleurs  un  grand  clerc.  Il  lisait  beaucoup.  Ouvrons 
sa  bibliothèque  : 

On  est  surpris  de  voir  l'élément  littéraire  tenir  une  si  large 
place  dans  les  études  de  Léonard;  Ovide,  Dante,  Pétrarque, 
coudoient  le  Pogge,  Philelphe,  Burchiello,  Pulci  ;  la  Wi^^iorique 
noureVe  a  pour  pendant  le  Formulaire  épistolaire.  La  philo- 
sophie ne  le  cède  guère  à  la  poésie  :  les  titres  seuls  des  traités 
prouvent  le  large  éclectisme  du  possesseur;  il  associe  Albert 
le  Rrand  et  le  Doc'rinnl  à  Diogène  Laërce,  à  Platina,  à  Mar- 
sile  Ficin.  La  religion  et  la  morale  ne  sont  pas  oubliées  ;  elles 
sont  représentées  par  la  Bible,  les  Psaumes,  Esope,  les  Fleurs 
de  vertu:  de  même  que  l'histoire  a  pour  champions  Tite-Lîve, 
Justin,  la  Chronique  d'Isidore.  Des  traités  spéciaux  —  arithmé- 
tique, cosmographie,  art  militaire,  médecine,  anatomie,  agri- 
culture —  complètent  cette  encyclopédie. 

Il  fut  poète,  au  moins  un  tantinet. 

A  peine  si  une  demi-douzaine  de  ses  vers  se  sont  conservés. 
Parmi  eux  se  trouve  un  impromptu  tellement  bizarre  et  énig- 
matique  que  nul  jusqu'ici  n'a  jugé  à  propos  de  le  relever. 
«  Si  Pétrarque  aima  si  passionnément  le  laurier,  c'est  parce 
qu'il  est  bon  parmi  les  saucisses  et  la  grive;  quant  à  moi, 
je  ne  puis  pas  tirer  parti  de  leurs  folies.  » 

Cette  boutade,  incompréhensible  au  premier  aspect,  nous 
initie,  je  suis  en  mesure  d'en  faire  la  preuve,  aux  relations  de 
Léonard  avec  le  groupe  des  poètes  de  profession  ou  de  poètes 
amateurs,  fixés,  comme  lui,  à  la  cour  de  Ludovic  le  More. 
L'auteur,  on  l'a  vu,  débute  brusquement  par  la  demande  : 
pourquoi  Pétrarque  aimait-il  si  fort  le  laurier  ?  Dépourvue  de 
sens,  la  considère -t- on  isolément,  La  question  s'explique  sans 
peine  si  on  la  rapproche  de  la  série  de  compositions  qui  prit 
naissance  à  cette   époque    dans    l'entourage    du  More.    Nous 


LE    MOUVEMENT    LITTÉRAIRE 


savons,  en  effet,  que  Bramante,  Gaspard  Visconti,  BelLincioni 
et  nombre  d'autres  se  livraient  û  des  dînassions  acharnées  sur 
les  mérites  respectifs  de  Dante  et  de  Pétrarque.  Bramante  se 
distinguait  par  une  admiration  sans  bornes  pour  l'auteur  de  U 
Divine  Comtdif.  Léonard,  sans  prendre  parti,  se  tire  d'affaire 
par  une  plaisanterie  qui  ne  brille  pas  précisément  par  l'atti- 
cisme. 

C'est  par  d'autres  voies  qu'il  atteignit  les  som- 
mets du  Pinde  : 

Toèt^,  il  l'est  au  premier  chef  :  d'abord  dans  ses  peintures, 
qui  évoquent  tout  un  monde  d'impressions  délicieuses  ;  en 
second  lieu,  dans  certiûns  de  ses  écrits  en  prose,  notamment 
son  Trait''  lie  peinture,  qui  n'est  connu  que  depuis  peu  dans 
son  intégralité.  Lorsqu'il  consentait,  pour  un  instant,  à  imposer 
«ilence  aux  facultés  analytiques,  si  développées  en  lui,  l'ima- 
gination se  dégageait  avec  une  liberté  et  une  exubérance 
incomparables,  A  défaut  de  l'habileté  professionnelle,  qui 
dégénère  facilement  en  routine,  nous  trouvons  l'émotion,  la 
fantaisie,  la  richesse  ou  l'originalité  des  images  :  qualités  qui 
comptent  bien,  elles  aussi,  pour  quelque  chose.  Si  Léonard 
ignore  les  formules  courantes,  les  mots  piquants  ou  ailés,  l'art 
de  condenser,  il  agit  p:ir  je  ne  sais  qnel  charme  immanent, 
par  je  ne  sais  quels  élans  de  génie. 

On  lui  a  attribué  un  sonnet,  qui  n'est  pas  de  lui. 
Mais  voici  qui  est  mieux  : 

Le  lecteur  sera  impatient  d'apprendre  en  quoi  consiste,  en 
fin  de  compte,  le  talent  poétique  de  Léonard  de  Tinei,  et  de 
quel  droit  je  lui  donne  place  sur  le  Parnasse. 

Eh  bien,  lisez  dans  le  Traité  df  peinture  (chap.  LXVIII)  la 
description  du  zéphjT  et  de  l'oui-agan  :  elle  rivalise,  par  la 
liardiesse  des  comparaisons  et  par  le  mouvement,  avec  la 
fameuse  peinture  de  l'orage  que  Virgile  a  tracée  dans  les 
Gt'orgiqwx.  Comme  poésie  descriptive,  comme  rendu  des 
paysages  uu  des  effets  d'atmosphère  et  de  lumière.  la  litté- 
rature italienne  du  \w'  siècle  n'a  rien  produit  de  supérieur, 
"n  remarque  —  je  le  note  en  passant  —  quelques  rappro- 
chements subtils  des  k  concetti  )>,  qui  prouvent  que  Léonard 
ne  dédaignait  pas  de  s'inspirer  de  Pétrarque.  «  L'essence 
divine,  dit-il,  contenue  dans  la  science  du  peintre,  fait  res- 
sembler son  àme  A  l'ànie  divine,  car  elle  lui  permet  de  créer 
en  toute  liberté  une  foule  d'oiseaux,  de  plantes,  de  fruits,  des 
paysages,  des  camjwgnes^  des  ruines  situées  sur  les  montagnes, 
des  sites  propres  k  exciter  chez  le  spectateur  l'angoisse  ou  la 
erreur,  ou  des  sites  agréables,  suaves  et  plaisants,  avec  des 
prairies  en  fleur,  émaillées  de  couleurs  variées.  A  ces  prairies 
le  doux  souffle  du  vent  imprime  de  suaves  ondulations,  comme 
si  riierlw  qui  s'incline  voulait  regarder  le  vent  qui  s'enfuit. 
Puis  ce  sont  les  fleuves  qui  descendent  <tes  hautes  montagnes, 
gonflés  comme  un  déluge,  et  qui  poussent  devant  eux  les  arbres 
déracinés,  mMés  aux  rochers,  aux  racines,  à  la  terre  et  à 
l'écume,  chassant  tout  ce  qui  s'oppose  à  leurs  ravages.  Ail- 
leurs, c'est  la  mer,  dont  les  vagues  luttent  avec  les  vents  qui 
la  déchirent,  élevant  jusqu'au  ciel  ses  ondes  superlws  et  les 
laissant  retomber,  pour  l'en  accabler,  sur  le  vent  qui  fouette 
sa  base.  Ce|x;ndant  les  ondes  s'enserrent  et  s'emprisonnent  sous 
elles,  et  lui  les  déchire  et  les  divise;  il  se  mêle  A  leur  écume 
trouble  et  épuise  sur  elle  sa  rage.  Parfois,  eiitraînt-e  par  les 
vents,  réoume  s'échappe  de  la  mer,  parcourt  les  rives  escarpées 
des  promontoires  voisins,  franchit  les  cimes  îles  monts  et  des- 
cend dans  les  vallées  opposées;  une  partie  se  mêle  au  vent  et 
devient  sa  proie,  une  iiutre  lui  échappe  et  retombe  en  pluie 
dans  la  mer;  une  autre  descend  comme  une  trombe  des  hauts 
promontoires,  chassjint  tout  ce  qui  s'oppose  h  ses  ravages.  Par- 
fois, cotte  dernière  se  rencontre  avec  la  vague  qui  vient  en 
avant,  se  choque  avec  elle  et  jaillit  jusqu'au  ciel,  emplissant 
l'air  d'un  lirouillard  d'écume  ;  ce  brouillard,  rejeté  par  les  vents 
jusqu'aux  bords  des  promontoires,  engendre  des  nuages  olwcurs, 
qui  deviennent  la  proie  du  vt-nt,  leur  vainqueur,  n 

A  l'occasion,  l'artiste-poète  sait  aussi  trouver  des  accents 
d*un  haut  pathétique  :  telh-  ent  la  description  du  déluge.  Elle 
est  véritublcment  faite  j>our  saisir  d'effroi  et  d'ailnitratinn,  ot 
nous  force,  comme  l'a  affinné  un  biographe,  à  évo<|uer  le  sou- 
venir de  Dante  et  do  Shakespeare. 

Il  a  écrit  des  fables,  des  apologues,  nù  dominent 
le  bnn  sens  el  la  morale,  sans  que  la  l'orme  l'i-m- 
porle  sur  l'idée.  II  faut  eiler  ties  éehnntillMus  île 
ce  I.a  Knniaine  Iransulpin  : 

Ta  fourmi  avait  trouvé  un  grain  do  mit;  celui-ci,  se  sen- 
aiit  saisi,  cria  :  «  SI  tu  me  rends  le  «ervlce  de  me  laisser 
acconipUr  mon  désir  do  renaître  (do  me  reproduire),  je  te  ren- 
drai cint  lin  mes  pareils.  Ainsi  fut  fait.  La  plante  se  plaint 
du  pieu  sec  et  vieux  placé  A  cAt/>  d'elle  ot  de<<  troncs  vieux  ot 


secs  qui  l'entourent.  L'un  la  maintient   droite,   les  antres    la 
préservent  d'un  voisinage  fâcheux. 

Le  rasoir,  étant  an  jour  sorti  du  manche  qui  lai  servait  de 
gaine  et  s'étant  placé  au  soleil,  vit  le  soleil  se  refléter  sur  son 
corps;  il  s'enorgueillit  outre  mesure,  ruminant  cette  pensée,  il 
commença  À  se  aire  en  lui-même  :  u  Retournerai-je  à  la  bou- 
tique dont  je  suis  récemment  sorti  ':'  Certes  non.„  »  S'étant 
caché  plusieurs  mois,  il  revint  un  jour  au  grand  air  et,  en  sor- 
tant du  manche,  il  vit  qu'il  ressemblait  à  nne  scie  rouUlée... 
La  même  chose  arrive  aux  esprits  qui  se  vouent  à  l'oisiveté, 
au  lieu  de  se  vouer  k  l'exercice.  A  l'instar  du  susdit  rasoir,  ils 
perdent  leur  acuité,  et  la  rouille  de  l'ignorance  dégrade  leur 
forme. 

Quoi  encore'?  Il  a  composé  des  prophéties  ou 
cnifimes  en  des  pajres  étranj;es  : 

Ce  sont  de  ces  devinettes  subtiles,  alambiquées,  chères  à  la 
Renaissance,  les  dignes  prototypes  des  Kmbli  mes  qa'AlcxA  mit 
k  la  mode  À  peu  d'années  de  là.  Nous  y  rencontrons  tour  À 
tour  des  fourmis,  des  abeilles,  des  brebis,  des  vaches,  des 
chèvres,  des  ânes,  des  noix,  des  olives,  des  châtaignes,  des  chats 
et  des  souris,  etc.  a  On  verra,  dit  Léonard,  que  la  nourriture 
des  animaux  entrera  à  travers  leur  peau,  sans  passer  par  leur 
bouche  et  sortira  du  coté  opposé  pour  tomber  sur  le  sol 
(explication  :  les  cribles).  Les  ossements  des  morts  décideront, 
en  des  mouvements  rajiides,  de  la  fortune  de  celui  qui  les 
manie  (les  dés),  b 

Comme  moraliste  et  penseur,  il  a  exprimé  de 
belles  et  fortes  maximes,  dont  celle-ci  qui  pourrait 
servir  d'épijrraphe  ou  de  devise  A  tout  ce  livre  : 

—  Cnsa  bella  mortal  passa  e  non  d'arte:  une  chose 
mortelle  belle  passe,  mais   non  une  création   d'arl. 

Il  faut  nous  borner  dans  cet  examen  ;  il  est  cu- 
rieux, il  nous  montre  Léonard  de  Vinci  doué  dune 
activité,  d'une  curidsilé  rai*es  et  s'exerçant  en  tout 
jjenre  avec  une  oripnalité  puissante,  marque  d'un 
colossal  génie. 

Toute  la  fin  de  la  vie  de  Léonaixl.  du  jour  où 
Franvois  I*""  le  connaît  et  se  l'allache.  est  d'un  réel 
intérêt. 

Français  I*""  avait  remporté,  les  13  et  14  septembre  1515,  la 
victoire  de  Marignan;  le  IG  octobre  suivant,  il  faisait,  À  Milan 
son  entrée  soleimelle.  Cette  fois  encore,  Léonard  se  trouva  lA 
pour  saluer,  un  des  premiers,  le  soleil  levant.  Vriïi  prtwurseur 
de  Vaiicanson,  il  construisit  à  Pavie,  en  l'honneur  du  souverain 
français,  un  lion  qui  flt  plusieurs  pas,  puis  ouvrit  sa  poitrine 
et  la  montra  pleine  de  lis,  allusion  ingénieuse  qui  nous  prouve 
à  quel  point  chez  notre  héros  l'artiste  savait  parfois  se  doubler 
il'un  l'ourtisan. 

A  ce  propos,  lisez  ce  parallèle  entre  Léonard  de 
\*inci  et  Michel-Anpe,  «  son  rival  parfois  heureux  «, 
comme  disent  les  jîuides  : 

L'idée  de  jeunesse  est  si  étroitement  lit-e  à  celle  de  ce  radieux 
génie  qu'elle  semble  s'étendre  à  toutes  les  itartics  de  sa  longue 
carrière.  Si  aucun  maître  n'a  eu  moins  à  couipter  avec  les 
tiUonnements  et  les  déceptions  de  la  première  heure  ;  si,  dès 
ses  débuts,  il  a  atteint  h  la  perfection,  aucun  aussi  n'a  moins 
connu  les  défaillances  de  la  vieillesse.  A  considénT  la  fraîcheur 
de  .ses  impressions,  la  vivacité  de  son  style,  sou  ardente  curio- 
sité et  cet  éternel  sourire  qu'il  a  su  C4>nservcr  jusa^u'au  bout, 
on  dirait  que  Léonard  a  toujours  eu  vingt  an^,  de  même  que 
son  rival  ot  ennemi  Mi<'hel-.\nge  semble  avoir  toujours  été  un 
sexagénaire.  Léonard  vieux,  sombre,  Inflrœe,  est  aussi  difficile 
à  se  représenter  que  Michd-Ange  jeune  et  gai.  Agé  de  plus  de 
soixante  ans,  il  se  décide  d'un  c<rur  léger  à  franchir  les  Alpes, 
persuadé  qu'il  saura  c-ontcnler  toutt's  les  fantaiMes  du  jeune 
«t  fougueux  vainqueur  de  Marignan  ;  peu  de  jours  avant  sa 
mort,  il  ri'CUfillc  encore  des  notes  avec  une  ardeur  juvénile  : 
iwuniuoi  faire?  grands  dieux  I  pour  les  mettre  en  a-uvn»  dans 
l'autre  monde  I  —  Ne  serait-ce  jw*  que  lAiimnl  reprt-scntc  la 
Renats-Jtnirc,  avec  tODtcs  st's  aspirations  gi-nereuses,  et  quMI 
porsonnifle  ce  print4>mp4  de  l'esprit  humain,  étouffé  dans  sa 
fleur  par  les  luttes  religieases;  connue  Michel-Ange  personnifie 
l'esprit  de  révolte,  li>«  tristess*^,  le;*  angoisses  de  la  foi  menacée 
par  lu  science,  tie  la  morale  si  facilement  sacrifiée  )iar  les 
humanistes  ot  les  arltsti>s,  ivs  troj)  accommodants  courtisans 
de  la  tyraunie  | 


\'oilA  Léonnwl  A  Paris.  Jean  le  Mair 
le  célèbre  dans  sa  Plainte  du  dt^sirè  : 

I^onard  qui  a  gn\ce*  <«n|>ernes. 


des  neljres 


LV.    MOUVKMENT    I.  ITTKR  A  I  n  E 


^r,- 


C'est  partout  le  succès,  le  Irioniphe.  Il  fait  alors 
son  fameux  saint  Jean-Baptiste  du  musée  du 
Louvre.  L'âge  était  venu;  la  main  droite  se  para- 
lysa. La  mort  le  surprit  à  .\mboise.  \'asari  a  conté 
la  scène  célèbre  : 

Le  roi,  qui  le  visitait  sonvent  ite  la  façon  la  plus  amicale, 
surviilt  sur  ces  entrefaites  ;  piir  respect,  Léonard  se  dressa  sur 
son  lit.  lui  exposant  la  nature  et  les  vicissitudes  de  sa  maladie 
et  montrant  en  outre  combien  il  avait  offensé  Dieu  et  les 
hommes  en  n'ayant  pas  fait  de  son  art  l'usage  qu'il  convenait, 
n  lui  prit  à  ce  moment  un  spasme  avant-coureur  de  la  mort  ; 
le  roi  se  leva  et  lui  prit  la  tète  pour  l'aider  et  pour  lui  témoi- 
gner sa  faveur,  afin  de  soulager  ses  souffrances  ;  mais  ce  divin 
esprit,  reconnaissant  ne  jamais  pouvoir  recevoir  d'iioimenr 
pins  grand,  expira  dans  les  hras  du  roi.  a  l'âge  de  soixante- 
quinze  (soixante-sept)  ans,  le  2  mai  1519. 

Par  une  léjrère  faute  de  composition,  le  livre  ne 
se  termine  pas.  après  ce  récit  de  la  mort  du 
maître,  sur  quelques  considérations  générales  au 
sujet  de  l'influence  et  de  la  postérité  de  Léonard. 
On  nous  parle  de  ses  portraits  et  de  ses  élèves  :  il 
eut  fallu  rejeter  ces  notices  plus  haut,  dans  le  cours 
du  développement.  Elles  nous  intéressent  moins 
après  le  dénouement  de  ce  beau  drame,  qui  appelle 
une  conclusion  plus  haute  et  plus  mapnilique. 

L'auteur  en  est  capable  et  l'a  prouvé  dans  plus 
il  une  page  de  cet  important  ouvrage,  dont  le  pre- 
nner  chapitre  est  d'un  ton  plus  général  que  la  lin. 
cl  j'y.  trouve,  entre  autres,  celle  ingénieuse  consi- 
dération sur  Léonard  peintre  ; 

Deux  pt'-riodes  de  la  vie  humaine  ont  particulièrement  fixé 
l'attenlion  de  Léonard  :  l'adolescence  et  la  vieillesse  ;  l'enfance 
et  l'âge  mûr  l'ont  moins  fortement  préoccupé.  Il  nous  a  laissé 
une  longue  série  de  types  d'adolescents,  tour  A  tour  rêveurs 
ou  enthousiastes. 

Je  ne  sache  pas,  dans  l'art  moderne,  de  figures  pins  vérita- 
blement libres  fières,  venues  d'un  jet.  et,  disons  le  mot,  plus 
divines,  à  opposer  aux  merveilles  de  l'art  antique.  Ailées,  dia- 
phanes et  cependant  si  vraies,  elles  évoquent,  grâce  an  génie 
de  Léonard,  des  régions  plus  parfaites,  oii  elles  ont  pour  mis- 
sion de  nous  emporter  avec  elles. 

Voilà  le  ton  des  pages  de  critique.  Il  est  digne 
du  sujet. 

("e  livre  est  un  important  monument  élevé  par 
un  homme  de  goût  et  de  savoir  à  la  mémoire  d'im 
des  plus  grands  hommes  des  temps  modernes  ; 
l'auteur  a  été  à  la  hauteur  de  sa  tâche,  et  c'est  le 
meilleur  éloge  à  faire,  car  il  était  ardu  et  red<iu- 
table  d'aborder  la  monographie  complète  et  com- 
plexe du  peintre  immortel  de  la  Vierge  au  rucher, 
de  la  Cène,  de  la  Sainte  Anne  et  de  la  Jurande. 
arliste  au  génie  puissant  et  varié,  que  Michèle! 
appelait  un  jour  le  frèi-e  italien  de  Faust.  —  un 
Faust  qui  n'a  pas  eu  de  Marguerite  pour  le  trou- 
bler ni  pour  le  consoler. 


Il  ne  me  parait  pas  que  les  Mémoires  de  Bismarck 
I  icueillis  par  Maurice  Busch  et  édités  par  la  mai- 
>.iu  pASQt'ELLE  aient  obtenu  chez  nous  le  retentisse- 
ment et  la  dilîusion  qu'on  en  pouvait  espérer. 
D'abord,  ce  serait  beaucoup  mieux  si  celait  lîis- 
marck  lui-même  qui  les  eut  écrits  et  signés.  Ce  ne 
sont  pas  les  Mémoires  du  chancelier,  ce  sont  les 
souvenirs  d'un  homme  qui  a  vécu  près  de  lui.  et  ce 
n'est  pas  la  même  chose.  Au  total,  c'est  le  Mémo- 
rial d'un  certain  M.  Busch.  qui  n'a  qu'un  intérêt  de 
témoignage. 

Il  en  résulte  que  ceci  ne  diffère  pas  beaucoup 
tics  récits  de  la  guerre  de  18"0  faits  par  les  Alle- 
iiiands:  A  cette  réserve  près  que  les  détails  abon- 
dent sur  la  pei'sonne  et  les  conversations  du  chan- 
celier. Tout  cela  ne  nous  apprend  rien  que  nous  ne 
sachions  ou  que  nous  ne  présumions,  et  il  eût  été 
plus  piquant  et  plus   neuf  assurément    qu'on  nous 


ei'il  révélé  un  chancelier  doux,  affable,  humain  et 
languissant,  t'.'csl  ce  qu'on  n'a  pas  fait:  apparem- 
ment c'est  ce  qu'il  ne  sera  jamais  possible  de 
faire,   tant  qu'on  voudra  un  portrait  ressemblant. 

Le  succès  d'un  pareil  livre  serait  étonnant. 
Comme  ce  marié  <|ui  disait  en  lisant  son  contrai  : 
n  Mais  on  ne  parle  que  de  ma  mort,  lA  dedans  !  •■ 
nous  pourrions  dire  que  dans  ces  Mémoires  il 
n'est  question  que  de  notre  perte,  de  nos  souf- 
frances, de  notre  abaissement,  de  noire  humilia- 
tion, de  notre  arrail>li--(  inciit.  de  notre  ruine. 
Sont-ce  là  des  suj.i-  m  .iihh.lanls-.'  .\vons-nous 
besoin  de  ces  coup^  ili  \i  i...  ])our  raninu-r  la  dou- 
leur et  le  souvenir.'  .\  quoi  hou.' 

Ceux  de  ma  génération  avaient  sept  ans  en  1870, 
l'âge  de  raison,  l'âge  où  l'on  prend  le  premier  con- 
tact avec  la  vie  :  le  siège  et  la  f.ommune.  voilà  nos 
premières  impressions  quand  nous  remtmtons  le 
cours  de  nos  souvenirs.  Que  doivent  être  les  im- 
pressions des  soldats  qui  ont  combattu  alors,  quand 
celles  des  enfants  sont  si  nettes,  si  vives,  si  lumi- 
neuses, comme  éclairées  par  la  lueur  des  nocturnes 
incendies'?  Ce  sont  d'étranges  visions,  Paris  sous  la 
neige,  les  coups  de  tocsin  se  mêlant  la  nuit  aux 
détonations  des  canons  des  Buttes-Chaumonl  et  de 
Montmartre,  le  ciel  rouge  et  l'air  crépitant  au-des- 
sus des  incendies,  les  gens  massés  à  la  queue  de- 
vant les  bouchei'ies  et  les  boulangei-ies.  leur  petit 
carton  à  la  main  :  puis  ce  fiu'ent  les  rues  barrées 
de  barricades,  les  >-oi turcs  ren\ersées.  les  mitrail- 
leuses au  cuivre  luisant,  les  insurgés  fusillés  et 
abattus  dans  le  ruisseau  rouge,  ou  fuyant  par-des- 
sus les  murs  en  jetant  leur  veste  dénonciatrice:  et 
les  enfants  coiffaient  les  képis,  ramassaient  les 
éclats  d'obus,  et  jouaient  avec  de  petits  canons 
qu'ils  plaçaient  entre  des  bastions  faits  avec  des 
tas  (le  balles  prussiennes.  C'est  tout  cela  que  rap- 
pellent les  pages  pénibles  de  ce  livre  où  la  France 
gémit  sous  une  prise  impitoyable,  où  le  contraste 
est  triste  entre  notre  détresse  et  l'indifférente 
gouaillerie  de  l'oppresseur. 

Ce  sont  des  pages  épouvantables  et  poignantes 
dont  on  souhailerait.  pour  l'honneur  de  l'iumia- 
nilé.  qu'elles  fussent  fausses  et  qu'on  pût  les 
biffer  de  l'histoire. 

Jeudi  12  janvier.  —  Le  bniit  court  que  Paris  est  en  feu.  On 
aperçoit  en  effet  à  l'horizon  de  larges  colonnes  de  fumée  qui 
s'élèvent  an-dessus  de  la  capitale. 

—  Ça  ne  suffit  p^s,  vient  de  dire  le  chancelier.  Il  faut  que 
nous  sentions  le  roussi  d'ici.  Quand  Hambourg  a  brûlé,  ça  sen- 
tait à  plus  de  cinq  lieues  à  la  ronde. . . 

Ou  ceci  encore  : 

Sur  ces  entrefaites,  l'aide  de  camp  du  Kronprinz  est  venu  k 
l'iniproviste  annoncer  à  M.  Bismarck  que  le  comte"'  était  arrivé 
à  Versailles  pour  demander,  au  nom  de  Trocliu,  un  armistice  de 
deux  jours  afin  d'emporter  les  blessés  et  d'enterrer  les  morts  de 
la  veille.  Le  chef  a  répondu  qu'il  ne  fallait  pas  faire  droit  à  la 
demande  des  Français.  Quelques  heures  seraient  bien  suffisantes 
pour  enlever  les  blessés  et  enterrer  les  morts. 

—  Et,  d'ailleurs,  a  ajouté  le  chancelier,  ces  derniers  se 
trouvent  aussi  bien  sur  la  terre  que  dessous. 

Et  ailleurs  : 

. —  Connais-tu  cela  ?  demanda-t-il. 

Et  il  se  mit  &  siffler  un  air,  l'air  ilu  chasseur  quand  il  a 
abattu  son  cerf. 

—  Oui,  fit  Bohlen  :  c'est  le  signal  de  la  mort. 

—  Non,  pas  tout  a  fait . . . 
Et  il  siffla  de  nouveau. 

—  C'est  l'hallali  1...  Je  crois  bien  que.  cette  fois,  l'affaire 
est  dans  le  sao . . . 

Attila,  roi  des  Huns,  devait  avoir  de  ces  imagi- 
nations. On  ne  pouvait  apporter  un  témoignage 
plus  llétrissant  sur  la  tombe  du  chancelier  de 
fer. 

LÉO  Cl.\ ret I e. 


CAUSERIE    SCIENTIFIQUE 


Lorsqu'on  a  découvert  le  carbure  de  calcium  et 
la  facilité  avec  laquelle  il  permet  d'obtenir  l'acé- 
tylène, on  s'est  surtout  occupé  de  combiner  des 
appareils  prali((ucs  pour  la  production  de  ce  paz. 
éminemment  propre  à  l'éclairage.  C'est  aujourd'hui 
par  centaines  qu'on  peut  compter  les  lampes  et  les 
générateurs  d'acétylène  :  beaucoup  sont  intéres- 
sants et  même  pratiijues,  mais  aucun  ne  peut  s'af- 
franchir de  l'odeur  désagréable  inhérente  au  gaz, 
produit  avec  trop  de  facilité;  aucun  ne  peut  être 
employé  dans  un  appartement.  Si  ingénieusement 
construit  que  soit  l'appareil,  il  arrive  toujours  un 
moment  où  il  faut  le  nettoyer,  enlever  la  chaux 
produite  par  la  décomposition,  remettre  du  car- 
bure neuf.  Or  cette  dernière  opération,  si  simple 
qu'elle  soit,  est  une  cause  d'exclusion  de  la  chambre 
habitée;  car  le  fait  seul  d'ouvrir  la  boite  contenant 
du  carbure  sullit  pour  dégager  une  quantité  de  gaz 
très  appréciable,  hélas  1  pour  l'odorat;  la  moindre 
trace  d'humidité  dans  l'air,  au  moment  de  la  mise 
en  boite,  attaque  le  carbure  et  constamment  l'acé- 
tylène se  dégage,  en  très  petite  quantité,  il  est 
vrai;  mais  si  petite  qu'elle  soit,  on  ne  la  constate 
que  trop  facilement.  La  vidange  de  l'eau  et  du 
résidu  de  chaux  est  encore  bien  plus  désagréable. 
L'appareil  réellement  pratique  sera  celui  qui  per- 
mettra de  faire  ces  manipulations  en  vase  clos,  et 
il  devra  être  exploité  dans  des  conditions  telles 
que  le  consommateur  n'ait  pas  à  s'occuper  du 
contenu,  mais  seulement  du  contenant  ;  c'est- 
à-dire  qu'on  devra  lui  livrer  à  domicile  des  vases 
clos,  renfermant  le  carbure,  qu'il  n'aura  qu'à 
brancher  sur  son  appareil,  sans  les  ouvrir,  et  qu'on 
devra  en  même  temps  le  débarrasser,  aussi  sans 
l'ouvrir,  du  récipient  des  résidus  pour  le  rem- 
placer par  un  autre.  On  pourrait,  ainsi  que  lu 
indique  M.  Claude,  enlever  à  l'acétylène  sa  mau- 
vaise odeur  qui  est  due  à  la  présence  de  l'hydro- 
gène phosphore;  celui-ci  s'élimine  en  faisant  passer 
le  gaz  dans  une  solution  acide  de  chlorure  cui- 
vreux, mais  si  toute  odeur  disparait,  on  ne  peut 
plus  constater  les  fuites.  Il  est  vrai  qu'il  serait 
possible,  après  avoir  éliminé  l'hydrogène  phos- 
phore, de  faire  passer  le  gaz  dans  une  solution  qui 
lui  donnerait  une  odeur  agréable  ;  mais  il  faudrait 
voir  si  ces  procédés  sont  applicables  industriel- 
lement. Quoi  qu'il  en  soit,  lorsque  d'une  façon  ou 
d'une  autre  on  aura  supprimé  la  mauvaise  odeur, 
le  public  se  rendra  vite  compte  du  peu  de  danger 
que  présente  l'emploi  de  l'acétylène  ;  le  gaz  ordi- 
naire d'éclairage  a  bien  aussi  à  son  actif  quelques 
méfaits,  et  tout  le  monde  s'en   sert  journellement. 

Si  pour  le  moment  cette  source  nouvelle  de 
lumière  n'est  pas  plus  employée,  cela  tient  non 
seulement  aux  causes  que  nous  \'enons  de  signaler, 
mais  aussi  à  ce  que.  pendant  longtemps,  on  a 
manqué  de  brûleurs  convenables.  Le  bec  à  gaz 
ordinaire  ne  peut  en  elTet  être  utilisé,  car  il  s'en- 
crasse rapidement  et  c'est  seuUnunI  depuis  peu 
de  temps  qu'iui  en  <()nslruil  de  spéciaux  (|ui  évitent 
cet  incoiivéniinl    eu    amenant    l'air  an    point   de   la 

i:ii  \oici  (lcu\  l\|M--  |irinri|iiiii\  lig.  I  :  l'un  de 
MM.  Létang  et  Serpollel.  laidre  de  M.  Marbec. 
Dans  le  pr<'mier.  le  gaz,  arrivant  île  la  conduite 
jirincipale  C,  s'échappe  en  B  dans  une  sorte  de 
cloche  A.  portant  sur  les  côtés  des  ouvertures  hii 
qui  permetli'nl  l'accès  de  l'air;  puis,  de  là,  il 
s'échappe,  mélangé  i\  \me  certaine  quantité  de 
celui-ci,  pour  aller  brûler  à  l'orilice  de  la  petite 
ouvei'lme  nu'nagée  A  cet  elTet  A  In  partie  supé- 
rieui'e   de   In  cloche    A.    Dans    le   deuxième  bec.  le 


principe  est  le  même  :  des  ouvertures  inclinées  h  h 
sont  ménagées  sur  le  côté  un  peu  au-dessous  de 
la  sortie  E  et  il  y  a  entraînement  d'air.  Kn  général, 
il  y  a  avantage  "à  avoir  deux  becs  K  et  L  inclinés, 
de  façon  que  les  deux  jets  de  gaz  se  rencontrent 
pour  formel-   une    nappe  qui  s'étale  et  produit  plus 


Fig.  ].  —  Becs  spéciaux  pour  brûler  r.^cétyléne. 

A,  bec  Lùtaiig  et  Ser])ollet  avec  mélange  d'nir  par  les  ouver- 
tures 6  et  (/.  E.  bec  Marbec,  avec  mélange  d"air  |iar  A.  M,  dis- 
position de  deux  becs  conjugués,  F  et  L,  donnant  plus  de 
lumière  que  s'il,?  brillaient  l'un  à  coté  de  l'autre  sans  mélanger 
leurs  âammes. 


de  lumière  que  si  les  deux  becs  brûlaient  l'un  à  côté 
de  l'autre.  Ce  dispositif  est,  du  reste,  depuis  long- 
temps employé  pour  le  gaz  ordinaire;  mais  la 
nécessité  de  l'aération,  quand  il  s'agit  d'acétylène. 
le  rend  un  peu  plus  compliqué. 

En  somme,  on  a  fait  depuis  deux  ans  des  progrès 
sensibles  et  il  est  probable  qu'avant  peu  on  arri- 
vera à  une  solution  complète,  réellement  pratique, 
même  pour  l'emploi  de  générateurs  dans  les  appar- 
tements. 


On  a  constaté,  vers  la  fin  de  l'an  dernier,  un 
commencement  d'épidémie  de  peste  h  Madagascar 
et,  peu  de  temps  auparavant,  quelques  cas  sur- 
venus dans  le  personnel  du  laboratoire  fondé  à 
Vienne  pour  l'étude  de  cette  maladie  ont  ému 
l'opinion  publique  qui  réclamait  des  mesures  éner- 
giques pour  arrêter  le  tléau.  Ces  mesures  ne  sont 
certes  pas  inutiles,  mais,  dans  des  cas  pareils,  il 
ne  faut  pas  s'exagérer  le  danger,  car  nous  ne 
sommes  plus  dans  les  conditions  du  moyen  Age  où 
la  propagation  rapide  de  la  peste  était  due  .sur- 
tout au  manque  d'hygiène.  La  science  nu-dicale 
a  fait  des  progrès  :  la  maladie  est  immédiatement 
reconnue,  on  a  même  des  remèdes  tels  qiuî  l'inocu- 
lation d'un  sérum  préventif  ou  curalif ,  qui  n'a  pas 
encore,  il  est  vrai,  fait  complètement  ses  preuves, 
mais  sur  lequel  on  est  en  droit  de  fonder  grand 
espoir,  car  déjà  il  a  permis  d'enrayer  d  ime  façon 
appréciable  In  mai-che  de  la  maladie.  Le  conloct 
avec  un  malade,  ou  avec  des  linges  qu'il  a  souillés, 
peut  déterminer  la  transmission  de  la  peste;  mais 
encore  faut-il  que  le  cimlact  soit  direct  et  que  le 
bacille  tombe  sur  un  tcriain  deciillure  convenable. 

Dans  l'Inde,  où  se  constatent  les  plus  terribles 
épidémies,  il  faut  remarquer  que  c'est  la  popu- 
lation indigène,  vivant  dans  des  conditions  de 
saleté  épouvantables,  qui  est  A  peu  près  seule 
frappée.  (,}uaMt  A   la  propagation  qui   se  fait,  dans 


(  :  A  U  s  E  H  1 IC    s  C I E  N  T  IK  1  y  U  E 


dfs  coiuiitions  souv't'iit  inexplicables,  d'un  point 
à  un  autre,  malf^ré  une  surveillance  sévère  enipé- 
cliant  toute  inimigralion  suspecte,  M.  L.  Simon, 
médecin  de  marine,  a  publié  récemment,  dans  les 
Annniex  de  l'Institut  Pasteur,  un  travail  fort  inté- 
ressant qui  semble  expliquer  le  fait  d'une  fai,'on 
fort  naturelle.  On  a  constate  depuis  les  temps  les 
plus  reculés  que  les  rats  sont  les  premiers  frappés 
par  le  Iléau,  et  dès  que  les  Hindous  constatent  sur 
ces  rongeurs  une  mortalité  anormale,  ils  aban- 
donnent le  village;  mais  le  plus  souvent  il  est  déjà 
trop  tard.  De  plus,  les  rats  se  mettent  bientôt  aussi 
à  éniigrer  et  à  passer  dans  d'autres  localités,  en 
dépit  de  toute  surveillance. 

De  nombreuses  observations  ont  démontré  que 
toujours  celui  qui  ramasse  un  rat.  mort  de  la  peste, 
ne  tarde  pas  à  être  atteint  si  l'animal  est  mort 
depuis  peu  de  temps  :  il  n'en  est  pas  de  même  si, 
au  contraire,  il  est  mort  depuis  plus  de  vingt- 
quatre  heures.  Il  semblait  donc  établi  que  le  con- 
tact avec  l'animal  n'était  dangereux  que  pendant 
quelques  heures  après  sa  mort  :  mais  quoique  les 
faits  soient  bien  établis,  on  ne  les  expliquait  pas. 
M.  L.  Simon  semble  avoir  découvert  la  véritable 
cause  de  cette  anomalie  en  attribuant  aux  puces 
le  transport  du  bacille  du  rat  à  l'homme.  Celles-ci. 
en  effet,  pullulent  sur  le  corps  du  rat  malade  et  y 
restent  jusqu'à  ce  que  son  cada\'re  se  refroidisse; 
il  est  donc  tort  probable  qu'elles  passent,  au  moins 
en  partie,  du  corps  du  rat  mort  récemment  sur 
l'homme  qui  touche  le  cadavre  :  il  n'y  a  aucun 
danger  de  ce  genre,  au  contraire,  si  le  cadavre,  déjà 
refroidi,  a  été  abandonné  par  les  parasites.  Mais 
ceux-ci,  qui  portent  en  eux  le  bacille,  se  répan- 
dent un  pou  partout,  ce  qui  explique  pourquoi,  dans 
les  milieux  malpropres,  où  pullulent  les  rats  et  les 
puces,  la  maladie  sévit  avec  une  intensité  consi- 
dérable. On  remarque,  du  reste,  très  fréquemment, 
sur  le  corps  du  pestiféré,  dès  le  premier  examen 
au  début  de  la  maladie,  des  piqûres  qui  se  mani- 
festent sur  les  points  du  corps  où  la  peau  est  fine 
et  délicate  ;  c'est  par  là  qu'a  du  se  faire  l'inocu- 
lation. Le  cas  est  à  examiner  pour  d'autres  mala- 
dies où  les  insectes  sont  peut-être  bien  aussi  les 
principaux  agents  de  transmission. 


La  ville  de  Paris  ne  cesse  de  s'occuper  de  la 
question  des  eaux  potables  ;  les  sources  captées 
aux  environs  ne  pourront  pas  longtemps  suiBre 
aux  besoins  toujours  croissants  de  la  population 
et  il  faut  trouver  un  moyen  de  stériliser  l'eau  de 
rivière  qui.  celle-là,  est  inépuisable.  Plusieurs 
filtres  sont  en  expérience:  mais  à  côté  du  filtre, 
qui  n'est  pas  sans  présenter  bien  des  inconvénients 
et  qui  retient  seulement  le  microbe  sans  le  détruire, 
il  y  a  place  pour  d'autres  systèmes,  basés  sur  des 
réactions  chimiques  où  les  plus  terribles  bacilles 
se  trouvent  fort  malmenés. 

On  expérimente  en  ce  moment,  à  Saint-Maur,  le 
procédé  de  M.  Tindal  qui  consiste  à  traiter  l'eau 
par  l'ozone.  Toutes  les  personnes  qui  ont  manié 
une  machine  électrique  à  plateau,  ou  une  bobine 
d'induction,  semblable  à  celles  qu'on  vend  aujour- 
d'hui comme  jouet,  ont  pu  constater  cette  odeur 
particulière  que  l'on  retrouve  aussi  après  les  coups 
de  foudre  qui,  dit-on  souvent  bien  à  tort,  sentent 
le  soufre.  Cette  odeur  bien  caractéristique  est 
celle  de  l'ozone,  produit  formé  par  l'oxygène  de 
l'air  élcclrisé.  De  nombreuses  expériences  ont 
prouvé  que  les  bacilles  les  plus  dangereux  ne 
peuvent  vivre  dans  ce  gaz;  mais  pour  que  leur 
destruction  soit  certaine,  il  faut  qu'ils  se  trouvent 
dans  l'ozone  pui'.  ou  à  peu  près;  or  s'il  est 
facile  de  faire  de    l'air  ozonisé,  il  est    moins    facile 


de  faire  de  l'ozone  pur.  Pour  cela  il  faut  un  cou- 
rant électrique  à  très  haute  tension  ;  aussi  K's  ma- 
chines employées  par  M.  Tindal  produisent-elles 
100  000  volts. "Pour  donner  une  idée  de  ce  chillie. 
disons  qu'un  élément  de  pile  Léclanché.  coninie 
ceux  qui  sont  employés  pour  les  sonneries  d  .ippai - 
temenl.  produit  un  volt.  U  faudrait  donc  Kio  Ofio 
de  ces  éléments  pour  égaler  les  machines  en  ques- 
tion ;  mais  avec  de  la  force  motrice  et  des  dyna- 
mos, semblables  à  celles  employées  pour  l'éclai- 
rage, et  des  transformateurs  analogues  aux  bobines 
d'induction,  on  peut  sans  dilliculté  produire  des 
courants  de  tension  beaucoup  supérieure  encore. 
Le  système  installé  à  Sainl-Maur  consiste  donc  à 
transformer,  aussi  complètement  que  possible, 
l'oxygène  de  l'air  en  ozone  et  à  le  mettre  en  con- 
tact intime  avec  toutes  les  molécules  de  l'eau. 
Pour  cela  on  envoie,  au  moyen  de  pompes,  l'ozone 
et  l'eau  dans  de  grandes  colonnes  fig.  îj  qui. 
de  30  en  50  centimètres,  sont  fermées  par  des 
membranes  de  celluloid  percées  d'une  multitude 
de  petits  trous:  par  suite  de  cette  disposition,  il  y 
a  une  division  extrême  et  continue  sur  une  grande 
longueur  :  on  peut  considérer  le  mélange  aussi 
intime  que  possible.  Les  analyses  faites  sur  l'eau 
qui  sort  de  ces  stérilisateurs  démontrent  qu'elle  est 


Fig.  2.  —  Colonnes  de  mélange  d'eau  et  d'ozone  à  l'usine 
établie  à  Saint-ilaur  pour  obtenir  la  stérilisation  en 
grand  de  l'eau  de  rivière. 

exempte  de  microbes.  M.  Tindal  estime  que  pour 
une  installation  importante,  où  la  force  motrice 
serait  empruntée  à  un  cours  d'eau,  le  prix  de  re- 
vient serait  environ  1  centime  par  30  000  litres 
d'eau:  cela  est  d'autant  plus  acceptable  que  si  l'eau 
est  réellement  stérilisée,  on  couvrirait  facilement 
cette  dépense  par  les  économies  réalisées  en  sup- 
primant les  crédits  destinés  aux  acquisitions  de 
nouvelles  sources  et  aux  travaux  considérables 
que  nécessite  leur  adduction  dans  la  capitale. 
En  outre,  les  épidémies,  disparaissant  peu  à  peu, 
permettraient  aussi  la  simplification  du  service 
sanitaire.  Reste  à  savoir  si  on  peut  être  assuré 
d'une  stérilisation  toujours  complète:  c'est  lexpé- 
rience  seule  qui  nous  l'apprendra  et  l'usine  de 
Saiut-Maur  a  été  établie  dans  ce  but. 


C  A  L"  s  K  H  I  E    ^  C 1 1-.  N  1  11'  1  g  U  E 


On  a  peine  à  s'imafiincr  que  les  nivlaux  s'éva- 
pnrcnl.  et  c'est  cependant  la  réalité;  ce  n'est  pas 
au  pi)inl  qu'on  puisse  craindre  de  voir  disparaître 
li's  pièces  de  monnaie,  niais  le  phénomène  a  son 
inliri'l  au  point  de  vue  photographique,  car  il  ex- 
plique l'altération  que  présentent  les  plaques  sen- 
sibles conservées  dans  cert.iines  conditions,  dans 
les  châssis  par  exemple,  pendant  quelque  temps. 
Dès  l'apparition  des  petits  appareils  à  main,  on 
constata  des  impressions  élranjfes  qu'on  n'avait 
pas  cherchées:  on  trouvait  le  numéro  du  châssis 
imprimé  sur  le  cliché,  ou  bien  nu  avait  des  mar- 
brures qui  correspondaient  à  celles  du  vernis  re- 
ecjuvrant  le  dos  du  cliàssis  précédent.  On  a  d'abord 
atlrilnié  Imit  cela  à  la  pliospliorescence ;  mais 
M.  \\'.-.I.  Ilussel  a  l'ail  une  série  d'expériences  qui 
prnu\ent  clairement  qu'il  s'agit  bien  d'une  évapo- 
ralion  et  que  ce  sont  des  vapeurs  qui  attaquent  la 
plaque  photographique.  Avec  les  encres  d'impri- 
merie, les  vernis  à  bois  qui  sont  composés  (l'huile 
ou  d'essence  plus  ou  moins  volatiles,  cela  n'a  rien 
d'étonnant;  ainsi,  en  étendant  sur  ime  feuille  de 
carton  un  peu  d'encre  d'imprimerie  et  en  suspen- 
dant au-dessus  (dans  l'obscurité,  bien  entendu  une 
Iliaque  au  gélatino-bromure  d'argent,  on  constate, 
au  bout  de  peu  de  Jours,  une  altération  notable. 
.\ussi  dans  les  châssis  en  bois,  noircis  à  l'intérieur, 
surtout  s'ils  sont  neufs,  les  plaques  ne  se  conser- 
vent jias  bien  longtemps.  On  sait  que,  pour  la 
même  raison,  si  on  sépare  des  plaques  par  des  mor- 
ceaux de  journaux,  on  trouve  au  développement 
tous  les  caractères  d'imprimerie  sur  le  cliché.  Ce 
qui  prouve  bien  que  ce  fait  n'est  pas  du  à  la  phns- 
))horesccnce,  c'est  qu'en  interposant  un  éci'an 
transparent,  comme  une  feuille  de  verre  ou  de 
mica,  par  exemple,  entre  le  vernis  et  la  plaque 
sensible,  l'action  ne  se  produit  pas;  elle  se  pro- 
duit, au  contraire,  si  on  interpose  un  écran  opaque, 
mais  poreux,  comme  une  feuille  de  papier  ou  de 
gélatine.  Les  mêmes  expériences,  reprises  avec  des 
métaux,  dcmnent  des  résultats  analogues,  mais 
dans  des  lenqis  beaucoup  plus  longs.  Eu  prenant 
une  feuille  de  zinc  et  en  posant  dessus  la  couche 
sensible,  celle-ci  sera  voilée  et  d'autant  plus  lapi- 
denient  que  la  surface  métallique  aura  été  mieux 
décapée.  De  même  que  pour  les  vernis,  on  a  inter- 
posé des  écrans  en  papier,  gélatine,  etc.;  l'aelicin 
est  retardée,  mais  se  produit  tou,jours.  Les  vapeurs 
métalliques  peuvent  être  entraînées  par  un  cou- 
rant d'air,  ainsi  que  l'a  démontré  M.  liussel  en 
mettant  des  r'ognures  de  zinc  dans  im  tube  abou- 
lissant  à  une  chandire  noire  où  se  trouvait  une 
plaque  sensible;  un  courant  d'air,  traversant  le 
tube,  produisait  une  tache  sur  la  plaque,  en  regard 
de  l'ouverture  du  tube,  et,  si  on  interpose  un  écran 
de  verre  plus  jietit  que  la  plaque,  la  partie  <le 
celle-ci,  située  en  face  de  l'écran,  est  seule  ]m-- 
scrvée. 

Heauroup  d'autres  métaux  que  le  zinc  ont  aussi 
une  action  nuisible,  mais  A  un  degré  moindre. 
Celui  cpii  semble  devoir  être  le  plus  volatil,  le  mer- 
cure, n'a  aucune  action  s'il  est  pur;  mais  l'additinn 
d'une  très  faible  quantité  de  zinc  suflil  à  le  lendic 
aclif.  Les  eonstrncteui's  d'appai-eils  et  lesamaleiu's 
devront  avoir  soin  de  bannn-  surtout  le  zinc  de 
leur  matériel  destiné  aux  plaques  sensibles  et  ils 
ne  de\"ront  pas  attribuer  à  une  intervention  sur- 
natui-elle  les  traces,  souvent  étranges,  qu'ils  trou- 
vent sur  leur  cliché;  nu'me  (|unn(l  ils  ne  se  sont 
livrés  à  aucune  expérience  de  spiiitisme. 


Bien  peu  de  pei's'innes  sa\enl  soigner  le*  plantes 
quelles  désirent  conserver  dans  un   appartement, 


et,  le  plus  souvent,  si  on  veut  les  avoir  toujours 
en  bon  état,  il  faut  s'adresser  à  un  jardinier  qui 
s'en  occupe  particulièrement,  ce  qui  est  toujours 
assez  onéreux.  M.  A.  Mauniené.  professeur  d'hor- 
ticulture, pense  que  la  diflicullé  pour  les  personnes 
peu  com|)elcntes  provient  d'arrosages  mal  conduits 
et  généralement  trop  fréquents.  Il  signale  \m  sys- 
tème de  pot  à  fleurs.  imagmcpar^L  Nlarlinetti.  qui 
nous  parait  devoir  rendre  des  services  à  celles  de 
nos  lectrices  qui  désirent  s'occuper  elles-mêmes  de 
leurs  plantes.  Le  pot  est  divise  en  deux  parties 
par  une  cloison  horizontale  R  (fig.  3  :  la  partie 
supérieure  est  destinée  à   la   terre  et   A   la   plante. 


Fig.  ;).  —  Nouveau  système  de  pot  ii  fleuri  perinettaut 
l'arrosage  automatique. 

L'uau  reste  en  ile-w^ous  de  lu  eloisoii  11  et  monte  jwr  cApiUaritè 
par  les  ouvertures  /  du  vuse  V  qui  est  rempli  de  terre.  Qnainl 
ou  arrose,  l'exc6s  d'eau  â'éeljappe  par  les  ouvertures  T. 


la  partie  inférieure  ii  l'eau;  au  centre  de  la  cloison 
séparatrice  se  place  un  cylindre  \',  percé  de  petits 
trous  sur  ses  parois  de  favon  à  empêcher  la  terre 
qu'il  contient  de  passer,  mois  i  laisser  circuler 
facilement  l'eau.  On  emplit  ce  cylindre  de  terre 
fine,  légèrement  tassée,  on  place  au-dessus  de  lui 
un  peu  de  mousse,  puis  on  met  la  plante  et  la  terre 
comme  d'habitude.  On  arrose  alors  jusqu'à  ce  que 
l'eau  s'écoule  par  le  trop-plein  T,  situé  un  peu 
au-dessous  de  la  cloisfin.  et  la  réserve  d'eau  amsi 
créée  siiflit  pour  qu'on  puisse  rester  |dusieurs  jours 
sans  scieeuper  île  l'arrosage.  L'eau  monte  par  capil- 
larité dans  le  vase  \'  et  gagne  la  terre  du  [lot.  dont 
elle  entretient  l'humidité  à  mesure  <pie  les  racines 
l'absorbent  :  la  eonsiuumalion  est  ainsi  toujours 
proportionnelle  aux  besoins  de  la  plante,  dont  les 
racines  ne  trempent  jamais  directement  dans  l'eau, 
ce  qui  serait  une  cause  certaine  de  pourriture. 
D'après  les  expériences  de  M.  Maïuuené,  la  pro- 
visitui  d'eau,  emmagasinée  au  fond  du  pot.  sulVil 
poin*  huit  A  thuize  jours  si  ta  plante  est  en  plein 
air  au  midi  ;  elle  peut  durer  un  mois  si  elle  est 
dans  imc  chambre.  On  n'a  donc  d'autre  soin  que 
de  s'assiM'cr  qu'il  v  a  l<uijours  de  l'eau  dans  le 
vnse  :  il  nous  semble  qu'im  trou  percé  ver»  le  fond 
rendrait  cette  vérification  plus  facile;  mais,  en  pra 
tique,  on  voit  bien  quand  la  terre  connncnce  à 
sécliei'  et  on  peut  loujotn's,  du  reste,  i-cmelli-e  de 
temps   en   tenqis   de    l'eau,    A    tout   hasard,   par   le 


CAUSEHIE    SClENTU-KiLli 


tiou  Tqui  liniile  le  niveau  et  empêche  d'en  nictlie 
jamais  trop. 

Pour  obtenii-  la  propulsion  d'un  bateau  par  une 
Inrce  naturelle,  il  semble  que  le  vent  puisse  èlre 
seul  employé;  mais  on  peut  aussi,  parait-il.  utiliser 
le  mouvement  des  values.  C'est,  du  moins,  ce  qui 
ressort  d'expériences  faites  par  M.  Linden  à  la  sta- 
tion zoologique  de  Naples.  Au  moyen  de  lames 
flexibles  L.  M,  fixées  à  un  bateau,  il  est  arrivé  à 
remorquer  une  planche  de  1  à  2  mètres  de  long,  à 
la  vitesse  de  plus  de  5  kilomètres  à  l'heure,  contre 
le  vent.  La  gravure  ci-dessous  lig.  4  nous  montre 
la  disposition  qu'après  bien  des  essais  il  a  reconnue 
être  la  meilleure.  Les  lames  flexibles,  au  nombre 
de  quatre,  sont  en  acier  et  ont  O^.dO  de  long  sur 
«"".25  de  large  :  elles  vont  en  s'amincissant  vers 
l'extrémilé  et  sont  fixées,  par  le  bout  le  plus  épais, 
à  une  traverse  qui  les  réunit.  Deux  systèmes  sem- 
blables se  trouvent  à  l'avant  et  à  l'arrière  du  canot. 
C'est  la  direction  des  extrémités  libres  qui  déter- 
mine le  sens  de  la  marche  :  celles-ci  étant  tournées 
vers  l'arrière  .  chaque  ondulation  de  l'eau  les  fait 
néchir  et   il  se   produit   une   poussée  vers  le  point 


Fig.  4.  —  Bateau  mis  eu  marche  par  le  mouvement  des 
vagues  agissant  sur  des  lames  flexibles  L  et  M  fixées 
à  l'avant  et  ii  l'arrière. 


où  elles  sont  fixées  :  lorsqu'elles  se  redressent,  par 
suite  de  leur  élasticité,  il  se  produit  une  nouvelle 
poussée  qui  s'ajoute  à  la  première  et  le  bateau  se 
trouve  mis  en  marche.  On  obtient  la  direction  en 
faisant  tourner  l'ensemble  des  lames  comme  un 
gouvernail;  celui-ci  est.  du  reste,  conservé.  Les 
expériences  sont  faciles  à  continuer  dans  cet  ordre 
d'idées  ;  le  matériel  n'est  pas  bien  coûteux  et  il 
serait  fort  intéressant  de  savoir  jusqu'à  quel  point 
on  peut  compter  sur  ce  nouveau  mode  de  pro- 
pulsion. 


La  construction  des  petites  voitures  automobiles, 
des  tricycles  et  des  bicyclettes  mêmes,  a  nécessité 
de  la  part  des  mécaniciens  des  perfectionnements 
dans  les  moteurs  à  essence  de  pétrole  :  peu  à  peu 
on  arrive  à  les  alléger  tout  en  augmentant  leur 
puissance.  L'idée  devait  venir  tout  naturellement 
de  les  appliquer  à  la  direction  des  ballons,  qui  ne 
demande  pour  être  au  point  qu'un  moteur  puissant 
et  léger.  Il  y  a  déjà  eu  des  tentatives  intéressantes 
de  direction  avec  moteur  à  vapeur  par  GilTard, 
moteur  électrique  par  Tissandier,  pour  ne  citer 
que  ceux-là;  on  nous  assure  qu'il  existe  un  moteur 
de  âO  chevaux,  presque  entièrement  en  aluminium, 
qui  a  coûté  très  cher,  mais  qu'on  cache  soigneuse- 
ment dans  un  champ  d'expériences  aussi  mysté- 
rieux qu'officiel  :  espérons  qu'il  en  sortira  un  jour. 
Kn  attendant,  l'initiative  ju-ivée.  bien  que  sans  sub- 
vention du  gouvernement,  ne  reste  pas  inactive  : 
dernièrement,  un  amateur  de  sport,  toujours  avide 
de  nouveautés.  M.  Sanlos-Dumont.  a  voulu  essayer 
l'action  d  un  moteur  analogue  à  celui  employé  sur 
les  tricycles  ;  il  a  commencé  par  lui  apporter  divers 
perfectionnements  de  façon  à  l'alléger  autant  que 
possible  et  il  est  arrivé  à  ne  pas  dépasser  50  kilo- 


grammes. Ce  moteur  était  fixé  extérieurement  à  la 
nacelle  (ûg.  .î),  suspendue  à  10  mètres  en  dessous 
de  l'aérostat  et  actionnait  une  hélice  en  aluminium 
de  Û^j^O  de  diamètre,  à  raison  de  1  200  tours  à 
la  minute.  L'aérostat  a  la  forme  adoptée  généra- 
lement pour  les  expériences  de  ce  genre  :  c  est 
un  cylindre  de  3", 60  de  diamètre  sur  25  mètres  de 
long,  termine  par  des  cimes  à  chaque  extrémité: 
la  force  ascensionnelle  est  de  200  kilogrammes.  Mais 
les  précautions  étaient  mal  prises  sans  doute  pour 
maintenir  la  rigidité  de  l'enveloppe,  car  au  bout 
de  peu  de  temps  le  cylindre  se  plia  en  deux  et  l'ex- 
périmentateur descendit  un  peu  plus  vite  qu'il  ne 
l'eût  voulu,  sur  le  champ  de  manœuvre  du  Bois  de 
Boulogne,  sans  se  faire  heureusement  aucun  mal. 
La    mauvaise    saison    ne   lui   a   pas    permis    de 


Fig.  ô.  —  Essai  de  direction  d'un  ballon  au  moyen  d'un 
moteur  à  pétrole,  par  M.  Santos-Dumont. 

La  nacelle,  placée  à  10  mctre^  au-dessoas  de  l'aérostat,  porte  un 
moteur  M  pesant  50  kilogrammes  dont  le  volant  T  actionne 
une  hélice  H  de  O'",80  de  diamètre. 


reprendre  depuis  ses  expériences,  mais  il  profite 
de  cette  attente  forcée  pour  perfectionner  l'en- 
semble du  matériel.  Il  aura,  entre  autres  choses,  un 
ballonnet  compensateur,  placé  dans  le  ventre  de 
l'aérostat,  dans  lequel  il  pourra  envoyer  de  l'air  à 
mesure  qu'il  perdra  de  l'hydrogène,  de  façon  que 
l'enveloppe  soit  constamment  tendue  ;  l'air  sera 
envoyé  à  ce  ballonnet  par  une  pompe,  mue  à 
volonté  à  la  main  ou  par  le  moteur.  C'est  une  ten- 
tative des  plus  intéressantes,  et  aujourd'hui  que 
l'Automobile-aub  a  pour  pupille  lAéro-Club.  il 
faut  espérer  que  les  expériences  de  ce  gem'e  seront 
fréquentes  et  aboutiront  :  car  c'est  en  France, 
patrie  de  l'aérostation.  qu  il  faut  qu'on  invente  le 
premier  ballon  dirigeable. 


Puisque  nous  parlons  d'automobiles,  signalons  une 
application  qui.  bien  que  n'étant  pas  appelée  à 
révolutionner  le  monde,  pourra  cependant  être  de 
quelque  utilité  à  ceux  qui  veulent  avoir  des 
pelouses  bien  entretenues.  Un  Américain,  M.  Th. 
Codvvell.  a  eu  l'idée  de  faire  construire  un  tri- 
cycle à  pétrole,  à  roues  très  larges  fig.  6  .  de 
façon  à  ne  pas  abîmer  le  terrain  de  la  pelouse, 
mais  au  contraire  à  enfoncer  par  son  poids  la 
plante   dans   le   sol.    A   l'avant  de   son   véhicule  il 


C  A  U  s  K  U  I  K    S  C 1  li  N  ï  1  K I  y  U  K 


pluoc  une  de  ces  petites  iiiacliiiie;i  à  lomlre  qu'un 
fait  l'onelionncr  ordinairement  à  la  main  et  dans 
lesquelles  le  niouvcnicnt   des   lames  coupantes  est 


vM'-4.f!«^ 


'■«*%»^^f' 


Fig.  6.  —  Tondeuse  pour  gazon  actionnée  par  un  moteur 
à  pétrole  M,  monté  sur  un  tricycle  à  larges  roues. 

dnniié  par  des   eni^renafces  fixes   sur  les   roues  du 

iliariot.   Ici,  nalurcllcnient,  c'est  le  moteur  M   qui 

se  charpe  de  tout  :    il  a  la  force  de 

huit  chevaux,  l'n  système  de  leviers 

et  de  transmission  permet  d'avoir  la 

marche    en    avant    et    en    arrière    et 

la  mise  en  mouvement  à  volonté  des 

lames  coupantes,  (jui  sont  supportées 

par    un   axe    dont  on  peut   régler  la 

iiauteur    au-dessus    du   sol.   afin    de 

faire  une  coupe  plus  ou  moins  com- 

plète. 


Le  netloyafre  des  verres  est  fait  sommairement  et 
toute  la  journée  dans  le  niénic  seau  d  eau.  Tout 
cela  est  très  favorable  au  développement  des  nom- 
breux microbes  provenant  soit  de  l'eau,  soit  des 
poussières  de  la  rue.  soit  aussi  du  contact  d'un 
consommateur  déjà  malade.  Il  serait  bon  que,  de 
temps  en  temps,  le  service  d'hygiène  prélevât  un 
peu  de  ces  marchandises  et  leur  fit  subir  un  examen 
bactériolopique;  il  serait  amené  par  là  très  proba- 
blement à  exercer  une  surveillance  sur  ces  petits 
industriels,  auxquels  on  pourrait  délivi'er.  quand 
on  se  serait  assuré  de  l'innocuité  de  leur  produit, 
un  permis  de  vendre  qu'ils  seraient  tenus  de 
porter  ostensiblement. 


Si  l'on  veut  faire  un  jour  des  tramways  sur  les 
la};unes  de  Venise,  on  aura  un  exemple  en  .\lle- 
inajine  île  la  façon  dont  il  faut  s'y  prendre.  On  a 
établi.  ])our  relier  les  villes  de  Uarnem  et  Elbei- 
teld.  un  projet  de  voie  aérienne  très  original  :  les 
circonstances  locales  exiireaient  qu'on  suivit  la 
rivière  dans  certains  endroits  où  il  n'y  avait  pas 
la  place  suffisante  pour  installer  les  poteaux  des 
fds  conducteurs  et  la  voie.  'SI.  E.  La;ren  a  ima^^iné 
de  les  suspendre  au-dessus  de  l'eau,  au  moyen 
d'une  charpente  en  fer  s'arc-boulanl  sur  les  deux 
rives  i^fij;,  "',  et  devenant  verticale  dans  la  tra- 
versée des  ponts  ou  des  rues.  La  voilure  est  atta- 
chée à  un  truc  électrique  qui  roule  sur  un  rail 
central  ;  elle  est  à  une  hauteur  de  5  mètres  au- 
dessus   des  pimls,'  peut   contenir  cinquante  voya- 


,\u  coin  de  la  rue,  sous  une  petite 
échoppe  ou  une  porte  cochère,  est  le 
marchand  de  crème  j;lacée  ;  plus  loin 
se  promène  le  marchand  de  coco  :  un 
sou.  deux  sous  le  verre  où  déborde 
la  fi-iandise  rafraichissantc,  parfumée  : 
et  les  enfants  sont  là  qui  lèchent,  ou 
boivent,  à  qui  mieux  mieux.  Plus 
d'une  fois,  sans  doute,  une  maladie, 
dont  l'oriftine  échappe  au  médecin, 
ne  jîrovient  i)as  d'ailleurs.  Les  fabri- 
cants de  ces  sortes  de  rafraîchisse-  Fig.  7. 
ment  sont  peu  scrupuleux  sur  le  choix 
lies  matières  premières  et  sur  la  con- 
fection de  leur  marchandise.  Le  par- 
fum et  le  colorant  sont-ils  toujouis  iuolTeusifs '.' 
Admeltons-le.  Mais  l'eau,  où  est-elle  prise.'  N'im- 
porte où.  Quant  aux  produits  non  vendus 
Journée,  on  les  dépose  le  soir  dans  un 
Kalelas  <iù  l'on  couche,  et  on  les  mélariKi 
demain  à  In  provision  nouvelle. 


dans 
■oin 


Disposition  adoptée  pour  établir  la  voie  d'un  tramway 
électrique  au-dessus  d'une  rivière. 


jteuis  et  proj;iesse  à  raison  <le  .'i.S  kilomètres  à 
l'heme.  Dn  assiue  que  les  précautions  sont  bien 
prises  (lour  (pie  les  cheieheui-s  de  sensiilions  nou- 
vell.'s  ne  s  a\  isent  pas  de  détacher  la  voilure. 

Ct.     MAnUSCHAL. 


icj  rtiiKùjneminlt  Je  ctl  urIUle  tout  iloiniei  iiu  iKitil  df  rue  Kirnlili'/iu  ri  ni  drhon  •/<  laulr  i 
aux  demanda  d'adrtura  nu  J<  nmHgxnnnli  < 


.|ri*ji  |7  ne  tt'n  pu  r/p^iidu 


CHRONIQUE     TlIKAÏRALE 


Bon  commencement  iliinnoi'  .' 

Heu  !  heu  I  Pour  une  année  où  il  n'y  a  pas  de 
pommes...  il  y  a  des  pommes,  mais  elles  ne  sont 
pas  bien  fameuses. 

Ce  n'est  pourtant  pas  faute  de  renouvellement 
d'affiches  ! 

Oui,  mais  les  plats  d'aujourd'hui  ne  font  pas 
oublier  les  menus  d'hier.  Des  œuvres  bâtardes, 
incomplètes,  des  essais,  des  promesses  :  peu  de 
résultats  sérieux.  Si  je  tire  hors  de  pajre  Georr/elle 
l.emeunier,  au  'Vaudeville;  Mademoiselle  Murassel, 
au  Gymnase  et  encore,  si  vous  y  tenez  —  moi" je 
n'y  tiens  guère  —  le  Berceau,  à  la  Comédie-Fran- 
çaise, que  reste-t-il  des  huit  ou  dix  autres?  Un  tas 

...  de  godiveanx  tout  brûlés  par  dehors 

Dont  an  tjeurre  gluant  inonde  tous  les  bords. 

Ce  sont,  en  réalité,  de  mesquines  étrennes.  et  le 
commencement  de  la  saison  permettait  de  mieux 
augurer  de  la  suite.  J'en  reviens  toujours  à  ce  que 
j'ai  écrit  ici  même  depuis  longtemps  et  je  le  répé- 
terai tant  qu'il  le  faudra  :  la  faute  de  cette  infé- 
riorité marquée  de  la  génération  actuelle,  si  on  la 
compare  à  la  grantle  pléiade  des  auteurs  drama- 
tiques dont  quelques  membres  illustres  à  peine 
survivent,  est  presque  entièrement  imputable  aux 
directeurs  de  théâtres.  Ça  n'est  pas  un  paradoxe, 
malgré  toutes  les  apparences  !  Si  pendant  vingt  ans 
ces  messieurs  s'étaient  donné  la  peine  de  cultiver 
les  jeunes  pousses,  de  donner  leurs  soins  éclairés 
et  prévoyants  à  la  pépinière  qui  ne  demandait  qu'à 
croître  et  à  fleurir,  le  théâtre  n'aurait  pas  eu 
besoin  de  supporter  les  productions  séniles,  encom- 
brantes de  maîtres  dont  l'heure  de  gloire  était 
passée,  une  autre  génération  se  fût  dressée  qui  eût 
rempli  l'intérim  et  nous  n'en  serions  pas  réduits, 
après  avoir  supporté  la  vieillesse  des  uns.  à  souf- 
frir aujourd'hui  de  la  trop  frcle  jeunesse  des  autres. 
Le  saut  est  vraiment  par  trop  brusque,  de  Labiche 
et  de  Meilhac  à  M.  Maurice  Donnay  et  encore  ce 
dernier  fut-il  précoce  et  ses  premières  œuvres  don- 
nèrent-elles, du  moins,  un  peu  plus  que  des  pro- 
messes, qu'il  tiendra,  j'en  ai  la  conviction,  au 
prochain  jour',  mais  comment  combler  le  vide  qui 
sépare  M,  Alexandre  Dumas  fils  de  M.  lîrieux  ? 
Celui-ci,  pourtant,  fait  bien  tout  ce  qu'il  peut  pour 
ressembler  à  l'illustre  modèle  qu'on  lui  a  fort 
inconsidérément  présenté.  ^L  Brieux.  du  reste, 
malgré  de  réelles  qualités  qui  ne  demanderaient 
sans  doute  pas  mieux  que  de  lui  être  personnelles, 
s'elTorce  toujours  de  ressembler  à  quelqu'un  : 
c'est  précisément  ce  qui  explique  l'impression  de 
"  déjà  vu  >  qu'on  éprouve  à  chacune  de  ses  pièces. 
Ses  sujets  sont  hardiment  choisis  souvent,  mais  la 
façon  dont  il  les  traite  rappelle  toujours  le  ■•  faire  » 
de  quelque  autre...  et  non  des  moindres,  car  le 
jeune  écrivain  a  du  moins  ce  mérite,  n'osant  ou 
dédaignant  être  lui-même,  de  s'inspirer  d'illustres 
exemples.  Cela  est  très  joli  à  la  condition  de  sur- 
passer son  modèle.  Ainsi  firent  et  réussirent  Cor- 
neille et  Molière,  mais  >L  Brieux,  plus  modeste, 
marche  respectueusement  derrière  son  maître  du 
jour  dont  il  semble  alors  ne  plus  porter  que  la 
livrée...  C'est  un  rôle  singulier  que  l'auteur  de 
Blanchelle  et  de  Bienfaileurs  n'avait  véritablement 
pas  besoin  de  jouer.  Je  sais  bien  que,  grâce  à  ce 
système,  on  arrive  plus  vite,  parait-il  1  Dure-ton 
longtemps?  Là  est  le  secret  de  l'avenir... 

Mais    nous    ne    sommes    pas    ici    pour   tirer  les 

IX.  —  18. 


caries  ni  pour  lire  dans  le  marc  de  café:  laissons 
donc  un  peu  demain  de  côté  et  occupons-nous 
d'aujourd'hui,  c'est-à-dire  des  pièces  du  mois  cou- 
rant qui  valent  la  peine  qvi'on  en  cause... 


V.\ri>KVUJ,E.  . —  Grorgetlg  Lemeumtr,  «-omi'die  en  quatre  actes 
■  le  H.  Maurice  Donnay. 

Lorsque  ^L  Main-ice  Donnay  débuta  dans  de 
désopilantes  fantaisies  chatnoiresques  (ce  souvenir 
n'est  pas.  j'imagine,  pour  lui  déplaire;  il  a  trop 
d'esprit  pour,  à  présent  que  la  gloire  est  venue, 
renier  celui  qui  lui  valut  sa  première  notoriété  , 
chacun  s'accorda  à  reconnaître  en  cet  humoriste 
pince  sans  rire,  dont  l'impassibilité  que  démentait 
parfois,  comme  malgré  lui,  l'éclair  fusant  d'un 
regard  malicieux,  ce  qu'il  est  devenu  aujourd'hui, 
un  observateur  caustique  des  ridicules  et  des  vices 
de  la  société  faisandée  à  laquelle  Paris  semble 
appartenir  depuis  déjà  de  longues  années.  Aux 
antipodes  de  la  prud'homie,  la  philosophie  de 
>L  Maurice  Donnay  se  contente  de  souligner  en 
souriant  les  évohé  et  les  tin-tin  de  la  décadence  ; 
parfois,  quand  son  ironie  risque  de  n'être  pas 
immédiatement  comprise,  il  la  corse  d'un  mot, 
d'une  phrase  de...  comment  dirai-je  ;  révolte  est 
bien  gros,  dégoût  est  bien  bas...  de  dédain  plutôt, 
avec  quelque  chose  en  plus  qui  ne  monte  pas 
cependant  jusqu'au  mépris.  Il  est  le  philosophe  du 
tableau  de  Coulure.  Son  esprit  regarde  passer  la 
bacchanale,  et  sans  aller  jusqu'à  croire  que  ce 
spectacle  lui  agrée,  on  ne  peut  allîrmer  cependant 
qu'il  lui  déplaise.  Très  désabusé...  au  moins  la 
plume  à  la  main...  il  se  rend  compte  que,  de  vou- 
loir endiguer  le  torrent,  il  faillirait  â  la  tâche  ou, 
ce  qui  serait  pis,  passerait  pour  un  fâcheux,  et  se 
contente  de  rire  de  tout,  sans  avoir,  au  fond,  grande 
envie  d'en  pleurer.  Il  est  de  son  temps,  ce  qui  est 
une  qualité,  et  n'en  rougit  pas,  ce  qui  est  un 
mérite.  Il  n'imite  personne,  et,  pouvant  être  quel- 
qu'un, il  se  contente  d'être  lui-même.  En  cela,  nul 
ne  peut  le  blâmer...  Malheureusement!...  Ah!  il  y 
a  donc  un  malheureusement!...  Hélas!  oui.  Mal- 
heureusement il  n'a  encore  jusqu'ici  donné  au 
théâtre  que  des  ébauches  plus  ou  moins  réussies, 
des  esquisses  plus  ou  moins  poussées,  qui  ont 
toutes  le  mérite  des  croquis  lestement  enlevés, 
mais  qui  en  ont  aussi  les  défauts,  dont  le  piincipal 
est  l'inachevé.  Ses  pièces,  je  n'en  excepte  pas 
même  Amants,  qui  jusqu'à  présent  reste  son  chef- 
d'œuvre,  sont  d'amusantes  pages  d'albums  feuil- 
letées pour  notre  joie  de  dilettantes;  mais  on 
voudrait  voir  et  on  ne  demanderait  qu'à  applaudir 
l'œuvre,  l'œuvre  finie,  signée,  paraphée,  le  tableau 
mis  au  point  et  donnant  la  mesure  du  talent  si 
réel  et  si  charmant  de  l'auteur.  Jadis  avec  sa 
revue  philosophique  Ailleurs,  d'une  fantaisie  et 
d'une  originalité  qui  permettaient  sans  sottise  d'évo- 
quer à  son  sujet  le  grand  nom  d'Aristophane 
auquel  il  joua  le  toiu-  malin  de  parodier  même  sa 
parodie  Lysislrata.  ce  qui  était,  on  en  conviendra, 
jouer  la  difficulté,  il  faisait  défiler  devant  nous  des 
ombres  dont  la  silhouette  falote  et  cocasse  s'en- 
levait joliment  sur  les  décors  du  maître  Uivièrc; 
aujourd'hui,  il  anime  ses  personnages,  il  s'adresse 
à  des  êtres  de  chair  et  de  nerfs,  ce  sont  eux  qui 
parlent  et  non  plus  le  récitant...  Mais,  au  fond, 
c'est   encore    la    lanterne   magique,    c'est   la  falote 


CHKON'IQL'E    TU  EATU  A  LIi 


chevauchée  des  poupées  parisiennes,  c'est  toujours 
son  épique  Oseille.  ■•  verte  compagne  de  lïeuf 
dur  »,  et,  en  dépit  du  talent  des  interprètes,  on 
regrette  presque  le  débit  volontairement  mono- 
corde du  diseur  admirable  qu'il  fut  pendant  les 
inoubliables  soirées  où .  debout  devant  l'écran 
lumineux,  il  psalmodiait  dans  le  noir  de  la  petite 
salle  de  la  rue  \'ictor-Massc  ses  \'ers  héro'i-comico- 
funambulcsqucs.  Et  cependant,  lorsque  dans  cin- 
quante ans  on  voudra  se  rendre  un  compte  exact 
de  ce  que  furent  à  la  fin  du  xix'  siècle  les  mœurs 
faciles,  insouciantes,  féroces  même  sous  leur  fri- 
vole apparence,  de  la  société  parisienne,  on  pourra 
consulter  avec  fruit  les  premières  pièces  de 
M.  Maurice  Uonnav.  depuis  Lysistrata  jusqu'à 
(leorgelle  Lemeunier.  en  passant  par  Amants  et 
par  la  Diiuloureuse. 

Il  y  a  dan«  la  comédie  jouée  ce  mois-ci  au  Vau- 
deville un  ménage  Sourette.  qui.  bien  au-dessus 
d'une  actualité  qu'on  a  voulu  scandaleusement 
y  voir,  est  un  croquis  d'une  ressemblance  parfaite 
de  ces  associations  louches  que  reconnaîtront  au 
premier  coup  d'œil  ceux  qui  sont  au  courant  de  la 
vie  salonnière...  La  femme  est  une  aventurière 
dont  l'entregent  assure  à  sa  maison  un  train  de 
cent  mille  livres  de  rentes.  Le  mari,  un  mari  do 
quarante  mille  francs  de  revenu  au  plus,  s'accom- 
mode de  la  situation  avec  d'autant  plus  de  facilité, 
qu'il  n'ignore  pas  à  quel  genre  de  spéculations  se 
livre  sa  digne  compagne  pour  équilibrer  le  budget 
du  ménage.  Ceci  n'est  rien,  voici  qui  est  mieux. 
Thérèse  Sourette  se  donne,  ou  plutôt  non,  car 
c'est  une  femme  sérieuse,  se  vend  à  tout  venant, 
cl  cela  gaiement,  sans  drame  ni  tragédie,  mais  au 
fond  elle  n'aime  que  son  mari,  son  associé,  et  juge 
que  sa  conduite  n'est  repréhensible  qu'aux  yeux 
de  cette  quantité  négligeable  qui  s'appelait  jadis 
les  honnêtes  gens,  puisqu'elle  est  réhabilitée  aux 
siens  propres  par  l'amoiir  qu'elle  a  pour  Sourette 
au  profit  exclusif  de  qui  elle  agit  y'allais  dire  : 
de  qui  elle  travaille!)  Il  lui  semblerait  peut-être 
déchoir,  si,  au  cours  de  ses  innombrables  infidé- 
lités, elle  éprouvait  même  un  caprice  passager. 
C'est  son  honnêteté  à  cette  gourgandine,  comme 
c'est  la  pudeur  des  modèles  d'atelier  qui,  après 
avoir  sans  sourciller  posé  l'ensemble  chez  un 
peintre,  rougiraient  dans  la  rue  de  lui  laisser  voir 
le  bas  de  leur  cheville...  Voici  mieux  encore  I  La 
situation  du  ménage  n'est  un  secret  pour  personne, 
ses  ressources  sont  connues  de  tout  le  monde, 
chacun  sait  ce  que  valent  les  deux  compères  et 
cependant  ils  sont  reçus  partout  et  si  on  en  fait 
universellement  des  gorges  chaudes,  personne  ne 
songe  à  s'en  indigner  et  le  monde  estime  que  du 
moment  que  Sourette  reçoit  correctement,  qu'il 
paye  comptant  ses  fournisseurs  et  que  la  conduite 
de  Thérèse  n'a  encore  donné  lieu  à  aucun  scan- 
dale public,  le  reste  ne  regarde  personne...  Ne 
criez  pas  à  l'exagéralixjn  !  c'est  d'une  exactitude 
rigoureuse  et  douloureuse,  et  les  exemples  sont 
fréquents  d'une  pareille  indulgence  ou,  si  l'on  pré- 
fère, d'un  tel  "  j  m'en  fichisme 

J'aime  moins  —  oh!  combien  moins,  par  exemple! 
—  le  type  même  de  Georgette  Lemeunier.  Ayant 
à  peindre  un  personnage  foncièrement  honnête, 
mais  rf>ulé  dans  ce  monde  de  décadence,  d'ironie, 
de  sécheresse  de  coeur,  d'élnsticité  de  conscience, 
il  semble  que  l'auteur  ail  quelque  peu  perdu  pied. 
Son  dessin  est  plus  lâché,  le  trait  n'en  est  plus 
aussi  sur,  la  silhouette  n'est  pas  au  point.  M.  Mau- 
rice Donnay  —  blagueur  impitoyable  —  n  eu  peur 
de  se  blaguer  lui-même  en  dessinant  une  figure 
poncivo,  quelque  petite  oie  blanche,  pensionnaire 
cultivant  des  fleurs  bleues  sur  sa  fenêtre.  Sa 
raillerie,  forcée  de  se  taire,  le  jette  hors  de  son 
genre  qui  est  de   railler,  et  comme  son  personnage 


ne  comportait  pas  de  grandes  scènes  d'émotion  et 
ne  lui  oITrail  point  l'échappatoire  commode  des 
larmes  ou  de  la  révolte,  il  n'a  pas  su  lui  donner 
le  relief  nécessaire,  de  sorte  que  la  seule  scène  de 
vigueur  où  Georgette  Lemeunier  parle  un  autre 
langage  que  celui  où  l'incontestable  maîtrise  de 
l'écrivain  s'affirme  a  semblé  et  semble  toujours 
longue  et  «  empruntée  ■■,  comme  disent  les  paysans. 
L'auteur  s'en  lire  grâce  à  la  convention  théâtrale 
qui  veut  qu'une  honnête  femme  se  trouvant  en 
face  d'une  fille  ait  toujours  son  franc  parler  cl  que 
l'autre  soit  contrainte  à  baisser  pavillon  ;  mais  je 
ne  conseillerais  pas  aux  Georgette  Lemeunier  qui 
auraient  en  main  la  preuve  convaincante  de  l'infi- 
délité de  leur  mari,  de  s'en  aller  comme  elle  chez 
les  Thérèse  Sourette  de  nos  jours  leur  faire  une 
scène  publique  du  genre  de  celle  qui  emplit 
l'aCle....  Elles  risqueraient  fort  d'être  poliment  ou 
plutôt  grossièrement  jetées  à  la  porte  par  la  donzclle 
qui,  après  tout,  est  maîtresse  en  son  logis,.. 

L'action'?  Oh!  mon  Dieu,  c'est  bien  simple,  et 
M.  Maurice  Donnay  ne  se  matagrabolise  pas  le 
cervelet  pour  construire  un  scénario.  Il  imagine 
un  ingénieur  vertueux,  —  tous  les  ingénieurs  le 
sont  ou  le  doivent  être,  ou  alors,  ce  serait  à  douter 
même  de  M.  Georges  Ohnet.  Cet  ingénieur  est 
associé  avec  Sourelle.  le  mari  complaisant  que  vous 
savez,  car  Lemeunier  —  c'est  le  nom  du  vertueux 
ingénieur  —  tout  en  ayant  une  aimable  fortune, 
n'est  pas  riche  au  sens  usuel  du  mot  et  a,  pour 
l'exploitation  de  certains  brevets,  besoin  d'un 
financier.  Or,  voici  qu'en  face  des  beaux  yeux  de 
Thérèse  Sourelle.  la  vertu  de  l'inventeur  fond 
comme  de  cire.  En  moins  de  temps  qu'il  n'en  faut 
à  la  donzelle  pour  retirer  sa  voilette,  la  modeste 
caisse  de  Lemeunier  est  soulagée  de  cent  beaux 
billets  de  mille  francs.  De  plus,  l'ingénieur  fait  à 
sa  belle...,  qui  n'a  encore  rien  accordé,  quelques 
menus  cadeaux,  entre  autres  une  bague,  qui  va 
jouer  dans  la  pièce  un  rôle  important  ;  mais  en 
même  temps  —  ces  ingénieurs  vertueux  ont  des 
idées  vraiment  qui  ne  sont  point  celles  de  tout  le 
monde  —  il  en  a  commandé  une  semblable  pour  sa 
propre  femme  Georgette,  qu'il  ne  demanderait  pas 
mieux  que  de  tromper,  mais  pour  laquelle  il  a  des 
égards.  Je  vous  dis  qu'à  Polytechnique  on  ne 
pense  pas  comme  ailleurs.'  Vous  voyez  la  scène, 
n'est-ce  pas'?  Le  bijoutier  se  trompe,  envoie  à  Geor- 
gette la  bague  de  Thérèse  accompagnée  d'un  mol 
écrit  sur  une  carte...  Tout  est  découvert.  Georgette, 
la   bague  en  main,  court  chez  sa  rivale  : 

—  Madame,  vous  m'avez  pris  mon  mari,  rendez- 
moi  ma  bague,  voici  la  vôtre  !  Le  tout  assaisonné 
de  propos  lestes  qui  ont  paru  un  peu  bien  invrai- 
semblables. 

Le  mari,  penaud,  rentre  au  logis.  Instance  en 
divorce,  supplications,  prières,  larmes.  Inutile  ! 
(«eorgette  se  retire  chez  sa  mère.  Oh!  mon  cher 
Donnay  !  si  Salis  vivait  encore,  voilà  un  poncif 
que  vous  ne  vous  seriez  certainement  pas  permis.) 
ht  Lemeunier  est  seul  en  son  logis,  rcpenlanl, 
navré. 

Oh  !  celle  Thérèse,  quelle  misérable  !...  Si  encore 
elle  avait  cédé!  Mais  pas  du  tout.  Lemeunier  y  est 
de  cent  mille  francs  cl  à  blanc.  Drelin  !  drelin!... 
C'est  Thérèse.  Elle  lui  saute  au  cou  !  Pourquoi  ! 
Ça  c'est  un  secret  qu'on  ne  nous  révélera  jamois... 
Cric!  crac!  J'entends  le  bruit  d'une  clef  qui  grince 
dans  la  serrure  :  c'est  Georgette.  Pourquoi  arrive- 
t-elle'?  Encore  un  secret!  Elle  voit  Thérèse  : 

—  Corblcu,  madame,  que  faites-vous  ici  1  Sorlcx  ! 
Thérèse  s'en  va!...  Quelle   bonne  paie  que  celte 

héta'ire  ! 

Et  que  croyez-vous  que  font  les  époux  Lemeu- 
nier après  cet  esclandre'?  La  porte  de  la  chambre  à 
coucher  est  cnlr'ouverlc  :  ils  cherchcnl    le   moyen 


c  11  li  0  M  y  L'  !■:    r  1 1  !■;  a  t  it  a  i.  k 


275 


de  se  raceoiiiiiiodei-  sans  doule,  iMi'  ils  se  mellenl 
ù  en  dire,  à  en  dire.  Or  les  grandes  ruptures  sonl 
muettes.  Quand  on  parle  tant  que  cela,  il  v  a  du 
bon!...  Toujours  est-il  que  sur  l'air  :  Au  clair  de 
la  lune  , 

En  cherchant  d'ia  sorte 

Je  n'sais  c'qu'on  trouva; 

Mais  je  sais  qu'Ia  porte 

Sur  eux  se  ferma  !... 

Kt  voilA,  e'est   bien  simple  !    Mais  clait-il  néces- 
saire de  vous  conter  celte  liisloire  qui  serait  d'une 


En  quelques  lignes,  voici  la  pièce  :  M"'  Morasset 
est  la  fîlle  d'un  grand  brasseur  d'afTaires,  comme 
on  en  vit  tant  à  la  fin  de  l'empire,  follement  riche 
et  vaniteu.x  ;  il  voit  le  couronnement  de  son  rêve 
ambitieux  en  mariant  sa  fille  Thérèse  au  marqui.s 
Michel  de  Chantemeuse.  Ce  n'est  point  là  pourtant 
un  mariage  d'argent,  l'amour,  l'amour  vrai  en  est 
la  raison.  Le  maniuis  aime  sa  femme  d'une  ten- 
dresse réfléchie  et  profonde,  et  Thérèse  aime  son 
mari  avec  toute  la  fougue  d'une  àme  honnête  et  un 
peu  romanesque.  Tout  est  joie  dans  cette  maison 
fleurie;  la  mariée,  au  soitir  de    la  cérémonie,  s'ap- 


iIu™..oci.   Ue  Cliaulciiicu, 
Duluc.  M.  Maury. 


.  M"'  Marie  Saïuary.    M'"  C'arlix. 

Mademoiselle  Morasset.  —  Quatrième  acte,  scène  finale. 


banalité  parfaite  si  le  dialogue,  un  dialogue  de 
Donnay,  c'est  tout  dire,  ne  constituait  la  plus 
savoureuse  des  sauces  pour  assaisonner  ce  fade 
poisson. 

Réjane,  M""'  Mégard,  Avril,  Cécile  Caron,  Guitrj-, 
Huguenet,  Gauthier,  Chautard,  sont  les  interprètes 
rêvés  de  cette  fantaisie  ultra-parisienne. 


Oy.mnase.   —    Mademoiselle  Moraaset,  comùdie  eu  quatre  actes, 
di-  M.  Louis  Legenilre. 

Le  problème  de  haute  moralité  que  pose  M.  Le- 
gendre,  dans  Mademoiselle  Morasset.  est  heureuse- 
ment résolu  par  lui,  malgré  qu'il  l'ait  tout  d'abord 
présenté  d'une  façon  un  peu  cruelle  et  que  nous 
ayons,  une  minute,  rêvé  d'un  autre  dénouement, 
trouvant  que  dans  ses  quatre  actes  il  a  peut-être 
escamote  un  peu  m  la  vie  "  au  bénéfice  des  senti- 
ments qu'il  prête  à  son  héro'ine  ;  mais  il  serait  puéril 
de  le  lui  reprocher,  puisque  la  pièce  a  remporté 
un  très  joli  succès,  et  qu'en  définitive  il  vaut 
mieu.ï  être  optimiste  comme  M.  Louis  Legendre; 
cela  prouve  une  belle  âme. 


prête  à  partir  vers  quelque  azur  méditerranéen, 
lorsqu'un  inconnu  surgit  tout  à  coup  et  demande 
à  lui  parler.  L'attitude  de  cet  homme,  les  mots 
qu'il  prononce  font  que  M""  Morasset  l'écoute; 
mais,  dès  le  début  de  l'entretien,  elle  a  la  convic- 
tion qu'un  abime  se  creuse  sous  ses  pas  et  que  du 
fait  de  cet  homme  son  bonheur  va  s'écrouler. 

Cet  inconnu  s'appelle  Lucien  Bergonce,  il  est  le 
fils  d'un  associé  de  Morasset  que  celui-ci  a  ruiné 
et  qui  s'est  tué  de  désespoir. 

Morasset  n'a  édifié  sa  colossale  fortune  qu'en  se 
tenant  sur  les  marges  du  code,  il  est  de  cette  hon- 
nêteté relative  qu'on  rencontre  quelquefois  ^soyons 
optimistes  aussi  comme  M.  Legendre!^  dans  le 
monde  des  affaires,  et  le  père  de  Lucien  Bergonce 
a  été  sa  principale  victime.  Le  fils  du  suicidé  vient 
dans  le  seul  but  de  venger  son  père,  il  a  en  mains 
les  preuves  de  la  misérable  conduite  de  Morasset 
et  les  montre  à  la  jeune  femme.  Thérèse,  très  hau- 
taine, croyant  deviner  une  tentative  de  chantage, 
demande  à  l'homme  ce  qu'il  veut  pour  ses  papiers. 

—  Rien,  dit-il,  je  vous  les  donne. 

Et  il  s'en  va  laissant  derrière  lui  le  poison  dans 
l'âme  de  la  jeune   femme.  Voici  un  premier  acte 


276 


CHRONIQL'K    T  II  i;  ATI!  A  I.K 


très  cncr(:iqiicmcnt  canipt-,  et  comme  rauleur.  en 
touches  un  peu  légères,  nous  a  indiqué  que  Thé- 
rèse, élevée  par  une  pouvcrnanle.  tante  Zé,  d'une 
vertu  sévère  et  un  brin  romanesque,  a  gardé  l'em- 
preinte de  cette  éducation ,  nous  nous  attendons 
a  un  combat  qui  commence  dès  le  second  acte. 
Dans  la  première  scène,  Thérèse  somme  son  père 
de  désintéresser  Lucien  lîer-ronce:  mais  celui-là  ne 
comprend  rien  aux  scrupules  de  sa  fille.  I.cs  alTaircs 
sont  les  alTaires  et  ne  seraient  plus  les  affaires  si 
la  sentiment.nlité  des  femmes  s'en  mêlait:  d'ailleurs 
que  Thérèse  prenne  l'avis  (de  son  mari,  elle  verra 
bien  qu'elle  a  tort.  A  son  tour,  le  marquis  écoute 
la  pénible  confession  de  sa  femme,  mais  lui  non 
plus  ne  comprend  pas  très  bien  les  scrupules,  exces- 
sifs A  ses  yeux,  de  cette  conscience  si  neuve,  et, 
moitié  railleur,  moitié  tendre,  il  discute  avec  elle. 
Certes  il  n'a  pas  épousé  Thérèse  pour  son  argent, 
et  pauvre  il  l'eut  épousée  de  même,  mais  la  misère 
est  triste  chose,  et  il  la  redoute  aussi  bien  pour 
elle  que  pour  lui  :  une  restitution  serait  la  ruine,  il 
ne  saurait  y  consentir.  Indignée,  Thérèse  quitte 
père  et  mari  e(  se  réfugie  auprès  de  sa  gouver- 
nante, tante  /é,  à  Marseille.  Au  troisième  acte, 
les  scrupules  de  Thérèse  ont  trouvé  un  écho  chez 
tante  Zé,  toutes  deux  donneront  des  leçons  et 
vivront  de  leur  travail,  loin  de  cet  argent  maudit 
souille  de  sang.  Morasset  a  trouvé  la  retraite 
de  sa  fille  et  vient  la  relancer  avec  son  gendre. 
Les  deux  scènes  de  l'acte  précédent  se  recommen- 
cent un  peu.  mais  cette  fois  le  marquis,  pour  recon- 
quérir sa  femme,  la  prend  dans  ses  bras  et,  d'un 
baiser  sur  les  lèvres,  lui  rappelle  silencieusement 
les  ivresses  passées.  Thérè.se  défaille,  mais  la  con- 
duite de  son  mari  lui  apparaît  odieuse,  et,  redressée, 
l'indignation  dans  les  yeux,  bouleversée  au  sou- 
venir du  moment  d'hésitation  qu'elle  a  eu.  elle  lui 
jette  son  mépris  au  visage  et,  se  précipitant  sur 
une  pharmacie  de  voyage,  elle  absorbe  d'un  coup 
une  forte  dose  de  morphine. 

—  Ne  meurs  pas  !  ne  meurs  pas  !  crie  le  mar- 
quis étreignant  les  genoux  de  sa  femme.  Ne  meurs 
pas  :  je  travaillerai  ! 

Voilà  enfin  la  solution  du  problème  :  le  travail 
régénérateur,  sain,  sans  qui  le  bonheur  n'était  pas 
possible  I 

Au  dernier  acte,  à  Antibcs,  Thérèse,  qui  n'est 
point  morte,  a  donné  le  jour  à  un  beau  bébé.  Le 
marquis  s'est  mis  à  la  tète  d'une  fabrique  de 
poterie  et  tout  le  monde  est  heureux,  ne  regret- 
tant pas  les  millions  rendus  au  père  Morasset. 
Mais  brusquement  une  nouvelle  arrive.  Morasset 
est  mort  accidentellement  A  la  chasse,  laissant  ses 
15  millions  à  sa  fille.  Celle-ci  pourra  restituer  et 
l'avenir  est  pour  eux  désormais  sans  remords,  sans 
scrupules  1 

Telle  est.  brièvement  contée,  la  trame  sur  la- 
quelle M.  Legcndre  a  tissé  son  dialogue  et  ses 
incidents.  L'o'uvre  fourmille  de  choses  char- 
mantes, de  grâce  et  aussi  d'émotion.  C'est,  pour 
nous  résumer,  une  leuvrc  saine,  parfois  robuste, 
en  tout  cas  dessinée  d'une  main  ferme  et  souvent 
heureuse. 

Marlemaiselle  Mur.isxel  est  jouée  avec  un  en- 
semble parfait.  I.érand  a  composé  im  Morasset 
qui  restera  certainement  conune  l'un  de  ses  meil- 
leurs rôles.  Nuniès.  (Irand,  dans  des  personnages 
secondaires,  le  premier  en  ami  du  marquis,  le  se- 
cond en  Lucien  Bcrgonce.  ont  finement  silhouetté 
leurs  rôles.  Numa  a  tracé  les  côtés  brillants  et 
tendrement  sceptiques  du  marquis  de  Chante- 
meuse.  M""  Samary,  dans  tante  Zé,  et  M""  Duluc, 
dans  Thérèse  Morasset.  se  snnt  mises  hors  pair, 
et  on  ne  peut  que  les  complimenter  sans  restric- 
tion. 


Comédie-Française.  —   Le  Berttau,  comtdic  tn  trois  anUs. 
de  M.  Brieux. 

Tant  que  le  divorce  n'existait  pas.  il  ne  se  pas- 
sait pas  de  mois  que  nous  n'entendissions,  sous 
forme  de  comédie  ou  de  vaudeville,  de  drame 
même  quelquefois,  un  plaidoyer  en  sa  faveur. 
Maintenant  qu'il  est  rétabli  dans  nos  lois,  les 
dramaturges  ont  retourné  leur  veste,  et  après 
nous  en  avoir  chanté  les  avantages,  ils  se  mettent 
à  en  clamer  les  inconvénients.  Ces  messieurs  sont 
diflîciles  à  contenter.  M.  lîrieux  n'est  pas  pour  le 
divorce,  du  moment  qu'il  y  a  des  enfants,  un  ber- 
ceau. Oh!  mon  Dieu!  je  ne  prétends  pas  que  la 
thèse  soit  nouvelle,  mais  lui  non  plus  d'ailleurs,  il 
se  fait  l'avocat  des  familles  ou  plutôt  de  la  Fa- 
mille, par  un  grand  1". 

M"'-  Marsanne.  contre  le  vieu  de  son  papa  et  de 
sa  maman,  a  pris  pour  époux  un  jeune  nomme  de 
belle  mine.  Raymond  Chantrel.  au  lieu  d'accorder 
sa  main  à  un  barbon  très  enllammé.  .M.  de  (îirieu. 
qui  plaisait  à  ses  dignes  parents...  De  ce  mariage 
est  né  un  fils,  et  tout  semble  au  début  marcher 
comme  sur  des  roulettes.  .\hl  bien  oui.  Laurence 
apprend  que  son  mari  la  trompe.  \'ite  un  bon 
divorce,  et  voilà  les  deux  conjoints  désunis.  Mais 
une  jeune  femme  seule  dans  la  vie.  avec  un  ber- 
ceau sur  les  bras,  quelle  situation  !...  Heureuse- 
ment que  ce  brave  fîirieu  est  toujours  ù  la  même 
température.  Marche  nuptiale.  Ilyniénce-bis... 
("cla  n'allait  pas  trop  mal.  au  commencement  (le 
commencement  ne  va  jamais  mal  chez  M.  Brieux". 
et  Laurence,  devenue  M°"  de  (lirieu.  oubliait  peu 
à  peu  son  ancien  nom  de  Chantrel:  mais  voilil  que 
l'enfant  tombe  malade  1  Ah  I  ces  moutards!  Le  père 
accourt,  la  mère  veille  autour  du  berceau.  Le  père, 
natiuellemenl,  c'est  toujours  Chantrel,  conseille  la 
mauve,  la  mère  incline  pour  l'ipéca...  L'ne  discus- 
sion s'engage  amoroso-pharmaceutique,  et  de  lochs 
en  julep,  voilà  la  conver.salion  qui  déraille  et  l'amour 
qui  revient...  Pauvre  Girieu  I  II  la  trouve  mau- 
vaise... Il  voudrai!  bien  que  Chantrel  allât  au 
diable,  lui  et  son  enfant  malade:  mais  Chantrel 
tient  bon  et  l'enfant  aussi;  merci,  mon  Dieu  ! 

—  l'artcz  tous  les  deux .  conclut  Laurence  : 
papa,  maman,  l'enfant,  et  deux  maris  par-dessus 
le  marché,  c'est  trop  pour  une  femme  seule.  Je 
reste  avec  mes  bons  ])arents.  cl  j'élèverai  toute 
seule  l'enfant  que  je  ne  puis  partager. 

Et  le  rideau  tombe...  et  la  pièce  va  aux  nues... 
Car  il  faut  vous  tlire  que  les  mouchoirs  si>nt  hors 
de  prix  à  la  Comédie-rranvaise.  L'.'Kmbigu  songe 
à  faire  un  procès  en  conciu'rence  déloyale. 

Le  gros  défaut  de  ce  drame  bourgeois,  de  cette 
pièce  à  thèse,  à  la  façon  de  Dumas,  c'est  qu'il  y 
manque  ce  qui  fait  excuser  les  pièces  de  ce  grand 
homme  :  le  génie!  .Te  ne  saurais  en  bonne  con- 
science admirer  ce  dialogue  terne,  terre  à  terre, 
ces  discussions  d'avocat  de  province,  celle  plati- 
tude de  style  qui  donne  l'impression  pénible  d'une 
marchandise  de  deuxième  qualité....  el  pourtant  cet 
luivrage  est  joué  dans  la  perfection  !  llarlct  v  esl 
divine,  comme  d'habitude:  \\'orms.  .Vlbcrl  l.am- 
bert.  l'rudhon.  Leiluer.  M""  Persoons  défendent 
avec  tant  d'Iiéro'isme  cet  ouvrage,  où  cependant  les 
qualités  réelles  ne  manquent  pas,  qu'ils  provoqueul 
des  moucheries  cl  des  nravos  qu'il  serait  inexact 
d'attribuer  A  la  pièce  seule.,. 

(ju'on  me  pardonne  sij'ui  plaisanté  quelque  peu  en 
contant  celte  méhidramaliiiuc  aventure,  mais  vrai- 
ment il  valait  mieux  en  rire.  Kt  puis  cela  n'empêchera 
pas  la  pièce  d'aller  A  la  centième,  si  elle  doit  y  aller. 

MaIIUCK     LlîFBVnF. 


LA     MUSIQUE 


Boltfes-Pabisiexs. —  fVranïjitf,  opéra-comique  en  trois  actes, 
de  MM.  A.  Vanloo  et  G.  Duval.  Musique  de  M.  André  Mes- 
sager. 

Tout  d"al)ord  celte  œuvre  vous  semble  être  de  la 
inusiquetlo.  Puis,  si  vous  la  lisez  bien  attentive- 
ment, toute  la  délicatesse  mélodique  —  marque 
bien  dislinctive  de  la  facture  de  M.  André  Mes- 
sager —  se  dépage  d'une  orchestration  qui,  pareille 
à  une  dentelle  légère,  mais  au\  trop  nombreux  des- 
sins enchevêtrés,  ondule  gracieusement  et  dérobe, 
non  sans  coquetterie ,  les  pures  harmonies.  Je  ne 
veux  point  dire  par  cela  que  cette  œuvre  musicale 


tique:  mais,  dédaignant  les  rythmes  joyeux,  évitant 
d'en  écrire  de  trop  tristes  et  faisant  une  œuvre  de 
sentimentalité  moyenne ,  il  s'est  regrettablement 
arrêté  à  mi-chemin,  à  l'ennui.  .le  ne  serais  même 
pas  éloigné  de  croire  que  les  formules  rêveuses 
(i'holine.  les  spleens  de  Madame  Chrusanihéme. 
la  résignation  de  Clément  Marot  de  la  Basoche 
se  soient  donné  rendez-vous  en  l'imagination 
de  M.  André  Messager  lorsqu'il  écrivit  cette  der- 
nière partition.  Et,  par  déductions,  je  m'explique 
enfin  pourquoi  ce  compositeur,  qui  est  un  musicien 
de   premier  ordre,   et  dont   le    volumineux  bagage 


>I"   A^atlic  Co. 


{M"*  Mariette  SuUy.)  (M"*  L.  Lapurtc.)  I.M,  Jetin  Perior.j  (M-  Tariol-Baugé.) 

Vîronique,  —  Premier  acte. 


soit  floue  et  indécise  ;  mais  elle  ne  concorde  pas. 
en  un  mot.  elle  n'est  pas  assortie  avec  le  sujet  de 
ce  vaudeville  baptisé  opéra-cnniique,  dont  l'intrigue 
divertissante  n'a  ni  une  situation  nouvelle,  ni  une 
scène  imprévue. 

Dès  que  les  principaux  personnages  ont  dialogué 
entre  eux.  le  spectateur  devine,  et  sans  efforts,  la 
suite  de  la  pièce  et  son  inévitable  dénouement.  Or, 
pendant  ces  trois  actes  qui  ne  renferment  ni  une 
thèse,  ni  une  morale,  si  légères  soient-elles,  il  s'en- 
suit que  —  soulignant  et  répondant  à  des  discours 
sans  importance  et  dont  le  but.  facilement  atteint. 
est  de  procurer  une  divertissante  soirée  —  la  musique 
de  M.  André  Messager  refrène  un  peu  trop,  par  ses 
indéfinissables  nuances  mélodiques,  la  gaieté  de  cet 
agréable  spectacle. 

^'inspirant  de  la  note  sentimentale  attribuée,  ù 
tort  ou  à  raison,  à  l'époque  quelque .  peu  roman- 
tique de  l.slO,  M.  André  Messager  aurait  eu  raison 
<récrire  la  musique  qu'il  a  composée  pour  Véronique. 
s'il  s'était  agi  d'une  situation  un  tant  soit  peu  pathé- 


musical  renferme  d  innombrables  bijoux  mélodiques, 
est  toujours  resté  un  peu  en  dessous  de  la  renom- 
mée et  du  succès  qu'il  devrait  avoir.  N'ayant  jamais 
donné  de  déceptions,  M.  André  Messager  nous  per- 
mettra de  fonder  encore  de  nouvelles  espérances. 
Sa  personnalité,  qui  n'a  pas  su  ou  n'a  peut-être 
point  voulu  se  dégager  une  bonne  fois  pour  toutes 
des  ambiances  scolastiques,  se  montrera-t-elle  un 
jour  plus  libre,  plus  vibrante  et  moins  timide?  Car. 
il  faut  le  lui  dire  en  toute  sincérité,  son  inspiration 
musicale  est  généralement  triste,  et,  n'étant  pas 
assez  dramatique,  cette  tristesse  dépasse  difficile- 
ment la  rampe,  .le  ne  voudrais  pas  qu'on  me  fit 
dire  par  cela  que  M.  André  Messager  manque  de 
souille:  mais  c'est  un  élégiaque.  Il  est  trop  au-dessus 
de  la  bouffoni»erie  où  l'esprit  n'a  que  faire  et  son 
inspiration  ne  plane  pas  encore  assez  haut  dans 
les  régions  ou  le  lyrisme  s'isole,  se  comptait  et 
s'épanouit. 

i'éronique    ne    réclamait    que    de    spirituels     et 
malicieux   refrains.    M.    .\ndré  Messager   a  écrit  à 


i.A    Misigii: 


son  intention  une  n'uvrc  dont  l'intimilc  psycho- 
logique sera  l>eiiucoup  plus  appréciée  sur  le  piano 
qui  l'orchestre,  au  salon  qu'au  Ihéâlre.  C'est  plus 
un  recueil  de  mélodies  qu'une  œu^Te  théâtrale; 
et  pourtant  tout  se  tient,  s'enchaine  délicatement, 
si  délicatement  même  que  l'on  en  saisit  mal  la 
cohésion,  que  la  personnalité  disparait  cl  que  cette 
nouveauté  vous  donne  la  re(.'reltable  impression 
du  déjà  vu.  déjà  entendu.  De  là  à  constater  la 
cause  de  l'oubli  où.  après  une  courte  et  honorable 
carrière,  sont  tombées  tant  d'œuvres  dij^nes  d'un 
meilleur  sort,  il  n'y  a  qu'un  pas.  A  part  quelques 
amateurs  éclairés  et  quelques  professionnels  ayant 
le  temps  et  le  (loùl  de  connaître  et  de  savoir  ce 
qui  s'est  produit  pendant  ces  dernières  années,  le 
public,  la  niasse,  en  est  toujours  aux  refrains  qui, 
à  force  d'être  rabâchés,  deviennent  je  ne  dirai  pas 
populaires,  mais  vulgaires.  Par  leur  obsession,  ils 
accaparent  notre  méniitirc  et  nous  empêchent 
d'écouter  ce  qui  est  d'un  art  moins  tapa{;cur,  mais 
plus  délicat.  D'autre  part,  la  popularité  d'une 
œuvre  est  éj;ale  à  la  somme  d'émotion  vraie  et 
je  dirai  même  na'ive  que  l'auteur  éprouve  lorsque, 
sous  l'inilucnce  de  l'inspiration .  il  se  refuse  à 
gâter  la  sincérité  de  son  œuvre  par  un  impres- 
sionnalisme  factice,  un  inutile  excédent  de  science 
artistique,  de  métier,  pour  dire  le  mot:  ou.  faisant 
ostensiblement  étala};e  de  science,  moins  pour  le 
public  que  pour  quelques  amis  qu'il  veut  étonner, 
éblouir  avec  des  recherches  d'art  si  imprévues 
qu'elles  sont  parfois  escomptées,  il  se  fourvoie. 
Maintenant  que  M.  André  Messager  nous  a 
prouvé  qu'il  pouvait  faire  aussi  bien  que  tout  le 
monde,  qu'il  veuille  donc  faire  aussi  bien  que  l'on 
est  en  droit  de  l'en  croire  capable,  et  cela,  secondé 
par  un  livret  littéraire  bien  en  harmonie  avec  son 
talent  et  son  tempérament  de  musicien. 


Le  déi'oi-  du  premier  acte  nous  oITre  l'agréable 
vue  d'une  riche  boutique  de  lleurislc  où.  aussi 
jolies  cl  plus  jolies  même  que  les  fraîches  gerbes 
de  (leurs  qu'elles  assortissent  cl  groupent  avec  art, 
de  nombreuses  demoiselles  de  magasin  évoluent 
gracieusement  sous  l'œil  vigilant  de  M.  Coque- 
nard  M.  Hégnard  .  pendant  que  sa  femme  Agathe 
(M"-  Tiiriol-Haugc    chante  : 


souffrez  qu'on  voos  fe'.  I 


lui  disent  ironiquement  les  tleurisles. 

Sur  ces  entrelaites,  le  vicomte  Klorestan  de  Ver- 
laincourt.  accompagné  de  quelques  amis,  vient  chez 
M.  Coqucnard.  le  lleuristc.  moins  pour  ses  fleurs 
que  pour  sa  femme. 

FLORESTAN 


Vrai  DifuI  nrifs  bons    a     .      mis,       Pour  qui 

^K  f/  ppTmi    I  I  i^  ^  Tffi 

sait    emploTerla  \"ie,     Il  nVst  tel  qu'ongraindefo. 

.lie         A  viugt   ans  iVst  le  pa.ra  .   disl- 

dit-il  joyeusement,  mais  sous  celle  gaieté  factice 
il  est  sincèrement  un  peu  ennuyé  :  en  elTet.  il  doit 
prochainement  se  marier  et  être  présenté,  ce  soir 
même,  à  une  jeune  fille  que  le  roi  I.ouis-Philippe 
lui  a  choisie  pour  femme. 

Inutile  de  dire,  n'est-ce  pas?  qu'Hélène  cl  sa 
tante,  très  intriguées  de  savoir  cl  de  voir  ce  que 
Klorestan  est  venu  faire  dans  ce  magasin,  sont 
restées  et  se  sont  dissimulées  au  pied  d'un  esca- 
lier, derrière  des  arbustes.  N'étant  pas  connues  de 
Florcstan.  elles  l'épient  et  assistent  au.x  tendres 
adieux  que  le  jeune  viveur  prodigue  à  sa  maîtresse. 
M""»  Coqucnard.  Klles  l'entendent  même,  pour 
ménager  l'amour-propre  de  la  fleuriste,  traiter  dédai- 
gneusement sa  fulure  fiancée  de  peliCe  dinde! 

Petite  (linilc  :  ah  ]  quel  outnifre  ! 
Vraiment,  je  suffoque  de  rai?e  ï 

dit  Hélène,  dès  (|u"elle  a  pu  sortir  de  sa  cachellc. 


BELENE 


AGATHE 


.ris  .  te,  Oa  est  femmeet l'on  est  ar.lis  .  te 


M"'  Hélène  de  Solange  M""  Mariette  Sully  , 
accompagnée  de  M""'  Ermerance  de  Champ-d'Azur 
(M"«  I..  I.apoile  ,  sa  Innlc.  et  suivies  de  leur  valet 
de  pied.  Séraphin  M.  Urunais).  vient,  toute  joyeuse 
de  sa  promenade  matinale,  pour  acheter  des  fleurs 
chez  M.  et  M"""  Cocpienard. 

Séraphin,  qui  doit  se  mariera  midi,  s'impatienlc. 
Voulant  utiliser  le  temps  perdu,  il  profite  de  ce 
qu'en  femmes  curieuses  et  mdéciscs,  la  Unie  cl  la 
nièce  n'en  finissent  plus  de  choisir  définilivcmenl 
leurs  achats,  pour  aller  se  faire  donner  un  coup<lc 
fer  par  le  premier  perruciuier  venu.  Lorsqu'il  revient 
avec  une  mèche  si  tircliotichonné^  qu'il  n'en  peut 
remet  lie  son  chapeau,  croyant  que  c'est  à  leur 
intentiiin  qu'il  s'est  fait  donner  un  aussi  ébou- 
rilTant  coup  de  fer,  les  jolies  vendeuses  se  mociucnl 
de  lui.  Avec  une  morgue  du  plus  haut  comique. 
Séraphin  les  <lissuade  et  leur  apprend  qu'il  va  se 
marier  dans  quelques  heures. 


rageusement,  ajoute-l-elle  en  médilanl  une  ven- 
geance i|u'cllc  veut  mettre,  coûte  que  coûte,  à 
exécution.  S'en  étant  allée,  suivie  de  sa  tante,  oui 
se  désole  de  ne  jiouvoir  arriver  à  la  calmer,  elle 
revient  transformée  et  plus  jolie  même  sous  d'hum- 
bles habits  d  ouvrière.  A  la  vitrine  de  sa  bou- 
tique. M.  (Coqucnard  avait  mis  un  petit  écriteau 
demandant  deux  demoiselles  de  magasin.  Suivie 
de  son  inséparable  tante,  nommée,  pour  la  circon- 
stance, KstcUc.  elle  se  présente  sous  le  nom  de 
^'éronique. 

HÉLÈNE 


Nous   nous    prom'  nions        dans     Pa  .  ris, 
dit-elle   nv<i    un  petit    air  liniiilo,  dont  M.  Coque- 


I.  A     M  C  S I  g  U  E 


279 


nard  el  sa  femme  se  lojouisscnl.  Dès  demain  elles 
feront  partie  du  personnel. 

Dés  demain!  soupire   Hélène,  je  suis   refaite.'... 

Mais  Florestan,  qui  vient  d'assister  avec  ses  amis 
et  toutes  les  lleurisles,  puisqu'ils  sont  au  moment 
de  partir  pour  Romainville,  à  celle  offre  de  services, 
invite,  avec  la  permission  de  M.  Coqucnard,  les 
deux  nouvelles  et  futures  apprenties.  Véronique 
est  si  gracieuse,  si  .jolie,  qu'en  amant  volage  Flo- 
restan oublie  M°"  T.oquenard  et  oITre  galamment 
son  bras  à  la  jeune  fille. 

Au  deuxième  acte,  à  Romainville,  la  noce  de 
Séraphin  festoie.  Au  même  cabaret  vient  la 
rejoindre  involontairement  la  bande  joyeuse  bien 
mal  conduite  par  Florestan,  puisqu'il  s'est  déjà 
égaré  avec  Véronique  ainsi  que  M.  Coquenard 
avec  Estelle.  Agathe  se  console  de  cette  nouvelle 
et  inattendue  i^ilidélité  avec  un  recors  nommé 
Loustot  M.  Lamj\  ex-baron  des  Merleltes.  auquel 
est  confiée  la  surveillance  de  Florestan. 

Le  plan  de  Véronique  réussit  de  point  en  point, 
trop  même,  car  Florestan  s'est  follement  épris  de 
sa  fiancée,  qu'il  ne  connaît  pas,  bien  entendu,  et 
qu'il  prend  pour  une  grisette.  Il  lui  fait  une  cour 
très  assidue,  et  après  l'exquise  promenade  à  àne, 
le  taquin  va-et-vient  de  l'escarpolette  met  son 
cœur  en  émoi.  \'éronique  ne  veut  rien  croire  de 
ses  serments  et,  à  toutes  ses  protestations  d'amour, 
lui  fait  cette  ironique  réponse  :  Ce  snir.  à  l'ofre 
future,  n'en  direz  vnus  pas  tout  autant?  Puis  elle 
ajoute,  comme  avec  indilTérence,  se  faisant  une 
cruelle  joie  de  le  voir  souITrir  : 


HELENE 


quoique  gracieusement  exquis,  est  toujours  mélan- 
colique. 

Après  une  délicieuse  valse  lente  en  si  [,  avec  cer- 
taines modulations  en  snl  mineur,  le  troisième  acte 
nous  conduit  au  palais  des  Tuileries. 

Mme  Ermerance  de  Champ-d'Azur  regrette  les 
quelques  heures  vécues  sous  le  pseudonyme  d'Es- 
telle et  en  compagnie  de  M.  Coquenard,  qui  fut  plus 
qu'aimable. 


ERMERANCE  (>Tee  noe 


soD  gre'  peut 


di.ver.tir 


De   son   côté,  Hélène  n'est  pas  sans  inquiétude. 

Venant  aux  Tuileries  avec  sa  femme,  pour  faire 
sa  visite  au  roi  comme  nouveau  capitaine  de  la 
garde  nationale,  M.  Coquenard  est  stupéfait  de 
retrouver,  en  Hélène  et  Ermerance,  les  deux 
timides  petites  ouvrières  qui  s'étaient  présentées 
chez  lui  le  matin.  Pour  se  venger  de  Florestan, 
Agathe  s'empresse  de  l'avertir  qu'en  Hélène,  la 
fiancée  si  dédaignée  el  appréhendée,  il  retrouvera 
Véronique,  la  griselle  tant  aimée  et  regrettée. 

Cette  nouvelle  froisse  vivement  Florestan  et  lui 
cause  du  chagrin.  A  la  vue  de  la  tristesse  de  son 
ex-amoureux,  Agathe  ne  peut  s'empêcher  de  rire 
et  de  lui  dire  cruellement  ; 


AGATHE 


Poussez  pour  mieux       me     ba     .    lau  .  cerl 
.\  la  fin  il  s  impatiente  et  lui   répoml   vivciiioiit 
FIORESTAN 


C'est  alors  au  tour  de  Véronique  de  se  troubler. 
Elle  prie  et  supplie  Florestan  de  ne  point  lui 
prendre,  de  force,  ce  baiser.  Dépité,  il  y  consent: 
mais  il  s'éloigne  fâché,  en  un  mot  plus  amoureux 
que  jamais.  Véronique  appelle  sa  tante,  tout  émo- 
tionnée.  elle  aussi,  des  galantes  assiduités  de 
M.  Coquenard.  Se  faisant  passer,  l'une  pour  la 
fiancée  de  Séraphin,  et  l'autre  pour  sa  belle-mère, 
elles  profitent  de  la  seule  voiture  de  libre  et  s'en- 
fuient aux  yeux  de  tous.  Lorsqu'elles  sont  parties, 
la  véritable  mariée,  M"«  Séraphin,  remet  à  Flores- 
tan une  lettre  que  Véronique  a  laissée  pour  lui. 
M.  Jean  Perier  (Florestan i  la  lit  avec  un  art  émou- 
vant et  une  adresse  d'autant  plus  grande  qu'il  a 
tout  ce  qu'il  faut  pour  faire  un  chanteur,  tout, 
excepté  un  organe  généreux.  Nous  avons  choisi 
intentionnellement  cette  lettre,  que  nos  lecteurs 
trouveront,  in  extenso,  à  la  suite  de  cette  chro- 
nique. Grâce  au  texte  poétique  qui  concorde  tout 
à  fait  avec  le  tempérament  musical  de  M.  André 
Messager,  elle  définit  bien  la  véritable  note  artis- 
tique de  ce  compositeur,  dont    le  sentimentalisme, 


f('aiaie,oii  .1  beau  di  .  re:  Ça  fait    lou-jnurs,  Ça 


fait  toujours  uu     peu       plai    .      sir! 

Une  inévitable  explication  a  lieu  entre  Hélène  et 
Florestan.  Le  jeune  homme  ne  cache  pas  à  la  jeune 
fille  combien  sa  conduite  quelque  peu  indélicate  l'a 
froissé.  11  lui  déclare  très  franchement  que  s'il 
aimait  et  regrettait  Véronique,  il  ne  voulait  plus 
la  retrouver  en  Hélène.  Prise  à  son  piège,  la  jeune 
fille  se  chagrine,  se  désole.  Touché  de  son  repentir, 
Florestan  veut  bien  oublier  cette  mystification,  el 
il  lui  offre  la  main  pour  aller  signer  le  contrat  de 
mariage. 

Ouf!  que  de  choses  en  une  journée! 

Sans  l'invraisemblable,  le  théâtre  n'existerait 
certainement  pas:  mais  pourtant  un  peu  de  logique 
ne  serait  pas  de  trop. 

Croyez-vous  qu'en  une  époque  où  l'on  avait  autant 
de  préjugés,  une  demoiselle  d'honneur  eut  pu, 
même  accompagnée  de  sa  tante,  avoir  la  conduite 
que  la  jeune  fille  la  plus  fin  de  siècle  n'oserait  se 
permettre?...  Mais  n'insistons  pas;  contentons- 
nous  de  décerner  de  sincères  éloges  à  la  vaillante 
troupe  artistique  de  M.  A. -M.  Coudert,  ainsi  qu'à 
M.  D.  Thibault,  un  chef  dont  la  réputation  n'est 
plus  à  faire  el  qui  conduit  si  brillamment  un  petit 
orchestre  dont  le   moindre  musicien  est  un  artiste. 

GlILLAUME    DaNVEHS. 


La  Lettre  d'adieu  de  Véronique 

Chantée   par  Florestan     M.   Jean    Picrier     au  linale  du  (leuxiéme   acte. 


(lisant  la  lettre)  And.inte 


c'est  mou  devoir        Puis- que  ce  soir    on  vous  ma  .    ri         .        e;         Pie      m'ac.cu.sez   pas 


ans  sa.voir        Mon  -  sieur  Flo.res.tan   j(>  vous    pri       .        el  II   est  quelqu'un      qui 


vous  aLIcnd,  L'-ne       bon.ne    pe.ti      .      le        fil      .       le  Qui         vous    ai    .    me. 


Publié  ai'CC  l'au(orisalion  de  M.  Choudens.  éditeur,  Paris.  Tous  droits  réservés. 


\'  li  li  O  N  1 Q  U  K 


.  ra   teB.dre.menI,     CVst     bon  cro-\ez-moi,  la    fa  .    mil      .     le!  Au  .  prèsdVI.le  vous 


m'ou     .  blie.rez,  Ju  vous  l'as.su.     .     re,     tout      de  sui     .     te      Et  quand  ce  soir        vous 


O   Flo.res.taii,      souf.frez  sans  plus  qu'el.  le  s'ex  .  pli     .     que  Que  vous  quit    .    te 


ÉVÉNEMENTS     GÉOGRAPHIQUES 

ET   COLONIAUX 


..  Que  los  quiilrc  puissances,  disions- ne ms  ici 
inénic  en  novembre  dernier,  que  les  quatre  puis- 
sances aient  une  volonté,  et  cette  volonté  sera 
faite.  La  libération  de  la  Crète  sera  pour  elles  un 
honneur  éternel,  car  elles  auront  accompli,  pour 
une  fois,  un  acte  de  justice  et  déquite.  >.  I.a  libé- 
ration de  la  Crète  est  achevée.  I.e  21  décembre, 
sur  le  vaisseau-amiral  français  le  Buf/eaiid.  e 
prince  Georiçcs  de  Grèce,  haul-commissairc  de  la 
Crète  autonome,  arrivait  dans  la  baie  de  la  t^ude. 
Il  débarquait  au  milieu  d'un  immense  concours  de 
peuple  :  et  cest  sous  des  arcs  de  fleurs,  accom- 
pacné  par  des  acclamations  enthousiastes,  que  c 
leunc  prince  s'est  rendu  dans  sa  capitale  de  la 
Cance.  Il  y  a  reçu  des  mains  de  1  amiral  l'ottier 
le  potivcrnement  de  l'ile.  , 

Heureuse  Grèce,  qui  s'accroit  dans  la  delaite . 
Lorsque,  le  18  avril  1897.  n'écoulant  m  les  con- 
seils ni  les  menaces,  elle  déclara  la  pucrrc  A  la 
Turquie,  ses  amis  l'admirèrent,  mais  la  plaiiïnirçnl. 
Kt  lorsqu'elle  eut  été  battue  et  qu'on  1  eut  retirée 
toute  pantelante  des  serres  du  vainqueur,  ils 
dirent  :  "  \  quoi  bon  s'être  montrée  si  pressée'.  ••  A 
quoi  bon'?  Le  sape  se  le  demande  avant  chaque 
acte,  et  on  le  loue,  comme  si  tout  homme  n'était 
point  infirme:  comme  si  le  sage  savait  qiu-linu; 
chose!  Ici.  ce  sont  les  sapes  et  les  piucU-Ml-  '|"i 
ont  eu  tort.  Ils  reprochaient  à  la  Grèce  son  imi 
tile  folie,  et  c'est  cette  folie  qui  a  donne  i\  la 
(irèee  sa  Crète.  .\h!  sans  la  puerre.  1  Europe  déli- 
bérerait encore  A  cette  heure  sur  le  pitoyable  sort 
des  Cretois,  cl  les  puissances  bavarderaient  en- 
core autour  dune  table  au  tapis  vert,  comme  de 
vieilles  dames  autour  d'une  table  ù  thé. 

—  Mais  où  prcne/.-vous  que  la  Crète  ait  été  réu- 
nie i\  la  Grèce.'  D'abord,  son  drapeau... 

—  .\h  !  le  drapeau  de  la  Crète!  C'est  tout  un 
poème,  que  je  vais  vous  dire  en  prose.  Le  sultan, 
lorsqu'il  se  vit  oblipé  d'évacuer  l'ile.  voulut  y  lais- 
ser son  drapeau  ;  mais  les  Cretois,  qui  avaient  trop 
ionplemps  vu  les  couleurs  de  ce  drapeau,  pous- 
sèrent les  hauts  cris.  On  s'arranpca.  Le  drapeau 
ottoman  ne  sérail  conservé,  comme  symbole  visible 
de  suzeraineté,  qu'en  un  seul  point  de  l'ile.  On 
choisit  pour  cet  office  un  endroit  isole  et  désert 
un  ilôt  situé  i  l'entrée  de  la  baie  de  la  Sude.  Ccsl 
là  que  se  joua,  le  'il  décembre,  une  petite  comé- 
die, dont  les  marins  français  furent  les  auteurs  et 
les  acteurs.  Ils  devaient,  au  moment  du  passage 
du  Hmieaud.  «[ui  portait  le  prince  Georpes  hisser 
les  drapeaux  des  quatre  puissances  et  le  drapeau 
turc.  Comment  éviter  au  prince  la  vue  de  ce  der- 
nier? Nos  "  mathurins  ..  hissèrent  d'abord  le  drapeau 
français,  vinpt  secondes  après  l'anplais.  puis,  de 
vingt  secondes  en  vinpt  secondes,  le  russe,  1  italien, 
<t  liiiaUment  le  turc.  Lorsque  celui-ci  llotta  enlin, 
le  liiuieaml  était  déjà  loin,  le  prince  était  passe. 
Cependant  les  Cretois,  massés  sur  le  rivage,  avaient 
ieinar(|ué  le  manège  :  ils  applaudissaient,  criaient: 
..  Hrovo.  les  Français!  ». 

La  Crète  avait  donc  le  droit  d'arborer,  en  dehors 
(le  l'ilot  demeuré  turc,  un  drapeau  national: 
mai»  lequel?  La  question  ne  fut  résolue  cpic  bien 
diflicilemcnt,  après  des  népocintions  intermina- 
bles. Les  insurgés,  de  bonne  heure,  avaient 
a.lopté  le  drapeau  hellène,  page  d'union,  barré 
d'une  croi\  noire,  signe  île  deuil.  Lorsipi  ils 
reçurent  de  l'Europe  leur  aulonomie.  ils  voulurent 
.  nnserver  les  raie»  blanches  et  bleue»  de  ce  dra- 
peau et  remplacer  la  croix  noire  par  la  cnux 
bleue    Mais  le  sultan  demeurait  le  suzerain  de  1  île; 


à  aucun  prix,  il  ne  voulut  de  la  croix.  Comme  il 
avait  cédé  sur  beaucoup  de  points,  les  puissances 
cédèrent  sur  celui-ci:  d'accord  avec  le  prince 
Georges,  elles  consentirent  à  remplacer  la  croix 
par  le  croissant.  Le  croissant!  Mais  vous  ny  son- 
ge? pas  !  s'écria  la  Crète  chrétienne,  qui  menaça 
de  courir  aux  armes.  Il  fallut  négocier  à  nouveau. 
Le  suzerain  voulait  son  croissant,  les  vassaux  vou- 
laient leur  croix  :  on  s'entendit  pour  remplacer  les 
deux  emblèmes  ennemis  par  une  étoile.  L  étoile 
ligure  sur  le  drapeau  ottoman,  dirent  les  puis- 
sances au  sultan  :  vous  avez  satisfaction  Cette 
étoile,  dirent-elles  aux  Cretois,  n'est  nullement 
l'étoile  turque  :  elle  symbolise  l'étoile  de  Hetti- 
lécm.  celle  qui  a  guide  les  Rois  mages,  et  elle 
sipnifie  le  salut  :  sur  votre  drapeau,  un  des  rayons 
de  l'étoile,  en  elTet.  sera  beaucoup  plus  grand, 
presque  trois  fois  plus  prand  que  les  autres 

El  les  Cretois  acceptèrent  pour  drapeau  les  cou- 
leurs  grecques,   aprémentécs  <le   l'étoile    de    Hclli- 

"^Combien  de  temps  celle  étoile  brillera-t-ellc  sur 
la  Crète?  Une  seule  chose  est  certaine,  cest  que 
rien  désormais  ne  peMt  empêcher  l'union  de  cette 
ilc  et  de  la  Grèce.  Ni  les  Grecs,  ni  le  sultan  ne 
s'y  trompent.  Athènes  a  célébré  le  choix  du  prince 
Georges  comme  une  victoire  nationale,  qui  I  a 
pavée  de  ses  défaites  récentes.  Le  sultan  a  refuse 
d'e'ntretenir  avec  le  prince  aucun  rapport  oniciel. 
Il  a  fait  plus  :  il  a  interdit  la  vente  dans  ses  Liais 
des  photographies  de  Georpes  !  Des  deux  cotes, 
on  a  le  scnlimcnl  que  l'autonomie  n  est  pour  la 
Crète  qu'un  état  intérimaire.  C'est  la  période  <1  at- 
tente, qui  permettra  la  pacification.  la  réconcilia- 
tion entre  les  Cretois  musulmans  et  les  C''<--lo'' 
catholiques,  tous  enfants  de  la  mémo  race.  Kl  c  est 
là  précisément  le  propramme  dont  le  prince 
Georpes  s'est  proposé  la  réalisation.  Le  'Jl  deccmbiv, 
le  jour  même  de  son  arrivée,  il  a  tenu  à  visiter  les 
mosquées,  et  les  musulmans  l'ont  accueilli  avec 
respect.  Le  soir  du  même  jour,  le  maire  de  la 
Canéc.  qui  est  musulman,  et  le  premier  adjoint, 
qui  est  chrétien,  suivis  de  la  musique  russe,  de  la 
police  locale  et  tfune  foule  nombreuse,  se  sont  pro- 
menés, bras  dessus,  bras  dessous,  à  travers  la  ville 
et  sur  les  quais.  La  population  chrétienne  criail  . 
.,  Vive  notre  maire  !  •■  Le  spectacle  était  louchant. 
C'était  surtout  un  heureux  aupure;  et.  ce  soir-lâ. 
bien  des  patriotes  crélois  ont  dil  rêver  dune  (.rilc 
paciliée.  unie,  enfin  heureuse,  et  se  donnant  libre- 
ment à  la  Grèce,  son  antique  mère  patrie. 

..  Le  terrain  cédé  A  la  l'rance.  disait  en  isîiolord 
Salisbury,  parlant  de  la  convention  avec  la  Irance. 
est  ce  qu'un  agriculteur  appellerait  un  sol  léger, 
très  léger;  en  fait,  c'est  le  désert  du  baliara.  ■■ 

El  la  presse  française,  de  prendre  texte  des 
paroles  du  spirituel  minisire  anglais  et  de  dire 
I.  Mais  ce  traité,  il  ne  nous  donne  que  du  sable  .  ; 
Il  n'y  a  pas  que  du  sable  au  Sahara.  Il  y  a  aussi 
des  millions  de  palmiers  en  plein  rapport,  cl  il 
peut  y  en  avoir  des  millions  d'autres  encore.  Il  y 
B  des  peuples  nombreux  qui  ont  des  besoins,  res- 
treints, il  est  vrai,  mais  réels,  et  qui  trafiquent. 
Et  puis.  A  travers  ces  déserts  de  sable  cl  ces 
oasis,  passent  les  roules  qui  unissent  les  diverses 
répions  de  notre  empire  africain  :  notre  Maghreb 
A  noire  Sénégal  et  A  noire  Soudan.  C'est  poui-quoi 
il  ne  pouvait  nous  être  indilTérent  que  le  Sahara 
appartint  à  .l'aulrcs    qu'à    nous;    et    la   cimvenlion 


ÉVÉNEMENTS    GEOGRAPHIQUES 


lie  1S90  n'a  pas  clc  une  tout  à  fail  mauvaise  affaire. 

C'est  pràcc  A  clic,  nolaniment.  qu'une  forte  mis- 
sion militaire  peut  se  cliri^'cr  à  cette  heure  à  tra- 
vers le  Sahara  vers  le  lac  Tchad. 

Le  Tchad,  nos  lecteurs  le  savent,  reçoit  une 
importance  singulière  de  ce  fait,  que  c'est  sur  ses 
rives  que  viennent   se   souder  nos   possessions  de 


capable  d'en  imposer  aux  nomades.  Sous  les  ordres 
du  commandant  Lamy.  un  des  organisateurs  des 
troupes  sahariennes,  du  capitaine  Reibell  et  de 
quatre  lieutenants  de  tirailleurs,  deux  cents  quatre- 
vinfrt-cinq  soldats,  tirailleurs  algériens  et  sahariens. 
et  deux  canons  de  montagne,  escortent  les  onze 
cents  chameaux  de  la  caravane.  Chaque  homme 
est  armé  d'une  carabine 


uemoc 


B  0   L  F  E         DE        eiriHEE 


vUenéttnéel^fts 


LES     PROGRÈS     DE      1.4      FRAXCE     DANS     L'AFRIQUE     OCCIDENTALE 
(SAHARA     ET     SOrOAX) 


r.\frique  septentrionale,  occidentale  et  centrale. 
.\ussi.  depuis  quelques  années,  nos  missions  cher- 
chent-elles à  l'atteindre  par  tous  les  côtés.  C'est 
Gentil,  parti  du  Sud.  du  Congo  français,  et  dont  nous 
disions  récemment  le  succès:  c'est  le  capitaine 
Cazemajou.  parti  de  l'Est,  du  Niger  moyen,  et  tué 
à  Zinder,  le  b  mai  dernier  ;  c'est  le  capitaine  Lamy 
et  M.  Foureau.  partis  du  Nord,  de  l'Algérie,  et 
d»int    on   a  des   nouvelles  récentes. 

M.  Fcrnand  Foureau  est  certainement  le  nom  le 
plus  connu  de  l'exploration  saharienne.  En  neuf 
voyages,  il  a  parcouru  la  région  nord  du  Sahara 
central  ;  s'il  n'a  pu  parvenir  à  pénétrer  dans  l'A'ir. 
où  tendaient  ses  elïorts.  du  moins  a-t-il  renouvelé 
nos  connaissances  sur  la  géographie  des  diverses 
régions  sahariennes  :  pays  des  gour.  plaine  sablon- 
neuse qui  est  lavant-pays  des  dunes,  grand  Erg. 
plateaux  calcaires  et  plateaux  de  grès  de  la  région 
centrale  du  Sahara.  Cette  année,  tout  laisse  croire 
qu'il  sera  plus  heureux. 

M.  Foureau  est  accompagné  de  trois  civils  : 
MM.  Dorian.  député:  Villalte,  du  Service  météo- 
rologique d'Alger,  et  Leroy,  un  hardi  touriste. 
Surtout,   il  est    accompagné  d'une    force   militaire 


à  répétition,  modèle  de 
la  cavalerie,  et  porte 
120  cartouches  à  la  cein- 
ture. En  marche,  les  plus 
grandes  précautions  sont 
prises  ;  le  convoi  est 
flanqué  par  des  escouades 
de  tirailleurs.  \  l'étape 
du  soir,  les  chameaux 
sont  couchés  au  milieu 
du  camp  et  entravés  des 
deuxjambes.Onneformc 
jamais  les  faisceaux  ; 
chaque  homme  couche 
avec  sa  carabine  sous 
la  couverture.  Le  malin, 
à  l'heure  où  les  Touareg 
attaquent  à  l'ordinaire, 
pendant  le  chargement 
des  bètes,  les  sentinelles 
sont  doublées  et  "  deux 
spahis  tournent  autour 
du  camp,  en  sens  in- 
verse 'i.  Ainsi,  l'expédi- 
tion est  à  l'abri  d'un  de 
ces  coups  de  main  dont 
fut  victime,  non  loin  de 
Tomhouctou.  la  colonne 
Bonnier. 

Le  départ  de  la  mis- 
sion, septembre-octobre, 
a  fait  peu  de  bruit  ;  nous 
n'avions  d'oreilles,  en  ce 
moment,  que  pour  la 
polémique  avec  r.\nglc- 
terre.  D'Ouargla.  qui  est 
au  sud-ouest  de  Toug- 
gourt.  on  a  gagné,  par  la 
route  qui  passe  à  A'in- 
Taîba  et  longe  à  l'ouest 
l'Oued  Igharghar .  El 
Biodh;  dans  cette  loca- 
lité, où  les  palmiers 
plantés  par  l'infortuné 
Flatters  sont  en  pleine  prospérité,  une  alerte  sans 
importance  a  permis  de  constater  qu  en  moins 
d'une  minute  nos  tirailleurs  étaient  sur  la  défen- 
sive et  à  leur  poste  de  combat.  Mais  de  Touare.ir. 
on  ne  voyait  pas  l'ombre.  On  atteignit  Temas- 
sinim,  au  sud  de  l'Oued  Igharghar,  à  450  kilo- 
mètres d'Ouargla.  le  lu  novembre.  Les  Touareg 
demeuraient  toujours  invisibles  ;  assurément  ils 
faisaient  le  vide  autour  de  la  mission. 

Celle-ci  séjourna  un  peu  de  temps  dans  cette 
localité.  A  Paris,  en  effet,  à  la  suite  de  l'affaire  de 
Fachoda,  certains  esprits  avaient  craint  que  la 
mission  Foureau  ne  fit  naître,  elle  aussi,  des  com- 
plications. La  commission  du  budget  avait  demandé 
au  gouvernement  l'assurance  que  ses  chefs  ne 
s'écarteraient  pas  des  territoires  formellement 
reconnus  par  les  puissances  étrangères  —  lisez  : 
l'Angleterre  —  comme  rentrant  dans  la  sphère 
d'action  politique  de  la  France.  Des  instructions 
conformes  à  cette  demande  furent  immédiatement 
envoyées  à  la  mission,  dont  on  avait  pu  craindre 
un  instant  le  rappel. 

Celle-ci  poursuivit  donc  sa  marche  vers  le  sud. 
Pour  atteindre  l'A'ir.  deux  voies  s'ouvraient  devant 


i:\  i:m;mkm>   c khck aimi i<jri:s 


r  X  F.     C  A  1!  A  V  A  N  K 


i-llo  :  oflk'  <lf  limi'sl.  pai-  Aiiiifiiid.  suivie  par 
Klaltcrs  dans  son  second  vovage,  celle  de  lest,  pai- 
la  vallée  des  lghar(,'liaren.  La  première  Iraversail 
la  repion  que  parcourent  les  Touarcf;  Hoggar.  la 
seconde,  celle  que  parcourent  les  Touareg  Azdjcr. 
On  sait  que,  relativement  aux  Touareg,  deux  opi- 
nions se  sont  fait  jour  en  1-Vance.  D'après  l'une, 
il  lonviendrail  de  ne  faire  aucun  fondement  ni  sur 
les  Azdjer.  ni  sur  les  Iloggar.  D'après  l'autre,  il 
serait  nécessaire  de  distinguer  :  ces  derniers,  seuls 
responsables  de  la  mort  de  Klatters.  devraient  seuls 
être  tenus  en  légitime  cl  absolue  suspicion  ;  quant 
au.t  Azdjer,  ils  ne  nous  seraient  pas  hostiles,  même 
ils  se  seraient  montrés  disposés  à  convoyer  nos 
carax'anes  vci's  le  Soudan  central.  Celte  dernière 
opinion  est  celle  de  M.  l'oureau  ;  il  était  donc 
naturel  (pi'il  préférât  la  roule  qui  passait  chez  les 
.Vzdjer,  et  cette  route  fut  choisie. 

De  Temassinim.  on  gagna  la  vallée  des  Ighar- 
gharen  et  on  atteignit  A'in-el-lladjadj.  qui  est  A 
51;)  mètres  d'alliluile.  Cv  fut  là  qu'un  des  collabo- 
rateurs de  M.  Koureau.  le  vicomte  du  Passage, 
chargé  démission  jiar  le    Muséum  d'histoire   natu- 


relle, fui  obligé  de  revenir  en  arrière.  A  deux  jours 
de  nuuche  d'Ouargla.  il  rencontra  un  convoi  de 
vivres  qui  devait  rejoindre  la  colonne  non  loin  de 
l'Aïr,  à  Hir-el-Gharama.  où  fut  tué  le  colonel  Klat- 
ters. Le  vicomte  du  Passage  était  de  retour  à 
Hiskra  dans  les  ])remiers  jours  de  janvier.  La 
colonne,  cependant,  continuait  sa  roule  vei-s  le 
sud.  afin  de  rejoindre  aux  puits  d'Issala  la  roule 
de  ("ihâl  à  l'Air,  suivie  en  IsiO  par  Karth  et  en 
1877  par  Erwin  de  Harv.  Depuis  son  départ  d'Ai'n- 
el-lladjadj.  on  n'a  plus  eu  de  ses  nouvelles. 

Dans  le  même  temps  que  MM.  l'oureau  et  Lain,v 
se  lanvaient  à  travers  le  Sahara  central  pour  le 
franchir  du  nord  au  sud  et  donner  aux  Touareg 
une  idée  do  notre  force,  une  concentration  de 
troupes  s'opérait,  en  novembre,  à  Biskra.  In 
bataillon  d'.\fri<|ue.  des  spahis  de  Katna.  de  l'arlil- 
Icrie  de  ('onstanline.  des  chasseui-s  d'.\fri<pie  de 
Sétif,  se  fcu'maient  en  colonne,  sous  les  ordivs  do 
colonel  Lugan.  Par  la  vallée  de  l'Oued-Uhir.  la 
colonne  pénétra  jusqu'à  Ouargla.  dans  rcxtrciiu- 
sud  de  la  province  de  Conslantine.  Là.  elle  atten- 
dit des  ordres.  On  pensait  qu'un  tel    elTorl   n'avait 


r  X     c  A  .M  V  E  M  K  N  T 


KVKNKMKNTS     C.  Ki  il  ;  1!  A  1»  Il  I  (,i  f  \: 


pas  éli;  Icnti;  sans  1  ospci'aïui'  dwii  ri'sultal  iiiipiir- 
îanl,  et  beaucoup  cspérci'eiit  que.  celle  fois,  allait 
élre  résolue  la  vieille  question  du  Toual. 

I.cs  Arabes  et  les  Touareg  dénomment  Touat 
l'ensemble  des  oasis  de  1  immense  dépression  qui 
se  creuse  au  sud  de  l'-Vlfiérie  occidentale.  Ces 
oasis   comprennent    le   Tidikelt,  qui  est,   avec  ses 


LE     MONUMENT     ÉRIGÉ     AU     COLONEL      F  L  A  T  T 
A     0  U  A  R  G  L  A 

■25  000  habitants  et  ses  1  ÔO»  OOO  palmiers,  l'entre- 
pôt général  des  Touareg  lloggar  et  de  l'Adrar 
Ilahnet  :  le  Touat  proprement  dit.  peuplé  de 
150  000  habitants,  planté  de  trois  ou  quatre  mil- 
lions de  palmiers,  enrichi  chaque  année  par  le 
passage  des  grandes  caravanes  qui  vont  du  Maroc 
au  Soudan  et  qui  échangent  l'huile,  les  céréales, 
les  cotonnades  du  nord,  contre  l'ix'oire.  l'or,  les 
plumes  d'Aulrucheet  les  parfums  du  sud:  le  Gou- 
rara.  dont  les  oasis,  que  peuplent  75  000  habitants 
et  qu'enrichissent  trois  millions  de  palmiers, 
s'étendent  jusqu'à  100  kilomètres  seulement  de 
notre  fort  Mac-Mahon:  enfin  les  oasis  de  l'Oued 
Guir  et  de  la  Zousfana.  qui  remontent  en  arc  de 
cercle  jusqu'à  Djanian-Bou-lîesq.  prés  d'A'in-Sefra. 
La  possession    île   ces    riches  territoires    nous  ren- 


di'ail  maîtres  du  Iralic  du  Sahara  occidental  et 
assurerait  la  tranquillité  des  confins  de  notre 
Algérie.  Il  est  extraordinaire  ((u'elle  ne  soit  pas 
depuis  longtemps  un  l'ait  accompli.  I-e  gouverne- 
ment français,  il  est  vrai,  a  allirmé  nos  droits  sur 
l'ensemble  de  ces  oasis,  déclarant  que  leur  occu- 
pation ne  devait  être  qu'une  simple  mesure  de 
police  intérieure.  Pourquoi  n'avoir  point 
pris  cette  mesure?  On  eût  empêché 
l'empereur  du  Maroc  de  se  créer  au 
Touat  de  ncmibreux  partisans  et  d'y  en- 
voyer un  ca'id.  L'an  dernier,  il  sembla 
qu'un  terme  allait  cire  mis  à  ces  empié- 
tements. Deux  olîiciers  de  spahis  saha- 
riens, les  capitaines  Gei main  cl  Laperrine, 
reconnurent  en  avril-mai  la  roule  qui 
mène  du  fort  Mac-Mahon  aux  ksours 
d'In-Salah  et  poussèrent  jusqu'aux  portes 
mêmes  de  Ksar-el-Kébir.  H  semblait  que 
l'occupation  était  désormais  décidée  et 
que  le  colonel  Lugan  avait  chai'gc  de 
l'accomplir. 

Le  colonel,  jusqu'au  dernier  moment, 
attendit  l'ordre  de  marcher  en  avant». 
L'ordre  ne  vint  pas;  et,  d'Ouargla,  la 
colonne  revint  à  Biskra.  "  J'ai  rencontré 
à  Kl-Bour.  écrit  un  Algérien  qui  l'ac- 
compagnait, un  Chàamba  venant  d'In- 
Salah.  qui  m'a  affirmé  que  les  nomades 
du  Touat  étaient  prévenus  de  la  marche 
de  la  colonne,  et  que  les  gens  d'In-Salah 
s'apprêtaient  à  nous  recevoir  avec  joie. 
Que  penseront-ils  de  notre  retour?  ■•  Les 
Arabes  ne  comprennent  que  l'occupation 
et,  selon  eux.  cette  promenade  militaire 
n'aura  eu  d'autres  résultats  que  de  fati- 
guer inutilement  nos  soldats. 

Mais  peut-être  a-t-on  craint  de  mécon- 
tenter l'empereur  du  Maroc.  Nous  deve- 
nons prudents. 


.\u  sud  du  Niger,  dans  cette  fameuse 
"  boucle  »  où  nos  soldats  ont  fait  de  si 
belle  besogne  depuis  deux  ans.  des  ré- 
sultats considérables  ont  été  obtenus 
dans  ces  derniers  mois.  Les  événements 
que  nous  avons  exposés  et  commentés 
dans  nos  chroniques  de  juillet  et  août  1S99 
les  laissaient  prévoir,  et  ces  résultats  ne 
sont  que  leurs  elTets.  Aussi  nous  conten- 
terons-nous de  les  marquer  sur  la  carte 
et  de  les  résumer  ici. 

SauKu-y.    disions-nous  en   juillet    der- 
nier,  battu,  entouré    de   tous  les  cotés, 
est  à   noire  merci.  Le  vieil  almamy,  qui 
3RS  soutenait  contre  nous  depuis  quinze  ans 

des    luttes    incessantes,     est    désormais 
notre  prisonnier. 

Le  12  juin,  il  avait  quitté  son  tata  de 
Bandoura,  sur  le  IBandama,  et  s'était  enfui  vers 
l'ouest,  emmenant  avec  lui  .3  000  soldats  et 
14  000  porteui-s,  femmes,  esclaves.  11  franchit  la 
Sassandra;  mais  des  colonnes  volantes  ne  cessaient 
de  le  harceler.  Le  9  septembre,  les  Sofas  devaient 
traverser  le  fleuve  Cavally.  à  60  kilomètres  au  sud 
de  Nzo.  Ils  furent  surpris  par  le  lieutenant  Wœlffel, 
des  tirailleurs  soudanais,  qui  repoussa,  après  un 
combat  de  six  heures,  où  il  n'eut  qu'un  tirailleur 
blessé,  Sara  N'Keni  Mory,  fils  de  l'almamy  et  son 
plus  cruel  lieutenant.  30o' fusils  Gras  furent  pris  et 
5000  prisonniers  furent  faits.  Désormais, on  ne  laissa 
plus  de  repos  à  Samory.  et  il  fut  bientôt  acculé 
entre  la  zone  forestière  de  la  république  de  Libéria 
et  nos  postes  du  Soudan  méridional.  11  voulut 
alors  revenir  vers  l'est. 


2S6 

Le  capitaine  Goureau,  avec  200  fusils,  se  mil  à 
sa  poursuite.  Il  chercha  la  piste  du  fugitif,  car 
nous  ne  possédions  pas  de  carte  de  la  région  et 
nous  ne  trouvions  aucun  habitant  pour  nous  ren- 
seigner. Pendant  (juatre  jours,  nous  marchons  à 
tâtons  :  mais  le  nombre  des  Irainaixls  et  celui  des 
cadavres  augmentent.  .■  On  marche  dans  la  pourri- 
turc  et  linfection.  "  Enûn ,  le  sixième  jour  de 
marche,  le  29  septembre,  nous  rencontrons  de 
petits  postes  ennemis.  La  consigne  est  celle-ci  :  ne 
pas  tirer,  même  si  on  reçoit  des  coups  de  feu,  et 
prévenir  les  gens  qu'on  ne  leur  fera  aucun  mal, 
qu'iN  se  taisent.  Les  Sofas,  qui  gardent  la   route. 


ÉVÉNEMENTS    G  ÉOG  1{.\  IMI  ly  l  ES 


rassurantes  nouvelles  nous  parviennent  ;  en  dé- 
cembre, est  arrivée  à  la  Cote-d  Ivoire  une  mission 
doriiciers  du  génie,  dirigée  par  le  capiUine  Hou- 
daille,  chargée  détudicr  la  création  d  un  clicmin 
de  fer  •  plus  à  l'ouest,  la  voie  d'accès  par  la  Guinée 
française  est  complètement  étudiée  :  la  mission  du 
capitaine  du  génie  E.  Salesses  a  Gxé.  sur  le  ter- 
rain, l'an  dernier,  le  tracé  du  rail  qui  reliera  Ko- 
iiakrv  sur  l'Océan,  à  Kardamania.  point  ou  le 
Nigc!-  devient  navigable,  à  30  kilomètres  en  amonl 
de  Kouroussa.  Lnc  expérience  curieuse  est  tentée, 
à  cette  heure,  entre  le  point  terminus  de  la  ligne 
Kaves-Dioubéba  et  Bammako.  sur  le  Niger  :  des 


AU    SOrD.\N     FIIANÇAI.S    —     FEMMES    EE 


se  font  plus  nombreux:  mais  ils  sont  surpris,  dé- 
couragés ;  ils  nous  laissent  passer.  Nous  hâtons 
notre  marche  :  voici  le  campement  des  femmes  : 
toujours  le  même  avertissement  se  fait  entendre  : 
<.  Silence!  ■.  Enfin,  A  600  ou  700  mètres  plus  loin, 
voici  le  campement  de  Samory.  On  y  pénètre  au 
pas  de  course.  Hicn  ne  nous  a  signalés.  Partout  la 
surprise  est  générale,  ainsi  que  le  découragement. 
N'ous  sommes  à  100  mètres  quand  l'almamy  nous 
aperçoit.  Sa  première  pensée  est  de  fuir.  On  le 
voit  courant  entre  les  cases;  la  tcte  coilTec  d'une 
chéchia,  sur  laquelle  est  enroulé  le  turban  blanc, 
dispurait.  réparait  et  sert  A  nos  lirailleui-s  de  point 
de  direction. 

Samorv  traverse  son  campement,  il  s  engage 
dans  un  "petit  bois.  Trois  tirailleurs  lui  barrent  la 
roule.  Le  seigeni  IJratières  accourt,  cl  c'est  lui 
qui  fait  prisonnier  l'almamy  cl  le  remet  au  lieute- 
nant .lacquin.  Le  lieutenant  a  conduit  son  prison- 
nier à  Saint-Louis:  il  y  est  arrivé  le  i  janvier 
dernier.  Samory  et  son  fils  Sara  N'Keni  Mory 
seront  déportés  au  Congo. 

Lu  puissance  du  ■.  Napoléon  noir  •■  <létriiite. 
nous  pdiivons  <lésormais  travailler  A  la  mise  en 
valeur  de  notre  Soudan.  Délimité  par  la  conven- 
linn  du  11  juin  IK9S  avec  l'Angleterre,  pacilié  par 
lu  défaite  <ie  Samory,  le  Soudan  peut  entrer  dès 
demain  dans  l,i  période  de  l'exploitation.  DéjA,  de 


CUBIECSE.-î 


camions  automnhiles.  munis  d'un  moteur  à  essence. 
\ont  être  expérimentés  comme  moyens  de  trans- 
port. -      j        r 

Enfin,  le  lieutenant-gouverneur  du  Soudan  Iran- 
çais.  général  de  Trenlinian.  parti  pour  rejoindre 
son  poste  le  20  novembre,  a  eu  1  heureuse  idée 
d'emmener  avec  lui  toute  une  mission  d  hommes 
savants  :  MNL  f.oppolani,  qui  étudiera  les  confré- 
ries musulmanes  ;  Jacquey,  ingénieur  agronome, 
nui  étudiera  la  culture  du  coton  ;  Fouque,  celle  du 
caoutchouc  et  du  karité:  llamel,  ingénieur  des 
arts  et  manufactures  :  un  ingénieur  électricien,  des 
botanistes,  etc.  .\vant  son  départ,  le  lieutenant- 
gouverneur  a  défini  son  programme,  cl  il  est  per- 
mis d'attendre  une  œuvre  utile  de  l'homme  qiii 
s'est  exprimé  ainsi  : 

»  Ma  lAche  est  double  :  d'une  part,  maintenir  la 
paix  absolue  dans  les  immenses  territoires  défini 
tivcmenl  conquis,  cire  très  économe  des  deniers 
de  l'Etat,  liAler  le  jour  déjA  proche  où  la  colonie 
payera  toutes  ses  dépenses:  —  d'autre  pari,  d.ins  un 
délai  très  court,  faire  sortir  du  Soudan  des  cent. unes 
de  tonnes  de  caoulcliouc,  de  gomme,  d'arachides, 
de  colon,  de  ce  colon  qui  abonde  depuis  Tombouc 
lou  jusqu'uu  Koiila-Djallon,  depuis  Kayes  jusqu  A 
Say.  et  qui   vaut   celui   d'Amérique  et  d'Egypte.  ■ 

Gastoh    Rouvmn. 


RKXDKZ-VOrS     DE     CHASSE     DANS    LA     F  1 1  lî  K  T     DE     F  O  .V  T  A  I  N  E  B  L  E  A  1 


LE    MONDE    ET    LES  SPORTS 


LES     (:H.VSSE^     A     COURUE     DANS     LA     I-ORÈT     DE     E  ONT  A  IN  EB  LE  AT 


Le  22  jaiiviei'  1211 1,  Louis  IX,  chassant  dans  la 
forit  de  Fontainebleau,  se  trouva  un  instant  séparé 
de  SCS  amis  et  des  seifincurs  qui  l'accompagnaient: 
les  brigands  et  les  malfaiteurs  qui  avaient  élu  leur 
domicile  dans  une  des  nombreuses  ca\'ernes  de  ces 
bois  entourèrent  aussitôt  le  roi  de  France.  Celui-ci 
allait  passer  un  assez  mauvais  quart  d  heure,  quand 
tout  à  coup  il  lui  vient  à  l'idée  de  sonner  son 
huchet  ;  or  cet  instrument  avait  appartenu  à  un 
duc  d'Angleterre,  nommé  Astolphe.  dit  la  légende. 
et  possédait  cette  qualité  merveilleuse  de  terro- 
riser les  méchants  et  d'appeler  les  amis.  Dés  les 
premières  notes,  le  talisman  remplit  son  office,  les 
assassins  se  dispersèrent  et  les  compagnons  de 
saint  Louis  accoururent  pour  le  sauver  au  cas  où 
le  cor  n'eut  accompli  que  la  moitié  de  sa  mission. 
Le  roi  (it  construire  une  chapelle  en  reconnaissance 
de  ce  miracle  et  lorsquaprès  sa  mort  il  fut  cano- 
nisé, on  donna  à  cet  oratoire  le  nom  de  saint  Louis. 
Ce  nom  lui  est  resté  et  la  chapelle,  qui  existe 
encore,  est  connue  sous  la  dénomination  de  Saint- 
Louis  en  Beau  Lieu. 

C'est  la  plus  vieille  légende  de  la  foret  de  Fon- 
tainebleau: sans  insister  sur  sa  valeur  historique. 
nous  pouvons  toutefois  dire  qu'elle  nous  apprend 
au  moins  une 
chose,  c'est  que 
saint  Louis,  lors- 
que les  soins  de 
la  justice  qu'il 
rendait  sous  les 
grands  arbres  lui 
laissaient  quel- 
ques loisirs,  n'hé- 
sitait pas  à  se   li- 


:m  -^^^ 


VX     RELAIS 


ARRIVÉE     DE     LA     MEUTE 


vrer  aux  plaisirs  de  la  chasse  à  Fontainebleau. 
La  forêt  qui  nous  occupe  eut  toujours  les  faveurs 
des  rois.  Louis  XIV.  qui  fut  le  plus  grand  veneur 
de  France,  y  chassait  régulièrement  et  prenait, 
parait-il,  jusqu'à  trois  cerfs  l'un  après  l'autre  dans 
une  même  journée.  La  chasse  était,  à  cette  époque, 
une  affaire  d'Etat  et  son  importance  prenait  des 
proportions  considérables  :  les  meutes  étaient 
innombrables,  il  y  avait  des  chefs  de  vénerie  dont 
la  charge  était  assurément  plus  recherchée  que 
celle  de  ministre  de  nos  jours,  nul  ne  pouvait  entin 
prendre  part  à  la  réunion  s'il  ne  portait  le  justau- 
corps, c'est-à-dire  l'uniforme  spécial  qui  consistait 
en  une  veste  bleue  doublée  de  rouge  avec  trois 
galons,  deux  en  or  et  un  en  argent.  Les  règles  de  la 
chasse  étaient  très  sévères  à  cette  époque  :  une 
tradition  venue  d'.\llemagne  voulait  que  celui  qui 
s'était  rendu  coupable  d'une  faute  de  langage  ou 
contre  les  usages  fut  puni  d'une  façon  exemplaire. 
Au  moment  de  la  curée,  il  devait  se  mettre  à 
genoux  devant  la  victime   et  recevait   trois  coups 


I.i:    MUNDK    ET    LES    SJ'OUTS 


AVAXT 
LE     II  EX  DE/.- VOUS 

de  plal  de  couleau  :  puis,  il  se  retournait  vers  l'as- 
sistance et  saluait  profondément  en  remerciant 
d'avoir  été  châtié.  ..      ■     i      i-  ■ 

La  forêt  de  Fontainebleau  fit  partie  de  la  liste 
civile  jusqu'à  la  guerre  de  IS-JO.  et  Napoléon  III  y 
chassait  une  fois  par  an.  Depuis  cette  époque,  la 
Kénublique,  considérant  ((ue  les  loiets  doivent 
avant  tout  rapporter  à  l'Etat  et  n'ayant  pas  mieux 
à  faire  des  bois  de  Kontaineblcau,  mil  le  dr.iit  de 
chasse  à  courre  en  adjudication.  Le  premier  loca- 
taire fui  le  vicomte  .\s;uado  qui  cliassajusqu  en  1  s, 9 
Puis  ce  fut  le  tour  de  M.  Michel  Ephrussi  qui  prit 
successivement  deux  baux  do  cinq  ans. 

Son  successeur  fut  M.  Paul  Lebaudy,  dont  1  cqui- 
pape  chassa  pendant  la  période  suivante.  Cette 
période  finit  avec  cette  année  de  1S99  et  le  droit, 
nour  le«  nouvelles  cinq  années,  est  de  nouveau 
vendu  à  M.  Paul  Lebaudy  :  l'adjudication  a  eu  lieu 
le  27  décembre  dernier  et  le  prix  alloue  a  ele  de 
•'5  000  francs;  cette  somme  était,  du  rcslo,  celle 
nui  avait  été  demandée  par  le  conservateur  des 
forêts  •  la  petite  cérémonie  s'est,  d'ailleurs,  passec 
sans  incident  d'aucune  sorte,  par  ce  fait  bien  simple 
aiiil  nv  avait  qu'un  seul  soumissionnaire. 

(Jn  sait  que  la  forêt  est  partagée  en  un  certain 
nombre  de  lots  attribués  à  la  chasse  à  tir.  Ceux 
(lui  se  rendent  acquéreurs  de  ces  droits  restreints 
sont  soumis  A  des  obligations  assez  nombreuses 
dans  ie  but  de  ne  pas  trop  gêner  celui  qui  chasse 
A  courre  :  c'est  ainsi  qu'ils  ne  doivent  pas  chasser 
certains  jours  par  semaine,  fixés  par  le  concession- 
iiaiic  principal  comme  journées  de  chasse  à  courre. 
N„us  avons  dit  lie  pns  Imp  i/é/ier.  car  le  chasseur 
au  fusil  est  toujours  un  embarras  pour  le  chasseur 
■,  lu  dague.  Les  détonations  mettent  les  cerfs  en 
éveil    les   rendent  craintifs  et   les  font  fuir  au  pre- 


mier bruit:  il  pourrait  même  en  résulter  un  incon- 
vénient assez,  grand,  car  l'animal  qui  a  cte  trouve 
le  malin  pourrait  très  bien  ne  plus  être  revu  à 
midi  s'il  était  d'un  caraclêre  trop  nerveux  :  le  succès 
lie  la  chas«c  à  courre  peut  alors  devenir  p.vbléma- 
tique.  Aussi  M.  Paul  Lebaudy  a-t-il  été  bien  inspire 
en  se  faisant  adjuger  la  presque  totalité  de  la  fortl 
pour  la  chasse  à  tir,  non  pas  pour  user  de  ce  dioil, 
mais  pour  empêcher  les  autres  de  le  f»""e.        , 

Ces  concessions  partielles  ne  sont  pas  allouées  a 
des  prix  bien  élevas  à  Kontaineblcau  :  tandis  qu  a 
Compiègne  elles  atteignent  20  cl  30  francs  1  hec- 
tare elles  ne  dépassent  guère  un  franc  dans  In  forel 
dont  nous  parlons.  Le  gibier  y  esl  rare,  il  y  a  peu 
d'eau  d'abord  cl  beaucoup  de  promeneurs  ensuite: 
or  les  promeneurs  et  le  gibier  ne  vont  guère 
ensemble:  Il  faut  à  tout  prix  sacrifier  I  un  A  1  autre. 
On  a  reproché  aux  conservateurs  des  forets  de 
ne  pas  s'occuper  suflisammcnt  du  développement 
du  gibier,  mais  ils  n'en  sont  gnore  respimsables  . 
anrês  tout ,  les  bois  appartiennent  A I  Etal  qui,  dans  un 
but  déinocrati<lue.  doit  en  laisser  l'accès  au  public. 
I  es  cha'i'ieurs  peuvent  crier  qu'on  ne  s'occupe  pas 
assez  d'eux,  mais  quelles  ne  seraient  pas  les  lamen- 
tations des  promeneurs  si  on  les  empêchait 
d'errer  dans  les  massifs  1  On  place  bien  quelques 
sardes  champêtres,  mais  comme  ils  ne  peuvent  ver- 
baliser qu'autant  qu'il  y  a  délit,  et  que  le  fait  de 
se  promener  n'en  est  pas  un,  leur  présence  ne  sert 
À  rien  et  le  public  a  beau  jeu  de  passer  outre  sur 
les  défenses  de  ces  détenteurs  de  l'autorité;  ils  ne 
sont  là  que  comme  des  épouvanKils  A  moi- 
neaux Mais  si  le  moineau  esl  parisien,  la  réci- 
proque n'est  pas  vraie,  et  il  serait  difficile  d  em- 
pêcher l'étudiant  et  les  Mimi  Pinson  de  se  cacher 
dans  les  bois  et  d'effrayer  le  gibier  de  messieurs 
les  chasseurs.  Un  peut  barrer  les  Uillis  de  nos 
forêts  et  les  hérisser  de  gardes  champêtres  pour 
terroriser  la  jeunesse  :  rien  n'arrêtera  jamais 
I  amour  qui  veut  passer,  et  quel  plus  beau  cadi-c 
pour  s.m  triomphe  que  les  jeunes  pousses  du  prin- 
temps el  l'épanouissante  verdure  de  1  etc  : 

Le  conservateur  qui  a  la  cliai-ge  do  condmrc  les 
enchères  ne  Iraite  pas  avec  le  premier  venu,  car 
suivant  le  cahier  des  charges,  celui  qui  veut 
chasser  A  courre  doit  posséder  une  fortune  en  rap- 
port avec  le  luxe  qu'il  désire  avoir.  Ces  reunions 
sont,  en  clfcl,  fort  dispendieuses  ;  en  dehors  des 
contributions  et  charges,  qui  pour  l'ontainebleau 
montent  envimn  A  M  OdO  francs,  il  faut  avoir  un 
Irain  d'équipages  et  de  chiens  dont  1  entrclien  peut 
monter  au  double  de  la  dépense  fixe.  C'est  clone 
une  somme  de  lOdOOii  francs  par  an  que  coule  a 
chasse  A  courre  A  Kontaineblcau,  el  si  on  calcule 
sur  vingt-cinq  réunions,  on  peut  déduire  facile- 
mcnl  le  prix  de  chacune. 

Les  invités  des  chasses 
peuvent  se  diviser  en  deux 
catégories  bien  dislinclcs, 
ceux  qui  ne  chassent  pas  el 


i.i:  MnMu:  i:r   i.i;s 


;p(iurs 


les  filions  ull;inu-s  et  les  sons  de  l'iiiillali  pio- 
iliiisent  dans  la  nuit,  sous  la  clartc  dos  loiclics,  une 
impression  de  mystère  très  earacti!risti<|ue. 

Les  nombreux  promeneurs  de  la  foret  de  Kon- 
lainehleau  et  le  public  en  général  ne  se  rendent 
pas  très  bien  compte  conunent  une  chasse  peut  se 
l'aire  et  comment  l'équipa^'e  réuni  i  un  rendcz- 
\ous  donné  trouve  toujours  un  cerf  à  sa  disposition. 
(Test  que  la  chasse  A  courre,  comme  toutes  les 
leprésentations.  a  ses  coulisses  :  le  malin  de  la 
réunion  les  piquems  parcourent  la  forêt  pour  se 
l'cndre  compte  de  Pendroit  où  se  trouve  un  cerf 
lemis,  cest-à-dire  au  repos  :  ils  sont  accompagnés 
de  limiers  qui  tirent  sur  leurs  laisses  dés  qu'ils  oui 
on  renseifînemeni  à  donner.  La  bêle  ne  voya(ro 
pas  le  jour;  si  le  matin  on  l'a  trouvée  quelque 
part,  on  l'y  retrouvera  sûrement  à  midi.  Le 
rendez-vous  est  alors  fixé  pris  de  l'endroit  où  le 
cerf  repose.  De  cette  façon  on  est  toujours  sûr  de 
ne  pas  faire  mauvaise  chasse  et  de  ne  pas  s'ex- 
poser à  l'aventure  qui  arriva  au  roi  llcni'i  IV  en 
l.ili.s.  L'ne  fois,  après  avoir  passé  la  journée  à  la 
recherche  d'une  bcte  qui  ne  voulait  pas  se  mon- 
trer, il  relom-nait    du    colé  de    la    route  de  Moret  : 


KQriPAliE      IlE     M.      PAUL     L  E  B  A  tJ  D  Y 


ceux  qui  chassent.  Pour  ces  derniers,  le  plaisir 
de  suivre  la  bcte,  de  la  traquer  et  de  l'épuiser 
est,  assurément,  un  jeu  très  noble;  les  péripéties 
i  chaque  instant  nouvelles  expliquent  la  faveur 
(|u'on  lui  accorde.  Pour  les  autres,  la  chasse  est 
une  sorte  de  fête  de  parade.  On  se  rend  au 
lendez-vous  et,  pour  peu  que  le  soleil  brille, 
l'animation  des  bêles  et  le  son  des  cors  commu- 
niquent un  entrain  auquel  il  serait  difficile  de  ré- 
sister. La  chasse  commencée,  il  faut  la  suivre  en 
voilure  comme  on  peut,  en  s'inspirant  des  rensei- 
(;nemcnts  qu'on  est  à  même  de  prendre  et  du 
bruit  des  cors  quand  on  peut  l'entendre  ;  la  j;rosse 
ilifliculté  est  d'arriver  à  l'hallali  :  souvent  le  cerf 
parcourt  des  distances  considérables,  et  si  les 
chasseurs  ont  pu  le  suivre  à  travers  les  taillis  et 
les  massifs,  il  n'en  est  pas  de  même  des  voitures, 
qui  ne  doivent  pas  s'écarter  des  roules.  Quelque- 
fois la  fête  se  termine  assez  tard  et.  quand  c'est 
jnissible,  1  on  ne  manque  jamais  de  la  reculer,  afin 
de  faire  une  curée  aux  flambeaux.  En  ce  cas,  il  est 
bien  rare  qu'elle  ait  d'autres  témoins  que  les  cava- 
liers. ;\  moins  que  les  chances  de  la  chasse  n'aient 
amené  la  bête  à  proximité  du  château  ou  de  la 
ville.  La  cérémonie  prend  alors  un  aspect  de  charme 
tout  particulier,  les  costumes   rouges  des  veneurs. 

l.\.  —  19. 


H  A  L  I.  A  I,  I 


I.K     MiiNlH.     Kl      M:> 


il  iHail,  i-l  pour  cause,  lie  1res  mauvaise  luiineur 
cl  piobalileiiicnt  qu'ëpuiso  de  fatiffuc  il  se  laissait 
aller,  :'i  nmilié  endormi,  au  pas  de  son  cheval, 
quand  il  enlcndil  A  quelque  disinncc  de  lui  le  bruit 
dune  meule  et  le  son  de< 
lanfares  qui  lésonnaieul 
A  iliallali.  Il  envoya  au- 
devant  le  comte  dcSois- 
.sons,  qui  l'acconipagnail, 
poui'  voir  qui  se  per- 
met lait  de  se  miupier 
ainsi  de  lui,  car  il  n  y 
avait  dans  la  lorét  ni 
chiens  ni  gens  autres  que 
les  siens.  Tout  ù  coup 
un  i;rand  homme  noir 
sur);il  sui-  le  chemin  et 
•  lia:  '■  Amendez-vous!  ■• 
Ce  personnage  était-il 
simplement  un  farceur 
(lui  avait  voulu  se  jouer 
du  roi,  ou  bien  le  consi 
déra-l-ou  ctMinne  un  en- 
voyé de  Dieu,  loujoui  - 
esiil  qu'Henri  l\'.  pri> 
de  peur,  ne  voulut  plus 
iiia.sser  A  Konlnineblcao. 
De  nos  .jours,  ces  ren- 
conires  sont  moins  pro 
bailles  el.  si  elles  se   lai 


saienl. 
nislré 


il  est  A  croire  qu'un  coup  de  foucl  bien  ailnii- 
en  aurait  vite  raison.  Nous  devons  cependant 
er  le  souvenir  des  lépendes  (|ui  ajoutent 
u-nies  des  jtrands  bois.  La  mare  aux  Kces. 
où  venaient  se  baigner 
les  bacchantes,  n'a  pro- 
bablement jamais  servi 
qu'au\  (grenouilles  cl  aux 
vipères,  mais  ces  his- 
toires fausses  nous  per- 
mettent «le  reconstituer 
lies  tableaux  délicieux 
ilan--  nos  imai^inalions. 
De  liin(,'ucs  omlires  blan- 
.lies  iliap.'v-  de  ftoulle- 
Ictti-  ,ui;entéos  seraient 
merveilhusemenl  enca- 
drées au  milieu  de  ces 
grands  arbres  séculaii-es; 
el.  lorsipie  novembre  ar- 
rive cl  ipi'il  nous  montre 
ces  panuiies  de  Ions  qu'au- 
cune paletle  ne  saurai! 
I.uiiais  reproduire,  nous 
-entons  un  besoin  de 
léveiies  fanlastiques  el 
alors  la  lé(;endc  rcvieni 
avec  toute  la  force  d'une 
réalité. 

A.    iiv    Cu>in. 


/•/i..(,.,/;M;i/i,ev  de    1/1/.  //    lirsm:iir>il .  J    /'.  el  laiiletir 


MEMENTO    ENCYCLOPEDIQUE 
Événements  de  Décembre  1898. 


1.  —  A  la  Sorbouiie,  les  ùtinJùiuts  troublent  le  conis  de 
M.  Buisson  p:ir  de  bruyantes  manifestations.  —  Le 
Seuat  vote  la  loi  rendiint  applicable  ù  la  juriilietiou  militaire 
la  loi  supprimant  l'instruction  secrète  et  instituant  l'in- 
struction  préalable  oontradietoire.  —  M*»""  MaxweU-Ueddle, 
ilécédée  à  Londre?,  lègue  sa  fortune,  évaluée  k  10  millions,  aux 
asiles  de  nuit  de  Paris.  —  Le  corp=  d'Alphonse  XII 
irKspigne.  qui,  selon  la  tradition,  était  déposé  depuis  IK^S 
dans  le  a  Prodidero  »  de  l'Escurial.  est  transféré  nu  tombeau 
des  roi?.  —  Les  puissances  notifient  à  la  Porte  la  nomination 
«lu  prince  Georges  comme  gouverneur  de  Crète.  — 
M.  Pateuôtre,  amba.=<:nflenr.  remet  à  la  reine  régente  d'Es- 


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LE    TRAITÉ     HISPANO-AME RICAIX 

C'ih'i,  d'après  un  journal  américain. 


A 

CM 

A  R  C  G  T 

SE:-  - 

rCMEXT     DU     PROFESSEUR    CHAltCuT 
A    LA    .SALPÉTRIÈRE 


pagne  les  insignes  et  le  grand  cordon  de  la  Légion  d'hon- 
jieur.  —  Les  Cretois  manifestent  aux  amiraux  leur  joie  au 
sujet  du  départ  des  troupes  turques.  —  Les  souverains 
allemands,  rentrant  à  Berlin,  sont  reçus  par  le  bourgmestre, 
■t  Guillaume  II  passe  une  revue  des  troupes. 


2.  —  M.  F.  Taure  visite  les  chantiers  de  l'Exposition. 
—  Mort  de  Taib  bey,  frère  du  bey  de  Tunis  et  héritier 
présomptif.  —  Le  lieutenant-colonel  Picquart  introduit 
devant  la  (.'our  de  cassation  une  instance  en  «  n-glenient  de 
juges  n.  afin  qu'il  soit  surni?  à  sa  comparution  devant  le  con- 
seil de  ^'lierre.  —  Le  gouvernement  républicain  des  Philip- 
pines e*t  constitue.  II  comprend  des  représentants  de  toutes 
k-=  provinces  qui  reconnaissent  Aguinaldo  comme  président  de 
la  i:-puljliqne. 

3.  —  Mort  de  M.  Fournier,  ancien  ambassadeur,  ancien 
sénateur.  —  De  nonveaux  incidents  sont  provoqués  au  cours 
de  M.  Buisson  pu-  des  étudiants  qui  manifestent  ensuite 
an  quartier  latin,  —  Li  venle  des  diamants,  légués  par 
M'"^^  Carnot  à  l'o-nvre  de  la  fondation  Carnot.  produit 
UOiiun  franc5.  —  Séance  publique  annuelle  de  l'Académie 
des  Sciences  morales  et  politique?.  —  Les  di-;eours  pro- 
noncée à  la  cérémonie  du  centenaire  de  l'Institut  égyp- 
tien constatent  la  px'èpoiulêranee  de  la  science  française  eu 
Egypte  pendant  le  siècle. 

4.  —  Inauguration  du  monument  du  professeur  Gharcot 
devant  la  Silpètrière.  —  Le  .hurtid  o,(rîcieI  publie  la  statis- 
tique du  mouvement  de  la  population  en  France  en 
1S97.  Le  nombre  des  naissances  est  inférieur  de  6  470  à  celui 
de  l'année  précédente.  —  Le  gi-néral  Tereneio  Sierra  est  élu 
président  de  la  République  de  l'Amérique  centrale.  Il 
succède  à   M.  Policxrpo  Boui'.'a.  —  Le  président  de  la  Repu- 


M  !•;  M  K  N  1"  ( )   i:  N  ( '. ^'  c  I.  in'  li  u  1  y  r  i: 


blique  de  Colombie  cesse  ses  fonctions 
lionr  deux  mois.  Etant  donni'  son  grand  Age, 
il  ne  les  reprendra  jirobablcuient  pas.  Le  vice- 
prtBident.  .M.  Murroquin,  le  remplace.  —  .\ 
Uriguo  I  Valois),  cdrimouic  de  la  bùni;dlction 
solennelle  de*  travuu.T  du  tunnel  du  Sim- 
plon. 

5.  —  La  Chambre  annule  les  cHcctlons  de 
MM.  Lnnglais,  A  l'oiitivy,  et  BartiSiwl,  à  Nar- 
Iwnne.  Kllc  vote  lu  OUO  francs  pour  le  monu- 
ment de  Puvis  de  Chavanues.  —  La  Cour  de 
cassation  entend  le  général  de  r.alliflet.  — 
M.  F.  Faure  visite  rexposition  de  la  Suciété 


-X 


cesse  douairière  Catherine,  nufe  du  r.i  • 
Wurtemberg. 

7.  —  Inauguration  du  nonvel  Opéra -Comique. 

re.difii-.  sur  Icf  plan»  de  l'arcliitectc  Dernier,  sur 
remplacement  du  lliéàtre  incendié  en  1887.  A  cette 
occasion,  M.  F.  Fanrcqui  assiste  à  la  représentation, 
décore  le  baryton  Lucien  Fagère.  —  Pour  la  pre- 
mière   fois,    par   application    de   la   loi   du  23   jan- 


L  E     M  (I  N  r  M  K  y  T    C  O  M  .M  É  M  0  R  A  T  I  F     I)  l'     F  A 

IiiauBurc  i\  Onm  le  1«  .liccnilire, 


iT   d'ah.mk.s   hk  si  ni -mi  a  h  I  m 

Au  f"nd,  riiùtcl  .Il   ville. 


iiiternati"ii;ile  ilc  pyintnre  et  do  sculpture.  —  Le  lilocus  de 
l'île  de  Crète,  dv.T.té  le  21  mars  1897,  est  levé.  —  Ouver- 
ture du  Congrès  des  Etats-Unis  Dans  son  message  lo 
président    Ma'-    Kinl.y  deniande  (|ue  l'armée  |x>rmanente  com- 

prcnni'  luMi IiMinnu-..  —   .M.  Velitchkof,  ministre    do   l'agri- 

culturi-  di-  Bulgarie,  iléiuissionno.  --  Cérémonie  d'investiture 
dn  prince  Mohamed  de  Tunis,  tlls  du  bey,  comme  liérllicr 
pré.*oniiitif  ,n  r.  lui.laicnient  do  son  oncle  Taïeb-bey,  décéilc. 

6.  —  M.  Vallè.  'lu  sénateur,  donne  sa  démission  de  député. 
—  M.  F.  Faure  visite  l'asile  do  Vlllera Coltcrots.  —  A  Nice, 

nuvertun'  d.-  lu  if' rencc  internationale  pour  reUblissOment 

d'un  horaire  européen  des  chemins  de  fer.  —  L'abbé 
Lanusse,  aunionuT  <lc  .Snint-Cyr,  est  dcvc  l'i  la  dignité  do 
iirilai.  Ouvrturc  du  Reichstag  allemand.  -  M.  de 
Courcel,  aniluvssndeur  di'  Kraiic'c  A  L.nidrcs.  pr.MMti'  fis 
l'ttres  du  rappel  à  la  reine  dAnglolerrc.  Le  baron  Josi- 
povltch,  ministre  bongrols  pour  la  Croatie,  depuis  IBHi), 
di'mlssioniie,  constdémnt  la  situation  comme  illégale,  le  budget 
proTlsoIro  et  lo  compromis  avec  l'Autriolio  no  pouvant  Otre 
v'>t<"*  avant  lo  I"  janvier.  —  Les  délégués  espagnols  de  la 
commission  de  la  paix  protestent  contre  le^  insinuations 
lu  mr-saKc  'le  M.  Mac  Kinley  relatifs  A  l'explosion  du 
"  Maine  ».  lu  proposent  de  oliarger  une  coniinisslon  Intor- 
natloiiaio  de  rcclirrolier  les  raust^  ilo  l'oxploslon.  Les  délégués 
uinérlcaln»  rofosent  cette   pn>|>asitian.    —   Mort  cle  In  prtn- 


vier  189H,  les  femmes  sont  apix'lccs  A  exercer  leur  droit  de 
vote  dans  les  élections  consulaires.  —  Les  ministres  des 
finances,  des  travaux  publics  .'t  de  rint.-ri.ur  de  l'Uruguay 
donnent  leur  .l.-mission  pnur  rtrc  .ligiblcs  comme  sénateur'. 

—  Ijf  comité  exécutif  crétois  remet  sa  démission  au\ 
amiraux. 

8.'—  M.  Lavedan  est  du  membre  île  l'Acadcmic  fran- 
^■aise,  en  rcmpla.enient  de  M.  Meilhac.  <  Voir  le  i>orlrai4  Je 
M.  Larrdfin  .(iiim  u  n"  .(-•  iwirs  isos  du  Honds  Moderne.) 

—  Iji  Cour  do  cassation,  statu.-iut  sur  la  roquMe  du  lieu- 
tenant .colonel  l'i.-<iuart,coiu-cnMint  le  nVlcnuiit  de  juges,  rend 
un  arrêt  de  u  soit  c.iuniuuiqiu-  »  et  ordonne  qu'il  soit  sursis 
aux  deux   procès,   en  corrcilloiuiellc   et    au    conseil    cic   guerre. 

—  .■signature  d'une  ct>nvcnti.ui  délimitant  les  (losscssions  égyp- 
tiennes et  italiermes  en  Erythrée.  —  Dans  une  note  aux 
puissances,  la  Porte  pn  ud  acte  d<'  l'assuninco  des  puissances 
que  les  droits  de  la  Turquie  seront  maintenus  en  Crète 
et  elle  renouvelle  ses  objections  contre  In  nomination  ilu 
prince  ileorges  ciuunu'  gouverneur.  ^  Sir  N.  Harcourt, 
leader  du  porli  liliènil  A  la  Chambre  des  lomniuncs,  doiuie  -a 
déudssion. 

9.  —  Le  général  Sonnois  est  nommé  au  commandement 
du  I"  cori»  d'arnue,  en  rcniplacemcnl  dn  général  Mercitr, 
admis  dans  le  cadre  île  reserve.  —  Ia»  gouTornomont  autorise 
l'envoi  \  Dreyfus  des  pièces  qui  doivent  servir  de  tiase  à  *a 


MKMKNTO     KNC:YCr.<»PKDlQL'fc: 


2î*ft 


1.  ic;.-.  —  M.  Caxnbon.  nouvel  amba:'-iit- 
.kiir  ;i  I>^niirc-: ,  pri-?ente  ses  lettres  «ic 
•  réance.  —  Lord  Hopetoun  est  nommr 
grand  chambellan  »  la  rour  d'Aujrleterrc,  en 
remplacement  de  lord  Latliom,  décédé.  — 
M.  Poiwvitch.  ministre  des  fiuance?  de  Ser 
bie,  démissionnaire,  est  remplacé  p^r  m.  Von 
k.i^ine  PetrovitcU.  —  M.  Erwin  Esch  e>: 
nommé  ministre  pour  la  Croatie  à  Budu-re-itd 

—  M.  Léon  Bourgeois  e>t  reçu  pir  ic 
r.'i  de   t^erhif  et    inrit.-  au   -liner  de  U  Cour, 

—  I.fs  troubles  dans  les  Indes  anglaises 
pr.-nnont  tin  et  l'a^tateur  fakir  Mad  AluUnk 
>e  n-fu'jrie  dans  le  Kohistan. 

10.  —  Signature,  à  Paris,  du  traité  de 
paix  définitif  entre  l'Espjgne  et  le^  Etits 
i  ni-,  —  L;i  million  du  conseil  de  guerre. 
qtn  ii.'V;iir  iu-'or  le  lieutenant -colonel  Pic> 
'luarr.  L-sr  ajiniriR'e  3ine  dû;  —  Mort  dn  prM- 
fe-M-ur  Laboulbéne.  de  l'Acidémie  de  mé- 
decine. —  A  Ift  Sorbtmne.  réunion  constitutive 
de  la  société  des  Amis  de  l'Université 
de  Paris,  sous  li  i.résidc:ice  de  M.  Cisîmir- 


Charabre.  un  duel  au  pistolet  a  lieu  entre  MM.  Paul 
Deroulèdi-  et  Anti  Je  Boyer.  Deux  balles  sont  échangée.-. 
^i^auà  résultat.  —  Ia'  général  Brooke  est  nommé  gou- 
Tcrnear  militiire  de  Cuba.  —  I^  ministre  des  fioancea 
dn  Venezuela  domu*  =a  démission.  Il  est  remplacé 
p;ir  M.  Siiitt»s  l■^s^.'o^)a^.  Ijs  gourerneme:it  reprend  b- 
).,i>ci:ii  ;it  de  la  dette  extérieure  et  intérieure.  — 
L'impératrice  douairière  de  Chine  donne  au- 
dieiicf  aux  femmes  des  sept  ministres  principaux  d-,* 
l'Etranijer. 

14.  —  Le-s  niembre>  de  la  Commission  his- 
pano-américaine de  la  paix  ren  lient  visite  a 
MM.  F.  Faore  et  Delcassé,  qu'ils  remercient  des  faci- 
lites qui  leur  ont  été  données  pour  raccomplissement 
de  leur  tâche  et  de  l'accueil  qu'ils  ont  re(,'u.  —  i.'nver- 
ture  du  Congrès  desoarriers  de  l'éijuipemeiit  mili- 
taire  de  France  et  d'Algérie.  —  l'n  duel  a  liea  entre 


MOKCMEXT    A     ADAM    M  I  C  K  I  E  W  IC  2    -^    .•^tT  L  i'T  E  L' K     :    4;0nEBSKI 
Inauguré  à  Varsovie  le  34  décembre. 


'  rier.    —  Quatre    Belles    -.ont    m:is.-ucré-   et    mangés    (lar   les 

Mthro|«ophages  de  Tïuîidu  (Haut-Congo). 
11.  —  MM.  L;ivi^^f  et  Giihriel  B-:iv;.;ot  font,  à  la  Sorbonne. 

■■-A--    r  .■,;■. fib         .'it  :■  le    baccalauréat,  qn'ils  dénoncent 

'■''"""■  ■'■'"  '•''-'■'■'  '■'  ;l-i    'év  ■.   i'pjn:i  I  t    :■.'  l'instruction  moderne. 

-  L^  commandant  Marchand  tvicuo  Faeboda,  dont  le 
■ri  e>t  occupé  aus>it"t  |i  ir  les  troup?s  anglo-égyptiennes.  — 
■'   général   cubain    Calixto    Garcia,    qui  s'était    rendu  à 

w-w-York  pour  traiter  avec  le  gonvernement  américain  de 
lestiuiis  relatives  à  Cuba,  meurt  sabitement  d'une  congestion 

'.:[mMri;iire.    —  A   Mentana,    inauguration  d'un  ossuaire    érigé 

:;^;  Garibaldiens. 
12_—  A  1.  (hambrc,  au  cours  d'une  interiwllation  relative 
laflaire  Dreyfus,  il  se  produit  un  violent  tumnlt.-  et  de^ 
éne-  de  pugilat  entre  députés.  —  Li  Cour  de   cassation 

urend  le  général  de  BoisdefEre. —  M.  Lutaud.  -     ■  r.i..t. 

-f  nommé  préfet  d'Alger.  —  De-s  manifes;..ti  ■  -  -  '  i  ,  ;.--  ir 
propos  de  l'affaire  Piccpiart,  dans  les  qu.^ruerT-  de  U  rivt- 
uiche.  —  M.  Max  Régis,  à  la  suite  de  virulentes  attaques 

■■ntre  le  gouverneur    géuéral  de  l'Algérie,  est  suspendu  pour 

rois  mois  de  ses  fonctions  de  maire  d'Alger. —  Mort  dn  mman- 

:er  (K.pidaire  anglais  'Williama  Bluck. 
13.   —  A   la   suite  d'incidents  qni  se  sont    produits    à   la 


MM.  Antide  Boyer  et  Gauthier  de  Clagny.  Deux  balles  sont 
échangées  sans  résultat. —  La  Conférence  antianarchiste 
de  Rome  suspend  s&  travaux  jusqu'à  la  deuxième  quinzaine 
de  janvier.  ~  Jusqu'à  présent  la  Bolivie  avait  deux  capitales 
officielles  :  La  Paz  et  Sucre.  Une  loi  adoptée  par  les  deux 
Chambres,  ayant  déclaré  Sucre  capitale  permanente  de  la 
Bolivie,  cette  décision  a  soulevé  les  citoyens  de  La  Paz.  Leur> 
représentants  se  sont  retirés,  ainsi  que  le  ministre  des  finances, 
M.  Lvsimaco-Gutierrez.  Finalement  il  en  est  résulté,  à  La  Paz. 
une  révolution,  qui  a  érigé  le  département  de  ce  nom  en  État 
autonome,  qui  s'est  donné  ses  propres  autorités,  sans  tenir 
compte  du  gouvernement  de  la  République  siégeant  k  Sucre. 
Le  président  de  la  République  de  Bolivie,  à  la  tête  de 
2  50u  hommes,  se  prépare  à  marcher  sur  La  Paz  pour  soumettre 
les  rebelles. 

15.  —  Le  délai  pour  l\  ratification  de  la  convention  du 
Niger,  du  14  juin  dernier,  est  prorogé  pour  six  mois  à  partir 
du  t^  décembre.  —  Inauguration  du  Salon  du  Cycle.  —  La 
Chambre  vote  un  emprunt  <!•:■  20"  inillin:;-;  puir  !a  «.-onstruction 
de  chemins  de  fer  en  Indo-Chine.  —  LA^i^^mblée  fédé- 
rale de  Suisse  a  élu  président  de  la  Confédération, pour 
1899,  M.  MuUer,  chef  du  département  militaire,  et  vice -président. 
M.  Hanser.  chef  du  département  des  finances,  totis  deux  radi- 


M  !■: M  i: N  1 1 1   i: N c. ^(■. i. " i- k i > i t,u  i ; 


AunivfcK   DD   iT.  ini:k 

iEOI!iiE8    DE    (JliÈCE    A     LA 


caax.  il.  Millier  l.rrn.l  W  d.pnrt.  ment  p"litiqiic  «t  M.  Rull.v  le 
rcmpliiecni  au  ili-iuirtHiuiit  luilituirc.  —  U-  ministre  ani-'liiis  à 
Pékin  protcute.  uiipri'H  ilii  Tsmit;-li-Yuiiion,  contre  toute  cxten- 
nlon  des  concessions  françaises  à  Shanghai. 

16.—  Le  général  Zèdèist  nmintenu  pour  trois  iinsdniis 
«e»  foMCtliins  (le  ^■onT^•rnnlr  iiiilitnire  do  I.ynn  et  a.-  commun- 
riant  Ju  M''  corps.  —  '  uivcrtnre  du  Congres  di:i*  chambres 
syndicales  patronales.  ~  M.  Léon  Bourgeois,  de 
p  ssiiKe  iWonwtuntinoplc,  est  reçu  par  le  Sultan,  qui  lui  confère 
l'ordre  de  l'Osinanio  en  brillants. 

17.  —  M.  Cormon  est  ùlu  membro  de  l'Acatléinie  des 
l>oaux-art».  on  rempliieement  de  M.  Lenepveu,  ilOcodé.  —  Le 
fils  du  shah  de  Perse.  Mnlik  llnnsour-Mirrn,  arrive 
o  l'iiris,  où  il  vient  coinplétor  sou  Instruction.  —  On  apprend 
11.'  Madagascar  que  les  .««kalaTc»  rcvolli»  mit  massacré 
.louzc  rrjin.,-:iis.  —  Mort  du  inclropoUtc  de  Siilnt-l'6ter»buurg, 
PaUadiuB. 

18.  —  Election  sénatoriale  dans  l'Kurc  :  M.  Tliorel, 
r.-pul>llculii.  est  dln  par  <i77  Voix,  en  remplnceinont  de  M.Onln- 
dey,  r.idical,  déccdi'.  —  InauKurallnn  du  monument  couinii!- 
Mioratlf  .lu  tiiK  dnrmes  de  Sidi-Brahim  (Algérie).—  EfTon- 
drement  d'une  maluon  en  conatruetion  rue  des  Apennins,  à 
Tari".  Six  ouvrier»  (ont  tuèn.  —  lnani!ur»lion  ilc  l'hôpital 
'Verdier,  à  Montronge.  -     Arrivée  A  rnris  <le  M.  Iglesias, 


président     do    la    Itopu- 

tjliquc  lie   Costn-Ricu.  — 

Dans  la  biMiothéqne  de 

lli/lpital    Suint-l.ouls,    inilugurotion  d  uu   petit  mouu- 

meut  élevé   à    la    mémoire    du  D'    Feulard.    mort 

victime  de  son  dévouement  diuis  l'incendie  du  l».'i7.ar  de  la 

Clinrité. 

19.  —  Le  président  de  In  Dépubllque  de  Costa-Rica 
rend  visite  *  M.  I'.  Fnure.  qui  lui  rend  sa  visite  an  siège  île  la 
légation  de  Cosla-llica.  —  Au  cours  d'Interpellations  sur 
Taffaire  Dreyfus  la  Clmmbro  entend  des  déclariilions  »'on- 
Iradictoires  de  MM.  Brisson  ot  Caviiignac  an  sujet  de  lu  valeur 
des  documents  qui  ont  servi  de  buse  A  la  condamnation  de 
Drcj'fns,  et  M.  de  Freycinet,  ministre  de  la  guerre,  recmualt 
qn'il  existe  un  dossier  secret,  dont  l<s  pièces  ne  seront  com-  ■ 
inniiiquées  A  la  Cour  de  cas-sallon  que  sons  comlltion  de 
garantie»  contre  toute  Indiscrétion.  —  In  Cour  de  cassa- 
tion entend  le  capitaine  Lebrun-Konnutt  et  M.  tiuérin,  ancien 
garde  des  sceaux.  —  Séance  annuelle  de  l'Acadéuiio  des 
sciences.  —  I.e  géniral  TalbOt  est  nommé  commandant  en 
elief  des  forces  anglaises  en   Egypte,  en  remplacemeia  de  .Sir 


MKMENTO    ENCYCLOPKDIQUt: 


Francis  Greufell.  —  !*■  maréchal  Blanco,  veuam  de  la 
lliivaiie,  arrive  en  Espagne.  —  Le  raijitaine  t-'t'iit-r.il  de  Madrid 
fait  ferttier  ton^  les  cercles  carlistes.  —  Le  grand-duc 
Nicolas  de  Russie  inaugure  a  San-Stoiaim  lo  mniiuinent 
■  Icv.-  à  la  mémoire  des  soldats  rus>c?  mort^  eu  isjx.  Il  est 
roçu  jtar  le  Sultan. 

20.  —  Aux  Salins  .l'Hycres,  intéressantes  expériences  du 
bateau  SOUS-znarin  Gustave  Zêiié  qui,  par  trois  fois,  arrive 
a  torpiller  lo  cuirassé  ilaçenta.  —  La  Gour  de  cassation 
fiiteud  M.  For/inetti,  ancien  directeur  de  la  prison  du  Chercbe- 
Midi  et  SI.  Poincaré.  —  Un  décret  royal  prononce  la  disso- 
lution de  la  Chambre  grecque.  Les  élections  sont  fixées 
au  19  février.  —  La  crise  ministérielle  au  Vadparaiso  est 
terminée.  Un  nouveau  ministère  est  constitué  sous  la  prési- 
dence de  M.  Carlos  Walker,  avec  M.  M.  Ventura  Vie!  aux 
affaires  étrangères,  M.  Rafaël  Sotomayor  aux  ânani'c>  et 
M.  Carlos  Subercassaux  i\  la  gai-rr.'. 

21.  —  Ouverture  du  Congrès  national  des  mineurs 
A  Saint- Etieime.  —  La  Cour  de  cassation  entend  le  général 
Ilisbourg,  le  colonel  Cordier  et  lalibf  Valudier.  aumûnier  de  la 
Crande-Kfxiuette.  —  Le  ballon  «  Excelsior  »,  parti  de 
Londres,  descend  à  Saint-Romain  de  Colbosc  (SL^ine-Inférieure  ( 
après  avoir  effectué  cette  traversée,  sans  accid-nt,  en  2  h.  Sr». 

—  La  conférence  internationale  antianarchistCi  réunie  h 
Home,  termine  ses  travaux.  Tous  les  dt-léent-,  -;mf  ]\_-~  Anglais, 
signent  le  protocole.  —  Le  prince  Georges  de  Grèce 
arrive  à  la  Canée  pour  prendre  j'osscs^ion  -k  son  poste  de 
■■ommissaire  général  délégué  par  les  puissances.  11  est  reçu  par 
les  amiraux.  L'amiral  Pottier  lui  remet  le  gouvernement  de 
lile.   Le   drapeau    crétois  est   hissé   et   salué  de   21    c^ups  de 

—  anon.  La  foule  manifeste  son  enthousiasme.  —  Le  Reichsrath 
autrichien  est  prorogé.  Le  comte  Szechenyi  est  nommé  ministre 
de  la  maison  royale  de  Hongrie.  —  Le  congrès  de  Colombie 
accorde  un  nouveau  délai  nécessaire  pour  l'acliévement  du 
<'anal  de  Panama.  Le  président  de  la  République  sanctionne 
cette  décision. 

22.  —  Entrée  solennelle  au  Mans  du  général  Sonnois, 
iK'uveau  commandant  du  4*'  corps.  —  'Jrève  des  garçons 
épiciers  de  Paris.  Au  nombre  de  leurs  revendications  figure 
la  jiiurnt-e  lie  12  heures,  —  La  Chambre  adojite  la  convention 
commerciale  franco-italienne  et  vote  deux  douzièmes 
provisoires.  —  Le  Sénat  vote  le  projet  de  répression  de  la 
trahison  et  de  l'espionnage.  —  Une  violente  épidémie 
d'influenza  f.iit  de  nombreuses  victimes  à  New-York.  — 
M.  Léon  Bourgeois  est  revu  par  le  roi  de  Grèce  à  Athènes. 

23.  -  D' -^  manifestations  ont  lieu  à  l'occasion  de  la  grève 
des  garçons  épiciers.  —  M.  Nisard,  directeur  des  affaires 
politiques  au  ministt-re  des  aff;iires  étrangères,  est  nommé 
ambassiideur  de  France  auprès  du  Saint-Siège,  en  remplacement 
de  M.  Poubelle.  M.  Raindre  est  nommé  ambassadeur  de 
France  ù.  Copenhague,  en  remplacement  de  M.  Nisard.  —  Vn 
décret  autorise  M.  Dnpuy.  président  du  c>>n~ei],  à  déposer 
devant  la  Cour  de  cassation.  —  La  Chambre,  à  la  suite 
d'une  interpellation  sur  la  situation  en  AlgériCi  vote  un 
crdre  du  jour  disant  qu'elle  compte  sur  le  gouvernement  pour 
faire  respecter  la  liberté  de  conscience  et  la  sécurité  des  per- 
snnnes  et  des  propriétés  en  Algérie,  et  vote  l'affichage  du 
disconr'^  de  M.  Dupuy.  —  Le  Sénat  vute  les  douzièmes 
provisoires. 

24.  —  I^  Cour  de  cassation  entend  le  commandant 
F'Tzinetti.  ancien  directeur  de  la  prison  du  Cherche-^Midi,  — 
M.  I'.  Faure  reçoit  le  prince  Malik-Mansour-Mirza,  lils 
du  shah  de  Perse  et  lui  rend  sa  visite.  —  M.Tt  de  M-'  VgJ- 
leau,  évêque  de  Quimper  et  de  Lé'>n.  —  M.  Rostand  est 
(lu  membre  libre  de  l'Académie  des  sciences  m^rik^  et  poli- 
tiques, en  remplacement  de  M.  Boutmy,  élu  mvuibre  tiiuliire. 

—  Le  Sénat  vote  l'emprunt  de  '2(0  millions  pour  les  chemins 
de  fer  de  l'Indo-Chine.  —  La  session  parlementaire 
est  cluse,  —   Vn  navire   de  guerre  américain  prend  i)OS5e.ssion 


de  l'île  "Walce  (  Pacifique  i.  -  Ix-  pape  aunoni  c  sou  inteniitui 
de  créer  une  congrégation  spêcî-ile  pour  les  affaires  d'Orient. 

—  A  Varsovie,  fêtes  du  centenaire  d'Adam  Mickiewicz. 
Inauguration  d'un  monument  i-lové  ài^a  mt-Tuoi.  ■■.  [.<  v;it  '.iir 
Olindf-Roiirttjue,  sai*i  j>ar  les  Amcrit-ains  ]>eii>].iiii  !a  j.-  a  m-  .le 
Cuba,  est  relâché. 

25.  —  Election  législative  à  Tourcoing  :  M.  Dron, 
républicain,  est  élu  par  10  tiUO  v<dx,  en  remplacement  de  M.  Ma- 
surel,  invalida.  —  Mi-rt  du  p'^c  te -romancier  Georges  Roden- 
bach.  —  Fin  de  la  grève  des  épiciers.  -  A  Aïn  s»fra, 
le  général  Saint-Germain  confère  le  titre  de  Caïd  des  Caïds 
au  marabout  .Si  Mulcy  Ali,  résidant  à  ïiont.  —  Mort  .1.' 
M'"'"  Elisa  Sanz,  célèbre  cantatrice. 

26.  —  La  cour  d'assises  de  la  Seine  acquitte  M'""  Paulmier, 
femme  du  député  du  Calvados,  qui,  iV  la  suite  d'un  article  inju- 
rieux publié  dans  la  Lantei^nt\  avait  tiré  plusieurs  coups  de 
revolver  sur  M.  Olivier,  secrétaire  de  la  rédaction  de  ce  journal, 
et  l'avait  blessé  grièvement.  —  M.  Lnw ,  président  de  !a 
Chambre  criminelle  de  la  Cour  de  cassation,  se  rend  au 
ministère  de  l'intérieur  pour  recevoir  la  dt:po--ition  de  M.  Dupuy. 

—  Les  amiraux  des  quatre  puissances,  qui  administraient  îa 
Crète,  quittent  li'e. 

27.  —  M.  ConstanSf  sénateur,  est  nommé  ambassadeur  â 
Constautinople.  —  M.  Jusserand  est  nommé  ministre  plé- 
nipotentiaire à  Copenhague.  —  Un  duel  a  lieu  entre  MM.  Max 
Régis  et  Léon  Picard.  Les  deux  adversaires  sont  blessés  légè- 
rement, —  Le  conseil  des  ministres  décide  de  communiquer  i 
la  cour  de  cassation  le  dossier  secret  de  l'affaire  Dreyfus, 

—  M.  F.  Faure  offre  un  àiner  en  l'honneur  de  M.  Rafaël 
Iglesias,  président  de  la  République  de  Costa-Rica.  —  Le 
congrès  de  Matobos  (Philippines)  ne  pouvant  se  mettre 
d'accord  pour  formuler  la  Constitution,  s'ajourne.  Le  cabinet 
constitué  par  Aguinaldo  est  démissioiinaire.  L'indigène  Mabini 
est  chargé  de  former  un  nouveau  gouvernement. 

28.  —  La  Cour  de  cassation  entend  M.  Casimir-Perier. 
ancien  président  lie  la  République,  et  M.  Barthou,  ancien 
ministre  de  Tintérieur.  —  Mort  de  M.  de  Corcelle,  ministre 
plénipotentiaire. —  Une  délégation  de  l'Ecole  de  Saint-Cyr  part 
pour  Saint-Pétei-sbourg.  pour  a=-!^it<?r  aux  fêtes  du  centenaire 
de  l'Ecole  impériale  militaire  Paul. 

29.  —  M.  F.  laure  visite  i  Ecole  supérieure  de  guerre. 

—  Un  duel  a  lieu  entre  MM.  Ma-M>ii,  de  la  Lihr.:  l'uroUr.  et 
Dupont,  antisémite  algérien.  Le  dernier  est  blessé  grièvement. 

—  Le  roi  d'Italie  signe  un  décret  accordant  grâce  à  '2  700  indi- 
vidus condamnés  à  la  suite  des  troubles  de  Milan.  —  Les 
forces  américaines  se  préparent  à  occuper  Ilo-Ilo,  évacué  par 
les  Espagnols.  Les  indigènes,  qui  ont  occuimï  la  place,  s'oppo- 
sent à  l'entrée  des  Américains.  —  I^e  nouveau  cabinet  des 
Philippines  est  ainsi  constitué  :  Mabini,  président  du  con- 
seil et  ministre  des  affaires  étrangères;  Lnna,  guerre;  Ara- 
neta.  intérieur;  Bnen  Camino. agriculture  et  commerce;  Canon, 
travaux  publics. 

30.  —  Le  dossier  secret  de  l'affaire  Dreyfus  est  remis  â 
la  Cour  de  cassation.  —  Le  général  Chamoin  est  désigné 
par  le  ministre  de  la  guerre  pour  le  représenter  k  l'enquête  de 
la  Cour  de  cassation  sur  la  demande  en  revision  du  procès 
Dreyfus.  —  Le  Congrès  du  Brésil  clôt  sa  session.  Les  votes 
émis  montrent  qu'il  a  entière  confiance  dans  le  gouvernement. 

31.  —  A  Bourg,  exécution  de  Vacher,  le  tueur  de 
bergers.  Cette  exécution  est  la  dernière  opérée  par  le  bourreau, 
M.  Deibler.  qui  est  relevé  de  ses  fonctions  à  partir  du  l""""  jan- 
vier. Son  fils  lui  succède.  -^  'Jon-titatiiiu  d'une  nouvelle  ligue 
sous  le  nom  de  «  Ligue  de  la  Patrie  française  »■  — 
M.  Doumer,  gouverneur  ^'«lural  de  \"  Indo-Chine,  quitte  Paris 
pour  rejoindre  son  poste.  —  En  Autriche,  publication  d'or- 
donnances impériales  prolongeant  le  compromis  austro-hongrois 
jusqu'au  31  décembre  1899  et  décrétant  3  douzièmes  provi- 
soires pour  le  budget  autrichien. —  Au  Transvaal,  arresta- 
tion de  M.  Péfu.  chef  révolté  -le?  Magatos. 


LA     MODE     DU     MOIS 


Aucune  uiodc  n'exigea  jamais  plus  d'habilett-  d'exé- 
cution que  celle  d'aujourd'hui.  —  Elle  est  cependant  si 
simple!  me  dira-t-on.  —  Mais  injusti'  exige  une  coupe 
irréprochable.  Or,  en  aucun  temps,  ou  ne  porta  de  jupes 
plus  collantes,  de  corsages  plus  moulés  qu'à  présent. 
r>ans  le  flov:.   un  petit  défaut   se  dissimule   aisément. 


mente  de  revers  en  breitschwaulz.  Il  ouvre  sur  une 
cravate  en  tulle  brodé,  surmontée  d'un  tour  de  cou  eu 
velours  cerise.  Une  double  rangée  de  boutons  en  stras 


vV*  •^^  vY  ^  ^ 


e-î-:>r/^^ 


Mais  comment  rien  cacher  sur  une  cuirasse  ou  un 
fourreau';'  Tout  le  cachet  de  la  toilette  moderne  réside 
donc  beaucoup  plus  dans  la  perfection  de  la  coupe  que 
dans  la  garniture.  Celle-ci,  en  tous  les  cas,  se  compose, 
surtout  cette  année,  d'incrustations,  d'applications,  de 
broderies  rocnco,  de  broderies  découpées  sur  fond  de 
>oic  claire,  etc. 

Le  drap  se  prête  h  tout  cela  mieux  qu'aucun  autre 
tissu.  Aussi  en  porle-t-on  beaucoup  cette  année.  Li 
robe  princesse  (n°  1)  que  nous  donnons  aujourd'hui 
r^t  en  drap  vert  uiyrte.  Le  haut  du  corsage  est  recou- 
vert par  un  petit  boléro  ne  commençant  que  sous  les 
bras  et  ne  continuiiut  pas  dans  le  dos.  Ce  boléro,  comme 
les  mauche.H,  est  couvert  de  broderies  noires  et   agré- 


.tcliéve  rqrnementation  du  corsage.  (Juaut  au  chapeau, 
en  velours  vert  tendre,  il  est  orné  de  plumes  noires  et 
d'une  boucle  en  stras  anrien. 

Notre  modèle  (n"  2)  est  également  eu  drap,  maia 
noir  au  lieu  de  couleur,  avec  motifs  de  drap  noir 
découpés  et  réappliqués  sur  le  corsage  comme  sur  le  bas 
de  la  jupe,  .\u-dcssus  de  la  broderie,  cinq  mngs  de 
piqûres  en  fougère  en  achèvent  l'ornementation.  Un 
col  de  velours  cerise,  appliqué  de  tresses  blanches  et 
bordé  de  guipure,  est  rappelé  par  deux  petits  revers 
ronds,  semblant  sortir  du  corsage  et  non  se  rabattre 
sur  lui.  Ces  petits  revers  retombent  sur  un  intérieur  en 
mousseline  de  soie  noire  plissée.  Cette  toilette  de  haut 
gofit  est  accompagnée  d'une  toque  en   tulle  noir  pr  i- 


I..V    MOUK    m'    MOIS 


pieusement  cliiffouné.  One  touffe  de  plumes  noires,  à 
gauche,  retombe  sur  les  cheveux  frisés. 

Du  manchon  assez  grand,  en  zibeline,  s'échappe,  aux 
lieux  bouts,  un  coquille  de  vieille  dentelle. 

Le  drap  se  porte,  cette  saison,  je  le  répète,  avec  au- 
tant de  succès  que  la  soie  pour  robe  de  visites.  Une 
loublure  de  faille  cerise  rendra  plus  élégant  encore 
notre  modèle  n°  2. 

Le  mois  de  février  étant  par  excellence  celui  des  fêtes 
et  des  réceptions,  nous  pensons  être  utile  il  nos  lectrices 
en  leur  donnant  un  modèle  très  nouveau  et  tout  à  fait 
ini-dit  de  sortie  de  bal  ou  de  théâtre.  Le  même  modèle 


en  dessous  de  l'épaule,  est  eu  fine  guipure  bordée  de 
dentelle  retombant  sur  la  peau. 

Cette  robe  peut  se  reprotluire  en  tulle  brodé  on 
pailleté,  en  velours  et  en  soie  façonnée  ou  unie,  suivant 
le  goût.  Quel  qu'en  soit  le  tLssu,  elle  sera  toujours  trèc 
comme  il  faut  ;  mais,  plus  qu'aucune  autre,  elle  exige 
une  grande  perfection  dans  la  coupe. 

Je  ne  veux  pas  oublier  non  plus  de  mentionuer  au- 
jourd'hui le  grand  succès  de  \a  frange  comme  ornemen- 
tation, ni  de  dire  combien  les  boutons  jouent  un  rôle 
import:int  dans  le  costume  moderne. 

Je  puis  aussi  annoncer  le  succès  de  la  dentelle  et  du 
tulle  brodé  en  lèze  employés  comme  robes.  Déjà,  bien 
des  fois,  la  mode  a  affirmé  son  goût  pour  ce  genre  de 


^- 


eu  soie,  en  drap  ou  en  tissu  de  fantaisie,  compossrait 
un  charmant  manteau  de  voiture  ou  un  confortable 
vêtement  de  voyage.  Tel  qu'il  est,  il  est  en  velours 
liortensia  mauve  appliqué  de  motifs  de  guipure  cendre. 
Uu  grand  capuchon  Louis  XY  y  ajoute  un  cachet  très 
criginal. 

Ce  vêtement  est  contourné  par  on  haut  volant  plissé 
en  mousseline  de  soie  mauve  qui  rappelle  rempiècement 
tout  ruche,  et  le  dedans  froufrouté  du  col. 

Quant  à  la  robe  de  bal  (n"  4),  elle  est  entièrement  en 
guipure  d'Irlande  sur  transparent  de  soie  crème.  De 
forme  princesse,  elle  est  longue  et  sans  aucun  ornement 
que  des  bretelles  en  velours  miroir  orange.  La  draperie 
qui   contourne   le  décolleté   et    forme  manches  courtes. 


toilettes  aussi  pratiques  qu'élégantes;  mais  jamais 
peut-être  elle  n'a  trouvé  de  combinaisons  plus  sédui- 
santes qu'aujourd'hui. 

Ces  robes  se  font  soulevées,  c'est-à-dire  détachées  du 
tond  de  jupe  en  soie,  et,  suivant  ,1e  goût,  noir  ou  de 
couleur,  c'est-à-dire  formant  transparent,  sous  de  la 
dentelle  noire.  On  peut  du  reste,  en  pareil  cas.  avoir 
deux  robes  de  dessous,  ce  qui  permet  sans  grands  frais 
de  varier  sa  mise.  Quand  on  met  le  dessous  en  couleur, 
la  ceinture  et  les  garnitures  doivent  être  assorties  à 
cette  nuance.  Ce  que  je  dis  du  noir  s'applique  aussi  au 
blanc,  naturellement. 

Charmantes  pour  dîners  et  petites  soirées,  ces  robes 
feront  fureur  cet  été  aux  eaux  et  à  la  mer. 


I.  \     MuIpK     kl     MiiIS 


NOS     PATRONS 

Cache-corul.  —  Ce  modèle,  très  Doaveau,  permet,  pour 
une  robe  de  bal,  de  remplacer  les  bretelles  par  un 
simple  ruban. 

Les  bretelles  arrondie.^  et  rapport«ies  tont  agrémentées 


d'entre-deux  de  dentelle  ;  l'imitation  de  valenciennes, 
quand  on  veut  peu  dépenser,  fait  très  bien  ;  mais  la  vraie 
valenciennes  ou  le  point  de  Paris  sont  à  la  fois  solides 
et  plus  élégants.  Une  dentelle  assortie  et  légèrement 
badinte,  borde  le  dessus  du  corset,  en  bas,  et  encadre 
les  bretelles,  qu'un  nœud  de  ruban  serre  sur  l'épaule  et 
ferme  au  creux  de  la  poitrine. 

Le  devant  se  taille  droit  fil  au  bord,  mais  très  en 
biais  sous  le  bras,  pour  mieux  pincer  la  taille.  Le  dos, 
.l..T>t  n"n<  n^  donnons  que  la  moitié,  p*»nî  ^i-  fairp  d'une 


OUVRAGES    DE    DAMES 

\oureaux  moJilej)  Je  liissa.  —  Le  pinceau  occupe 
aujourd'hui  une  large  place  dans  les  art.s  ou  travaux 
féminins.  Les  dessins  n<»  1  et  1  bit  ci-dessous  représentent 

.  denx  'asse,',  charmantes  et  très  nouvelles  tontes  deux. 
La  décoration  bleu  Sèvres  foncé,  mélangé  d'or,  donne, 
dans  ce  cas,  des  résultats  tout  à  fait  satisfaisants. 
Tout  ce  qui  est  noir  m.at  sur  le  dessin,  doit  être  bleu 
Sèvres  uni  ;  quant  aux  fleurs,  c'est  au  peintre  de  mé- 
lanirer  avec  goût  l'or  au  bleu. 

X**  2.  Ilci/m  de  piano,  île  chemince,  on  tapis  Je  table, 
—  Ce  modèle  peut  se  faire  sur  fond  de  velours  ras  bleu 
foncé,  brodé  de  fleurettes  d'argent  et  de  branchages 
Sienne  de  deu.\  tons.  La  bordure  alors  sera  vieux  bleu 
!>àle  brodé  de  noir  serti  d'or  fané.  Sur  fond  brique  avec 
bordure  vieux  rose,  et  rinceaux  vieil  or,  ce  tapis  est 
tncorc  délicieux. 

N**  3.  Coin  Je  nappe  à  tht-  ou  de  cougsin.  —  Cette 
nappe  se  fait  en  toile  bise,  brodée  de  soie  lavable  en 
teintes  plates,  les  fleurs  d'un  bleu  rosé  hortensia,  de 
lieux  tous  ;  les  feuillages  verts,  également  de  deux  tons. 
Les  nervures  des  feuilles  se  font  en  point  lancé;  les 
ombres  des  fleurs  avec  de  petits  picots.  La  uappe  doit 
être  entourée  par  un  large  ourlet  &  jour  encadré  lui- 
même  de  dentelle  genre  guipure.  Ce  même  dessin,  sur 
fond  de  velours,  de  peluche,  ou  de  soie,  de  teintes  nn 
peu  effacées,  serait  charmant  comme  coussin  ;  on  pourrait 

/  alors  ajouter  un  chiffre  ou  un  motif  dans  le  milieu.       * 


'      /                 A    \ 

/      '                     •     \ 

1  \ 

■'Oulc  pièce.  Si  un  tient  i'i  un  dessus  de  corset  trl;^  ajiisit, 
1,'iire  la  pince  très  creuse. 

Comme  tis.'us  &  employer  :  batiste  de  fil  ou  de  coton  ; 
nanfonk,  fine  percale;  toile  de  soie  ou  surah. 

Suivant  :  l^iSO  ou  '!'",50. 

Nota.  —  Les  coutures  anglaises  sont,  en  ce  ca»,  pré- 
férables aux  coutures  rabattue". 


I.A     MODE    1>1'    Mois 


UN     PEU     DE     TOUT 

Tout  le  monde  connaît  la  lourde  couronne  de  ruban 
terminée  par  des  pans  invraisemblables  qui  ornent  la 
coiffure  ordinaire  des  nounous;  eh  bien,  la  mode  tend 
&  modifier  cette  encombrante  coiffure.  La  demiCre  nou- 


l.e p'iyte-hagutsesi  un 
bibelot  précieux,  en 
voyage  particulière- 
ment, où  il  est  prudent 
de  ne  rien  laisser  traî- 
ner ni  sur  sa  cheminée, 
ni  sur  sa  table  de  nuit. 
C'est  une  sorte  de 
bourse  de  dimensions 
lilliputiennes  dont  le 
fermoir  est  très  solide. 
En  résumé,  cela  res- 
semble beaucoup  à  un 
porte-or  dans  lequel,  le 

soir,  on  enferme  les  bagues  précieuses,  et  le  jour  la 
houppette  à  poudre  de  riz.  J'en  m  vu  en  peau  blanche, 
enrichis  de  pierreries  et  de  chiffres  en  or.  Cela  consti- 
tuait un  très  gracieux  souvenir  à  offrir  (n"  3). 

La  peau  blanche  se  nettoie   en  la  frottant  avec  une 
pean  de  daim  très  propre  et  un  peu  de  farine. 


veauté  consiste  en  une  coquette  et  légère  couronne  de 
rubans  comètes  destinée  à  entourer  le  bonnet  des 
uourrices  (u"  1). 

Cette  couronne  peut  se  faire  d'une  seule  nuance  ou 
lie  plusieurs  mélangées  avec  art  pour  simuler  un  ruban 
écossais  ou  un  ruban  ombré. 

On  emploie  aussi  quelquefois  un  large  ruban  froncé 


et  uni,  au  milieu  duquel  on  place  la  couronne  en  ruban 
comète.  Dans  ce  cas  le  ruban  se  termine  par  des 
pans  qui  ne  descendent  pas  plus  bas  que  la  taille  (n»  î). 


Les  grands  abal-juni  Empire  blancs, et  peints  à  l'aqua- 
relle de  fleurs  ou  de  paysages  sont  fort  à  la  mode.  On 
en  fait  aussi  avec  incrustations  de  vieilles  estampes  et 
ornés  de  paillettes.  D'autres 
sont  en  mousseline  de  soie 
de  nuance  claire,  froncée 
et  terminée  eu  haut  et  en 
bas  par  une  ruche  de  soie 
de  couleur  tranchante.  Le 
vert  est  très  apprécié 
comme  garniture,  en  pareil 
c.is,  quand  l'abat-jour  est 
blanc,  crème,  ivoire  ou 
fond  blanc,  à  fleurs  de 
couleur  (n"  4). 

Pour  les  hommes,  parles 
jours  froids,  les  gilets  en 
peau  de  daim  gris  ou  de 
nuance  fauve  sont  admis, 
même  avec  la  redingote. 
Cette  mode  nous  vient,  bien 
entendu,  d'outre-Manche, 
où,  il  faut  bien  en  con- 
venir, on  a  vraiment  le 
sens  du  confortable  (n"  5). 

Berthe   de  PKÉ3ILI.r. 


PETIT   HOTEL  A  PAIUS 


Ce   petit    h'">lcl,  (ICïtinè  a    llialntaiion  «l'un  ii-lilutairc.  maU 

■  iue  SI  (li^tributioii  pourrait,  ni-aDDi»in>,  [lermcttre  il'titilUer 
pour  une  famtlle,  a  été  troitr  «lans  le  style  de  lu  fiji  du 
w  sit'cle,  et  tris  soigne-  iiiou^  le  rapport  des  maU-ri.iux  et  «le 
Il  décoration. 

Au  sou8-S4)l  se  trouvent  :  la   cuisine,  cave,  dt-lt^rra»  divers, 

■  ilorifcrc,  water-closets  d6  domestiques.  — Au  rez-de-chaussée  : 
\  (^-stilmlc,  saliin,  salle  à  miinger  avec  ofTlrc  muni  d'uo  inonte- 
plat-;.  —  Au  premier  étage  :  jrrandi-  chambre  a  coucher  aTec 
toilette  et  sillc  de  biin.  Cabinet,  bibliotlà-que  et  water-closet-*. 

'  Au  deuxième  étage  :  «leax  chambre»  d'amis  arec  toilettas, 
lingerie  et  water-closets,  —  Au  truisiéme  étage  :  atelier  de 
pliotoj.'raphic,  deux  chambres  de  domestiquei^  et  u-ater-closet<t. 
Au  rczHle-cliaussée  se  trouve  une  petite  cour  de  serviee  sur 
1.1  face  postérieure. 

hi  dépense  assez  élevée,  vu  la  surface   restreinte  de  con- 
iruction  (10'"  X  1^'").  ressort  u  environ  920  francs  le  mètre 
superficiel  (dans  des  conditions  de  bonne  construction  mnyenno, 
i'ilc  aurait  pu  se  maintenir  entre  700  et  750  franco). 
Bile  s'est  ainsi  répartie,  ea  chiffres  ron<ls  : 

Fouilles îtMM» 

Canalisations I  G'»0 

Maçonnerie 3fi  000 

(irandc  serrarerie  et  serrurerie  d'art 15  7'N> 

Menuiserie,  parquets  et  escalier 21  OiM> 

Charpente 4  200 

Couverture,  plomberie, -         »>  7uy 

Peinture,  vitrerie,  miroiterie t»  9(H) 

Fumisterie,  calorifère 4  5i)0 

Sculptnre SS'iO 

Décorations    diverses^    i>eiuture,    vitraux,    céra- 
mique, mosaïques 7  000 

111400 
II.  D..  .irehîtccte. 


TABLEAUX    DE    STATISTIQUE 


MONNAIES     DIVISIONNAIRES 


les  nouvelles  monnaies  divisii 
lies  frappes  aux  anciens  types,  qui  sont  : 

'1  francs. 


1  frai 


eut. 


"î!y  cent. 


20  cent. 


Bouaoartc  ot  Napoléon  I".  ..  .  2J.J54,l.'il  31.362.123               13.(13.364   .'.O  2-17.731     »  » 

Louis  XVIII 7.371. 7(il  1.393.212                 1.852.461     »  101.589  75  » 

Charles  X 8. 089. 601  5.282..S9I)                 2.073.468  50  590.683     »  « 

Louis  Philippe 24.901.472  19. .-,33. 706                13.035. S65  51)  6.665.094  htt  « 

IWpublique  1849  tDéesscJ I.23li.9iil  :l.21!i.7|il                 1.544.474     »  »  1.972.813  60 

L.-N.  Bonaparte.  — Napoléon  111.  .5.-1 .631   SSll  109.517.138               .■i2. 984. 407     »  0  6.279.887     » 

llépuhliqno   1S70  (Déessel  ....  36  0.8(1.966  33,55.1.162               17.t3.G24     »  »  20     1. 

Totaux 160.663,584  2il6,894.u(il             102.;.S7.527  50  7,071.101   26  8.252.720  60 

A   rleduire,  pièces  démonétisées  .  72.972.112  90.572.350               4.'..202.J39     »  7.671.10125  5.747.972     ■) 

Monnaies  ayant  cours 87.891,092  116.321.0.51              57,180.088.50  »  2.504.748  60 

Tout  en  tenant  compte  des  pièces  qui,  malgré  leur  démonétisation,  n'ont  pas  été  retirées,  les  montants  en  circulation  sont 

infrrieurs  aux  chiffres  ci-dessus;  on  ne  saurait  évaluer  la  totalité  des  monnaies  divisionnaires  à  plus  de  240  millions   Je   francs. 


PROGRESSION     DES     DEPENSES    PUBLIQUES 


3.086 
3,099 
3.184 
3.288 
3 .  343 
3.311 
3.388 
3.362 
3.404 
3,385 

si  lies  dé 

019 
433 
372 
756 
343 
434 
061 
813 
811 
440 

77"' 

(1 

1  Les 

autre 

s  États 

allemands 

ont  au 

s  qi 

2.207.443.000 
2.214.009,000 
2.173.597.000 
2.218.247.000 
2. 270. 669. 000 
2. 281. 903. 000 
2.305.390,000 
2,371,429,000 
2.40S..Ï41  OUII 
2.602.279,000 


jNE 


1.096.167.000 
1,276.276,000 
1.388  342.000 
1 .  574 .  896 .  000 
1,657,141  000 
1  6.05.289,000 
1  587.440.000 
1  671  175.0110 
1  033  975  000 
1   583   781.000 


IR.  .-.-K  1,1; 

1.646.897.000 
1,763,411.000 
1,892.309.000 
1.906. 367. 000 
2. 151. 043. 000 
2.313.896.000 
2.306.643.000 
2.419.948.0CO 
2.374.342.000 
2.424.073.000 


•elles  indiqué 


LA     VITESSE     DES     GRANDS     NAVIRES 

Vitesse  moyenne  eu  nœuds  (1  nœud  équivaut  à  1,852  mètres). 

/.uainiii  (Cunard  Line'l 20,88 

i'aniixr.nia        —             20,77 

Etrnria              —              18,88 

Umln-M            —             18,43 

S<iiHt'l''iiil  (-■Vmerican  Line) 19,28 

&iii,t-Loiii<               —                 19,19 

.V.ir-lori                  _                 18,83 

f'iris                          —                 18,05 

Tenicic  iWhite  Starl 19,02 

.l/„„,rf,c              _             18,96 

(;,  rm.iiik          —             16,04 

llnliuiic             —             16,20 

Aifiju-^t~Victoi  î'i  (  Hambourgeoise  américaine) 18.24 

ColiimM.i                                        —                       18,74 

f:ns>-Rismun-k                          —                      19[l0 

T^uniiiu:  (Compagnie  transatlantique) 17.74 

ISr.tu.w.                             —                           17,08 

i/i<nnj^otftit                       —                            16,27 


LES     ÉTRANGERS     AU     JAPON 


]irofession?. 


Anglais 

Russes 

Hollauilais 

Français 

Portugais 

Aliemainîs 

Suisses 

Belges 

Cbinoi? 

Antros  natioualitê*-. 


VEUOCIPE  DES 

D'après  les  relevés  de  l'administration,  il  y  a  en  France, 
chiflEres  ronds,  40it.(tuu  vélocipèdes.  Les  départements  oi 
nombre  est  le  plus  gi'and  sont  les  suivants  : 

Seine. 79.389      Seine-et-Marne.  ...     II. 

Seine-et-Oise 18.074       Seine-Inférieure..  .  .     Kl. 

Nord 14.5(i7       Gironde 9. 

Ceux  au  contraire  où  ce  nombre  est  minimum  sont  : 

Haute-Loire 544       Haut  es -Alpes 

Basses-Alpes 5^2      Lozère 

Cantal 413      Corse 


PRODUCTION    DES    PRINCIPAUX    PAYS 

Chiffres  établis  par  le  département  du  travail  à  AVashington. 
d'après  les  rapports  des  consuls  américaiirs.  —  Evaluation 
pour  1S90  en  millions  de  francs. 

Grande-Bretagne  .  .  .     20.500       Itidic .^.025 

Allemagne 14.57r>       Belgique 2.250 

France 11.22;^      Espagne 2.125 

Kussie 9.075      Suisse,^ SOO 

Autriche-Hongrie.  .  .       6.125 


MARINES     DE      GUERRE 


Angleterre 
France.  .  , 

Allemagne 
États-UuK 
Italie.  .  .  . 
Autriche.  , 
Japon.  .  . 
Espagne  . 


3.019 
2.329 
1.542 


QUESTIONS    FINANCIKHKS 


Une  cliosc  licuicuse  vicnl  de  se  produire.  I, em- 
prunt de  l'Indo-Cliinc  a  été  souscril  avec  cmprcs- 
senienl  cl  couvert  plusicui's  fois. 

{Ju'on  ne  se  méprenne  pas  sur  lu  nature  de  la 
satisfaction  que  nous  venons  d'exprimer.  ( Minime 
placement,  nous  sommes  bien  éloij,'ncs  de  pro- 
iesser  un  firand  enthousiasme  pour  les  obligations 
de  rindo-C.liine  :  il  y  a  mieux,  soyez-en  bien  con- 
vaincus; mais  tout  de  mcnic  il  faut  s'applaudii'  du 
résultat  obtenu.  On  nous  n  tant  et  si  souvent  ré- 
pété que  le  public  n'avait  plus  goût  aux  afl'aires. 
que  nous  devons  nous  montrer  satisfaits  d'un 
aussi  formel  démenti  donné  i  des  assertions  par 
trop  pessimistes.  La  vérité  est  que  le  public  ne 
demande  qu'à  travailler,  pourvu  qu'on  lui  en  four- 
nisse l'occasion.  Celle-ci,  à  vrai  dire,  nous  parait 
médiocre  :  telle  qu'elle  est,  pourtant»  elle  vaut 
cent  fois  mieux  que  toutes  celles  qu'imc  foule  de 
gens  plus  ou  moins  véreux  ont  présentées  au  public 
depuis  quelque  temps,  en  décorant  leurs  produits 
d'étiquettes  plus  ou  moins  industrielles  et  plus  ou 
moins  russes. 

A  ce  point  de  vue,  le  début  de  ISO'J  vaut  mieux 
que  la  lin,  et  même  que  tout  l'ensemble  de  la 
fiiclicusc  année  IsiiS. 

Cependant,  nous  devons  constater  qu'il  se  dégage 
de  cette  année  Isiis  un  fait  à  retenir  ;  c'est  que  le 
public  de  l'épargne  commence  à  se  désalTectionner 
des  valeurs  dites  classiques,  et  dont  le  rendement 
devient  par  trop  peu  rémunérateur,  pour  s'attacher 
de  préférence  aux  valeurs  donnant  un  rendement 
meilleur.  Nous  ne  saurions,  certes,  l'en  blâmer.  Il  y  a. 
sur  la  cote,  une  foule  de  valeurs  en  pleine  posses- 
sion de  la  faveur  du  public,  et  qui  ne  doivent  la 
conservation  des  cours  élevés  auxquels  elles  s'in- 
scrivent qu'à  la  vitesse  acquise,  si  l'on  peut  s'ex- 
primer ainsi.  Le  Suez,  par  exemple,  est  dans  ce 
cas.  Il  est  aux  environs  de  .(500  francs,  ce  qui, 
pour  un  rendement  net  de  'M  francs  à  peu  près, 
représente  un  taux  de  capitalisation  de  2.57  %.  On 
avouera  que  c'est  peu,  surtout  si  l'on  considère 
que  la  Rente  française  donne  plus  de  2.r'0  %.  Nous 
sa\ons  bien  que  le  Suez  est  une  valeur  industrielle 
de  premier  ordre  :  elle  n'en  est  pas  moins  soumise 
à  des  aléas  redoutables,  et  il  sullira  de  se  rendre 
compte  de  la  situation  politique  internationale 
]>our  comprendre  à  quels  aléas  nous  faisons  allu- 
sion. Il  est  infiniment  probable,  on  doit  du  moins 
l'espérer,  que  ces  éventualités  ne  se  réaliseront 
pas  ;  mais  on  conviendra  cpien  tout  état  de  cause 
il  esl  stupéliant  de  voir  une  valeur  industrielle, 
(pioli|ue  bonne  qu'on  la  suppose,  se  capitaliser  à 
iMi  taux  sensiblement  inférieur  à  celui  de  la  Itente 
française  elle-même. 

t'ne  partie  de  ces  observations  s'applique  aussi 
à  lu  lîanque  de  France,  dont  les  cours  ont  été  for- 
tement poussés,  depuis  quelques  mois,  dans  l'espé- 
rance que  les  bénéfices  se  ressentiraient  de  l'état 
de  choses  établi  par  le  renouvellement  du  privi- 
lège. Il  est  vrai  que  les  bénéfices  ont  grossi.  Seu- 
lement, les  acheteurs  ne  tenaient  pas  compte  de 
cette  circonstance  que  le  renouvellement  du  privi- 
lège implitpinit  une  espèce  de  partage  des  bénéfices 
ii\ec  l'Ltal.  si  bien  qu'on  a  réparti,  cette  année,  un 
di\iilcnde  de  Mi  francs  bruts,  ou  110  francs  nets, 
supérieur  d'un  franc  A  peine  i\  celui  de  l'an  dernier. 
L'n  revenu  de  110  francs  poui'  un  capital  de  .')  8oo  fr., 
c'est  du  2.87  '/,  :  c'est  encore  un  taux  inférieur  à 
relui  de  la  rente;  et  nous  n'avons  pas  besoin  de 
répéter  que  cela  esl  inadmissible. 

(>tlc  ipicstion  de  l'augmenlnti^n  éventuelle  des 
bénéfices,  et  par  conséquent  des  dividendes,  a  égale- 
ment joué  un  grand  vMe  dans  la  hausse  des  actions 
des  chemins  de  fer,  hausse  qui  a  pris  des  allures 
un  peu  préei])itées  quand  on  a  pu  constater  que 
!,•«    rercltes    suivaient     régnlièiruu'nt    une    marche 


ascendante.  On  n'a  pas  rélléehi  que  cela  ne  sulli- 
sait  point  pour  que  les  dividendes  fussent  grossis 
par  répercussion.  D'ici  à  ce  que  ce  grossissement 
s'opère,  il  s'écoulera  d'assez  longues  années,  attendu 
qu'il  faudra  avant  tout  rembourser  les  avances  de 
l'Etat,  qui  se  chilTreot  par  centaines  de  millions; 
puis  faire  d'énormes  dépenses  de  matériel  :  puis 
enfin  partager  avec  le  Trésor,  dans  des  proportions 
définies  par  les  conventions,  les  bénéfices  à  partir 
I  d'un  certain  cliilTre.  Le  publie,  qui  n'a  pas  voulu 
1  considérer  tout  cela,  éprouve  un  certain  désappoin- 
tement en  Voyant  que  les  dividendes  restent  sla- 
tionnaircs:  et.  dans  ces  derniers  temps,  il  a  elTecluc 
des  ventes  assez  suivies. 

Nous  sommes  obligé  de  nous  en  tenir  A  ces 
quelques  généralités;  mais  si  le  lecteur  veut  bien 
prendre  la  peine  de  nous  écrire,  nous  nous  ferons 
un  devoir  de  lui  donner  notre  avis  motivé  sur  telle 
ou  telle  valeur  qu'il  n»ius  désignera. 

Il  nous  semble  que  cela  a  son  intérêt  ;  cl  lo< 
personnes  qui,  en  outre,  nous  feront  l'honneur  de 
nous  consulter  par  lettre  sur  leurs  remplois  de 
fonds,  nous  trouveront  toujours  disposés  à  les  aider, 
et  surtout,  révérence  parler,  à  les  empêcher  de  faire 
des  sottises.  Car  le  public  n'est  que  trop  enclin 
à  passer  d'une  extrémité  A  l'autre,  et.  le  jour  où 
une  valeur  lui  apparaît  comme  étant  d'un  rapport 
médiocre,  il  s'élance  à  la  recherche  de  revenus 
plus  élevés  ;  et  cela  sans  apporter  à  cette  recherché 
le  discernement  qu'il  y  faudrait.  On  en  profite  pour 
lui  passer  toutes  sortes  de  fonds  étrangers  plus  que 
douteux  et  aussi  pour  lui  recommander  les  actions 
d'une  foule  de  sociétés  nouveau-nées. 

C'est  surtout  contre  ce  genre  de  papier  que  nous 
voudrions  prémunir  le  public.  Une  valeur,  et  sur- 
tout une  valeur  industrielle,  n'est  bonne  à  mettre 
en  portefeuille  qu'autant  qu'elle  a  fuit  ses  preuves. 
Nous  en  avons  recommandé  naguère  qui  avaient 
pour  elles  des  résultats  formellement  acquis,  et 
dont  la  hausse  est  loin  d'avoir  dit  son  dernier  mot, 
puisque,  aux  cours  actuels,  ces  valeurs  se  capitali- 
sent encore  entre  G  et  7  % ,  voire  davantage.  Nous 
citerons  les  (Chaussures  /'/nrroi/ab/e.  les  Chaussures 
françaises.  \e»  Tavernes  l'nussel  et  Hni/ates  réunies. 
la  Société  des  Etablissements  SihroJer  et  Cnnslans. 
et  d'autres  encore  qui  ont  obtenu  une  réussite  écla- 
tante. Nous  citerons  aussi  les  actions  du  .Vourejiii- 
Cirquc.  qui  valent  environ  .'iSO  francs,  et  qui,  depuis 
douze  ans.  ont  donné  une  moyenne  annuelle  de 
.10  francs,  soit  près  de  s  o/,.  et  il  nous  parait  puéril 
d'insister  sur  la  prospérité  de  celte  Société,  qui  est 
au  capital  de  deux  millions  seulement  en  ■  000  ac- 
tions ,  et  dont  la  prospérité,  qui  grandit  chaque  jour, 
se  dé\"eloppc  au  fur  et  A  mesure  qu'apprt»cne  cette 
année  de  l'Kxposition,  dont  les  résultats  seniblenl 
devoir  être  merveilleux.  Dans  un  autre  ordre 
d'idées,  nous  citerons  également  les  nlilifialions 
5  %  du  Mnmle  Moderne  et  les  actions  des  Tram- 
ways des  Deux-Sèvres,  qui  jouissent  d'une  garantie 
de  l  12  9^,  fournie  concurremment  par  IKtal  et  le 
département.  Telles  sont  les  valeurs  industrielles 
que  nous  voudrions  voir  entrer  dans  les  porte- 
feuilles de  nos  lecteurs,  et  au  sujet  desquelles  nous 
fournirons,  sur  demande,  les  rcnseigiuMiunls  les 
plus  circonstanciés.  Mais  il  nous  sufitra  <le  dire  ici 
qu'elles  émanent  de  Sociétés  exploilaul  des  indus- 
tries d'intérêt  et  de  '■  consommation  ■  généraux  ; 
cl  comme  celte  exploitaliim  ne  date  pas  d'hier, 
qu'elle  donne,  au  contraire,  et  depuis  de  longues 
années,  des  résultats  satisfaisants,  nous  les  signa- 
lons sans  restriction,  étant  d'avis  que,  en  fait  de 
placements,  le  passé  et  le  présent  sont  de  bonnes 
cautions  pour  l'avenir. 

E.  Uknoist, 
Directeur  du  ifimtti-ur  Aronemf^/u^  ftttnnndrr^ 
17.  rue  ilu  Pont-Neuf. 


BOURSE    DE    PARIS  (Comptant).        Cours  extrêmes  de  Décembre  1898. 


FONDS   D'ÉTAT   ET  DE  VILLES 


3  ^  français  perpétuel 

3  ^        d°      amortissable 

Sl/Î^rd"       

Obligations  tunisiennes  3  %  1892. . . . 
Emprunt  Annam  et  Tonkin  2  1/2  %.     2  50 

Emprunt  de  Madagascar  2  1/2  ,?' 12  60 

Angleterre, eonsoli.lés  2  3/4;^...    • 
République  argentine  6  %  1886.... 

Autriche  4  %   1876,  or 

Belge  3  %  1873  conT.  (2'-  série). . . 

Brésilien  4  %  1889 

Chine  4^  1895,  or 

État  indép'  du  Congo,  lots  1888. . . 
Egypte  7  %,  dette  uuiflée  nouvelle . .  20  08 
—      3  1/2  %,  dette  privil.,  conv..   17  67 
Espagne  extérieure  4  ^  1882,  perpét 

Hongrois  4  j^  1881,  or 

Italien  i  % j4 

Portugais  1853  3  % 

Roumain  4  %  1890 

Russe  4  %  1880  (.6«  émission) 

—  4^1889,  or 

—  4  ^  cousol.  (1"  et  3' séries). 

—  i  ^  1890  t2«  et  3"  séries) 

—  3  .r  1891,  or 

—  4^  1893,  or 

—  3  1/2  X  1894,  Ubéré 

—  3  %  1896 

Serbie  i%  1895 

Suisse  (chemins  de  fer)  3  % 

Turquie,  dette  convertie  (Dt  4  ,^  . . . . 

—  oblig.  consolidé  1890,  i  % 

—  —    ottom.  priorité  1890,  4  % 

—  —     privil.  douanes  5  % 

—  —     ottom.  1894,  4  ;Jf 


6,  5 


Ville  de  Paris  1865,  4  %  . 


|26 
18  08 
10  66 
10  68 
18  06 
18  06 
10  68 


-  1871,3^.... 

-  1875,  4  ^ 

-  1876,  i% 

—  1886,  Z  %  

—  1892,  2  l/2^toutpnyé, 

—  1894-96,2  1/2^  d» 
Ville  de  Marseille  1877,  3  % !0  70 

—  d'Amiens  1S71.  i  % 

—  de  Bordeaui  1863,  3  % .. 
de  Lille  1860,  3  % '  2  64 

—  —       1893,  3  1/2  jr ]    3  16 

—  de  Lyon  1880,  3  % 2 

ÉTABLISSEMENTS    DE   CRÉDIT    | 

Banque  de  France (Actions) ,  1 1 

Banque  Paris  et  Pays-His.         d*»         [36 
Banque  Transatlantique  . .         d^ 
Compagnie  Algérienne  ...         d^ 

Comptoir  d'Kscompte d" 

Crédit  Foncier  de  France. .         d'' 
Foncières  1879,  3  %  ...  (Obligations) 

—  1883,  3  i^ d» 

—  1885,  3  X d» 

—  1896,2,80^116.         d» 
Communales  1879,  2,60  %  .         d° 

—  1880,  3%  ...         d" 

—  1891,  3%  ...         d» 


Crédit  Industriel (Actions) 

Crédit  Lyonnais d° 

Société  Générale d» 

Banque  Ottomane d» 


25  » 
24  96 
13  40 
13  48 
13  40 

12  46 
11  50 

13  40 
10  72 

14  36 
12 

32  05 


102  90 
101  60 
104  65 


108  2; 
104  2i 
46  85 
103  90 

95  50 
24  50 
95 

101  70 
103 

103  60 

102  90 

96  8 

104  4 

101  50 
96  8 
63  ; 

102  :<o 


403  » 
400  60 
411  50 


498 

„ 

lli'.i 

60 

401 

» 

502 

)> 

612 

» 

86S 

» 

648 

s 

559 

I> 

101  70 
100  '.'0 


103  60 
41  60 
102  70 


101  25 
22  75 
337  25 
4T4  60 
900  I 
459  » 


494  50 
489  51' 


CHEtWINS  DE    FER 

Est 500  (r.  tout  payé  (Actions) 

P.-L.-M d»  i' 

Midi d»  d» 

Nord d»  d» 

Orléans d»  d» 

Ouest d»  d» 

Bône-Onelma.  .        d"  d" 

Est-Algérien...         d»  d» 
Ouest-Algérien.        d=               •d^ 

Andalous d"  d* 

Autrichiens. ...        d"  d° 

Sud-Autriche . .        d*'  d« 

Kord-Espagne. .        d"  d° 

Saragosse d'=  d** 

Est  3 ^nouveau (Oblig.) 

P.-L.-M.  3  %  nouveau d" 

Midi  3  ^  nouveau d" 

Nord-Est  français  3  % d» 

Orléans  1884 d« 

Ouest  3  %  nouveau d» 

Bône-Guelma  3  ^ d" 

Ist-AIgérien  3  .%' d" 

Ouest-Algérien  3  Z d" 

Médoo  3  % d» 

Andalous  3  X  est-imp d^ 

Autrichiens  3  %  f*  hypoth.  d^ 

Nord-Espagne  l''''hypothèque.  â^ 

Saragosse d* 

VALEURS   DIVERSES 

Docks  et  Entrep.  de  Marseille.( Actions) 

Entrep.etMag.Gen.de  Paris,  d' 

Qie  Qie  Transatlantique d' 

C'^  française  des  Métaux ....  d' 

C'*  générale  des  Tramways ...  d' 

Cie  générale  des  Eaux d' 

C'*  du  Gaz  de  Bordeaux d' 

C"  du  Gaz  général  de  Paris.  d' 

C"  du  Gaz  de  Marseille d' 

Aciéries  de  France d' 

Forges  et  Chantiers  Méditer.  d' 

Bateaux  Parisiens d' 

C*  franc,  des  Chargeurs  réunis,  d 

C"  des  Lits  militaires d' 

Société  de  la  Tour  Eiffel d' 

C'^  intern'*  des  Wagons-lits..  d' 

Régie  des  tabacs  ottomans . .  d' 
C"  générale  des  Eaux  3  % ..  (Oblig.) 

-  -  5^..  d» 

C"^  Parisienne  du  Gaz  i  %  . .  d* 

Gaz  central  500  fr.  4  ^ d" 

C'' du  gaz  p.  France  et  Et.  4 .1'.  d° 

C'"de3Me5sag.Marit.31/2^.  d» 

Ci^G'' Omnibus  de  Paris4^.  d» 

Ole  (jie  Voitures  à  Paris4^.  d» 

C" G''  Voitures  Urbaine  S% .  d° 

C'<^  des  Lits  militaires  i  % ..  i" 

Canal  de  Panama,  lots,  t.  p . .  d" 

—  —  210  p d» 

—  .      —     bous  à  lots  89.  d° 
C">  du  Canal  de  Suez  6  ^ . . .  d» 

-  3  Z  (1"  série).  d- 

—  3  ^  (2«  série) .  d" 
Obligations  du  Monde  Moderne  (5  fr, 

net  de  revenu).  —  Coupons  payables 
le  l*^'  avril  et  le  1"  octobre 
bureaux  du  Monde  Moderne  oi 
Comptoir  générai  de  crédit,  17,  rue 
du  Pont -Neuf. 


llnptl 

Plui  hlll 

32  16 

1065  D 

49  70 

1920  s 

46  42 

1445  s 

66  90 

213.5  » 

62  99 

1830  1 

34  75 

1185  » 

26  97 

789  50 

26  10 

730  J 

4  25 
13  44 
13  44 
13  44 
13  44 
13  44 
13  44 
13  46 
13  60 
13  48 
13  64 
11 
15 


13  46 
22  94 
18  16 
18  16 
18  20 
15  84 
18  D 
18  18 


» 

1099 

59  98 

2249 

82  66 

2065 

20  32 

476 

45  60 

1160 

34  44 

1045 

25  30 

820 

22  63 

810 

65  04 

1230 

44  79 

1675 

LKS    TIMI511KS-P0ST1-:    DU    MOIS 


Noire  |>rei)iici<"  causerie  sur  les  tiiiibres-pusle 
(|iii  pariiissenl  cliuque  mois  sera  en  i|uelc|iie  sorle 
léiriispeclive;  nous  passerons,  en  elTel.  rapide- 
inenl  en  revue  de  fin  d'année  les  linibres  plus 
parliiulièremenl  spéciaux  A  1S9S,  c'est-à-dire  ceux 
i|iii  onl  él<5  émis  soit  en  commémoration  d'un  évc- 
iiemenl.  soit  à  raison  d'un  anniversaire. 

Tout  d'abord  les  Elat^-l'nis,  qui  ont  publié  une 
série  anal.>j;ue  à  celle  de  Christ oplie  Colomb:  cette 
l'ois  le  prétexte  est  l'exposition  trans-niississipiennc 
ilOinalia.  I-a  série  se  compose  <le  il  tindjres. 
I.e  1  cent.  vert.  .l/ar</iie(/e  sue  le  Mis.ii.isipi :  — 
2  cents.  rou(;e-carn)in.  I.abnuraije  dans  l'Oucsl :  — 
•1  cents,  oruntre.  Indien  rbassant  le  hu/falo  :  — 
•:>  cents,  bleu,  t'rémnnl  sur  les  M/tnlaynes  Uocheuses: 
—  s  cents,  brun. 
Troupes  gardant  un 
eonvni:  —  10  cents, 
violet:  reproduction 
d  un  tableau  de  M. 
lléaton  :  nous  en 
donnons  la  gravure: 
on  remarquera  timte 
la  poésie  de  celte 
(lolite  scène. 

Le  50  cents,  vert. 
liecherche  de  mines 
i/.in.v  riluest:  —  1  dollar,  noir,  serait  l'ail  d'apri's 
un  lahlcau  remar(|uable  de  M.  Mac  Whirtcr  et  inli- 
lolé  :  Urslian.r  dans  la  tempile :  —  1  dollars,  brun- 
I..11KC.  l'uni  de  la  rivière  Mississipi. 

Les     Pays-Has     nous    ont     envoyé    un     souvenir 


i-l)ni'ni:in(r 


iialile  du  couninnenienl  dv 
Williilniine.  Ce  n'est  pas  à 
|.iopii-nient  parler  im  timbre 
connnémoratif.  car  il  sérail 
seulement  le  premier  d'une 
série  piochaine.  mais  il  a  élé 
émis  seul  et  le  jour  uni<|ue 
du  couronnement:  de  plus, 
couune  poiu'  être  reine  on 
n'en  est  pas  moins  femme,  la 
,j.„M,Ma,|r.|énapas.dil-on. 
élé  -ali-laik-  dr  son  pr.ililel 
jiartu  uliéremeiil  de  la  coif- 
l'nic.  ce  i|ui  donnera  pridia- 
lilement  lieu  à  moililicalion 
ilu  premier  type:  ce  lindire 
est  verl  fonce  sur  blanc. 

Puis    nous    voyons    l'île    de 
ipialriéuu'    ccnlenaire    de    sa 
|:rand    tiudirc    bleu   cimtenant. 
central,  le  navire  Disrtiverer. 

La    Trinilé    a    suivi    immédialr 
même  prétexte,  a  lancé  \m  timbre  de  2  pence  vio- 
li-t.  dont   le  milieu,  imprimé  en  brun  roM(;e,  repré- 
sente   le    légendaire     et     inévitable    débartpiement 
de  Colond). 

Nous  avons  (.-artlé  pour  la  lin  le  pays  rêvé, 
(iraïul  maître  du  |;cnrc.  qui  a  élevé  les  éniissi<ins 
jubilaires  el  autres  de  ses  timbres  à  la  hauteur  d'un 
principe,  le  I'orlu).'al. 

Kn  elTi'l.  les  lindu'cs- poste  sont  \m  appoiid 
réel  nullement  néKliKeable  ilans  le  budget  de  ce 
pay».  Celle  année,  les  fêles  célébrées  il  l.isbonn.', 
ilu  '.'0  au  21  mai,  en  l'honneur  du  qualricme  cenli'- 
naire  de  \'as.o  de  Cama.  ont  '•er>  i  île  prétexte. 


<lan< 


La  série  est  moins  nombreuse  cl  plus  variée, 
chaipie  valeur  offrant,  en  ellel,  un  lype  différent  ; 
la  gravure  en  est  bonne  el  est  due  à  la  maison 
AValcrlow.  de  Ltmdres. 

Le  premier  timbre,  2  1/2  reis,  verl,  représente  la 
flotte  de  \'asco  partant  à  la  découverte:  au  premier 
plan,  son  vaisseau,  le  Saint-llaphaël,  sur  In  (grande 
voile  duquel  se  remarque  la  croix  de  l'oi-dre  du 
Christ  :  le  ."i  reis.  rouge,  montre  l'arrivée  des  vais- 
seau.x  à  Calicul  :  sui'le  10  i-eis,  \iolel,  nous  voyons 
retracée  une  seine  inspirée  par  les  l.usiailes.  de 
Camoëns.  Vasco,  dans  une  barque,  auprès  du  ri\  a|;e, 
duquel  un  vieillard  lui  parle;  ces  li'ois  timbres  »onl 
oblon{;s,  les  trois  suivants  sont  au  contraire  en  hau- 
teur: c'est  le  2."!  reis.  vert  :  au  loin,  sur  la  mer.  dans 
un  rayonnement,  on  voit  les  navires  revenir  vers 
leur  pays:  et.  sur  le  rivai^e.  la  muse  de  l'histoire  les 
attend,  son  livre  ouvert,  pour  y  inscrire  leurs 
découvertes:  —  le  ;")0  reis,  bleu,  représente  les 
portraits  de  \'asco  et  <le  Camoëns. 

Le  "iS  reis,  brun,  est  encore  une  alléfroric  :  un 
ange,  à  l'avant  d'un  navire,  tient  une  lance  sur- 
montée d'une  croix  et  une  épée  ;  la  partie  gravée 
(lu  fond  de  ce  timbre  est  découpée  en  forme  <le 
croix  du  (Christ.  Kn- 
lln.  le  100  et  le  l.'m 
reis  sont  d'une  teinli' 
brime  pour  le  pre- 
mier el  brun-jaune 
pour  le  second:  l'un 
est  divisé  en  trois, 
comme  une  sorte  de 
triptyque  :  au  mi- 
lieu, le  Saint -Ita- 
phael.  voi-'oant  à 
pleines  voiles:  l'au- 
Ire,  plus  compliqué, 
représente  X'asco.  dans 
Christ  an  centre  :  noi 
leurs. 

Les  mêmes  séries  existent  pour  chaque  groupc 
colonial  portugais.  Adores,  Afrique.  Inde.  Macat' 
Madère  et  Timor,  avcccetl. 
seule  dilTéience  du  nom  ilc 
la  colonie  substitué  à  celui 
du  l'urlugal  el  de  la  monnaie 
i|ui  renqjlace  les  reis:  la  r.  ■ 
production  du  ;iO  i-eis  qui 
nous  donnons  est  de  Madêr.v 
.\joidons  une  série  <ii 
limbres-taxc  de  grande  ili- 
fiicnsion  el  oblongs  repiv- 
l'ulant  Vasco  de  liama  rei.'U 
Il  audience  par  Samoriui. 
l.a  morale  A  lirer  <le  ces 
.Mussions  de  limbrcs,  c'esl 
que  quand  un  gouvernemeni 
.1  bcsom  de  la  forlc  sonmie 
de  quehpics  l'cnlaines  île  mille  francs  pouu  payer 
les  frais  d'une  fêle  ou  daulre  chose,  il  n'a  qu  .'i 
exhumer  un  grand  hounne  plus  ou  moins  de  son 
pays,  on  en  trouve  toujours,  cl  i\  célébrer  son  cen- 
tenaire par  ime  émission  jubilaire  :  les  collcclion- 
ncurs  soni  toujours  là,  comme  les  MonlagnniiU  île 
la  ha  me   htamlie. 


un    jardin,     la    cr 
-     le     reproduisons 


.l'ail- 


LA   CUISINE    DU    MOIS 


LA    VIE    PRATIQUE 


Tapioca  au  lait  d'amandes  —  Formule.  —  250  gr. 
d'amundes  doucos.  !  litre  el  demi  d'eau  filtrée.  5 grammes 
de  ^ucre.  10  grammes  de  sel.  HJO  grammes  de  tapioca, 
deux  cuillers  a  bouche  de  crème  douce. 

OpKftATiON.  —  Faire  bouillir  un  Mire  d'eau,  y  plonger 
les  amandes;  le  bouillon  repris,  retirer  la  casserole  du 
feu,  verser  les  amandes  dans  une  passoire  et  couvrird'un 
linçre  5  minutes.  Les  presser  une  par  une  entre  le  pouce 
el  l'index  el  la  peau  s'enlève.  Les  laver  et  les  égouller. 
les  piler  dans  un  mortier  en  marbre  avec  un  pilon  en 
bois  ou  porcelaine,  ajouter  peu  à  peu  un  peu  de  l'eau  me- 
surée, faire  une  pâte  très  fine  et  liquide,  la  relever  dans 
un  torchon  neuf  étendu  sur  un  plat  ovale,  tordre  le 
torchon  dans  les  deux  sens  pour  iaire  couler  le  lait; 
remettre  les  amandes  dans  le  mortier  et  piler  à  nouveau, 
presser  et  replier  pour  e.xtraire  tout  le  lait,  condimenler 
et  faire  bouillir,  jeter  le  tapioca  en  pluie  et  tourner  avec 
un  petit  fouet  ou  une  cuiller  de  bois,  retirer  la  casse- 
role à  c6lé  du  feu,  couvrir  et  laisser  infuser  20  minutes 
sans  bouillir.  Verser  la  crème  dans  la  soupière  el  le 
t.ipinca  dessus  en  tournant  au  moment  de  servir. 

Brochet,  sauce  aux  câpres.  —  Videz  et  écaillez  un 
brocliet;  faites-le  ègoutter  pendu  par  la  queue.  Sous  la 
grille  d'une  poissonnière  ovale  faites  un  lit  asec  deux 
oignons,  deux  carottes  taillées  très  mince,  du  persil,  une 
gousse  d'ail,  du  poivre  en  grains  concassé,  thym  cl  lau- 
rier, assez  de  gros  sel,  un  décilitre  de  vinaigre.  Faites 
bouillir  10  minutes  et  laissez  refroidir  complètement. 
Mettez  le  brochet  sur  la  grille,  couvrez-le  d'un  linge,  que 
la  cuisson  recouvre  le  tout  d'un  doigt  au  moins,  faites 
bouillir  et  relirez  à  côté  du  feu  où  il  doit  pocher  sans 
bouillir  un  quart  d'heure  par  kilogramme. 

La  SAfcE.  —  80  grammes  de  beurre,  20  grammes  de 
farine.  60  grammes  de  câpres.  I  quart  de  litre  de  cuisson 
du  brochet,  2  jaunes  dœuf  frais,  une  cuiller  à  café  de 
jus  de  citron. 

Opération.  —  Fondre  30  grammes  de  beurre,  y  mé- 
langer la  farine,  mouiller  avec  le  liquide  et  donner  un 
coup  de  fouet:  mélanger  les  deux  jaunes  a\ec  le  beurre 
qui  reste  et  le  jus  de  citron,  y  verser  un  peu  de  sauce  et 
verser  la  liaison  dans  la  sauce.  Faire  bouillir  sur  un  feu 
iloux  en  remuant  ainsi  qu'une  crème,  ajouter  les  câpres 
égoullees.  verset'  dans  une  saucière. 

Baron  d'agneau  aux  crosnes.  —  Le  baron  d  agneau 
se  compose  des  deux  gigots  non  séparés.  Celte  pièce, 
d'un  effet  décoratif  superbe,  se  cuit  à  la  broche  acvant 
un  feu  clair  et  soutenu.  Il  ne  faut  ni  l'arroser  ni  la  saler; 
on  recouvre  seulement  l'extérieur  des  gigots  d'un  peu  de 
toilette  de  l'agneau.  Un  quart  d'heure  par  livre  de  viande 


suffit.  Saler  en  sortant  de  la  broche.  Egoutter  la  graisse 
de  la  léchefritle.  y  passer  un  tpiart  de  litre  de  vin  blanc 
sec,  du  Graves  de  prélérence,  arroser  le  baron  sur  le 
plat  et  envoyer  à  table  découpé  et  remis  en  place. 

Les  crosnks.  —  Choisir  ues  crosnes  bien  blancs, 
signe  qu'ils  sont  frais,  les  brosser  el  enlever  la  pointe  où 
ils  sont  attachés  à  la  plante  mère.  Les  bien  sécher  entre 
deux  linges.  Faire  blondir  à  la  noisette  60  grammes  de 
beurre  pour  500  grammes  de  crosnes,  que  la  ca.sserole 
soit  large  et  basse,  y  jeter  les  crosnes,  les  laisser  deux 
minutes  sur  un  feu  vif.  les  sauter,  couvrir  et  mettre  au 
four  ch;uid  dix  minutes,  saler  et  persiller  en  sortant  du 
tour,  envoyer  en  légumier  bien  chaud. 

Râble  de  lièvre,  sauce  moscovite  —  Le  ràble 
s'entend  de  la  première  côte  a  la  naissance  des  cuisses. 
Enlever  les  deux  peaux  qui  recouvrent  les  (ilets,  les 
piquer  en  travers  sur  deux  rangs  chacun  avec  des  lar- 
dons de  3  centimètres  de  long  sur  3  millimètres  de  côté. 
Faire  cuire  à  la  broche  à  feu  vif  quinze  minutes  seule- 
ment. A  la  dernière  minute,  prendre  un  morceau  de  lard 
gras  â  la  pointe  d'une  pique  en  bois  ou  fer.  l'allumer  au 
feu,  des  qu'il  tombe  eu  gouttes  enflammées,  les  faire 
tomber  sur  le  râble  pendant  qu'il  tourne.  Cela  l'attendrit 
et  |p  parfume.  Ne  mariner  le  râble  c]u'avec  du  cognac. 
de  l'huile,  un  peu  de  sauge  et  de  thym  pulvérises. 

La  s\i(.K.  ^  yiO  grammes  de  parures  du  lièvre,  I  litre 
d'eau.  1/2  litre  de  vin  blanc  ou  rouge,  une  carotte  et  un 
oignon  moyens,  »io  grammes  de  lai-d,  3ti  grammes  de 
farine.  lOu  grammes  de  pignons,  !  décilitre  de  vinaigre, 
I  décilitre  de  gelée  de  groseille,  un  peu  de  cayenne. 

Opération.  —  Couper  les  carottes,  l'oignon  et  le  lièvre 
un  peu  gros,  faire  roussir  le  tout  lentement  avec  le 
laril.  saupoudrer  avec  la  farine,  mouiller  et  assaisonner, 
laisser  cuire  doucement  2  heures.  Passer  au  tamis  fin, 
mélanger  la  groseille  et  faire  bouillir  en  remuant  à  la 
cuiller.  Dorer  les  pignons  au  four,  les  verser  dans  la  sauce 
au  moment  de  servir. 

Timbale  à  la  Du  Barry.  —  Le  bisciit.  —  .  œufs, 
110  grammes  de  sucre,  30  grammes  amandes  râpées, 
8i>  grammes  de  farine.  1  petit  verre  de  rhum. 

ÔpÉRiiTiON.  —  Travailler  le  sucre  avec  3  jaunes,  ajouter 
un  œuf  entier  et  battre  toujours,  les  amandes  râpées  et 
travailler  encore,  mélanger  le  rhum  et  la  farine;  monter 
les  blancs  bien  fermes  et  les  réunir  à  l'appareil.  N'erser 
dans  un  moule  en  fer-blanc  carré  de  0,12  à  0,14  de  côté. 
Cuire  a  four  doux  une  heure.  Laisser  refroidir,  creuser 
le  biscuit  le  plus  possible.  le  remplir  avec  une  crème 
glacée  ou  une  chantilly  aux  fruits. 

A.  Colombie, 


Ciment  pour  les  fentes  de  poêle.  —  Il  est  désagréable. 
en  hiver,  lorsque  les  poêles  se  fendent,  de  voir  sa  chambre 
envahie  par  la  fumée.  La  terre  de  potier,  dont  on  se  sert 
pour  boucher  les  fissures  et  replâtrer  les  fourneaux,  ne 
résiste  pas  longtemps;  elle  commence  bientôt  à  se  fen- 
diller el  à  tomber.  Pour  remédier  à  cet  inconvénient,  on 
a  imaginé  un  enduit,  dont  la  Science  pratique  indique 
comme  suit  la  composition  :  on  prend  de  la  bonne  cendre 
de  bois,  on  la  tamise  soigneusement  avec  un  tamis  fin. 
On  associe  à  cette  cendre  la  même  quantité  d'argile  fine- 
ment pulvérisée  ou  tamisée,  on  ajoute  un  peu  de  sel  à 
ce  mélange  que  Ton  délaye  dans  autant  d'eau  qu'il  faut 
pour  obtenir  une  pâte  bien  homogène,  avec  laquelle  on 
bouche  les  fissures  du  poêle.  Cet  enduit  ne  se  fend  pas 
et  résiste  â  la  plus  forte  chaleur;  il  faut  seulement  avoir 
soin  de  laisser  bien  refroidir  le  fourneau  avant  de  l'appli- 
quer. Les  poêles  neufs  construits  avec  ce  ciment  sont,  pour 
ainsi  dire,  indestructibles. 

Dégeler  les  conduites  d'eau.  —  Pour  dégeler  les  conduites 
tt'eau  en  hiver,  on  enlève  la  neige  ou  la  glace  qui  les 
recouvre,  on  les  enduit  de  chaux  vive  en  poudre,  sur 
laquelle  on  verse  un  peu  d'eau.  Celle-ci  n  éteint  »  la 
'haux  qui.  des  lors,  dégage  de  la  chaleur,  laquelle  suffit 
.1  dégeler  la  glace  à  l'intérieur  du  tuyau. 

Bronzage  du  zinc.  —  On  mélange  bien  intimement  les 
--Ld)5tances  ci-dessous  : 

Sel  ammoniac 30  grammes. 

Oxalate  de  potasse 10         — 

Vinaigre 1   litre. 

Puis  on  applique  à  plusieurs  reprises  sur  l'objet  en  zinc 

jusqu'à  ce  que  la  teinte  désirée  soit  obtenue,  après  quoi. 

on  rince  à  1  eau  et  on  laisse  sécher. 

IX.   —  •-'«». 


Fixage  du  caoutchouc  sur  le  métal.  —  Le  caoutchouc 
n'adhère  qu'avec  une  extrême  difficulté  au  bois  ou  au 
métal.  Les  joints  ne  lardent  pas  à  fuir.  M  existe  cependant 
un  liquide  qui  n'a  pas  les  mèmc^  inconvénients  que  les 
fixatifs  ordinairement  usilép.  On  peut  le  fabriquer  soi- 
même  en  faisant  dissoudre  une  partie  de  gomme  laque 
dans  dix  parties  d'ammoniaque.  Celle  dissolution,  d'abord 
visqueuse,  devient  liquide  au  bout  d'un  mois  et  c'e«l  alors 
qu'on  peut  l'utiliser. 

Nettoyage  des  tapisseries  anciennes.  —  On  commence 
par  brosser  et  battre  le  tapis  avec  soin,  de  manière  â 
enlever  toute  trace  de  poussière. 

Puis  on  badigeonne  l'envers  de  ce  tapis  avec  du  fiel  de 
bœuf,  lequel  pénètre  dans  le  tissu  et  vient  s'infiltrer 
entre  chaque  poil.  Au  préalable,  on  a  mélangé  le  fiel 
naturel  avec  dix  fois  son  volume  d'eau  pure. 

.Vprès  celle  opération,  les  couleurs  reprennent  leur 
aspect  primitif. 

Verre  dépoli.  —  Pour  dépolir  une  vilre,  il  suffit  de  la 
badigeonner,  en  dedans,  avec  un  vernis  composé  de 
30  parties  de  sandaraque,  30  parties  de  mastic  et  50f)  par- 
lies  d'èlher. 

Objets  dorés.  —  Dans  un  vene  d'eau,  on  veree  une 
vingtaine  de  gouttes  d'alcali  volatil  (ammoniaque)  et  on  y 
plonge  â  plusieurs  reprises  l'objet  doré  que  l'on  veut 
nettoyer.  On  le  brosse  doucement,  puis  on  le  passe  à 
l'eau  pure,  puis  à  l'alcool,  et  on  essuie  avec  du  linge  fin. 
Avec  les  dorures  galvaniques,  il  faut  frotter  Ires  dou- 
cement pour  ne  pas  écailler  la  couche  d'or. 

A  défaut  d'ammoniaque,  on  emploie  une  dissolution 
bouillante  d'alun  dans  l'eau. 

Victor    dr    Ci,  èves. 


LA    CARICATURE      INTERNATIONALE 


4 rm/r  a  Mai/ulraturt  (d«prt>  Ir  Rire.  P«ri»).  —  Allons,  La  CotoniMUim  iinglo-Uallaine de  VÉryUtrit  (4'«prt«  Fudiiaie,  Turiji). 

moi  «nftnu.  Uchci  de  tous  entendre  une  fols  ponr  toiiK-s I  L'ITALIK  A  L'ASO LKTtDBE  :  Toyc-i.   rtier  mg«.ni»nr  non»  «roni  iWjà  f>lt  \f  IT»-.    U 

Vous  no  TOTrt  donc  pwi  que  tous  m'fmp^^bes  d'aTaliCT  ?  In    vftif  ferrie  1 


/  (I  minnent  <if  r<tjltxitm  (d'svr^  Pvcl,  IÇi-w-Yorli).  —  L'OXOLB  SAU,  s  |«r(  ;  \^m  imnvn-s  depviisent  clBr\  niiUlsi^  i«r  kii  i««r  Icup 
lorrr  cl  de  mer.  Ksl-wi  qui-  je  TnU  An««l  me  mettre  eeU«  ^-norme  meule  sutour  du  cou?  (On  Ht  sur  les  meules  ;  Arm^t  fi  marin 
l,HiltiH  -  D^iiriiuA/ni'rne'.rlr.i 


LA    CAHICAÏUHK    I  NT  EK  N  AT  I  U  N  A  LK   —   JKL'X     KT     HhCUKATlONS 


N«  263.  ~  mmt 


Jeux  et  Récréations, 


par  M.    G.    Heidin 


Les  bi 


giient. 


N"  265.  —  Métagramme. 
(Triolets.^ 
On  me  voit  sur  ce  beau  navire 
Glissant  sur  les  flots  argentés  ! 


Avec  art  on  sut  me  construire-  : 
Ou  me  voit  sur  ce  beau  navii-e 
Qui  vogue  et  jamais  ne  chavire 
Et  nous  mène  aui  Ueus  enchantés 
On  me  voit  sur  ce  beau  navire 
Glissant  sur  les  flots  argentés  ! 
Avec  mon  deux,  le  capitaine 
Lorgne  l'océan  tout  entier 
Xon  loin  du  grand  mât  de  misiiinf 
Avec  mon  deux,  le  capitaine 
Ayant  sa  vareuse  de  laine 
Et  l'air  calme  d'un  vieux  rentit-r  : 
Avec  mon  deux,  le  capitaine 
Lorgne  Tocéan  tout  entier  ! 

N"  266.  —  Anagramme. 

Premiei-  est  le  prénom  charuiiuit 

Dont  autrefois  on  baptisa  ma  belU-. 

Je  suis  le  plus  heureux  amant 

L'irsqu'en  son  cœur  l'amour  que  j'ai  i 


Trouve  mon 
N«  267. 


IK 


IN 


seul  monieni 
Rébus  graphique. 


IN 


IN 


ill 


IN 


IRIN  ININ  IRIN  ININ  j  IKIN  i  ININ 
IN  IR  InIiN  in  mllIUN  InJjN^IN  in  in  IN  IN  IN  IN  IN 
N-^  268.  —  Amusette. 
Le  valet  d'un  dompteur  d'animaux  em- 
mène avec  lui  im  tigre,  une  chèvi-e  i-t  une 
corbeille  pleine  de  choux.  Arrêté  jjav  une 
rivière,  il  n'a  à  sa  disposition  pour  la  fran- 
chir qu'un  petit  bateau  très  léger.  Ce 
frêle  esquif  ne  peut,  en  eflfet,  porter  avec 
le  dompteur  qu'un  seul  des  deux  animaux 
ou  la  corbeille  de  choux.  S'il  laisse  seule  la 
chèvre  et  le  tigre,  ce  dernier  dévorera  la 
chèvre  ;  d'autre  part,  s'il  laisse  ensemble  la 
chèvre  et  la  corbeille  de  choux,  ces  derniers 
seront  mangés  par  la  chèvre.  Comment  s'y 
prendra-t-il  pour  débarquer  le  tout  sur 
l'antre  rive  sans  aucun  risque  ? 


N"  261.  —  Toge  —  Loge  —  Doge. 
N*-'  262.  —  Sera  donnée    dans  le    pro 
iuiin  numéro. 
Adresser  les  communications  pour  les  jeux  n   M.  (1.  Bt'ti'iin,à  Billancourt  (^Seine),  avec  timbre  pour  réponse. 


SOLUTIONS 

N"  256.  —  1.  F  2  FD.  1.  P  3  CR. 

2.  T  5  F  R.  échec  2.  P  pr.  T. 

3.  P  3  R,  3.  P  joue. 

4.  P  pr.  P  échec  et  mat. 

i"   257    ~     -''  ^^     ILJ    tii2    ^^  ^^ 
IS  3t;       2  22     45  34     34  43 

1-J     l^ — '.     ^^    "    fait  dame  et  gagne. 
3  21        1    12 

N"  258.  —  Sera  donnée  dans  le  procli:uii 


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Arcachon.  ~-  Hôte]  d'Aoïrlcterre  (Ontner). 
Arfrenton-aur-Creoae.  —  Café  de  ITaiTor 
Autun.       N.ni,  I  n..tvi, 

Avignon.  —  Oran-l  hôtel  d'ATifrnon. 

iif.  ..le  l'Ari..  et  de  F^vrivr. 
Bagnères-de-Blgorre.  -  Hôtol  de  Londro 
Beauvals.  —  'aft  du  (;ii«lct. 
BeUegarde.  -  H.-tti  d.    U  l'o-^to. 
Besançon.  ~  Hùtel  du  Xonl. 

Biarritz.  —   Hfit^l  d'Angliterro. 
Bordeaux.        HAtel  de  France   (Grand  h6tel 

—  CSafé  de-s  Arts. 

Brive.     -   Hôtfl  de  Bordeaux. 

Cannes.  —  Hôtel  deis  PitiK. 

Splrndide  hôtel. 
Castres.  —  Omnâ  hôtel  B^chArd, 
Chambéry.  —  Grand  C&U. 
Cfaamonlx.        Hôtel  Cachât  et  Mont-Blanc. 

-  Hôtel  Imp^-riiil  et  M«ropole. 
ChantUly.        Hôul  du  Grand-rond»'. 
Châteauroux.  Hôtel  de  France. 


Chef-Boutonne.  —  Caft-  FrançauL 
Clermont-Forr'l.  —  Grand  hôt*-!  de  1*  Po*te. 
Dijon.        «irand  hfttel  de  BourgOfrne. 

Dragrulgnan.  —  Caf^'  des  x*gocianU. 
Épinal.        Hôt^i  do  1m  Post*. 
Fontainebleau.  -     Hôtel  du  Cadran  Bleu. 
Forge  s- le  S -Eaux.  -  Hôtel  Contin«nul. 
Gacé.        '"'^''-  'if  1«  ReniiiBsanee. 
Gap.  -    Hôt';l  d.^  NéRoclanta. 
Grenoble.  -  Hôtt^l  Monnet. 
HautevUle.        H.-t.l  riiiirvrt. 
Hyeres.        Grand  hôtel  de»  Palmiers. 
Larmor.  —  HÔU^l  de  Laraaor. 
Laval.        Hôtel  de  Parie. 
Le  Havre.  —  Hûtel  fontiucnul. 
Limoges.    -  Uôtvl  de  la  Boole-d'Or. 
Loches.  —  Cftfé  du  Commerce. 
Lons-le -Saunier.  —  Hôtel  de  l'Europe. 
Lorlent.  ~  Grand  hôtel  de  Breta^c. 
Lyon.        Grand  h6t«l  des  Beaux-Art«. 
—  Grand  hôtel  du  Glol)e. 

(icand  hôtel  Ak  l'CnlTcra. 
Marseille.  —  Grand  hôtel   du    Louvre   et   do 
la  Faix. 
—  Grand  hôt*!  de  la  Poste, 

Mauriac.     -  Café  CentraL 
Menton.  —  Grand  hôtel  des  nL-s-Britattnique^. 
Mont  Dore.  —  NouTel  hôtel. 
Montpellier.  —  Grand  hôtel   Bcnes, 
Grand  hôtel  du  Midi. 
Morez-du-Jura.  —  Café  Mor^v-icn. 
Narbonne.    ~  Café  Continental. 
Nevers.        Hôtel  do  la  Paix. 
Nice.  —  Hôtel  Grimaldi. 
Nîmes.  —  Grand  caf*  Françai». 


Nogent-Bur-Selne.  —  Café  de  Belleru*. 
Oyonnax.  —  hùui  Varin. 

Pau.        Hôul  GawiioQ  (A.  Meillon). 
Pérlgueux.  —  Hôtel  de  iTairer*. 
Perpignan.  —  Graud  Café  de  la   Loge. 
Plerrefonds.  —  Grand  hôtel  des  Bainj^ 
Plombières.  —  Hôt*-!  de  la  T<U-d'Or. 
Poitiers.    -  Hôul  de  France. 
Rennes.  —  Hôt..l  de  Breta«rae. 

Hôt.-1  de  Francr. 
Rouen.    -  Hôfl  Victoria. 

Bra.'wenc  Moderm-. 
Salle B-de-Béam.  —  Hôtel  du   Fan  et  di 

l'ÉUbliflsement. 
SalnL-Etlennc.  —  •  «f-  ')<i  Korei  (ChoMoat. 

-  Caff  de  France. 

St-Ge orges -en-Conzan.  —  Hdt«l  Morat. 
Salnt-Malo.  —  Hôt^l  de  France. 
Satnt-Nazalre.  —  Hôt*'!  de  Breta^e. 

Toulon.    -  Grand  caf.'  Continental. 
Toulouse.  —  C»fi-  d.  -  AiiJTK-ain». 

—  <af.    Moncstié. 

—  Café  de  la  Faix. 
Tours.  —  Hôtel  do  Bordeaux. 

—  Hôtel  du  Croissant. 

—  Hôtel  du  Faisan. 
Valenclennes.    -  Grand  caf4  de  la  Faix. 
Vichy.        Koyal  Hôt*!. 

VltteL  —  Grand  hôt«l  Continental. 

ALGÉRIE,     TUNISIE 

Bougie.   -  Café  Uichelieu. 
Tlemcen.   -  Cafc-fflacier  Albaran. 
Tunis.  —  Grand  hôtel  de  Pari». 


Alexandrie.     -   Grand  liûltl  Abhnt. 

Grand  hôtel  Khédirial. 
Amsterdam.     -   Hôtel  dea  Pay^-Bas. 
Arosa.  —  Grand  Hôtel. 
Bâle.        Hôtel  Victoria. 
Bologne.  -    Grand  hôtcl  Italia-Baslloni. 
Bruges.    -    Grand  h6tel  du  .^blon. 
Budapest,  —  Gn\nd  hôt<^^l  UunfrariA. 

Caire.  -  si,,.,.î,.-i,nV-.  h,.t-i. 

Carlsbad.  -  Hôt.  I  du  Bourlter  dOrmo«chei 

Christiania.       «■r.t>i  Hôtel. 
Constance.       iny-l-Hutcl. 
Dleklrch.  —  n/.t-.i  d.  «  Antenue». 
Dresde.  -     H-ki  B-iirTut. 
Feydey.  -  'iri.mi  ii..-,l. 

HaUe.  -    H'.l'l   7..  >,..,it  Hftmlmm. 

Hanovre.  -  HoM  iili<-mi«cher  Hof. 

Intorlaken    —  >■  l,'^.  j/..  rii..(.  -  ii.'.t.i  ^^|l 


Jérusalem.   -  Hôtel  Howard. 
KharkOV.  —   Grand  hôtel  Pro«pei 
Kiev.  -  Hôt'-I  do  France. 
Liège.  —  Hôtol  d'AnsrIeterre. 

Hôtel  Dounen, 
Londres.  —  Charin^-Cross  hôt>'l. 
Lucerne.  —  Hôtel  de  l'Europe. 
Hôtel  du  Klgi. 


Monaco.  —  HôU'l  Brirt  >l. 

Hôl*l  Mont-frasque. 
Moscou.  --  Hôtel  Continental  (PliiUrh*»! 
Namur.         Hôtel  de  Hollande. 
Naples.     -    Hôt-l  (..niiiieutnU. 

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Pontreslna.  —  Hôtel  Endcrliu. 

Prague.    -    Hôtel   .U    S;»\r. 


Rome.  —  Grand  h/>t'  1  Cnotinental. 

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Rotterdam.  —  Hôti-i  de  France 
Salnt-Pétersbonrg.  —  Grand-Hdtel. 

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Schwarzburg.  -  Zum  weisaon  HiischlHnebner 


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Tllburg.  —  Hôtel  Brox. 
Trleste.    -  Hôtel  d.;  U  VUle. 
VUna.  -  Hôtel  Continental  (Natauon). 
^Vlesbaden.  —  Hôtol  d<i  Parr  et  Brtet«V 
Wijrzbourg.  -    Hôt»>l  Kronphax. 
Zermatt.     -  Grand  hÔt.:l  Termina». 
Zurich.  -   Hôtel  Baur-en-VUle. 

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nin  SiiliilUoiioil.  r, 


Le 


Monde    Moderne 


Mars     1899 


LK   SAUVETAGE 


1 


Ce  malin-là,  comme  tous  les  matins 
do  l'année,  Gaspard  Boissonnet,  aussitôt 
le  premier  déjeuner  expédié  et  la  ma- 
man partie  aux  provisions,  se  dirigea 
vers  son  cabinet  de  travail  pour  la  be- 
sogne journalière.  Ancien  médecin  de  la 
marine  réfugié  dans  la  littérature,  l'au- 
teur du  Secret  de  la  Comtesse,  le  chro- 
niqueur du  Coq,  le  correspondant  pari- 
sien du  Petit  Saiimiij'ois ,  membre  du 
comité  de  la  Société  des  gens  de 
lettres  et  chevalier  de  l'ordre  royal 
il'Isabelle  la  Catholique,  avait  adopté, 
en  fils  de  Balzac  convaincu  de  l'impor- 
lance  des  moindres  signes  extérieurs, 
une  tenue  de  travail  destinée  non  moins 
à  tenir  en  haleine  son  imagination 
propre  qu'à  frapper  celle  des  visiteurs. 
Lu  froc  brun  de  frère  quêteur,  serré  à 
la  taille  par  une  cordelière  à  gros 
glands,  descendait  en  plis  lourds  autour 
de  ses  jambes,  se  gonflait  sur  ses  reins 
et  sa  poitrine  robuste,  laissant  à  décou- 
vert un  cou  musculeux  surmonté  d'une 
petite  tèle  ronde  de  Provençal,  au  poil 
noir  el  toulTu.  Une  calotte  de  drap 
écarlate  sacerdotalement  s'arrondissait 
au  sommet  du  crâne,  accrochant  une 
fleur  de  gaieté  au  deuil  de  la  chevelure 
et  avivant  encore  la  bonhomie  sour- 
noise de  deux  petits  yeux  qui  brûlaient, 
immobiles,  dans  une  face  perpétuelle- 
mont  traversée  d'un  reflet  du  soleil  na- 
tal. Les  pieds,  paresseux,  traînaient 
dans  des  pantoufles  fatiguées. 

En  entrant  dans  la  petite  pièce  dont 
il  avait  fait  son  bureau  et  qu'emplissait 
incessamment  le  bruit  des  lourds  omni- 
bus roulant,  cinq  étages  plus  bas,  sur  le 
pavé  de  la  rue  de  Clichy,  Gaspard 
avait,  d'un  mouvement  machinal  né 
d'une  longue  habitude,  jeté  un  coup 
d'oeil  rapide  sur  chacun  des  rayons  de 
sa  bibliothèque,  comme  pour  s'assurer 


(juo  son  précieu.v  Litlré ,  son  inesti- 
mable Larousse,  tous  ses  livres  de  fa- 
tigue étaient  bien  là.  Puis,  après  avoir 
donné  d'un  coup  de  pouce  uu  peu  de 
jeu  à  la  cordelière  qui  lui  rticeignait 
la  taille  et  repoussé  un  peu  plus  en  ar- 
rière encore  sa  calotte  abbatiale,  il  avait 
pris  place  devant  le  large  bureau-mi- 
nistre où  s'éparpillait  tout  le  travail  des 
jours  précédents,  brouillons  commencés, 
copies  mises  au  net,  bouts  de  phrases, 
notes  jetées  à  la  hâte.  Et  maintenant, 
le  corps  lassé  dans  un  fauteuil  de  cuir 
rouge  dont  le  dossier  bas  lui  coupait  les 
reins,  la  plume  au  poing,  l'œil  au  pla- 
fond, il  attendait. 

Qu'attendait-il?  L'inspiration  ? 

Sans  doute  elle  était  lente  à  venir  ce 
jour-là,  car  le  jeune  maître  (il  y  avait 
beau  temps  que  Gaspard  Boissonnet  ne 
souriait  plus  devant  cette  appellation 
dont  l'avait  gratifié  dès  le  premier  jour 
le  Petit  Saumurais),  le  jeune  maître, 
disons-nous,  resta  quelques  minutes 
immobilisé  dans  une  méditation  labo- 
rieuse qui  se  transforma  bientôt  en  une 
rêverie  inactive,  puis  en  une  somno- 
lence inquiétante.  De  vagues  ombres 
passaient  maintenant  sur  son  front  que 
l'anxiété  ne  creusait  plus,  el  ses  yeu.v 
mi-clos,  fatigués  de  chercher  au  pla- 
fond une  chose  qui  ne  s'y  trouvait  pas, 
erraient,  sans  rien  voir,  du  large  feuillet 
blanc  étalé  devant  eux  et  prêt  à  rece- 
voir les  confidences  de  son  cerveau  à 
l'encrier  de  bronze  monumental,  qui  le 
harcelait  de  l'encouragement  impératif 
de  la  devise  latine  inscrite  en  lettres 
d'or  sur  le  socle  :  \ulla  dies  sine  linea. 

Il  fallait  travailler  pourtant,  »  faire 
de  la  copie  »,  pour  que  la  maman,  de 
son  côté,  pût  aller  aux  provisions. 

Cette  pauvre  maman!  C  est  à  elle 
surtout  que  songeait,  aux  minutes  de 
découragement,  l'auteur  du  Secret  de 
la    Comtesse.    Et    ces     minulcs    élaient 


A  t    VKTAC  i: 


nombreuses  dans  l'annce  :  vers  les  fins 
de  mois,  aux  époques  du  terme,  quand 
la  couturière  et  le  tailleur  apportaient 
leur  note  dont  les  totaux  surj^issaient 
en  chilFres  menaçants...  C'était  un  fds 
très  soumis  et  très  tendre  que  Gaspard, 
et  l'insouciance  dont  le  ciel  l'avait  doté 
et  la  philosophie  joviale  que  dès  son  en- 
trée dans  la  vie  il  avait  déployée  au- 
dessus  dé  sa  tète  et  qu'il  faisait  claquer 
au  vent  comme  un  drapeau  ne  tenaient 
guère  devant  un  pli  un  peu  plus  accen- 
tue surpris  au  front  de  la  brave  maman 
Boissonnet. 

Brave,  cette  dernière  l'était  dans  le 
sang,  et  à  voir  la  robustesse  de  toute 
son  allure,  la  lueur  sereine  et  douce  de 
ses  yeux  bleus,  la  pâte  solide  et  fran- 
chement colorée  d'un  visage  que  de 
belles  coques  blanches  encadraient  sans 
lui  rien  ôler  de  sa  vivace  énergie,  on 
eût  difficilement  imaginé  avoir  en  face 
de  soi  une  victime  de  la  vie.  Fille  d'un 
Breton,  mariée  de  bonne  heure  à  un 
médecin  de  la  marine  qui,  fatigué  d'op- 
poser les  maximes  consolantes,  toujours 
les  mêmes,  aux  gémissements  monotones 
des  voyageuses  du  Scnmandre,  s'était 
décidé  à  consacrer  enlin  les  trésors  de 
son  expérience  aux  maladies  de  terre 
ferme,  elle  avait  durant  de  longues 
années  végété  tristement  dans  un  entre- 
sol sombre  de  la  rue  Sainl-F"erréol,  à 
.Marseille,  entre  un  mari  alcoolique  et 
libertin  que  talonnaient  les  soucis  d'ar- 
gent et  un  (ils  qu'elle  voyait  avec  déses- 
()oir  tourmenté  du  désir  de  ramer  à  son 
tour  sur  la  galère  paternelle.  La  pauvre 
femme,  à  cinquante  ans,  s'était  trouvée 
veuve,  presque  indigente  et  seule,  le 
jeune  docteur  Gaspard  Boissonnet  ar- 
pentant à  ce  moment-lù  de  son  pied 
léger  ce  même  pont  du  Saimundrc  oii 
le  père  avait  traîné  si  longtemps  son 
pas  alourdi  par  la  fainéantise  et  son 
masque  de  brute  qui  se  mettait  à  llam- 
her,  lorsqu'il  s'animait  en  quelque  dis- 
cussion, comme  un  bol  de  punch  qu'on 
:irrose.  l'n  petit  héritage  d'une  quaran- 
tiinc  de  mille  francs  était  venu  heureu- 
M'uicnt    la   tirer   de   peine,   et    pendant 


cinq  années  elle  avait  vécu  dans  une 
quiétude  relative,  n'ayant  d'autre  joie 
au  monde  que  son  fils  dont  la  santé  flo- 
rissante et  la  belle  humeur  venaient, 
entre  deux  traversées,  égayer  sa  soli- 
tude. Puis  Gaspard  s'était  lassé  du  Sca- 
mandre,  lui  aussi;  il  s'était  surtout  lassé 
de  son  métier;  la  contemplation  des  lar- 
ges et  mouvants  paysages  de  la  mer,  sur 
laquelle  son  imagination  aimait  à  pla- 
ner les  ailes  toutes  grandes,  lui  avait 
révélé  sa  véritable  vocation,  et  c'était 
maintenant  la  plume  au  poing  qu'il  se 
voyait  marchant  à  la  conquête  du  monde. 
La  bonne  maman  Boissonnet  avait  essayé 
d'endiguer,  sans  y  parvenir,  ce  torrent 
d'enthousiasme;  il  avait  fallu  se  rendre 
aux  prédictions  enilammées  de  Gaspard, 
à  ses  adjurations  vibrantes,  à  ses  pro- 
messes formelles  de  fortune  et  de  gloire, 
et  l'on  était  venu  s'installer  à  Paris  dans 
le  petit  cinquième  de  la  rue  de  Clichy, 
d'où  chaque  matin  la  bonne  femme 
descendait  pour  aller  aux  provisions  de 
la  journée  pendant  que  le  futur  grand 
écrivain  s'attablait  à  sa  besogne.  Xiilla 
dies  sine  linea. 

Certes,  il  lui  avait  été  infidèle  plus 
d'une  fois,  à  l'implacable  devise.  .Au  dé- 
but, cela  marchait  encore.  Gaspard 
Boissonnet  rapportait  de  ses  voyages 
méditerranéens  une  fraîcheur  d'impres- 
sions qui  lui  avait  dicté  d'assez  belles 
pages;  il  en  avait  retiré  quelque  argent. 
Sa  veine,  par  malheur,  s'était  vite  épui- 
sée, et  chaque  année  désormais  devait 
emporter  un  morceau  du  petit  héritage. 
On  luttait,  il  est  vrai,  et  courageuse- 
ment. La  littérature  et  le  journalisme 
rendant  peu,  on  avait  songé  à  s'enrôler 
de  nouveau  sous  la  bannière  d'I"'sculape  ; 
Gaspard  était  rede\enu  le  docteur  Bois- 
sonnet, le  bureau  de  l'homme  de  lettres 
s'était  fait,  d'une  hein-e  à  trois,  cal)inel 
de  consultation,  et  pendant  quelques 
mois  les  dix-sept  volumes  du  Larousse 
avaient  fraternisé  dans  la  bibliothèque 
du  littérateur-médecin  avec  de  volumi- 
neux traités  de  thérapeutique.  Puis,  la 
tentative  ayant  échoué,  le  cabinet  de 
consultation  avait  disparu. 


Ar\-i;TA(;  K 


Et  maintenant,  toujours  la  plume  au   i  espoirs  fous  et  les    déceptions   cruelles 
poing,    toujours  l'œil  au   plafond,  Gas-  |  s'étaient    parlajfé   sa  jeunesse;   à   cette 


pard  Boissonnet  réfléchissait.  \oï\k  qu'il 
allait  entrerdanssa  trente-sixième  année, 
sans  être  arrivé  à  rien  qu'à  se  laisser 
ballotter  au  gré  des  rêves  inféconds:  les 


heure,  il  pouvait  bien  renoncer  à  toute 
idée  de  fortune  et  de  gloire,  il  n'en  res- 
tait pas  moins  soumis  à  la  nécessité  de 
vivre. 


I.1-:  s.\i\i:ta(; I-: 


Ah  I  vivre  1  \ivre  obscurément,  mais 
Iranquillemenl,  sans  préoccupation  du 
lendemain  ! 

Et  la  pensée  de  Gaspard,  que  son 
imagination  vagabonde  emportait  le  plus 
souvent  au  loin,  par  delà  les  vastes  hori- 
zons el  les  océans  immenses,  revint  sur 
elle-même  tout  d'un  coup,  se  télescopa, 
pour  ainsi  dire,  se  concentra  sur  un  point 
minuscule,  un  décor  intime  et  charmant 
où  l'on  voyait  un  jeune  ménage  tilerdes 
jours  paisibles  sous  le  regard  souriant 
d'une  maman  aux  joues  robustes,  enca- 
drées de  belles  coques  blanches.  Un  rêve 
aussi,  sans  doute,  mais  réalisable  celui-là. 
M""Lucy  des  Granges  n'était-elle  pas  là? 
Lucy  (les  (iranges,  une  brune  aux  yeux 
bleus,  toute  frêle,  toute  mignonne,  à  qui 
l'on  eût  refusé  dix-huit  ans,  bien  qu'elle 
en  eût  vingt-cinq,  et  qui  ajoutait  h  toutes 
ses  qualités  remarquables  celle  d'avoir 
été  la  première  cliente  du  docteur  Gas- 
pard Hoissonnet.  Oui,  le  cabinet  de  con- 
sultation avait  été  à  peine  ouvert,  que 
M"''  des  Granges  y  pénétrait,  accompa- 
gnée de  sa  mère,  et  l'apparition  de  ces 
deux  personnes  parfaitement  distinguées 
au  seuil  de  la  petite  pièce  où  attendait, 
dans  une  pose  étudiée,  le  jeune  méde- 
cin, avait  été,  pour  ce  dernier,  non  seu- 
lement une  éblouissante  surprise,  mais 
encore  un  augure  des  plus  favorables, 
un  avertissement  du  ciel  qu'il  eut  à  se 
préparer  à  de  triomphales  destinées.  La 
suite  des  temps  n'avait  pas  ratifié,  il  est 
vrai,  cotte  pré\ision  audacieuse;  mais 
l'éblouissement  était  resté.  Plusieurs  fois 
ces  deux  dames  étaient  revenues,  comme 
clientes  d'abord,  comme  amies  ensuite: 
la  bonne  M™"  Boissonnel  avait  fait  leur 
conquête,  et  la  \ervc  amusante  du  jeune 
docleur  ne  leur  déplaisait  pas.  Fuis  il  y 
avait  si  peu  de  chemin  à  faire  1  elles 
habitaient  dans  la  même  maison,  au 
même  étage,  sur  le  même  palier!  une 
simple  trouée  dans  le  mur  eut  réuni  les 
deux  familles  dans  le  même  apparte- 
ment. Pourquoi  ce  qui  était  si  bien 
indiqué  ne  se  ferait-il  pas  un  jour? 
M'""  Hoissonnet  cl  son  fils  y  avaient 
songé  souvent.  M'""  des  Granges  aussi 


peut-être,  et  peut-être  aussi  la  gentille 
Lucy.  Mais  le  manque  d'argent,  d'un 
côté  comme  de  l'autre,  l'insécurité  de 
l'avenir,  l'ennui  d'aborder  des  questions 
humiliantes  pour  l'amour-propre ,  la 
crainte  d'un  refus,  autant  de  motifs  pour 
s'en  tenir  provisoirement  à  de  simples 
rapports  de  bon  voisinage. 

"  Ces  dames  sont  si  lièresl  •>  pensait 
.M""-  Hoissonnet.  «  Je  crois  nos  voi- 
sins aussi  gênés  que  nous  1  ■>  se  disait 
-M"""  des  (iranges. 

Et  Gaspard,  qui  avait  posé  sou  porte- 
plume  sur  le  feuillet  blanc  pour  mieux 
voir  chez  ses  voisines  par  la  trouée  ima- 
ginaire où  sa  pensée  s'insinuait,  se  leva 
brusquement,  serra  d'un  nœud  solide  la 
cordelière  autour  de  ses  reins  et  fit  quel- 
ques pas,  le  front  haut,  la  calotte  fière- 
ment rejetée  en  arrière.  Ce  mariage  se 
ferait  ;  ce  rêve,  bien  modeste  après  tout, 
se  réaliserait.  Que  diable  !  à  trente-cinq 
ans  (bientôt  trente-six,  murmurait  à  son 
oreille  une  voix  perfide),  oui,  à  trente- 
cinq  ans,  on   n'est  pas    un   homme  fini. 

Gaspard  revint  à  sa  table  de  travail  : 
le  sang  bouillait  dans  ses  artères,  il  se 
sentait  capable  de  soulever  le  monde  du 
bout  de  son  petit  doigt.  La  vue  de  la 
plume,  du  feuillet  blanc,  de  l'énorme  el 
stupide  encrier  avec  son  horripilante 
devise  s'étalant  bêtement  tout  au  long 
du  socle,  le  refroidit  un  peu.  Il  resta  un 
moment  debout,  indécis. 

Qu"allait-il  faire?  Avec  quels  maté- 
riaux allait-il  commencer  l'édification 
de  ce  petit  sanctuaire  de  famille  dont 
il  rêvait  maintenant,  à  défaut  du  temple 
grandiose  de  marbre  el  de  porphyre 
qu'il  avait  projeté  jadis  d'élever  jus- 
qu'au ciel.  Il  bouscula  ses  papiers,  cher- 
cha dans  ses  brouillons,  l'n  roman  était 
commencé,  il  se  sentit  défaillir  à  l'idée 
de  le  poursuivre,  il  en  aurait  pour  des 
mois!  Il  y  avait  aussi  là  des  projets  de 
nouvelles;  mais,  ces  nouvelles  achevées, 
oii  les  porterait-il?  Les  journaux  s'en  dé- 
claraient encombrés,  el  il  n'était  pas  de 
direclein-  de  Hevue  qui  ne  considérât 
l'apporl  d'un  manuscrit  conimo  une 
oiïcnse  personnelle.  Une  chronique  pour 


I.K    SAT  VKTAi",  i; 


/(?  Cor/ :' Z,e  Cof/ avait  refusé  la  dernière,   1   rois?    C'était   de   l'ouvrage  au    rabais. 
sous    un   prétexte  nlisolument    ridicule.    |        I!  fallait  faire  quelque  chose  pourtant. 


Oui,  le  Coq  se  dressait  sur  ses  ergots 
maintenant,  défiant  et  querelleur,  quand 
son  chroniqueur  se  présentait.  Une 
correspondance    pour  le   Pelil  Saumii- 


en  attendant  qu'une  idée  vint,  écrire, 
pour  ne  pas  se  rouiller  la  main  et  pour 
se  donner  au  moins  rillusion  qu'on  ac- 
complissait une  besogne.  L'image  falote 


AIVKTAC.  !•; 


du  Petit  Saumiirois  se  préscnla  de  nou- 
veau. Eh  bien,  oui,  on  allait  lui  expé- 
dier une  correspondance,  à  cet  avorton. 
Gaspard  s'installa,  se  recueillit  un  mo- 
ment, chercha  dans  les  événements  bien 
parisiens  celui  qui  lui  fournirait  la  copie 
la  plus  facile,  et  tout  d'un  coup  se  frappa 
le  front  :  il  avait  trouve.  11  parlerait  de 
l'Exposition  de  Hruxelles.  L  Exposition 
de  Bruxelles  1  C'était  d'actualité,  et  bien 
parisien.  Une  partie  de  la  presse  en  vi- 
vait depuis  des  semaines  ;  on  n'avait 
qu  à  puiser  dans  les  journaux,  au  hasard. 
Quel  triomphe  pour /e  Petit  Saiimtiroix, 
quand  il  annoncerait  à  ses  lecteurs  que 
le  <c  jeune  maître  »,  son  correspondant 
attitré,  n'avait  pas  reculé  devant  un  dé- 
placement coûteux  pour  leur  décrire  de 
visu  les  magnificences  déployées  parnos 
voisins  dans  «  cette  lutte  courtoise  en- 
gagée sur  le  terrain  de  l'industrie  et  de 
la  fraternité  »  I 

Gaspard,  bien  en  train,  laissait  courir 
sa  plume,  quand  la  porte  de  la  petite 
pièce  s'ouvrit  doucement,  laissant  voir 
ilansTenlrc-bàiliement  la  stature  robuste 
et  la  face  haute  en  couleur,  encadrée  de 
belles  coques  blanches,  de  M'""  lîois- 
sonnet. 

—  Bonjour,  nuinian,  fil  la  voix  joyeuse 
de  Gaspard. 

—  Bonjour,  mon  fils,  répondit  la 
brave  femme,  qui  vint  s'asseoir,  la 
ligure  grave,  à  côté  de  lui.  Que  i'ais-lu 
Ift,  mon  enfant'? 

—  Un  article,  maman,  un  bel  article, 
un  superbe  article,  dont  les  Saumurois 
grands  et  petits  vont  se  pourlécher  l'in- 
tellect pendant  toute  une  semaine. 

—  Et  que  le  rapportera  ce  superbe 
article?  demanda  M'""  Boissonnel  tou- 
jours grave. 

(îaspard  leva  les  bras  au  ciel,  dans  un 
geste  tragique  : 

—  Vous  ne  pensez  qu'à  l'argent,  ma- 
daiue,  à  cette  vile  matière  qu'un  sage 
(le  l'antiquité... 

—  Ecoute,  mon  ami,  intcrroni|)it  avec 
<]uelque  impatience  M'""  Boissonnet,  il 
faut  que  nous  ayons  ensemble  une  con- 
versation sérieuse. 


La  belle  humeur  de  Gaspard  tomba  ; 
il  sentait  bien  qu'en  cITel  le  moment 
n'était  pas  à  la  plaisanterie,  et,  dépo- 
sant sa  plume  en  travers  de  la  page 
commencée,  il  jeta  sur  sa  mère  un  re- 
gard inquiet. 

—  Mon  enfant,  continua  celle-ci  d'une 
voix  ferme,  j'ai  fait  mes  comptes  ce 
malin,  et  tu  devines  sans  peine  les  ré- 
flexions plutôt  tristes  qu'ils  m'ont  inspi- 
rées. Il  ne  faut  pas  nous  le  dissimuler 
plus  longtemps,  nous  marchons  à  la 
ruine,  et  en  train  express  encore. 

El  devant  un  geste  désespéré  de  Gas- 
pard, elle  s'empressa  d'ajouter  avec  un 
regard  tendre  : 

—  Je  ne  t'accuse  pas,  mon  pauvre 
ami.  Tu  es  intelligent,  lu  es  même  tra- 
vailleur, el  si  le  succès  ne  répond  pas  à 
tes  efforts,  c'est  que  la  médecine  et  la 
littérature  sont  deux  métiers  ingrats  qui 
enrichissent  quelques-uns  et  laissent 
végéter  tous  les  autres. 

—  Alors,  maman? 

—  Alors,  mon  enfant,  il   faut  aviser. 
Sais-tu  ce  qu  il  nous  reste  des  quarante  ■ 
mille  francs  avec   lesquels   nous  avons 
quitté  Marseille?  \'ingt-cinq  mille. 

—  C'est-à-dire  quinze  mille  de  perte, 
malgré  mon  roman,  mes  nouvelles,  mes 
chroniques... 

—  Oui,  malgré  tout  cela.  Chaque  an- 
née voit  diminuer  notre  petit  capital. 

Gaspard   s'était   levé;  il  se  promenait 
avec  agitation,  tournait  autour  de  la  pc-  ' 
lite    pièce,    la    calotte   de    travers,    les 
mains   enfouies    rageusement   dans   les 
poches  de  son  froc.    Il   vint  se  planter  ■ 
devant  M'"''  Boissonnet  : 

—  I-'t  dire  que  cet  imbécile  de  Mon- 
glard,  qui  s'imagine  que  Constanlinople 
csl  une  ville  des  Pays-Bas,  et  qui  écrit 
comme  les  Auvergnats  jiarlent,  a  gagné 
l'année  dernière,  avec  un  seul  roman 
béto  à  pleurer... 

Il  chorchail  un  chiU're,  hésitait...  Sa 
mère  le  calma  d'un  geste,  le  lit  rasseoir 
à  cùlé  d'elle. 

—  Le  bonheur  lies  uns  ne  console  pas 
du  malheur  des  autres,  dit-elle  avec 
un    sourire    compalissanl.  .le   le    disais 


LK    SAL' VinAO  i: 


donc  qu'il  nous  reste 

en  tout  et  pour   tout 

vingt-cinq    mille    francs.   Mais 

ces  vingt-cinq  mille  francs  bien 

employés  peuvent  nous  tirer  de  peine. 

—  Eh!   répliqua  Gaspard  en  haussant    les 


I.1-:    SAlVKTAdK 


épaules,    quand   nous   les   placerions    à 
dix  pour  cent... 

—  II  ne  s'agit  pas  Je  les  placer  à  dix 
pour  cent,  interrompit  M""^  Hoissonnet. 
Kcoule,  mon  enfant,  tu  le  rends  bien 
compte  que  nous  avons  un  parti,  et  un 
parti  décisif,  à  prendre'.' 

—  Oui,  maman. 

—  Bien.  Mainlenaiit.  as-tu  confiance, 
toute  confiance  en  moi? 

—  Oui,  maman. 

—  Es- tu  capable,  pour  m'obcir  et 
sauver  la  situation,  d'un  sacrilice... 

—  Oui,  maman. 

—  Laisse-moi  achever.  D'un  sacri- 
fice, le  plus  gros  qui  soit  :  un  sacrilice 
d'amôur-propre? 

—  Je  t'obéirai  aveuglément,  là  1 

-  Ecoute-moi  donc  et,  je  l'en  prie, 
ne  saute  [jas  en  l'air.  J'ai  vu  hier,  j  ai 
été  voir  chez  lui  hier,  accentua  M'""  Bois- 
sonnet,  M.  Cliamois,  que  tu  connais, 
car  il  est  de  .Marseille  et  il  fut  un  ami 
de  ton  père.  M.  Chamois,  tu  le  sais, 
habite  Saint-Mandé,  où  il  a  un  dépôt  de 
savon  de  Marseille,  d  huile  de  Nice... 

—  De  raisins  de  Coriniheetde  ligues 
de  Smyrne,  acheva  Gaspard  en  rail- 
lant. C'est  un  épicier.  Continue,  ma 
vénérée  mère. 

—  C'est  un  épicier,  lit  M'""  Bois- 
sonnet  toujours  calme.  Mais  cet  épicier 
gagne  largement  sa  vie,  de  huit  à  dix 
mille  francs  par  an.  Or  il  se  fait  vieux, 
il  ne  demande  (|u  à  passer  la  main... 

—  Tu  veux  <|uc  nous  fassions  de 
l'épicerie?  demanda  Gaspard  en  essayant 
de  rire. 

—  Pourquoi  pas?  Qu'y  a-til  là  de 
déshoiioranl? 

—  Oh!  rien,  rien,  s'empressa  de  dire 
Gaspard  devenu  tout  à  coup  sérieux. 

Et  il  ajoula  presque  aussitôt  : 

• —  Tu  crois  (|n  a  vcc  vin;;l-cin(|  mille.. . 

—  Nous  aurons  le  fonds,  oui,  répondit 
M'""  Boissonnel.  Et  M.  Chamois  restera 
six  mois  avec  nous  pour  nous  mettre  au 
courant.  Il  y  a,  du  reste,  là  un  employé 
très  entendu  et  en  (|ui  on  peut  avoir 
loulc  conliance,  M.  Adolphe. 

Gaspard  rédéchissail,  ne  songeait  plus 


à  plaisanter.  Epicier!  et  pourquoi  pas, 
en  elfet?  Le  sacrifice  d'amour-propre  ne 
serait  même  pas  si  grand  que  sa  mère 
avait  pensé.  Tous  deux  disparaîtraient, 
voilà  tout;  lui,  donnerait  sa  démission 
de  membre  du  comité  de  la  Société  des 
gens  de  lettres,  on  le  croirait  parti  au 
loin,  et  dans  quelques  semaines,  qui  pen- 
serait à  lui? 

Qui  penserait  à  lui?  M'"''  Boissonnel, 
qui  observait  son  fils  avec  une  attention 
non  exemple  d'inquiétude,  comprit  sans 
doute,  à  la  direction  de  son  regard,  la 
pensée  qui  venait  tout  à  coup  de  voiler 
son  front,  car  elle  interrogea  avec  une 
nuance  d'hésitation  : 

-  Dirons-nous  à  nos  voisities... 

—  Non,  non,  interrompit  vivement 
Gaspard,  qui  rougit  abominablement. 
Prétextons  un  départ. 

Et  il  ajouta  presque  à  voix  basse  : 

—  Elles  sont  si  fières  1  Le  père  était 
sénateur. 

La  bonne  maman  Boissonnel  regarda 
son  fils  avec  une  tendresse  Irisle.  Ce- 
lui-ci, du  reste,  secoua  la  tète  avec  éner- 
gie comme  pour  se  débarrasser  de  toute 
réilexion  fâcheuse.  Son  parti  mainte- 
nant semblait  bien  pris,  paraissait  lui 
causer  une  sorte  de  joie  où  une  rancune 
bien  légitime  trouvait  son  compte.  Oui, 
il  serait  épicier  !  Oui,  il  humilierait  par 
le  choix  d'une  carrière  contre  laquelle 
ses  confrères  et  lui-même  avaient  lancé 
tant  de  brocards  surannés  et  imbéciles 
ces  deux  marâtres  exécrables  :  la  méde- 
cine el  la  littérature.  Epicier,  épicier, 
épicier  1  il  répétait  en  lui-même  ce  mot 
avec  une  virulence  de  bonne  humeur 
(lu'il  jugeait  éminemment  philosophique 
et  vengeresse. 

—  Quand  as-tu  promis  la  réponse, 
maman  ? 

-  Quand  nous  voudrons,  mon  fils. 

-  I'"nvoie-la  aujourd'hui  même  el 
préparc  les  vingt-cinq  mille  francs. 
Aléa  jacin  est. 

Celle  citalion  latine  lui  rappela  une 
devise,  latine  aussi,  qui  alluma  dans  ses 
yeux  un  éclair  de  fureur  comique.  Il 
saisit  à  pleines  mains  l'encrier  de  bronze 


I.K    SAL  VKTAC.K 


comme  pour  le  briser  contre  le  mur, 
puis,  se  calmant  subitement,  il  se  con- 
tenta de  le  déposer  sur  les  genoux  de 
sa  mère  en  lui  disant  avec  un  dédain 
suprême  : 

—  Et  surtout  débarrnsse-moi  de  (;a  ! 


Ce  matin-là,  comme  tous  les  matins 
depuis  trois  ans  déjà,  Gaspard  Boisson- 
net,  aussitôt  le  premier  déjeuner  expé- 
dié et  la  maman  partie  aux  provisions, 
se  dirigea  vers  son  cabinet  de  travail 
pour  la  besogne  journalière.  Après  avoir 
traversé  d'un  pas  lent  un  magasin  où 
les  caisses  de  savon,  les  boîtes  de  ligues, 
les  petits  tonnelets  de  sardines,  les  co- 
lonnes massives  de  gruvère  et  les  mu- 
railles croulantes  de  jambons  d'York  ne 
laissaient  qu'un  passage  obscur,  inces- 
samment parcouru  par  des  commis  qui 
se  heurtaient  dans  leur  hâte  à  servir  la 
pratique,  il  pénétra  dans  une  petite 
pièce  vitrée  tournée  du  côté  de  la  rue 
et  d'où  l'on  pouvait  surveiller  tout  le 
mouvement  du  magasin.  Le  jour  du 
dehors  arrivait  si  faible  dans  cet  étroit 
réduit,  obscurci  encore  par  les  allées  et 
venues  ou  le  stationnement  des  clients 
venant  régler  leurs  achats,  qu'un  bec  de 
gaz  y  brûlait  constamment,  éclairant  un 
bureau  encombré  de  registres  et  de  pa- 
perasses, et  tout  auprès  une  tablette  de 
cuivre  où  la  monnaie  introduite  sous 
l'arcade  minuscule  d'un  guichet  tintait 
allègrement. 

Gaspard  Boissonnet,  en  entrant,  sou- 
rit involontairement  à  celte  musique 
divine  que  n'égala  jamais  celle  des  plus 
grands  maîtres;  d'un  signe  il  maintint 
à  son  poste  le  garçon  qui  s'était  déjà 
levé  pour  lui  céder  la  place,  et  s'installa 
devant  le  bureau.  Alors,  après  avoir 
relevé  un  peu  sur  son  front  un  large 
bonnet  de  velours  noir  qui  s  harmoni- 
sait à  merveille  avec  la  longue  blouse 
blanche  d'où  émergeaient  les  manchettes 
et  le  col  d'une  chemise  à  rayures  bleues, 
il  tira  d'un  cartonnier  une  large  feuille 
de  papier  vert  à  en-tête,  trempa  dans  un 


encrier  de  deux  sous  la  plume  docile. 
et,  sans  avoir  besoin  d'élever  au  pla- 
fond un  regard  invocateur  (l'inspira- 
tion, maintenant,  arrivait  rapide,  fou- 
droyante !),  il  écrivit  : 

Monsieur  l'uuc/iet, 
Allées  de  Meilhan,  10  his,  Marseille. 

"  Fm  réponse  à  votre  estimée  du  28 
écoulé,  nous  avons  bien  reçu  en  son 
temps...  >• 

La  main  courait  sur  le  papier,  d'une 
allure  magistrale,  et  l'œil  reposé,  le  front 
sans  ride,  ne  trahissaient  pas  le  moindre 
effort  de  la  pensée.  Mais  la  bouche,  par 
moments,  s'épanouissait  sarcastique  : 
qu'une  banderole  de  rébus  en  sortît  par 
miracle,  de  cette  bouche  aux  coins 
joyeusement  relevés,  et  l'on  y  eut  lu 
sans  doute  quelque  réflexion  philoso- 
phique, une  de  ces  phrases  familières 
dont  on  accompagne  les  moindres  évé- 
nements de  sa  vie,  ou  quelqu'une  encore 
de  ces  maximes  hors  d'usage  dont 
l'homme  décore  en  panoplie  la  muraille 
nue  de  son  cerveau  et  qu'il  décroche  de 
temps  à  autre,  au  grand  elfroi  de  ses 
voisins. 

Et,  de  fait,  Gaspard  Boissonnet,  après 
avoir  parachevé  sa  lettre  et  tamponné 
rudement  l'encre  humide,  laissa  tomber 
de  ses  lèvres,  avec  un  sourire  d'indul- 
gente ironie,  ces  mots  qu'accompagna 
gaiement  le  tintement  de  la  monnaie  sur 
la  tablette  de  cuivre  :  îVulla  dies  sine 
Il  ne  a. 

Puis,  la  correspondance  expédiée,  il 
prit  quelques  notes  rapides  sur  un 
agenda,  épingla  des  factures,  aligna  des 
chiffres,  et,  renvoyant  son  caissier  d'un 
amical  :  «  Si  vous  voulez,  monsieur 
Adolphe  ?  1)  il  prit  la  place  de  ce  der- 
nier devant  le  petit  guichet. 

C'était  son  poste  favori;  il  n'était  pas 
à  ses  veux  de  bonheur  comparable  à 
celui  d'assister  de  ce  réduit  obscur  au 
défilé  des  clients  de  tout  âge  et  de  tout 
sexe  venant  glisser  devant  lui  des  pièces 
blanches  qu'il  attirait  dans  son  tiroir 
d'une  main  caressante,  tandis  que  l'autre, 
puisant  à  même  dans  une  sébile  pleine 


AlXKTAGi: 


de  gros  sous,  les  laissait  tomber  un  à 
un  sur  la  tablette  sonore. 

Les  garçons,  de  tous  les  points  du 
magasin,  criaient  les  chilTres  :  «  Cin- 
quante centimes  de  madame.  —  Ln 
i'ranc  cinq  de  la  jeune  personne.  —  Deux 
francs  quarante  de  M.  Pierre.  » 

Et  le  patron,  en  encaissant,  a\ait 
toujours  un  mol  aimable  pour  madame, 
une  plaisanterie  de  bon  ton  à  l'adresse 
de  la  jeune  personne,  un  bonjour  cor- 
dial pour  M.  Pierre.  Chaque  client  était 
un  ami.  Kt,  le  propre  des  amis  étant  d'en 
amener  d'autres,  la  boutique  ne  désem- 
plissait pas.  Chaque  fois  que  M.  Cha- 
mois, retiré  sur  les  bords  de  la  Marne 
où  il  péchait  à  la  li|;nc  du  matin  au  soir, 
venait  faire  une  petite  visite  à  son  suc- 
cesseur, il  était  sûr  de  trouver  un  em- 
ployé de  plus.  Et,  en  dépit  de  la  petite 
piqûre  de  jalousie  dont  souiïrail  un  peu 
son  amour-propre,  il  s'en  réjouissait 
bruyamment,  comme  si  cette  prospérité 
croissante  était  son  ouvrage. 

—  Hein?  monsieur  Boissonnet,  venez 
donc  dire  encore  que  je  vous  ai  fait  faire 
une  mauvaise  opération  1 

—  Je  ne  l'ai  jamais  dit,  monsieur 
Chamois,  je  ne  le  dirai  jamais. 

Et  le  bonhomme  poursuivait  en  frap- 
pant amicalement  sur  l'épaule  de  Gas- 
pard : 

—  Ah  !  quelle  reconnaissance  vous 
devez  à  madame  votre  mère  et  à  moi  I 
Sans  nous,  vous  seriez  encore  à  vous 
mariffer  les  sang.i,  là-bas,  à  votre  cin- 
quième de  la  rue  de  Clichy. 

—  Chut!  monsieur  Chamois.  \"ous 
savez  ce  qui  est  convenu. 

—  Je  suis  un  homme  de  parole,  pro- 
testait vivement  M.  Chamois  en  levant 
la  main  au  ciel  comme  pour  le  prendre 
à  témoin.  Nous  m'avez  fait  jurer  le  se- 
cret, ce  secret  Tie  s'échajjjiera  jamais  de 
mes  lèvres.  Mais  j'ai  eu  beau  in\enter 
des  histoires  sur  votre  compte  et  vous 
présenter  comme  un  petit  commerçant 
de  province  désireux  de  s'établir  aux 
environs  do  Paris,  on  s'est  bien  aperçu 
tout  de  suite  que  vous  n'étiez  pas  de  la 
partie.  Seulement  il  y  avait  en  vous  un 


homme  in.-^truit,  ayant  de  l'éducation, 
sachant  |)arler  aux  gens,  et  c'est  ce  qu'on 
nous  demande  dans  notre  commerce. 

M.  Chamois  ne  disait  pas  tout.  Certes, 
dès  le  premier  jour,  les  coques  blanches 
de  M"'"  Boissonnet  mère  et  la  rondeur 
toute  méridionale  de  son  lils  avaient 
produit  sur  les  ménagères  du  quartier 
une  favorable  impression.  Mais  l'énorme 
accroissement  de  clientèle,  qui  n'avaitpas 
tardé  à  se  produire,  tenait  à  des  causes 
plus  sérieuses.  On  s'était  aperçu  un  beau 
jour  que  le  nouveau  patron  ne  tenait  pas 
seulement  du  savon  de  Marseille  et  du 
saucisson  d'Arles,  mais  aussi  des  rensei- 
gnements de  toute  nature,  des  conseils 
précieux,  des  indications  de  remèdes 
surtout,  non  pas  de  ces  recommanda- 
tions vagues  pour  les  maux  de  tête  on 
les  rages  de  dents  que  tout  Français  ma- 
jeur tient  en  réserve  à  la  disposition  di' 
son  prochain,  mais  des  remèdes  sérieux 
aux  noms  bizarres  et  tels  que  les  eût  for- 
mulés un  docteur  en  médecine.  1)  où  lui 
venait  cette  science?  On  s'en  inquiéta 
peu,  mais  on  en  profita  beaucoup,  h' 
pharmacien  du  quartier  ayant  déclaré 
qu'il  n'y  avait  rien  à  redire  aux  pre- 
scriptions formulées  par  cet  épicier  ex- 
traordinaire El  on  lui  soumettait  sans 
crainte  les  cas  les  plus  variés  : 

—  Monsieur  Boissonnet,  j'ai  les  veines 
de  mes  pauvres  jambes  qui  enllent,  qui 
enflent  comme  si  on  les  gonflait  avec 
une  de  ces  pompes,  vous  savez,  donl  on 
se  sert  pour  les  bicyclettes. 

—  Allons,  venez  me  les  faire  voir,  ce> 
pauvres  jambes. 

Il  examinait,  tàtait  en  connaisseur, 
indiquait  un  régime  à  suivre  et  la  bonne 
femme  se  retirait  enchantée  de  s'être 
épargné  les  frais  d'une  \isile  moyennant 
l'achat  de  deux  sardines  ou  d'un  ipiart 
de  gruyère. 

Non  seulement  son  diagnostic,  mais 
encore  sa  |)lumc  était  au  service  de  ses 
clients  et  il  ne  se  passait  pas  de  semaine 
qu'il  ne  rédigeât  une  pétition  aux  pou- 
voirs publics  ou  ne  mît  au  point  une 
circulaire  de  commerce.  C'est  ainsi  que, 
vendant    de   l'épicerie   et    donnant   des 


i.i:  SAL\  i;t.\(;i: 


consultations,  glissant  pêlc-mc'le  de  bons  1  les  minutes.  Marchant  d'un  pas  allègre 
conseils  et  de  la  menue  monnaie  sous  le  sur  le  chemin  de  la  fortune,  pas  une 
petit  arc  de  triomphe  du  guichet  ouvert   |   seule    fois,    dans    ces    trois    années,    il 


■^-^ 


devant  lui,  Gaspard,  depuis 
trois  ans,  se  laissait  vivre, 
indifférent  au  passé,  tout  entier  ù  l'heure 
présente  dont    le  tintement  argentin,  si 
doux   à    son  oreille,    semblait    marquer 


n'avait  tourné  la  tète  du  côté  de 
Paris  ou  laissé  égarer  sa  pensée 
vers  son  ancien  rêve.  Ix  souvenir  même 
de  ses  aimables  voisines  de  la  rue  de 
Clichy.  le  seul  qui  fût  capable  de  donner 
une  apparence  d'exil  à  ce  coin  paisible 
de   banlieue   où    s'écoulait    sa    nouvelle 


AlVKTAi;  !■; 


vie,  ce  souvenir  s'eirai,uil  peu  ù  peu  dans 
un  lointain  de  sonjje  et  disparaissait 
enfin  derrière  la  réalité  grouillante  des 
fiy:ures  nouvelles  qui  se  mouvaient  au- 
tour de  lui. 

Pauvre  et  gentille  Lucy  des  Grangesl 
que  fût  devenue  ta  poétique  image  dans 
un  décor  si  peu  fait  pour  sa  grâce  déli- 
cate et  lière?  Non,  oh  I  non,  je  ne  le  vois 
pas,  lis  blond  s'olFrant  à  l'azur  du  ciel, 
au  milieu  do  toutes  ces  pivoines  heu- 
reuses de  s'épanouir  en  pleine  fumure  de 
bonne  terre;  et  dans  cette  atmosphère 
aux  senteurs  fortes  où  croissaient  vi- 
goureusement les  Heurs  de  vie,  il  se  fût 
évaporé  en  un  rien  de  temps,  ton  parfum 
léger  de  fleur  de  rêve. 

Fleur  de  rêve,  que  seule  était  digne 
de  cueillir  la  main  d'un  |)oèle  :  c'est 
bien  ainsi  qu'elle  était  toujours  apparue 
à  Gaspard,  l'exquise  petite  Lucv.  Aussi 
1  oubliait-il,  presque  fannu-hement,  et 
se  livrait-il  tout  entier,  corps  et  âme, 
à  l'idéal  dont  la  force  des  choses  avait 
fait  son  lot  en  ce  monde.  «  Cinquante 
centimes  de  la  jeune  personne.  —  Un 
franc  quarante  de  monsieur  Pierre.  " 

Gaspard  était  heureux.  M""'  Hois.^on- 
net  coulait  des  jours  i)aisiblcs. 

Ce  matin-là,  suivant  son  habitude,  la 
chère  maman,  une  fois  son  marché  fait, 
entra  dans  le  petit  bureau  vitré  où  (Gas- 
pard, assis  dans  l'ombre,  exécutait  à 
deux  mains  cette  symphonie  de  musique 
argentine  si  propre  à  charmer  l'oi-eille 
cl  il  engourdir  la  pensée.  Klle  avait  en- 
core sur  les  épaules  la  mante  de  couleur 
sombre  dont  elle  s'cnvelop|)ait  pour  les 
courses  et,  sui-  la  tète,  le  petit  chapeau 
empanaché,  très  provincial  el  très  drôle, 
sous  lequel  s'épanouissait  le  \isagc  de- 
meuré robuste  el  d'une  belle  couleur  de 
santé  dans  rencadrcment  des  cheveux 
blancs.  Son  (ils,  sans  interrompre  ses 
arpèges,  l'avait  accueillie  d'un  geste  de 
bonne  humeur.  l'^lle  s'assit  à  côté  de  lui 
et  le  contem|)la  longuement,  a\cc  un  sou- 
rire conlianl  sur  ses  lèvres  silencieuses. 

—  A  quoi  penses-tu.  maman? 

—  Que  lu  as  trente-neuf  ans,  mon 
cher  Gaspard, 


—  Trente-huit,  s'il  vous  plait,  chère 
madame. 

—  Trente-neuf,  hélas  1  mon  pauvre 
enfant. 

—  El  alors.' 

—  Dame!  alors,  je  crois  qu'il  serait 
temps,...  à  moins  que  lu  n'aies  juré  de 
rester  vieux  garçon  1 

Gaspard  ne  répondit  pas  tout  de  suite, 
occupé  qu'il  étail  en  ce  moment  même 
à  écouter  les  doléances  d'une  concierge 
du  quartier,  qu'il  consola  d'une  bonne 
parole. 

—  C'est  une  chose  curieuse ,  dit-il 
enfin,  que  les  mamans  voient  leurs  en- 
fants toujours  jeunes.  Laisse  donc  ces 
idées-là,  ma  chère  mère.  Ne  sommes-nous 
pus  heureux  comme  nous  sommes?  Tu 
commandes  en  souveraine  ici,  lu  as  tout 
pouvoir  dans  la  maison  ;  le  dimanche, 
je  l'emmène  promener  dans  les  bois;  le 
soir,  nous  faisons  d'interminables  par- 
ties de  cartes...  Que  diable  j)ouvons- 
nous  bien  désirer  encore  !  Songe  donc 
au  danger  qu'il  y  a,  quand  une  machine 
fonctionne  bien,  de  vouloir  en  changer 
les  mouvements?...  Me  marier  1  Et  avec 
qui,  grands  dieux  1  Autrefois,  oui,  j'avais 
trouvé...  ou  cru  trouver... 

—  Est-ce  que  tu  songerais  toujours?... 
Gaspard  haussa  les  épaules. 

—  A  M""  des  (îranges  ?  M'installer 
ici,  dans  celle  boutique,  c'était  renoncer 
à  elle,  lu  le  sais  bien. 

—  .Mors,  mon  fils,  laisse-moi  faire. 
Tu  as  toujours  suivi  mes  conseils  et  n'as 
pas  eu  à  t'en  plaindre.  Tu  m'obéiras  une 
fois  de  plus  et  je  n'aurai  plus  rien  aters 
à  demander  au  ciel. 

—  Amen!  répondit  (iaspard  en  effleu- 
rant la  joue  de  sa  mère  d'ime  petite  lape 
amicale.  En  attendant  que  je  prenne  une 
femme,  ou  qu'une  femme  me  prenne, 
conlinua-l-il  gaiement,  je  vais,  avec 
votre  permission,  chère  madame,  prendre 
un  pou  l'air. 

Tous  deux  s'étaienl  le\és.  Monsieur 
Adolphe,  accouru  sur  un  signe  du  pa- 
tron ,  était  déjà  installé  à  la  caisse. 
M"'"  lioissonnel,  la  léte  pleine  de  pro- 
jets, se   dirigea  à  travers  le  dédale  des 


A  rvi;  TAC  K 


caisses  cl  des  marchandises  de  toute 
nature  vers  le  petit  escalier  en  colima- 
çon qui,  du  fond  de  rarrière-houtique, 
moulait  à  lapparlcuient,  et  Gaspard,  le 
torse  bombant  sous  la  blouse  et  s'avan- 
çant  avec  la  majesté  dune  goélette  dont 
un  vent  favorable  enfle  les  voiles,  s'en 
alla  faire  les  cent  pas  au  dehors,  tout 
autour  de  son  étalage  qui  faisait  l'angle 
de  deux  rues.  Il  avait  allumé  une  ciga- 
rette, et  les  mains  derrière  le  dos,  la 
figure  rubiconde  sous  l'ample  calotte  de 
velours  noir,  les  narines  ouvertes  large- 
ment aux  senteurs  fortes  qui  envelop- 
paient les  abords  de  la  boutique  d'une 
atmosphère  spéciale,  il  se  promenait  len- 
tement, s'arrêta  ni  parfois  à  faire  un  bout 
de  causette,  puis  reprenant  sa  marche 
irrégulière  sur  le  trottoir  étroit,  dans  le 
heurt  des  passants.  11  faisait  un  chaud 
soleil  d'avril  et  des  visages  inconnus  de 
Parisiens  en  excursion  se  mêlaient  à  la 
population  du  quartier. 

Tout  à  coup  il  tressaillit  à  la  vue  de 
deux  dames  vêtues  de  noir  qui,  du  trot- 
toir opposé,  s'apprêtaient  à  traverserla 
rue  juste  en  face  de  son  magasin.  Fines 
et  distinguées,  d'allure  élégante  et  dis- 
crète, elles  hésitèrent  un  moment,  puis 
se  décidèrent  enfin,  savançant  la  tête 
un  peu  baissée,  leurs  petits  pieds,  qu'en- 
serraient de  jolies  bottines  de  cuir 
jaune,  mal  à  l'aise  sur  le  pavé  pointu. 
Gaspard,  cloué  sur  place  par  une  force 
mystérieuse  ,  les  regardait  s'approcher 
avec  un  vague  sentiment  de  curiosité 
tout  à  la  fois  et  d'inquiétude.  Celte 
inquiétude  se  changea  en  effroi  quand, 
arrivées  à  sa  hauteur,  elles  levèrent  les 
yeux  sur  lui.  Pins  de  doute,  c'étaient 
elles,  M""^  des  Granges  et  sa  fille.  Il 
s'était  jeté  de  côté,  feignant  d'obéir  à 
un  appel,  mais  tous  les  sens  boulever- 
sés ;  puis ,  opérant  une  retraite  préci- 
pitée,  était  rentré  dans  la  boutique. 
Quand  il  osa  se  retourner,  croyant  les 
deux  dames  déjà  loin,  son  épouvante 
s'accrut  :  elles  étaient  là,  qui  venaient 
de  pénétrer  à  sa  suite,  et  il  n'eut  plus 
d'autre  ressource  que  de  se  réfugier  hale- 
tant   dans  son   bureau,   non  sans   avoir 


bousculé  deux  garçons  c[ui  accouraient 
au-devant  de  ces  nouvelles  clientes. 

Celles-ci,  cependant,  la  figure  indilTé- 
rente,  avaient  fait  leur  commande,  et 
maintenant  elles  attendaient,  immobiles 
et  le  regard  distrait  au  milieu  des  allants 
et  venants.  Gaspard  alors  respira  :  évi- 
demment elles  ne  l'avaient  pas  reconnu 
et  leur  visite  imprévue  à  celte  boutique 
lointaine  de  banlieue  n'était  qu'un  simple 
hasard.  Hasard  bien  étrange,  sans  doute, 
mais  qui  n'avait  rien,  après  tout,  de  sur- 
naturel. L'étrange,  à  bien  réfléchir,  était 
au  contraire  qu'en  trois  années  révolues 
il  ne  fût  pas  entré  là  une  seule  figure  de 
connaissance. 

Debout  dans  un  coin  sombre,  à  côté 
de  M.  .Adolphe  installé  devant  le  gui- 
chet, Gaspard  pouvait  tout  à  son  aise, 
à  travers  le  vitrage,  observer  les  deux 
visiteuses.  Et  peu  à  peu  il  crut  sentir 
son  regard  salanguir  et  un  sentiment 
très  doux,  un  peu  triste,  lui  pénétrer  le 
cieur.  Trois  années  ne  les  avaient  pas 
changées.  Sous  ces  vêtements  de  coupe 
élégante  et  dont  la  distinction  s'accen- 
tuait encore  au  voisinage  des  gro-ses 
jupes  circulant  autour  d'elles,  c'étaient 
bien  toujours  le  fier  et  un  peu  austère 
profil  de  M""'  des  Granges,  la  figure 
de  mélancolie  et  d'exquise  douceur  de 
Lucy... 

—  Monsieur  Adolphe,  vile,  je  vous 
en  prie,  courez  dire  à  ma  mère  de  venir 
ici,  tout  do  suile. 

M.  Adolphe  avait  disparu,  et  Gas- 
pard maintenant  se  trouvait  assis  de- 
vant le  petit  guichet.  Il  voulait  les  voir 
de  plus  près,  enlendre  le  son  de  leur 
voix,  et  il  voulait  que  sa  mère  les  vît 
aussi.  Dans  l'ombre  du  petit  bureau, 
aucun  danger  d'être  reconnus.  Mais 
M""'  Boissonnet  aurait-elle  le  temps?... 
les  minutes  s'écoulaient,  Gaspard  bouil- 
lait d'impatience.  Il  poussa  enfin  un  sou- 
pir de  soulagement,  eut  presque  un  cri 
de  joie  :  sa  mère  venait  d'entrer. 

—  Assieds-toi  là,  maman,  et  ne  dis 
rien.  Oui,  là.  Ne  te  fais  pas   trop  voir. 

Gaspard  avait  à  peine  tourné  la  tête 
vers  elle,  il  parlait  avec  une  hâte  mvs- 


I.1-;  SAr\i;TA(;K 


lérieuse.  M""'  Hoissonnel  ol)é)l,  se  de- 
innndanl  quelle  surprise  ou  lui  niéna- 
geail.  Bientôt  elle  se  sentit  pousser  le 
coude  : 

—  Regarde,  maman. 

Devant  le  guichet,  une  silhouette 
mince  projetait  à  travers  le  vitrage  une 
omhre  légère.  Une  main  fine,  gantée  de 
blanc,  glissa  sur  la  tablette  une  pièce 
de  deux  francs  pendant  que  la  voix  so- 
nore d'un  garçon   annonçait.; 

—  L'n  franc  trente  de  mademoiselle. 
Gaspard,    sans   oser   lever  les   yeux, 

sans  oser  remercier  de  peur  que  sa  voix 
ne  le  trahit,  rendit  la  monnaie  d'une 
main  maladroite  et  un  peu  tremblante. 
La  jeune  aclieleuse  s'éloigna,  i-ejoignit 
sa  mère,  qui  l'attendait  avec  un  petit 
|)a(|uel  à  la  main,  et  toutes  deux,  d'une 
allure  discrète  et  silencieuse,  quittèrent 
le  magasin. 

Gaspard  s'était  tourné  vers  sa  mère  : 

—  -  Tu  as  reconnu,  maman? 

Oui. 
Il  inurnuira  avec  une  sorte  de  joie  qui 
démentait  l'apitoiement  de  ses  paroles  : 

—  Pauvre  lille!  lui  voilà  vingt-huit 
ans  tout  de  même  !  Ah  !  les  épouseurs 
de  demoiselles  sans  dot  se  font  rares  ! 

—  C'est  dommage  !  dit  simplement 
M""'  lioissonnel,  qui,  le  regard  j)erilii, 
réfléchissait. 

Kt  après  un  moment  de  silence  : 

—  Je  me  suis  tenue  à  quatre  pour  ne 
pas  appeler  ces  dames. 

Gaspard  ne  répondit  rien.  Sans  doute, 
sans  doute,  c'eût  été  une  grande  joie 
peur  lui,  une  joie  véritable.  11  se  lîgura 
la  scène  :  la  surprise  d'aboi-d  et  même 
l'eirarement,  puis  le  plaisir  de  se  retrou- 
M-r,  de  se  reconnaître,  de  parler  de  l'an- 
cien  lem[)s,  <le  i'a])peler en  riant  la  petite 
calolte  d'évêt|ue  et  le  froc  de  moine  quê- 
teur, tout  cela  avec  des  visages  attendris, 
des  yeux  parfois  alanguis  de  mélancolie. 
C'eut  été  très  douxl...  .Mais  il  secoua  la 
tête.  .Allons  donci  c'eût  été  surhjut  très 
imprudent.  S'olfrir  slupidcment  en  sjjcc- 
taclc  avec  cette  grosse  ligure  de\cnue 
vulgaire  comme  tout  ce  (|ui  l'enlourail, 
sous  cet  accouli-cmeiil   ridicule  cl    avec 


ce  grotesque  bonnet  de  velours  noir 
tournoyant  entre  des  mains  noircies  au 
maniement  des  caisses  et  au  tripotage 
des  denrées  ;  se  sentir  rougir  jusqu'aux 
oreilles  en  montrant  ce  qu'avait  pu  de- 
venir le  romancier,  l'écrivain  sur  les 
lèvres  de  qui  avait  si  souvent  voltigé 
jadis  le  grand  mot  ailé  de  gloire;  voir 
enfin  ces  deux  fiers  visages  se  voiler  de 
tristesse,  ces  yeux  étonnés  l'observer 
avec  une  gêne  croissante ,  ces  lèvres 
fines  retenir  h  grand'peine  un  :  <<  Pauvre 
garçon!  »  dans  les  plis  imperceptibles 
d'un  ironique  sourire  1...  Non,  non,  cela, 
il  ne  le  voulait  pas,  il  ne  le  pouvait  pas: 
c'eût  été  vraiment  une  humiliation  au- 
dessus  de  ses  forces. 

M""'  Boissonnet  et  Gaspard  se  regar- 
dèrent et  se  comprirent.  Et  jusqu'au 
soir  ils  évitèrent  presque  de  parler  de 
cette  rencontre.  La  maman  se  sentit  une 
tendresse  plus  grande  encore  pour  ce 
lils,  du  bonheur  duquel  elle  douta  tout 
à  cou[).  Depuis  trois  ans,  elle  le  voyait 
gai,  confiant,  oublieux  des  rêves  d'au- 
trefois, la  pensée  tout  entière  tendue 
vers  ce  nouveau  but  olFert  à  son  ambi- 
tion et  à  ses  efforts  :  la  richesse.  Celle 
gaieté  était-elle  bien  sincère,  cet  oubli 
bien  définitif?  Ce  grand  garçon,  au  rire 
sonore,  à_la  lèvi-e  fleurie  toujours  d'un 
mot  aimable  ou  drôle,  ne  lui  cachait-il 
pas  la  souffrance  aiguë  d'une  déception 
entrée  trop  avant  dans  le  cœur  pour  n'y 
avoir  pas  laissé  une  plaie  inguérissable? 
Tout  bas  et  malgré  lui.  ne  lui  arrivait-il 
pas  de  temps  à  autre  d'accuser  sa  mère 
d'avoir  manqué  de  patience,  et,  par  une 
fausse  énergie  duc  à  des  appréhensions 
exagérées,  par  le  refus  de  continuer 
une  lutte  dont  toutes  les  chances  peut- 
être  n'étaient  pas  épuisées  ,  d'avoir 
poussé  un  écrivain  plein  d'avenir  et  de 
talent  dans  une  voie  indigne  de  lui? 

La  pauvre  femme  se  laissait  ainsi 
tenailler  par  des  remords  imaginaires, 
doutait  d'elle-même  et  de  son  lils.  K( 
pourquoi,  mon  Dieu?  Qu'y  avait-il  de 
changé  depuis  vingt-quatre  heures  !  Ivn 
quoi  la  vue  inopinée  de  leurs  anciennes 
voisines    pouvait-elle   avoir   modifié   li's 


LE    SAL\  KT.VCii: 


idées,  les  ambitions,  les  espérances  de 
Gaspard?  Cest  pendant  la  nuit  qui 
avait  suiv,  leur  visite  que  toutes  ces 
sottes  réflexions  s'étaient  amusées  à  lui 
harceler  le  cerveau  de  leur  bourdonne- 
IX.  —  22. 


ment  de  mouches  malfaisantes.  Le  jour 
venu,  elles  allaient  j-envoler,  disparaître 
à  jamais. 

11  n'en  fut  rien.  e(,  comme  pour  jus- 
tifier Tinquiétude  secrète  de  la  maman, 


I.K    SAlVKTAUi: 


(jaspard  lui  sembla  ce  malin-là  moins 
cordial  et  moins  bruyant  qu'à  l'ordinaire. 
La  tête  enfoncée  dans  son  bonnet  de 
velours  noir  et  le  cou  rentré  dans  les 
épaules,  il  descendit  au  magasin,  donna 
des  ordres  d'une  voix  lasse,  alla  s'as- 
seoir à  la  caisse  et,  sur  la  tablette  de 
cuivre,  lit  tinter  les  gros  sous  sans  en- 
train. La  bonne  M""'  Boissonnct  ne  s'é- 
tait pas  trompé  :  il  y  avait  quelque 
chose  de  changé,  et  il  se  faisait,  dans 
le  cerveau  et  le  cœur  de  son  fils,  un  tra- 
vail inquiétant. 

Les  journées  suivantes  furent  aussi 
mornes.  Positivement,  toute  cette  be- 
sogne vulgaire  à  laquelle  chaque  matin 
s'attelait  Gaspard  devenait  odieuse  à  ce 
dernier  ;  il  ne  parlait  plus  à  ses  garçons 
que  par  phrases  brèves  et  laissait  presque 
tout  le  jour  M.  Adolphe  à  la  caisse, 
comme  s'il  eût  craint,  au  contact  des 
pièces  blanches,  de  se  salir  les  doigts. 

M"""  Boissonnet  fut  surprise  un  matin 
de  no  pas  voir  descendre  son  (ils  à  l'heure 
habituelle.  Inquiète,  elle  se  dirigea  vers 
sa  chambre,  frappa  légèrement  et,  ne 
recevant  pas  de  réponse,  ouvrit  la  porte 
avec  précaution.  (îaspard  était  assis 
devant  sa  table,  la  ligure  animée,  et  la 
main  couvrant  d'une  écriture  fiévreuse 
un  de  ces  larges  feuillets  de  copie  dont 
il  se  servait  jadis. 

Que  fais-tu  donc  là,  mon  fils".' 

(îaspard  releva  vivement  la  tête,  cul, 
en  apercevant  sa  mère  qu'il  n'avait  pas 
entendue  entrer,  un  mouvement  de  con- 
trariété qu'il  réprima  aussitôt. 

—  Ne  me  gronde  pas,  maman.  (Test 
le  vieil  homme  qui  se  venge. 

Et,  toute  sa  bonne  humeur  revenue 
soudain  : 

—  11  n'y  a  rien  de  tel  que  d'oublier 
les  gens  pour  qu'ils  vous  reviennent.  Au 
bout  de  trois  ans,  la  voilà  revenue  ! 

---  Qui  ça?  demanda  M""'  Boissonnet, 
M"''  Lucy  des  (jranges? 

—  Non,  l'inspiration.  .Mais,  ajoula- 
t-il  en  souriant,  il  y  a  cerlaincmcnt 
entre  elle  et  Lucy  un  lien  de  parenté. 

La  maman  lioissonnet,  on  l'a  vu,  était 
une    l'enime    d'intelligence    vive     et    de 


décision  prompte.  Le  jour  même  elle- 
mettait  sur  ses  coques  blanches  le  plus- 
beau  de  ses  chapeaux,  se  parait  de  la 
plus  belle  de  ses  robes,  et,  sans  rien  dire, 
se  rendait  à  Paris. 

VA  le  lendemain,  comme  Gaspard, 
plus  songeur  encore  que  les  jours  précé- 
dents, prenait  l'air  sur  le  pas  de  sa 
porte,  il  ne  fut  pas  peu  elfrayé  de  voir 
tout  à  coup  surgir  devant  lui  les  deux 
silhouettes  élégantes  et  fines  de  M""^  des 
Granges  et  de  sa  fille.  Avant  qu'il  eût 
eu  le  temps  de  battre  en  retraite,  d'en- 
lever même  le  bonnet  de  velours  noir 
sous  lequel  il  se  sentait  rougir  abomina- 
blement, toutes  deux  s'étaient  placées 
à  ses  cotés  et  le  contemplaient  en  sou- 
riant. Mais  ce  sourire  n'avait  rien  de 
moqueur,  on  eût  pu  même  y  discernoi- 
de  l'attendrissement. 

— ■  Monsieur  Boissonnet,  dit  M""'  des 
Granges  d'une  voix  émue,  monsieur 
Gaspard,  se  reprit-elle  avec  une  char- 
mante familiarité,  vous  nous  aviez  donc 
jugées  bien  mal,  Lucy  et  moi  ?  Votre 
mère  est  venue  nous  voir  hier,  elle  nous 
a  tout  dit,  et  nous  voici  avec  le  grand 
désir  de  renouer  les  relations  d'autrefois. 
Le  voulez-vous  ? 

—  Si  je  le  veux  ! 

Gaspard  ne  trouva  pas  d'autre  réponse; 
mais  la  joie  dont  rayonnait  son  visage 
était  plus  éloquente  que  tout  ce  qu'il 
eût  pu  dire. 

Vivement  il  fit  traverser  aux  deux 
Parisiennes  le  magasin,  où  leur  entrée  à 
la  suite  du  patron  souleva  d'intermina- 
i)K's  commentaires,  et  leur  lit  gravir 
l'escalier  en  colimaçon  qui  conduisait  à 
l'appartement. 

—  Maman  I  maman  !  une  visite  ! 

I^a  maman  lîoissonnci  ap|)arul  aussi- 
tôt, radieuse  et  em])rossée,  cl  rapide- 
ment, elle  jeta  à  l'oreille  de  son  fils  : 

—  J'ai  déjà  choisi  ton  nppartemeiil, 
loul  près  d'ici. 

Gaspard  embrassa  sa  mère,  la  regard;i 
avec  amour,  et  soudain  très  grave  : 

—  Quand  je  pense  que  j'aurais  pu  no 
pas  l'avoir  ! 

.1 1    \  N    S  1  (i  V  r  \. 


.>V.^^^^'''    ^1.^ 


^/> 


Fra    Angelico.  —  /,('   Couronnement  île  la  Vierge. 


11  II  y  a  certainemeul  rien  de  plus  dif- 
litile  à  faire  que  ce  choix,  et  il  n'y  a 
rien  de  plus  arbitraire  une  fois  le  choix 
fait.  \'oilà  qui  doit  être  dit  en  toute 
loyauté  au  lecteur. 

L'idéal  serait  de  choisir  les  vin^^t  ta- 
bleaux qui  seraient  en  même  temps  les 
plus  célèbres  et  les  plus  beaux.  .Mais 
les  iilus  célèbres   tableaux  d'un   musée, 


je  ne  dis  pas  seulement  du  Louvre,  ne 
sont  pas  toujours  les  plus  beaux  au  }?ré 
des  connaisseurs  et  des  passionnés. 

D'autre  part,  si  les  tableaux  les  plus 
célèbres  ne  sont  pas  forcément  les  plus 
beaux,  au  sens  profond  du  mol.  d'un 
autre  côté,  les  tableaux  les  plus  vraiment 
beaux  ne  sont  pas  toujours  les  plus 
connus. 


328 


i.KS   viN(;r   l'i.rs   cki.kmkks  tahi.kaix   dt   i.OL'VUii 


Toutefois,  ;iv;inl  d'oliulier  briùvenieiil 
ceux  que  nous  avons  cru  devoir  choisir, 
nous    croyons   que    nous    n'aurions  pas 


fait  besogne  conij)lcl<-niciil  |)rntilal)lc  si 
nous  ne  citions  f|n<'i(|in'S-unes  tli-s  ii-u- 
vres,  ou  qui  nfius  sonl  particulii-rcnicnl 
chères,  ou  qui  nous  ont  fait  lonf^lcinps 
liésiler. 


Ce  seraient,  par  exemple,  pour  IKcole 
italienne  :  la  Madone  de  Cimabue,  le 
Saint  François  d'Assise  de  Giollo,\' Ado- 
ration des  Mages  de 
Signorelli,  le  Concert 
champêtre  de  Gior- 
gione,  le  Paradis  du 
Tintorel,la  Mort  de  la 
Vierge  ou  le  Grand- 
Maître  de  l'ordre  de 
Malte  du  Caravage. 
Pour  l'Kcole  fran- 
çaise :  le  Portrait  de 
François  I"  en  pour- 
point blanc,  attribué 
à  Clouet  :  la  Peste,  les 
Sabines,  le  Déluge  de 
Poussin  :  la  Mère  Ar- 
nault  de  Philippe  de 
Champaignei'quenous 
classerions  comme 
œuvre  essentiellenuMil 
française,  quoique 
l'auteur  par  certains 
côtés  et  dans  d'autres 
œuvres  soit  parfois  de- 
meuré très  tlamand), 
le  Raymond  Diocrès 
ou  la  Sainte  Scolas- 
tique  apparaissant  à 
saint  Benoit  de  l.e 
Sueur,  le  Gilles  de 
W'atteau,  le  Bain  de 
Diane  ou  le  Vulcain 
de  Boucher,  le  Béné- 
dicité, la  Pourvoyeuse 
de  Chardin,  la  Justice 
et  la  Vengeance  di- 
vines poursuivant  le 
crime  de  Prud'hon, 
VEnterrement  d'Or- 
nansdeCourbel.  Dans 
l'École  espagnole  : 
VInfante  de  N'clas- 
/„i,v.  quez,  le  Saint  Basile 

du  vieux  Herrera,  et 
la  Mise  au  tombeau  de  rEs|>agnolct. 
Dans  ri""colc  llamande  :  la  Vierge  au 
chanoine  lioslin  de  \'an  l"-yck,  les  J'eseurs 
d'or  de  Melzys,  la  Chasse  au  héron  de 
'l'éniers   ou   ses   Œuvres  de   la   miséri- 


LES    VINGT     IM.IS    CKI.  KlUi  KS    TABLKALX     Dl      l.ol   \lii: 


corde,  VOpération  de  Brauwer,  VEn- 
fance  de  Jupiter  de  Jordaens,  et  plus 
diiii  Rubens,  tel  que  V  Hélène  Fourmenl . 
Dans  l'École  hollandaise  enfin  :  la 
Partie  de  caries  de 
HiekT  de  Hooch, 
\c  Militaire  offrant 
f/e.ï  pièces  d'or  à 
une  femme  ou  la 
Leçon  de  musique 
de  Ter  Borch  ,  la 
Famille  de  Van 
Os  tade 'par  Aàriaen 
\'an  Ostade,  le 
Cheval  blanc  dr 
Potter,  le  g^rand 
paysage  de  Cuvp 
et  la  Kermesse  de 
Jan  Steen.  Je  ne 
parle  pas  de  Rem- 
brandt, qui  des 
deux  Philosophes 
jusqu'au  Bon  Sa- 
maritain aurait  à 
lui  seul  pris  plus 
ilu  tiers  des  places 
parmi  les  vingt 
qu'il  fallait  donner. 

Quoi  qu'il  en 
soit,  nous  nous 
sommes  efforcés, 
autant  que  faire  se 
pouvait ,  d'établir 
une  sorte  de 
moyenne  entre  la 
beauté  la  plus  rare 
et  la  très  grande 
célébrité,  en  un 
mot,  de  concilier 
la  vox  populi  avec 
la  vox  paucorum. 

Notre  galerie  de 
choix  s'ouvre  sur 
une  œuvre  essentiellement  radieuse,  une 
œuvre  vraiment  divine,  le  Couronnement 
de  la  Vierqe,  du  bienheureux  Fra  Au- 
gelico  da  Fiesole.  Une  double  et  intense 
pureté  inspira  cette  peinture  et  lui  donne 
son  prix  :  pureté  profonde  du  sentiment 
religieux,  pureté  exceptionnelle  du  des- 
sin, du  modelé  et  de  1  harmonie.  Il  v  a 


longtemps  déjà  f|ue  l'on  ne  considère  plus 
de  telles  peintures  comme  gothiques  ou 
naïves,  ainsi  qu'on  le  disait  autrefois. 
I.c  métier  en  est,  au  contraire,  des  plus 


L  É  o  >"  A  R  n    n  E    V  I  X  c  I.  —  La  Jocondc. 


raflînés  et  des  plus  savants.  Je  ne  puis 
vous  en  analyser  ici  en  détail  les  puis- 
santes beautés.  Mais  si  vous  voulez  un  ou 
deux  points  de  repère  qui  vous  permettent 
pour  votre  compte  de  faire  cette  analyse, 
voyez  seulement  comme  la  grande  ligne 
du  manteau  bleu  de  la  \"ierge  est  d'une 
courbe  magistrale,  d'un  jet  audacieux  et 


I.i:S     VINC,  T     IM.l 


■i:i.i:i!Hi:s    iami.kaix   dl    i.oivui: 


l'ori,  et  trouve/,  là,  comme  dans  telle 
:iutre  partie  que  je  \ous  laisse  à  décou- 
vrir, la  marque  des  plus  tiers  et  des  plus 
sûrs  dessinateurs:  de  même,  voyez  com- 
bien liahilemcnl  sont  réjiartis  les  élé- 
ments de  riiarnidiiie,  comment  les  tons 
>c  corres|)f>n(lenl  dans  un  é(|uilil)re  cal- 
culé, comnicnl  ces  quelques  imii-s  intenses 


v  ibrenl,  sans  être  soiqironné>  pour  ainsi 
dire,  au  milieu  de  tous  ces  autres  tons 
si  frais,  pour  donner  dans  rensemblc  ce 
iloux  éblouissemenl  des  yeux.  Je  n'a- 
jouterai qu'un  mol.  Ce  tableau  cmjirunlc 
un  prix  rare  et  particulier  à  celte  cir- 
constance qu'il  provient  de  l'église  de 
Sainl-l)omini(pie,  à  l'"iesole,  près  l'Io- 
rcnce,  où  le  peintre  pi-it  l'Iiabil,  M'cnl 
les  premières  aiUK'cs  de  >,i  caiiirrr  ilc 
};rand  artiste  et  de  saint  délicieux. 

I«i  Vierge  de  la  Victoire,  jiar  Man- 
le{;na,  a  été  donnée  ici  de  préférence  au 
petit  l't  admirable  l',nlv;iire  ou  à  l'un  de 
ces  tableaux  all(''f;()ri(pies  si  curieux  (pic 
nous    possédons   du    même   niailre.  non 


que  ces  tableaux  le  cèdent  en  rien  à 
l'autre.  Mais  celui-ci  est  une  (vuvrc 
vraiment  importante  et  sif^nilicative  en 
ce  sens  qu'elle  montre  à  la  fois  les  Icn- 
tlances  de  .Mantej,'na  comme  peintre  de 
lif,'ures  et  comme  décorateur.  Ici.  c'est 
la  perfecl ion  encore,  mais  la  perfection 
iin|)crlnibal)le  d'une  f,'rande  et  comme 
implacable  x'  o- 
lonlé.  Les  ennemis 
de  Mantegna  di- 
saient qu'il  avait 
peint  un  peuple  de 
statues.  Certes,  ses 
lif;ures  ont  de  la 
statuaire  le  modelé 
terme  et  complet, 
mais  c'est  aussi  un 
f;rand  peintre  que 
ce  statuaire.  Rien 
n'est  laissé  au  ha- 
sard dans  une  telle 
(in\re,  même  par- 
mi les  |)lus  minu- 
tieux détails;  mais 
tout  cela  est  subor- 
donné à  une  vraie 
};randeur,  à  une 
noblesse  tout  à  fait 
sévère  et  impo- 
sante. Entre  toutes 
autres,  la  lifiure  de 
François  de  (îon- 
''«'•'•  /ag:ue,     afçenouillé 

en  armure  aux 
pieds  de  la  \'ier},'e,  est  une  invention 
saisissante. 

Il  est  peu  de  tableaux  plus  célèbres, 
je  ne  dirai  ])as  au  Louvre,  mais  dans 
l'univers  entier,  que  la  Jocontle  de  Léo- 
nard de  N'inci.  11  en  est  peu  t|ui  aient 
an  niénie  de-ji-é  exercé  à  la  fois  sur  la 
foule  et  sur  l'élite  la  fascination  de  la 
licaiit(''.  Les  poètes,  les  prosateurs  l'ont 
célébrée  à  l'envi  et  ont  cherché  à  décrire, 
à  analyser,  à  paraphraser  le  charme  de 
cette  lifîure  de  femme,  et  !i  donner  dans 
leurs  loiiffues  pa^es  la  clef  de  Véitiffine 
qu'ils  ont  cru  voir  en  elle.  A  la  vérité, 
Léonard  de  \'inci,  en  la  pei};n;inl,  ne  se 
soucia  nullement   de  poser  une  énif^me. 


vi.\(iT   l'i.r 


TA  lil.KA  l\     Dl      I.()l\UK 


liicii  au  contraire,  il  se  prcoccupa  d'être 
Je  [)lus  véridique  et  le  plus  clair  qu'il 
put.  Ce  que  les  contemporains  (si  on  en 
Juf^e  par  le  témoijjnafje  de  \'asarij  ad- 
miraient le  plus  dans  celte  peinture, 
outre,  Uien  entendu,  la  grâce  du  sourire 
et  la  pureté  des  traits,  c'était  l'exacti- 
tude avec  laquelle  le  peintre  avait  rendu 
la  fraiclieur  de  la  carnation,  les  délicates 


l'ond,  si  exceptionnel  que  soit  ce  tableau, 
il  n'exerce  point  sur  la  foule  la  même 
l'ascination  que  la  Joconde,  il  n'atteindra 
jamîiis  la  même  céléhrité.  Mais  cette  cé- 
lébrité même,  qui  saurait  délinir  préci- 
sément à  quoi  elle  tient?  A  la  beauté? 
Qui  oserait  dire  que  .Monna  Lisa,  femme 
de  Francesco  del  Giocondo,  n'est  pas 
belle?  Qui  pourrait  dire  qu'elle  ne  l'est 


teintes  roses  des  ailes  du  nez,  le  vermeil 
<les  lèvres,  tel  ton  exquis  des  yeux  ou 
de  la  chevelure.  Tout  cela  s'est  évaporé 
sous  l'action  du  temps,  et  il  ne  reste  à 
liropremenl  parler  que  le  dessin,  que 
le  modelé  de  l'œuvre  elle-même  ;  et  il  se 
trouve  que  l'essentiel  est  sauvé,  si  plein 
<le  séduction  qu'ait  pu  être  le  périssa- 
ble. L'une  des  autres  peintures  de  Léo- 
nard que  nous  possédons,  la  Vierge  sur 
les  (jenoux  de  sainte  Anne,  est  peut-être 
un  tableau  plus  extraordinaire  que  celte 
Joconde,  car  il  est  d'une  conception 
merveilleuse,  saisissante,  et  une  œuvre 
tout  à  fait  à  part  dans  l'école  italienne, 
<lans  tout  l'art  de  l'Europe;  mais  si  pro- 


pas?  .\  la  vie,  peut-être,  qui  apparaît  si 
intense  dans  ce  portrait?  Mais  pourtant 
ce  n'est  pas  là  une  œuvre  de  réalisme, 
ou  plutôt,  tout  en  étant  réelle,  elle  est 
supérieure  à  la  réalité.  De  même  l'éton- 
nant paysage  sur  lequel  la  ligure  sou 
riante  se  détache  apparaît  comme  une 
création  de  rêve,  et  pourtant  ce  n'est 
que  l'interprétation  des  paysages  toscans 
que  Léonard  avait  étudiés,  et  qui  ne 
sont  pas  moins  accidentés  ni  moins  fée- 
riques. Peut-être  est-ce  beaucoup  plus 
simple  que  toutes  ces  analyses,  et  si  le 
portrait  de  la  Joconde,  qui  fut  acheté 
quatre  mille  écus  d'or  pour  le  compte  de 
François  \",  est  aujourd'hui  un   des  la- 


LES     VIN(;T     IM.l 


TAHI.KAIX     1)1"     I.OfVKK 


bluaux  les  plus  précieux  du  inonde, 
valant,  au  taux  actuel,  un  nombre  dif- 
(icilc  à  déterminer  de  millions,  c'est 
avant  tout  l'ouvrage  atlentil' d'un  grand 
artiste  qui  ne  se  cnit  permis  de  rien 
négliger. 

Nous  ne  pouvons,    parmi    les  œuvres 
de  Raphaël  que  nous  possédons  au  Lou- 


cissitudes  qu'il  a  traversées,  ce  tableau 
demeure  un  morceau  de  premier  ordre. 
Il  semble  que  la  main  des  hommes  ne 
puisse  presque  rien,  si  barbare  et  si 
grossière  qu'elle  soit,  sur  les  œuvres  de 
génie.  Si  le  Sainl  Jean-Baptisle  de  Ra- 
phaël dont  il  existe  une  variante  non 
moins  célèbre  au   musée  des   Offices,    à 


l' A  r  r,    \'  f:  it  o  N 


vre,  en  trouver  une  digne  d'être  opposée 
à  la  Joconde  ou  à  la  Sainte  .-Inné  de 
Léonard,  et  bien  que  Ra]iliaël  soit  su- 
perbement représenté  d'ailleurs,  quoique 
avec  moins  d'éclat  peut-être  qu'à  Ma- 
drid, à  Dresde  ou  à  Londres.  La  Belle 
Jardinière  aurait  pu  cire  choisie  dans 
notre  liste,  car  elle  est  pleine  de  charme 
cl  exlrêmemenl  connue.  Mais  ne  con- 
nail-on  pas  aussi,  comme  un  des  beaux 
tableaux  du  musée,  ce  saisissant  Sainl 
Jean-liapdsle,  si  admirablement  mo- 
delé, placé  avec  une  élo(|uence  si  puis- 
sante dans  ce  bizarre  cl  m  vstériensement 
soujbre  paysage"?  Malgré  les  mauvais 
Irailemcnls  qu'il   a  subis,  malgré  les  vi- 


Florence)  a  conservé  tant  de  prestige 
et  de  réelle  beauté,  ce  n'est  pas  faute 
qu'un  mauvais  génie  n'ait  paru  acharné 
à  sa  [lerte.  Il  appartenait  à  la  Couronne, 
mais  il  avait  été  octrové  par  elle,  en 
IS-JO,  à  l'église  d'une  obscure  localité: 
puis  transporté  dans  unegalerie particu- 
lière, enlin  échoué  chez  un  revendeur 
qui  l'avait  payé  cinquante-neuf  francs, 
il  fut  de  nouveau  revendiqué  par  ri%lat 
en  la  possession  duquel  il  rentra  en  Irt.'tS. 
La  Mise  au  tombeau,  de  Titien,  est 
une  des  plus  royales  leuvres  du  Louvre. 
Nous  ne  disons  pas  cela  uniquement 
|)arce  qu'elle  n'a  jamais  eu  que  d'illustres 
destinées,  passant  tle  la  galerie  de  l'ran- 


VINGT     l'I.r 


TAlîI.KAlX     Dr     I.dl   \lil-: 


vois  II  de  Gonzague,  pour  qui  elle  fut 
peinte,  dans  celle  de  Charles  1"''  d'An- 
fjlelerre,  puis  de  Louis  XH'.  Ce  terme 
de   royal   s'applique,  dans  notre   esprit, 

encore  dawintage  à     

la  heauti>  exception- 
nelle de  l'œuvre. 
Certes,  après  Venise, 
Madrid,  dont  nous 
parlions  tout  à 
l'heure,  est  l'endroit 
le  plus  riche  qui  soit 
en  (T-uvresde  Titien; 
mais  il  n'est  nulle 
part  de  tableaux  du 
maître  plus  com- 
plets, plus  riches  de 
couleur  et  d'un  plus 
beau  drame,  tout  à 
t'ait  caractéristique 
de  l'inspiration  ita- 
lienne et  du  tempé- 
rament du  maître.  Il 
est  inutile  d'ijisister 
longuement  sur  la 
beauté  du  rythme  de 
ces  figures  groupées, 
sur  la  magie  sombre 
du  coloris,  sur  le 
modelé  si  subtil  et 
si  fort  à  la  fois,  sur 
l'impression  de  tra- 
gique douleur  qui  se 
dégage  de  cette  lu- 
mière vespérale,  de 
cette  affliction  grave 
de  gens  du  peuple, 
(le  ce  corps  lourd 
divin  et  blafard  qu'ils 
transportent. .\  peine 
signalerons- no  us 
l'étonnante  figure  de    '  q,^j 

la  Vierge  drapée  d'un 

bleu  d'une  tonalité  si  simple  et  pourtant 
si  étrange.  Ce  sont  là  de  puissantes 
beautés,  que  tout  être  doué  de  sensibi- 
lité peut  admirer  et  longuement  méditer. 
La  Mise  au  tombeau  a,  de  plus,  le  mérite 
de  nous  montrer  le  côté  tragique  de  l'art 
italien,  et  de  l'art  vénitien  en  particulier, 
dont  les  Noces  de  Cann,  an  contraire. 


font    connaître     plus    qu'aucune    autre 
œuvre  le  côté  opulent  et  festival. 

Nous    pourrions   dire,   des  Noces  de 
Cana,  que  nous  possédons  le  plus  com- 


ÈGE.  —   /,<■  Sommeil  d'Aiitiopc. 

plet,  le  plus  parfait  tableau  de  Véronèse, 
et  borner  là  notre  notice.  Que  dirions- 
nous,  en  elTet,  de  cette  peinture?  Est-ce 
que  la  joie  peut  s'analyser?  Joie  puis- 
sante, admirablement  dirigée  par  un  or- 
cheslrateur  de  la  peinture  comme  il  n'en 
fut  jamais.  E.xéculer,  en  effet,  une  œuvre 
aussi  vaste  et  d'une  tenue  aussi  parfaite. 


l.KS    VINC.T     l'I.l  S    CKI.KHUKS    T  A  H  I.KA  T  \     lU      I.(H   \Hi; 


jiussi  logique  malgré  riiiiinic  divcrsilé 
(les  caprices  qui  la  composenl,  aussi 
irréproi'hablc  loul  en  demcuranl  aussi 
vivaulo,  est  un  lour  de  force  c|ui  ne  peu! 
s'expliquer  tiue  pnr  les  dons  les  plus 
«■\cc])li(iinieis .     .McrVL-i]l(Mi>emenl    tnni- 


II    \NS     Uni.  IIEIN    I,  K    .1  K  U  N  E.    —    /Vrt 

posée,  celte  toile  tsi  nierveilleusenii'iit 
peinte.  On  a  dit  {|ue  l'icuvre  nétait  pas 
religieuse  dans  son  ensemble,  et  que  le 
<;iirist  et  la  Vierge  n'y  occupaient  qu'une 
place  bien  modeste  au  milieu  des  riches 
seigneurs,  des  échansous,  des  boulFons, 
des  musiciens  de  toute  sorte.  l,a  crititpie 
est  peu  fondée  ici  à  la  vérité,  bien  qu'on 
jiuisse  l'adresser  avec  juste  raison  à 
beaucoup  d'autres  tableaux  île  X'éronèse. 
Ici  ne  s'agissait-il  pas  de  munlnM- l'elVer- 
Neseence   d'une  fête  où  le   \iii    fui    \ail- 


lammenl  épuisé,  bien  plutôt  qu  un  acte 
religieux  important?  Tous  les  peintres, 
même  les  jjIus  religieux  qui  se  sont  alta- 
()ués  à  ce  sujet,  l'ont  ainsi  compris, 
n'ailleurs,  si  jamais  sujet  a  qté  fait  pour 
lii  peinUne  \  énilienne,  c'est  bien  celui-là. 
On  ne  vous  décrira 
|Ms  ici  par  le  menu 
I  '  iiis  les /;or/rai7.v  qui 
luindent  dans  celle 
'lie  "  à  clefs  », 
<  "innie  ou  dirait 
.injnurd'liui  dans 
lirgdt  théâtral  et 
■  idevardier  :  Fran- 
cis I''",  Soliman. 
I  Jiarles-Quint  ,  la 
niarc|uisc  de  Pes- 
.iire,  Titien,  \'éro- 
II 'se  lui-mèiJie  qui 
l'iiie  de  la  vio.lé;  ces 
(li'lails  .  détpuriient 
l'attenlion  que  l'on 
diiil  plutôt  apporter 
à  l'ensemble  de 
l'icuvre;  au  reste, 
on  les  trouve  dans 
tons  les  guides.  Ceux 
ipii  oui  visité  \'enisc 
connaissent  tous 
.^an  -  Cliorgio  -  Mag- 
L;lcire,  celle  église 
|iii  émerge  si  pillo- 
I .  -ipiemenl  au  mi- 
!m  II  (l'une  des  îles 
l.'  la  lagune  :  c'est 
(le  là  que  pro- 
ii  il'Kinsme.  \icnnenl  les   A'oces. 

I.orsipi'en  '  IHl")  il 
l'alliil  que  la  l'raiice  rendit  quelques-unes 
des  peintures  conquises,  .les  commis- 
saires chargés  de  régler  les  reslitulions 
reculèrent  devant  les  diflicultés  du  trans- 
port et  acceptèrent,  en  échange  (le  la 
toile  de  A'éronèse,  une  toile  de  I.e  Hrun. 
Sans  oITenser  le  majestueux  peintre  de 
Louis  Xl\',  on  peut  dii'e  que  nous  ne 
perdîmes  puint  à  cette  transaction. 

.\près  les  N'énitiens,  on  peut  dire  qui- 
(-orrège  est  le  dernier  1res  grand  peinlre 
de  l'Italie,  >i  i.lein  de  mérite  et  de  force 


i.i;s  \  iNc.T   l'i.rs  cKi.Kiuiics  tahi.i:ai\   nr   i.(ti\i{i: 


(lu'aieiit  pu  d'ailleurs  être  certains  autres 
ilevenus  assez  injustement  dédaiffiiés. 
Si  nous  avions  à  faire  ici  une  histoire 
«le  la  peinture,  nous  montrerions  com- 
ment un   tableau,   tel  que  VAnlinpe,  est 


signalé  que  celui  de  l'inspiration  pa'i'enne 
la  plus  intense  renaissant  vers  la  fin  d'un 
art,  chez  un  être  simple  et  richement 
doué,  chez  un  pavsan  passioimé  comme 
le  fut  ce  doux  et  simple  Alle^rri  da  f^or- 


KembuaNDT.  —  Les  Pilerins   d'En 


le  lo^-^ique  aboutissement  et  une  façon 
de  riche  épanouissement  de  longs  siècles 
d  art.  Contentons-nous  dédire  que  c'est 
un  des  plus  beaux  morceaux  du  monde, 
en  tant  que  peinture  pure.  C'est  un  ma- 
gnifique et  radieux  poème  de  la  chair. 
N'est-ce  pas  un  phénomène  digne  d'être 


regio?  Étudiez  ce  côté  de  l'œuvre,  après 
en  avoir  goiilé  le  charme  intense,  la 
beauté  de  couleur  et  de  matière,  et  elle 
vous  intéressera  au  plus  haut  point. 

Nous  n'avons  point  cherché  un  con- 
traste, mais  il  ne  saurait  en  être  imaginé 
de  plus  saisissant  que  celui   qui  existe 


I.ES    \  INCir    l'I-fS    CKI.KliHKS    TABI.KAIX     Df     I.OfVKl': 


entre  la  beauté  païenne  de  ÏAnliope, 
toute  resplendissante  de  chairluniincuse, 
et  la  bcautt^essenlielleincnt  moderne,  ren-  I 
fermée,  abstraite,  du  Portrait  d'Erasme, 
par  Ilnlbein.  Ce  n'est  ici  qu'une  petite 
efliffie  il'un  vieil  homme  à  la  peau  par- 
cheminée, à  la  bouche  serrée  dans  une 
ironie  contenue  et  imperceptible;  celte 
image  à  la  fois  sèche  el  fine  se  détache 
sur  le  fond  le  plus  frujjal  ;  le  personnage 


pas,  ce  n'est  pas  une  beauté  philoso- 
phique seulement  qui  rend  si  précieux 
le  portrait  d'Erasme,  c'est  aussi  une  rare 
beauté  de  métier,  et  le  triomphe  de  la 
plus  grande  difficulté  en  art,  c'est-à-dire 
exprimer  exactement  ce  qu'on  a  voulu 
dire,  et  juste  de  la  façon  dont  on  a  voulu 
le  dire. 

Avec  Holbcin,  nous  avons  abandonné 
l'art    italien   et  son  esthélique   tonte  en 


est  vélii  (le  noir,  coiffé  de  noir,  et  il  tra- 
vaille à  alij,'ner  de  petits  caractères  noirs 
-sur  une  feuille  de  vélin.  Pourtant  c'est 
une  merveille,  et  qui  ne  fera  pas  moins 
méditer  tout  homme  cultivé  (pic  l'ado- 
rable |)orlrait  de  la  Joconde,  souriante 
peut-être  sans  ])lus  d'arrière-pensée  que 
n'iini)orle(|nellc  belle  bête  féminine,  au 
milieu  de  son  [joélicpie  paysaj^e...  I)(^s 
mains  (pii  tiennent  un  outil  d'ci  riinrc, 
des  yeux  baissés  (|iii  suivent  le  nion\  e- 
ment  de  la  petite  |)oinlc.  une  IkmuIic 
(|ui  lais>e  deviner,  plut(")l  ([u'eilc  ne  i'c\- 
prime,  le  soupçon  de  sourire  qui  accom- 
pagne celte  mise  en  (euvre  de  la  ])ensée, 
et  voilà  (racé,  par  un  maître  surprenant 
dans  l'art  de  saisir  les  caractères,  tout  un 
symbole  de  l'intelligence  el  de  la  discus- 
sion moderne.  Mais  (lu'oii  ne  s'v  li-onine 


dehors  resplendissants,  pour  entrer  dans 
des  considérations  d'un  ordre  tout  dilïé- 
rent  et  plus  moral  que  réellement  pra- 
tique. (,}ue  sera-ce  avec  Rembrandt  et 
l'étonnant  tableau  des  Pèlerins  d'Em- 
niai'is?  Dans  les  tableaux  et  les  peintures 
murales  de  l'Italie,  les  artistes  n'ont 
jamais  con(,'u  la  beauté...  sans  la  beauté, 
je  veux  dire  que  jamais  ou  presque 
jamais  le  drame,  la  douleur  même,  ne 
sont  décrits  et  suggérés  que  par  des 
moyens  de  fête  et  de  pleine  lumière  et  de 
beauté  plastique.  En  changeant  de  lati- 
tude, en  se  transportant  dans  les  pays 
du  Nord,  le  point  de  vue  change,  cl  l'on 
l'ail  surtout  du  drame  avec  de  l'ondjre, 
et  de  1.1  beauté  avec  de  la  réalité,  l'n 
grand  peintre  italien  n'a  pas  pu,  la  plu- 
part  fin  temps,  s'empêcher  de   faire   iiii 


\ 


I.KS    VINGT     l'I.LS    CÉLKHHKS    TAli  LK  A  f  \    UV    LUL'VKIC 


mcndiaul  même  beau  comme  un  Dieu: 
Rembrandt  a  peint  un  Dieu  sous  les 
traits  d'un  mendiant.  Et  le  tableau  est 
sublime.  On  ne  cherchera  pas  à  dire  de 
quel  côté  se  trouve  la  supériorité  dans 
ces  deux  tendances  si  opposées,  pour 
celte  raison  qu'il 
n'y  a  pas  de  pré- 
séance à  déter- 
miner dans  les  ma- 
nifestations  du 
beau  les  plus  dif- 
férentes entre  elles. 
Ce  sont,  au  reste, 
les  deux  faces  éter- 
nelles de  l'esprit 
humain.  11  n'est 
rien  de  plus  élo- 
quent que  ce  ta- 
bleau des  Pèlerins 
d'Emmaûs,  mais 
Rembrandt  est 
d'ailleurs  au  Lou- 
vre, représenté  de 
la  façon  la  plus 
complète,  la  plus 
redoutable.  On  ne 
se  lassera  pas  d'a- 
nalyser les  infinies 
subtilités  de  cette 
exécution  qui  pa- 
rait si  abrupte  et 
qui  est  pourtant  si 
délicate  et  si  cal- 
culée ;  la  perfection 
avec  laquelle  tout 
le  tableau  est  mo- 
delé, depuis  un 
verre  ou  un  mor- 
ceau de  pain  posé 
sur    une     table, 

jusqu'à  la  mystérieuse  et  inexplicable 
lumière  qui  rayonne  dans  toute  la  partie 
centrale  de  la  toile,  se  propage  jusque 
dans  les  parties  obscures,  et  enveloppe 
la  douloureuse  éloquence  de  cette  tète  de 
Christ,  aux  lèvres  murmurantes  et  pâlies. 
Doit-on  dire,  en  présence  d'une  œuvre 
comme  la  Kermesse  de  Rubens.  que  le 
g^énie  du  Nord  est  aussi  réaliste  que  le 
irénie  du  Midi  est  idéaliste'?  Mais  com- 


ment ne  pas  voir,  au  contraire,  dans 
celte  peinture,  un  terrible  accès  de  ly- 
risme'? Rubens  est  un  des  plus  grands 
lyriques  qui  soient,  el  c'est  avec  l'alfole- 
ment  magnifique  du  poète  qu'il  se  sert 
de  la  matière  charnelle  et  qu'il  la  pétrit 


Van    Dtck.  —  Portrait  de  Charles  /" 


pour  chanter  sa  joie.  Dans  cette  Ker- 
messe, qui  semble  peinte  d'hier,  tant 
son  éclat,  sa  transparence  et  sa  fraîcheur 
sont  demeurés  vifs,  le  public  croit  voir 
la  satisfaction  réaliste  de  matériels  ap- 
pétits, el  il  rit,  n'attachant  son  attention 
qu'à  tel  paysan,  qui  élreint  en  dansant  sa 
commère  ;  à  tel  buveur  qui  pense  exhaler 
son  âme  grossière  avec  le  trop-plein 
des  pots  qu'il  vida  en  sa  panse.  Mais  pour 


l,i;S    VIM'.T     l'I.fS    CKl.  KlUtKS    T  A  1!  I.  K  A  f  \    Hf     I.OUVKl-: 


fclui  qui  rcf^ardc  |)liis  nllcnlivemcnl, 
cesl  la  vie  môme  qui  se  dôroule  sous 
le  vasle  ciel,  loutc  riuinianité  débridée, 
abandomiée  à  sa  destinée  :  ce  l)uveur  est 
airreuscmeiit  pâle  et  lraf;iquc  ;  ces  (illcs 
rehniidies  subissent  visiblement  l'altrac- 
liiiii  c-l  leUViii  de  lanioiir.  et  en  peiirnant 


un  des  plus  grands  peintres  flamands. 
Mais  on  peut  aussi  le  considérer  comme 
un  des  derniers  peintres  italiens  par  son 
éducation,  et  comme  un  des  premiers 
peintres  an},dais  par  son  inHuencc.  C'est 
en  Italie  que  dans  sa  jeunesse  il  se  forma 
à    riù-ole  des   \'éiiiliens  et  de   ("orrèuc. 


toute  celle  liuni;niiti',  le  pehilre,  le  poèli' 
l'a  dominée  d  une  sinfjulière  liauteur. 

l,e  nombre  de  tableaux  que  nous  nous 
sommes  assigné  la  tâche  de  sif^naler  ne 
comporte  point  d'(L'Uvres  de  l'ICcoic  mu- 
{{laise,  car  on  sait  que  c'est  là  le  ci'ilé 
faible  de  notre  musée  (|ui,  Uicn  innei. 
possède  assez  de  trésors  pour  (pie  nllr 
pauvreté  partielle  soit  compensée.  Mais 
s'il  lions  fallait  désigner  le  plus  beau 
tableau  de  l'Keole  anglaise  que  possède 
le  Louvre,  nous  dirions  sans  hésiter  que 
c'est  le  Portrait  de  CJinrles  I'',  par  \i\\\ 
DycK.  .l'enti-nils  bien  ipie  N'aii   Dvck  est 


(Test  en  .Vnglelerre  ipi  il  Unit  sa  \  ie  cl 
l'oiula  réellement  l'école.  Ueynolds  et 
(îainsborough,  sans  avoir  reçu  ses  en- 
seignements directs,  sortent  absolument 
de  lui.  (l'est  le  seul  aspect  sous  lequel 
nous  avons  la  place  nécessaire  pour  con- 
sidérer ni  eel  élégant  et  aristocratique 
piiilrail.  Hieii  n'est  plus  aisé,  plus  véri- 
tablement •>  gentilhomme  >•.  Tout  cela 
est  peint  à  miracle,  et  d'un  délicieux 
arrangement,  plein  de  nouveauté. 

Nul  lyrisme  celle  fois,  cl  nulle  élé- 
gance dans  le  Buisson  de  Huysdacl. 
(^csl   près  d'Ilaarlem,  et  dans  le  voisi- 


\  i.\(;t   l'i.rs  c.Ki.Kiîiu-: 


lAiîi.KAi  x   1)1    i.(ii;viii-: 


ii;ij;e  de  la  mer,  qu'on  ne  voit  pas.  Le 
veiil  souffle  el  muf,nt;  il  tourmente  les 
arbres  et  fera  vnler  du  sable  dans  les 
veux;  il  alourdit  et  contrarie  la  marche 
dos  êtres  humains  attardés,  el  va};uemcnt 
il  inquiète  les  animaux,  que  leur  instinct 
avertit  du  prochain  orage.  Ici  Ihumanitc 
tout     entière     est     représentée    par    un 


maigres  broussailles,  ces  arbres  habituée 
aux  violents  et  impitoyables  caprices  de 
la  brise,  ces  mauvais  chemins  défonces 
d'ornières,  cette  lointaine  silhouette  du 
village,  si  lointaine  pour  la  fatigue  du 
chemineau,  enfin  le  vaste  ciel  nuageux 
qui  roule  sur  tout  cela!  [,nrs(]u'on  \isitc 
la   Hollande,  et  en  parllculicr  ILKirleni. 


pau\re  boidionime  qui  regagne  lente- 
ment sa  chaumine,  d  un  pas  fatigué,  son 
parapluie  sous  le  bras  et  ses  chiens  le 
suivant  dune  morne  allure.  C'est  un  de 
ces  coins  ingrats,  plaintifs  et  touchants, 
comme  en  présente  parfois,  au  milieu  de 
ses  richesses,  la  laborieuse,  la  plantu- 
reuse, l'heureuse  Hollande.  Ah!  le  beau 
tableau!  Comme  il  est  simple,  comme  il 
est  vrai,  comme  il  est  profond!  .\vec 
quel  mélancolique  amour  un  peintre  in- 
génu, un  philosophe  instinctif  qui  ne 
savait  même  peut-être  pas  ce  que  c'est 
que    la    philosophie,    a    représenté     ces 


Jx'jms  de  paysans. 

aux  environs  de  laquelle  Hiiysdaël  aima 
à  peindre,  il  est  facile  de  retrouver  les 
endroits  mêmes  qui  le  frappèrent,  et 
celui-ci  en  particulier.  H  n  v  a  rien  de 
plus  doux  et  de  plus  attristant:  jamais, 
en  aucun  lieu,  je  ne  me  suis  senti  plus 
seul,  ni  sur  des  routes  désertes  d'Italie, 
ni  dans  des  brouillards  de  Londres,  ni 
même  dans  l'âpre  et  sauvage  Espagne, 
ce  jour  où  des  rafales  de  pluie  s'abat- 
taient sur  TEscurial  hautain  et  funèbre 
parmi  son  paysage  désolé.  Non,  rien 
n'est  plus  souriant  souvent,  mais  rien 
parfois  non  plus  n'est  plus  triste  que  la 


\  INdT     l'I.lS    C.ia.KUHKS    TA  lî  I.KA  f  X     DU    l.OLVHE 


Hollande.  Je  vous  conseille  de  ne  jamais 
l'aire  loul  seul  ce  voyage,  et  surloul  ce 
pèlerinage  aux  dunes  parmi  lesquelles 
Huysdaël  df^niclia  ce  fitiixson.  Ou,  si  vous 
faites  seul  cette  excursion,  lorsque  vous 
rcverre/.  au  Louvre  ce  pclil  tahleau  si 
frugal  de  sujet,  si  juste  de  sentiment  et  si 
délicat  de  matière,  vous  l'aimerez  entre 
bien  d'autres  .riiri  lrilcn>ccl  fidMc  nmoui-. 


Chardin  pour  en  trouver  l'équivalent, 
c'est-à-dire  franchir  un  siècle,  et  ce  n'est 
encore  qu'un  siècle  plus  tard  que  nos 
peintres  s'adonneront  à  de  telles  études 
de  la  vie.  Il  faut  dire  que  celui  des  frères 
Le  Nain  à  notre  avis,  ce  fut  vraisembla- 
blement Louis  qui  peignit,  en  l(>42, 
ce  Jlcpas  de  pai/iaiis  avait  eu  une  é<lu- 
catidM  en  nar-lic  IliniKiiiiliv  M.ii<  pnin  hml 


Celle  simple  et  réelle  lniin:iMil(',  |)eii- 
cliée  sur  elle-même,  celte  sobre  et 
humble  beauté  de  résignation  qu'a  in- 
novée et  glorifiée  l'arl  moderne,  la  voici 
encore  dans  un  admirable  tableau  qui 
doit  nous  être  spécialement  cher,  car 
c'esl  un  tableau  français  que  ces  liu- 
reurs,  ou  plus  exactement  le  Repas  de 
pai/nan.i  de  Le  Nain,  dans  j,i  collection 
La  Caze.  Mais  si  c'esl  mm  des  |)lus  cu- 
rieux et  dos  plus  éloipienls  tableaux 
français,  c'est  aussi  une  des  j)lus  rares 
peintures  naltiraliales  que  |)résenle  notre 
ancienne   Kcole.    Il    faut    sauter  jusqu'à 


il  y  a  une  grande  difTérence  d'accpnt  cl 
d  harmonie  entre  les  paysanneries  des 
Flamands,  et  de  Téniers  en  particulier,  cl 
celle-ci.  Le  tableau  de  Le  Nain  est  sen- 
siblemenl  ])lus  sobre  de  couleur  et  plus 
grave  de  sentiment  ;  il  ne  vise  point  à 
égayer;  il  n'est  ni  déclamatoire,  ni  llat- 
leur,  il  est  vrai  comme  la  vie,  calme 
comme  elle,  résigné  comme  elle.  Ce  sont 
des  hommes,  c'esl-ft-dirc  des  êtres  sortis 
de  la  terre  el  qui  retourneront  à  la  terre 
après  avoir  accompli  leur  morne  et  mo- 
notone carrière;  ils  sont  accablés  et  ter- 
reux:   el    oependanl    rien  ne  leur  pèse 


LES    VINGT     IM.LS    CÉLliBl!  KS    TAHI.P:AI\     Df     LOlVltH 


clans  leur  vie  végétative  et  chiciie.  Faces 
sérieuses,  frustes,  honnêtes,  d'une  hon- 
nêteté passive,  types  de  race,  tout  cela 
vit  par  l'observation,  et  le  métier  très 
sou[)le  et  très  savant  du  peintre,  qui  se 
révèle  autant  dans  les  fifjures  que  dans 
les  étoffes  et  les  plus  simples  accessoires, 
a  rendu  le  tout  durable  par  une  très 
réelle  beauté  de  peinture,  d'autant  plus 


le  mieux  la  force  cl  la  variété  de  Poussin 
comme  dessinateur  et  comme  narrateur. 
Peut-être  le  Triomphe  de  /"Vore  est-il  un 
tableau  plus  maf,'nilique,  et  les  Bercjers 
d'Arcadie  un  tableau  plus  célèbre.  Mais 
VEnlèvement  des  Sahines  est  un  des 
tableaux  les  plus  mouvementés  et  les 
plus  curieusement  composés  qui  soient 
dans  toute  la  peinture  d'histoire.  Il  ne 


appréciable  quelle  ne  cherche  pas  à  se 
faire  apprécier. 

Dans  VEnlèvement  des  Satines  de 
Nicolas  Poussin,  nous  voyons  une  autre 
et  superbe  manifestation  du  ^énie  fran- 
çais, essentiellement  lucide,  expressif  et 
explicite.  Poussin,  c  est  Corneille  peintre, 
de  même  que  Corneille,  c'est  le  Poussin 
de  la  littérature.  Certes,  l'embarras  du 
choix  était  grand  parmi  les  admirables 
tableaux  de  Poussin  que  nous  possédons 
et  pourtant  il  fallait  qu'il  en  figurât  un 
dans  «  les  vingt  plus  beaux  tableaux  du 
Louvre  ».  A  tout  le  moins  celui  que 
nous  avons  enfin  choisi  est  un  des  plus 
dramatiques,  un  de  ceux  qui  montrent 
IX.  —  23. 


pouvait  qu'avoir  inspiré  un  puissant  in- 
térêt à  Poussin,  puisqu'il  avait  trait  à 
la  fondation  de  cette  Rome  que  le  maître 
aimait  tant,  et  oii  il  s'était  retiré  à 
jamais  après  ses  déboires  en  France. 
Mais  ce  qu'il  nous  faut  voir  dans  ce  ta- 
bleau, c'est  un  étonnant  répertoire  de 
mouvements  et  d'expressions.  L'en- 
semble a  la  force,  la  plénitude  et  la  bru- 
talité d'un  bas-relief  romain:  les  types 
sont  admirablement  caractérisés,  et  l'im- 
pression de  violence,  de  désordre,  de 
frayeur  est  rendue  avec  toute  l'ardeur 
et  toute  la  fermeté,  ainsi  que  nous  le 
disions,  d'une  scène  de  tragédie  corné- 
lienne.   Poussin  est  le  maître  qui,  tout 


i.KS  \  in(;t   iM.r 


i;i:i.i:uHKs    lAiii.ii.vix  du   i.ouvue 


en  accomplissuiU  les  (l'uvres  les  plus 
nobles,  n'a  jamais  reculé  devant  un  niou- 
vemeiil  vrai,  et  il  rendrait  bien  des 
points  aux  soi-disant  réalistes.  Les  épi- 
sodes naturels  et  même  comiques  abon- 
dent dans  beaucoup  de  ses  compositi(;)ns. 
C'est  ainsi  que  dans  l'Enlèvement,  à 
côté  de  TelFroi  des  femmes,  de  leur  fu- 
reur, de  leur  ra;,'e,  du  désespoir  des 
vieilles  niiTo.  de  l;i  (ii'baiHJade  (les  maris 


évidemment  dans  nos  vingt  un  tableau 
de  l'Kcole  espagnole;  mais  si  on  avait  pu 
en  mettre  un,  ce  n'eût  pas  été,  si  beau 
qu'il  fùl,  un  tableau  exceptionnel. 

Donc,  continuons  désormais  cet  ar- 
ticle par  des  tableaux  français.  Un  des 
plus  grands  maîtres  français  est  VN'at- 
leau.  Pauvre  grand  homme!  Il  est  encore 
dans  sa  destinée  d'être  mal  compris, 
même  de  nos  jours,  où  Ion  s'est  furieu- 


Lf  Sacre  '/f  Xapoléon  /•''■  à  Xotft^-I'ame. 


sans  armes,  de  l'excitation  bestiale  des 
Romains,  on  trouve  la  Sabine  qui,  vers 
le  troisième  [)lan,  se  laisse  <<  enlever  » 
avec  beaucoup  de  complaisance  et  dé- 
guise mal  son  rire  sous  un  ell'arementde 
circonstance.  Mais  éludiez  ce  tableau, 
voyez  la  beauté  de  chaque  morceau  isolé 
au  point  de  vue  du  dessin,  et  que  ce  ta- 
bleau vous  fasse  aimer  et  regarder  de  près 
toutes  les  autres  œuvres  du  maître  ;  je  ne 
saurais  vous  souhaiter  de  meilleure  grûce 
cl  vous  préparer  de  plaisir  plus  élevé. 
On  trouvera  que  nous  avons  fait  la 
part  large  à  l'art  finançais  dans  celte 
revue.  Mais  n'est-ce  pas  nécessaire? 
N'est-ce  pas  légitime?  Il  n'est  pas  encore 
mis   il    son   rang  chez   nous.    Il  manque 


sèment  engoué  de  lui.  D'abord,  on  le  con- 
sidère généralement  comme  un  peintre 
du  xvnr  siècle,  dans  le  sens  d'élégance, 
de  frivolité,  attaché  à  ce  mol.  I']n  17-M, 
année  de  la  mort  de  \\'alteau,  ce 
xvni"  siècle-là  n'élail  pour  ainsi  dire 
pas  commencé.  Puis,  ceux  mêmes  qui 
aiment  le  plus  W'atteau  le  croient  sim- 
plement un  peintre  du  joli;  quant  aux 
esprits  académiques,  ils  ne  voient  en  lui 
qu'un  <•  petit  peintre  •>,  parfait  sans  doute, 
mais  n'ayant  pas  peint  de  <i  grands  su- 
jets ».  Faut-il  donc  répéter  à  tout  ce 
monde  qu'il  n'v  a  pas  de  grands  sujets 
en  art,  mais  seulcmenl  de  glandes  ma- 
nières de  les  traiter?  Or  il  n'y  a  pas  de  plus 
«  grand  "  dessin  que  celui  de  ^^'atteau, 


\  INC.T     l'LlS     ( -.Kl.  Kl!  lu:  S      1  A  lU.  K  A  f  X     U  L'     I.OrVHIi 


car  il  n'y  en  a  pas  de  plus  rerme,  de  ])lus 
iiel  et  de  plus  expressif.  Nulle  diiréreiice 
à  ce  point  de  vue  entre  un  dessin  de  AN'at- 
leau  et  un  dessin  de  Raphaël .  De  même 
un  petit  tableau  de  notre  maître,  l'ûl-il 
d  une  seule  ligure,  comme  le  parlait  petit 
IndifférenI  de  la  salle  l,a  Gaze,  ou  de 
plusieurs  figures  dans  un  radieux  paysage 
comme  rEinbarquemenl  pour  Cylhère, 
choisi  ici,  est  aussi  beau  el   aussi  riciie. 


toujours  semblé  que  le  notre  est  d'une 
fraîcheur,  d'une  dorure,  d'une  légèreté 
extraordinaires,  et  que,  malgré  son  prix, 
le  second  n'a  pas  pu  atteindre. 

Contre  W'atteau,  ou  plutôt  contre 
l'art  tout  entier  de  la  lin  du  xvn"  siècle 
el  du  commencement  du  xvin°,  David  et 
son  école  réagirent  avec  férocité.  Ils  n'ont 
pas  gagné  absolument  leur  procès  devant 
MOUS.  Mais  malgré   sa   fruiiliMir,  ~(iii  c^- 


Le    bauo.\    g  nos.    —    La  Bataille  d'Eylau: 


au  point  de  vue  de  la  couleur,  que  la 
plus  opulente  toile  de  Rubens,  le  maître 
que  Watteau  admirait  passionnément, 
et  dont  l'étude  contribua  beaucoup  à  sa 
formation.  l.'EmbarqiiemenI  pour  Cy- 
thère  n'est  donc  pas  seulement  un  des 
Y>\us  jolis  tableaux  de  l'Ecole  française, 
c'est  aussi  un  des  plus  heaux.  On  sait 
que  ce  fut  le  morceau  de  réception  de 
Watteau  à  l'Académie,  mais  qu'il  en  fit 
une  répétition  qui  se  trouve  au  palais 
impérial  de  Rerlin.  Nous  avons  vu  cet 
autre  exemplaire  ;  il  est  fort  admirable 
et  plus  travaillé  que  le  nôtre:  mais  au- 
tant que  l'on  peut  comparer  à  distance 
deux  rrnvres  d'une  telle  ninin,  il  nous  a 


prit  systématique,  tout  ce  qu'il  y  a  de 
dur,  de  tranchant  dans  ses  œuvres  et  dans 
ses  théories,  il  ne  faut  pas  mépriser 
David.  Comme  morceaux  de  peinture 
excellents,  nous  aurions  pu  donner  le 
portrait  de  M'""  Récamier,  ou  celui  de 
M""'  Chalgrin;  mais  on  eût  jugé  que  ce 
sont  surtout  de  superbes  esquisses.  C'est 
pourquoi  nous  avons  choisi  le  Sacre, 
qui  est  une  peinture  d'histoire  dans  le 
sens  le  moins  discutable  du  mot  et  alliant 
toute  la  rigueur  du  style,  tel  que  le 
concevait  le  systématique  David,  à  la 
force  et  à  la  netteté  des  caractères,  tels 
qu'il  les  saisissait,  en  peintre  doué.  Les 
deux   personnages   qui   attirent   le   plus 


i.KS   vin(;t   iM.is  (:i:i-i;isiiK 


T A lî 1. 1: A l' x   i)i'   i.orxiiH 


l'atleiUion  dans  cette  vaste  toile  sont 
certainement  l'enijjereur  et  le  pape,  et 
on  ne  saurait  oublier,  une  fois  vue,  cette 
pâle  et  volontaire  lijjure  de  Napoléon  1''^ 
posant  solennellement  sur  le  front  de 
l'impératrice  inclinée  la  couronne  qu'il 
vient  de  recevoir  lui-même  des  mains  de 
Fie  ^'II.  11  n'est  pas  besoin  de  faire  re- 
marquer la  belle  et  nette  ordonnance 
(le     cette    vaste     composition,     malgré 


.Mais  si  David,  en  peif,'nant  de  telles 
grandes  toiles,  ne  s'est  jamais  échauiïé 
pour  ainsi  dire  qu  à  froid,  il  faut  consi- 
dérer le  baron  Gros  comme  le  véritable 
poète  épique  de  l'Empire.  C'est  lui  qui 
est  le  vrai  grand  homme  de  ce  lemps-là. 
Plus  fard,  son  œuvre,  nous  le  croyons 
fermement,  prendra  une  place  encore 
plus  importante  que  maintenant  même. 
Ce  peintre  savait  véritablement  voir  et 


U  fc  R  I  C  A  U  L  T. 


Le    \<ui/i(ige  ./<•  la   Molli/. 


la  froideur  et  la  sévérité  de  son  har- 
monie générale.  Au  musée  de  \'ersailles, 
l'd'uvre  faisait  peut-être  plus  grand 
cU'el  ;  elle  était  placée  un  peu  moins 
liant,  et  la  lumière  faisait  ressortir  plus 
vncniciil  le  gracieux  groupe  des  dames 
(I  licpiiiMur.  Il  nous  a  toujours  semblé 
(pic,  malgré  l'incontestable  sérieux  avec 
lecpiel  est  Ir.'iité  ce  tableau  considérable, 
David  ne  s'était  pas  défendu  d'une  cer- 
taine et  imperceptible  ironie  dans  le 
groupe  des  clianibellans  empanachés, 
(|ne  l'on  voit  .lu  premier  |)lan  de  droite, 
cl  où  se  remarque  la  figm-e  malicieuse  et 
lianhiino  de   Tailcvrand. 


rendre  grand.  J..e  dessin  est  toujours 
chez  lui  ample,  magistral,  et  la  compo- 
sition aussi  fougueuse  que  profondé- 
mont  dramatique.  Dans  la  Bataille 
d'Eijliiu.  malgré  l'horreur  d'une  scène 
d'hiver,  la  peinture  conserve  le  même 
éclat,  la  même  plantureuse  verve,  on 
dirait  presque  la  même  chaleur,  que  dans 
les  anli'es  grandes  scènes  et  batailles  du 
baron  (îros.  On  a  lini  par  somire.  el  cela 
se  conçoit,  du  refrain  (pii  incite  à  la 
fierté  les  Français  regardant  la  Colonne: 
mais  peut-être,  en  revanche,  ne  sommes- 
nous  pas  assez  fiers  de  telles  peintures 
el    d'un    tel    peintre,   .'^i   n'importe    quel 


KKS     \lN(rT     l'I.l'ï 


TAIil.KAlX     I)L'     H)UV1{K 


autre  pays  oll'rail  un  jiciiilre  moderne 
comme  le  baron  Gros,  il  aurait  iJarmi  ses 
compatriotes  et  chez  nous-mêmes,  une 
gloire  encore  bien  plus  éclatante. 

Si  nous  n'avions  pas  mis  au  nombre 
de  nos  vingt  tableaux  célèbres  le  Radeau 
de  la.  Méduse,  cela  eût  déconcerté  la  plus 
grande  partie  de  nos  lecteurs.  Car  il  n'v 
a  pas  dans  (mit  le  I>ouvre   beaucoup   de 


dessin  d'une  très  fière  allure.  Que  faut-il 
de  plus  pour  qu'une  œuvre  soit  un  chef- 
d'œuvre?  Ce  fut  aussi,  pour  le  temps, 
une  tentative  qui  déconcerta.  Depuis,  le 
Radeau  de  la  Méduse  a  produit  une 
nombreuse  lignée;  nous  voulons  dire 
que  ce  tableau  fut  le  signal  d'une  im- 
mense production  d'anecdotes  gigantes- 
ques.   Mais   tandis   que    la    plupart    des 


J.-F.  Millet.  —  Les  Glaiwu.^es. 


toiles  aussi  uni\ersellenient  connues  que 
cette  toile  de  (îéricault.  Elleestdemeurée 
vraiment  populaire,  et  elle  le  sera  jus- 
qu  à  sa  tleslruclion  qui  est  malheureuse- 
ment une  alFaire  de  temps.  On  sait,  en 
effet,  que  le  bitume  employé  par  le  peintre 
y  exerce  de  souterrains  et  continus  ra- 
vages. 11  est  bien  superflu  de  reconnaître 
qu'elle  montre  en  elle  beaucoup  de  gran- 
deur et  de  puissance;  et  cette  grandeur 
est  simple,  elle  parle  aux  sentiments 
simples  et  vrais,  de  là  son  succès.  D'ail- 
leurs, les  plus  dil'lîciles  en  art  ne  peuvent 
nier  c|uo   le  modelé  en  soit  beau,   et   le 


grands  tableaux  réalistes  contemporains 
sont  inutiles,  vulgaires  et  périssables, 
celui-ci  est  demeuré  un  type  supérieur, 
parce  que,  tout  en  étant  soucieux  de  vé- 
rité, le  peintre  1  était  aussi  de  style. 

Notre  galerie  de  choix  se  termine  sur 
des  o'uvres  de  deux  des  plus  grands 
peintres  français  de  notre  siècle  :  Dela- 
croix et  J.-F.  Millet;  mais  il  faut  avertir 
le  lecteur  que  c'est  plutôt  pour  faire 
figurer  ici  leur  personnalité  que  pour 
présenter  leur  chef-d'cpuvre  que  nous 
avons  reproduit  ces  tableaux.  Certaine- 
ment   les  Glaneuses    sont    un    des  très 


j.i:s  vin(;ï   l'i.ts  c.ki.khhks  t.\iu.i:.m\   i>r   i.m  viir: 


beaux  tableaux  de  Millet  avec  leur  beau 
rythme  de  lif^urcs,  un  peu  voulu,  et  la 
charmante  animation  des  fonds.  Mais 
dans  l'œuvre  de  Millet,  il  est  peut-être 
dencorc  plus  belles  toiles  :  ce  n'est  pas 
au  Louvre  qu'elles  sont. 

Disons  aussi  (|iie  nous  aurions  certai- 
nement placé  il  coté  d'un  des  plus  beaux 
tableaux  de  Delacroix,  i Apothéose  d'IIo- 


lion  <les  artistes  par  la  beauté  du  mo- 
delé, la  sombre  et  tragique  richesse  de 
la  couleur,  et  la  sublime  imafrination 
juvénile  qui,  dans  une  sorte  de  lièvre, 
présida  à  la  conception  et  à  l'exécution 
de  cette  mafjniliquc  peinture.  Delacroix 
avait  vinjît-quatre  ans  lorsqu'il  l'exposa 
au  Salon  de  18"2'i.  Il  fut  alors  considéré 
comme   un  révolutionnaire,  et   toute  sa 


K  r  i:  È  N  K    D  ici.  a  c  liii  i  x.    - 

mère,  si  ce  taiileau  n'avait  (léjà  été  re- 
produit par  le  Monde  Moderne  au  cours 
de  notre  élude  sur  lnf,n-es.  I-'nliii,  notons 
(|ue  Corol,  ([ui  est  un  des  ]ilus  firands 
])eiiilres  français,  n'est  pas  représenté 
dans  le  premier  musée  français  d'imo 
manière  difçne  fie  lui. 

I.e  lai)leau  de  Delacroix.  D.mlc  el 
Virgile  aux  Enfers,  es!  du  iiimn>  admi- 
rable. Ce  n'est  pas  uu  ilc  cciiv  qui  IVap- 
pent  le  moins  vivement  riina^ination  de 
la    foule,  et    il   fait   éfialement    l'admira- 


vie  on  le  considéra  comme  tel,  alors  cpie 
c'était  un  maître  véritablement  classique 
et  avant  conscience  de  l'èlre.  Mais  la 
nouveauté  d'un  beau  tempérament  dé- 
roule loiijiiurs  les  esprits,  ('e  n'est  que 
plus  lard  que  les  (vuvres  el  les  f;éuies  se 
classent,  ri  l'on  n'esl  ])liis  surpris  di- 
voir  tenir  sa  ])laee  une  loile  telle  ipie 
celle-ci  dans  l'admiration  des  hommes  à 
Coté  des  grandes  pages  que  des  siècles  ont 
consacrées. 

.\  H  sic  M-    .\  I  K  V  ^N  nu  F. 


n  A  A  L  B  E  K      VI-     DE     LA     I  '  '  1  L  L  1  X  F, ,     AU     S  f  n 


BAALBEK 


Les  siles  les  plus  vantés  et  les  plus 
fameux  produisent  souvent  —  quand, 
après  en  avoir  longtemps  rêvé,  on  les 
aborde  enfin  —  une  impression  très  dif- 
férente de  celle  qu'on  attendait.  Entre 
toutes  les  ruines  classiques,  celles  de 
Baalbek  sont  bien  connues  ;  elles  ont  été 
cent  fois  dessinées  ou  photographiées 
et  sont  cataloguées  pierre  par  pierre  ; 
j'avais  donc  pu,  de  longue  date,  me  fami- 
liariser avec  leur  image  ;  pourtant,  le 
jour  où  il  m'a  été  donné  de  les  voir,  leur 
aspect  réel  m'a  absolument  surpris  et 
troublé  par  mille  côtés  imprévus  :  il 
manquait,  aux  récits  que  j  avais  lus,  de 
replacer  les  monuments  dans  leur  cadre, 
dans  leur  milieu,  dans  leur  couleur,  dans 


l'effet  de  lumière  changeant, qui  les  res- 
suscite et  leur  comn>unique  cette  sorte 
de  vie  mystérieuse,  propre  aux  choses 
inanimées.  Un  paysage  est  comme  un 
homme,  que  chacun  voit,  juge  et  inter- 
prèle diversement  suivant  le  hasard  des 
circonstances  et  les  sentiments  qui  agi- 
tent les  deux  interlocuteurs  au  moment 
de  la  rencontre.  Laissant  de  côté  une 
sèche  énumération  architecturale ,  qui 
figure  à  sa  place  dans  tous  les  guides, 
je  ne  noterai  ici  que  les  simples  émo- 
tions d'un  passant  devant  l'éternel  sanc- 
tuaire du  Soleil-Dieu,  Baalbek,  Heliopo- 
lis  ;  étant  tout  à  fait  sincères  et  non 
apprêtées,  elles  trouveront  peut-être  un 
écho  dans  les  souvenirs  de  plus  d'un,  qui 


H  A  A  L  H  E  K 


aura  néf^lif;é  de  les  fixer  sur  le  papier  et 
de  les  traduire  péniblement  en  phrases. 

En  arrivant  à  Baalhek,  je  m'imaf,'inais. 
à  tort,  au  milieu  du  désert  de  Syrie,  des 
colonnes,  les  six  glorieuses  colonnes  du 
temple  tlu  Soleil,  émer^'eanl  d'une  plaine 
de  sable  et  de  cailloux,  semée  de  pans 
de  murs  et  de  blocs  de  pierre  écroulés; 
la  traversée  du  Liban,  grisâtre  ou  jaune, 
aux  pentes  arides,  aux  roules  poudreuses, 
la  remontée  de  la  longue  vallée  du  Nahr- 
el-Litani,  toute  nue  en  celte  saison  d'au- 
tomne ,  sans  une  toulîe  d'herbe  ni  un 
arbre,  où  les  caravanes  de  chameaux, 
conduites  par  des  Hédouins  silencieux, 
se  suivent  et  se  rencontrent  à  travers  la 
poussière  soulevée,  n'avaient  fait  que  me 
confirmer  dans  celte  idée. 

Mais  voici  que,  sur  la  plaine  orange 
et  toute  dorée  par  le  soleil  couchant, 
s'allonge  une  nappe  de  verdure  sombre, 
aux  cimes  illuminées  d'un  dernier  rayon 
oblique  :  des  arbres  presque  septentrio- 
naux, des  peupliers,  des  saules,  avec  des 
figuiers;  une  fraîche  oasis, qu'enveloppe 
déjà  la  brume  légère  exhalée  des  ruis- 
seaux et  des  sources,  et  c'est  de  celte  vé- 
gétation touffue,  plantureuse,  qu'émerge 
l'étonnante  .Acropole  des  temples,  l'es- 
planade artificielle  aux  murs  de  soutè- 
nement cyclopéens,  plus  haute  que  toute 
la  forêt  d'alentour  et  porlant  à  sa  cime, 
profilé  en  sombre  sur  la  montagne  pelée 
et  fauve  ou  sur  le  ciel  rose,  le  rectangle 
sublime,  formé  par  les  six  colonnes  gi- 
gantesques avec  leur  fragment  de  frise. 

Baalbek,  en  effet,  c'est  l'oasis  et  c'est 
la  source;  c'est  le  miracle  de  l'eau  cou- 
rante et  fécondante,  sortant,  à  l'état  de 
rivière  puissante  et  large,  du  rocher 
aride,  sous  le  coup  de  baguette  d'un 
Mo'ise.  Il  faut  avoir  traversé,  ne  fût-ce 
que  quelques  jours,  en  touriste,  les  dé- 
serts de  Syrie  et  d'.Vfrique  pour  savoir 
ce  que  représente  un  peu  d'eau  ,  une 
humble  source,  aux  yeux  des  Bédouins 
nomades  et  de  leurs  liêtes,  aj.soilTées  par 
les  longues  étendues  de  cailloux  rouilles, 
où  les  buissons  mêmes  sont  hostiles  et 
se  hérissent  d'éjiines,  pour  comprendre 
quelle  admiration  reconnaissaiile  ces  fils 


de  la  nature,  directement  soumis  à  ses 
exigences  et  à  ses  caprices,  apportent  à 
ce  phénomène,  si  incompréhensible  pour 
eux.  qui  leur  prodigue  soudain,  après  des 
heures  de  soulfrance,  l'élément  le  plus 
désiré  et  attendu,  le  plus  indispensable  : 
l'eau. 

On  amena  un  jour,  à  Paris,  une  am- 
bassade de  Touaregs,  devant  lesquels, 
voulant  frapper  leur  esprit  et  les  dispo- 
ser à  la  soumission,  on  multiplia  tous 
les  tableaux  les  |)lus  surprenants  de  notre 
puissance  militaire  et  de  notre  activité 
industrielle  ;  le  défilé  des  régiments  in- 
nombrables ;  le  tir  simultané  des  bat- 
teries de  canon  ;  les  trains  de  chemin 
de  fer,  traversant  la  campagne  à  toute 
vitesse;  la  lumière  électrique  éclairant 
toute  une  salle  au  simple  mouvement 
d'un  bouton  de  commutateur  ;  les  cor- 
nues- Hessemer  déversant  des  tonnes 
d'acier  en  fusion,  etc.  Comme  il  ne  sied 
pas  à  r.Arabe  de  laisser  voir  ses  senti- 
ments inlimes,  ils  restèrent  muets  el 
impassibles;  mais,  par  hasard,  on  vinl 
à  tourner  devant  eux  le  robinet  d'une 
prise  d'eau,  et,  instantanément,  un  tor- 
rent jaillit  de  la  bouche  de  fonte  :  cette 
fois,  l'émotion  l'emporta  sur  la  dignité 
et  ils  ne  purent  retenir  un  grand  cri 
d'admiration. 

Toutes  ces  merveilleuses  cités  anti- 
ques de  la  Syrie,  dont  l'histoire  mysté- 
rieuse se  perd  dans  la  nuit  profonde  des 
légendes,  ces  villes  construites  par  les 
djinns,  par  les  géants  ou  par  le  magi- 
cien Salomon,  ces  murs  aux  pierres  dé- 
mesurées, que  seuls  les  premiers  petits- 
fils  d'.Adam,  les  ei'.fanis  de  Cham  ou 
ceux  de  Gain,  (ailleurs  de  monlagnos 
et  forgeurs  de  métaux  retentissants, 
purent,  ce  semble,  avoir  l'idée  de  dres- 
ser dans  la  solitude,  les  Baalbek,  les 
Palmyre,  les  Damas  sont  nées  de  la 
même  particularité  géologique,  repro- 
duite en  tant  de  i)ays  calcaires,  à  la 
base  des  falaises  monténégrines  ou  dal- 
mates,  comme  au  fond  tles  vallées  de  nos 
causses  et  dont  l'explication  n'est  qu'un 
jeu  pour  les  spéléologues  :  un  plateau 
calcaire  crevassé,  fissuré,  où  les  eaux  de 


i 


H  A  A  L  B  E  K 


pluie  s'engoulTrent,  sabiment,  se  per- 
dent, puis,  rencontrant  une  couche  d'ar- 
f^ile  imperméable,  ou  simplement  arri- 
vant au  niveau  de  drainage  de  la  contrée, 
se  concentrent  en  un  ruisseau  souterrain 
et  alors,  aux  points  où  ce  ruisseau  perce 
le  fond  du  ravin  à  sec,  le  jaillissement 


gazouillements   de   sources,  qui    suit  la 
rivière  dissimulée  sous  son  ombre. 

Si  les  hommes  de  ces  pays  avaient 
mieux  compris  le  mystère  caché  dans  la 
terre,  ils  auraient  dû  adorer,  immédiate- 
ment après  le  Baal  solaire,  source  du 
feu    et    multiplicateur   des   germes,    ce 


SOURCES     Dr     r.  A3-EL- 


A      BAALEEK 


d'une  source  inattendue,   déjà  grosse  de 
tous  ses  affluents  cachés. 

Aussitôt  que  l'eau  apparaît  sur  ces 
terres  brûlées  de  soleil,  c'est  la  végéta- 
tion intense,  c'est  la  joie  et  la  prospé- 
rité, c'est  la  vie,  et  le  spectacle  est 
curieux,  dans  l'une  des  vallées  qui 
entaillent  ces  plateaux  désolés,  le  long  du 
Barada  de  Damas  ou  de  tout  autre  sillon 
pareil,  de  voir  le  contraste  violent,  bru- 
tal ,  sans  transition,  comme  coupé  au 
couteau,  entre  les  hauteurs  calcaires  dé- 
vorées de  chaleur,  nues  et  rougies  par 
les  oxydes  de  fer,  et  le  serpent  de  ver- 
dure frais,  aux  chansons  d'oiseaux,  aux 


dieu  des  grottes  et  des  antres  frais,  le 
Pan  Hellène ,  qui  leur  permettait  de 
vivre  ;  tout  au  moins  ont-ils  élevé  sou- 
vent, sur  ces  sources  surprenantes,  des 
sanctuaires  pieux. 

La  caverne,  qui  s  ouvre  au  fond  du 
cirque  d'Afka,  dans  le  Liban,  et  d'où  sort 
en  cascade  le  Nahr-Ibrahim,  le  fleuve 
Adonis,  fut,  pendant  des  milliers  d'ans, 
un  des  lieux  les  plus  saints  de  la  Syrie. 
Sur  l'autre  flanc  de  la  même  montagne, 
à  El-Yammouni,  une  source  semblable, 
que  les  habitants  du  pays  considèrent 
comme  sa  sœur,  sort  également  d'une 
grotte,  tombe  en  cascade  et  forme  un 


lac,  au  bord  duquel,  sur  une  sorte  d'ile 
artificiellp,  s'est  élevé,  de  tout  temps,  un 
temple,  qui  fut,  en  dernier  lieu,  recon- 
struit par  les  Romains.  Palmyre  s'est 
dressée,  au  milieu  des  solitudes,  sur  un 
ruissellement  de  sources  vives,  qui,  dans 
ces  derniers  siècles,  se  sont  peu  à  peu 
taries,  dévorées  par  le  désert  insatiable, 


r  r,  A  N      DE     B  A  A  L  I)  K  K. 


lUiiis  dont  l'uno,  où  les  caravanes  puisent 
une  eau  malsaine,  sort  d'une  grotte  en- 
core ouverte.  Les  sources  jaillissantes 
d'El-Fidjé  ou  d'Kz-Zebedani  forment  le 
Barada,  dont  l'action  fécoiulanlo  a  fait 
Damas.  Ivifin,  quand  on  veut  com|)rendre 
Baali)ck,  il  faut  commencer  par  remonter, 
I  kilomètre  plus  haut,  le  long  du  ruisseau 
qui  fertilise  les  vergers  et  les  bois  de 
l'Acropole  et  qui,  plus  bas,  disparait  en- 
glouti sous  les  pierrailles,jusqn'à  sa  source 
pittoresque  el  ombreuse,  au  Màs-el-.Vïn. 
.Avec  surprise,  on  traverse  d'abord, 
dans  celte  (iromenade,  une  gaie  et  com- 
merçante i)etitc  ville  orientale,  adossée 
à  CCS  ruines,  qu'on  se  ligurait  perdues  au 
milieu  des  sables  :  des  maisons  basses, 
aux  toits  plats  souvent  perlés  par  des 
branchages;  des  voiles  lendusen  travers 
des  rues;  l'animation  et  les  gaies  cou- 
leurs vives  des  villages  syriens  ;  le  pul- 
lulement des  enfants  aux  robes  roses 
ou  orange,   aux  dv  lougcs,  aux  grands 


veux  noirs,  aux  mouvements  souples, 
qui  se  cachent  en  jouant  derrière  les 
colonnes  de  granit  d'une  vieille  mosquée 
en  ruines. 

Puis,  longeant  une  claire  petite  rivière 
de  Touraine,  qui  baigne  des  prés  enca- 
drés de  saules,  piqués  de  peupliers, 
on  a  le  spectacle  imprévu  d'un  Orient 
frais  el  verdoyant  :  une 
sorte  de  Hanelagh  aux 
larges  pelouses,  animées 
d'un  mouvement  de  che- 
vaux galopant,  d'enfanis 
arabes  gambadant  ou  se 
poursuivant  avec  des 
cris,  de  femmes  aux  cos- 
tumes bariolés  vannant 
leur  grain  sur  des  aires 
damées,  couvertes  de 
tas  de  froment  blon,d  ou 
de  mais  doré. 

Et    l'on    arrive    à     la 
source  :     au     pied    des 
arbres  toulTus,  des  arbres 
du  nord,  qui  font  invin- 
ciblement songer  à  notre 
France,  un  beau  bassin 
circulaire,  encadré  d'une 
margelle  en   pierres   disjointes,  d'où   le 
ruisseau    tout    formé    jaillit,    ]iour    se 
diviser  en  deux  bras,  enveloppant  une 
île  plantée  de  saules;  au   bord,  des  la- 
veuses aux    robes    éclatantes,  penchées 
sur  le  courant;  dans  l'ilc,  les  substruc- 
I   lions  d'un  temple  antique,   semblable  à 
celui  du  lac  El-'^'ammouni  ;  des  ruines 
de    mosquées,  entrevues  à    travers    les 
arbres  et,  plus  loin,   sur  les  vastes  pe- 
louses verdoyantes,  qui  s'en  vont  vers 
Haalbek,  toul  un  papillotement  de  cou- 
I   leurs,  un  gai  remuement  de  jolis  che- 
'   vaux  arabes,  de  femmes  et  d'enfants... 
.\    quelques    pas  en   amont,    le    désert 
morne  recommence. 

Du  Ràs-el-Aïn,  si  l'on  gravita  l'ouest 
la  colline  calcaire,  perforée  de  grottes 
sé|)ulcra!cs,  on  découvre  soudain,  en 
passant  la  crèlc,  toute  l'oasis  des  ver- 
gers sombres,  encadrant  l'-Vcropol* 
rayonnante  et  claire  el ,  par  derrière, 
vers  Ir    noni,   la  plaine  aride  el    rousse, 


r 


dominée  par  la  silhouelle  pâle  du  Liban. 

On  peut  là  se  faire  une  idée  d'ensem- 
ble de  ces  temples,  où  nous  n'avons  pas 
encore  voulu  pénétrer. 

Au  milieu  des  peupliers,  des  saules, 
des  figuiers  el  des  jardins  verts,  où  mille 


de  haut,  c'esl-à-dire  d'une  longueur 
presque  égale  à  la  hauteur  d'une  maison 
de  Paris  et  qui  ont  faitdonnerau  temple 
lui-même  le  nom  de  Trilithon. 

Sur  la  droite,  voici   les  si.\  énormes 
colonnes  orange  du  grand   temple,   les 


TEMPLE     DE     jrPITEU 


ruisselets  s'éparpillent,  la  masse  lumi- 
neuse de  l'Acropole  se  dresse,  comme 
un  bastion  rectangulaire,  soutenu  tout 
autour  par  de  hautes  murailles  et  por- 
tant, à  son  sommet,  sur  une  esplanade 
confusément  encombrée  de  débris  épars 
et  de  fûts  brisés,  la  silhouette  des  tem- 
ples ruinés  et  des  colonnes,  soulignées 
par  la  netteté  de  leurs  ombres. 

A  gauche  (ou  à  l'ouest),  c'est  le  grand 
mur  cyclopéen.où  se  trouvent  peut-être 
les  trois  plus  gros  blocs  que  l'homme 
ait  jamais  utilisés  dans  unede  ses  œuvres  : 
ces  trois  pierres  de  taille,  de  plus  de 
19  mètres  de  long  sur  4™,20  de  large  et 


colonnes  classiques  de  Baalbek,  qui,  de 
très  loin,  se  reconnaissent  à  leur  impo- 
sante silhouette.  L'antique  péristyle  en 
avait  dix-neuf  semblables  sur  sa  lon- 
gueur, 10  sur  sa  largeur  :  des  colonnes 
de  2™. 20  de  diamètre  et  de  19  mètres 
de  haut,  faites  de  trois  blocs  superposés. 
Des  dix-neuf,  neuf  étaient  encore  de- 
bout il  y  a  un  siècle;  mais,  l'une  après 
l'autre,  ces  ruines  périssent,  ébranlées 
par  les  tremblements  de  terre,  dislo- 
quées par  le  Turc  barbare  et  avide  de 
leurs  crampons  de  métal,  effritées  peu  à 
peu  par  le  temps;  trois  de  plus  ont  suc- 
combé et  les  six  qui  restent  commencent 


à  chanceler  à  leur  tour;  nos  petits-fils 
assurément  n'en  connaîtront  plus  que  le 
souvenir. 

Un  peu  en  avant,  vors  lest,  quatre 
colonnes  debout  et  une  adossée  à  une 
muraille  si^^nalent  le  petit  temple,  appelé 
connnunénienl  temple  de  Jupiter  et  dont 
on  attribue  la  construction  à  Septime 
Sé\  ère.  C'est  là  un  édilice  romain  d"une 
basse  époque,  dont  la  surcharge  d'orne- 
ments a.sscz  banale  et  la  décoration  com- 
pliquée, tourmentée,  vulgairement  pro- 
digue en  guirlandes,  pampres,  épis, 
feuillages,  oves,  moulures,  caissons, 
rinceaux,  cannelures,  etc.,  dans  le  genre 
adopté  pour  l'Opéra  par  M.  Garnier, 
attirent  trop  fatalement  l'admiration 
extasiée  des  troupeaux  d'Anglais,  qui 
trottent  dans  Baalbek  chaque  printemps. 
Mais,  lieureuscment,  ce  temple  a  subi 
l'action-  destructive  et  purifiante  des 
siècles;  ses  ruines  se  sont  parées  de 
celte  beauté  propre  à  la  vieillesse,  qui, 
avec  ses  rides,  l'accentuation  de  ses 
traits,  prend  souvent  une  grandeur  et 
un  caractère  inconnus  aux  jeunes  visa- 
ges, trop  fademcnt  réguliers.  Le  soleil, 
qui  a  patiné  ses  pierres  usées  et  bran- 
lantes de  cette  belle  couleur  orange,  si 
admirablement  lumineuse  au  milieu  des 
feuillages  verts  ;  les  cataclysmes,  qui 
ont  abattu  la  moitié  de  ses  colonnes, 
dégagé  les  autres,  introduit  l'imprévu 
des  jeux  de  clarté  et  d'ombre  dans  son 
insignifiante  symétrie,  lui  prêtent,  de 
loin  surtout,  une  beauté,  une  largeur 
de  style,  qui  auraient  fort  attristé  et 
surpris  ses  architectes  latins  ou  syriens, 
mais  qui,  pour  nous,  en  font  le  véri- 
table charme. 

Kniin,  ])lus  à  di-oite  encore,  s'avance 
la  base  d'une  tour  arabe,  derrière  laquelle 
on  aperçoit  toute  la  partie  est  de  l'en- 
ceinte, occupée  par  une  grande  cour 
entourée  de  divers  bâtiments  romains 
et  précédée  d'un  porli(|ue. 

C'est  de  ce  côté  qu'on  |)éiiMre  régu- 
lièrement dans  l'enceinte,  en  passant 
par  l'infâme  tourniquet  d'un  mamamou- 
chi  eulurbaimé,  qui,  après  vous  avoir 
allégé  de  quehpics  pièces  blanches,  émet 


encore  la  prétention  de  vous  faire  sur- 
veiller par  un  soldat  pendant  la  visite. 

Qu'est  devenu,  hélas  !  le  temps,  peu 
lointain  cependant,  où  l'on  arrivait  à 
Baalbek  en  caravane  dresser  sa  tente  à 
l'abri  des  temples? 

Mais  l'universel  snobisme,  qui  impose 
aux  touristes  corrects  l'obligation  de 
visiter  chaque  pays  dans  une  saison  dé- 
terminée, où  l'afllux  des  étrangers  le 
dépouille  bien  complètement  de  toute 
couleur  locale,  rend,  par  bonheur,  la 
Syrie  tout  à  fait  déserte  aux  plus  beaux 
jours  de  l'automne,  en  sorte  que  la  sin-- 
veillance  se  ralentit  à  cette  époque. 
L'impôt  une  fois  payé  au  représentant 
de  la  Turquie  et  la  visite  officielle  ter- 
minée, je  n'eus  besoin  que  d'un  ])eu  de 
gymnastique  pour  escalader  un  soir,  par 
une  brèche  étudiée  à  l'avance,  un  coin 
du  mur  cyclopéen  et  je  me  trouvai,  cette 
fois,  bien  absolument  seul,  au  milieu  de 
toutes  ces  choses  démesurées,  colossales, 
gigantesques,  dans  le  silence  de  la  nuit 
approchante,  dans  le  recueillement  de 
ces  vieilles  pierres  mystérieuses,  parmi 
lesquelles  les  Bédouins  croient  encore 
voir  errer  des  démons  :  seul  face  à  face 
avec  la  majesté  éternelle  des  temples  et 
le  souvenir  poignant  des  divinités 
mortes. 

A  I^aalbek,  tout  ce  qu'on  voit,  tout 
ce  qui  sort  de  terre,  murs,  temples,  co- 
lonnes, est  romain,  Bas-Empire,  œuvre 
tardive  d'un  Antonin,  d'un  Caracalla, 
d'un  Aurélien;  ou,  pis  même,  c'est  l'en- 
tassement hâtif  des  blocs  ramassés,  pour 
se  faire  une  citadelle,  par  un  soldat 
arabe.  Ces  pauvres  temples  ont,  depuis 
dix-sept  siècles,  subi  le  malheureux  sort 
de  tant  d'autres  en  ces  pays  antiques, 
vingt  fois  ruinés  avant  même  d'être 
achevés,  vingt  fois  rebâtis  avec  les  mêmes 
matériaux  retaillés,  réajustés  et  de  plus 
en  ])lus  diminués,  défigurés  |>ar  ces  ré- 
fections barbares.  Jusqu'au  pied  des 
murs  d'enceinte,  on  retrouve  aujour- 
d'hui, dans  les  assises  géantes,  des  dé- 
bris de  fronton  romain,  des  pierres  déjà 
travaillées  ou  sculptées  pour  un  tout 
autre  usaire.  On  en  est  même,  nous   le 


BAALBEK 


PETIT     TEMPLE     DE     JUPITElî,     VU     DU     NORD,     A     TRAVERS     LES     COLOXNES 
Dr     GRAND     TEMPLE     DC    SOLEIL 


dirons  bientôt,  à  se  demander  s  il  sub- 
siste, dans  les  ruines  visibles,  une  seule 
pierre  intacte  de  lédifice  primitif  et  si, 
là  comme  à  Jérusalem,  on  n'est  pas  le 
jouet  de  son  imagination  en  attribuant 
aux  ouvriers  phéniciens  d'un  Hiram  ou 
d'un  Salomon  ces  immenses  blocs  cyclo- 
péens,  que  manœuvra  peut-être,  en 
réalité,  le  calcul  plus  raffiné  des  archi- 
tectes d'Antonin  ou  d'Hérode. 

Et  pourtant,  en  dépit  de   toute   his- 


toire et  de  toute  archéologie,  à  ren- 
contre de  toute  notion  préconçue  sur 
l'art  romain,  on  se  sent,  à  Baalbek,  pro- 
fondément troublé  et  ému  par  cet  effet 
de  grandeur  —  un  peu  enfantin,  sans 
doute,  un  peu  na'if,  un  peu  étranger  à 
l'esthétique  —  que  produit,  sur  notre 
petitesse  humaine,  l'énormité  des  pro- 
portions. On  éprouve  même  —  et  je  ne 
crois  pas  que  ce  soit  là  vaine  rhétorique 
—  quelque  chose  de  plus  :  l'impression 


HAAI.HKIC 


de  spontanéité,  de  sincérité,  d'intimité 
plus  libre,  plus  profonde  avec  la  nature 
et  avec  le  ciel,  que  donnent  seules,  mais 
que  donnent  souvent  les  œuvres  ar- 
chaïques. Comment  expliquer  cela,  sinon 
parce  que  les  Romains,  là  comme 
ailleurs,  se  seront  contentés  d'être  les 
plagiaires  habiles  et  les  imitateurs  sa- 
vants de  l'œuvre,  plus  antique,  qu'ils 
<Iémolirent  pour  la  refaire  à  leur  goût. 
Ce  ne  sont  pas  eux  qui  ont  choisi  cette 
position  incomparable  de  l'Acropole, 
dressée  au-dessus  de  la  plaine  comme 
une  sorte  d'immense  autel  mystique, 
embrasé  tle  l'aurore  au  couchant  par  le 
soleil  divinisé,  vers  lequel  montait  à 
toute  heure  la  rouge  fumée  de  ses  sacri- 
fices. (]e  ne  sont  pas  eux,  non  plus,  sans 
doute,  qui  ont  eu  les  premiers  l'idée  de 
bâtir  au  moyen  de  ces  pierres  prodigieu- 
sement grandes,  parmi  lesquelles  on  se 
sent  tellement  perdu,  humilié,  réduit,  ra- 
baissé à  l'état  de  nain  ;  s'ils  ne  se  sont  pas 
bornés  ù  retailler  les  quartiers  de  mon- 
tagnes, que  les  maçons  phéniciens  avaient 
])éniblemenl  poussés,  quelques  siècles 
auparavant,  sur  leurs  rouleaux  de  bois, 
depuis  les  carrières  voisines,  ils  ont  du 
moins  obéi  à  cette  très  ancienne  tra- 
dition du  monolithisme  géant,  qui  s'est 
]>crpétuée  de  génération  en  génération 
et  de  race  en  race  dans  la  Syrie  et  la 
Palestine. 

Il  semble,  à  Baalbek,  que  l'àme  des 
premiers  dieux  austères  et  frustes, 
des  dieux  directement  empruntés  par 
l'homme  tremblant  ou  espérant  aux 
forces  de  l'univers,  ait  passé,  à  travers 
le  scepticisme  et  la  corruption  de 
l'Olympe  romain,  comme  un  souflle 
vivifiant.  Quelque  chose  d'eux  doit  sub- 
sister dans  ces  assises  démesurées, 
comme  ce  parfum  discret  de  myrrhe  et 
d'encens,  qui  continue  à  imprégner  les 
vieux  sanctuaires  délaissés,  les  objets 
consacrés  au  culte,  ou  les  âmes  tlont  la 
liremiére  enfance  fut  pieuse. 

l'eut-élrenesl-ce  là  que  rêverie  pure; 
mais  il  me  plaît  d Oublioi-,  ici  où  tant 
<le  religions  sont  venues  tour  à  tour 
adorer   la   puissance  el    la    créaliim    du 


même  Dieu  sous  des  noms  divers,  le 
formalisme,  l'affectation,  l'hypocrisie, 
ou  les  raffinements  philosophiques  des 
siècles  de  décadence,  pour  ressentir,  en 
face  de  la  nuit  mystérieuse,  le  frisson 
instinctif  des  premiers  hommes,  éper- 
dument  prosternés  devant  le  soleil, 
source  unique  de  chaleur,  de  fécondité 
et  de  vie,  chaque  jour  enivrés  de  joie  à 
suivre  dans  le  ciel  sa  rayonnante  car- 
rière, chaque  soir  désespérés  de  le  voir 
s'évanouir  et  disparaître.  L'architecte 
inspiré,  que  mon  admiration  salue  à 
l'heure  où  le  dernier  rayon  du  jour  dore 
et  fait  flamboyer,  au-dessus  de  l'oasis 
verdoyante,  les  six  merveilleuses  co- 
lonnes du  temple  détruit,  c'est  ce  tail- 
leur de  pierre  phénicien  à  demi  barbare, 
qui  ne  savait  peut-être  même  pas  signer 
les  blocs  arrachés  par  lui  à  la  terre, 
mais  dont  l'œuvre,  j'en  suis  sur,  est  là 
toujours  présente,  sous  la  surcharge 
romaine,  effort  prodigieux  pour  con- 
struire à  bras  d'hommes  quelque  chose 
de  stable  comme  les  monts,  trône  du 
Tout-Puissant,  et  d'éternel  à  leur  image, 
étonnant  témoignage  de  ce  que  peut 
réaliser  la  volonté,  entraînée  et  soutenue 
par  la  foi. 

.Abordons  maintenant  de  plus  près 
cette  construction  de  géants  et,  tâchant 
de  dépouiller  celle  émotion  supersti- 
tieuse, qui  nous  porte  tous,  plusou  moins, 
à  supposer  très  ancien  ou  très  surna- 
turel ce  qui  nous  étonne  d'abord,  ou 
ce  dont  nous  ignorons  l'origine,  effor- 
çons-nous d'arracher  à  ces  ruines  un 
peu  de  leurs  secrets. 

Les  documents  écrits  nous  rensei- 
gnent bien  mal  sur  Baalbek  ;  quand  on 
cherche  à  reconstituer  l'histoire  de  ces 
monuments  si  célèbres  et  qui  durent  si 
anciennement  fra|)per  l'attention,  on 
est  étonné  de  plonger,  presque  de  suite, 
dans  une  si  profonde  nuit.  Quelques 
textes  épars,  cpielques  inscriptions, 
quelques  monnaies  pour  les  premiers 
siècles  de  nolie  ère,  comme  des  étin- 
celles espacées  dans  l'ondjre  ;  puis  une 
disparition,  si  absolue  qu'il  fallut  re- 
découvi-ir     litléralemeiil      Baalhck      au 


It  A  A  L  lî  E  Iv 


x\i'  siècle  ;  pour  le  passé,  presque  rien  ; 
aucune  fouille  suivie  venant  apporter 
ses  renseignements  précis;  nombre  de 
théories  contradictoires,  parfois  écha- 
faudées  dans  une  visite  d  un  après-midi, 
ou  même  à  distance  dans  un  cabinet  de 
savant  à  Paris  ou  à  Berlin  ;  des  dessins, 
pour  la  plupart  inexacts  et  se  copiant 
l'un  l'autre  ;  très  peu  de  faits  et  un  large 
champ  ouvert  aux  hypothèses  :  voilà  ce 


Félix  Heliopolilana,  mais  encore  par  des 
textes  et  des  faits. 

Ainsi,  lauteurdu  traité  Dedea  Si/ria, 
qui  écrivait  aussitôt  après  la  reconstruc- 
tion romaine,  applique  néanmoins  déjà 
à  la  divinité  qu'on  adorait  à  Uéliopolis 
l'épithète  d  Archaïon  (antique).  Le  nom 
de  Baalbek  se  retrouverait  même,  dit-on, 
sous  la  forme  Balbiki,  dans  les  inscrip- 
tions cunéiformes:  et  surtout  les  décou- 


■  lE.ST     DE     L    EXCEINTE 


qu'on  est  fort  surpris  de  trouver.  Mais, 
après  tout,  le  mystère,  où  plon^^e  la  base 
de  ces  admirables  ruines,  ne  contrihue- 
t-il  pas  à  leur  prêter  pour  nous  un  attrait 
de  plus? 

^'oici,  d'après  ceux  qui  ont  étudié  le 
plus  sérieusement  Baalbek,  de  Paulcv, 
Renan,  etc.,  les  principales  données 
archéologiques  du   problème. 

Tout  d'abord,  l'existence  d'un  temple 
très  ancien  à  Baalbek,  d'un  temple  phé- 
nicien, est  prouvée,  non  seulement  par 
ce  nom  sémitique  de  Baalbek,  que  la 
tradition  du  peuple  perpétua  de  pré- 
férence au  nom  officiel  de  Colonia  Julia 


vertes  de  petites  idoles  en  bronze  et  en 
argent,  semblables  à  celles  de  Tyr  et  de 
Sidon,  c'est-à-dire  à  caractère  nettement 
phénicien,  sont,  parait-il,  fréquentes 
dans  les  jardins  qui  entourent  l'Acro- 
pole. 

Puis,  sur  la  construction  du  grand 
temple  aux  six  colonnes,  nous  avons  un 
texte  de  Jean  Malala  :  «  Après  le  règne 
d'Hadrien .  régna  .Elius  Antoninus 
Pius,  qui  fonda,  à  Heliopolis  de  la  Phé- 
nicie  libanaise,  un  temple  de  Jupiter, 
assez  grand  pour  être  une  des  merveilles 
du  monde.  >■ 

Ce  temple  décastyle  commence,  d'ail- 


H  A  A  I.  H  1-;  K 


leurs,  à  figurer  sur  des  monnaies  de 
Septime  Sévère,  avec  celle  inscriplion  : 
Jovi  Oplimo  maximn  Heliopolilano  co- 
lonia  Helinpolis.  Ilcliopolis,  c'élail  là  la 
Iraduclion  officielle  du  vieux  nom  ar- 
ciiaïque  de  Haalbek,  qui,  malf;ré  la  do- 
mination loule  passaffère  des  Homains 
dans  CCS  ])aYS,  a  seul  survécu  jusqu'à 
noire  époiiue. 

L'autre  temple,  le  plus  iictit,  aujour- 
d'hui appelé  temple  de  Jupiter,  est  éga- 
lement ligure  sur  des  monnaies  de 
Septime  Sévère,  Julia  Domna  et  Cara- 
calla,  aisément  reconnaissable  à  ce  que 
sa  façade  ne  présente  que  huit  colonnes 
au  lieu  de  dix. 

Des  inscriptions  mniilicnt,  en  outre, 
(pie  les  liâlimenls  de  la  grande  cour 
furent  commencés  sous  Caracalla  et  linis 
sous  Philippe. 

A  l'avènement  de  Théodose,  Baaibek 
devint  chrétien  :  *«  Cet  empereur,  nous 
dit  la  Chronique  pascale,  renversa  les 
temples  des  païens  (que  Constantin 
s'était  contenté  de  fermer),  ainsi  que  le 
temple  fl'IIeliopolis,  celui  de  Balanios, 
le  grand  et  fameux  temple,  le  temple 
Iritilhoit,  et  il  en  lit  une  église  des  chré- 
tiens. " 

lùifin,  pendant  les  incursions  arabes 
cl  les  croisades,  nous  savons  que  Baai- 
bek fut  pris  el  repris,  jusqu'à  sa  des- 
truction complète  par  Timonr,  à  la  fin 
du  xiii"  siècle. 

Si  nous  nous  tournons  maintenant 
vers  les  ruines  mêmes,  le  problème  très 
captivant  qui  se  pose  est  évidemment  de 
rechercher,  sous  l'œuvre  romaine,  la 
|)art  des  anciens  maçons  phéniciens,  de 
ces  Gibliles  [leul-êtro,  les  Limousins  de 
la  Phénicie,  qu'Iliram,  roi  de  Tyr,  en- 
voya, selon  le  livre  des  Bois,  mille  ans 
avant  Jésus-Christ,  construire  le  tem])Ie 
de  son  allié  Salomon. 

Mais  c'est  là  qu'il  convient,  suivant 
une  remarque  précédente,  de  lutter 
contre  ce  penchant  instinctif,  qui  nous 
pousse  h  considérer  comme  prestpie  sy- 
nonymes les  mots  de  gigantesque,  cyclo- 
péen  el  préhistorique.  La  grande  dimen- 
sion  des  matériaux   employés   dans   un 


édifice  est  très  loin,  surtout  en  Syrie, 
d'indiquer  sa  réelle  ancienneté. 

l'hidemment  celle  tendance  à  bâtir 
en  blocs  énormes,  qui,  au  fond,  sous  son 
apparente  grandeur,  est  surtout  un  aveu 
d'impuissance,  a  dû  convenir,  dans  l'ori- 
gine, à  des  maçons  ignorants,  incapables 
de  souder  les  pierres  les  unes  aux  autres 
par  un  ciment  et  désireux  néanmoins 
d'atteindre  à  la  stabilité  par  ce  qui  leur 
semblait  se  rapprocher  le  mieux  des  pro- 
cédés de  la  nature,  en  taillant  leurs  con- 
slructions  dans  la  montagne  même,  ou 
en  transportant  celle  montagne,  le  moins 
divisée  possible,  au  point  où  ils  voulaient 
dresser  leur  édifice. 

Mais  les  pierres  géantes,  élevées  par 
les  hommes  des  dolmens  ou  ceux  des 
nouraghes  sardes,  les  rochers  amonce- 
lés par  les  habitants  de  Mycènes  el  de 
Tirynthe  sont  singulièrement  frustes,  el 
cela  se  conçoit,  les  outils  de  ces  ouvriers 
primitifs  devant  être  très  peu  perfection- 
nés; ils  sont  bien  loin  de  présenter  cette 
régularité  el  ce  profil  déjà  savant,  qu  on 
remarque  jusque  dans  la  fameuse  assise 
aux  trois  blocs  colossaux  de  Baaibek, 
moins  encore,  ces  refends,  qui  carac- 
térisent les  pierres,  presque  compa- 
rables pour  leurs  dimensions,  des  assises 
dites  salomoniennes  au  temple  de  Jéru- 
salem. 

1*>1,  si  l'on  se  re|)orte  aux  faits  bien 
démontres,  on  constate,  en  ell'el,  non 
sans  quelque  trouble,  que  le  goùl  des 
monolithes  énormes  a  été  particulière- 
ment développé  dans  les  pays  orientaux 
au  voisinage  du  début  de  notre  ère.  En 
l"]gyple,  les  colonnes  monolithes  datent 
surtout  de  la  domination  romaine;  à 
l^eonlopolis,  également  en  l''gyple, 
Josèphe  prétend  que  les  Juifs  conslrui- 
sirenl,  11)0  ans  avant  Jésus-Christ,  un 
temple  avec  des  pierres  de  trente  mètres 
de  long.  l'3nfin,  à  Jérusalem,  où  l'élude 
a  été  très  sérieusement  approfondie,  il 
parait  bien  prouvé  aujourd'hui  que  les 
assises,  attribuées  à  Salomon,  dotent  du 
temps  d'Ilérode  et  que  les  tombeaux 
d'.Misalon ,  de  saint  Jacques  ou  de 
/aciiaric,   tailles  dans  les  rochers  de  la 


H  A  A  L  H  li  K 


vallée  de  Josaphal.  sont  d'une  période 
gréco-romaine. 

A  Baalbek,  la  question  ne  peut  exister 
que  pour  la  base  des  murs  denceinle  et 


aussi,  remué  là  des  pierres  dune  dimen- 
sion étonnante,  telles  que  les  deux  mon- 
tants de  la  porte  à  l'extrémité  du  por- 
tique, ou  les  murs  de  ce  portique  même; 


LES     PROPYLÉES     A     L'EST     DE     L'ENCEINTE 


pour  les  imposants  souterrains  qui  por- 
tent la  grande  cour  de  Caracalla,  puis- 
que, partout  ailleurs,  les  traces  d'un  tra- 
vail romain  sont  incontestables:  il  est 
donc  évident  que  les  Romains  ont,  eux 
IX.  —  24. 


mais  une  réflexion  s'impose  aussitôt.  Si, 
comme  tout  porte  à  le  croire,  la  pre- 
mière enceinte  phénicienne  a  été  bâtie 
en  blocs  gigantesques,  ces  blocs  n'ont 
pu  disparaître  avant  l'époque  romaine; 


BAALBEK 


en  admellant  que  ceux  des  édifices 
mêmes  se  soient  écroulés  et  en  partie 
brisés,  que  les  Romains  aient  compléié 
volontairement  cette  destruction  pour 
rebâtir  plus  librement  à  leur  idée,  ces 
matériaux,  difficiles  à  remuer,  ont  dû 
rester  néanmoins  à  pied  dVeuvre;  dans 
les  fondations  surtout,  il  y  a  infiniment 
de  chances  pour  qu'ils  n"aient  même  pas 
été  déplacés,  et  cela  peut  contribuer  à 
expliquer  les  proportions  que  ces  ou- 
vriers, presque  modernes,  du  début  de 
notre  ère  ont  données  à  leur  travail  pour 
utiliser,  en  les  retaillant  et  resculplant, 
des  pierres  de  taille  toutes  préparées, 
qu'ils  trouvaient  sur  place. 

Le  plan  de  l'enceinte  attire  une  autre 
observation. 

Son  premier  aspect  montre  flue  le 
portique  d'entrée,  le  premier  vestibule 
et  la  cour  carrée  de  Caracalla  forment  un 
tout  homogène,  qui  a  été  fait  pour  pré- 
céder le  grand  temple  du  Soleil  et  y 
conduire  tout  droit,  en  s'appliquant  con- 
stamment au  nord  sur  la  forme  du  mur 
d'enceinte.  .Au  contraire,  bien  que  le 
temple  du  Soleil  ait  été  déjà  un  peu  trop 
reporté  vers  le  norddissymétriquement, 
par  rapport  à  la  cour,  ses  dimensions  en 
largeur  n'ont  pas  permis  de  le  pousser 
jusqu'à  ce  mur  d'enceinte,  qui,  dans  la 
partie  nord-ouest,  en  A,  en  est  séparé 
par  un  intervalle  vide  et  inutile  I  II,  de 
neuf  mètres  de  large.  Celte  particula- 
rité, qui  serait  tout  à  fait  inexplicable 
si  le  mur  d'enceinte  et  celui  qui  forme 
le  soubassement  du  temple  avaient  été 
construits  en  même  temps,  est  peut-être 
la  preuve  la  plus  positive  que  ce  mur 
d'enceinte  remonte  là  à  une  époque 
antérieure. 

C'est,  d'ailleurs,  dans  tout  cet  angle 
nord-ouest  de  l'enceinlc,  autour  du 
temple  du  Soleil,  que  l'appareil  cyclo- 
péen  est  le  mieux  caractérisé  et  [larait 
le  plus  ancien. 

En  A,  il  existe  une  assise,  dont  les 
pierres,  remarquablement  constantes  de 
dimensions,  ont  toutes  presque  exacte- 
ment 9", 50  de  long  sur  3  mètres  de  haut. 
Cette  assise,  qui  se  prolonge  à  l'ouest  cl 


sur  laquelle  se  fait  un  ressaut  dans  le 
profil  du  mur,  est  surmontée  en  B  par 
les  trois  pierres  célèbres,  le  Irilithon, 
dont  la  longueur  moyenne  est  de  19  mè- 
tres sur  4"',:22  de  hauteur.  Dans  les  deux 
cas,  elle  repose  sur  des  assises  de  moin- 
dre dimension,  qui,  dans  le  mur  du 
nord  .\.  sont  très  régulières  :  l"'  assise 
de  2°', 37,  assise  inférieure  de  l"",'.!. 

Une  remarque,  que  je  crois  nouvelle 
et  qui  me  parait  importante,  c'est  que, 
si  on  laisse  de  côté  la  confusion  intro- 
duite par  nos  mesures  métriques,  les 
longueurs  respectives  des  pierres  des 
quatre  assises  peuvent  être  représentées 
par  les  nombres  S,  -1,  1,2;  ce  qui  est 
évidemment  voulu  et  correspond,  non 
moins  certainement,  à  des  multiples  de 
quelque  mesure  adoptée  au  moment  du 
travail.  Quand  la  Bible  parle  de  la  con- 
struction du  temple  de  Salomon,  elle 
emploie  les  mots  de  «  pierres  de  prix, 
pierres  selon  les  mesures ,  grandes 
pierres  de  dix  et  huit  coudées  ■>.  On  ignore 
quelle  était  exactement  celte  coudée,  as- 
similée d'après  divers  indices  à  la  coudée 
royale  égyptienne  de  ,")'i  centimètres. 
Avec  une  coudée  de  59  cenlimèlres,  nos 
pierres  de  Baalbek  seraient  représentées 
par  3*2,  16,  -4  et  8  coudées. 

.Ajoutons  que  celte  disposition  d  une 
assise  géante,  superposée  à  des  assises 
plus  petites,  probablement  destinées  à 
niveler  le  terrain  quand  il  le  fallait,  a 
été  retrouvée  dans  divers  édifices  consi- 
dérés comme  phéniciens,  à  .Amrit,  à 
Naous,  au  Téménosde  Baélocécé,  etc.,  el 
nous  en  conclurons  que  ces  subslruclions 
peuvent,  sauf  des  modifications  de  dé- 
tail, avoir  appartenu  à  l'édilico  primitif. 

Semblable  hypothèse  peut  èlre  faite, 
avec  |)lus  de  vraisemblance  encore,  pour 
les  grands  souterrains  situés  sous  les 
trois  côtés  C  1*',  1'"  F,  1)  F.  de  la  cour  de 
Caracalla. 

Ces  souterrains,  assez  hauts  pour 
laisser  passer  un  cavalier  à  cheval,  sont 
une  des  choses  les  plus  étonnantes  de 
cet  extraordinaire  Baalbek.  C'est  |)ar 
l'un  d'eux  que  l'on  pénètre  habituelle- 
ment dans  rcnccinic,    el,   dès  le  début, 


»  A  A  L  lî  K  Iv 


on  est  frappé  de  celte  impression  de 
surprise,  qui  doit  se  prolong^er  pendant 
toute  la  visite  des  ruines.  A  quoi  tient 
cette  surprise,  on  se  le  demande  d'abord; 
car  ni  la  forme,  ni  les  dimensions  de  ces 
sortes  de  tunnels  ne  sont  très  différentes 
de  ce  que  nous  sommes  habitués  à  ren- 
contrer le  long  de  nos  chemins  de  fer 
ou  de  nos  routes 
en  montagne  ;  mais 
ici,  au  lieu  d'être 
creusés  dans  le  ro- 
cher, ces  tunnels 
ont  été  édifiés  arti- 
lîciellement  par  la 
même  accumula- 
tion dénormes 
blocs,  que  l'on  re- 
trouve partout  à 
Baalbek,  et  les  di- 
mensions de  ces 
blocs  sont  la  cause 
instinctive  de  notre 
admiration. 

Toutefois,  là  en- 
core, il  convient 
de  distinguer;  la 
voûte  de  ces  sou- 
terrains est  incon- 
testablement ro- 
maine :  le  type  de 
bossage ,  les  in- 
scriptions mêmes  l'indiquent  assez;  ils 
ont  dû  être  achevés,  sous  leur  forme 
actuelle,  en  même  temps  que  les  bâti- 
ments de  la  cour  superposée,  à  l'époque 
de  Caracalla  et  de  grandes  salles,  qu'on 
y  rencontre,  ont,  à  ce  moment,  servi 
d'écuries. 

Mais,  par  bonheur,  quand  les  Romains 
reconstruisirent  ces  voûtes  à  leur  guise, 
ils  ne  prirent  pas  la  peine  de  détruire 
les  amorces  des  voûtes  primitives,  voûtes 
surbaissées  qu'on  distingue  sur  notre 
photographie,  et  il  est  donc  évident 
que,  là  aussi,  ils  n'ont  fait  que  mo- 
difier un  travail  plus  ancien. 

L'imagination  peut  dès  lors  se  don- 
ner libre  carrière  sur  ce  point.  Ce  fut, 
on  le  sait,  le  système  très  naturel  de 
toute  l'antiquité,  pour  édifier  ces   acro- 


poles, ces  enceintes  sacrées  surélevées, 
ces  lieux  hauts  où  l'homme,  en  montant, 
croit  toujours  se  rapprocher  du  ciel, 
d'élargir  et  de  niveler  les  plates-formes 
trop  restreintes,  que  leur  fournissait  le 
sol,  en  les  encadrant  de  hautes  murailles 
et  comblant  l'intervalle  de  déi-ombres. 
Quand  les  terres  de  délilais  manquaient. 


LES     SOU  TE  RU  AIN. S     DE     BA.VLBtK 
Sons  la  voûte  romaine,  on  voit  les  anciennes  amorces  de  la  voilte  phénicienne. 


tout  naturellement  on  fut  amené  à  bâtir 
des  voûtes  de  soutènement,  des  sortes 
de  cryptes  ou  de  caves,  qui  trouvaient 
ensuite  un  emploi  facile. 

C'est  ainsi  qu'à  Jérusalem,  partant  à 
niveau  de  1  aire  d'Oman  le  Jébuséen, 
où  David  éleva  l'autel  de  .léhovah,  on 
construisit,  au  sud,  entre  le  rocher  et  les 
murailles,  ces  immenses  salles  souter- 
raines, connues  sous  le  nom  d'écuries 
de  Salomon. 

A  Baalbek,  où  l'exhaussement  de 
quinze  mètres,  que  présente  l'Acropole 
au-dessus  de  la  plaine,  doit  être  en 
grande  partie  artificiel,  il  est  probable 
que,  lorsqu'on  nivela  ainsi  au  début  l'es- 
pace occupé  aujourd  hui  par  la  cour  de 
Caracalla,  on  laissa  tout  autour  la  place 
de  souterrains  'qui  ne  sont  peut-être  pas 


B  A  A  L  B  E  K 


les  seuls  à  relrouver  un  jour  dans  l'en- 
ceinte) et  les  pieds-droits  de  ces  souter- 
rains semblent  une  des  choses  les  plus 
réellement  anciennes  de  ces  ruines. 

Mais  c'est  assez  abuser  des  hypo- 
thèses archéologfiques.  Pauvre  science, 
en  somme  bien  que  si  passionnante), 
qui  n'arrive  même  pas  à  reconstituer, 
avec  une  apparence  de  certitude,  l'his- 
toire de  trois  malheureux  milliers  d'an- 
nées. El  qu'est-ce  que  ces  trois  ou  quatre 
mille  ans  de  vie  humaine  auprès  des 
énormités  de  temps,  qui  constituent, 
avant  l'homme,  la  moindre  période  géo- 
loj;ique"?  Nous  sommes  ici  sur  cette  terre 
d'.Asie.  qui  parait  plus  \ieille  que  toute 
autre,  parce  que,  depuis  plus  lon^'temps, 
l'homme  ("phénicre  a  eu  le  souci  de  s'y 
perpétuer  par  des  Annales;  nous  avons, 
devant  nous, le  fruit  du  plus  extraordi- 
naire elFort  que  l'on  ait  jamais  tenté 
pour  mettre  une  u-uvre,  par  sa  masse 
même,  à  l'abri  des  siècles,  et  la  plus 
épaisse  nuit  couvre  l'histoire  de  ces 
pierres  géantes,  que  jieu  à  peu  les  ans 
elTritcnl.  Nulle  ])art  mieux  qu'ici,  où 
tout  prétend  parler  d'antiquité  étonnam- 
ment reculée  et  d'élerncllo  durée,  on  n'a 
ce  sentiment  de  l'instable  cl  du  passager, 
qui  arrachèrent,  un  jour,  sous  ce  même 
ciel,  les  plaintes  désabusées  de  VEcclé- 
siasle  au  créateur  glorieux  de  pareilles 
œuvres,  à  Salomon... 

Nous  quittons  Haaibek  un  malin, 
avant  le  lever  du  soleil,  en  pleine  ob- 
scurité, et  le  trot  rajiide  do  nos  chevaux 
nous  entraîne,  en  montant  un  peu  sur 
les  pentes  du  Liban,  dans  la  direction  de 
Zahlé.  Feu  à  peu,  l'aurore  commence 
à  poindre  sur  les  cimes;  le  Liban,  à 
l'ouest,  déj;'i  très  rouge  dans  le  jour, 
prend,  sous  les  premiers  rayons,  des  tons 
de  pourpre,  tandis  que  l'Anti-I^iban,  à 
l'esl,  encore  dans  l'ombre,  oll're  toute 
la  gamme  [)lus  sobre  des  lilas  et  des 
bleus.  Au  loin,  sur  l'oasis  sombre,  un 
profil  noir  se  dresse  sur  le  ciel,  bien  ai- 
sément rcconnaissable:   les  six  colonnes 


surmontées  de  leur  frise;  on  dirait  une 
lyre  immense.  A  nos  pieds,  dans  la 
brume,  des  colonnes  de  fumée  blanche 
masquent  les  campements  de  Bédouins; 
des  choses  noires  sont  des  chameaux, 
des  bœufs,  des  moutons  errants.  Là-bas, 
entre  les  chameliers,  il  doit  y  avoir 
quelque  dispute  terrible  et  l'on  entend 
vaguement  des  cris  de  haine  et  de 
mort. 

...  Soudain  l'astre  Ihunboyant  a  dé- 
passé la  crête  ;  aussitôt  la  plaine  entière 
s'illumine,  palpite,  commence  à  vivre  ; 
les  querelles  humaines  se  taisent  ;  les 
chants  d'oiseaux  se  réveillent;  le  moin- 
dre bout  de  rocher  se  dore;  et,  sur  la 
verdure  sombre,  là-bas,  toute  rayon- 
nante dans  la  lumière  rose,  l'immense 
lyre  du  temple  dressé  pour  Baal  mort 
et  Jupiter  disparu  semble  faire  monter, 
malgré  tout,  vers  l'éternelle  divinité  aux 
noms  périssables,  le  chant  d'espérance 
et  de  foi  des  hommes  éphémères,  qui, 
voilà  quelque  trois  mille  ans,  mirent 
tout  leur  cœur,  toute  leur  volonté  à  ac- 
cumuler ces  pierres  immenses  et  fra- 
giles. 

Posl-scripluw.  —  Depuis  que  ces 
pages  ont  été  écrites,  le  culte  d'un  dieu 
nouveau,  plus  glorieux  que  tous  les 
autres,  est  venu  remplacer  à  Baalbek 
ceux  de  Baal,  Helios,  Allah  et  .léhovah. 
In  illustre  voyageur,  dont  les  massacres 
d'.Arménie  n'ont,  parait-il, jamais  troublé 
le  sommeil,  est  venu  là  et,  désormais, 
les  guides  auront  à  mentionner,  dans  ces 
ruines,  un  remarquable  monument  de 
])lus,  une  stèle  en  mai-bre,  portant  cette 
inscription  commcmorative  en  l'honneur 
d'un  monarque  très  ])ratique  ;  "  .\bdul- 
llamid  II,  sultan  des  Ottomans,  à  son 
auguste  ami  (îuillaume  11,  empereur 
allemand  et  roi  de  l'russe,  et  à  l'impé- 
ralrice  .\\igusla-\'icloria,  en  souvenir 
de  leur  mutuelle  cl  invariable  amitié...  » 

L.  ni-:  I.Ai'NAV. 


LA    PHOTOGRAPHIE    DE    LINVISIHLE 


\  oir  à  travers  la  chair  et  la  peau  les 
os  (iii  squelette,  a|)|)récier  les  objets 
métalliques  placés  dans  un  étui  de  cuir 
ou  de  bois  fermé,  tels  sont  les  résultats 
les  plus  directs  et  les  plus  frappants  de 
1  importante  découverte  des  rayons  X 
par  le  docteur  Uoëntj^en,  découverte 
ayant  aujourd'hui  l'ait,  par  la  surprise 
des  applications,  le  tour  du  monde;  les 
idées  fjénéralement  admises  dans  le  pu- 
blic sur  la  lumière  et  la  transparence 
des  corps  sont  absolument  boulever- 
sées, l'homme  possède  maintenant  le 
fameux  œil  de  lynx  des  anciens,  si  clair- 
voyant que  les  murailles  ne  lui  faisaient 
j)oint  d'obstacles. 

Tout  le  monde  connaît  cette  récréa- 
tion enfantine  consistant  à  illuminer  un 
tube  de  verre  par  le  passage  de  l'étin- 
celle électrique  d  une  bobine  d'induction 
de  lîuhmkorlï;  le  tube  contient  un  gaz, 
azote,  hydrogène,  etc.,  à  une  |)ression 
très  faible,  un  vingt-cinquième  de  milli- 
mètre de  mercure  par  exemple,  l'air 
ambiant  étant  à  la  pression  de  760  mil- 
limètres de  mercure,  le  tube,  par  suite, 
est  presque  vide,  une  trace  seule  de  gaz 
l'occupe.  L  étincelle  éclate  entre  deux 
llls  de  platine,  les  anodes  positive  et 
négative,  en  émettant  une  lueur  violacée 
très  belle.  Cet  appareil  porte  le  nom  de 
tube  de  Geissler,  en  mémoire  de  son 
inventeur. 

Nous  rappellerons  rapidement  qu'une 
bobine  d'induction  se  compose  de  deux 
iils  de  cuivre,  un  fin  et  un  gros,  isolés 
l'un  de  l'autre  et  e'nroulés  sur  le  même 
axe;  si  l'on  envoie  le  courant  d'une  pile 
électrique  dans  le  plus  gros  conducteur 
en  produisant  des  interruptions  régu- 
lières, aussitôt  dans  le  petit  fil  naît  un 
courant  d'une  tension  et  d'une  puissance 
comparables  à  celles  de  la  foudre.  Quand 
le  fil  parcouru  par  ce  courant  présente 
une  solution  de  continuité,  entre  les  deux 
extrémités  de  la  rupture  jaillissent  des 
étincelles  ;  ce  sont  ces  étincelles  qui,  dans 
l'espèce,  éclairent  le  tube  de  Geissler. 


Le  pôle  positif  ilevient  forlemeiil  bril- 
lant et  1  air  environnant  se  colore  en 
stries  lumineuses,  un  espace  obscur  les 
suit,  le  pôle  négatif  ou  cathode  es!  légè- 
rement fluorescent,  la  teinte  générale  est 
violette. 

Vient-on  à  pousser  le  degré  de  vide 
plus  loin,  à  1/125  de  millimètre,  la 
forme,  la  couleur  de  la  décharge  élec- 
trique sont  totalement  modifiées,  les 
stries  lumineuses  disparaissent,  l'espace 
obscur  augmente,  le  verre  devient  fluo- 
rescent, d'une  belle  lluorescence  jaune; 
ce  phénomène,  découvert  [)ar  le  célèbre 
phj'sicien  angdais  Crookes,  a  mis  sur  la 
voie  des  rayons  X. 

En  donnant  à  la  cathode  en  plaline  la 
forme  d'une  petite  lame,  le  tube  devient 
fluorescent  à  la  paroi  diamétralement 
opposée;  il  semble  absolument  que  les 
rayons  sortent  de  cette  plaque  cathode 
pour  aller  bombarder  la  paroi  de  verre, 
une  croix  en  aluminium  interposée  sur 
le  trajet  de  ces  radiations  les  arrête  et 
forme  ombre  sur  la  phosphorescence  du 
tube  ;  ces  rayons  particuliers  avaient 
reçu  le  nom  de  rayons  cathodiques,  à 
cause  de  leur  origine. 

Les  choses  étaient  dans  cet  état  lors- 
qu  un  physicien  allemand,  Lénard  ,  en 
remplaçant  une  partie  de  la  paroi  de 
\erre  par  une  lame  d'aluminium ,  re- 
marqua la  sortie  des  rayons  hors  du 
tube,  mais  ceux-ci  s'absorbaient  bientôt 
dans  l'atmosphère  ;  c'était  tout  ce  que 
la  science  humaine  connaissait  sur  ce 
sujet  il  y  a  trois  ans;  à  ce  moment,  un 
professeur  de  l'Université  allemande  de 
Wurlzbourg,  le  docteur  Roentgen,  en 
répétant  ces  expériences,  fut  servi  par 
un  hasard  providentiel;  ayant  entouré 
de  plusieurs  caches  de  papier  noir  un 
tube  de  Crookes,  il  fut  surpris  de  voir 
s'illuminer,  malgré  cette  protection,  un 
écran  enduit  d'un  sel  phosphorescent, 
du  platinocyanure  de  baryum,  sur  lequel 
nous  aurons  bientôt  à  revenir;  cet  écran 
était  par  hasard  sur  une  table  près  des 


I.A     l'IIOTOC.ltAlMIIt:     DK     1.   I  N  V  IS  I  U  I.  K 


appareils ,  comme  Hoënlf;eii  ()[)i''r,iil 
dans  une  chambre  nf)irc  et  que  la  lu- 
mière {lirccle  tic  rétincellc  ne  pouvait 
agir,  il  fallait  conclure  à  l'action  de 
rayons  spéciaux  émis  par  le  tube,  tra- 
versant  le   papier  pour  venir  exciter  la 


— eiuniiWJîiniî^ 


TlllK      DE     GEISSLEIt 

De  ranoJc,  ou  jKMe  positif,  partent  lïes  stries  (/.  liimi- 
ueuses  suivies  d'un  espace  obscur  b;  la  cathode,  ou 
pôle  négatif,  est  entoiir(>e  d'une  fluorescence  violette  c. 

phos])horesceMce  de  l'écran.  Ces  rayons 
particuliers,  M.  Roentgen  les  nomma 
rayons  X  (X  .S'<r<i/i/e«),  étant  données 
leur  origine  et  leur  cause  inconnues;  ils 
prennent  naissance  dans  le  tube  avec  les 
rayons  cathodiques,  mais  sortent  du  verre 
et  en  dillcrent  par  leurs  propriétés. 

Ces  radiations  étaient  trouvées  ])ar  le 
hasard;  le  grand  mérite  du  savant  phy- 
sicien fut  d'en  découvrir  aussitôt  les 
princij)ales  pro[)riétés.  La  première  idée 
l'ut  de  voir  si  ces  rayons,  iiiflupiiçant  les 
substances  phosphorescentes,  jiouvaienl 
agir  sur  les  plaques  photogra|)hiques; 
l'expérience  fut  couronnée  de  succès, 
les  plaques  sensibles  se  comportèrent 
comme  sous  rinlluence  de  la  lumière. 
Les  études  suivantes  indiquèrent  bien- 
tôt l'inégale  transpai-ence  des  divers 
corps  à  cette  sorte  de  lumière  noire;  les 
métaux,  les  os  se  montrèrent  opaques, 
le  bois,  le  papier,  les  muscles  étaient 
transparents.  Si  la  main  est  placée  sur 
le  trajet  des  rayons,  ceux-ci  sont  arrêtés 
par  les  os,  les  parties  charnues  sont  tra- 
versées et  aux  places  correspondantes  la 
couche  sensible  de  la  placpie  photogra- 


phique est  attaquée.  La  main  donne 
l'image  de  son  squelette;  cette  décou- 
verte inattendue  fut  accueillie  partout 
avec  surprise;  en  moins  d'un  mois,  la 
fameuse  main  de  Roentgen  fut  connue 
de  tous.  I,es  chercheurs  de  tous  pays  se 


nessnisir.'m  ntirr»— 


Twnmmj  Knnm  If— 


TlUE      DK      lUOOKKS 

La  gaine  de  la  catliode  seule  persiste,  le  tube  entier 
devient  pliosphnrcscent.  Si  la  catliutle  a  la  forme  d'une 
lime  oblique  d,  il  part  de  cette  plaque  un  faisceau 
rectilîgno  de  rayons  cithodiqucs  rendant  phospho- 
rescente la  paroi  de  verre  frappée  en  d';  un  objet  o 
placé  sur  le  chemin  des  rayons  forme  une  ombre  o' 
La  tache  d'  est  la  source  des  rayons  X. 

mirent  à  l'ceuvre,  perfectionnant  les  pro- 
cédés, inventant  chaque  jour  d'intéres- 
santes applications,  faisant  de  cette  dé- 
couverte une  des  plus  belles  de  la  lin 
du  siècle. 

Nous  sommes  encore  peu  fixés  sur  la 
nature  même  de  ces  rayons,  X  bien  nom- 
més ;  les  physiciens  élèvent  hypothèses 
sur  hypothèses,  cherchant  à  justilier 
leurs  vues  [)ar  les  faits  de  l'expérience; 
mais  ces  curieuses  radiations  ne  se  rétlé- 
chissant  pas,  ne  se  réfractant  pas,  échap- 
pent à  nos  méthodes  d'étuiles.  Sans  entrer 
dans  des  détails  techniques,  car  les  théo- 
ries échafaudées  aujourd'hui  peuvent 
demain  s'écrouler  devant  un  fait  nou- 
veau, nous  allons  nous  servir  des  appli- 
cations plus  réelles  ]Miur  prouvercombien 
l'industrie,  la  médecine,  etc.,  peuvent 
profiler  des  travaux  de  laboratoire  ;  les 
savants  généralement  travaillent  ])our 
l'amour  de  la  vérité,  dans  un  but  phi- 
losophique, et,  chemin  faisant,  plus 
d'une  étude  théorique  est  susceptible  de 


I.A     PHOTOGRAPHIE    DE    L  INVISIBLE 


faire  naître  quelques  merveilleuses  appli- 
cations. Les  grandes  conquêtes  scienti- 
liques,  la  vapeur,  le  téloj::raphe,  ont  eu 
pour  origine  des  expériences  de  cabinet. 
Les  appareils  nécessaires  pour  prati- 
quer la  radioç/raphic  ou  photographie 
par  les  rayons  Roentgen  sont  peu  noni- 
lireux  ;  une  bobine  RuhmkorlT,  un  tube 
de  Crookes  et  des  pla- 
(|ues  photographiques. 
La  bobine  RuhmkorlT 
est  du  modèle  ordi- 
naire, alimentée  soit 
par  piles,  soit  par  ac- 
cumulateurs :  elle  doit 
être  assez  puissante 
pour  donner  au  moins 
des  étincelles  de  dix 
centimètres  de  lon- 
gueur. Son  prix  est 
dcnviron  400  francs. 

Le  tube  est  la  partie 
la  plus  importante  de 
I  installation,  de  lui 
dépend  tout  le  succès 
de  lopération.  L  am- 
|ioule  de  Crookes  est 
une  boule  de  verre 
soufflé  dans  laquelle  le 
vide  est  fait  aussi  par- 
laitement  que  possible 
à  1  aide  d  une  pompe  à 
mercure:  pompe  oii  le 
vide  est  produit  par  la  brusque  dépres- 
sion dune  colonne  mercurielle  dans  un 
espace  clos.  La  pression  du  gaz  restant 
doit  être  au  plus  de  1/125  de  milli- 
mètre. Les  attaches  des  fils  de  la  bobine 
ou  anodes  sont  en  platine;  ce  modèle 
lut  le  premier  emplové;  depuis,  dans  le 
but  de  diminuer  le  temps  de  pose  et  de 
rendre  les  ampoules  plus  solides,  divers 
dispositifs  ont  été  proposés,  nous  cite- 
rons le  tube  focus  de  'SVSl.  Colardeau 
et  Chabaud  et  lampoule  de  AL  Seguy. 
Le  prix  de  ces  tubes  varie  de  20  à  60  fr. 
Les  radiations  émises  par  I  étincelle 
donnent  des  silhouettes,  comparables  à 
celles  obtenues  par  une  lampe  projetant 
sur  un  mur  l'ombre  d'un  objet;  plus  les 
dimensions  de  la  flamme  sont  restreintes, 


plus  les  contours  sont  nets  ;  au  contraire, 
si  la  flamme  est  large,  elle  présente  un 
grand  nombre  de  points,  lesquels  forme- 
ront une  pénombre  et  estomperont  le 
contour;  de  même  en  radiographie  si  la 
surface  fluorescente  du  tube,  surface 
démission  des  rayons,  est  petite  et 
étroite,  l'image  sera  nette;  si  la  surface 


RADIOGRAPHIE     DE     LA     MAIS 

Les  piles  envoient  un  courant  électrique  dans  le  circuit  â  gros  fil  d'une  bobine 
Ruhmkorff;  aussitôt  nait  dans  le  circuit  à  âl  an  de  cette  bobine  un  courant 
qui  illumine  le  tube  focns.  Les  rayons  S  émis  par  la  plaque  cathode 
viennent  influencer  la  plaque  photographique  placée  sons  la  main  du  patient 
dans  un  châssis. 

Le  commutateur  permet  de  mettre  l'appireil  ) 
des  piles  dans  la  bobine;  en  arrière  est  t 
Tampoule  à  distance. 


i  marche  en  envoyant  le  courant 
i  support  mobile  pour  maintenir 


est  grande,  le  cliché  présentera  une 
ombre  à  contours  estompés.  Une  diffi- 
culté se  présente  :  en  diminuant  les 
points  d'émission  on  diminue  l'intensité, 
le  temps  de  pose  est  alors  considérable- 
ment augmenté.  Diminuer  les  dimen- 
sions de  la  tache  phosphorescente  en 
faisant  croître  sa  puissance,  tels  sont 
les  perfectionnements  apportés  par  les 
nouveaux  appareils. 

Dans  le  tube  focus,  la  cathode  a  la 
forme  d'un  miroir  concave,  les  rayons 
cathodiques  sont  alors  concentrés  au 
foyer  de  ce  miroir;  en  ce  point  focal 
une  lamelle  de  platine  renvoie  un  fais- 
ceau intense  sur  la  paroi  de  verre,  celle-ci 
s'illumine  aussitôt  d'une  fluorescence 
très    vive     en    émettant    les   radiations 


I.A     PIlOTilCKAl'Il  lli     [)K     I.   INVISlBI.i; 


Roentgen  avec  une  énergie  plus  grande. 
Pour  augmenter  la  solidité  de  l'ampoule, 
le  verre  est  soufflé,  en  présentant  des 
renfiements,  au  voisinage  des  anodes, 
le  restant  du  luhe  étant  cylindrique. 

M.  Seguy  a  construit  une  ampoule  à 
deux  anodes  positives  disposées  de  telle 
façon  que  les  rayons  sont  fortement 
concentrés;  avec  un  semhlalile  dispositif 
le  temps  de  pose  d  une  demi-heure  à 
vingt  minutes  se  réduit  à  un  (|uaran- 
ticme  de  seconde:  le  bras  donne  une 
image  très  nette  et  très  intense  en 
soixante  secondes,  une  minute  !  l'instan- 
tané en  radiograj)liie  ! 

Les  plaques  employées  sont  des  pla- 
ques photographiques  ordinaires  très 
sensibles;  seulement  ici,  comme  les 
ravons  ne  se  réfractent  |)as,  un  objectif 
est  inutile,  et  comme  les  pa[)iers,le  bois 
ne  sont  pas  un  obstacle,  la  jihique  est 
présentée  dans  une  simple  enveloppe  de^ 
papier  noir  pour  la  mettre  simplement 
à  l'abri  de  la  lumière  ordinaire. 

Pour  faire  une  radiographie,  l'opéra- 
tion peut  avoir  lieu  en  plein  jour,  l'am- 
poule est  illuminée  en  actionnant  la 
bobine,  l'objet  à  reproduire,  selon  ses 
dimensions,  est  placé  à  une  distance 
variable  de  l'ampoule,  vingt  centimètres 
pour  une  main  appliquée  sur  la  plaque 
enveloppée.  L'ap|)areil  fonctionne  ainsi 
jusqu'à  ce  que  la  pose  soit  jugée  suffi- 
sante; la  plaque  est  ensuite  révélée  dans 
le  laboratoire,  à  la  lueur  d'une  lanterne 
rouge,  par  les  procédés  ordinaires. 

L'image  apparaissait  dans  les  pre- 
miers essais  sous  forme  d'ombres  plus 
ou  moins  foncées  selon  la  transparence 
et  l'épaisseur  des  milieux  traversés, 
mais  aujourd'hui  les  épreuves  ont  une 
netteté  très  grande  et  la  radiographie 
d'un  os  présente  un  aspect  scndilable  à 
celui  obtenu  en  photographiant  direc- 
tement un  (is  scié  en  deux  :  les  cellules 
sont  aussi  bien  marf|uées  dans  les  deux 
cas. 

Les  objets  ont,  en  général,  une  appa- 
rence de  modelé  d'après  la(|uelie  on  ne 
peut  déterminer  la  forme  exacte;  telle 
partie  jjIus  opacpie  qu'une  autre  est  ce- 


pendant composée  d'une  substance  aisé- 
ment transpercée,  mais  d'épaisseur  beau- 
coup plus  grande;  les  divers  plans  se 
superposent  avec  des  tons  différents; 
pour  obtenir  le  relief,  les  images  stéréos- 
copiques  sont  d'un  utile  secours.  Deux 
photographies  du  même  objet  décalées 
l'une  par  rapport  à  l'autre  de  quelques 
centimètres,  regardées  dans  un  stéréo- 
scope ne  donnent  qu  une  seule  figure  en 
relief,  —  chaque  j)hotograpliie  corres- 
|)und  à  la  vision  de  chaque  œil  en  par- 
ticulier, —  leur  superposition  présente 
1  illusion  des  plans  avec  leurs  vraies 
distances;  il  en  est  de  même  avec  les 
rayons  X,  lilhi-inn  est  d  autant  plus 
accentuée  |cn>i|iic  les  pliius  sont  plus 
heurtés. 

Les  applications  radiogra])hiques  sont 
déjà  très  nombreuses,  le  fait  de  la  diffé- 
rence de  transparence  des  multiples 
matières  aux  radiations  de  l'ampoule 
est  précieuse;  les  métaux,  avons-nous 
déjà  dit,  sont  opaques;  l'or,  l'argent, 
le  platine  forment  des  images  noires, 
l'aluminium  l'est  à  un  degré  infime, 
l'image  est  alors  à  peine  teintée,  une 
forte  partie  des  radiations  ayant  passé 
à  travers  les  lames  de  ce  métal  pour 
influencer  la  plaque  photographique. 

En  résumé,  le  bois,  le  papier,  les 
substances  végétales,  l'eau  sont  compa- 
rables à  une  vitre  de  verre  vis-à-vis  de 
la  lumière  du  soleil,  les  matières  miné- 
rales, les  os  chargés  de  phosphate  de 
chaux  sont  de  véritables  écrans  absor- 
bant toutes  les  radiations. 

Les  applications  résultent  de  ces  faits; 
sur  le  cliché  photogrii]ilni|m',  la  couche 
sensible  sera  altarpu'e  |i;uiciiit  où  les 
rayons  aumni  pu  p,ii-\enir  librement; 
en  phH'ant.  pin-  e\rinple,  vis-à-vis  de 
l'ampoule  inie  bourse  de  cuir  renfermant 
un  jeton  d'or,  le  cuir  ne  formant  aucun 
obstacle,  les  rayons  seront  seulemeut 
arrêtés  par  le  jeton.  La  plaque  révélée 
donnera  un  néj;alif,  le  fond  sera  noirci 
le  (lis(|nc  fi'i-a  iiiic  hiclic  lil.mche:  en 
tirant  mit  papirr  niu'  cpicuM"  positixc 
selon  les  praticpies  ordinaires  de  la  pho- 
tographie sur  lesquelles    nous    n'avons 


I.A     IMIOToGHAI'lIIi:     DK     I.  I  N  V  IS  1  BL1-: 


pas  à  entrer  ici,  la  pièce  niclallii|iie 
viendra  en  noir  sur  fond  blanc,  le  cuir 
est  à  peine  marqué  par  une  léjjjère 
ombre.  Des  compas  dans  leur  boîte,  des 
monnaies  sous  un  livre  de  mille  pag;es 
furent  ainsi  reproduits;  si  l'utilisation 
de  cette  découverte  s'était  bornée  à  ce 
but  très  curieux  en 
réalité,  l'intérêt  en 
aurait  été  bien  res- 
treint: mais  comme 
les  chairs,  les  vis- 
cères et  la  charpente 
osseuse  se  compor- 
tent différemment, 
un  horizon  nouveau 
fut  ouvert  à  la  mé- 
decine et  à  la  chi- 
rurgie. 

Les  balles,  ai- 
guilles, etc.,  sont  au- 
jourd  hui  déceléc- 
rapidement  dans  les 
corps  où  ces  objets 
ont  pénétré:  jadis 
l'extraction  se  faisait 
à  tâtons  en  prati- 
quant souvent  de 
larges  blessures. 

Une  main  blessée 
par  une  balle,  sou- 
mise aux  rayons  de 
l'ampoule,  présente 
un  cliché  oii  le  plomb 
resté    dans    la   plaie 

se  détachera  en  une  masse  sombre  parmi 
les  ombres  des  os.  L'opérateur  sait  alors 
où  mener  son  bistouri  pour  arriver  sans 
hésitation  à  enlever  de  suite  le  corps 
étranger. 

La  difficulté  est  plus  grande  pour  un 
projectile  enfoui  au  sein  d'une  partie 
épaisse ,  le  cliché  n'indiquera  que  la 
direction  et  non  la  profondeur,  on  com- 
pare avec  une  autre  image  prise  dans  un 
plan  perpendiculaire,  par  exemple.  En 
repérant  la  balle,  d'après  la  position  des 
os  reconnus,  le  chirurgien  précise  1  em- 
placement avec  exactitude. 

Outre  ces  recherches,  la  photographie 
de  la  charpente  osseuse  permet  d'étudier 


son  état:  dans  une  fracture,  le  médecin 
appréciant  la  forme  de  la  cassure  peut  y 
remédier  plus  sûrement. 

.Aujourd'hui ,  toutes  les  parties  du 
corps  humain  ont  été  inscrites  sur  la 
plaque,  non  seulement  en  tant  que  sque- 
lette:   mais     les    gros    ^■i^cère^ .     cieur. 


)  i;  R  A 

A  V  E  C 


PHIE  OBTENUE  PAR  M.  CHABAl'D 

SOS   TUBE   (Epreuve  négative.) 

foie,  etc.,,  à  l'aide  de  dispositions  par- 
ticulières, sont  fixés  avec  leurs  altéra- 
tions pathologiques. 

Cette  partie  des  applications,  une  des 
plus  utiles,  puisqu  elle  recherche  le  bien 
et  le  soulagement  des  malades,  fait 
chaque  jour  d  énormes  progrès  ;  il  reste 
maintenant  à  installer  dans  les  hôpi- 
taux des  laboratoires  de  radiographie. 
A  l'heure  actuelle,  un  seul  établissement 
est  doté  d  un  laboratoire  officiel,  sub- 
ventionné momentanément  par  le  Con- 
seil municipal  de  Paris,  c'est  le  labora- 
toire de  la  Salpètrière,  dans  le  service 
du  regretté  docteur  Charcot,  sous  l'ha- 
bile  direction   de   M.   Londe  :   là,   tout 


I.A     IMIOTOGRAPIIIli    DE    1.  1  N  V  1  S  1  BI.E 


sujet  prcsenUinl  iiiieUjue  eus  inléressanl 
est  photorrra|)lii(-  cl  |);ir  les  ravons  X  et 
par  les  ap])aroils  ordinaires;  (ous  les 
(locumenls  ainsi  réunis  perniellront  un 
jour  d'éclairer  l'hisloire  de  nombreux 
points  encore  mal  connus.  Deux  autres 
laboratoires  sont  en  création,  l'un  à  l'hô- 
pital Trousseau,  l'aulreàlhopital  Hichat. 
A  côté  de  ces  institutions  officielles, 
beaucoup  de  professeurs  ont  leurs  cabi- 


l'exposilion  prolongée  des  mains  aux 
rayons,  placer  le  patient  à  une  dislance 
minima  de  20  centimètres  et  réduire  le 
plus  possible  le  temiis  de  pose.  Cette 
action  nuisible  sur  l'or^janisme  a  été 
étudiée  en  vue  de  l'appliquer  inver- 
sement à  la  guérison  de  diverses  mala- 
dies, à  la  tuberculose  entre  autres. 

Les  sciences  naturelles  sont  redevables 
de  nombreux  documents  aux  rayons  X; 


R  Anionn  A  PII  I E    d'unk    main   imitenve    i-ah   m.    i.onde   (Imugi;  négative 


nets  où  ils  utilisent  le  diagnostic  des 
i-avons  .\.  Dans  un  avenir  plus  ou  moins 
lointain,  lorscpic  les  meilleurs  appareils 
auront  fait  leurs  preuves,  il  est  pro- 
bable que  FAssislaiice  publique  dotera 
ses  établissements  hospitaliers  d'iiislru- 
mcnts  de  radiographie. 

Auprès  de  ces  bienfaits,  il  existe  ce- 
pendant un  revers  de  méilaillc  :  les 
rayons  émis  par  1  ampoule  ont  une 
puissante  action  sur  la  peau  et  provo- 
quent sur  les  mains  des  opérati-iirs  des 
dermitcs  ou  inHammations  des  tissus 
accompagnées  de  l'alléiation  di's  ongles 
et  de  la  chute  des  poils;  dans  la  pra- 
tique de  la  radiographie,  il   faut  éviter 


par  ce  genre  nouveau  d  investigation,  la 
structure  des  animaux  ,  le  développe- 
ment des  organes  à  divers  âges  ont  été 
étudiés;  le  système  circulatoire  fixé  en 
photographiant  les  veines  et  artères  ren- 
dues o|)aques  en  remplaçant  le  sang  par 
du  mercure  ou  des  poudres  métalliques. 
1j' industrie  a  également  mis  les  rayons  X 
à  contribution  poiirrésoudie  certains  pro- 
blèmes intéressants.  l,a  reiherche des  fal- 
silicalions,  question  toujours  délicate, 
(lemaiulant  souvent  de  multiples  essais, 
trouve,  grAce  aux  nouvelles  radiations, 
quelques  indications  utiles  et  surtout 
rapides;  des  soies  chargées  de  matières 
minérales  pour  en   augmenter  le  poids 


LA     PHOTOdHAl'IlIK     DK     L   INVISUÎI.E 


dans  un  but  frauduleux  forment  écran  à 
1  inverse  des  soies  pures;  des  combus- 
tibles étudiés  ainsi  se  sont  montrés  plus 
ou  moins  transparents  selon  leur  pureté. 

Les  magnaniers  espèrent  a\oir  une 
jfrande  amélioration  dans  le  tra\ail  de 
sélection  des  co- 
cons :  le  bombyx 
mort,  ou  ver  à  soie, 
est  plus  ou  moins 
riche  en  soie,  selon 
que  1  animal  est 
mâle  ou  femelle  ;  il 
y  a  donc  j^rand 
profil  à  chercher  à 
aujjmenter  le  chif- 
fre des  mâles  et  par 
suite  de  discerner 
le  sexe  du  cocon  : 
la  radioff rap4iie 
montrant  pour  la 
femelle  la  trace  des 
<cufs,  la  sélection 
est  considérable- 
ment facilitée. 

A V e z - V o u s  un 
collier  de  pierres 
fines  et  craignez- 
vous  qu'un  dia- 
mant faux  y  soit 
mêlé;  malgré  1  imi- 
tation la  plus  par- 
faite de  1  eau,  de 
1  éclat,  de  la  dureté, 
les  rayons  .\  auront 
tôt   fait  de  séparer 

le  bon  grain  de  l'ivraie.  La  photographie   | 
du  collier  donnera  des  images  noires  pour 
les  fausses  pierreries  généralement    for- 
mées de  verre  à  base  d'oxydes  métalliques. 

Une  utilisation  des  plus  curieuses, 
faite  de  la  découverte  du  docteur  Roent- 
gen, est  la  reconnaissance  des  objets  con- 
tenus dans  des  boîtes  closes.  M^L  Girard 
et  Bordas  présentèrent  à  l-Académie  des 
sciences  des  épreuves  représentant  une 
boîte  métallique  cachée  dans  un  livre  et 
remplie  de  poudre  et  de  grenaille,  engin 
semblable  à  celui  qui  fut  envoyé  à  quel- 
ques personnages  politiques  par  des 
hommes   malfaisants.    Tout    envoi    sus- 


pect peut  aujourd  hui,  sans  crainte  d'ac- 
cident lors  de  l'ouverture,  être  aisément 
examiné.  De  même  aux  douanes,  les 
chimistes  essayent  d'appliquer  à  la  re- 
cherche des  fraudes  cette  méthode  simple 
et  rapide;  mais  il  ne  faut  pas  oublier  que 


p.  A  D  I  o  i;  u  A  P  H  I 


Uy     POISSON     OBTEXUE     PAK    M.    CHABAUD 

sox  TUBE  (Épreuve  négative.) 

certains  corps  inolTensifs  ou  exemptés 
des  impots  peuvent  être  opaques  aux 
rayons  X,  l'indication  alors  ne  signifie 
rien  ;  tels  sont  les  morceau.x  de  verre 
supportant  la  couche  sensible  des  pla- 
ques photographiques.  Le  seul  résultat 
sera  le  voile,  c'est-à-dire  la  mise  hors 
d'usage  des  préparations,  au  grand  dom- 
mage du  touriste  qui  n'aura  pas  pensé  à 
les  enfermer  dans  une  caisse  métallique. 
Cette  méthode  d'investigation  doua- 
nière a  besoin  d  être  fortement  perfec- 
tionnée pour  être  réellement  pratique  ; 
jusqu'à  ce  jour  l'inspection  de  visu  est 
encore  la  plus  sûre. 


I.A     IMIUTCiGHAlMIli;    1)K    I.   INVISIBLE 


M.  Marlin,  coiilrolcur  «le  la  niarine, 
a  imaginé  un  appareil  radiographiquc 
pour  l'épreuve  des  câbles  télégraphiques. 
Le  c'onducleur  de  cuivre  no\é  dans  la 
gutla  seul  est  visible,  la  façon  dont  il  est 
centré,  ses  points  l'aibles.  ses  défauts 
peuvent  ainsi  être  appréciés. 

Les  archéologues  sont  parvenus  à  sur- 


K  L  r  O  II  O  s  C  O  I>  I  E     DE    L  .V     .M  A  l  .V 


Le  coumnt  «l'une  bobine  Rubuiknrff  arrive  pnr  6  illumine 
anodes  en  aluminium,  a  cathode  en  platine),  soutoni 
rayons  X  traversent  la  main  A  et  viennent  infliienc 
baryum  recouvrant  l'écran.  Les  os  formant  un  obstacle,  l'c 


prendre  le  secret  des  momies.  Naturelle- 
ment, ces  débris  de  l'ancienne  Ivgypte 
sont  rares  et  les  échantillons  bien  con- 
servés sont  très  précieux,  il  ne  faut  donc 
pas  songer  à  les  dépouiller  de  leurs  ban- 
delettes pour  coniiailrc  leur  contenu  et 
pour  certaines  les  opinions  étaient  très 
contradictoires;  c'est  ainsi  qu'à  Vienne, 
les  rayons  X  indii|uèrent  la  présence 
d'un  squelette  d  ibis  dans  une  |iièco 
classée    comme    momie   humaine. 

La  radiograpiiie  néccssile,  ])our  lixt  r 
l'image  produite  par  la  radiation  du 
tube  de  Crookes,  une  pla(|iie  photogra- 
phic|ue;  il  existe,  bien  cpie  les  rayons  "X 
n'agissent  pas  sur  l'icil,  un  moyen  de 
percevoir  cet  le  image.  Certaines  sub- 
stances, dites  phosphorescentes,  emnia- 
gusinenl  au  soleil  une  certaine  quan- 
tité de  lumière  et  la  restituent  tlans 
l'obscurité  :  tel  est  le  sulfure  de  calcium 
qui,  une  fois  insolé,  peut  luire  plusieurs 
heures  dans  une  pièce  obscure;  ces  ma- 
tières, en  présence  de  l'ampoule,  devien- 


nent également  lumineuses:  c'est  à  ce 
phénomène, du  reste, que  Hoéntgen  doit 
sa  découverte. 

Pour  utiliser  cette  propriété,  quelques 
grammes  du  produit  phosphorescent, 
généralement  du  platinocyanure  de  ba- 
rvum.sont  délayés  dans  une  solution  de 
gomme  et  étendus  sur  un  carton  ou  une 
planche  de  bois.  L  écran 
ainsi  lait,  bien  sec,  esl 
interposé  entre  le  tube 
locus  et  1  observateur,  la 
partie  enduite  tournée 
vers  celui-ci.  LesrayonsX 
rappent  le  derrière  de 
écran,  le  bois  du  su|)- 
port  n'étant  pas  un 
obstacle,  pour  venir  exci- 
ter la  phosphorescence 
de  I  écran,  les  points  in- 
lluencés  émellent  une 
vive  lumière  violette. 

Vient-on  mettre  entre 
cet  écran  et  le  tube  un 
corps  quelconque,  les 
rayons  passent  dans  les 
parties  claires  et  s'ar- 
rêtenl  aux  os  et  substances  métalliques: 
l'écran  ne  recevra  que  les  radiation^ 
non  absorbées  et  seuls  les  endroits  atta- 
qués luiront,  les  objets  formeront  une 
ombre  |)liis  ou  moins  noire  sur  le  fond 
brillant  selon  la  plus  ou  moins  grande 
opacité  des  milieux  interposés. 

L'appareil  employé  en  radiographie 
peut  naturellement  servir,  la  |)laque 
])holographique  est  seule  remplacée  par 
lécran  ;  celte  nouvelle  manière  d'opérer 
porte  le  nom  de  lluoroscopie  ou  de 
i'a<lioscoj)ie ;  ici  nous  voyons  directe- 
ment l'intérieur  des  objets,  l'image  est 
instantanée,  il  n'y  a  plus  de  pose,  la 
forme  et  la  position  du  squelette  en 
mouvement  par  exemple  se  projellenl 
en  une  image  animée;  les  deux  mé- 
thoiles,  radiographie  et  lluoroscopie,  se 
complètent  l'une  l'autre  :  le  lluorosco|)e 
n'indiipie  qu'une  image  fugitive,  fugace, 
ne  laissant  aucune  trace;  la  radiogra- 
phie fixe  sur  la  plaque  sensible  photo- 
graphitpie    des    docimienls    indélébiles. 


n  tube  Scjru.ï  C  (»'«' 
ar  un  support  9.  Les 
le  platiDOeyauure  de 
Te  se  peint  sur  rècraii. 


LA     PHOTOOK  A  l'Il  1  K    1>1-:     I.   1  N  V  I  S  I  11  I.  K 


Lavaiilage  inarquo  de  l'écran  esl  la 
rapidité  avec  laquelle  l'observateur  est 
tout  de  suite  fixé  sur  la  nature  d'un 
objet;  dans  la  recherche  des  sophisti- 
cations, l'étude  des  câbles,  l'écran  est 
utilisé  de  préférence  à  la  plaque.  Les 
rccherchessont  aussi 
si  ni])l  ili  ées  pour 
prendre  la  pholog^ra- 
j)hie  d'un  projectile 
dans  un  corps.  Doit- 
on  pour  une  balle 
prendre  la  partie 
lombaire  ou  les  côtes, 
le  lingot  a  pu  che- 
miner parmi  les 
chairs?  Une  pre- 
mière plaque  est  po- 
sée dans  une  cer- 
taine position,  — 
au  développement 
rien  !  In  deuxième, 
un  troisième  et  quel- 
quefois un  quatrième 
cliché  sont  tirés 
avant  d  obtenir  la 
place  exacte  du  pro- 
jectile. L'écran  mar- 
que tout  de  suite  le 
point  précis  où  la 
glace  sensible  doit 
être  mise  pour  don-  rauioui! 

ner  un  résultat  inté-  avk 

ressan l 

Edison  fut  un  des  promoteurs  de  ce 
mode  d'emploi  des  rayons  X.  Son  appa- 
reil permet  d'opérer  en  plein  jour  : 
l'écran  esl  fixé  à  une  monture  de  bois 
noirci  s  encastrant  autour  des  yeux  de 
l'observateur  afin  de  masquer  la  lumière 
extérieure. 

JL  Scguy  ;i  transformé  cet  instru- 
ment sous  le  nom  de  lorgnette  humaine, 
en  un  outil  commode,  d'un  maniement 
facile  :  les  piles,  la  bobine,  le  tube 
réunis  dans  une  seule  boite  portative. 

Les  rayons  Roentgen  ont  déjà  fourni 
une  ample  moisson  d'applications;  leurs 
propriétés  mieux  étudiées  les  ont  fait 
placer  dans  l'échelle  du  spectre  au-delà 
des    rayons    violets,    rayons    chimique- 


ment actifs  de  la  lumière  solaire;  quel- 
ques physiciens,  M.  Becquerel,  de  l'In- 
stitut, entre  autres,  ont  trouvé  divers 
phénomènes  pro<luisant  des  rayons  com- 
parables aux  rayons  X.  C'est  ainsi  que 
le  sulfate   double  d  urane  et   de  potasse 


>  H  I  E     OBTENUE     V  WX     51.     C  H  .V  B  A  l'  D 

sox    TTBE    (Épi'euve  négative.) 

émet  après  insolation  une  lumière  par- 
ticulière attaquant  les  plaques  photo- 
graphiques après  avoir  traversé  diffé- 
rentes substances.  Telle  qu'elle  est  actuel- 
lement, cette  découverte  et  ses  brillantes 
applications  ont  donné  au  docteur  Roent- 
gen et  aux  savants  qui  ont  poursuivi  ces 
magnifiques  travaux  des  droits  à  la 
reconnaissance  publique. 

Nous  terminerons  en  adressant  à 
^L  Londe,  chef  du  service  photogra- 
phique à  la  Salpétrière,  et  à  ^L  Cha- 
baud  tous  nos  remerciements  pour  les 
documents  qu'ils  ont  bien  voulu  nous 
confier. 

M.\uci:i.    Miii.iMÉ. 


N  A  P  0  L  1-:  O  N      15  (_)  N  A  P  A  R  T  E 


CAROLINE      DL'      COI.OMIUER 


Un  lit  chms  lu  Mcmurial  de  Sainle- 
Hélène  où,  comme  chacun  sait,  M.  le 
comle  (le  Las  Cases,  compagnon  d'exil 
de  Napoléon,  a  consigné,  au  jour  le 
jour,  les  actes  et  les  paroles  de  Tilluslre 
prisonnier  : 

<<  A  Valence,  Napolénii  fui  admis  de 
bonne  heure,  chez  M""'  du  Colombier. 
C  était  une  femme  de  cinquante  ans,  du 
plus  rare  mérite;  elle  gouvernail  la  ville 
et  s'engoua  fort,  dès  l'instant,  du  jeune 
officier  d'artillerie;  elle  le  faisait  inviter 
à  toutes  les  parties  de  la  ville  et  de  la 
campagne  ;  elle  l'introduisit  dans  l'in- 
timité d'un  abbé  de  Saint-Ruf  (Mf  de 
Tardivon),  riche  et  d'un  certain 
âge,  qui  réunissait  souvent  ce 
qu'il  v  avait  de  plus  distingué 
dans  le  pays.  Najxiléon  devait 
sa  faveur  et  la  prédilectirm  de 
M"'"  du  Colombier  à  son  ex- 
trême instruction,  à  la  facilité, 
à  la  force,  à  la  clarté,  avei- 
laquelle  il  en  faisait  usage; 
cette  dame  lui  prédisait  un 
grand  avenir.  A  sa  mort  la 
Hévolution  était  commencée  : 
elle  y  avait  pris  beaucoup  d'in- 
térêt ;  et,  dans  un  de  ses  dci- 
nicrs  moments,  on  lui  a  entendu 
dire  que,  s'il  n'arrivait  pas 
malheur  au  jeune  Napoléon,  il 
y  jouerait  infailliblement  un 
grand  rôle.  L'empereur  n'en 
parle  qu'avec  une  tendre  recon- 
naissance, n'hésitant  pas  à 
croire  que  les  relations  distin- 
guées, la  situation  supéricun^ 
dans  laquelle  celte  dame  le 
plaça  si  jeune  dans  la  société 
|)euvent  avoir  grandement  in- 
llué  sur  les  destinées  de  sa  vie. 
<■  Napoléon  prit  du  goût  pour 


M"'"  du  ('.iiiondtier  (jui  n'y  fut  pas  in- 
sensible; c'était  leur  première  inclination 
<à  tous  deux  et  telle  qu'elle  pouvait  être 
à  leur  âge  et  avec  leur  éducation.  » 

^'oilà,  rapidement  contée,  une  idylle 
daulanl  plus  délicieuse  et  d'autant  plus 
remarquable,  qu'elle  fut  éphémère  et 
uni(iuc  dans  l'histoire  si  mouvementée 
du  conqnéranl. 

En  ell'et,  si  Napoléon  connut  plus  lard 
d'autres  penchants,  s'il  put  satisfaire, 
grâce  au  prestige  de  sa  puissance  et  de 
ses  triomphes,  beaucoup  d'autres  pas- 
sions, ces  dernières,  qui  n'eurent  pas  une 
plus     longue    durée,    trouvèrent  toutes 


AUOI.  INE     nu     COLOMBIBR 


NAPOLÉON    BONAPAHTE    KT    CAROLINE    DU    CM  l  LO  M  H  I  i:i{ 


leur  oripiie  soit  dans  l'ambition,  soil 
dans  l'intérêt,  soit  enfin  dans  la  fougue 
d'un  tempérament  indomptable  qui  ne 
voulut  jamais  admettre  de  résistance. 

M"*  du  Colombier,  au  contraire,  re- 
présenta, pour  le  jeune  Bonaparte,  l'at- 
trait si  doux  et  si  délicat  d'une  "  pre- 
mière inclination  ».  11  ne  visait  pas  alors 
plus  haut  qu'à  devenir  capitaine  ;  il  ne 
mettait  à  ses  démarches  que  le  calcul 
dont  on  est  capable  à  dix-sept  ans,  et  le 
seul  rêve  de  conquête  et  de  domination 
qu'il  caressât  n'allait  pas  au  delà  du 
cœur  de  la  jeune  lille. 

Au  reste,  de  semblables  événements 
s'enregistrent  plus  qu'ils  ne  se  commen- 
tent, et  la  simple  peinture  qu'on  en  fait 
en  dit  souvent  plus  long  que  la  plus 
subtile  et   la  plus   méticuleuse  critique. 

Je  veux  donc,  sans  épiloguer,  décrire 
en  quelques  mots  ce  premier  amour, 
laissant  à  chacun  le  soin  de  tirer  une 
moralité  selon  sa  convenance. 

Napoléon  Bonaparte,  âgé  de  seize  ans 
et  nommé  lieutenant  en  second  au  régi- 
ment d'artillerie  de  la  Fère,  en  garnison 
à  \'alence,  y  arriva  en  octobre  1785. 

Après  les  inévitables  soucis  de  l'instal- 
lation et  de  l'apprentissage  du  service, 
son  premier  soin  fut  d'aller  voir  M.  de 
Tardiviin.abbé  milré  avec  rang  de  prélat 
de  l'ancienne  abbaye  de  Saint-Ruf,  pour 
lequel  l'archidiacre  Lucien,  son  oncle, 
lui  avait  donné  une  lettre  de  recomman- 
dation. 

t'abbé,  qui  avait  un  certain  âge,  était 
l'homme  le  plus  atTable  et  le  plus  accueil- 
lant que  l'on  put  voir,  riche  par  sur- 
croit, éclairé,  homme  du  monde  accom- 
pli et  très  avant  dans  ce  qui  constituait 
la  bonne  compagnie  de  \'alence. 

Le  jeune  officier  du  premier  coup  le 
subjugua.  Les  légendes,  en  effet,  sont 
très  menteuses  qui  représentent  Napo- 
léon à  ses  débuts  comme  un  être  mo- 
rose, aigri  par  la  gène  et  tourmenté  sans 
répit   par  d'invraisemblables    chimères. 

11  est  bien  vrai  qu'il  avait  quelque 
peine  à  vivre,  qu'il  déjeunait  le  plus 
souvent  d'un  verre  d'eau  et  de  deux 
petits    pâtés    d'un    sou.    avalés    debout 


chez  le  pâtissier  (tournoi,  et  qu'il  accom- 
plissait des  prodiges  pour  paraître  avec 
décence  dans  un  uniforme  qu'il  ne  pou- 
vait guère  renouveler. 

Il  n  est  pas  moins  ccilain  (|ue,  grâce 
à  la  complaisance  du  libraire  Marc-.Aurel, 
son  voisin,  il  lisait  beaucoup  et  travail- 
lait avec  un  acharnement  tel  qu'il  lui 
arriva  parfois  d'atteindre  l'aurore  sans 
avoir  ni  dîné  ni  dormi. 

Mais  il  avait  ses  heures  d'expansion 
et  de  détente;  il  appréciait  la  causerie 
où  il  mettait  lui-même  beaucoup  de  feu 
et  d'agréments  ;  il  aimait  à  se  distraire 
et  à  plaisanter;  il  était  jeune  enfin  et 
n'avait  pas  la  sotte  pensée  de  s'en  dé- 
fendre. 

Sans  être  d'une  beauté  antique  comme 
on  l'a  dit,  il  n'était  pas  non  plus  le  grin- 
galet souffreteux  que  d'autrts  ont  pré- 
tendu. 

"  Petit  de  taille,  mais  droit  et  svcllc, 
dit  ^L  de  Salvandy,  il  portait  dans  sou 
maintien  un  mélange  de  décision,  de 
brusquerie  et  de  gravité,  qui  empêchait 
de  voir  en  lui  un  jeune  homme  vul- 
gaire. Sa  tète,  beaucoup  trop  grosse  pour 
sa  taille,  réparait  ce  défaut,  commun 
du  reste  dans  sa  famille,  par  le  plus 
large  et  le  plus  noble  front,  un  œil  d'ai- 
gle et  une  bouche  qui,  dans  la  bien- 
veillance, avait  un  charme  inexprimable, 
et,  dans  la  colère,  une  beauté  terrible. 
Tous  les  orages  intérieurs  flamboyaient 
dans  ce  regard  étincelant  et  déjà,  comme 
sur  le  Irone,  toutes  les  séductions  étaient 
réunies  dans  ce  caressant  et  spirituel 
sourire...  ■> 

Si  l'on  ajoute  qu  il  s'exprimait  avec 
une  aisance  et  une  conviction  extraordi- 
naires, qu'il  s'engageait  d'enthousiasme 
dans  les  controverses  intéressantes  pour 
lui  et  qu'il  savait,  à  l'occasion,  descendre 
au  badinage,  on  ne  sera  pas  surpris  de 
l'effet  qu  il  produisit  sur  l'aimable  et 
pénétrant  abbé. 

Ce  fut  celui-ci,  contrairement  à  laf- 
firmation  du  Mémorial,  qui  présenta 
Bonaparte  dans  les  dilférents  salons  où 
il  était  lui-même  admis,  notamment 
ceux  de  M'""^''  du   Colombier,  de  Saint- 


NAl'UI.KON    HONAPAini:    V.  V    CAHOI.INl-:    DU    C.OLOMBIliK 


Ciermaiii,  de  A'cvnes,  de  Bressac,  de 
Monlalivet  el  de  Roslaing. 

La  réunion  de  ces  faniille;;  formait 
alors  la  société  la  plus  attrayante  el.  il 
faut  bien  le  dire,  la  plus  éloignée,  par 
ses  goûts  cl  ses  habitudes,  de  nos  socié- 
tés d'aujinird'luii. 

Les  reiiinies  y  possédaient  des  luniiiTcs 
sur  toutes  choses  et.  ce  qui  valait  mieux 
encore,  l'art  perdu  d'aborder  sans  ennui 
les  plus  graves  spéculations  de  l'esprit. 
Klles  savaient  tout  sans  être  pédantes, 
discouraient  de  tout  sans  importuner  el 
s'entendaient,  avec  une  souplesse  el  un 
à-propos  exquis,  à  se  mettre  à  l'unisson 
de  ceux  (|u'elles  honoraient  de  leur 
amitié. 

Les  honmies  n  en  étaient  pas.  à  beau- 
coup près,  moins  galants  ni  moins  em- 
jjressés...    ^ 

Quoi  qu'il  en  l'ùl.  M""'  du  Colombier 
demeura  vivement  frappée  par  l'intelli- 
gence ouverte  et  la  rare  culture  de  Bo- 
naparte. 

klle  était  femme  à  le  comprendre, 
grâce  à  sa  pi-opre  hauteur  d'àme  el  à 
ses  connaissances  universelles.  Fille  d'un 
riche  propriétaire  de  Lyon,  M.  Carma- 
gnac,  elle  avait  reçu  l'éducation  la  plus 
raffinée,  avait  eu  des  maîtres  de  toutes 
sortes  el  l'on  s'accordait,  à  Valence,  à 
en  faire,  aussi  bien  pour  sa  grâce  que 
pour  son  esprit,  une  sorte  de  reine  dont 
on  ambilif)nnait  de  subir  la  domination. 

D'ailleurs,  on  ne  se  bornait  pas.  dans 
ce  cercle  délicat,  à  deviser  de  philoso- 
phie ou  à  tenir  des  propos  graves.  On 
dansait  aussi,  d'où  la  nécessité  pour 
Napoléon,  recherché  partout,  sinon  de 
briller  dans  le  meiuiel  comme  dans  la 
conversation,  au  moins  d'y  faire  sullisanto 
ligure. 

Il  s'y  évertua.  .Mais  le  bon  Dautcl,  le 
maître  à  danser  \  aient inois  qui  avait  à 
ce  moment  la  vogue,  eut,  dans  le  futur 
empereur,  le  plus  médiocre  des  élèves. 
Les  danses  tournantes  l'étourdissaient  et 
il  montrait  ])cu  de  goût  pour  les  autres. 
Il  eut  donc  double  mérite  à  se  mettre 
en  état  de  les  pratiquer  couvenabb-nient  ; 
pourtant  il  n'y  bi'illa  jamais. 


Ce  fut  au  cours  de  ces  réunions,  tour 
à  tour  calmes  ou  bruyantes,  que  Napo- 
léon Bonaparte  connut  M'"  du  Colom- 
bier. Klle  avait  à  peu  près  son  âge.  S'il 
faut  en  croire  le  portrait  que  l'on  voit 
ici,  elle  possédait  il'admii-ables  cheveux 
d'un  roux  foncé,  de  grands  yeux,  une 
bouche  moqueuse  et  la  plus  belle  car- 
nation du  monde. 

A  la  vérité,  M.  Frédéric  Masson  dont, 
certes,  la  compétence  en  telle  matière 
n'est  ])as  niable,  conteste  l'authenticité 
de  ce  portrait,  fondant  ses  doutes  sur  la 
coilfure  et  le  costume  assez  diirérents  de 
la  mode  de  1783. 

Mais  M.  Forcheron,  de  X'alence,  qui 
est  le  |>etit-neveu  de  M"«  du  Colombier 
et  dans  la  famille  duquel  le  portrait  se 
trouve  encore,  croit  pouvoir  aflirmer 
qu'il  fut  fait  par  la  ])ropre  sœur  de 
l'héroïne  et  qu'il  passa  toujours,  aussi 
loin  c|ue  les  souvenirs  actuels  remontent, 
pour  parfaitement  véridique  et  ressem- 
blant. 

.\usiM'|)lns,  lecostunie,  parson  absence 
de  caractère,  est  de  toutes  les  époques 
et  la  coilTure,  assez  fantaisiste  aussi, 
semble  avoir  été  imposée  par  une  che- 
velure surabondante  et  naturellement 
frisée,  beaucoup  plus  que  par  la  préoc- 
cupation de  se  conformer  à  une  mode. 

(lo  qui  n'est  pas  douteux,  c'est  que 
t^aroline  du  Colombier  était  fort  jolie, 
fine  el  cultivée  comme  sa  mère,  très  à 
même  pai-  conséquent  d'inspirer  de  la 
tendresse  à  un  jeune  homme  ardent,  peu 
accoutumé  encore  à  refréner  un  premier 
élan. 

Il  eut  d'autant  plus  lieu  il'apprécierle 
reldin-  dont  la  jeune  lille  paya  ses  assi- 
duités, que  trois  de  ses  camarades  de 
régiment,  MM.  de  Menoir.  Ilermel  de 
N'igneuxet  Haget  de  Fonlanille,  faisaient 
à  celle-ci  la  plus  respectueuse,  mais  la 
pins  manifeste  des  cours. 

Pendant  l'hiver  -de  178:>-178l>,  les 
entrevues  demeurèrent  relativement 
rares  et  l'étiquette  des  salons  de  la  ville 
en  écarta  toute  intimité;  mais  quand 
vint  le  prinlenqis.  M""'  du  ("olombier 
alla   s'établir  ;'i   Basseau\    |uinr   toute  la 


NAPOLKON     BONAPARTE    ET    CAUOLINE    1)1*    COI.OMBIEU 


LA     .^I  A  I  3  0  X     DES    TÊTES,     A     V  A  L  E  X  C  E 

Cette  maison,  qui  existe  encore,  était  habitée  à  la  fin  du  x^^II«  siècle  par  le  libraire  Marc  Aurel  chtz  qui  Bonaiïarte 
s'approvisionnait  de  livres.  La  maison  de  M"^  Bou,  au  second  étage  de  laquelle  le  jeune  lieutenant  occupait  une 
chambre  d'un  loyer  de  S  livres  8  sols,  était  située  précisément  en  face;  mais  elle  a  été  démolie  en  1872.  L'bdtel 
des  TrotJ  Pigeons  où  les  officiers  du  régiment  de  la  Fère  prenaient  pension  apparaît,  sur  la  gravure,  au  coin  de 
la  rue  de  gauche,  orné  d'une  lanterne  et  d'ane  enseigne.  —  Nous  devons  la  gracieuse  communication  de  l'original 
de  cette  gravure  à  M.  Victor  Cotomb,  l'érudit  collectionneur  valentinois. 


IX. 


20, 


N  Al'Ol.KON     liii.N  Al'AKTK    KT    C.  A  11  i  >  M  N  K    Df     CO  I.O  M  Hl  KH 


saison  et  ce  fui  là  surtout  que  l'idylle 
exhala  son  délicieux  et  luf^itif  parfum. 

Basseaux  se  trouve  à  deux  lieues  au 
sud  de  Valence,  un  peu  à  fjauche  de  la 
{grande  route  el  p;ir  conséquent  du 
Rhône,  lorsqu'on  descend  vers  Avignon. 
C'est  un  ensemble  de  constructions  el 
d'enclos  encadrés  et  traversés  par  plu- 
sieurs chemins.  Los  bâtisses  ne  méritent 
pas  le  nom  de  château,  non  plus  que  les 
plantations  environnantes  celui  de  parc. 
C'était  au  siècle  dernier  et  c'est  encore 
une  grande  u  bastide  »  avec  des  dépen- 
dances de  toutes  sortes,  écuries,  granges, 
celliers,  etc.  On  n'y  reconnaît  aucun 
style  d'architecture,  rien  n'y  est  vaste 
ou  magnilique  et  beaucoup  de  ceux  qui 
savent  quelle  ligure  faisait,  à  \'alence, 
jjme  (jy  Colombier  pourraient  être  sur- 
pris d'une  telle  simplicité. 

La  cour  d'honneur  est  exiguë;  le  seul 
détail  capable  d'intéresser  le  passant, 
c'est  un  vieux  cadran  solaire  établi  sur 
le  bâtiment  de  droite  et  que  son  auteur 
a  pompeusement  signé  :  (mii-icI.  philo- 
sophe aiisière,  177IS. 

Un  chemin  passe  devant,  coupant  le 
domaine,  et  de  l'autre  côté,  en  l'ace  de 
l'habitation,  s'étend  l'enclos  fameux  où 
se  trouvaient  les  cerisiers  et  que  bordent 
encore  les  vieux  cèdres  de  jadis.  Enfin, 
sur  les  autres  côtés  de  la  maison,  l'on  ren- 
contre une  avenue  de  marronniers  qui 
furent  plantés  par  Bonaparte  lui-même 
et  un  petit  bois  de  chênes  qui  s'avance 
jusqu'à  la  ligne  actuelle  du  chemin 
de  fer. 

Tout  cela  niainlciiiiiit  c^l  calme,  pres- 
que désert,  mais  non  délabré  ;  des  cha- 
riots passent  où  piatrèrcnt  les  chevaux 
du  régiment  de  la  I''ère,  et  les  apparte- 
ments à  peine  habités  sont  silencieux  et 
mornes  comme  les  souvenirs  qu'ils  évo- 
quent. 

I.,e  contraste  est  poignant  avec  l'ani- 
mation bourdonnante  des  vieux  temps; 
et  la  calme  sérénité  des  arl)res  grandis, 
des  murs  intacts  et  des  chambres  vides, 
rend  plus  saisissante  encore  l'antithèse 
de  cette  longévité  des  choses  avec  le 
destin  de  celui  rpii  paitil  de  là  pour  cou- 


rir d  .Austerlitz  à  ^^'alerIoo  et  des  Tuile- 
ries à  Sainte-Hélène. 

Car  il  y  fut  hôte  assidu,  le  jeune 
Napoléon,  et  beaucoup  savent  mainte- 
nant les  enivrantes  heures  qu'il  y  vécut. 
Il  arrivait  à  cheval  ou  dans  le  cabriolet 
de  son  ami  Sorbier;  il  y  passait  des 
journées  entières  el  surtout,  avec  la 
cueillette  des  cerises  nouvelles  connne 
prétexte,  il  s'attardait  de  longues  heures, 
en  tète  à  tête  avec  son  amie,  sous  l'om- 
brage discret  des  cèdres. 

Un  le  savait,  parce  qu'ils  avaient  l'un 
et  l'autre  assez  de  droiture  pour  ne  s'en 
pas  cacher,  el  loul  le  monde,  M.  de  Tar- 
divon  le  premier,  voyait  le  manège  avec 
indulgence. 

El  puis  la  vie  l'cniuaule  de  la  campa- 
gne mettait  de  la  variété  dans  l'existence 
de  ces  deux  heureux,  alors  sans  histoire. 
Un  allait  en  bande  chercher  l'eau  cou- 
rante et  la  fraîcheur  à  Beauvallon,  à 
Lavachc,  à  Montéleger,  chez  l'ami  Mon- 
lalivet,  ou  bien  on  montait  à  Etoile,  le 
bourg  voisin,  tout  rempli  des  souvenirs 
de  la  belle  duchesse  de  'V'alentinois. 
Diane  de  Poitiers.  Les  occasions  sem- 
blaient naître  d'elles-mêmes  de  se  réunir- 
et  Dieu  sait  si  les  amoureux  les  laissaient 
perdre  ! 

Tout  allait  (l(uic  au  nileuN  et  l'on  ne 
doutait  pas  que  I  aventure  no  ilùl  bientôt 
linir  jiar  l'ordinaire  mariage,  lors(|ue, 
soudain,  le  deuxième  bataillon  du  régi- 
ment où  Napoléon  était  lienteuanl  revut 
l'ordre  de  pai-tir  sans  désemparer  pour 
Lyon,  on  les  ouvriers  en  soie  de  la 
Croix -Housse  avaient  provo(|ué  des 
troubles. 

Un  imagine  qu'il  y  eut  de  tristes 
adieux  :  au  moins  furent-ils  adoucis  pai' 
cette  pensée  qu'ils  signiliaient  :  an  re- 
voir I  Ou  l'ut  de  bonne  foi  de  pari  et 
d'autre,  on  se  jura  l'éternelle  cl  classi- 
que fidélité,  a[)rès  quoi,  le  rJaoùt  17S(), 
le  bataillon  se  mil  en  marche 

Ensuite,  que  se  passa-l-il '.' Quel  veut 
dispersa  ces  rêves  légers?  Quc\  obstacle 
s'interposa  entre  les  promesses  el  loin- 
acconqilisscmcnt?  .A  coup  sur, la  légende 
d'une    opposition    paternelle   de   \L   du 


NAl'Dl.KOX    HONArAIîTI-:    KT    G  A  I{<l  1. 1  N  i:    DC    COI.O  M  It  I  Elt 


(".olomljier  11:1  f,'iiùrc  de  vraisemblance, 
par  la  boiino  raison  (|ii'il  n'aurait  point 
tiiléré  d'aussi  tendres  allures,  s'il  eût  été 
contraire  à  ses  intentions  d'y  donner 
une  suite  Imnoi-ahle.  D'autre  part,  la 
conduite  tpie  tint  pins  lard  l'ancien  sou- 
pirant écarte  de  snp|)oser  qu'il  fut  vic- 
time d'un  procédé  fâcheux. 

La    vérité,    sans  doute,    est   à   la    fois 


gnie;  mais  il  mettait  tant  de  conscience 
à  son  nouveau  rôle,  que  les  \'aientinois 
qui  les  voyaient  toujours  ensemble  ne 
savaient  quoi  le  plus  admirer,  de  la  do- 
cilité du  petit  ou  de  la  sollicitude  du 
jîrand 

.M.  de  Tardivon,  le  protecteur  bien- 
veillant des  premiers  jours,  venait  de 
mourir    et    ce    fut    pour    l'olticier   d'un 


'^ 


E  N  S  E  -M  !î  L  1: 


1  U     I)  (1  M  A  I  X  E 


l>lus  simple  et  plus  humaine.  I/éloignc- 
nienl  commença  l'œuvre  d'oubli  et  les 
]>remiers  éclats  d'une  gloire  naissante  se 
chargèrent  de  l'achever. 

Un  instant,  malgré  tout,  l'étoile  du 
lierger  parut  se  rallumer.  Napoléon 
Bonaparte  revint  à  ^'alence,  au  mois  de 
mai  17111,  n'ayant  en  cinq  ans  gagné 
([u'un  grade,  nommé  qu'il  était,  depuis 
un  mois,  lieutenant  en  premier. 

Il  avait,  avec  lui,  son  jeune  frère 
Louis,  âgé  de  treize  ans,  auquel  il  ser- 
vait de  père,  de  professeur  et  de  soutien. 

La  prospérité  de  son  budget  ne  s'ac- 
commodait   guère    d'une    telle    compa- 


mauvais  augure.  U  alla  à  Basseaux  et 
il  retrouva  M""'  du  Colombier  à  peine 
vieillie  et  toujours  accueillante.  Ilélas  ! 
en  dépit  des  cerises  vermeilles  qui  pen- 
daient aux  cerisiers  dantan,  le  charme 
n'était  plus  le  même. 

On  essaya  biesn  d'en  cueillir  comme 
autrefois,  mais  cinq  ans  de  silence 
avaient  passé,  malaisément  explicable,  et 
l'on  éprouvait,  à  se  revoir,  autant  de 
gène  que  de  plaisir. 

u  Ces  secondes  cerises  —  raconte 
>L  Marius  Léty  — •  furent  cause  d'un 
petit  incident  comique  dont  le  jeune 
Louis  fut  le  héro?. 


NAI'OMOON     UONAl'Ain'K    KT    C.  A  Ht  i  M  N  K    DU    COI.OMlUKlt 


«  II  y  avait  société  ce  jour-là  ii  Bas- 
seaux.  On  apporta,  dans  une  cliambrc 
du  premier  étage,  une  ffrande  c-orl)eille 
pleine  de  cerises,  où  chacun  puisait  à 
même,  sans  façon,  à  la 
campagne  comme  à  la 
campagne.  Pas  d'assiettes 
sur  la  table  et  les  croi- 
sées de  rappartenieni 
étaient  fermées.  Ce  dei- 
nier  détail,  qui  n'a  l'air 
de  rien,  a  cependant  s(pii 
importance,  ainsi  qu'on 
va  le  voir. 

K  Depuis  un  bon  mo- 
ment, la  mine  inquicio 
de  Louis  intriguait  Bona- 
parte, qui  ne  savait  à 
quoi  attribuer  cette  in- 
quiétude. Que  pouvait 
bien  signifier  celte  ligiirc 
assombrie  et  rentrer  ? 
Qui  sait  ?  Les  cerises  .' 
Peut-être  les  noyaux  ? 
Enfin, l'aîné  s'approchanl 
de  son  plus  jeune  et  Ir 
tirant  à  l'écart  : 

«  —  Voyons,  qu'as-lii  .' 
II  ne  faut  pas  te   gêner. 

<<  L'autre  à  voix  basse  : 

M  —  Les  noyaux  ! 

«  Ce  disant,  il  lui  mon- 
trait ses  mains  pleines 
de  noyaux  de  cerises, 
dont  il  était  embarrasse, 
faute  de  savoir  où  les 
déposer. 

«  On  s'empressa,  en 
riant,  d'ouvrir  la  croisée. 
ce  qui  permit  au  pauvre 
grarçon  de  s'alléger.  »  u.vi.- 

,r   -i,     1     1  •  •  n, ANTf: 

Voila  de  bien  curieux 

soucis  pour  le  futur  roi 

de   Hollande  et   le    futur  empereur  des 

Français  ! 

Enfin,  Bonaparte  de  non\eau  quitta 
Valence,  et  l'idylle,  cette  lois,  ('tait  bien 
morte,  car  M""  du  Cnlombier  épousa,  le 
31  mars  llii'l,  .M.  de  Bressieux  quelle 
suivit  à  sa  terre  de  Bressieux.  près  de 
Tullins,  dans  l'Isère. 


Quant  à  .M"""'  du  Cdlomhier.  elle  mou- 
rut à  soixante-deux  ans,  le  13  jan- 
vier 1793... 

Pourtant,  l'histoire  ne  se    teiniiiic  jias 


,  l   .\    —    .V  \  E  .\  L  E     DE     M  A  R  U  O  -\  .N"  I  K  K  â 
!•  A  H      I.  F.     1. 1  K  r  T  E  N  A  N  T      B  O  X  A  P  A  R  T  B 


iiéliiiiti\  Cillent  à  cet  eiulrnit  et,  si 
l'amour  n'y  a  plus  de  part,  il  n'est  pas 
hors  de  propos  i\\^i\  conserver  l'épi- 
logue. 

On  sait  que  Napoléon,  porté  au  som- 
met de  la  puissance  et  des  grandeurs 
par  les  événements  les  plus  inouïs  dont 
l'histoire   olfre    l'exemple,    montra  tou- 


NAPOLÉON    lîdNAl'AHTK    KT    CAUOI.INK    1)L'    C.U  I.O  M  1!  I  Kit 


jours  une  singulière  reuonnaissanfc  à 
tous  ceux  qui  l'avaient  obligé  clans  les 
temps  difiifiles. 

C'est  ainsi,  pnur  ne  pai-ler  c|ue  de 
\'alence,  que  Daniel,  le  niailre  de  danse, 
tlevint  contrôleur  des  droits  réunis; 
Marc  Aurel.  imprimeur   de   l'expédition 


Napoléon,  dans  tous  les  cas,  lui  lé- 
uioigna  la  plus  grande  bienveillance  et 
l'institua  dame  d'honneur  de  M""^L;plitia, 
tandis  qu'il  attachait  M.  de  Bressieux 
à  la  future  reine  Ilorleuse.  en  qualité 
d'écuyer. 

I,e    monarque    ne    se    borna    point   à 


BASSEAUX     —    FAÇADE 


ru  I  x(  1 


PALE     ET    COUR     d'entrée     (ÉTAT     ACTUELl 


d  Egypte;  Monlalivet,  ministre,  et  d  au- 
li'es  à  l'avenant. 

Évidemment,  la  famille  du  Colombier, 
par  le  rôle  que,  de  l'aveu  même  de 
l'empereur,  elle  avait  joué  dans  ses  des- 
tinées, ne  pouvait  être  tenue  à  l'écart 
de  tant  de  bienfaits. 

En  1803.  ainsi  que  le  dit  le  Mémorial, 
M"'*  de  Bressieux  vit  à  Lyon  l'empereur 
en  route  pour  l'Italie.  On  peut  croire 
que,  si  rien  n'en  parut,  leur  cœur  à  l'un 
comme  à  l'autre  dut  battre  plus  vite, 
tant  il  est  vrai  qu'il  est  des  choses  que 
nulle  splendeur  jamais  n'efface. 


cette  piévenance  et  tout  ce  qui  restait 
de  la  famille  éprouva  les  effets  de  sa 
gratitude. 

Un  frère  de  Caroline  du  Colombier, 
du  même  âge  que  Napoléon,  mais  que 
celui-ci  avait  peu  connu  parce  qu'en 
I78fi  le  jeune  Jean-Pierre  achevait  ses 
études  à  Paris,  était  alors  sous-préfet  de 
Bressuire. 

Son  administration,  commencée  en 
1804,  dans  un  temps  et  dans  un  pays  où 
le  trouble  révolutionnaire  n'était  pas 
encore,  à  beaucoup  près,  apaisé,  fut 
i    conduite    avec    nu    tact    si   parfait,  une 


NAPOLÉON     HONAl'Aini-:    Kï    CAliOI.INK    UU    COI.OM  It  I KH 


liiil>ilclt':  si  nianifeslc  qu'il  fui  d'abord 
pourvu  dune  mission  directe  cl  dun 
Iraiti'nicnt  parliculier. 

Puis,  d()ul)lenienldési{;né  ii  l'attenlion 
de  Napoléon,  il  fut  nommé,  le  3  avril 
1S(I7,  préfet  de  la  Loire.  Ses  précédents 
succès  s'y  poursuivirent  avec  un  tel 
éclat  que,  par  lettres  patentes  du  11  fé- 
vrier IHIO,  il  fut  fait  baron  de  l'empire. 
Saiiit-lslieruie,  l{ivo-dc-(iier,  Saiut-(-ha- 
mond  lui  doivent  leur  développement 
et  leur  fortune. 

Un  décret  du  1"^'  niai  ISI'2  le  numma 
préfet  du  déparlement  de  Marenfîo,  et  il 
ne  sortit  d'Alexandrie,  son  chef-lieu, 
(pi'à  la  catastrophe  de  1814. 

l'-n  181."),  au  retour  de  l'ile  d'l'",lbc. 
M.  du  Colombier  se  trouva  à  Lyon,  sur 
le  passafje  de  Napoléon  qui  lui  lit  l'ac- 
cueil le  plus  cordial,  l'emmena  avec  lui 
et  le  noninia,  en  roule,  préfet  de  Sa(")ne- 
cl-Loire. 

Il  est  un  dernier  trait  que  je  me  ferais 
scrupule  de  ne  pas  ra])porter,  tant  il 
révèle  de  délicatesse  dans  le  désir  d'être 
agréable. 

Caroline  el  Jean-Pierre  po.ssédaienl 
une  sieur  qui,  elle,  avait  fort  bien  connu 
le  lieutenant  Bonaparte  et  qui,  dans  la 
suite,  avait  épousé  M.  Hegnault  de  la 
Ui\e.  La  terre  de  Hasseaux  lui  était 
demeurée  dans  les  partages  et  les  deux 
époux  y  vivaient  sans  ambition,  sans 
songer  à  briguer  ni  places   ni  honneurs. 

Or.  un  j'iur  que  l'empereur  tenait 
cci'cle  chez  M'""  La-titia,  s  adressant  à 
iM""'  de  lîressieux,  déjà  dame  d'honneur 
depuis  quel(|ue  temps,'  il  lui  dit  :  <■  .Ap- 
prenez-moi, madame,  je  vous  prie,  qui 
est  maintenant  propriétaire  de  Pas- 
seaux. 

—  Sire,  c'est  ma  so'ur,  M""'  lU-gnault 
de  la  Pivc. 

—  Fort  bien,  reprit  Napoléon,  .leii  ai 
gardé  une  si  agréable  ini]>ressii)ii,  cpie 
j'éprouverais  le  plus  grand  plaisir  à  lui 
accorder  à  elle  ou  à  son  mari  ce  (piils 
pourraient  souhaiter.  ■> 

L'n    instant   interdite     par  celle   uIVri' 


inattendue,  M""^  de  Pressieux  répondit 
enlin  :  <i  Ils  ont  le  bonheur  chez  eux  el 
certes,  ils  ne  peuvent  souhaiter  mieux 
que  le  souvenir  si  flatteur  de  X'otre  Ma- 

L'empereur  n  insista  jiciinl  cl  jiaj'la 
d'autre  chose. 

Mais  à  plusieurs  semaines  de  là, 
comme  les  mêmes  personnes  se  trou- 
vaient réunies.  Napoléon  de  nouveau 
s'approcha  de  M""'  de  Pressieux  Cl  lui 
dit  en  lui  remettant  un  écrin  (|u  il  tira  de 
sa  poche  :  «  Puisque  madame  votre 
s<eur  est  assez  modeste  pour  se  con- 
tenter de  mon  souvenir,  il  lui  en  faut  du 
moins  un  témoignage.  Faites-moi  l'ami- 
tié de  lui  remettre  ceci  de  ma  part.  » 

L'écrin  contenait  une  bague  qui,  au 
premier  regard,  était  d"a|)parence  assez 
modeste,  mais  dont  le  chaton  ovale, 
ayant  dans  son  plus  grand  diamètre 
environ  la  dimension  d'une  pièce  de 
deux  francs,  tenait  enchâssé  sous  verre 
un  merveilleux  chef-d'œuvre  de  cise- 
lure. 

On  v  vovait  rassemblé  tout  un  pay- 
sage tl'ivoire,  avec  des  ai'bres,  des  per- 
sonnages, des  (leurs;  mais  cela  si  petit, 
si  ténu,  si  fragile  et  en  même  temps 
groupé,  disposé,  fouillé  avec  des  mou- 
vements d'une  grâce  si  parfaite  qu'on 
demeurait  confondu  qu'à  tant  de  pa- 
tience on  eût  pu  mêler  tant  d'art  véri- 
table, pour  exécuter  ce  ti'avail  extraor- 
dinaire. 

De  plus,  par  un  rafllnement  qui  dou- 
blait le  prix  d'une  pareille  attention,  les 
ai'bres  étaient  des  cerisiers,  tandis 
qu'une  minuscule  bergère,  le  tablier 
fendu  el  un  berger  jetant  les  fruits  ilu 
haut  des  branches,  représentaient  les 
personnages. 

J'ai  pu  admirer  ce  bijou  pieuseiuenl 
conservé  aujourd'hui  encore  pai-  M""'  la 
comtesse  Payniond  de  (loys  de  .Mezcy- 
rac,  arrièrc-pelile-fille  de  M""^  Hegnaull 
de  la  Pive. 

CiriiAiiii   m    Pi  .\  imci.Mii'. 


e    Boisseau 

de    Perles 


Dans  une  brume  de  salin 
S  éveille  lentement  la  plaine, 
Marguerite  la  châtelaine 
Vient  (lavoir  seize  ans  ce  matin. 


Dès  l'aube  elle  s'est  éveillée 
Pour  avoir  ses  seize  ans  plus  lui... 
Elle  regarde  émerveillée 
Par  la  fenêtre  du  château. 

Les  blés  frissonnent  sur  la  plaine. 
Un  carillon  tinte  au  lointain... 
Elle  a  ses  seize  ans  ce  matin. 
Marguerite  la  châtelaine  ! 

Sur  le  chemin  qu'on  voit  briller 
Vint  à  passer  un  chevalier. 

Écoutez,  o  châtelaine, 
La  chanson  du  chevalier 
Qui  chevauche  dans  la  plaine 
Errant  seul  et  .sans  foyer, 
Sans  toit  fors  son  bouclier. 
Sans  maison  fors  sa  cuirasse  : 
Dieu,  la  nuit,  sert  d'holelier 
Au  bon  chevalier  qui  passe. 

L'âme  de  tristesse  pleine. 
Il  va  sur  son  destrier. 
Vers  une  terre  lointaine 
11  court  à  franc  étrier. 
Le  félon,  le  meurtrier 
Devant  lui  n'ont  jamais  grâce  : 
Dieu  seul  peut  faire  plier 
Le  bon  chevalier  qui  passe. 

Écoutez  sa  cantilène 
Qui  monte  vous  supplier  : 
Il  sent  s'adoucir  sa  peine 
Quand  il  voit  vos  yeux  briller. 
Hélas!  sans  toit  familier 


LE    BOISSEAU    U  li    l'EULKS 


Mais  a^aiil  pour  lui  l'espace. 
Il  chanlc...  pour  oublier... 
Le  bon  chevalier  qui  passe! 

O  châtelaine,  daignez 

Du   haut  de  voire  lerrassc 

.'elcr  un  adieu  dernier 

Au  bon  chevalier  qui  passe  ! 

Sur  le  chemin  qu'on  voit  briller. 
Ainsi  parla  le  clievalicr. 

Une  chanson  toute  nouvelle 
Chanlc  au  cœur  de  la  damoisellc; 
Comme  un  chant  très  dou.x  et  loinlain 
Venant  des  brumes  de  salin...  : 


Pour  pri.t  de  votre  canlilène. 
Écoutez,  mon  beau  chevalier. 
Ayez  bien  garde  d'oublier 
Ce  que  dira  la  châtelaine. 

.le  me  rappelle  qu'un  matin 
Lorsque  j'étais  toute  petite 
On  m'enseigna  que  MAKGUEIUTK 
Voulait  dire  rKltLL  en  latin. 

,Ic  donnerais  mon  cœur,  heureuse. 
Kn  échange  de  ce  trésor  : 
Un  plein  boisseau  de  perles  d'or. 
Ces  larmes  de  la  Mer  pleureuse  ! 

Tout  aussitùl  qu'il  l'entendit. 
I.c  gentil  chevalier  partit. 

On  danse  en  rond  sur  la  prairie  : 
La  châtelaine  se  marie. 


Deux   ans    lui    firent    ou  liliei 

Ce  qu'elle  a  dit  au  chcva  lier. 


l'n  homme  i  cheval  dans 
\'icnt,  au  galop,  A  perdre 


la  plaini 
haleine. 


LI-:    liOISSEAU    DE    PERLES 


Mon  maille  est  mort,  ma  châtelaine 
Mais  voici  la  mesure  pleine! 

Il  dit,  et  montre  le  trésor  : 

t-'n  plein  boisseau  de  perles  dor. 

Marguerite  sous  ses  longs  voiles 
A  pris  le  boisseau  plein  d'étoiles  ; 

Il  échappe  à  ses  bras  tremblants. 
Elle  meurt  sous  ses  voiles  blancs. 

Meurt  dans  sa  robe  dépousée  I... 

Les  Perles  comme  une  rosée 

Se  répandent  parmi  les  fleurs  : 

Les  Perles  des  Mers  sont  des  pleurs  I 

Mais  quand  vinrent  sous  les  ramées 
Souffler  les  brises  parfumées. 
Des  Perles  autrefois  semées 

Naquit  bientôt  dans  le  gazon 

Toute  une  blanche  floraison 

Dans  les  champs,  les  prés,  à  foison  I- 

On  nomma  la  fleur  Marguerite. 
En  l'effeuillant  suivant  le  rite, 
D'aucuns  lui  trouvent  le  mérite 

le  dire  les  secrets  d'Amour 
leureux  et  tristes  tour  à  tour. 
■-1  jamais  je  t'elîeuille  un  jour. 

Ayant  au  cœur  quelque  amourette, 
Dis-moi  que  l'on  m'aime,  ô  fleurette, 
O  Marguerite,  ô  Pâquerette, 

Marguerite  qu'un  rêve  endort 

Le  soir,  blanche...  avec  ton  cœur  d'or 

Jeii.vn    ne     Bar  ALLE. 


KN    BORDÉE    DE    FAMILLE 


Il  y  avaiL  une  fois,  au  long  d'un 
lleuve  l)ien  tranquille,  une  île  qui  sem- 
blait comme  un  bouquet  de  verdure.  Kt 
si  fraîche  el  si  tendre  à  la  vue,  fjràce  à 
de  vieu\  ormes  qui  y  faisaient  des  ber- 
ceaux d'onibraf,'e,  que  les  dimanches 
d'été  on  y  voyait  souvent  étendues  dans 
l'herbe  épaisse  de  belles  demoiselles  de 
la  ville  à  ombrelles  roses,  escortées  de 
beaux  canotiers  au  cou  et  aux  bras  nus, 
en  tricots  rayés,  qui  chantaient  de  gais 
refrains  en  faisant  sauter  des  bouchons 
de  cidre  mousseux. 

Cette  île,  étroite,  mais  assez  longue, 
était  séparée  de  la  terre  ferme  par 
un  ancien  chenal  plein  de  roseaux,  où 
nichaient  quelques  poules  d'eau,  bêtes 
d'un  naturel  farouche,  qui  évitaient 
toute  occasion  d'entrer  en  relations  avec 
le  ménage  plus  civilisé,  qui  avait  son 
domicile  au  centre  de  l'ile  et  se  compo- 
sait de  son  chef  et  de  ses  cinq  épouses. 

Cinq  épouses  pour  un  seul  mari,  cela 
vous  semblera  peut-être  beaucoup.  Eh 
bien,  vous  aurez  tort!  Les  naturalistes 
compétents  assurent  qu'un  canard  bien 
constitué,  un  canard  d'un  bon  tempéra- 
ment, a  assez  de  tendresse  pour  au 
moins  dix  épouses,  —  sans  en  négliger 
aucune.  De  sorte  que  celui-là,  avec  cinq 
seulemenl,  n'avait  pas  son  compte.  Il 
soulfrait:  il  éprouvait  un  certain  vague 
à  l'àmc. 

Il  faut  reconnaitre,  du  reste,  que  ce 
canard  était  remanpiablement  beau.  Sur 
le  sommet  de  son  crâne  étroit  se  dres- 
^.lil  un  plumet,  une  houppette  d'un  beau 
\  cit  énieraudc,  avec  des  rellels  métal- 
liques. Celte  houppette,  qu'il  portait  un 
])eu  sur  le  coté,  lui  donnait  un  je  ne 
sais  quoi  de  fringant,  de  tapageur.  Avec 
cela,  au-dessus  de  la  falc,  un  joli  faux-col 


blanc  bien  propre.  C'était  évidemment 
un  canard  à  faire  des  conquêtes,  dès  qu'il 
se  serait  un  peu  produit  dans  le  monde. 
Le  malheur,  c'est  que  le  fat  s'en  dou- 
tait... 

\'ainement  ses  compagnes  —  il  en 
avait  d'âges  variés  —  s'eirorçaient  par 
mille  prévenances,  par  de  délicates 
gâteries,  de  lui  rendre  la  vie  agréable, 
le  beau  seigneur  semblait  broyer  du 
noir.  Plusieurs  fois  il  détourna  mélan- 
coliquement la  tête  alors  que  l'une  de 
ces  dames  accourait  vers  lui,  aussi  vite 
que  le  lui  permettait  sa  démarche  cha- 
loupante,  lui  tendant  du  bout  du  bec 
un  joli  petit  ver  de  vase  ou  la  moitié 
d'un  hanneton.  Evidemment  il  cachait 
des  idées  funestes...  Ces  dames  s'en 
préoccupèrent  d'autant  plus  qu  il  com- 
mençait à  les  délaisser,  même  Mélanie, 
la  plus  jeune  cane  de  la  bande,  qui 
pourtant  semblait  avoir  quelque  chose 
de  tendre,  d'exquisement  alangui  dans 
le  regard,  bien  qu'elle  louchât  un  peu. 

Evidemment  il  fallait  aviser.  —  tout 
au  moins  prendre  conseil  auprès  de 
quelqu'un  d'expérimenté.  .lustement, 
nichait  au  haut  d'un  grand  peuplier  un 
très  vieux  corbeau,  plusieurs  fois  cen- 
tenaire, qui  parfois  le  matin  venait  se 
baigner  les  pieds  dans  la  rosée  —  il 
traitait  ses  rhumatismes  par  la  méthode 
Kneipp.  Quoique  peu  bavard  de  son  na- 
turel, ce  corbeau  n'était  pas  de  ces 
vieilles  gens  hargneux  qui  exècrent  la 
jeunesse  ;  c'était  un  corbeau  serviabk-, 
bienveillant,  un  corbeau  philosophe. 

Il  écouta  les  timides  doléances  de  ces 
dames  patiemment,  gravement,  sans  pa- 
raître surpris,  —  il  avait  dû  voir  tant 
de  choses  dans  sa  vie,  —  hocha  du  bec 
à  plusieurs  reprises;   alors,   relevant  la 


EN    ItdUnKi:     1)K     KAMI  1,1.  K 


(êle,  il  fil  connaîire  son  appréciation. 
Pour  lui,  l'époux  commun  ne  prennil 
pas  assez  d'exercice.  Le  remède  serait 
le  changement  trair,  la  promenade  en 
pays  nouveaux,  la  contemplation  de 
rives  plus  animées.  A  deux  lieues  plus 
bas,  en  suivant  le  111  de  l'eau,  il  y  avait 
une  ville  —  comme  qui  dirait  un  immense 
poulailler  à  hommes.  On  ne  s'imagine 
pas  comme  c'est  curieux  et  amusant,  une 
ville,  pour  qui  n'a  jamais  vécu  qu'an 
milieu  des  roseaux.  Quant  au  trajet. 
deux  heures  à  peine  en  se  laissant  aller 
au  courant.  Pour  remonter,  ce  serait 
un  peu  plus  long;  mais  qu'est-ce  qui 
obligeait  à  remonter?  Après  tout,  on 
élirait  domicile  là  où  Ton  se  plairait.  lùi 
été,  on  trouve  toujours  facilement  à  se 
caser;  quant  à  la  nourriture,  elle  d)ondi 
dans  les  villes.  Il  n'y  a  qu'à  piquei  du 
bec!  Ainsi  parla  le  vieux  corbeau 
^  Fourier,  qui  l'ut  un  économi-ilL  di-- 
culé,  mais  un  sûr  et  perspicace  mu 
des   bêtes,  a   très   bien    obser^  (    leui'- 


^^^. 


mœurs.  Ce  qui  l'a  particulièrement 
frappé  chez  le  canard,  c'est  combien  cet 
animal,  rétif  envers  tout  le  monde,  est 
docile  à  l'égard  de  ses  femmes.  «  C'est, 
a-t-il  dit,  l'emblème  du  mari  dompté, 
subjugué,  qui  ne  voit  que  par  les 
veux  de  ses  épouses.  >>  Aussi  le  beau 
canard  à  la  houppe  verte  ne  fit-il  au- 
cune objection  quand  Bou-Bou,  la  plus 
âgée  de  ses  épouses,  lui  exposa  les  pro- 
jets du  harem.  .Après  un  joli  couin- 
couin  de  satisfaction,  monsieur  déclara 
qu'il  était  disposé  à  se  mettre  en  route 


KN    UOKDKK    DlC    lAMILl.i; 


dès  le  lendemain.  11  l'ut  alors  décidé  qu'on 
se  lèverait  de  bonne  heure  et  qu'on 
partirait  tous  ensemble  dès  l'aube  nais- 
sante. A  cette  heure-là  on  serait,  grâce 
à  la  brume,  à  l'abri  des  mauvaises  ren- 
contres et,  de  plus,  on  échapperait  à  la 
surveillance  dune  certaine  mère  Mecu- 
lard.  la  femme  d'un  herba^'cr.  qui  habi- 
tait sur  la  i-ivc  en  face  et  sarro^'cait 
clVrontément  on  ne  sait  quels  droits  sur 
la  population  de  l'île. 

lit  hier  matin,  pendant  cpie  les  der- 
nières étoiles  s'éteignaient  au  ciel,  le 
sultan  à  la  houppe  rangeait  ses  oda- 
lisques en  (ile  derrière  lui  et  donnait  le 
signal  du  départ.  Sans  bruit  ni  fanfare 
on  jirit  la  clef...  des  eaux. 

L'air  était  frais  et  ])iquant.  A  la  sur- 
face un  peu  miroitante  du  fleuve  cou- 
raient mille  petites  fumées  blanches  qui 
|)romettaient  une  belle  journée.  .  Un 
martin-pêcheur,  qu'on  aperçut  blotti 
dans  une  petite  touffe  de  joncs,  leur 
\alut  une  émotion.  (]c  nigaud  s'enfuit 
<Mi  criant  éperdumenl  quand  il  aperçut 
la  lourde  escadrille  des  canards.  Mais  à 
part  lui  on  ne  rencontrait  toujours  per- 
sonne. 

Cependant  vers  les  sept  heures  on 
croisa  un  bac  qui  traversait  le  fleuve, 
chargé  de  brocs  de  lait  : 

—  Tiens,  dit  le  batelier  à  la  laitière, 
où  s'en  vont  donc  les  |)(Misionnaires  à 
la  mère  Uoculard?  \'a  falloir  que  je  lui 
lasse  dire,  crainte  qu'ils  ne  filent  comme 
ça  jusqu'à  la  mer. 

I,es  canards  avaient  bien  entendu, 
sauf  Adèle,  une  vieille  cane  pas  mal 
sourde;  ils  en  furent  un  tant  soit  peu 
angoissés,  mais,  par  vanité,  firent  comme 
s'ils  n'avaient  point  à  s'inquiéter  des 
intentions  de  l'homme  au  bac.  .Après 
tout,  la  l'ivière  était  à  tout  le  monde  1 

Prinrtanl  ils  filaient  main  tenant  un 
peu  plus  vite,  non  sans  mordiller  de-ci 
de-là  (piel(|uc  croûton  flottant  au  lil  de 
1  eau,  car  l'on  s'était,  un  peu  imprudcni- 
nienl,  embarqué  à  jeun. 

I.e  soleil  se  levait  resplendissant. 
\  droite  et  à  gauche  les  rives  apparais- 


saient toutes  parées  de  maisonnettes 
coiffées  de  tuiles  roses,  avec  d'élégants 
jardinets  enclos  de  haies.  Le  canard  à 
la  houppe,  qui  s'ébrouait  et  gonflait 
su|)erbcment  ses  plumes,  crut  devoii- 
faire  part  de  ses  impressions  à  ses  com- 
pagnes: il  déclara  que  vraiment  le  pav- 
sage  lui  paraissait  intéressant. 

Mais  l'aspect  des  choses  changea.  De 
hautes  cheminées  apparurent  d'où  sor- 
tait en  tourbillonnant  quelque  chose  de 
bien  sale.  L'ne  odeur  désagréable  se  ré- 
pandait dans  l'atmosphère  et  en  même 
temps  l'eau  semblait  moins  claire.  Un 
voyait  toutes  sortes  de  détritus  à  la 
surface,  et,  au  goûter,  cette  eau  avait 
c[uil(|ue  chose  de  fade  et  d'acre.  Evi- 
deniment  la  grande  ville  annoncée  était 
proche. 

.Alors  on  décida  de  se  reposer.  Les 
pattes  cessèrent  de  battre,  et,  comme  un 
monticule  vaseux  apparaissait  jirès  de 
la  berge,  on  s'y  laissa  porter.  Là  on 
s'assit  le  derrière  dans  1  eau,  l'estomac 
au  soleil,  une  sorte  de  posture  pour  la- 
quelle la  gent  canetonnière  a  un  faible. 
—  et  l'on  se  mit  à  observer. 

De  temps  en  temps  passait  un  bateau, 
la  coque  peinte  de  couleurs  vives,  qui 
remontait  en  haletant  péniblement,  traî- 
nant derrière  lui  toute  une  flottille  de 
grosses  péniches  très  chargées.  C'était, 
ma  foi,  amusant  à  voir;  ensuite,  le  train 
passé,  l'eau  roulait  sur  la  berge  avec 
un  clapotis  de  vaguelettes  cpii  secouaient 
les  roseaux  et  éclaboussaient  les  berges. 

Tout  à  coup  un  projectile  lit  plocl 
auprès  des  canards.  C'était  un  gamin 
qui  essayait  de  faire  du  mal.  (^.omme  il 
semblait  avoir  une  provision  de  cailloux, 
on  se  remit  à  l'eau  et  on  nagea  vive- 
ment, toujours  en  suivant  le  courant. 

On  côtoyait  maintenant  une  ile  très 
gentiment  ornée  où  il  y  avait  écrit  :  ile 
aux  cerise.i,  rendez-vous  des  canotiers. 
A'ort's  cl  fritures.  Jeu.r  divers.  Plus 
loin  on  aperçut  quelque  chose  de  très 
haut,  de  monumental,  qui  semblait 
barrer  la  rivière  de  ses  vastes  arches, 
sur  lequel  passaient  des  gens  avec  des 


i:n   noiiDKi-:  i>k  kamii.i.k 


voitures.  Au  pied  de  ce  monument,  une 
petite   cabane    toute    blanche,    à    lilots 
bleus,  portait  peint  en  noir  ;  Octroi. 
—  Octroi?    demanda   le    canard    ;\  la 


houppe  à  ses  compagnes,  qu'est-ce  que 
cela   veut  dire?  Ma  foi,  aucune  de  ces 
dames  ne  le  savait,  et  rien,  dans  l'aspect 
de  la  cabane,  ne  pouvait  aider  à  péné 
trer  le  mystère. 

Juste  à  cet  instant,  la  porte  de  la  sus- 
dite s'ouvrit,  et  un  individu  en  uniforme 


défraicbi  se  mit  à  courir  vers  le  llcuvc 
dans  la  direction  des  canards.  Il  avait 
l'air  d  un  fou,  se  démenait,  criait,  agi- 
lait  les  bras  avec  de  grands  gestes  indi- 
gnés. A  la  fin,  comme  les  canards 
passaient  dédaigneux  de  ses  vaincs 
clameurs,  l'individu  brandit  le 
poing  en  criant  :  "  .Attendez  un 
peu  que  je  vous  repince, 
vous  autres!  ■> 

Ces  menaces  ne  Irou- 
\       blèrent  pas  la  quiétude 
\  dune  honnête   fa- 

\  mille  où  toutes  les 

\  consciencesétaient 
pures.  Et  puis  le 
canard  est  natu- 
rellement llegma- 
lique... 

Vers  les  dix  heu- 
res, la  bande  au 
complet,  mais, 
celte  fois,  tous  na- 
geant de  front,  pé- 
nétraitdansleport. 
ici  les  bateaux 
étaient  innombra- 
bles. 

Rangées  cote  à 
cote  près  des  rives,  des 
péniches  brunes,  à  pe- 
tits volets  verts, 
étaient  toutes  couvertes 
de  linge  en  train  de 
sécher.  Des  enfants,  des 
roquets  à  queue  retroussée,  cou- 
raient le  long  de  ces  péniches 
Le  soleil  tapait  de  plus  en  plus.  11 
devenait  même  gênant,  d'autant  qu'avec 
eur  fourrure  les  canards  sont  tout  de 
iuite  incommodés  par  la  chaleur.  Aussi 
allure  de  la  troupe  devenait-elle  plus 
languissante,  plus  molle.  Et  puis,  bien 
des  choses  inconnues,  étranges,  capti- 
vaient leurs  regards. 

D'abord  par  ici  —  on  venait  de  passer 
sous  un  autre  pont  —  les  bateaux  étaient 
bien  plus  grands.  Ils  étaient  couronnés 
comme  d'une  forêt  de  perches  d'où  tom- 
bait quantité  de  cordages  et  d'agrès.  Le 
long  de  leurs  flancs,  l'eau  fdait  très  vite  ; 


3SG 


KN    HOIiDKi;    1)1-;    lAMII.I.i; 


mais  au  bout,  dans  l'intervalle,  avant  le 
navire  suivant,  il  y  avait  comme  une 
anse  où  l'on  se  trouvait  assez  bien  cl 
abrité  du  soleil. 

Ce  fut  dans  l'un  de  ces  ha\res  que  le 


ils  là?  demandait-on.  (.'.a   doit  être   des 
canards  perdus. 

Un  de  ces  rôdeurs  qui  passent  leur  vie 
sur  les  quais,  couchent  la  nuit  dans  les 
wagons,  hoivenl  aux  tonneaux  de  vin 
qu'ils  piquent  et  mangent  on  ne  sait  où, 
déclara  que,  quant  à  lui,  ces  bêtes-là 
n'étaient  à  personne.  A  coup  sûr 
ne  les  avait  jamais  vues. 
Diable  !  Si  elles  n'appar- 
tenaient à  personne,  cha- 
cun avait  le  droit  de 
capturer. 
Six 

([Uf 


canard  à  la  houppe  |jroposa 
de  souiller  un  peu.  Ces  dames 
s'empressèrent  d'accepter, 
elles  étaient  tout  en  nage, 
surtout  la  mère  Hou-Hou, 
affligée  d'un  considérable  em- 
bonpoint. 

On  souflla  donc.  Hien  à 
redouter  en  cet  endroit.  Seul, 
dans  un  petit  bachot,  un  pêcheur  s'ab- 
sorbait dans  la  contemplation  du  bou- 
chon de  sa  ligne.  Aussi  la  petite  Réséda, 
folâtre  comme  on  l'est  à  la  lleur  de  l'âge, 
s'amusait-elle  à  plonger,  à  batifoler,  à 
battre  des  ailes.  Par  malheur, elle  ne  put 
se  retenir  de  pousser  quelques  vigoureux 
coin-coin.  Oh  !  l'imprudente! 

A  ce  bruit  insolite,  tout  le  port  sembla 
s'animer.  De  partout,  les  gens  s'agi- 
taient. Même  le  [)échcur  à  la  ligne  cessa 
de  regarder  son  bouchon  pour  observer 
les  palmipèdes  avec  des  yeux  \isible- 
inent  malveillants  ;  une  expression  de 
convoitise  ajiparut  sur  sa  face  hébétée. 
-  A    qui    sonl-ils    donc'.'    Que    l'onl- 


Les  pauvres  bêles  se  doutaient  bien 
qu'il  se  tramait  quelque  chose  —  le  ca- 
nard, sans  en  avoir  la  mine,  est  un  animal 
doué  de  sagacité.  Soudain,  de  l'arrière 
du  navire  sous  la  poupe  duquel  ils  bar- 
botaient, un  nti'ud  coulant,  une  sorte 
de  lasso  tomba  sur  les  canards.  Mais 
déjà  ceux-ci  avaient  plongé.  Ils  repa- 
rurent un  peu  plus  loin,  secouant  leui's 
plumes,  s'égontlanl. 

—  N'ayons  pas  l'air,  mes  chéries,  lit, 
tout  li'oublé,  le  canard  à  la  houppe, 
n'ayons  pas  l'air,  mais  décampons. 

El  ils  jîlèrenl  de  l'autre  coté  du  lleuve. 
I.à  ils  s'abritèrent  sous  la  panse  d'un 
chaland  que  des  inili\  idus,   nus  jusqu'à 


KN    BORDÉE    DK    KAMII.I.E 


dune  chose 
blanche  sur 
lesquellesles 
pauvres  afTa- 
més  se  préci- 
pitèrent aus- 
sitôt avec  avidité, 

'    ,  nen  faisant  qu'une 

I  becquée     L'homme   jeta  encore 

de  la  farine,  une  fois,  deux  fois, 

trois  fois.  Quel  brave  cœurl  pen- 

.;  ■  saient   les   canards:     quel     bon 

pays  !  comme  la  vie  y  est  facile  1 

—  Oui,   disait  la  petite  Késéda,    qui 

la   ceinture,  chargeaient   de  gros    sacs.   1   avait  tout  de  même  un  air  -éné,  c'est 

Un  de  ces  hommes,  apercevant  les  ca-  j  bon,  mais   rudement   collant.  "  Le  fait 

nards.    leur    lança     quelques    poignées   ,    est  que  la  mère  Bou-lîou  en  avait,  elle 


i:n   hohdkk  uk  kamim.k 


aussi,  un  morceau  gluant  sur  le  dessus 
du  bec  dont  elle  ne  pouvait  se  dépêtrer. 

—  Alerte!...  Sauve  qui  peut  !  cria  tout 
à  coup  le  mari  de  ces  dames. 

Il  n'était  que  temps.  De  trois  ccjlés, 
des  barques  s'approchaient,  montées  par 
d'âpres  persécuteurs  qui  se  préparaient 
à  assommer  les  pauvres  bêtes  à  coups 
de  {jalFe.  ICn  un  clin  d'œil,  on  ne  vit  plus 
que  six  pointes  de  croupion,  puis  ces 
pointes  disparurent  sous  l'eau  cl  pen- 
dant deux  minutes...  plus  rien.  Alors 
seulement,  à  cinquante  mètres  dans  le 
courant,  toute  la  bande  émerj,'ea.  Ils 
s'étaient  remis'  en  ordre  et  cinglaient  à 
toutes  pattes  vers  une  crique  qui  sem- 
blait leur  olfrir  un  asile  sur,  car  l'on  n'y 
vovail  qu'un  petit  radeau,  où  un  vieux 
bonhomme  dépenaillé   péchait  au   fdet. 

—  Allons,  mes  chéries,  lit  le  canard, 
gagnons  cet  endroit  propice  en  plon- 
geant à  nouveau. 

Déjà  le  vieillard  balançail  ses  mailles 
chargées  de  plomb,  quand  il  vit  surgir 
de  l'onde  le  huppé  et  ses  cinq  femmes. 

De  stupéfaction,  il  s'arrêta  net.  Mais 
sur  le  quai,  des  gens  étaient  accourus. 
La  fotde  s'amassait.  On  criait,  on  riait. 
Quelqu'un  eut  une  idée  : 

—  Kh  !  parbleu!  jetez-leur  un  coup 
dépervier. 

—  Pas  facile!  répondit  le  bonhomme, 
qui  se  tâtail  avant  d'agir. 

Soudain,  fendant  la  foule,  une  grosse 
femme,  les  joues  rouges,  le  front  ruis- 
selant de.  sueur,  arriva  jusqu'au  bord. 
Kilo  appela  : 

—  lié!  là-bas,  riiomuie  au  lilet  ! 

—  Quoi  qu'il  y  a  ? 

— •  C'est  à  moi,  les  canards.  Ils  ont 
fiihu  le  camp  à  ce  matin. 

—  I'!h  bien,  j'vous  dis  point  le  con- 
traire, lit  le  \ienx,  qui  fciguail  de  ne 
point  comprendre. 

• —  Y  a  quarante  sous  pour  vous,  si 
vous  me  les  attrapez. 


Le  vieux  lit  la  grimace;  il  avait  espéré 
mieux,  puis  se  résignant  : 

—  Entendu  !  murmura  le  bonhomme 
qui  rangeait  lentement  ses  mailles. 

La  foule,  de  ])lus  eu  plus  compacte, 
se  taisait  maintenant,  tout  entière  à 
l'émotion  de  la  capture  espérée... 

Le  pêcheur  commence  à  balancer  son 
épervicr.  Bravo!  La  foule  pousse  une 
clameur  d'allégresse.  Bien  lancé,  le  filet 
vient  de  ràfler  d'un  seul  coup  les  six 
bêtes  qui  s'éclaboussent  désespérément  à 
grand  battement  d'ailes,  sans  pouvoir 
s'échapper. 

l'Zn  honnête  femme  qu'elle  est,  la 
mère  Heculard  ne  cherche  pas  à  se 
dérober  à  l'exécution  de  ses  engage- 
ments. 

—  Tenez,  mon  brave,  voilà  votre  ar- 
gent. 

Alors,  rayonnante  de  satisfaction,  la 
bonne  dame,  aidée  du  pêcheur,  ficelle 
les  pattes  de  ses  canards,  en  fait  deux 
paquets  qu'elle  prend  dans  chaque  main, 
et  maintenant,  répondant  aux  lazzis  de 
la  foule  qui  la  plaisante  pour  les  avoir 
si  mal  gardés  : 

—  -Ayez  pas  peur,  v  racommenceront 
point.  J'vas  tout  drcl  les  poi'ler  au  mar- 
ché ! 

Mais  surgit  soudain  un  personnage  en 
uniforme  (|ui  la  saisit  par  le  bras  : 

—  Ah!  je  vous  y  prends!  suivez-moi 
au  poste. 

—  .Vu  poste?...  Pourquoi? 

—  Six  contraventions  ,  madame  ! 
I'"st-ce  qu'aucun  de  ces  canards  a  payé 
1  octroi  ?  Non,  n'est-ce  pas!  Ils  ont  passé 
à  la  barbe  de  l'administration.  Kh  bien, 
ça  vous  fait  six  procès-verbaux,  à 
soixante-deux  francs  cinquante  pièce. 
Oh  I  vous  avez  beau  faire  l'innocente! 
("était  un  truc  pour  ne  pas  payer  les 
droits;  nous  la  connaissons,  mais  on  ne 
nous   refait  pas! 


Ma> 


I  II  1   s  T  I  K  II . 


Il  n'est  pas  un  étran;j:er.  de  passag^e  à 
Paris,  qui  niuscrive  sur  son  carnet  de 
voyaf;e  la  soirée  obligatoire  à  notre 
Académie  nationale  de  musique.  C'est 
là,  en  effet,  un  spectacle  de  haut  goût, 
réunissant  tous  les  plaisirs  que  les  arts 
peuvent  nous  donner  :  salle  d'une  in- 
comparable richesse,  décors  splendides, 
orchestre  de  premier  ordre,  chanteurs 
excellents,  ballets  et  divertissements 
délicieusement  suggestifs.  Comment  un 
tel  ensemble  d'attractions  n"attirerait-il 
pas  le  public  artiste  ou  élégant  des  deux 
mondes? 

Du  monument  lui-même,  je  ne  dirai 
rien  aujourd'hui;  seuls  les  cotés  artis- 
tique et  administratif  me  retiendront. 
Euterpe  et  Terpsichore,  comme  auraient 
dit  nos  aïeux,  suffiront  largement  à 
remplir  ces  pages. 

L'administration  de  l'Opéra  com- 
prend toute  une  série  de  fonction- 
naires; le  mol  est  exact,  car  ils  relèvent 
du  ministère  de  l'instruction  publique 
et  des  beaux  -  arts.  Les  directeurs 
actuels,  MM.  Bertrand  et  Gailhard, 
sont  les  ministres  de  l'Académie  natio- 
nale de  musique.  Le  premier,  ancien 
directeur  des  Variétés,  fut  pendant 
quelques  mois  seul  chef  suprême  de 
IX.  —  26. 


LE 

TIIÉATllE 

DE    LOPKUA 


l'dpéra.  11  succédait  à  M.\L  Kilt  et 
Gailhard,  dont  le  privilège  venait 
d'expirer  le  31  décembre  1891.  Très  in- 
telligent, très  fin,  de  relations  aimables 
et  courtoises.  M.  Bertrand  voulut  mar- 
cher trop  grandement;  la  commandite 
fut  vite  entamée. 

Le  nouveau  directeur  avait  accepté, 
il  est  vrai,  un  cahier  des  charges  écra- 
sant; les  représentations  à  prix  réduits 
du  samedi  et  celles  à  prix  plus  réduits 
encore  du  dimanche  étaient  une  insti- 
tution ruineuse;  non  seulement  cha- 
cune de  ces  représentations  se  chiffrait 
par  une  perte  considérable,  mais,  k 
cause  d'elles,  le   public  payant  désertait 


;  A  K  A  V  A  N  E     C  U  U  K     DEVANT     L    U  1'  E  K  A 


i.i:  TiiKATUK   m-:   i.  opkha 


les^jours  où  1  ancien  laril'  avail  été  con- 
servé, pour  entrer  ii  meilleur  compte  ù 


SlicNF.     DE     DALI,  KT     11  K     1  .<  I  I 

ropcrji.  A|)rès  un  an  d'essai,  cpii  se 
chill'rait  par  un  ilélicit  de  (iOOOOO  francs, 
M.  Bertrand  comprit  le  casse-cou  dans 
lequel  il  était,  el  demanda  à  M.  Gail- 
hard  de  devenir  son  associé.  In  nou- 
veau cahier  des  cliar^'es  fut  dressé, 
supprimant  les  re|)résentalinns  à  prix 
réduits  du  diinimche.  raiiirnanl  cl'IIi's 
du  samedi  à  un  taux  iimnial,  mais  cxi- 
fj;eaii(  \iii;;{  représentations  ^jrahiilcs 
|)ar  an.  1-rs  nouveaux  associés  furi'iil 
nommés  directeurs  pour  sejjt  ans,  avec 
1  espérance  de  terminer  brillamment 
leur  direction  par  laniiée  de  ri'\|)osi- 
tion  universelle. 

l.e  1'-^  avril  IWW,  .M.Caiihard  entrait 
en  fonctions  comme  codirecteur  de 
l'Opéra.  Son  passage  à  la  tête  de  l'Aca- 
démie nationale  de  musique,  alors  qu'il 
était  associé  avec  M.  Hitt,  avait  été 
fort  remarqué.  Ancien  pensionnaire  de 
l'Opéra.  —  où  il  avait  laissé  le  souvenir 
d'un  artiste  éminent,  —  excellent  mu- 
sicien ,  metteur  en  scène  de  preniiei- 
ordre,  el  avec  cela  es|)rit  très  ouvert  el 
1res  chercheur,  .\l.  (Jailliard  était  nue 
précieuse  recrue. 

Les.<lirecleurs  choisii-cnt  pour  ailmi- 
nislraleur  général  un  homme  très  au 
courant  des  choses  de  l'.Acadéniic  natio- 
nale de  musique,  M.  Simonnol.  qui  sait 
.dlier  la  justice  à  une  grande  fermeté. 
.M.      I.apissida.     ancien     direclem-     du 


théâtre  de  la  Monnaie  de  Bruxelles,  a 
les  importantes  fondions  de  régisseur 
général,  et  M.  Colleuille  celles  de  ré- 
gisseur de  la  scène.  Notre  confrère 
(îeorges  Bover  —  librettiste  fin  el  spi- 
rituel à  ses  heures  —  est  chargé  du  se- 
crétariat général;  il  est  1  intermédiaire 
enlre  la  presse  el  la  direction  el  s'ac- 
quitte de  celte  délicate  mission  avec 
beaucoup  de  lact.  Il  est  seconde  dans 
les  multiples  détails  de  sa  charge  par 
M.  Maillard,  toujours  d'une  extrême 
f)bligeance  el  d'une  politesse  parfaite, 
el  qui  a  su  acquérir  la  svmpalhie  géné- 
rale. 

L'administration  de  l'Opéra  com- 
]M-end  encore  un  archiviste,  M.  Nuittcr: 
mi  archiviste  adjoint.  .M.  .Malherbe:  un 
bibliothécaire,  M.  Beyer:  un  bibliothé- 
caire adjoint,  M.  Banès;  un  chef  de  la 
comptabilité,  un  caissier  et  plusieurs 
employés  suballernes. 

Le  théâtre  actuel  de  l'Opéra,  bàli 
par  iaichitecte  Garnier,  conlient 
•J.l.")»)   places.  Ses  receltes  les  plus  éle- 


sci.  Ni:     IIE      IIALLKÏ     l>E      ISIl 

vées  pcuveni  atteindre  ■JiUKK)  francs, 
mais  ce  chilïre  est  rarement  obtenu.  La 
plus  forte  de  l'année  IX9~  a  été  seule- 
menl  de  •2-2.")IUI  francs,  avec  len  MaHres 
chanteurs.  Les  recettes  totales  des  der- 


I.K     l  IIKA  TliK     HE     L'OPÉHA  391 

iiii'res  Mnnt'Cïi  mil  clé  de  ;i 21 1  .")-Jl  I'iniiks   I   des  recettes  s'élève  donc  à  16  800  francs 
iiniir     liSi(7     el     do     I?  236  578     Ir^iics   |   environ.   Or  les   charj^es  imposées  ;ï  la 


h    ESCALIEK 


pour  1896.  Le  chiffre  annuel  des  repré-   1  direction  actuelle,  et  dont  nous  parle- 
sentations   étant   de    192,    la    moyenne   l  rons  plus  loin,  font  monter  le  chiffre 


i,i;  Tii  i:athi-;  de    i/opéra 


(les  dépenses  à  '21  (100  francs  à  peu  près 
])ar  représeiititlioii.  Il  y  aurait  donc 
perle  pour  les  directeurs  de  l'Opéra,  si 
la  subvention  de  HOOOOO  francs  donnée 
par  l'Klat  no  venait  rétablir  l'étpiilihre 
bud^'élairc. 

L'Académie  nationale  de  niusi(|uc  a 
deux  genres  d'artistes  :  les  sédeiit;ùres, 
engagés  à  l'année,  et  les  autres,  payés 
au  cachet  pour  un  certain  nombre  de 
re])résentations.  N'an  Dyck,  pour  le  ré- 
pertoire wagnérien,  Tamagno,  lecélèbre 
ténor  italien,  sont  venus  en  ces  derniers 
temps    faire   consacrer    leur   rcimniméi' 


I,' KSCA  l.'IBn     UN    SIUU     l)K     IIAI,     M  A  ><  y  r  !•; 

pai'  le  pnbli<'  pajisicn.  Il  v  a  peu  d'an- 
nées, M""'  Adclina  l'alli  \  inl  ci-i'cr  i\ 
r()[iéra  le  rôle  de  Juliette. 


Mais  notre  sympathie  va  à  la  troupe 
sédentaire,  à  ces  excellents  artistes 
qui,  durant  l'année  entière,  —  sauf  les 
quelques  semaines  de  congé  annuel,  — 
égrènent,  pour  notre  joie  artistique,  les 
rôles  de  leur  répertoire.  Ceux-là  nous 
donnent  le  meilleur  de  leurs  forces  et 
de  leur  talent  et  notre  souvenir  les  suit 
encore  lorsque  leur  voix  qui  tombe  et 
leur  ardeur  qui  s'éteint  les  contraignent 
à  rentrer  dans  la  vie  |)rivée;  la  plupart 
deviennent,  d'ailleurs,  d'excellenis  pro- 
fesseurs. 

La  troupe  sédentaire  de  l'Opéra  est,  à 
1  lie  lire  actuelle,  composée  comme  suit  : 

Les  Falcons,  dont  le  rôle  est  toujours 
si  important,  comprennent  :  M""  Bré- 
val,  —  l'idéale  Brunehilde,  —  M"''*  La- 
fargue,  Marcy,  Picard  et  Grandjean. 

Les  chanteuses  légères  sont  plus  nom- 
breuses :  voici  M'""  Bosman,  toujours 
prête  il  interpréter  n'importe  quel  rôle  : 
.M"'^  .Ackté,  une  jeune  Finlandaise,  dont 
les  débuts  ont  fait  sensation  ;  M""*  Ber- 
thet,  Carrère,  Lovent/.,  .Agussol,  de  Xocé 
et  Beauvais. 

Les  contralti  n  ont  plus  un  répertoire 
aussi  varié  qu'au  temps  de  la  Stoltz  ; 
cependant,  les  rôles  de  Fidès  et  de 
Dalila  nous  permettent  d'apprécier 
M"""  Deina  et  lléglon,qiii,  avec  M""'  I)u- 
rrane,\'iiicent  et  M""^  Flahaut,  récemment 
engagée,  forment  la  troupe  des  contralti. 

Les  bons  ténors  sont  rares:  aussi  re- 
grettons-nous le  départ  de  M.  Saléza, 
cpii,  après  une  rentrée  brillante,  s'est 
envolé  vers  l'Amérique:  mais  il  nous 
reste  .M.  .Alvarez,  le  vaillant  interprète 
des  grandes  leuvres  wagnériennes  ; 
MM.  V'aguet  et  All're,  deux  bons  ténors 
lie  ilcmi-caractère  et  (pieUpies  jeunes  : 
M\l.  (loui-tois,  Demaurov,  Féodorow, 
Paoli. 

Liiliii,  r()|)éra  possède  une  Iroiqie  de 
harytnns  et  de  basses,  dont  c|uelques- 
uiis  de  premier  mérite  :  .\LM.  Renaud, 
Barlct,  Noté,  Sizcsibarylons  :  MM.  Del- 
nias,  fîresse,  Fournels,  (lliambun  et  Del- 
pougel  1  basses^. 

La  création  des  leuvres  nouvelles  est 
iialurellcmcnt  confiée  aux  plus  éminculs 


i,E  tiii-:atre   dk   i.opkua 


rornient 
tout 


a 


nrlistes  de  l'Opéra  et  l'on  atteint  alors  à  une 
exécution  hors  lis^ne;  c'est  ainsi  que  les  Maiires 
chanteurs,  de  Wagner,  ont  été  interprétés 
avec  une  perfection  qui  n'a  été  égalée  nulle 
part,  même  à  Bayreuth,  grâce  à  la  pléiade  de 
chanteurs  qui  s'appellent  :  Alvarez,  Uenaud, 
Uelmas,  Gresse,  ^aguet,  Bartct 
M"'''  Bréval  et  Grandjean. 

Les    chœurs  de  l'Opéra 
auxiliaire    important    dans 
théâtre    lyrique; 
dans  certaines    œu- 
vres,     comme      les 
Maiires    chanteurs, 
leur    rôle    est    pré-       jJA- 
pondérant.     Guidés 
par  ^IM.  .Mestre  et 
Blanc,    les    chœurs 
de  notre   Académie 
nationale     de    mu- 
sique     marchent 
bien  ;    les    choristes  _ 

hommes  sont  au 
nombre  de  soixante, 
avec  quarante  cho- 
ristes dames. 

L'orchestreest 
composé  habituelle- 
ment     de     quatre- 
vingts  musiciens,  — 
en  certaines  circon- 
stances, ce  chiffre  va  jusqu'à  cent,  — 
tous   choisis   au    concours  et  tous,   ou 
presque  tous,  professeurs  connus.  .Aussi 
l'exécution  orchestrale   est-elle  parfaite 
lorsque     ces     messieurs     veulent     s  en 
donner  la    peine,    c'est-à-dire   dans  les 
jours  de    solennité   où  la    critique    les 
guette. 

Jadis  il  y  avait ,  à  l'Opéra ,  un  seul 
chef  d'orchestre:  aujourd'hui,  il  y  en  a 
trois  :  MM.  Talfanel,  le  flûtiste  renommé, 
qui  a  abandonné  l'instrument  cher  à  Pau 
pour  un  bâton  plus  solennel  :el  MM.^'idal 
et  Mangin,  ces  derniers  plus  spéciale- 
ment chargés  du  répertoire.  Comme  le 
cumul  n'est  pas  interdit  à  l'Opéra,  — 
cumul  de  travail  s'entend,  —  MM.  Man- 
gin et  \  idal  sont  en  même  temps  chefs 
de  chant  avec  MM.  Lotlin.  KuMiig,  Martv 
et  Bachelet. 


Une  des  attractions  de  l'.-Vcadémie 
nationale  de  musique  est  son  corps  de 
ballet.  La  danse  a  été  de  tout  temps  en 
honneur  à  1  (Dpéra,  soit  qu'elle  se  trouve 
intercalée  dans  une  œuvre  lyrique,  — 
elle  est  alors  un  divertissement,  —  soit 
.qu'elle  forme  le  fond  d'une  œuvre  spé- 
ciale :  celle-ci  prend  alors  le  nom  de 
ballet  ou  de  ballet-pantomime. 

M.  Mansen  est  le  chef  actuel  du  corps 
de  ballet  ;  il  avait  dirigé  l'école  de  danse 
de  Saint-Pétersbourg  et  se  trouvait 
maître  de  ballet  à  Bruxelles  lorsqu'il  fut 
appelé  à  ces  délicates  fonctions  à  l'Opéra, 
en  remplacement  de  itérante.  Il  s'ac- 
quitte de  sa  lourde  tâche  avec  toute  la 
conscience  possible  et  souvent  avec  bon- 
heur; ce  n'est  pas  chose  facile,  en  elTet, 
de  régler  toute  la  partie  chorégraphique 
d'une  action  en  plusieurs  tableaux. 


I.K    TIM'.ATHK     I)K     I.OPKHA 


I.o  ivf^isseiir  I 
dluii  M.  Hus-^v 
M.  Plii([iie.  (|m 


|j    <l 


lise  psI  :iU|Our 
iciit  (li>  succéder  i 
s  s;i  (lcfiniti\e  re 


DANSE3    ANCIENNES 

Iraile,    celle    ddiil    ou    ne 
revient  plus. 

Le  corps  de  ballet  — 
côté  féminin  —  contient 
des  étoiles,  des  sujets,  des 
coryphées,  des  quadrilles, 
et  les  jeunes  personnes  de 
la  peliteclassc.  C'est  toute 
une  hiérarchie  parfaite- 
ment orf^anisée. 

Deux  étoiles  de  pre- 
mière grandeur  brillaient, 
en  ces  derniers  temps,  au 
firmament  chorégraphique  de  l'Opéra  : 
M"i*  Rosita  Mauri  et  Subi-a.  La  pre- 
mière vient  de  prendre  sa  retraite  ; 
celait  une  danseuse  de  tempérament, 
mais  aussi  de  fantaisie  ;  la  seconde  l'c- 
préscnle  la  danse  noble,  la  danse  fran- 
çaise classique  dans  toute  sa  séduction. 

Aujourd'hui,  d'autres  étoiles  ont 
apparu  et  maintiennent  dignement  le 
renom  de  la  chorégraphie  française. 
M""'  |)i''siré  est  de  ce  nombre,  car  sou 
talent  est.  à  mes  yeux,  de  l'arl  le  plus  pur 
elle  |ilus  correct.  .M"''  Ilirsch  est  penl- 
èlre  plus  biillaule  el  produit  plus  d'cIVel 
sur  le  public,  sans  lui  être  cepeiKlaul 
supérieure.  M"''  I^obsleiii  est  cumule 
M"''  Mi'siré  un  des   ineilleurs    sujets 

(le  iinlrc  (■■(■ulc  fraiivaise. 


M"-  Chabot  a  des  dons  à  elle,  des 
tloiis  particuliers  de  giàie  mutine. 
M""  Sandrini,  grande,  élégante  et  dis- 
tinguée, à  la  fois  très  séduisante  et  cor- 
recte, réussit  mieux  dans  le  genre  noble 
et  excelle  dans  les  danses  de  caractère 
des  siècles  passés.  M"''  Zambelli.  recrue 
nouvelle  venue  de  Milan,  a  rapidement 
conquis  une  des  premières  places  par  sa 
danse  vivante  et   légère. 

Dans  les  sujets  mimes,  il  faut  citer 
M"""  Invernizzi,  dont  le  talent  est  recher- 
ché dans  les  salons ,  et  M"''*  Torri  et 
Hobiri  ,  toutes  deux  remarquablement 
belles,  quoique  dans  des  notes  dillé- 
rcntes. 

Les  autres  sujets  sont  :  .M"""  Salle, 
spirituelle  jusqu'au  bout  de  ses  pieds; 
les  tlcux  so'urs  Régnier,  danseuses 
de  mérite;  \'au  tiieteii, 
Gallay,  Blanc,  Tréluver, 
Parent,  \'andoni,  Piodi, 
Perrot,  Mestais.  Boos, 
Rat,  A.  Parent,  Charles, 
les  trois  sieurs  Manie, 
Mercedes,  Monchanin, 
Piron.  Ixard,  (^irré,  Reau- 
vais,  Charrier,  (^oiiat , 
Mourel.  Morlet,  Meunier, 
Rillon,  Richaume,  Dockes 
et  enfin  la  belle  de  Mérode. 


n  A  N  s  K  s     A  N  e  1  R  N  N  F.  s 


Tous  ces  sujets  onl  pour  professeur  de 
perfectionuemenl  un  danseur  de  pre- 
mière valeur  :  M.  \  asque/. 

Les   coryphées,  an    nombre  de  vingt, 


I.K     TIIKATFîK     DK     LOl'KliA 


forment  la  seconde  troupe  de  li^ne  du 
corps  de  ballet,  celle  en  laquelle  on  puise 
pour  prendre  les  sujets.  Filles  ont  pour 
professeur  M"'  Théodore,  une  danseuse 
jadis  fort  remarquée. 

Les    quadrilles    se    divisent    en    (lo\i\ 


classes  :  les  demoiselles  du  premier  qua- 
drille et  celles  du  second  quadrille,  cha- 
cun au  nombre  de  vinf;^!.  ]"llles  ont  pour 
professeur  M""  Elise  Parent,  qui  a  rem- 
placé M"'  Piron,  récemment  décédée. 

Hnfin  viennent  les  quarante  jeunes 
personnes  qui  forment  la  petite  classe 
et  sont  la  pépinière  d'où  sortiront  les 
futures  étoiles.  M"'' Hernay  est  leur  pro- 
fesseur. 

Le  coté  masculin  du  corps  de  hailel 
n'a  plus  l'importance  d'autrefois;  ce- 
pendant quelques  danseurs,  comme 
MM.  Wisquez,  Ladam,  de  Soria,  Ajas, 
f^ardent  les  traditions  de  cette  vieil 
rançaise,  jadis  si  célèbre,  cl  qui 


LK    THKATHK     II  F     I.OPKRA 


a  jiroduil  les  N'cslris,  les  Porrot,  les  Pe- 
litpas  el  los  MiTaiitc.  Xiii^'l  danseurs 
enmplèlciil  ce  coté  du  coi-ps  de  lialli'l. 
Le  public  SI'  diiiile  p<'U.  cii  \iivanl 
évoluer    le    soii-,    ^i-acieuses    cl    Ictères 


tw'      ''Ai':'         '■ .     mT 


I.  E     K  I  )  Y  E  11 
K  X     1  X  1  1 

dans  leurs  jupons  de  f,'a/.e,  les  jeunes 
personnes  du  cor])s  de  ballet,  de  la 
somme  de  travail  et  d'ellorl  cpi'il  a  fallu 
pour  en  arriver  là.  On  se  montre  telle 
ballerine  célèbre,  dont  les  diamants 
scindllent  sous  les  feux  de  l'éleclricité, 
on  envie  pres(|ne  son  sort,  comme  si  ses 
jours  avaient  été  tissés  d'or  et  de  soie, 
comme  s'ils  ne  cachaient  jias  de  loiiffues 
années  de  labeur  et  parfois  de  misère. 

«  On  croit  ffénéralement,  a  écrit  le 
marquis  de  Hoigne  il  y  a  cinquante  ans, 
qu'à  l'Opéra  les  danseuses  passent  leui' 
vie  à  l'ire,  boire,  maufier,  s'amuseï-  et 
aimer.  Pauvres  femmes  1  Elles  ne  vivent 
que  pour  lra\aillei-,  entasser,  manf,'er 
du  veau  froid  et  mendier  des  bravos. 

■■  O  danse,  dit  encnii- le  nirnir  anlciir. 
art  sublime,  art  j,'doii\  qui  alioplnc  Ir 
corps,  l'esprit  et  le  cicur  au  |ir.ilil  do 
jambes  1  (letle  vn-dc  d.insi'UM'  cpic  li's 
liéotiens  se  fij^nri'iil  si  cin\  raiitc,  si 
écbi'\i'lée,     Ic'iu'-;    pmpri's    i-|      Ic^iliincs 


femmes   ne  s'y  condamneraient    pas.   >- 
l'ne  courte  bio};raphie  de  la  vie  de  la 
danseuse  éclairera   les    interjections  du 
marquis  de  Boifjne.  Les  jeunes  personnes 
(pic  Iriirs  mères  destinent  à  la  danse  ne 
doivent    pas   avoir   plus   de 
sept     à      huit     ans.      Elles 
entrent  —  après  examen  — 
dans  la  classe  de  M"''  Ber- 
nay,  charf^ée  de  leur  éduca- 
tion.  Pendant   six    ou  sept 
années,  ces  pauvres  enfants 
doivent  venir,  tous  les  jours, 
sauf  les  dimanches,  prendre 
leur    leçon,     fort     dure    au 
début,  car  il   faut  assouplir 
des   membres  rebelles.  Pen- 
dant   tout    ce    temps,    elles 
n Ont   que    l'espérance  d'un 
avenir  plus  ou   moins  doré, 
car   elles   ne    f^afjneiit    rien, 
sauf      les      soirs     i>ii     leur 
concours  est  nécessaire,  comme  dans  le 
ballet  de   l'Etoile;  elles  touchent  alors 
un   cachet  de  cinq  francs. 

\'ers  1  àg'e  de  treize  ans,  les  fdleltes 
sont  dégrossies  et  passent  alors  dans  le 
second  quadrille;  puis,  quelques  mois 
])lus  tard,  dans  le  premierquadrille,  pour 
devenir  ensuite  coryphées  et  enfin  petits 
sujets.  Ces  avancements  successifs  se 
font  après  examen,  el  le  jyry,  choisi 
parmi  les  personnes  compétentes,  se 
montre  sans  pitié  pour  les  inca|)ables. 
C'est  vers  la  vingtième  année  que  les 
ballerines  de  l'Opéra  obtiennent  le  grade 
el  le  titre  de«sujet,  c'est-à-dire  après  un 
travail  ininterrompu  de  douze  à  treize 
années,  pendant  lesquelles  se  succèdent, 
à  en  jierdre  haleine,  leçons,  ré|)étitions 
et  représentations.  Désormais,  ces  de- 
moiselles ont  l'avantage  d'avoir  une 
loge  à  elles,  ou  du  moins  une  loge  pour 
deux,  où  elles  peuvent  recevoir  les  res- 
pectueux hommages  de  leurs  admira- 
teurs et  amis. 

Mais  ce  n  est  p,i>  liiii  di'  leur  \  le  de 
tiaxail.  Les  sujets  conlimieiit  leurs 
études  ipinlidiennes  avec  M.  N'asque/, 
chargé  de  les  perfectionner  d.ins  cet  art 
cMiuis,  mais  diriicile.  de  la  daii^e.  Lntiu 


LE    T  m:  AT RE    DE     LOPERA 


des 


après  plusieurs  autres  années  d'attente 

—  bien  longues  encore  —  elles  ont  la 
faveur  de  pouvoir  paraître  seules  dans 
des  pas  ou  variations,  et  de  recueillir  les 
bravos  de  ce  public,  pour  le  plaisir  du- 
quel elles  travaillent  depuis  si  long- 
temps. 

On  ne  saurait  parler  du  corps  de  bal- 
let, sans  dire  quelques  mots  de  ce  foyer 
de  la  danse,  objet  de  rêves  pour  les 
jeunes  éphèbes,  qui  se  le  représentent 
comme  le  harem  d  un  sultan  ou  comme 
l'éden  terrestre  peuplé  des  houris  pro- 
mises à  ses  (idèles  par  le  Prophète. 

De  tout  temps,  le  foyer  de  la  danse  a 
été  le  rendez-vous  d'une  élite  riche  et 
épicurienne.  Jadis,  les  grands  seigneurs 
allaient  y  l'aire  leur  cour  à  la  beauté  sur 
laquelle  ils  avaient  laissé  tomber 
regards  bienveillants. 
Cette  douce  occupa- 
lion,  interrompue  pen- 
dant la  période  révo- 
lutionnaire, revint  à 
la  mode  sous  rEni])ire; 
maisverslaliiide  la  Res- 
tauration ,  le  vicomte 
Sosthène  de  La  Roche- 
foucauld, intendant  gé- 
néral des  .Menus  Plai- 
sirs du  roi,  eut  la 
cruauté  de  supprimer 
toutes  les  entrées  dans 
les  coulisses  de  l'Opéra. 
Comment  échappa-t-il 
au  sort  d'Orphée  mis 
en  pièces  par  les  Mé- 
nades?  C'est  ce  que  je 
ne  saurais  dire. 

Des  audacieux  trou- 
vèrent moyen,  il  est 
vrai,  de  tourner  la 
difficulté.  On  conte 
qu'au  ballet  alors  joué 

—  Mars  et  Vénus,  je  crois  —  apparut, 
un  beau  soir,  un  faune  d  une  ressem- 
blance frappante  avec  un  duc  célèbre.  Il 
se  tenait  auprès  d'une  jeune  et  belle 
na'iade  et  la  contemplait  avec  tant  d'at- 
tention qu'il  ne  voyait  pas  les  regards 
curieux  et  narquois  de  certains  habitués 


des  loges.  Le  directeur  lui-même,  étonné 
de  la  belle  prestance  et  de  la  noble  ligure 
de  ce  faune  inconnu,  courut,  à  la  fin  de 
l'acte,  lui  demander  des  explications. 
Chose  singulière,  après  deux  minutes 
d'entretien,  le  directeur  se  découvrait 
et  s  inclinait  respectueusement  devant 
ce  mystérieux  figurant.  Il  n'y  avait  plus 
à  en  douter.  L'amour  avait  inspiré  an 
grand  seigneur  la  sublime  résolution  de 
se  vêtir  d'une  peau  de  faune  pour  se 
rapprocher  de  la  belle  naïade. 

L'ukase  malheureux' du  surintendant 
n'eut  pas  de  durée;  les  abonnés  purent 
bientôt  revenir  dans  les  coulisses  et, 
depuis  lors,  le  foyer  de  la  danse  n'a  pas 
cessé  d'être  un  lieu  selecl  de  rendez- 
vous,  une  sorte  de  salon  spécial  où 
passe  et  délile  l'élite  des  gens  du  monde. 


I.  K     F  II  Y  Kl!      DE     h} 


des  diplomates,  des  hommes  de  lettres, 
des  critiques  musicaux,  voire  des  têtes 
couronnées.  Il  n'est  pas,  en  clîet,  un 
souverain  étranger,  pas  un  ambassadeur 
extraordinaire  qui  ne  vienne  visiter  ce 
coin  renommé  de  l'Opéra,  décrié  de 
ceux-là  seuls  qui  ne  le  connaissent  pas. 


[,F.    TIlftATHK    OK     I.  OPKHA 


CVsl  une  erreur  de  croire  que  tout  ne 
s'v  passe  pas  correctement.  Parmi  les 
ballerines,  les  unes  préludent  par  des 
exercices  à  leurs  entrechats  en  s'ap- 
puvanl  sur  les  barres  mises  à  leur  dis- 
position; d'autres,  mollement  assises 
sur  des  canapés  —  au-dessous  dos  ta- 
bleaux peu  vêtus  de  M.   Houlanf,'er  — 


iF.     1)K    IlANSK    —    LE< 


causent  discrMcMnoiit  iivcc  des  messieurs 
en  habit  noir,  tandis  que,  çà  et  là,  écla- 
tent des  rires  perlés,  l'n  inconnu  qui  se 
f;lisscrait  au  foyer  de  la  danse  ne  trou- 
verait personne  à  qui  parler,  s'il  n'avait 
avec  lui  un  oblifreant  .Mentor,  car,  pour 
avoir  l'honneur  d'un  entretien  avec  ces 
dames  du  corps  de  ballet,  il  faut  leur 
avoir  été  présenté. 

Ou  ])rélend  que  le  foyer  actuel  de  la 
danse  a  un  peu  perdu  de  son  proslij;e 
d'autrefois;  on  y  vient  moins  et  on  y 
cause  moins.  Sans  doute,  y  a-t-il  du 
vrai  dans  cette  assertion;  néanmoins 
les  soirs  de  première,  ce  coin  de  l'Opéra 
reste  un  salon  ciiricux,  une  sorte  de 
kaléidoscope  vixjnl  d  un  très  particulier 
parisianisme. 

Mais  ne  nous  attardons  pas  davantage 
au  foyer  de  la  dan.se  et  revenons  sur  la 
scène,  pour  voir  comment  se  monte  im 
opéra  sur  notre  grand  théâtre  lyrique, 
("e  n'est  pas  chose  toute  simple,  car 
i-'csl  tout  un  monde  qu'il  faut  metli'e  à 


la  fois  en  mouvement  :  artistes,  cho- 
ristes, danseurs  et  danseuses,  décora- 
teurs, costumiers,  machinistes,  musi- 
ciens, etc.  On  comprendra  après  cela 
qu'il  faille  trois  mois  pour  mettre  sur 
pied  une  œuvre  lyrique  en  quatre  ou 
cinq  actes.  Jadis,  on  en  mettait  le 
double  et  le  triple.  Les  répétitions  com- 
mencent séparément 
aux  divers  foyers  pour 
les  artistes  et  les  cho- 
ristes hommes  et  dames, 
sous  la  direction  des 
chefs  de  chant  et  des 
chefs  des  cho'urs.  Lors- 
qu'après  une  longue 
série  de  ces  études 
préliminaires,  les  en- 
sembles paraissent  de- 
voir bien  marcher,  on 
répète  au  piano  sur 
la  scène.  Pendant  ce 
temps,  les  décors  sont 
entre  les  mains  des 
décorateurs  et  le  maître 
de  ballet  initie  son  per- 
sonnel au  divertisse- 
ment intercalé  dans  presque  toutes  les 
n'uvrcs  lyriques.  Alors,  les  réi)étitions 
générales  commencent,  d'abord  sans 
décors,  puis  avec  les  décors.  Enfin, 
en  dernier  lieu,  les  costumes  remplacent 
les  habits  de  ville  et  la  dernière  répé- 
tition générale  se  fait  en  présence  de  la 
critique,  d'amis  et  d'invités. 

Le  luxe  de  la  mise  en  scène  est  de 
tradition  à  l'Opéra;  aussi  la  dépense 
occasionnée  par  une  œuvre  nouvelle 
est-elle  toujours  considérable.  \'oici  un 
tableau  des  dépenses  de  quelques  opéras 
célèbres  de  ce  siècle  : 

Le  Triomphe  de  Traj'an  ; IMO;  .  .  ITO.ooo  fr. 

Al.ldin  (:.  ados.  1H22i 1911.00(1  . 

1..1  .luire  (IX.15) .-  .  .  l.Mi.noo  » 

Les  Huguenots  (!M6 lun.nod  .. 

Wamtej' (1X6S) loo.ooo  .. 

La  Juive  ircciinstiluéc  aprrs  lin- 

condic  do  1S75) 190.000  .. 

Les  Huguenots  (id.) 173.000  .. 

Fitusl  (iV/.l l.sT.COn  » 

Le  Prnplièle  {id.) 224.000  .. 

i:oi>peli.1  (ballot) .12.000  - 

Lu  Soune    id si. 000  - 


r  K  T  1  T  K  3 


LK   tiii;athk   de   l  opkra 


I.'Opéra  qui  a  coûti'  le  prix  le  plus 
('•levt'  est  la  Dame  Je  Monlsoreau  : 
.H'JOOOO  francs;  le  moins  coûteux  a  été 
In  Walkyrie:  SddOO  francs.  La  moyenne 
des  opéras  se  chiffre  donc  par  une  dé- 
pense de  150  00(1  à  100  000  francs:  on 
comprend,   après  cela,   qu'un  directeur 


De  plus,  la  transformation  du  f:roût 
public  en  ces  dernières  aimées  rend 
plus  difficile  le  gouvernement  de  TAca- 
démic  nationale  de  musique  et  cela  à 
divers  points  de  vue  :  d'abord  parce 
qu'il  y  avait  en  France  peu  d'arlisles 
préparés     à    interpréter     le     répertoire 


ROSE     CARON     Dans     la     LOUE     QU'ELLE     OCCIPAIT     A     L'OPÉRA 


y  regarde  à  deux  fois  avant  de  mettre  à 
la  scène  une  œuvre  destinée  à  faire  une 
pareille  brèche  à  sa  caisse. 

Si  la  direction  de  l'Opéra  a  toujours 
été  chose  difficile,  c'est  bien  de  nos 
jours  et  surtout  depuis  l'ouverture  de 
la  salle  actuelle,  gouflTre  énorme,  folie 
absurde  où  ont  été  entassés  plus  de 
soixante  millions  et  dont  l'entretien  est 
ruineux.  Deux  chilTres  en  donneront 
une  idée  :  le  balayage  coûte  36  .'jOo  francs 
par  an  —  soit  cent  francs  par  jour  — 
et  le  chautTagre  90000  francs  environ. 


\\agnérien  et  ensuite  en  ce  qu'il  est  im- 
possible de  créer  en  peu  d'années  un 
répertoire  nouveau  destiné  à  remplacer 
les  œuvres  anciennes,  auxquelles  le  pu- 
blic ne  mord  plus. 

L'examen  des  recettes  prouve,  en 
effet,  que,  depuis  l'apparition  sur  notre 
grande  scène  Ivrique  des  ouvrages  de 
A\'agner  —  Lohenf/rin  fut  joué  le 
16  septembre  hSill  —  le  public  déserte 
les  œuvres  françaises  pour  Lohengrin, 
la  Walkyrie.  Tannhauser,  les  Maîtres 
chanteurs.   Qu'on  v  voie   une   transfor- 


LK    TMKATUF.     DK     LOI»  Kl!  A 


nialion  profonde  ou  passaj^èrt  du  goût 
ou  une  noie  s|)écialc  de  snobisme,  peu 
imporle  :  les  chitFres  sont  là  qui  parlent 
dans  toute  leur  brutalité  :  on  ne  saurait 
les  contredire. 

l,e   public   liahiluel   de   l'Opi-ra  a  été 


V 


siteur  allemand  que  les  directeurs  actuels 
de  noire  Académie  nationale  de  musique 
arrivent  à  équilibrer  leur  budget;  c'est 
Wagner  qui  comble  le  délicit  de  la 
caisse  de  l'Opéra  ! 

Du  reste,  si  l'on  consulte  les  annales 
de  notre  première  scène  Ivrique  depuis 
trois  quarts  de  siècle,  on  constatera 
combien  est  fatale  aux  téméraires  la 
direclioii  <le  l'Opéra.  Depuis  N'éron, 
(pii  eut.  en  1831,  la  bonne  inspiration 
de  mettre  à  la  scène  Robert  le  Diable  — 
un  des  plus  gros  succès  du  siècle, 
puisque  r(puvre  eut  ir>0  représentations 
en  cinq  ans  —  jusqu'à  Perrin,  dont  la 
gestion  heureuse  fut  interrompue  parla 
guerre  de  1S70,  aucun  directeur  n'avait 
])u  équilibrer  son  budget.  Ilalanzier  eut 
la  bonne  fortune  d'inaugurer  le  nouvel 
Opéra  et  son  célèbre  escalier,  et  d'avoir 
ri'lxposilioii  de  I.S'S:  ce  fut  un  homme 


si  désorienté  par  la  musique  wagné- 
l'ienne  qu  il  semble  se  désintéresser  des 
eiïorts  de  nos  musiciens  français.  Con- 
sultez, la  liste  des  u'uvres  françaises 
jouées  à  r.Acadéinie  nationale  depuis 
1892  :  Salammhi'i,  Saumon  el  D,%liln, 
Stralonice ,  Détdamie,  (lirendoline, 
Thaïs,  Djclma,  la  Montaç/ne  noire, 
Frédcr/onde,  Jlellé,  Messidor.  Certes, 
voilà  des  œuvres  de  tendance  et  d'etTorts 
divers,  (|uelques-unes  pleines  de  mé- 
rite! I']|  cependant  une  seule  se  joue  cou- 
ramment à  1  0])éra  et  a  gardé  la  faveur  du 
public,  au  même  titre  que  les  ouvrages 
de  W'af;t\cr:  Sanison  et  Dalita,  deSaint- 
Saiins.  Parmi  les  n-uvres  écloses  en  la 
seconde  moitié  de  ce  siècle,  certaines 
ont  victorieusement  résisté  à  l'épreuve 
du  temps  :  Ilamlel,  lioméo  el  .fiili<-llc, 
Sif/urd,  Fatisl  surtout  qui  l'Cste  tou- 
jours l'opéra  pr(''fér('- ;  ne  faisant  pas  ici 
(cuvre  de  criti(|ue,  je  constate  simple- 
ment le  fait.  (Juanl  aux  ouvrages  de 
Meverbcer,  de  Hossini,  d'.\uber,  d'Ila- 
lévy,  qui  fu-entjatlis  la  fortune  del'Opéi-a, 
on  est  devenu  très  froid  à  leur  égard. 

Il  faut  donc  constater  ce  fait  étrange 
que  c'est  grâce  au  répertoire  du  compo- 


II  F.  r  X    .1  luiN  X  f;s 

heureux.  \  aucorbeil,  ipii  n  eut  aucune 
de  ces  faveurs,  laissa,  à  sa  mort,  après 
cinq  ans  de  directorial,  un  passif  d'un 
million  el  demi.  I.a  direction  Hitt  el 
(îailliard  débula  naturellement  dausdes 
circonstances  exirèmement  difliciles, 
et   les  deux   premières    années    se   sol- 


LE    T  1 1 1:  A  T  U  1-;     I )  E     L  O  P E R  A 


(lèrenl  par  une  perle  de  38<IOtlO  francs. 
Ils  purent  cependant,  par  une  fjeslion 
prudenle  et  habile,  recouvrer  ce  passif 
et,  grâce  à  llvxposilion  de  1889,  se 
retirer  a\ec  un  liénélicc. 


expérimenté  de  M.  Gailhard.  Kn  somme, 
tout  cela  est  peu  engageant  ])our  les 
futurs  candidats  au  |)i)ste  de  directeur 
de  l'Opéra  ! 

A  l'heure  actuelle,   le  liilan   de  l'Aca- 


IXSTAXTANÉ     PRIS     AU     BAL     MASyUÉ     DE     L'uPKKA 


Nous  avons  dit  comment  M.  Ber- 
trand, après  une  perte  de  six  cent 
mille  francs  en  un  an,  avait  failli  suc- 
comber sous  les  clauses  dun  cahier  des 
charges  écrasant  et  dans  quelles  circon- 
stances il  avait  fait  appel   au   concours 


demie  nationale  de  musique  se  chiffre 
de  la  façon  suivante  :  les  dépenses  sont 
de  21000  francs  par  représentation, 
avons-nous  dit;  ce  chiffre  est  très  élevé, 
mais  s'explique  aisément.  A  la  suite  de 
l'incendie  des  magasins  de  décors  de  la 


LE    TIll.ATUK    DE     LOPÉHA 


rue  Hicher,  un  accord  est  iiilervcuu 
enlre  TKlal  —  qui  se  souciait  peu 
d'avancer  les  sommes  nécessaires  a  la 
rcfeclion  de  ces  décors  —  et  les  direc- 
teurs de  l'Opéra.  Ceux-ci  furent  dis- 
pensés des  rcprésenlalifins  ffralùitcs 
imposées  par  leur  cahier  des  charges,  à 
la  condition  de  ])rocéder  à  la  réfection 
complète  de  quinze  ouvrages  du  réper- 
toire. A  l'heure  où  nous  écrivons  ces 
lignes,  onze  d'entre  eux  ont  été  remis 


LA      K  un  R  [Il  ANE 

il   la   scène,    les   autres   le   seront  avaiil 

1  expiration  du  [irivilège.  (,-  est  donc,  en 
movenne,  deux  anciens  ouvrages  repris 
chaque  aimée,  soit  une  déjiense  annuelle 
de  |)lus  de  trois  cent  mille  francs  à 
ujoutcr  aux  frais  ordinaires.  Donc,  en 
se  basant  sur  ce  chiffre  de  21  000  francs 
par  représentation,  et  l'tJpéra  en  don- 
nant l'J'2  par  an,  on  arrive  à  une  sonmiu 
totale  ap|)roximati\e  de  quatre  millions 
de  dépenses  pour  l'année  entière. 

Voyons  maintenant  les  recettes.  Les 
abonnés  apportent  un  revenu  à  peu  près 
lixe  de  I  800000  francs;  eu  y  joignant 
la  subvention  de  HOOOOO  francs  donnée 
par    l'Ktal,    on     trou\c    un    chiirrc    de 

2  600000  francs.  Il  faut  dom-  que  le 
|)ublic  amateur  apporte  nn  idnlin;;!']]! 
minimum  de  1  COO  000  frani-.-,  iiour  une 


le  budget  de  l'Opéra   soit   en  équilibre. 
I,a  direction   actuelle  avait  eu   l'heu- 
reuse pensée  d'offrir  aux  compositeurs 
français  le  moyen  de  se  faire  connaître 
en  jouant  leurs  œuvres  à  des  concerts 
donnés   le    dimanche,    en    matinée.    La 
presse  n'avait  pas  marchandé  ses  éloges 
à  cette  innovatifin  et  clic  avait  couvert 
de  Heurs  .\INL  Hcrirand  et  (îailhard  — 
les  fle\irs  coûtent  si  peu!  >Liis  les  fleurs 
ne  suffisent  pas;  le  public  n'est  pas  venu 
entendre  nos  compatriotes,   et  le 
résultat    final    de    cette    louable 
entreprise  s'est  soldé  par  un  double 
délicit   :  7jOOO  francs  en   l8iK)  et 
80000  en    1897.  C'était    peu    en- 
courageant;    aussi     la    direction 
a-t-elle  renoncé   à  ces    coûteuses 
auditions  dominicales. 

On    se    demande    sans    doute 

pourquoi  l'Opéra  ne  joue  pas  tous 

les  jours  et  n  augmente  pas  ainsi 

le    chiffre    de     ses     receltes;    la 

raison    en    est    simple.     L'Opéra 

actuel     n'a    pas    de    magasin    de 

décors;  le  magasin  est  aux  fortilîcalions, 

sur  la  route  d'.Asnières;  or,   dans   l'état 

actuel  des  choses,   les  changements  de 

décors  demandant  une  journée  entière, 

on    ne    pourrait   jamais    répéter,   si  on 

changeait  de  spectacle  tous  les  soirs. 

Cette  absence  de  magasins  de  dé- 
cors à  l'Opéra  a  été  depuis  longtemps 
signalée  par  la  presse  et  par  les  inté- 
ressés; mais  il  parait  que  la  solution  en 
est  difficile,  car  on  n'a  rien  fait  pour  la 
résoudre.  C'est  là  cependant  une  ques- 
tion très  sérieuse,  car  celle  situation 
cause  un  préjudice  énorme  à  notre  .Aca- 
démie nationale  de  musique  et  accroît 
les  dépenses  quotidiennes,  en  forçant 
les  directeurs  à  avoir  un  personnel 
énorme  de  machinistes  ;  ceux-ci  sont  au 
nombre  de  ISO.  sur  lesquels  SO  occupés 
toute  la  journée.  Songez  que  certaines 
toiles  de  fond  sont  tellement  vastes  et 
longues  que  nulle  charrette  ou  voiture 
ne  saurait  les  contenir.  11  faut  donc  les 
porter,  roulées,  à  dos  d'homme.  Deux 
équipes  de  douze  machinistes  chacune 
sont  occupées,  en  se  relayant,  à  trans- 


I.K    TIIKATHK     DK     Ldl'KIiA 


porter  les  toiles  de  i'ond  de  l'Opéra  à 
la  porte  d'Asnières  et  réciproquement; 
le  trajet  aller  et  retour  demande  près  de 
quatre  heures.  Si  donc  il  y  a  quatre  ou 
cinq  toiles  de  fond  à  transporter  d'un 
endroit  à  un  autre  et  réciproquement, 


posée  de  gens  mariés,  de  sorte  qu'on  est 
bien  près  de  la  vérité,  en  comptant  que 
3000  personnes  vivent  directement  (le 
l'Dpéra  ;  mais,  en  dehors  de  ce  personnel 
lixe,  nombre  d  autres  personnes  retirent 
du  budirel  de  l'Académie  nationale  de 


LE     POTEn     DU     PUBLIC 


c  est  un  régiment  de  lOO  à   l'JO  machi- 
nistes occupés  toute  une  matinée. 

Les  quatre  millions  formant  le  budget 
de  l'Opéra  —  et  sur  lesquels  certaine- 
ment un  million  est  apporté  parl'étranger 
—  servent  à  1  entretien  de  nombreuses 
familles;  1  280  personnes  émargent  à  la 
caisse  de  l'Opéra  ;  la  nftjorité  est  com- 


musique  le  plus  clair  de  leurs  revenus  : 
peintres  décorateurs,  copistes,  costu- 
miers, etc.  On  peut  affirmer,  sans  crainte 
d'exagération,  que  6000  à  7000  per- 
sonnes seraient  sans  ressources  le  jour 
où  l'Opéra  serait  fermé.  Et  nous  ne 
comptons  pas  les  dépenses  de  voitures, 
toilettes  et  autres   faites   par  le  public 


Lie    TIIÉATHK     DE     I,  OPKHA 


qui  vient  à  l'Opéra,  car  ici  nous  tom- 
bons clans  linconnu. 

11  faut  donc  reconnaître  que  lAea- 
déniie  nationale  de  musique  est  une 
source  précieuse  de  revenus  pour  le 
monde  des  travailleurs,  tout  en  étant 
une  des  plus  hautes  expressions  de  lart 
sous  ses  diverses  formes  et  en  restant 
une  sorte  de  salon  de  bonne  compa^'-nie. 

Aussi  ce  rêve  de  démocratiser  lUpéra 
nous  a-t-il  toujours  paru  une  étrange 
utopie  ;  si  jamais  on  tentait  sérieusement 
de  le  réaliser,  ce  serait  sa  ruine.  LOpéra 
est  essentiellement  un  objet  de  luxe  et  il 
ne  peut  vivre  quen  restant  une  réunion 
de  toutes  les  aristocraties.  Les  abonnés 
—  véritable  livre  d'or  de  la  société  pari- 
sienne—  apportent  ce  cachet  de  bon  ton 
et  de  haute  élégance,  qui  est  la  marque 
de  notre  grande  scène  lyri([ue.  Et  c'est 
vraiment  un  régal  pourles  veux,  de  regar- 
der la  salle  de  l'Opéra  un  soir  de  solennité, 
où  les  toilettes  sont  plus  brillantes, 
r)ù  la  coquetterie  féminine  étend  son 
empire  jusqu'au  dernier  ani|)hithéâlre. 

Les  premiers  rangs  des  fauteuils  d  or- 
chestre sont  l'apanage  exclusif  des  habits 
noirs.  Il  y  a  l;ide\ieux  habitués  qui  ont 
vu  déliler  des  générations  de  chanteurs 
et  de  ballerines  et  des  séries  de  direc- 
teurs. Aux  derniers  rang^s  des  fauteuils, 
les  dames  sont  aujourd'hui  admises,  à 
condition  de  laisser  leurs  chapeaux  au 
vestiaire.  Les  fauteuils  d'orchestre  sont 
encîidrés  de  chaque  coté  par  des  bai- 


gnoires, "fort  recherchées  des  clubs  ou 
des  familles  qui  aiment  la  note  discrète. 

Nous  voici  à  l'amphithéâtre  aimé  des 
dames  qui  aiment  à  se  montrer  dans 
toute  leur  splendeur;  cependant  il  est 
de  bon  ton  —  sauf  les  soirs  de  grandes 
premières  —  de  n'y  pas  paraître  en 
grand  décolleté. 

.\ux  j)reniières  loges,  règne  la  suprême 
élégance;  les  riches  toilettes  s'y  épa- 
nouissent sous  l'éclat  des  lampes  élec- 
triques, les  diamants  y  scintillent,  les 
épaules  nues  y  resplendissent  dans  leur 
blancheur  nacrée.  Ce  sont  de  véritables 
salons  où,  durant  les  entractes,  on 
cause,  on  se  salue,  on  flirte  même,  car 
chaque  loge  est  précédée  d'une  sorte  de 
boudoir  discret  propre  au  babillage. 

Les  secondes  loges  sont,  comme  les 
premières,  presque  toutes  louées  ii 
l'année.  On  peut  s'y  montrer  en  loilelle 
moins  élégante,  étant  moins  en  vue; 
toutefois,  la  différence  est  souvent  peu 
sensible.  Les  fauteuils  du  dernier  am- 
philhéàlre  sont  pris  souvent  par  des 
artistes,  ne  voulant  rien  perdre  du 
chant,  ni  de  l'orchestre:  la  musique  v 
arrive,  en  effet,  dans  une  note  fondue 
([ui  ])lait  à  loreille. 

lui  vérité,  c'est  un  spectacle  unique 
pour  les  yeux,  une  vraie  fêle  iinni-  une 
âme  d'artiste,  qu'une  solennité  à  notre 
.\cadémie  nationale  de  musique. 


Ck, 


n  i;  i:  s    n  i: 


1>1    M. 


^1     IslL^^  'W*^ 


i(IJl« 


LE    MOUVEMENT    LITTERAIRE 


I.c  livre  de  Benjamin  Constant.  Promenade  de 
Peintre,  publié  cliez  Lbmerre,  est  fait  d'une  série 
<le  croquis  d'artistes  pris  en  llânant  aux  deux 
expositions  de  la  Société  des  Artistes  français  et 
de  la  Société  nationale  des  Beaux-Arts:  c'est  de 
la  critique  d'art  faite  —  chose  rare  —  par  un 
jicintre.  * 

Il  y  a  une  page  pleine  de  sens  vrai  et  sûr  dans 
le  discours  par  lequel  M.  Brunetiére  répondit  au 
discours  de  réception  de  M.  Henry  Houssaye  à  l'Aca- 
démie française.  Il  y  flétrit  i  bon  droit  la  •■  cri- 
tique d'art  »  qu'on  peut  appeler  littéraire  et  sen- 
timentale, celle  qui  apprécie  et  qui  vante  le  côte 
descriptif  de  la  peinture  ou  l'intention  morale 
d'une  sculpture,  celle  que  pratiqua  Diderot,  celle 
<jui  conduit  à  l'admiration  mouillée  pour  les  litho- 
{,'raphies  populaires,  le  Chien  du  Pauvre  et  le 
l'.uré  conciliateur.  Cette  critique-là  fait  de  l'ou- 
vrage à  coté.  On  n'en  fait  guère  d'autre,  et  c'est 
ainsi  que  le  goût  public  se  fausse  par  une  erreur 
pri^udiciable  et  à  l'art  et  à  l'artiste.  L'orateur 
concluait  : 

C'est  que  nous  manquons  ici  de  guides,  et  dés  qu'il  en  surgit 
quelqu'un,  it  meurt,  —  comme  Eugène  Fromentin,  —  j»  moins 
tucorequ'à  peine  nous  metlions-nons  eu  chemin  pour  le  suivre, 
il  nous  abandonne,  —  comme  vous.  Non  que  l'art  et  la  littéra- 
ture soient  étrangers  ou  excentrique;  l'nn  à  l'autre  ;  et.  pour 
peu  qu*il  les  prenne  assez  superficiellement,  un  homme  d'esprit 
ne  tarde  pas  à  découvrir  entre  eux  des  rapports  qui  l'étonnent 
lui-même.  Mais  c'est  au  point  précis  où  ces  rapports  s'évanouit- 
seut  que  coaamence  la  vraie  critique  d'art.  Si  donc  deux 
peintres  ou  deux  sculpteurs  traitent  le  même  sujet,  s'ils  nous 
moutrent  la  même  Madone  avec  le  même  enfant,  ou  la  même 
Jeanne  d'Arc,  je  voudrais  que  l'on  me  dit  en  quoi  ces  Jeanne 
d'Arc  ou  ces  Madones  différent,  et  qu'on  me  l'expliquât  par 
des  raisons  techniques,  par  des  raisons  tirées  de  l'art  ou  du 
métier  même  du  sculpteur  ou  du  peintre.  Il  doit  y  avoir  de 
ces  raisons.  Ou  plutôt  il  y  en  a,  j'en  suis  sur,  puisque  Eugène 
Fromentin,  dans  Ses  Maîtres  d'autrefois,  nous  en  a  domié  quel- 
ques-unes ;  et  tels  encore  de  nos  confrères,  M.  Eugène  Guil- 
laume, dans  ses  savantes  leçons  du  Collège  de  France,  ou 
M.  Jil'.es  Breton,  dans  son  autobiographie  i'Vn  j>ein/re  paysan. 
D'une  manière  de  dessiner  ou  de  pein>lre  à  une  autre  manière, 
il  y  a  autant  de  différence  que  du  style  de  Corneille  ,i  celui  de 
R.icine  ;  et  cette  différence  est  a  technique  »  ;  et  je  voudrais 
qu'on  me  la  fit  entendre.  «  Après  cela,  dit  Benvenuto  Cellini, 
dans  un  passage  souvent  cité,  tu  dessineras  l'os  qu'on  appelle 
sacrum,  il  est  très  beau  1  n  Je  voudrais  savoir  ce  qu'il  y  a  de 
si  beau  dans  l'os  qu'on  appelle  sacrum .'  Et  quand  je  le  saurais, 
quand  nous  le  saurions,  si  l'on  persistait  à  faire  de  la  littéra- 
ture à  propos  d'une  toile  ou  d'un  marbre,  on  le  pourrait,  on  en 
ferait  !  Mais  nous,  en  attendant,  nous  aurions  appris  quelque 
chose  !  Nos  opinions  ne  seraient  plus  la  naive  et  mobile  expres- 
sion de  notre  incompétence!  Il  y  aurait  enfin  une  critique  d'art, 
et  non  plus  seulement,  à  propos  d'art,  de  la  critique  encore  et 
toujours  purement  littéraire. 

J'attendais  un  peu  de  cette  critique  d'art,  artis- 
tique et  technique,  dans  ce  livre  écrit  à  propos  de 
peintres  par  un  peintre.  J'avoue  que  j'ai  été  un 
peu  déçu.  L'auteur  a  mis  à  son  opuscule  une  pré- 
face qui  est  la  Marseillaise  de  la  Bienveillance;  il 
apporte  le  parti  pris  de  l'optimisme:  aussi,  de 
peur  d'égraligner  les  toiles,  il  n'y  touche  pas.  Il 
fait  de  la  littérature,  assez  agréable,  sans  doute: 
mais  s'il  est  vrai  qu'il  peut  tirer  vanité  d'avoir  fait 
bonne  figure  dans  un  exercice  qui  n'est  pas  son 
métier  habituel,  nous  pouvons  le  féliciter  de  son 
talent  d'amateur  plus  que  le  remercier  du  service 
rendu  à  son  art.  C'est  encore  le  violon  d'Ingres. 
On  dirait  une  gageure.  Ce  peintre  prend  de  la 
peine  pour  oublier  la  palette  et  le  métier.  Il  est 
liante  par  la  coquetterie  de  la  littérature.  On  dirait 
qu'en  écrivant,  il  fait  fi  du  pinceau  et  se  targue  de 
sa  plume.  Cedat  pictura  litteris  !  Tantôt,  c'est 
l'anecdote,  le  souvenir  d'une  manie  d'artiste,  qu'on 

IX.  —  27. 


peut  conter  sans    être   peintre,  comme  ce  mot   sur 
\'ollon  : 

En  voilà  un  peintre!  Il  i)eint  avec  tout  ce  qui  lui  tombe 
sous  la  main  I  Va  jour,  il  arracha  un  volet  d'une  fenêtre  pour 
exécuter  dessus  ce  magnifique  poisson  qui  est  au  Luxembourg. 
En  pleine  matière  fluide  et  précieuse,  il  faut  le  voir  en  sortir, 
dans  mi  tour  de  brosse,  une  tête,  une  falaise,  un  port  avec  ses 
bateaux,  une  nature  morte  t  Qui  ne  se  souvient  de  sa  Femme 
du  Juillet'  C'était  magistral. 

Ailleurs,  telle  description  d'une  tempête  de 
Tattegrain  ;  Diderot,  très  ignare  en  technique  pic- 
turesque,  ne  l'eût  pas  mieux  faite,  littérairement 
parlant. 

Cette  page  sur  le  «  petit  soldat  •>  a  de  l'allure, 
mais  un  profane  sachant  écrire  l'eût  faite  devant 
tous  les  tableaux  de  Détaille. 

Dans  aucmi  pa.vs  le  soldat  n'aura  trouvé  un  glorifîcateur 
plus  vibrant,  plus  exact  ;  ses  croquis  répandus  partout,  dans  les 
livres,  siir  les  tables  d'ami,  nous  montrent  bien  tel  qu'il  est  ce 
«  petit  soldat  n  que  l'on  aime  toujours,  à  l'allure  gaie,  coura- 
geuse, ne  demandant  qu'à  marcher  en  avant  !  Rien  ne  lui 
manque,  du  pompLin  aux  boutons  de  guêtre,  et  cependant  c'est 
enlevé  d'un  trait,  sans  rien  de  trop,  et  au  pis  de  course.  De 
grade  en  grade,  la  tenue  diffère  comme  maintien,  comme 
tournure  ;  le  simple  soldat,  soliile  paysan  aux  reins  carrés,  im 
peu  vêtu  à  la  diable  ;  puis  le  sous-officier  plus  correct,  pins 
coquet,  d'alhu-e  décidée  ;  puis  le  jeune  officier  très  crâne,  très 
campé,  bien  entré  dans  le  métier;  et,  enfin  les  généraux  de 
tout  âge  et  de  toutes  blessures,  plus  ou  moins  fatigués  par 
l'âge  ou  les  campagnes.  Tout  cela  bien  suivi  d'observation,  et 
se  trouvant  au  complet  dans  un  livre  qui  doit  se  faire  rare  : 
l'Armée  française,  et  que  j'ai  le  bonheur  de  posséder  dans  ma 
petite  bibliothèque  de  peintre.  Tous  ces  croquis,  dessins  plus 
poussés,  aquarelles,  font  une  collection  qui  se  disperse  tous  les 
jours,  mais  qui,  de  même,  s'agrandit  au  profit  de  l'histoire 
militaire.  Et,  sans  vouloir  faire  la  moindre  comparaison,  ces 
croquis  de  Détaille  m'ont  souvent  fait  penser  à  ceux  de 
Watteau,  par  la  science  discrète,  l'observation  spirituelle  et 
juste,  la  vivacité  de  l'attaque. 

Vous  entendez  :  «  Sans  voidoir  faire  la  moindre 
comparaison!  >.  Ah  I  cher  maître,  quel  dommage  I 
\'ous  passez  à  côté  de  la  page  à  faire,  et  voilà  jus- 
tement ce  qui  aurait  été  intéressant,  piquant,  neuf, 
instructif,  un  parallèle  entre  A\'atteau  et  Détaille 
au  point  de  vue  de  la  similitude  des  procédés  fait 
par  un  connaisseur  qui  eût  appuyé  ses  arguments 
de  raisons  techniques  interdites  aux  philistins. 

Mais  nonl  cette  page,  nous  ne  l'avons  pas  euel 
Peut-être  laurons-nous  une  autre  fois  ? 

C'est  ainsi  à  peu  près  partout.  A  propos  de 
Jean-Paul  Laurens.  c'est  un  cours  d'histoire  là  où 
des  observations  sur  le  faire,  la  manière  et  la  per- 
sonnalité de  l'artiste  nous  eussent  davantage 
séduit. 

L'auteur  nous  dira  :  «  Mais  si  j'avais  fait  ce  que 
vous  dites,  j'eusse  ennuyé  mon  public  !  Des  articles 
de  journau.x  ne  sont  pas  des  leçons.  Je  parle  à  la 
foule  1  " 

C'est  là,  je  crois,  une  erreur.  On  peut  intéresser 
le  gros  public  à  tout  ce  qui  est  digne  d'occuper 
l'esprit:  tout  est  dans  la  manière  de  s'y  pi'endre 
et  Si.  Benjamin  Constant  a  trop  de  verve,  de  faci- 
lité et  d'esprit  pour  n'avoir  pas  facilement,  s'il  l'eût 
voulu,  intéressé  le  public  à  des  questions  dont  on 
a  le  tort  de  le  tenir  éloigné,  parce  qu'on  se  défie 
de  son  incompétence  sans  avoir  tenté  de  l'ins- 
truire. 

Parfois,  la  nature  reprend  ses  droits,  et  il  perce 
à  travers  le  commentaire  agréable  et  mondain  des 
réflexions  qui  révèlent  furtivement  l'homme  du 
métier,  comme  telle  critique  à  propos  du  Waterloo 
de  François  Flameng. 

A    propos   aussi   d'Hippolyte    F'ournier,   c'est  le 


LE    MOUVEMENT    LITTEHAIHE 


peintre  qui  se  relioiive  et  qui  donne  en  arlislc  des 
conseils  profitables  à  tant  d'aulics  arts  que  la 
peinture  : 

C'est  simplement  peint.  L'exécution  ne  vient  pas  entraver, 
encombrer  l'expression  sentimentale  du  sujet.  La  formule  de 
l'atmosphère  n'est  \)ns  résolue  par  des  petits  bâtons  mnlti- 
colores  en  vue  d'une  vibration  inutile...  Car  l'air  est  tluide  à 
l'œil  et  vaporise  la  couleur  I  Aussi,  quel  énervemeut  de  voir 
certains  jeunes  se  donner  tant  de  peine  pour  ne  pas  peinilre 
comme  les  maîtres  d'autrefois,  pour  ne  pas  chercher  lii  voie  la 
plus  simple,  les  moyens  les  moins  compliqués.  Enâu,  tant  que 
le  monde  sera  monde,  les  impatients  du  succès  marcheront  sur 
les  mains  parce  que,  d'habitude,  on  marche  sur  les  pieds. 

Ce  sont  des  pages  intéressantes,  des  notes 
curieuses,  des  impressions  furtives,  des  mots  de 
calepin,  qui  prennent  de  l'intérêt  par  l'autorité  du 
critique,  et  qui  constituent  une  curieuse  et  vivante 
galerie  de  i|uatre-vingls  peinlres  cl  sculpteurs  con- 
temporains. 


Je  vous  recommande  le  petit  livre  de  Paul  Ginisty, 
la  Vie  d'un  thèù(re,  édite  par  RF.'iN«.\i.D.  Voilà  une 
lecture  amusante.  Ginisty  est  un  chercheur,  un 
curieu.ï,  un  fureteur,  et  il  a  le  secret  de  rendre  la 
technique  attrayante. 

Il  n'y  a  pas  une  très  riche  littérature  autour  de 
ce  sujet  :  le  mécanisme  cl  l'organisation  matérielle 
d'un  théâtre.  On  en  est  toujours  resté  au  vieux 
petit  livre,  vieilli  et  démodé,  de  Moynet,  t'jSni'ers 
d'un  Ihéàlre. 

Cette  monographie  arrive  à  propos,  et  elle  est 
due  à  un  homme  qui  connaît  assez  son  alTaire  pour 
qu'on  ait  à  la  fois  dans  ses  pages  l'utile  et  l'agréable. 
Ûirecleur  du  théâtre  de  l'Odéon,  il  en  connaît  les 
détours,  et  sa  gaieté  ne  nuit  pas  à  sa  documentation. 

Les  coulisses,  les  préparatifs  de  la  représentation, 
tout  ce  mystère  qui  entoure  les  préliminaires  du 
plaisir  ofTei'l  au  public  tenu  à  l'écart  des  dessous 
et  des  envers  de  la  scène,  tout  ce  secret  attire  et 
intéresse  les  profanes.  On  aime  à  pénétrer  dans 
cette  nflicine  close,  à  voir  les  décors  parle  côté  de 
la  toile  grise,  à  assister  à  une  répétition  sans  cos- 
tumes, et  cela  est  bien  humain.  Le  privilège  de  voir 
ce  qui  n'est  pas  destiné  à  la  foule  a  l'attrait  d'une 
distinction,  d'une  supériorité. 

De  quoi  parle  Ginisty  '.'  11  prend  la  ])iècc  de 
théâtre  au  berceau,  chez  l'auteur. 

La  Clairon  disait  : 

—  Quand  un  auteur  a  fini  d'écrire  sa  pièce,  il 
n'a  fait  que  le  plus  facile. 

Ginisty  nous  le  prouve,  mais  dans  un  autre  sens 
que  celui  où  le  prenait  la  Clairon. 

Voici  la  pièce  chez  le  copiste,  la  lecture,  la  récep- 
tion ;  en  l'ouLe  chez  le  costumier,  chez  le  décora- 
teur: à  présent,  â  la  mise  en  scène!  aux  répéti- 
tions 1  On  débrouille,  on  fait  des  pauses  devant  le 
Guignol,  et,  pendant  ce  temps,  toute  une  armée  de 
gens  travaille,  et  le  chef  de  claque  prépare  ses 
hommes.  Voici  l'armée  des  figurants.  Qui  arrive  lA'.' 
('est  le  médecin,  c'est  le  commissaire  de  police, 
c'est  l'agent  de  Souchon,  c'est  le  délégué  de  l'Assis- 
tance publique,  c'est  l'inspecteur  de  la  censure. 
Oh!  quel  troupeau,  là-bas,  noir  et  maussade!  Ce  sont 
les  messieurs  de  la  critique  théâtrale.  Enfin,  voici 
la  piemière  et  ses  alTres.  Au  rideau!  et,  demain,  A 
la  location  ! 

Toute  celte  histoire  du  théâtre  contemporain  est 
contée  par  Ginisty,  avec  humour  et  agrément,  dans 
le  genre  de  ces  monographies,  dont  l'usage  et  In 
mode  malheureusement  se  perdent  et  qui  consti- 
tuèrent la  collection  des  l'r;tni;;iis  pcinls  par  eux- 
mêmes. 

Tout  cela  fourmille  d'anecdotes  piquantes  et 
agréables.  Ainsi  les  triomphes  des  arlistes  en 
tournée   ne  datent  pas  d'aujourd'hui,  l'ne  dame  de 


Buenos-Ayres  me  racontai!  un  jour  avoir  vu  Sarab 
Bernhardl  se  promener  dans  la  grand'rue  en  man- 
teau de  cour  et  robe  à  traîne,  cl  les  populations 
lui  jetaient  des  Heurs.  Il  n'est  pas  besoin  d'aller  si 
loin.  -Au  siècle  dernier.  M""  Sainval  connut  des 
ovations  de  tournées  assez  coquettes  : 

A  Nîmes,  on  imprime  tes  vers  composés  en  son  honneur  aux 
friis  de  la  ville  !  Eu  marche  dans  un  cortège  poétique,  elle  est 
célébrée  sur  tous  les  r>'thme-'.  Une  fois,  elle  reçoit  un  acro- 
stichc  monumental  de  soixante-dix  vers,  dont  les  premières 
lettres  forment  ces  mots  :  m  Le  trioœphô  du  talent  par  l'au- 
teur de  répitre  i\  Mademoiselle  Sainval  ;  Acit  à  Avignon,  m  Vu 
autre  Avignotniais  se  place  au  «  paradis  s  du  théâtre  pour 
jeter  de  là  une  couronre  «  afin  qu'elle  paraisse  tomber  du 
ciel  ». 

C'est  pour  elle  qu'on  imagine  de  lâcher  sur  le  théâtre  des 
colombes  avec  des  palmes  dans  le  bec.  Une  autre  fois,  un 
spectateur,  nu  comble  du  délire,  se  précipite  sur  la  scène  et 
développe  en  quatre  poùits  l'apologie  de  M"-^  Sainval  :  ft  savoir 
que  ses  taterits  sont  divins,  qu'on  ne  peut  pas  mieux  jouer 
qu'elle,  que  la  louange  n'a  plus  d'expression  digue  de  lui  être 
appliquée  et  que  l'histoire  la  célébrera  parmi  les  femmea 
illustres.  Et  cet  étr.inge  discours  est  accueilli  piir  des  trans- 
ports. . 

l.c  ciistume  du  rôle  est  une  grave  alTaire,  et  cer- 
tains artisics  ont  le  talent  de  le  composer  avec  un 
art  tel  qu'il  aide,  complète,  précise  le  texte. 
Ginisty  lappcllc  ce  curieux  procès  >•  en  usurpa- 
lion  •>  intenté  par  Krédérick-Lemaitre,  à  l'occasion 
de  lii'lierl  l/ac.iire.  Il  estimait  que  le  ■■  poème  ■> 
de  ses  costumes  lui  appartenait  en  propre. 

M.  Eebvre,  qui  soignait  fort  ses  costumes,  se  déclara  charmé, 
le  soir  de  la  reprise  du  Hoi  s'amuse,  du  mot  de  M.  Ferrin.  Il 
avait  habillé  Saltabadil  des  loques  les  plus  pittoresques. 

—  Plus  je  vous  regarde,  lui  dit  l'administrateur  de  la  Comédie, 
et  plus  il  me  semble  que  j'ai  des  envies  folles  de  me  gratter: 
ce  n'est  p;is  un  costume  :  c'est  une  dànanijfais<<n. 

l.e  costume  !  Quel  magique  enchantement  ! 

Un  soir,  j'avais  diné  avec  Moimet-Sully  dans  un 
restaurant  voisin  de  la  Comédie-Kraiiçaise  :  puis 
nous  montâmes  dans  sa  loge,  où  il  devait  se  cos- 
tumer poiu"  ta  Grève  des  i-\triiernns. 

Nous  étions  tous  deux  en  habit  noir  et  cravate 
blanche. 

Moimet  s'habilla  :  ce  fut  comme  une  métamor- 
phose mystérieuse,  une  pratique  de  sorcellerie.  .\u 
frac  élégant  succédaient  un  pantalon  de  veloui's 
pisseux,  colelé,  usé  par  le  manche  des  marteaux: 
le  beau  plastron  de  la  chemise  avait  fait  place 
â  une  chemise  de  grosse  toile  à  carreaux,  le  col 
entr'ouveil  :  ime  ceinture  de  coton  rouge  s'enroula 
à  la  taille,  débi'aillée  et  pendante:  cependant  l'ar- 
liste  avait  blanchi  et  fait  grisonner  la  barbe,  les 
cheveux  :  sous  les  tampons,  la  figure  était  devenue 
hâléc,  brunie,  bronzée  de  chaud  et  de  sueur,  cuite 
par  les  feux  des  forges,  ridée  et  soulTreleuse  ; 
c'était  un  ouvrier  miséreux  et  navrant  :  il  se  leva  . 
c'était  une  impression  saisissante,  comme  si  par 
quelque  magie  venait  de  s'opérer  là,  sous  mes  yeux, 
une  substitution  de  personnalités:  le  mondain  élé- 
gant en  frac  el  en  |)laslron  avait  disparu,  s'était 
évanoui,  el,  à  sa  place,  surgissait  en  contraste  le 
pauvie  et  sordide  homme  de  peine,  en  haillons, 
blanchi  siuis  l'amèrc  dérision  de  la  vie.  dans  le 
désenchantement  d'une  existence  faite  d  injustice 
et  de  douleur.  .le  cherchais  instinclivenient  des 
yeux  mon  Mounet  de  tout  A  l'heure,  riant  et  cor- 
rect dans  sa  lenue  de  soirée:  il  n'y  avait  plus  que 
moi  en  habit,  el  j'aurais  été  presque  gêné  de  ce 
tète-A-tète  avec  l'ouvrier  soulTreleux  et  dépenaillé. 
Car  ce  n'était  plus  Mounet  :  celait  un  forgeron  qui 
venait  d'appnraitre  lA.  de  prendre  corps,  venu  on 
ne  sait  d'où,  le  chef  branlant  et  penché:  la  taille 
voûtée,  les  jambes  arquées  cl  tremblantes:  cl 
Mounet  me  ilisait  : 

—  Dès   c(ue  j'ai   ces   oripeaux   siu'  le  dos.   je  ne 


LK    MOrVEMENT    LITTÉIÎAIRE 


-Î07 


puis  faire  autrement,  je  marche  en  vieux  et  je 
branle  la  tête. 

C'est  la  personnalité  de  l'autre  qui  s'imposait  et 
qui  dominait  l'artiste.  Il  y  a  quelque  chose  de  fan- 
tastique dans  le  spoclaclo  d'une  pareille  formation 
d'individualité  éphémère  et  fictive. 

Jai  vu  éj;alement  Got,  dans  l'abbé  de  On  ne 
badine  pas,  suivre,  en  costume,  la  conversation 
avec  le  ton,  les  lèvres  pincées,  l'air  benêt  de  son 
rôle. 

Ginisty  passe  en  revue  les  types  de  fa  maison, 
le  souflleur,  qui  lui  fournit  ce  souvenir  : 

Laferrière  racontait  que,  dans  sa  carrière,  la  marque  d'estime 
la  l'Uis  fiatt«Uâe  qui  se  fût  adressée  à  lui  lui  avait  été  dornièe... 
par  le  souffleur  de  la  Gaîté. 

Ce  souffleur  était  un  brave  homme,  conscienclexLT  et  ponctuel, 
sur  lequel  ou  pouvait  compter,  comme  sur  le  modèle  des  employés 
de  théâtre. 

Jamais  il  ne  s'était  assoupi,  jamais  il  n'avait  eu  un  moment 
d'iuattention,  jamais  il  n'avait  manqué  d'envoyer  à  l'instant 
la  réplique  nécessaire. 

C'était  le  soir  de  la  première  représentation  de  Y  Idiot,  qui 
fut  un  des  triomphes  de  Laferrière.  A  l'acte  du  souterr-dn,  au 
milieu  d'une  scène  poignante,  la  mémoire  manqua  tout  à  coup 
à  l'acteur.  Il  frappa  légèrement  du  pied  pour  avertir  le  souf- 
fleur, il  chercha  à  l'appeler  par  mie  petite  toux...  Le  souffleur 
restait  muet. 

Pendant  qu'il  prolongeait  un  jeu  de  scène  pour  gagner  dn 
temps,  Laferrière  regarda  le  s(.uffleur.  Le  Ixiuliomme,  la  tête 
appuyée  sur  sa  main,  contemplait  l'artiste  avec  admiration, 
ayant  tout  oublié,  et  goûtant  le  plaisir  qu'aurait  pris  un  spec- 
tateur. La  situation  (c'était  la  première  fois  que  chose  sem- 
blable lui  arrivait),  le  talent  de  l'actour,  lui  avaient  causé  mie 
telle  émotion  que  lui,  l'esclave  du  devoir,  il  avait  eu  quelques 
minutes  d*  <(  emballement  i>. 

Laferrière  fut  un  peu  embarrassé,  mais  il  avait  trop  l'habi- 
tude du  théâtre  pour  ne  pas  trouver  un  moyei»  de  se  tirer  d'af- 
faire. Au  Kste,  le  souffleur  revint  bientôt  à  ses  fonctions. 

Le  rideau  baissé,  il  crut  devoir  aller  présenter  ses  excuses  au 
comédien,  en  lui  assurant  que  jamais  «  accident  w  pareil  ne  se 
renouvellerait. 

—  Des  excuses  !  fit  Laferrière...  mais  que  dites-vous  là  !  C'est 
moi  qui  vous  dois  des  remercien.ents,  et  vous  me  donnez  une 
grande  joie,  mon  brave...  Si  j'ai  pu  émouvoir  le  souffleur  au 
point  de  lui  faire  perdre  la  tête,  quel  effet  ai-je  -dû  produire 
alors  sur  le  pitbîic  ? 

Notre  fureteur  a  trouvé  un  petit  volume  de  1S29. 
Mémoires  d'un  chqueur.  dont  il  cite  des  extraits 
que  je  voudrais  avoir  la  place  de  vous  donner;  ils 
sont  impayables.  Il  faut  du  moins  que  vous  ren- 
diez homraaiie  à  une  institution  qui  a  malheureu- 
sement disparu,  celle  des  dumes-claque.  Ce  que 
c'est?  Lisez  : 

Les  dames-claque  sont  des  spectatrices  chargées  de  faire  le 
mouchoir,  non  pas  comme  le  faisait  M.  Vidocq  en  sa  première 
jeunesse,  mais  à  la  façon  des  romamiques,  et  i>our  la  plus 
grande  gloire  du  sentiment.  II  serait  f-icile  de  moutrer  an 
doigt  ces  pleureuses  le  soir  de  la  première  représentation  d'an 
drame  ou  d'un  mélodrame.  Xous  allons  à  ce  sujet  rappeler  une 
anecdote  que  nous  garantissons  historique. 

Depuis  que  nos  grands  théâtres  se  sont  déclarés  en  faveur 
du  genre  lacrymal,  ils  ne  négligent  ancune  occasion  de  soigner 
la  réussite  des  mimodrames  qu'ils  offrent  â  l'admiration  du 
pub'ic.  Piurmi  les  moyens  qu'ils  mettent  eu  ctuvre,  il  ne  faut 
pas  oublier  les  dames-^Vique.  Il  y  a  quelque  temps  que  l'une 
des  plus  sensibles  fut  mandée  par  un  révérend  pore  noble  et 
une  ci-devant  jeune  première,  qui  lui  promirent  cent  francs  si 
elle  voulait  sangloter  au  second  acte  de  la  pièce  nouvelle, 
pleurer  au  quatrième,  se  trouver  mal  au  dénouement,  le  tout 
d'une  manière  sensible,  afin  que  les  journalistes  pussent,  le  len- 
demain, relater  le  fait  dans  leurs  feuilles.  La  proposition  était 
trop  avantageuse  pour  ne  pas  être  acceptée.  Il  fut  convenu,  en 
outre,  qu'on  surveillerait  du  fond  d'une  loge  la  conduite  de  la 
eompéressf,  placée  au  mi.ieu  de  îa  première  galerie.  Les  choses 
furent  d'abord  comme  on  l'avait  espéré.  La  dame-daque  san- 
glota à  perdre  haleine  au  moment  convenu  et  lâcha,  au  qua- 
trième acte,  s^s  deux  cataractes  oculaires;  mais  le  public, 
preuant  la  pièce  à  revers,  siffla  avec  tant  d'unanimité  que  force 
fut  de  baisser  la  toile  avant  la  fin,  incident  qui  empêcha  l'éva- 
nouissement  convenu.  Malgré  cela,  notre  affligés  n'alla  pas 
moins  le  lendemain  réc'amer  la  somme  promise  ;  on  ne 
voulut  lui  en  compter  que  la  moitié,  attendu  qu'elle  ne  s'était 
pas  évanouie  :  «  Ce  n'est  pas  ma  fiute,  rêpondit-eile  ;  j'avais 
pris  tous  mes  arrangements   pour  cela  ;  et  si  vous  refusez  de 


me  stdier  entièrement,  je  vous  promets  que  je  divulguerai 
rotre  marché,  à  mes  risques  et  iktIIs.  b  Cette  menace,  faite 
d'un  ton  décidé,  ittimida  les  inventears  de  la  ?cène  tragi- 
comique,  et  les  cent  francs  furent  payés  comme  .-^i  l'évanoois- 
semeut  s'était  effectué. 

Un  ingénieux  chef  de  claque  d'aujourd'hui  rétabîira-t-il  les 
dames-cloque  ! 

Après  celle-!à.  on  peut  tirer  l'échelle.  Vous  voyez 
que  ce  petit  livre  est  à  la  fois  anmsant  et  instruc- 
tif; c'est  l'œuvre  d'un  homme  du  métier  qui  sait 
mêler  con^rùment  la  technique,  la  chronique  et 
l'agrément. 


Le  roman  de  M.  Lucien  Miihlfeld.  le  Mauvais 
désir,  a  eu  un  certain  retentissement.  A-t-il  les 
mérites  nécessaires  à  la  proclamation  du  chef- 
d'œuvre?  Ouvrons  le  livre. 

Il  y  a  des  romans  dont  le  premier  et  le  meilleur 
caractère  est  la  belle  venue,  simple  et  pure,  nette 
de  lij:ne  et  précise  d'allure.  Le  Mauvais  désir  n'est 
pas  de  ceux-là,  et  le  livre  est  panaché  au  point 
que  nous  y  trouverons  de  tout. 

Il  faut  d'abord  narrer  le  conte. 

Henée  est  divorcée. 

Elle  a  un  amant.  Florent. 

Elle  l'épouserait,  si  ce  mariage  ne  devait  éteindre 
une  pension  servie  par  le  mari  précédent. 

Us  s'aiment  fort. 

Renée  est  belle  et  a  des  succès. 

Florent  est  jalou.v. 

Je  ne  sais  qui  a  dit  que  la  jalousie  n'a  rien  à 
voir  avec  l'amour. 

C'est  ici  la  preuve. 

Si  Florent  aimait  Renée,  il  ne  la  tromperait  pas. 

Or  il  la  trompe,  et  grossièrement,  avec  des 
filles,  avec  une  baladine. 

Mais  il  est  jaloux  de  Renée. 

C'est  la  logrique  des  hommes.  Ils  s'accordent  le 
droit  de  manquer  à  leur  foi  et  le  refusent  jalouse- 
ment à  leur  dupe. 

Florent  blêmit  parce  qu'un  cocher  de  fiacre  et 
un  collégien  ont  paru  la  trouver  jolie. 

Il  verdit  parce  qu'un  jeune  homme  la  demande 
en  mariage. 

Et  cependant,  à  une  soirée  où  est  Renée,  il 
reconduit  une  cabotine  chez  elle  et  fait  litière  de 
sa  fidélité. 

Cela  dure  ainsi  tout  le  cours  de  riustoire. 

Puis  Florent  est  envoyé  en  mission  diplomatique 
au  Maroc. 

A  peine  est-il  parti,  que  le  père  du  jeune  pré- 
tendant, pour  détacher  Renée  de  son  ami  et  l'ame- 
ner au  mariage,  lui  apprend  par  une  lettre  ano- 
nyme les  frasques  de  son  Florent. 

Renée  meurt  de  cette  confidence. 

Florent  est  décoré  pour  sa  mission  et  se  console 
de  la  mort  de  Renée  par  des  considérations  peu 
banales  : 

I  Personne  ne  la  tenterait  plus,  ne  la  désirerait  plus,  ue  la 
regarderait  plus.  Finies,  les  galanteries  suscitées  pj  son 
charoie,  les  gauloiseries  des  collégiens,  des  calicots  et  des 
cochers,  les  fadaises  de  Lovin*fci,  les  audaces  d'Aillau  !  EV.e  ne 
montrerait  plus  ses  épaules  et  s^  seins  aux  soirs  où  chacun 
lui  volait  un  peu  d'elle  saus  qa'il  osât  défendre  son  bien.  L'in- 
supportable don  de  sa  beauté  et  lit  repris  â  tous  et  à  toujours. 
L'angoisse  misérable,  le  tourment  oriental  se  diésîpaient. 

Elle  redevenait  toute  à  lui.  Elle  ne  gardait  rien  par  devers 
elle  :  après  son  amour,  elle  lui  a  donne  sa  vie.  Le  mauvais  désir 
qu'il  avait  senti  liattre  en  S;i  cliair  là- bas,  «ians  la  nuit  de  fièvre, 
était  cruellement  assouvi.  Florent  était  soulagé,  son  cœur  se 
pacifiait,  une  immense  pitié  l'euv-ihissait  et,  pour  la  première 
fois,  il  la  chérissait  vraiment.  C'était  maintenant  une  peine 
avouable,  flatteuse,  presque  cliarmante  en  comparaison  de 
l'affre  quotidienne  de  sa  vie  passée.  Sans  doute,  Itii  aussi  ne 
connaîtrait  plus  sa  grâce,  mais  à  son  souvenir  il  pleurerait 
volontiers  :  le  chagrin  ne  serait  pas  honteux.  Et  lui  seul  goû- 
terait la  mélancolie  de  l'imaginer,  la  pauvre  petite  reine,  ii 
jolie,  si  sage,  si  bonne. 


LE    MOUVEMENT    LITTÉRAIRE 


4  OS 

Celle  page,  c'est  la  conclusion  du  livre.  C'en  est 
le  sens  et  la  clef.  C'est  une  étude  sur  la  jalousie 
11  est  donc  naturel  cl  logique  d'extraire  tout  d  abord 
du  volume  ce  qu'il  a  de  plus  essentiel,  de  plus 
inlimc,  de  plus  original,  le  système  de  la  jalousie, 
le  /)!•  l'/iri'i/i.i  du  moderne  Scnèque.  . 

l'our  un  jaloux  comme  est  Florent,  il  faut  avouer 
que  la  situation  est  ingénieusement  inventée.  Il  est 
1  amant  dune  femme  divorcée:  il  n'est  pas  assez 
riche  pour  l'épouser  :  il  faut  donc  qu'il  en  demeure 
l'ami  secret  et  que  leur  amour  reste  dans  la  cou- 
lisse ;  pour  ne  pas  la  compromettre,  il  ne  peut  pas 
se  mêler  de  ses  affaires,  ni  même  avoir  1  air  de  les 
connaître  :  •  i    i 

—  Elle  est  exquise,  notre  situation,  rugil-u  :  on 
te  violenterait,  demain,  sous  mes  yeux,  en  chemin 
de  fer  que  je  devrais  regarder  le  paysage  sans 
broncher,  à  seule  fin  de  ne  pas  te  compromettre  . 
C'est  un  jaloux  furieux.  Au  moins  a-t-il  raison 
de  l'être?  Celle  Renée  est-elle  quelque  fielTee 
coquine  ou  coquette  qui  crée  les  occasions  de  mar- 
tyriser son  ami .'  .  ,•  . 
Au  contraire.  C'est  une  petite  femme  jolie  et 
sage,  honnéle  dans  son  genre,  fidèle  et  indilTerenle 
aux  propositions  et  aux  compliments  et  aux  billets 
de  banque.  Florent  n'a  rien  à  lui  reprocher  et  il  ny 
a  rien  à  dire  sur  elle.  C'est  une  perle.  ,. .,       I 

Alors  •?  mais  alors,  c'est  justement  le  cas  d  étu- 
dier cette  maladie  de  la  jalousie,  qui  nait  moins 
des  causes  externes  que  de  nous-mêmes. 

On  a  dit  :  «  Le  jaloux  est  celui  qui  sait.  »  —  ^on, 
c'est  celui  qui  doute. 
Et  même,  non,  ce  n'est  pas  celui  qui  doute. 
Le  doute  s«  contrôle.  Si  Bartholo  n'ttait  pas  gaga,  BcKinc  ne 
le  duperait  point.  Un  homme  intelligent  iicut  Etre  trahi,  il  ne 
«era  pas  trompé.  Le  vrai  jaloux  n'est  ui  celui  qui  sut,  ni  celui 
nui  doute,  c'est  celui  qui  ne  doute  même  pis,  qui  n  a  aucun 
l.ri-texte  pour  douter  et  qui  se  fabrique  de  toutes  pièces  sa 
khcmie.  La  plus  terrible,  la  seule  jalousie,  est  la  jalousie  sans 
cause.  Les  autres  peuvent  dispar.iitre  avec  les  faits  qui  les  pro- 
voquent ;  celle-là  est  mystérieusement  incurable.  Le  terrible 
r.™an  à  bâtir  serait  celui  de  l'amint  chistc  et  de  1  amante 
vierge;  ils  se  prennent,  et  l'amour  leur  enseigne  la  jalousie,  us 
se  voudraient  un,  et  ils  sont  deux.  L'adolescent  pubère  serre 
cil  ses  mains  les  tempes  do  la  fllle  nubile  ;  derrière  les  yeux, 
il  preïscnt  une  àme  qu'en  son  ardeur  nuptiale  il  ne  possède 
],x':  alors  le  crêpe  de  U  jalousie  se  tisse  sur  son  cœur  inassouvi, 
et  il  s'inquiète  de  son  angoisse. 

\insi  le  mystère  de  la  pensée,  le  secret  impéné- 
trable de  l'àmc,  le  rempart  que  fait  la  matière  A 
l'idée  le  mensonge  possible  et  toujours  soupvonnc 
des  yeux  cl  du  langage,  le  jardin  secret  du  monde 
moral,  l'inexpugnable  isolement  de  la  personnalité 
intime,  voilà  le  ferment  de  la  jalousie. 

Dans  le  monde  de  Swedenborg,  les  esprits  com- 
muniquent entre  eux  sans  le  voile  de  la  matière 
ni  le  secours  des  sens.  Ils  se  pénètrent  absolu- 
ment. Ils  doivent  ignorer  la  jalousie. 

guanl  à  Florent,  si  vous  tenez  compte  de  la 
déplorable  opinion  qu'il  professe  sur  les  femnies. 
vous  ne  vous  étonnerez  pas  que  même  sa  fidè  e 
maîtresse  lui  inspire  «  l'invincible  dehance  de 
l'éternelle  menteuse  ". 

Voilà  donc  une  jalousie  qui  a  sa  cause  non  dans 
l'amour  pour  la  femme,  mais,  en  dernière  analyse, 
dans  la  haine  et  le  dégoût  quelle  inspire. 
La  jalousie  serait  la  maladie  du  misogyne. 
i:ile  résulte  de  la  persuasion  où  est  le  jaloux  que 
la  remiiic  se  donne  à  tous  par  mille  pelits  riens, 
par  une  série  incalculable  do  menus  dons  partiels. 
Lu  fidélité  même  est  impuissante  à  donner  la 
bonne  paix  de  la  confiance.  Certes,  ce  Ilorcnt 
n'est  pas  un  être  oidinaii'.c,  cl  il  faut  1  entendre 
invectiver  son  amie  :  .  .        ,  t 

—  Je  ne  t'aime  pas,  el  je  suis  jaloux  I  Tu  ne  me 
trompes  pas,  j'en  suis  sur.  cl  je  suis  jaloux  à  me 
tordre. 


Il  s'analyse.  Cela  devient  un  peu  de  la  casiiis- 
tique.  Il  raisonne  ainsi  :  Je  suis  jaloux.  Si  je  t  ai- 
mais, je  ne  le  serais  pas.  car  ma  tendresse  serait 
le  baume  à  mon  mal.  Si  tu  me  trompais,  ce  tour- 
ment faisant  diversion  serait  la  blessure  qui  se 
ferme  ou  qui  tue.  Ue  quoi  suis-je  jaloux'?  De  rien. 
Sainte  subtilité!  Voilà  ce  qu'arrive  à  dire  ce 
découpeur  de  soi-même  en  quatre.  Si  tu  me  trom- 
pais, cela  guérirait  peut-être  ma  jalousie  ! 

Le  paradoxe  est  fort.  Quelle  est  donc,  en  der- 
nière analyse,  celle  jalousie  qui  est  le  contraii-e 
de  l'amour'.' 

Oh'  dame.  ici.  c'est  la  quintessence  du  fin,  et  je 
vous  livre  les  textes.  La  jalousie,  c'est  ce  qui  reste 
de  l'amour  quand  celui-ci  est  devenu  haine  mor- 
telle :  c'est  l'amour  meurtrier,  destructeur,  l'amour 
du  vampire  pour  sa  proie,  le  besoin  d'absorption 
totale,  comme  fait  le  boa  du  petit  lapin.  L'amour 
humain  est  incomplet,  et  c'est  pour  cette  insuffi- 
sance qu'il  est  souffrance.  Aimer  une  femme  qui 
se  donne,  c'est  négligeable,  et  c'est  ne  rien  avoir 
auprès  de  la  possession  idéale,  impossible,  dont  le 
regret  et  le  désir  font  la  rage  nommée  jalousie  : 
Ta  jeunesse,  ton  éclat,  ta  beauté,  1 1  gloire,  ton  souffle,  tout 
ce  qui  peut  être  aimé  dans  ton  être,  je  languis  de  ne  pouvoir 
t'en  dépouiller.  . 

Toiln  la  jalousie,  voila  l'ein-ie  diabolique,  voi'a  le  mauvais 
désir.  On  ne  possède  jamais  assez  quand  on  ne  possède  pas  tout. 
quind  on  ne  possède  pas  la  vie  : 

Grand  Dieu,  je  comprends  '.  On  commence  par  désirer  d  amour, 
et  puis  on  désire  de  mort.  C'est  brser  le  verre  qui  versi 
l'ivresse.  Le  mauvais  désir  des  grandes  amoureuses  aliootit  aux 
Tours  de  N»le.  Elles  assassinent  selon  l'instinct.  Le  mauvais 
désir  des  petits  amoureux  s'épanche  ei  vexitions  diluées  et  eu 
gênes  mesquines.  Bourreau  timide  et  prudeat  I 

Je  comprends;  L'ancêtre  des  civernes  m'a  légué  le  desir 
sanglant.  Pour  s'attester  sa  puissance,  il  semait  la  vie  et  il 
répandait  la  mort.  . 

Je  comprends  !  La  jalousie  est  le  mauvais  di-sir,  le  di-sir  de 
mort  et  de  souffrance,  le  dé-sir  qui  n'ose  pas  se  regarder  et  «lui 
s'aigrit  de  sa  hideur  qu'il  devine. 

Et  si  l'amant  est  triste  aprré  le  baiser,  c'est  que  tu  respire» 
encore,  que  tu  ris,  que  tu  es  lielle  et  qu'il  ne  t'a  pris  .Uns 
l'étreinte  ni  ta  grâce,  ni  ta  joie,  ni  ta  vie. 

A  s'analyser.  Florent  comprend  de  mieux  en 
mieux. 

L'amour,  c'est  le  meurlre. 
Jack  l'évenlreur. 
Il  faudrait  lacquitlcr. 

Les  juges  ne  comprendront   pas  sa  psychologie. 
C'est  un  amant  jaloux  de  toutes  les  femmes. 
Alors,  il  les  possède   tant  qu'il   peut,  en  les  sup- 
primant après  lui.  pour  prévenir  toute  possession 
étrangère  et  ultérieure. 

Florent  devait  comprendre  Barbe-Rleuc. 
La  découverte  de  ce    ver   rongeur  et   meurtrier 
dans  le  fruit  de  l'amour   le   satisfit,  <•   el  il  voyait 
clair  dans  son  cœur  ...  ,        ,       , 

En  tout  cas,  vous  comprenez  i  présent  pourquoi 
il  ne  se  lamentait  pas  derrière  le  cercueil  de  sn 
maîtresse.  .        , 

La  mort  éUit  une  délivrance,  pour  le  survivant. 
Le  caractère  de  ce  Florent,  sorte  d'Othello  psycho- 
logique, jaloux  du  passé,  du  présent  et  de  I  a  venir 
de  son  amie,  est  curieusement  fouillé,  scruté, 
analysé.  Des  scènes,  des  dialogues,  des  coins  de 
Paris,  des  vues  de  salons,  des  aspects  de  »odi- 
nière  des  scènes  de  soirées  mondaines,  onl  de  la 
verve  de  la  vérité.  L'observation  et  le  talent  sont 
incontestables;  cependant  le  livre  nu  pas  encore 
celte  forme  définitive  et  arrêtée  qui  marque  les 
u'uvres  durables.  C'est  une  bonne  promesse  A 
brève  échéance.  ,        ,   ■ 

En  général,  la  louclic  n'est  pas  franche  et  large. 
C'est  menu  et  traité  par  parcelles;  c  est  de  la  psy- 
chologie A  fncclles;  le  talent  de  l'auteur  en  est 
encore  à  la  période  tourmentée  qui  procède  la 
belle  cl    grande    simplicité,  nuirque   du   grand  art. 


LE    MOUVEMENT    LITTÉU  A  1  li  E 


•109 


Le  clioix  des  détails,  qui  est  la  grande  affaire  en 
art.  n'est  pas  encore  sur  et  marque  de  l'inexpé- 
rience, du  tâtonnement.  Parfois,  le  récit  bépavc 
en  balbutiements  inutiles.  Florent  a  déjeuné  assez 
mal  chez  une  danseuse,  et  il  prend  congé  : 

Il  descendit  faire  acte  de  présence  à  son  bureau.  Mais  les 
prodromes  d'une  digestion  mauvaise  l'inquiétèrent.  Il  sentait 
la  graisse  de  la  tourte  qui  collait  aux  parois  de  Testomac.  Pour 
la  dissoudre,  il  but  un  verre  de  fine  Champagne.  L'alcool  irrita 
davantage  sa  dyspepsie.  Il  monologua  sans  bienveillance  : 

—  Voilà  un  déjeuner  qu'il  serait  dangereux  de  réitérer  fré- 
quemment. Je  ne  suis  p.is  fâché  d'avoir  savouré  le  menu  de  ce 
louchon  d'Augustine  et  d'avoir  contemplé  le  plan  de  la  vil'e  et 
du   port  de  Cherbourg,  mais  on  ne  doit   pas  abuser  des   meil- 

Vous  sentez  combien  cela  est  froid  et  inutile,  et 
nous  attarde  en  vain. 

La  composition  est  flottante  et  hasardeuse,  d'un 
dessin  capricieux.  Elle  trébuche  d'un  chapitre  à 
l'autre,  alîectant  toutes  formes,  dialogues,  lettres, 
récit,  journal,  ce  qui  n'est  pas  une  variété  déplai- 
sante ;  mais  il  ne  se  passe  rien  :  la  charpente  est 
de  fils  légers.  C'est  proprement  le  roman  de  carac- 
tère. Ou  pour  mieux  dire,  Florent  et  Renée  font 
toujours  la  même  chose;  l'alcôve  est  le  décor  per- 
sistant: et  comme  Florent  réitère  fréquemment  en 
ville,  il  en  résulte  qu'on  ne  sait  trop  ce  qu'on  doit 
faire,  ou  se  fâcher  de  la  part  trop  incongrue  faite 
à  la  physiologie,  ou  admirer  ce  Florent  dont  les 
qualités  rivalisent  avec  celles  du  cerf  ou  du  lapin. 

Le  style  manque  de  fluidité  et  fait  penser  à  un 
cours  d'eau  dont  la  limpidité  serait  par  places 
embarrassée  de  plaques  boueuses.  Il  y  a  de  belles 
pages,  et  elles  sont,  comme  toujoin-s.  aux  endroits 
où  la  pensée  forte  et  claire  soutient  et  guide  la 
forme.  L'inégalité  est  le  défaut  le  plus  apparent. 
Des  pages  d'une  belle  tenue  littéraire  sont  gâtées 
])ar  des  négligences  sans  façon  ou  des  aiTéteries  de 
plume  peu  avantageuses,  comme  une  porte  qui 
"  béait  "  ou  une  réplique  qui  n  allusionnait  la  gra- 
tuité de  leurs  relations  ■>.  ou  un  client  qui,  au  café 
commande  <•  un  demi  >  ou  bien  se  réjouit  »  comme 
un  gosse  ».  C'est  la  même  plume  qui  écrit  d'autre 
part  des  pensées  justes  et  qui  trouve  des  expres- 
sions pleines,  heureuses  et  fines,  comme  «  le 
reproche  muet  du  crépuscule  après  les  jours  inu- 
tilement vécus  ". 

Cette  œuvre  est  une  curieuse  étude  de  la  souf- 
france que  donne  la  méfiance.  Ce  Florent  est  jaloux, 
donc  ennemi  de  tout  ce  qui  lui  échappe  dans  sa 
maîtresse,  parce  qu'il  ne  suppose  par  instinct 
dans  cette  part  d'inconnu  et  d'inaccessible  que 
duperie,  mensonge,  duplicité  et  infidélité.  C'est 
l'hcinnéteté  de  la  femme  qui  paye  les  frais  de  ces 
théories. 

Diderot  disait  de  Marivaux  : 

—  11  connaît  tous  les  sentiers  du  cœur  ;  il  en 
ignore  la  grand'route. 

Ce  ne  sont  même  pas  les  sentiers,  ce  sont  les 
fourrés  qu'explore  l'auteur  du  Mauvais  désir  dans 
ce  livre  étrange  où  l'amour  devient  le  désir  de 
mort,  le  souhait  de  l'anéantissement  pour  la  femme 
aimée,  et  se  résout  en  méfiance  odieuse,  en  soupçon 
et  en  angoisse.  C'est  là  une  façon  morbide  et  déli- 
rante d'aimer,  une  obsession  de  mauvaise  fièvre, 
un  prurit  malsain  qui  dégrade  la  femme,  et  en  face 
de  cette  conception  maladive,  on  a  besoin  de  se 
rappeler  cette  autre  parole  du  même  ancêtre 
Diderot  :  "  Quand  on  parle  de  la  femme,  il  faut 
tremper  sa  plume  dans  l'arc-en-ciel  et  semer  sur 
la  page  qu'on  vient  d'écrire  la  poussière  d  or  des 
ailes  du  papillon.  ■> 


Le  poète  Charles  Fuster  publie  chez  Fi^cHDACHEn 
un    volume  intitulé  l'.lnnée   poétique,  qui   rappelle 


ces  anciens  recueils  (ju'on  appelait,  au  siècle  der- 
nier, des  Almanachs  des  .\fuses.  C'est  le  bréviaire 
poétique  de  l'année,  à  raison  d'ime  petite  poésie 
par  jour;  c'est  comme  un  calendrier  en  vers.  Le 
21  février,  par  exemple,  on  lira  la  Carrinle  de  la 
Ferme,  de  Gaston  de  La  Source,  et.  le  .'!!  mai.  la 
Ronde,  de  Victor  Hugo  : 


C'est  donc  une  anthologie  déguisée  sous  la  forme 
d'un  bréviaire  journalier,  et  cette  forme  est  bien 
artificielle.  A  vrai  dire,  le  titre  pouvait  annoncer 
autre  chose,  et  il  n'eut  pas  été  plus  mal,  il  eût  été 
même  plus  intéressant  de  nous  donner,  au  lieu 
de  /'.4n/iée  poéliiiue  1S99,  en  manière  d'almanach, 
l'Année  puétique  ISiis,  en  manière  de  résumé  histo- 
rique et  à  titre  de  document.  Fuster  a  bien  mis 
en  appendice  à  son  anthologie  un  aperçu  de  la 
poésie  en  1S9S.  mais  c'est  dix  pages.  La  matière 
ne  fournissait-elle  pas  plus  '?  11  y  a  pourtant  un  tel 
nombre  de  poètes  I  La  revue  complète  eut  été  une 
contribution  utile  à  l'hisloire  littéraire.  Ceux  qu'on 
nous  cite  n'ont  qu'une  notoriété  dont  cette  men- 
tion n'atténue  pas  la  modestie,  et  ni  M°"  Bossu, 
ni  M.  Alaux.  ni  M.  Jourdan.  ni  M.  Leher,  ni 
Mme  Arthur  de  Goulaine,  ni  Pruvot,  ni  Vince. 
Billet.  Gourmand  et  les  autres  ne  nous  semblent 
des  héros  bien  magnifiques  de  la  grande  épopée 
lyrique  contemporaine.  11  y  a  peu  de  nouveaux. 
Ce  sont  toujours  les  mêmes  qui  se  font  louer. 

Toutefois,  ce  volume  est  agréable,  et  le  choix 
du  florilège  est  fait  avec  tact,  délicatesse,  par  un 
poète  capable  de  pensée  fine  et  artistique,  dont 
j'aime  assez  les  premières  pages  de  la  préface,  sur 
la  nécessité  de  travailler  et  de  faire  bien,  même 
si  on  ne  doit  pas  être  lu.  Nous  entendions  tout 
à  l'heure  Benjamin  Constant  pester  contre  les 
arrivistes  trop  hâtifs  qui  crèvent  les  vitres,  font 
vite  et  beaucoup,  cherchent  le  succès  par  l'éton- 
nement  et  marchent  sur  les  mains  parce  que  tout 
le  monde  marche  sur  les  pieds.  —  uniquement 
pour  se  signaler  en  ne  marchant  pas  comme  tout 
le  monde.  On  peut  le  redire,  ul  piclura  pnesis.  En 
poésie  aussi,  il  faut  faire  bien,  sans  souci  du  succès 
tardif  ou  nul.  car  il  reste  l'espérance  d'une  loin- 
taine revanche.  La  page  est  à  citer  : 

Admettons  que  tu  aies  le  courage  —  et  il  faut  l'avoir  I  — 
de  ne  pas  croire  ta  plume  déshonorée  par  les  travaux  mercan- 
tiles, mais  de  la  reprendre,  de  la  plonger  dans  le  sang  même 
de  ta  douleur,  et  d'écrire  le  livre  vrai,  vécu,  tendre  et  navré, 
Ij-rique  et  recueilli,  le  livre  profond  où  un  homme,  après  avoir 
passé  par  le  feu.  met  toute  la  noblesse  de  ses  souffrances.  Le 
livre  est  écrit.  Tu  le  publies.  On  se  passionne  pour  quelque 
scandale  du  moment.  Ton  livre  est  beau  :  on  l'ignore.  Et  tu 
crois,  pauvre  être,  avoir  eu  tort  d'écrire  ton  livre. 

Eh  bien  1  non. 

Je  ne  te  payerai  pas  de  gi'ands  mots  en  te  disant  que  tout 
ce  qui  est  beau  doit  fatalement  surgir.  Je  place  la  question 
sur  un  terrain  plus  modeste  et  plus  pratique. 

Il  y  a  bien  iles  curitux  aujourd'hui;  an  siècle  prochain,  il  y 
en  aura  bien  davantage.  Elle  n'anra  point  péri,  et  tout  nous 
fait  croire  qu'elle  pullulera,  la  race  de  ces  esprits  qui  aiment 
surtout  h  entrer  dans  l'esprit  des  autres. 

L'un  d'entre  eux,  un  beau  jour,  sur  les  quais  ou  chez  un 
bouquiniste,  trouvera  ton  livre.  Il  l'emportera  chez  lui,  il  le 
lira. 

Certes,  il  y  a  des  consolations  plus  brillantes 
que  celle-là  ;' mais  tout  ce  qui  console  est  bien 
accueilli  et  méritoire.  L'espoir,  il  est  vrai,  nous 
soulage  et  nous  berce  un  temps  notre  ennui.  Dans 
l'espèce,  l'échéance  est  assez  lointaine  pour  n'être 
jamais  décevante,  car  elle  est  posthume  et  il  n'y  a 
pas  de  déception  pour  les  absents.  L'espoir  de  la 
postérité  n'est   refusé  à   aucun  des  contemporains. 

LÉO   Claretib. 


CAUSERIE    SCIENTIFIQUE 


Depuis  le  cmiranl  du  mois  de  janvier  deiniei- 
nous  avons  enfin  à  Paris  quelques  fiacres  clce- 
Iriques  mis  en  service  par  la  <■  ("onipagnie  (icnc- 
lalc  des  voilures  ■■  :  sa  cavalerie  n'est  pas  encore 
envovéc  au  pâturaj;e  en  vue  d'en  faire  de  la  viande 
de  boucherie,  mais  enfin  elle  nous  promet  un  mil- 
lier de  fiacres  rleclri(iues  pour  l'ouverture  de  l'Kx- 
posilirui  de  1000.  Nous  avons  déjà  assez  souvent 
donné  le  principe  de  ce  genre  de  véhicule  pour  ne 
pas  avoir  il  y  revenir  aujourd'hui,  mais  il  sera 
inlérossani  de  faire  connaili'c  les  résultats  du  con- 
cours établi  au  mois  de  juin  dernier  par  le^  soins 
de  r.Vulomobile  Club  de  France  pour  permettre 
de  ilélerniiiier.  au  moins  approximativement,  la 
valeur  relative  des  dilïérents  genres  de  moteurs 
emplovés  sur  les  fiacres. 

Le  moteur  ancien,  le  cheval,  a  fait  depuis  assez 
Innplemps  ses  preuves  pour  que  les  grandes  com- 
|)agnies  qui  l'emploient  aient  pu  se  rendre  im 
compte  aussi  exact  que  possible  du  prix  de  revient 
par  journée  d'un  fiacre  à  traction  animale.  C'est  là 
un  point  de  comparaison  indispensable  qu'a 
d'abord  établi  le  jury  du  concours  dans  le  rapport 
qu'il  a  publié  récemment  et  où  nous  puisons  les 
renseignements  qui  vont  suivre. 

Sur  les  seize  heures  ciu'il  passe  sur  la  voie 
publique  le  fiacre  n'a  guère  que  huit  heures  de 
travail  utile;  le  reste  du  temps 
est  employé  :  deux  heures  et 
demie  pour  les  repas,  cinq  heures 
et  demie  pour  la  maraude,  c'est- 
à-dire  la  circulation  à  \  ide  en 
vue  de  racoler  un  client. 

I.c  parcours  d'une  journée  est 
en  moyenne  de  65  kilomètres, 
ikint  'i3  sont  faits  avec  charge- 
ment utile  à  la  vitesse  de  10  à 
la  kilomètres  à  l'heure,  suivant 
que  le  cocher  marche  à  l'heure 
ou  à  la  course.  Les  20  autres 
sont  consacrés  à  la  maraude 
avec  une  allure  très  modérée 
d'environ 'i  kilomètres  à  l'heure. 
Les  chargements  pour  la  jour- 
née sont  en  moyenne  de  (piatre 
à  la  course,  chacun  d'une  durée 
de  vingt  uiinulcs,  et  de  six  à 
l'heure  d'ime  durée  d'une  heure 
dix  minutes  chacun  ;  soit  sept 
heures  à  2  francs,  cela  fait 
1  i  francs  qui,  avec  les  quatre  courses  à  1  fr.  50,  font 
une  recette  totale  de  20  francs  par  jour.  Voici  main- 
tenant comment  se  répartissent  les  dépenses  géné- 
rales journalières' 

Df penses  (l'fl(lniiiii.<4lrutio))  et  diverses »  82 

Accidents  et  aviirie^ )>  34  y 

Loyers  et  entretien  des  UUiments ^  ^^    10  91 

Persdnnel  :  Palefreniers,  Iiiveurs.  etc )<  01  . 

Cochers fi  3"  ' 

Taxes  et  im|iôts 2  42 

Cavalerie R  08  j    „  ,. 

Matériel 2  67  |  J_^ 

Total 10  26 

\'oilà  |iour  le  fiacre  trainé  par  un  cheval. 

Pour  celui  <pii  es!  muni  d'un  moteur  mécanique, 
lesdépenses  d'.KlniiiiisIr.ilion.d'.uiidenls  et  avaries, 
de  cocher,  resli  i.inl  vr.iisemblalileuient  les  mêmes, 
mais  les  taxes  il  impôts  seront  diminués  de  l'octroi 
sur  les  fourrages  ;  d'autic  part,  les  bâtiments  seront 
d'un  loyer  et  d'un  entretien  beaucoup  moindre, 
même  en  adnteltani  la  nécessité  d'une  usine  de 
chargement  dans  le  cas  spéci.il  du   moteur  électri- 


que: il  suffira,  en  cITet,  de  hangars  relativement 
légers  pour  remiser  les  voitures,  et  les  écuries  sont 
totalement  supprimées. 

En  somme,  on  estime  que  les  10  fr.  91  du  tableau 
ci-dessus  pourraient  devenir  9  fr.  50  environ  dans 
le  cas  du  fiacre  mécanique. 

Heslenl  les  questions  du  matériel  et  du  moteur 
qui,  comme  nous  le  voyons,  est  de  s  fr.  .'?r>  dans 
le  fiacre  à  traction  animale,  et  que  le  concours 
avait  précisément  pour  but  de  déterminer  dans  le 
fiacre  mécanique. 

Tout  d'abord,  une  augmentation  de  dépense 
s'impose  :  c'est  l'emploi  des  pneumatiques,  qui  parait 
indispensable  pour  le  bon  entretien  du  moteur  et 
son  bon  fonctionnement,  qu'il  soit  à  pétrole  ou  élec- 
trique, et,  dans  ce  dernier  cas,  c'est  surtout  l'ac- 
cumulateur qui  nécessite  sa  présence.  Ce  réservoir 
de  l'énergie  électrique  est  en  effet  forme,  comme 
on  sait,  de  lames  de  plomb  baignant  dans  l'eau 
acidulée  et  subissant  des  transformations  molécu- 
laires continuelles  à  la  suite  des  charges  et  des 
décharges  qu'on  lui  fait  subir;  c'est  donc  un  appa- 
reil délicat  qu'on  ne  peut  laisser  exposé  aux  trépi- 
dations du  pavé. 

D'après  les  renseignements  des  personnes  compé- 
tentes, on  estime  à  2  francs  par  jour  l'entretien 
des  pneumatiques  d'une   \i»iture;  quant   aux   accu- 


Fig.  1. 


Piste  d'entraînement  avec  obstacles  artificiels  pour  exercer 
les  conducteurs  de  fiacres  électriques. 


mulatcurs,  le  jury  du  concours  a  adopté  le  prix  de 
i  francs  par  jour  pour  l'entretien  charge  non  com- 
prise ,  ce  qui  nous  parait  un  peu  exagéré,  car  nous 
avons  sous  les  yeux  les  offres  de  fabricants  très 
séricu.x  qui  proposent  de  prendre  l'entretien  à  for 
fait  pour  2  fr.  50.  Mais  dans  les  études  de  ce  genre, 
il  est  toujours  préférable  d'être  un  peu  pessimiste, 
admettons  donc  le  chiffre  de  i  francs.  L'entretien 
du  moteur  et  des  transmissions  est  plus  compli- 
qué, naturellement,  dans  une  voilure  à  pétrole <juo 
dans  une  voiture  électrique;  la  consommation 
d'huile  de  graissage  est  plus  importante  aussi  ; 
c'est  pourquoi  on  a  compté  3  fr.  50  par  jour  pour 
le  premier  cas,  et  1  fr,  10  seulement  pour  le  second. 
Knfin,  pour  l'entretien  du  véhicule  lui-même,  car- 
rosserie, serrurerie,  tapisserie,  etc.,  on  compte 
2  francs  dans  les  deux  cas. 

En  somme,  nous  arrivons  pour  le  matériel  i  une 
dépense  journalière  de  2  -^-  ;t  fr.  50  -)-  2  francs,  soit 
"  fr.  r>0  pour  le  fiacre  à  pétrole,  cl  2  -(-  1  +  '  f'"-  '" 
-f  2,  soit  9  fr.  10  pour  le  fiacre  électrique  muni  de 
ses  accumulateurs.  Il  n'y  a  pas,  comme  on  voit, 
un  très  grand  écart.  Mais  l.'i  où   il  y  a   eu  des  sur- 


CAUSKRIE    SCIENTIFIQUE 


|)rises.  c'esl  dans  la  consommation  de  l'aj^enl  foui- 
nissant  l'énergie  :  le  fiacre  à  pcliole  a  consomme 
dans  sa  journée  pour  10  francs  d'essence,  tandis 
que  les  fiacres  électriques  ont  dépensé  une  moyenne 
de  1  fr.  5  j  d'électricité  par  jour  :  ce  prix  étant 
établi,  non  pas  pour  une  voiture  qui  irait  acheter 
la  charge  de  ses  accumulateurs  à  une  usine  étran- 
gère, mais  pour  une  exploitation  importante  compor- 
tant la  propriété  d'une  usine  d'électricité. 

Ainsi,  en  résume,  si  nous  acceptons  les  chiffres 
du  jury  chargé  de  donner  son  appréciation  sur  le 
concours,  nous  pouvons  établir  le  petit  tableau 
ci-dessous  : 


Total  p.ir  journée.  .  .        19  26  27     »  20  15 

qui  nous  montre  d'un  seul  coup  d'œil  le  prix  de 
revient  de  chaque  mode  de  transport  dans  Paris. 
U  ne  faudrait  pas  en  conclure  de  là  que  le  fiacre  à 
pétrole  est  d'une  exploitation  impossible,  car  ail- 
leurs qu'à  Paris,  l'essence  peut  coûter  moins  cher  ; 
mais,  même  à  Paris,  si  on  ne  veut  avoir  que  peu 
de  voitures  en  service,  il  serait  encore  à  préférer 
au  fiacre  électrique  pour  la  raison  que  nous  avons 
donnée  plus  haut. 

La  Compagnie  générale  des  voitures,  ayant  l'in- 
tention de  mettre  en  service  un  grand  nombre  de 
véhicules,  s'est  de  préférence  arrêtée  au  moteur 
électrique:  elle  a  construit  des  hangars  spéciau.x 
pour  faciliter  le  chargement  des  accumulateurs,  et 
pendant  plusieurs  semaines  ses  conducteurs  ont  été 
exercés  à  diriger  les  nouvelles  voitures.  Pour  cela 
on  a  fait  établir  une  piste  d'entraînement  (fig.  1 
sur  laquelle  on  dispose  des  obstacles  artificiels  : 
personnages,  vélocipèdes,  chiens,  charrettes,  etc.. 
au  milieu  desquels  il  faut  circuler  sans  rien  ren- 
verser; c'est  là  que  les  anciens  cochers  qui  vou- 
dront devenir  les  conducteurs  des  voitures  nouvelles 
cle\'ront  passer  leur  examen. 


In  constructeur  électricien,  M.  Mildé,  a  pensé 
qu'une  voiturette  marchant  à  l'électricité  avait 
son  emploi  au  moins  dans  les  x'illes,  aujour- 
d'hui fort  nombreuses,  où  se   trouvent  des    usines 


Fig.  2.  —  Voiturette  électrique  Mildé. 
.,  ;iccumulateiirs ;  M,  pignon  du  moteur;  R,  roue  dentée  calée 
sur  l'axe  de  la  rone  motrice.   Le  tout  est  suspendu  à  une 
plate-forme  qui  se  déplace  dans  le  sens  Iiorizontal  avec  le 
levier  de  direction. 


permettant  le  rechargement  des  accumulateurs.  Il 
vient  de  construire  à  cet  effet  une  voiture  à  trois 
roues  dans   laquelle   les  deux   roues  d'arrière   sup- 


portent un  siège  confortable  pour  deux  personnes, 
la  roue  d'avant  étant  en  même  temps  motrice  et 
directrice.  Cette  disposition  simplifie  la  construc- 
tion: les  accumulateurs  A  (fig.  2)  sont  suspendus 
à  une  plate-forme  horizontale  qui  arrive  au  tiers 
de  la  hauteur  de  la  roue  dont  elle  est  solidaire  :  le 
levier  de  direction  déplace  tout  l'ensemble  :  roue, 
plate-forme,  moteur  et  accumulateurs.  Le  moteur 
est  suspendu  à  coté  des  aecumidateurs  et  tourne  à 
la  vitesse  de  2  000  tours  à  la  minute:  son  petit 
pignon  M  s'engrène  avec  une  roue  dentée  R, 
calée  sur  l'axe  de  la  roue  motrice,  et  la  vitesse  se 
trouve  ainsi  réglée  à  15  kilomètres  à  l'heure. 
On  peut  la  diminuer  en  manœuvrant  un  levier 
placé  à  portée  de  la  main,  qui  agit  sur  des  résis- 
tances disposées  à  cet  effet  ;  on  peut  aussi  l'aug- 
menter et  arrivera  faire  19  kilomètres.  La  marche 
en  arrière  et  l'arrêt  s'obtiennent  aussi  avec  la  plus 
grande  facilité  par  la  simple  manœuvre  du  même 
levier.  On  peut  parcourir  environ  tiO  kilomètres 
sans  avoir  besoin  de  recharger;  pour  des  courses 
dans  Paris  ou  aux  environs  d'une  grinde  ville,  c'est 
très  suiTisant.  Nous  ne  reviendrons  p:i  ■  ici  sur  les 
avantages  du  pétrole  ou  de  l'électricité:  l'un  et 
l'autre  ont  leur  raison  d'être,  et  tout  dépend  des 
conditions  dans  lesquelles  ils  doivent  être  utilisés. 


Disons  quelques  mots  sur  les  derniers  perfec- 
tionnements de  la  photographie.  C'est  surtout  dans 
la  construction  des  objectifs  qu'ils  ont  été  sensibles 
et  si  on  peut  arriver,  comme  dans  la  bande  de 
cinématographe  dont  nous  parlons  plus  lom,  à 
obtenir  des  images  en  une  faible  fraction  de 
seconde  avec  peu  de  lumière,  c'est  grâce  aux  nou- 
veaux objectifs  à  très  grande  ouverture.  On  sait 
qu'une  lentille  ordinaire  ne  donne  une  image  nette 
de  l'olDJet  qui  est  en  face  d'elle  qu'autant  qu'elle  est 
diaphràgmée,  c'est-à-dire  qu'on  a  arrêté  au  moyen 
d'un  écran  percé  au  centre,  nonmié  diaphragme, 
les  rayons  lumineux  qui,  la  traversant  sur  ses 
bords,  en  donnent  des  images  secondaires  cpii  ne  se 
superposent  pas  exactement  avec  celles  données 
par  les  rayons  du  centre. 

Les  opticiens  ont.  depuis  les  débuts  de  la  photo- 
graphie, dirigé  leurs  recherches  dans  le  but  d'aug- 
menter le  plus  possible  l'ouverture  de  ce  dia- 
phragme; pendant  longtemps  on  considéra  comme 
un  grand  progrès  d'être  arrivé,  au  moyen  de  com- 
binaisons de  verres  d'espèces  dilTérentcs  et  de 
courbures  savamment  calculées,  à  lui  donner  une 
dimension  égale  au  douzième  ou  au  quinzième  du 
foyer  de  l'objectif;  dans  ces  dernières  années  on 
est  arrivé  avec  les  anastigmats  à  couvrir  nette- 
ment une  surface  donnée  avec  le  huitième  cl  plus 
récemment  avec  le  quart  du  foyer  :  c'est  avec  l'un 
de  ces  derniers  types  d'objectifs,  dans  lequel  l'ou- 
verture du  diaphragme  est  d'un  centimètre  pour 
un  foyer  de  i  centimètres,  qu'a  été  obtenue  la 
bande  que  nous  reproduisons  plus  loin. 

Ces  progrès  seront  utiles  non  seulement  aux 
applications  de  la  photographie  du  mouvement, 
mais  aussi  à  la  reproduction  des  couleurs  pour  les- 
quelles, ainsi  que  nous  lavons  déjà  expliqué  ici, 
on  est  obligé  d'employer  des  écrans  colorés  qui 
forcent  à  prolonger  le  temps  de  pose  dans  des 
proportions  assez  considérables,  ce  qui  rendait  le 
portrait  en  couleurs  d'après  nature  à  peu  près 
impossible  avec  les  anciens  objectifs. 


Depuis  quelques  années  les  séances  de  spiritisme 
semblent  être  en  nouvelle  faveur,  et  beaucoup  de 
sommités  du   monde   scientifique,  médical  ou  litté- 


412 


CAUSERIE    SCIENTIFIQUE 


raire  y  pieniient  le  plus  souvent  une  paît  active. 
Dans  le  domaine  du  merveilleux  on  peut  aller  loin, 
aussi  loin  que  l'imagination  peut  nous  conduire,  el 
si  elle  est  très  développée,  elle  conduit  à  l'in- 
fini. 

Nous  ne  croyons  pas  qu'on  puisse  discuter  en 
pareille  matière  et  nous  pensons  que  tout  le  monde 
y  est  de  bonne  foi  :  les  uns  voient  ce  que  d'autres 
ne  voient  pas:  à  quoi  cela  tient-il'.'  On  l'ignore; 
mais  cela  n'est  pas  une  raison  suflisante  pour  que 
les  uns  nient  la  réalité  de  faits  que  d'autres  allir- 
nient  avoir  constatés.  La  science  peut-être  un  jour 
<lonnera-t-elle  une  explication,  il  faut  lui  en  laisser 
le  temps:  car,  en  somme,  elle  date  d'hier,  la 
science,  et  déjà  cependant  elle  a  expliqué  bien  des 
phénomènes  qui  jusqu'à  présent  paraissaient  inexpli- 
cables. Dans  le  domaine  du  spiritisme  il  s'est 
glissé,  comme  partout,  des  charlatans  qui  ont 
exploité  la  crédulité  i)ublique:  mais,  à  coté  de 
ceux-là,  il  existe  un  grand  nombre  d'esprits  éclai- 
rés, il  hommes  de  génie  même,  qui  nous  allirment 
avoir  été  témoins  de  phénomènes  les  plus  extraor- 
dinaires :  lueurs  qui  se  manifestent  spantanément. 
mains  invisibles  qui  vous  saisissent,  meubles  qui 
se  déplacent,  etc. 

Tout  cela  certes  prête  à  la  critique,  d'autant  plus 
que  les  manifestations  de  la  force  mystérieuse  en 
question  ont  lieu  d'ordinaire  dans  l'obscurité;  fort 
nombreux  aussi  sont  ceux,  et  nous  sommes  du 
nombre,  qui  jusqu'à  présent  n'ont  pu  que  constater 
qu'ils  n'avaient  lirii  \u,  i  irn  ressenti;  il  faut  pro- 
bablement étic  ^|n  .  i.ilrniriit  doue. 

A  côté  de  ci>  |ilu muni  lu-s  encore  si  mystérieux, 
il  en  est  d'autre^  au^-j  inexpliqués,  mais  que  l'on 
peut  constater  plus  facilement  en  plein  jour,  ce 
sont  ceux  dus  à  l'hypnotisme,  à  la  catalepsie,  à  la 
suggestion.  Tout  le  monde  n'est  pas  hypnotisablc, 
et  tel  sujet  capable  d'être  suggestionné  est  perfec- 
tible :  au  bout  d'un  certain  temps  d'enlrainement 
il  arrive  à  faire  des  choses  qu'il  n'aurait  pu  faire 
auparavant.  On  a  présenté  l'hiver  dernier  à  Paris 
un  sujet  fort  intéressant,  M""  I,ina,  qui  a  été  en- 
traînée par  M.  le  colonel  de  Hochas  dans  cet  ordre 
d'idées  un  peu  nouveau  d'appliquer  l'hypnotisme 
aux  beaux-arts.  M''*"  I.ina  est  modèle  poin*  sculp- 
teurs c'est  même  un  des  plus  beaux  modèles  de 
Paris  ,  et,  du  moment  qu'elle  était  recimnuc  faci- 
lement hypnotisablc,  il  était  (out  indiqué  de  tirer 
parti  de  cette  faculté  ])Our  la  perfectionner  dans 
son  genre  de  ti'avail.  I.e  modèle  dt)it  sa\'t»ir  prendre 
une  p.Tprcuxliin  rr:iip.  à  la  volonté  de  celui  qui  le 
copie;  de  même  que  l'artiste  au  théâtre,  il  joue 
un  rôle.  Mais  combien  peu  savent  entrer,  comme 
on  dit,  dans  la  peau  du  personnage!  C'est  ici  que 
l'hypnotisme  intervient  d'une  façon  heureuse,  et 
c'est  dans  cette  voie  qu'a  été  entraînée  pendant 
plusieurs  années  M"''  I.ina,  avec  laquelle  on  est 
arrivé  à  des  résultats  d'cTprcssiiins  remartpiables. 
Il  ne  surtit  pas  de  lui  dii'c  brusquement,  ime  fois 
endcuniie,  quel  sujet  elle  doit  représenter,  il  faut 
lui  inculquer  l'idée  de  ce  sujet  ï)ar  un  ensemble  <le 
détails  qui  concourent  à  le  lui  faiie  bien  saisir,  et 
on  \f)it  peu  à  (leu  le  geste  se  dessiner,  s'accentuei", 
pour  s'immobiliser  enfin  (juand  l'idéal  est  atteint. 
M.  de  Rochas  a  pu  suggérer  ainsi  à  Lina  des  poses 
lie  statues  telles  que  la  Eoi,  la  t'.harité,  l'Orgueil, 
la  Paresse,  l'Extase  de  sainte  Thérèse,  etc.,  que,  à 
lélat  de  veille,  clic  n'eut  jamais  pu  réaliser,  mal- 
gré l'harmonie  naturelle  de  ses  formes,  malgré  son 
li;iliiluile  de  fréquenter  les  ateliers  des  grands  ur- 
li-h"-  Il  y  a  donc,  avec  des  sujets  convenablement 
du  ij;(-,  une  ressource  qu'il  convient  de  ne  pas  né- 
gligei-  ]iour  permettre  au  peintre  et  au  sculpteur 
de  reproduire  les  expressions  vraies  de  sentiments 
souvent  impossibles  à  obtenir,  même  chez  les  per- 
sonnes  les  mieux  rlouées. 


m 


Fig.  3.  —  Reproduction  directe  en  grandeur  n.iturelle 
d'une  bande  de  ciDématographc  représentant  M"'  Lina 
pendant  l'exécution  au  piano  de  la  ^flJrsfiUaîsf. 


CAUSERIE    SCIENTIFIQUE 


Si  nous  passons  maintenant  i  l'intcipivlation 
musicale,  nous  verrons  qu'on  arrive  à  des  riisul- 
tats  encore  plus  intéressants.  Tout  le  monde  est- 
plus  ou  moins  sensible  à  la  musique:  certains  airs 
inspirent  la  tristesse;  d'autres,  la  gaieté,  i  peu 
près  chez  tous  les  individus  ;  le  rythme  est  aussi 
un  sentiment  assez  naturel  et  d'instinct,  on  ne  fcr.i 
pus  les  mêmes  mouvements  sur  un  air  de  valse 
que  sur  un  air  de  marche.  Mais  tous  ces  sentiments, 
se  trouvent  e.^altés  au  plus  haut  point  chez  cer- 
tains sujets  i  l'étal  d'hypnose,  qui  peuvent  alors, 
servir  pour  ainsi  dire  de  pierre  de  touche  |iour 
indiquer  au  compositeur  si  réellement  sa  musique 
exprime  bien  les  sentiments  qu'il  ressentait  en 
l'écrivant.  M.  le  colonel  de  Kochas  s'est  livré  A  cet 
égard  à  de  très  nombreuses  expériences,  toujour.s^ 
avec  le  même  sujet;  en  choisissant  des  mélodies 
simples  et  caractéristiques,  comme  dans  le  l'niisl. 
de  Gounod,  par  exemple,  il  a  obtenu  une  mi- 
mique expressive  d'une  vérité  et  d'une  beauté 
qui  n'eut  jamais  été  atteinte  au  théâtre,  même  par 
les  plus  grands  artistes  ;  .si  bien  que  certains 
d'entre  eux  n'ont  pas  dédaigné  de  venir  chercher 
avec  Lina  l'inspiration  des  expressions  qu'ils, 
devaient  prendre  dans  les  rôles  des  œuvres  nou- 
velles qu'ils  avaient  à  créer. 

Le  sujet  ne  chante  pas,  ne  parle  pas,  ne  profère 
aucun  son  perceptible. 

Il  faut  que  l'air  soit  joué  au  piano,  ou  sur 
l'orgue,  ou  par  un  orchestre  complet.  L'effet  d'un 
instrument  à  vent,  ou  à  cordes,  isolé,  est  déplo- 
rable et  fait  visiblement  souffrir  le  sujet.  Quand  il 
s'agit  d'une  danse,  la  mimique  se  complique  et 
semble  se  diviser  en  deux  parties  :  la  mélodie,  agis- 
sant sur  la  partie  supérieure  du  corps,  donne  l'ex- 
pression de  figure  et  les  gestes  des  bras:  tandis 
que  le  rythme  agit  sur  la  partie  inférieure  et  donne 
la  combinaison  du  pas.  On  a  pu  obtenir  la  recon- 
stitution de  danses  absolument  ignorées  du  sujet 
en  lui  jouant  la  musique  écrite  pour  cette  danse 
sans  lui  donner  aucune  explication;  il  s'agissait 
notamment  un  jour  d'une  polonaise  ancienne,  con- 
nue seulement  de  la  personne  qui  la  jouait  au 
piano  :  Lina  retrouva  sans  hésitation  les  gestes 
caractéristiques  des  gens  du  pays  lorsqu'ils  exécu- 
tent cette  danse.  On  espère  pouvoir  reconstituer 
ainsi  certaines  danses  de  l'antiquité  dont  on  pos- 
sède la  musique,  mais  où  les  renseignements  font 
complètement  défaut  quant  à  la  composition  des  pas. 
I  La  photographie  est  d'un  grand  secours  dans  ces 
sortes  d'études,  puisqu'elle  permet  d'enregistrer 
d'une  façon  précise  le  geste  et  l'expression  ;  mais 
c'est  surtout  l'emploi  du  cinématographe  qui  est 
indiqué  ici,  parce  qu'il  ne  laisse  rien  échapper  de 
la  série  des  mouvements  qui  s'enchaînent  et  per 
met  ensuite  de  les  reconstituer  à  xolonté  sur 
l'écran  de  projection.  Nous  avons  la  bonne  fortune 
de  pouvoir  reproduire,  en  grandeur  naturelle  fig.  .I 
et  1),  un  fragment  d'une  bande,  comprenant  neuf 
cents  images, prise  pendant  l'exécution  de  lu  Marseil- 
laise,pavM.  Gcisler,  au  mois  de  décembre  dernier, 
dans  un  atelier  de  photographie.  Il  fallait  avoir 
une  bien  grande  confiance  dans  les  perfectionne- 
ments apportés  à  l'art  de  Daguerre  pour  oser  ris- 
quer, dans  de  telles  conditions,  une  pellicule  sen- 
sible d'un  prix  élevé;  le  résultat  nous  a  prouvé 
que  M.  Geisler  ne  s'était  pas  trompé  :  audaces  for- 
luna  juvai. 


Fig.  4.  —  Suite  de  la  même  bande. 
js  se  succèdent  en  passant  du  bas  de  \a  première  bande 
m   haut  de  la  deuxième  et  ainsi   de  suite. 


Tous  les  corps  se  dilatent  par  la  chaleur  :  c'est 
du  moins  ce  qu'on  nous  enseigne  en  physique:  on 
nous  le  prouve  par  de  nombreux  exemples  et  on 
ajoute  que,  sur  une  voie  ferrée,  on  a  soin  de 
laisser  entre  chaque  rail  et  celui  qui  le  suit  un 
petit  intervalle  destiné  à  donner  le  jeu   nécessaire 


il  i 


CAUSERIE    SCIENTIFIQUE 


il  la  ililaUtion.  C'est  ce  iiialenccmlreuv  petil  espace 
<iui  contribue  dans  une  larpc  mesure  à  rendre  le 
voynpe  en  chemin  de  fer  fatipant,  car  il  est  la 
•cause  du  bruit  et  de  la  trépidation  inévitables  au 
passage  de  chaque  roue  d'un  rail  sur  le  suivant.  Si 
cet  espace  n'existait  pas,  si  chaque  rail  était  soudé 
au  suivant,  le  roulement  serait  infiniment  plus 
doux.  Or,  en  supposant  qu'un  intervalle  soit  utile 
jiour  la  dilatation,  il  ne  parait  pas  indispensable 
<le  le  niéna{;er  tous  les  6  ou  12  métrés  suivant  la 
lonjrueur  des  rails;  on  pourrait  bien  en  souder  une 
■dizaine  ensemble  et  ce  serait  toujours  cela  de  ira^çné. 

Du  reste,  en  Amérique,  l'expérience  en  a  été 
faite  cl  sur  les  lifcnes  de  tramways,  quelques 
li;;nes  de  chemin  de  fer  aussi,  croyons-nous,  on  n 
fait  de  nombreuses  soudures.  Pour  cela,  on  se  sert 
■«l'un  courant  électri<[ue  amené  au  moyen  de  pièces 
spéciales  à  chaque  bout  des  rails  lorsiiu'ils  sont 
vn  place  ;  l'intensité  du  courant  est  telle  que  le  fer 
se  ramollit  assez  pour  qu'on  fasse  une  soudure 
autogène  par  simple  juxtaposition.  Tout  un  maté- 
riel nouveau  a  été  créé  pour  ce  genre  de  travail  : 
ce  qui  prouve  que  la  dilatation  n'est  pas  aussi  à 
■craindre  qu'on  le  croyait. 

11  y  a.  du  reste,  des  métaux  qui  ne  se  dilatent 
pas  par  la  chaleur,  nu  plutôt  des  alliages  de 
métaux  qui  se  dilatent  si  peu  qu'on  peut  négliger 
les  dillérenccs  de  K>ngueur  aux  changements  de 
température.  Ce  sont  les  alliages  de  fer  et  de 
nickel  sur  lesquels  M.  Ch.-Ed.  Guillaume  a  fait 
<lernièrcnient  des  études  très  intéressantes  au 
lîurcau  international  des  poids  et  mesures.  Ces 
■idliagcs  ont,  suivant  leur  composition,  des  caprices 
de  dilatation  ou  de  contraction  assez  curieux.  Les 
uns  se  dilatent  jusqu'à  une  certaine  lempéiature. 
j)uis  se  contractent  si  on  chaulTc  davantage  : 
d'autres  se  contractent  d'abord  quand  on  les 
chaulTe  et  se  dilatent  quand  ils  se  refroidissent. 
Avec  les  alliages  variant  de  26  à  -1  i  ))our  100  de 
nickel,  la  dilatation  est  supérieure  A  celle  des 
métaux  composants  pour  les  premiers  alliages  ; 
puis  elle  diminue  A  mesure  qu'on  augmente  la 
ipiantité  de  nickel;  elle  passe  par  un  minimum 
outre  29  et  30  pour  100  de  ce  dernier  métal,  puis 
iiugmente  ensuite.  M.  Guillaume  s'est  ser\i  pour 
faire  ses  expériences  d'un  appareil  qui  ra])pelle  le 
pyromètre  des  cabinets  de  physique  i,fig.  J  ,  mais 
vomporle   une   simplification   remanpiable  dans  la 


Fig.  6.  —   Pyromètre  à  aiguille  indicatrice  simplifiée. 

I.OS  tiifc»  on  oxpériciicc  flitùca  pii  A  simt  oli:ulffi'os  |Mr  lu 
riniiic  n  gnz  II.  l/cxtrùniité  II  ropo«"  9iir  «iio  épiinilo  K  i|"l 
inivcrsc  une  |>iiillo  H;  nu  moimlrc  nlloiifremcut  <lo  lu  Utie 
l'i  piiiglc  roule  et  entraîne  la  pniUe. 


métal  en  expérience  étant  fortement  .serrées  par 
une  vis  de  pression  à  un  de  leur  bout  A,  on  fait 
reposer  l'autre  bout  libre  U  sur  l'épingle  qui  fait 
corps  avec  la  paille.  On  comprend  dès  lors  qu'au 
moindre  mouvement  d'allongement  de  la  tige, 
l'épingle  roule  sur  son  suppiut  et  entraîne  la  paille 
formant  aiguille  indicatrice:  la  sensibilité  de  l'in- 
strument est  en  raison  directe  de  la  longueur  de 
celle-ci. 

C'est  avec  cet  appareil  qu'il  esl  facile  de  con- 
stater qu'une  tige  d'un  alliage  fer-nickel,  ayant  29  à 
30  pour  100  de  nickel,  a  un  cocfTicient  de  dilatation 
qui  est  fort  au-dessous  de  celui  du  platine,  consi- 
déré jusqu'à  présent  comme  le  moins  dilatable  de 
tous  les  métaux.  L'alliage  eu  question  sera  certai- 
nement précieux  dans  beaucoup  d'applications  cl 
notamment  en  horlogerie  où  il  permettra  de  faire 
des  balanciers  de  précision  sans  y  ad,joindre  des 
systèmes  compensateurs  plus  ou  moins  compli- 
qués. 


Le  gouvernement  américain  a  ouvert  un  crédit 
de  125  000  francs  pour  l'étude  de  la  navigation 
aérienne  :  aussi  de  tous  les  pays  reçoit-il  des 
communications,  qui  souvent  sont  intéressantes. 
Un  Russe,  M.  Donilewsky,  lui  a  communique  der- 
nièrement le  résultat  d'expériences  qu'il  a  entre- 
prises  depuis   1897    et  que   nous   fait  connaître  le 


vonstruction  de  l'aiguille  indicatrice:  celle-ci  est 
«•onslituée  pni^  une  paille  II  et  une  épingle  K  qui 
Ja    traverse    per|>enclicidairemrnt.     Les     tiges     de 

/.ri  rmirUjnrmrnii  rir  erf  arlklf  lonl  donnai  nu  polnl  dr  rnt  Klmll/k/ut  ri  rn  dilmn  dr  louir  réel, 
auj  demandri  d'adrrurt  ou  dr  feturi'jiinnrnts  commerciaux. 


Fig.    (i.    —    Ballon   de  M.  Donilewsky   avec  ailes  de 
3'",.ï0  mues  pur  la  seule  force  musculaire  de  l'aéro- 

naute. 

Srienlific  .imcrtntn.  Comme  ou  le  voit  lig.  6',  la 
l"t)rmc  de  l'aérostat  est  plutôt  celle  d'un  ohus  que 
celle  du  cigare  adoptée  plus  généralement  ;  la  posi- 
licm  dans  l'espace  est  loin  d'être  horizontale.  Uc 
chaque  côté  de  la  partie  cylindrique  se  trouvent 
maintenues  sur  le  filet  des  toiles  qui  formont  para- 
chute. M.  Donilewsky  n'emporte  pas  de  moteur; 
mais  il  ne  l'evclut  pas  cependant:  seulement,  pour 
ses  expériences  actuelles,  il  se  contenle  de  sa  force 
muscul.-rire  pour  faire  agir  de  grandes  ailes  à  lames 
mobiles  qui  ont  ,■»■», 50  de  longueur.  Il  est  arrivé  A 
obtenir  déjà,  par  ces  seuls  moyens,  des  mouve- 
ments très  accentués  et  A  faire  iV'crire  des  cercles 
complets  A  son  aérostat,  11  n'y  a  lA  encore,  évi- 
demmenl.  qu'un  appareil  d'étude:  mais  c'est  avec 
rensend)le  des  connaissances  acquises  au  moyen 
d'appareils  de  ce  genre  qu'on  arrivera  peu  A  peu  A 
créer  l'appareil  définitif  ipii  permettra  la  véritable 
navigation  aérienne. 

G.   Maubsciial. 


p-it  répondu 


CHRONIQUE     THÉÂTRALE 


Le  pros  événement  théâtral  du  mois  —  je  me 
jrardc  de  dire  l'événement  littéraire  —  c'est  le 
vaudeville  de  M.  Georges  Feydeau  aux  Nouveautés. 
1,1  Ilame  de  chez  Maiim.  D'autre  part,  il  y  a  eu  au 
Nouveau-Théâtre  une  petite  secousse  —  ohl  bien 
frélc  —  avec  le  Roi  de  Rome  de  M.  Emile  Pou- 
villon  et  Armand  Dartois. 

El  puis  ? 

Et  puis  c'est  à  peu  prés  tout,  ma  foi!  Vous 
n'imaginez  pas  sans  doute  que  je  compte  pour  une 
solennité  dramatique  la  reprise  de  Trois  femmes 
pour  un  mnri  au  Gymnase.  Il  fut  un  temps  où  le 
répertoire  du  Palais-Royal  émigrait  au  Théàtre- 
Cluny...  Mais  jamais  on  n'aurait  supposé  que  le 
théâtre  de  Madame  devint  le  Sainte-Périne  des 
œuvres  caduques  de  la  rive  gauche.  Nous  vivons 
en  des  temps  troublés  où  il  ne  faut  s'étonner  de 
rien.  Constatons...  et  passons.  Passons  en  songeant 
toutefois  avec  un  peu  de  mélancolie  que  Dumas, 
.\ugier.  Labiche,  même  Gondinet  ne  sont  plus  et 
que  les  directeurs  ne  se  donnent  pas  de  méningite 
à  leur  chercher  des  successeurs...  Et  pourtant  il  y 
en  a  et  beaucoup!...  Seulement  voilà,  on  n'a  pas 
le  temps  de  lire  les  manuscrits.  Tout  pauvre  hère 
armé  d'un  rouleau  de  papier  éco- 
lier est  d'avance  réputé  un  ennemi 
dont  il  faut  se  garer  comme  du 
feu!...  Pensez  donc  :  un  auteur  nou- 
veau, qui  ne  peut  même  pas  garan- 
tir cent  représentations  consécu- 
tives !...  Rien  à  faire  avec  ces 
pelés,  ces  galeux...  Le  théâtre  ago- 
nise! De  profundis ! 

Ah  !  messieurs,  messieurs  !  un 
jour  viendra  où  quelque  confrère 
plus  habile  vous  coupera  1  herbe 
sous  le  pied.  Vous  grincerez  des 
dents  alors,  maudissant  sa  «  veine 
insolente  ■>.  et  déblatérant  contre 
l'ingratitude  du  public  qui  va  où  il 
s'amuse  et  déserte  les  salles  où  il 
bâille...  Ce  jour-là  nous  en  repar- 
lerons. 

Pour  le  moment  causons  d'autre 
chose,  c'est-à-dire  de  la  pièce  de 
Georges  Feydeau. 


KorvE.\CTKS.  —  La  Dame  de  ch'z  ifaxim. 
vaudeville  en  trois  actes,  de  M.  Georges 
Feydciu. 


homme,  l'auteurfoncièrement  heureu.t  qu'est  M.  Fey- 
deau n'a  combiné  avec  plus  de  certitude  l'amas  de 
cocasseries  drolatiques  qui  constitue  le  fond  de  ses 
pièces  à  chausse-trapes.  Il  y  a  là  dedans  une  pro- 
digieuse quantité  d'inventions  plus  heureuses  les 
unes  que  les  autres,  qui  toutes  atteignent  le  but 
qu'elles  se  proposent  :  provoquer  l'éclat  de  rire! 
Du  commencement  à  la  fin  ce  sont  des  cabrioles, 
des  reparties,  des  entrées  imprévues,  des  sorties 
inattendues,  des  coq-à-l'àne,  des  quiproquos  sur 
lesquels  on  ne  compte  jamais  et  qui  abasourdis- 
sent, déconcertent,  terrassent,  déroutent  tout  rai- 
sonnement, sont  un  perpétuel  défi  à  la  raison  et 
finissent  toujours  par  avoir  raison!...  Pantomime 
anglaise,  direz-vous?...  Oui,  sans  doute,  mais  où 
les  gifles  et  les  coups  de  pied  sont  toujours 
escortés  par  du  bon  sens,  un  bon  sens  inaltérable 
et  une  dose  très  respectable  d'observation. 

Quand  on  a  dit  d'un  auteur:  il  a  le  don  du  rire  ! 
on  croit  avoir  tout  dit!  Mais  il  est  très  rare,  ce 
don-là!...  Je  vous  défie  bien  de  faire  rire  une  salle 
de  dixième  représentation  avec  de  simples  farces 
de  tréteaux.  Que  le  soir  de  la  première,  entre  gens 
de    connaissance  —   cela  ne    veut    pas    dire    entre 


Aimez-vous  rire  de  huit  heures 
du  soir  à  minuit?  Avez-vous  la  rate 
suffisamment  bien  attachée  pour 
subir,  sans  accident,  pendant  quatre 
heures  consécutives,  le  choc  dv 
con\Tilsions  hilares?  Vos  hypocon 
dres  sont-ils  dans  un  état  normal  el 
votre  estomac  fonctionne-t-il  régu- 
lièrement?... N'hésitez  pas  !  Courez 
au.x  Nouveautés!  Je  ne  vous  garan- 
tis pas  que  vous  en  sortirez  avec 
l'âme  dilatée  par  la  contemplation 
de  la  Beauté  absolue,  mais  du 
moins  vous  aurez,  tout  un  soir,  ou 
blié  vos  soucis,  vos  chagrins  pu- 
blics et  privés...  ce  qui  est  déjà 
quelque  chose. 

Je  crois  bien  que  jamais  le  joyeux 


JI.    GEORGES     FETDE.ii: 


■ii6 


CHRONIQUE    THEATHALK 


connaisseurs  —  il  se  répande  dans  le  public  une 
clcclricité  conimunicative  et  qu'au  bout  de  quelques 
minutes  la  salle,  chaufTée,  échaulTée.  surchaudée. 
«îclale  comme  une  machine  dont  on  a  charge  les 
soupapes,  soiti  Cela  se  peut  voir,  cela  s'est  vu! 
Mais  le  lendemain,  mais  un  mois  après,  les  gens 
du  balcon  ne  connaissent  pas  les  messieurs  de 
l'orchestre,  rien  ne  les  unit,  ils  n'ont  aucune  pen- 
sée commune,  ils  sont  de  mondes  absolument  dif- 
férents, d'esprit  souvent  opposés,  de  caractères  en 
tout  cas  divers.  Pour  que  ces  unités  se  fondent  en 
une  enlilé  unique,  pour  que  cette  masse  trouve 
dans  la  pièce  un  terrain  d'entente  et  que  la  bombe 
éclate  au  mol  précis  un  l'auteur  l'a  vnuUi  !..,  il  faut 
plus  que  le  don  du  vire,  il  y  faut  celui  de  la  corné- 


est  un  grand  homme,  cl  (ieorges  Fejdeau  a  beau- 
coup de  talent.  Qu'on  ergote  tant  qu'on  voudra! 
Qu'on  conteste  la  qualité  de  ce  talent,  peu  importe! 
L'essentiel  est  que,  par  des  moyens  légitimes, 
l'auteur  me  fasse  rire.  De  cela,  je  lui  suis  recon- 
naissant et  je  le  proclame  un  -  monsieur  ■!,..  ("est 
un  oiseau  diablement  rare  par  le  temps  qui  court. 
Qu'on  ne  se  méprenne  point  sur  le  sens  que  j'ai 
entendu  lorsqu'au  début  de  cette  chronique  j'ai 
parlé  de  la  Dame  île  chez  .I/.ui'm  comme  d'un 
événement  plus  théAtral  que  littéraire.  Sans  être 
précisément  un  éloge,  celte  restriction  ne  com- 
portait aucun  blànie.  M.  Georges  Feydeau.  tout  en 
respectant  sa  pluiui'  et  en  ne  lui  permettant  jamais 
les  écai'ts   au\(iuol>   se   livrent    trop  coninuinémenl 


M.  Colomb.-y  M.  A,  Royor.  M.  Ofi 

La  Dame  de  chez  Maxim.  —  Troisième  acte. 


die!...  Pourquoi  Gavarni,  pourquoi  Uaumier,  pour- 
quoi Henri  Monnier  fimt-ils  sourire,  alors  qu'on 
n'a  plus  sous  les  yeu.v  les  modèles  dont  ils  se  sont 
servis?  C'est  qu'ils  ont  fait,  le  ci'ayon  A  la  main,  de 
la  comédie  humaine,  et  que,  costumes  à  part,  les 
hommes  sont  toujours  les  mêmes.  Sur  mille  pas- 
sants qui,  à  un  étalage  de  bouquiniste,  regardent 
une  feuille  de  leurs  albums  jaunis,  il  n'y  en  a  pas 
dix  peut-être  capables  de  comprendre  l'art  qu'il  y 
a  dans  tel  ou  tel  dessin,  et  tous  cependant  sourient 
et  approuvent.  C'est  qu'à  tous,  tel  bourgeois,  telle 
grisclte  rappelle  un  souvenir  récent.  Et  chacun 
s'en  va  en  disant  :  —  Comme  c'est  ça! 

Voilà  ce  qu'on  se  dit  aussi  en  écoutant  une  pièce 
de  (Jcorgcs  Keydeau. 

Oui,  c'est  ça!  C'est  toujours  ça!  La  charge  est 
plus  ou  moins  grosse,  mais  le  dessin  y  est,  le  ridi- 
cule jaillit  avec  force,  et  c'est  du  ridicule  surtout 
qu'on  s'esclafTe,  sans  songer  que  ces  ridicules  sont 
les  nôtres,  sans  réfléchir  que  ces  marionnettes 
reproduisent  nos  gestes  en  les  exagérant.  "  Mar- 
quis, c'est  bien  loi  cpi'il  a  voulu  p<-iiiilrc  '  ..  Molière 


ceu.v  qu'on  est  convenu  d'appeler  les  «  bas-vaude- 
villistes 11.  n'a  cependant  aucune  prétention  A  l'écri- 
ture artiste...  heureusement. 

—  Et  allez  donc,  c'est  pas  mon  père  !  Celle 
phrase  qui,  tout  le  long  de  la  pièce,  revient  comme 
un  leifmiilii'  obsédant,  pèche  contre  la  syntaxe, 
et  les  snobs  de  lécritoirc  auraient  beau  jeu  de  s'en 
gausser;  mais  elle  a  du  moins  le  mérite  d'être  sin- 
cère, de  reproduire  fidèlement  le  langage  du  per 
sonnage  sur  les  lèvres  duquel  l'auleur  la  met  A 
tout  bout  de  champ,  et  ce  n'est  point  la  faute  île 
M.  Keydeau  si.  voulant  reproduire  le  langage  do 
ses  contemporains,  il  a  été  obligé  au  préalable  de 
fermer  avec  soin  la  grammaire  de  I.homond  et 
d'oublier  résolument  l'accord  des  participes...  Ku 
ces  scu'tes  d'aventures,  le  principal  est  d'être  amu- 
sant; celui-lA  seul  est  A  blAmcr  qui,  ayant  cherché 
A  nous  faire  rire,  n'est  parvenu  qu'A  nous  faire 
pleurer. 

N'attendez  pas  de  moi,  malgré  tout  mon  désir 
de  vous  conter  les  |)ièces  plutôt  que  de  les  juger, 
que  je   meiroree  A  cette  lâche   trop  ardue...   I.'hi- 


CURONIQUK    TlIÉATUALIi: 


loire  perdrait  à  être  dépouillée  de  tout  ce  qui  en  fait 
la  drôlerie  inénarrable...  On  n'explique  pas  un  qui- 
proquo, on  le  subit.  Telle  scène  d'une  cocasserie 
invraisemblable  devient  insipide  à  l'analyse,  et  j'ai 
trop  ri  à  la  Dame  de  chez  Maxim  pour  gâter  à  ce 
point  mon  plaisir  sans  le  moindre  profit  pour  le 
vi'itre.  Quand  je  vous  aurai  dit  qu'un  certain  Pe- 
typon,  médecin  célèbre,  s'est  attardé  dans  un  res- 
taurant de  nuit,  qu'il  s'éveille  le  lendemain  matin 
chez  lui  sous  un  canapé,  tandis  que  dans  son  lit 
—  le  lit  conjugal  —  repose  la  frimousse  un  peu 
fripée  par  l'orgie  d'une  quelconque  grue  —  c'est 
ainsi  que  se  nomme  ce  gibier  spécial  —  ramenée, 
il  ne  sait  pourquoi,  en  son  domicile  austère:  que 
le  pauvre  noceur  stupéfait  apprend  qu'il  s'est  mis 
une  alîaire d'honneur  sur  les  bras;  qu'un  sien  oncle, 
exerçant  la  profession  de  général,  le  vient  chercher 
pour  l'emmener  en  son  château  où  il  doit  assister 
au  mariage  de  sa  nièce  ;  que  ce  général  prend  la 
Dame  de  chez  Maxim  pour  la  légitime  épouse  du 
libidineux  l'etypon,  et  l'invite  à  accompagner  son 
époux:  que  M™'  Petypon  prend  la  gourgandine 
pour  un  esprit,  et,  sur  ses  injonctions,  s'en  va 
faire  en  pleine  nuit  le  tourde  l'obélisque:  que  tout 
le  monde  se  retrouve  au  susdit  château  où  les 
dames  s'évertuent  à  imiter  les  manières  de  la 
Parisienne  —  et  vous  voyez  d'ici  les  manières  : 
que  la  vraie  M""  Petypon  gifle  le  général  ;  que  le 
général  rend  la  gifle  à  un  certain  Mongycourt, 
suivant  la  norme  des  lianlon-Lee:  que...  que... 
et  que...,  etc.,  etc.!  tous  serez  bien  avancés. 
Vous  n'aurez  pas  compris  un  mot  à  toutes  ces 
explications  qui  n'en  sont  pas  et  surtout  vous 
n'aurez  pas  pu  vous  faire  la  moindre  idée  de  ce 
qu'il  y  a  d'art  véritable  dans  cette  énorme  et  pour- 
tant très  fine  boulîonnerie. 

I.e  plus  simple,  lecteurs  parisiens,  est  d'y  aller 
voir,  et  quant  à  vous,  amis  plus  éloignés,  ce  que 
vous  avez  de  mieux  à  faire  est  de  prendre  patience  : 
la  Dame  de  chez  Maxim  ne  va  pas  tarder  à  faire  le 
tour  de  la  France  en  attendant  qu'elle  fasse  son 
tour  d'Europe. 


Xi>CVEAU-TnÉ.\TRE.  —  Le  Roi  de  Rome,  drame  en  cinq  r.ctes  et 
un  prologue,  de  Mil.  E.  Pouvillon  et  A.  d'Artois. 

Après  d'assez  pénibles  commencements,  le  Nou- 
\'eau-Théàtre  tient  enfin  un  succès.  Nous  n'avons 
pas  à  rechercher  ici  si  ce  succès  est  de  bon  aloi, 
car  MM.  Pouvillon  et  A.  d'Artois  n'ont  plutôt  fait 
qu'ime  monographie  de  la  pâle  figure  du  duc  de 
Reichstadt.  autour  de  laquelle  n'intervient  qu'un 
incident  —  incident  capital,  il  est  vrai,  puisqu'il 
ne  s'agit  rien  moins  que  d'amener  le  duc  en  France 
et  de  tenter  un  coup  de  main  pour  ressaisir  le 
trône  de  l'empire,  —  nous  nous  bornerons  seulement 
à  l'enregistrer.  Nous  avons  maintes  fois  fait  ici 
même  le  procès  du  drame  historique  qui  raccourcit 
et  rapetisse  l'histoire  aux  dimensions  scéniques 
d'un  cadre  de  théâtre,  nous  n'y  reviendrons  donc 
pas. 

Le  duc  de  Reichstadt,  fils  de  Napoléon,  c'est-à-dire 
fils  de  l'action,  de  la  hardiesse,  de  la  volonté  et  de 
Joséphine,  c  est-à-dire  de  la  passivité  rêveuse, 
n'est  célèbre  que  parce  qu'il  n'a  pas  agi.  Ces  élé- 
ments si  contraires,  dont  il  était  issu,  fournissaient 
à  quelque  auteur  épris  de  psychologie  une  ample 
matière  à  l'analyse.  MM.  Pouvillon  et  d'Artois  s'en 
sont  peu  inquiétés  et  l'Hamlet  au  petit  pied  qu'ils 
nous  présentent  n'intéresse  vraiment  que  par  le 
cachet  de  mélancoli(|ue  grandeur  qu'a  su  lui 
imprimer  de  Max. 

En  quelques  lignes,  voici  la  pièce  : 

Le  prologue,  qui  ne  dure  heureusement  que  quel- 
ques   minutes,   nous    montre   Marie-Louise   fuyant 


des  Tuileries:  ce  tableau  n'a  rien  à  faire  avec  l'ac- 
tion dont  il  ralentit  la  marche.  Au  second  acte, 
nous  sommes  en  Autriche,  à  la  cour  de  .Joseph. 
Nous  voyons  le  duc  de  Heichstadt  faire  part  de  ses 
désirs  ambitieux  à  son  grand-père  l'empereur;  il 
veut  faire  un  retour  oITen-^if  on  France,  cliasscr  les 
Bourbons:  mais  M.  de  .Metlcrnich  n'entend  pasque 
la  paix  de  l'Europe  soit  troublée  et  que  de  nouveau 
le  sang  coule  pour  favoriser  les  premiers  coups 
daile  du  jeune  aiglon.  Hévolte,  cris,  puis  obéis- 
sance finale,  car  la  belle  Olga  de  Meik  verse  l'oubli 
et  endort  sous  son  amour  les  velléités  héro'iques 
du  fils  de  l'empereur.  Ce  tableau,  assez  joliment 
mené,  se  termine  par  l'arrivée  d'une  certaine  prin- 
cesse, Camareta,  une  manière  de  cousine  du  duc. 
A'ivant  au  sein  des  conspirations,  elle  prévient  le 
duc  qu'un  nommé  Jacques  Chambert,  ancien  lieu- 
tenant de  la  garde,  est  à  Vienne,  dans  le  but  de 
l'enlever  et  de  tenter  un  coup  d'audace;  elle 
réveille  l'héro'isme  et  l'ambition  du  jeune  homme 
et  s'esquive  —  sans  plus  I  Le  duc.  après  bien  des 
hésitations,  se  rend  chez  ce  Jacques  Chambert,  et, 
là,  enflammé  par  l'enthousiasme  du  vieux  soldat, 
palpitant  au  tableau  de  gloire  et  de  péril  qu'on  lui 
fait  entrevoir,  il  promet  de  partir,  mais  il  recule 
le  terme  de  ce  départ  pour  pouvoir  dire  adieu  à 
Olga  de  MeIk.  A  l'acte  suivant,  il  confie  son  secret 
à  la  jeune  femme  qui,  pour  garder  son  amant 
auprès  d'elle,  va  tout  dévoiler  à  la  police  de  Met- 
ternicli.  Jacques  Chambert  est  arrêté  et  confronté 
avec  le  duc.  Si  celui-ci  ne  signe  un  acte  de  renon- 
ciation à  tout  espoir  de  recueillir  l'héritage  de  son 
père,  Jacques  Chambert  sera  fusillé.  Chambert 
s'oppose  à  ce  que  le  prince  signe  :  "  Ne  signez  pas, 
dit-il,  laissez-moi  mourir  avec  l'espoir  que  \'ous 
continuerez  seul  ce  que  nous  devions  faire  ensemble  I 
Si  le  tondu  avait  mis  en  balance  une  vie  humaine 
et  son  ambition,  il  ne  serait  pas  ce  qu'il  a  été.  ■> 

Mais  le  duc  ne  veut  pas  que  Chambert  meure,  et 
avec  un  bel  accent  de  grandeur  mélancolique,  il 
signe  : 

n  J'aurai  été,  dit-il,  une  minute  en  ma  vie  empe- 
reur et  roi,  puisque  j'aurai  exercé  dans  cette  minute 
la  plus  belle  prérogative  des  souverains,  puisque 
j'aurai  signé  la  grâce  d'un  condamné  à  mort.  ■> 

La  triste  odyssée  se  continue  ensuite  et  nous 
voyons  le  roi  de  Rome  mourir,  presque  seul,  dans 
les  bras  de  sa  mère  la  duchesse  de  Parme. 

La  pièce  est  bien  montée  et  admirablement  jouée 
par  de  Max  qui  a  composé  la  mélancolique  et  hau- 
taine figure  du  duc  de  Reichstadt  avec  un  rare  bon- 
heur; par  Bour.  un  Jacques  Chambert  très  surpre- 
nant, encore  que  la  mimique  de  cet  acteur  soit  un 
peu  brutale  et  désordonnée,  l'ensemble  de  son  jeu 
gagnerait  à  être  plus  discret.  Perrin.  l'empereur 
d'Autriche;  Samary.  Metternich;  M"«  Barbieri, 
princesse  Camareta  ;  M"»  Amy,  Olga  de  Melk,  com- 
plètent un  ensemble  qui  justifie  le  succès. 


Théâtre  Aktoixe.  —  /.Avenir,  comédie  en  trois  actes 
de  M.  Georges  Aucey. 

Par  le  principal  morceau  de  son  nouveau  spec- 
tacle, le  théâtre  Antoine  nous  a  reporté  aux  jours 
un  peu  sombres  de  pessimisme  du  théâtre  libre, 
ceci  ne  veut  pas  dire  que  VAi'enir.  de  M.  Georges 
Ancey,  dont  le  talent  solide  et  l'observation  sont 
connus,  ait  déplu  au  public  ;  au  contraire,  la  pièce 
est  un  succès,  et  ce  n'est  pas  un  reproche  que  nous 
lui  adressons  ici,  c'est  la  constatation  un  peu  dou- 
loureuse de  voir  cet  auteur  s'acharner  à  voir  la 
vie  sous  un  angle  fâcheux,  et  à  lui  refuser  ce 
qu'elle  a  quelquefois  de  bon  et  de  sain. 

Deux  femmes,  M™»  Pontet  et  sa  fille  Jeanne, 
vivent  ensemble  de  maigres  rentes   laissées  par   le 


C.llHONIQl'l':    THÉ  AT  K  A  LE 


f)èi'c;  lanl  bien  que  mal,  ou  plutôt  mal  ijue  liien. 
e  ménage  joint  les  deux  bouts.  L'n  certain  Kticnnc 
Ducan-e,  garçon  un  peu  simplet,  fréquente  chez  les 
deux  femmes,  attiré,  cela  va  de  soi,  par  les  vingt- 
cinq  ans  et  les  beaux  yeux  de  Jeanne.  Etienne, 
pauvre  employé  à  1  800  francs,  épouserait  bien  :  mais 
comme  il  a  ses  vieux  parents  à  sa  charge,  il  ne 
peut  s'arrêter  i  ce  beau  projet,  il  attendra  donc 
que  les  années  passent,  faisant  disparaître  ceux 
qui,  par  leur  présence,  sont  un  obstacle  à  son 
bonheur;  pourtant  les  deux  femmes  ont  un  ami, 
un  vieux  garçon  très  riche,  M.  Masson.  Si  M.  Mas- 
son  voulait  doter  Jeanne!  Les  deux  femmes  s'en 
ouvrent  A  lui,  il  a  été  l'obligé  du  père  de  Jeanne, 
il  peut  donc  faire  acte  de  générosité,  d'autant  plus 


à  vieillir.  Etienne  est  tout  blanc,  c  est  la  vie 
passée  qui  va  recommencer  si  elle  épouse  Etienne, 
c'est  de  nouveau  la  vieillesse  qui  va  s'asseoir  entre 
eux  deux,  et  bravement,  Jeanne  s'en  ouvre  A 
Etienne  qui.  avec  une  douleur  très  discrète,  com- 
prend et  laisse  Jeanne  épouser  un  jeune  gommeux, 
Maurice  Martinot.  dont  elle  est  devenue  la  tante 
par  alliance  par  son  mariage  avec  Masson,  et  qui 
louche  plutôt  vers  les  billets  bleus  que  vers  les 
yeux  noirs  de  sa  petite  tant;in(e. 

Telle  est  l'œuvre  d'.Vnccy,  de  laquelle  se  dégage 
un  grand  sentiment  de  tristesse  et  de  décourage 
ment.  Vraiment,  il  n'y  a  pas  que  des  médiocres 
dans  la  vie,  il  n'y  a  pas  que  des  égoïstes  et  des 
intéressés,  il  y  a  aussi  de  braves  gens,  cl  M.  deorgcs 


Griiiler.     M"  Dcvoyo.l. 

/.'Avenir.  —  Deuxième  acte. 


qu'il  aime  Ji'annc.  il  l'aime  Icllcnicnl  inèinc  que, 
s'égaranl  sur  l'intention  des  deux  femmes,  il  leur 
propose  un  bon  mariage,  il  est  vieux,  cacochyme, 
il  n'en  a  plus  pour  longtemps.  Jeanne,  en  tout  cas, 
aura  trouvé  la  fortimc.  i5ans  trop  se  révolter,  la 
maman  et  la  lillc.  après  avoir  délibéré,  en  appellent 
!t  Etienne  qui,  malgré  les  larmes  de  Jeanne,  ne 
trouve,  en  piètre  et  petit  amoureux  qu'il  est,  qu'un 
mot  A  répondre  : 

—  Epouscz-lc,  j'attendrai. 

A  l'acte  suivant,  Jeanne  est  depuis  cin(|  ans 
l'épouse  du  vieux  goutteux;  elle  vit  enfermée  dans 
ce  milieu  aux  relents  i)harniaceutiques;  seul  l';iienne 
vient  la  voir  quelquefois  cl  essaye  bien  de  |)rendre 
quelques  acomptes  avec  sa  future  feumie,  mais 
Jeanne  n'entend  rien  donner  sans  légalité.  Nous 
apprenons  au  cours  de  cet  acte  les  complaisances 
que  Jeanne  doit  avoir  pour  la  loque  humaine  qui 
lui  sert  de  mari,  et  j'avoue  que  cela  est  très  pénible, 
très  douloiu'cux,  très  inutile  aussi. 

Masson  meurt  enfin,  laissant  trente  ou  quaranle 
mille  livres  de  renie  A  sa  fcmine.  Jeanne  conunence 


.\noov.  après  l/.'io/c  rfcs'  tcii/'s.  les  /n.vé/him/j/e.v  et 
r.4re;i/;-,  devrait  bien  nous  en  montrer  quelques- 
uns. 

La  pièce  est  très  bien  jouée  par  M"'  Devoyod, 
qui  a  très  finement  dessiné  le  rôle  de  Jeanne. 
Gemier  a  personnifié,  avec  son  grand  talent  de 
composition,  le  vieux  Masson,  podagre  et  libidi- 
neux, .\ntoine  en  Etienne  a  bien  fait  ressorlir  lu 
veulerie  de  ce  caractère...  cl  le  reste  de  la  Iroup.' 
a  merveilleusement  complété  un  ensemble  heureux. 


D'Ennery  est  morll...  En  apprenant  celle  nou- 
velle beaucoup  se  seront  sans  cloute  étonnés  qu'il 
véci'it  encore,  tant  son  répertoire,  qui  fit  couler 
tant  de  larmes  aux  galeries  supérieures  cl  qui  cul 
le  don  d'émouvoir  les  Ames  sensibles,  semble  loin- 
tain pour  notre  génération.  Pourtant  ce  robuste 
vieillard  était  encore  il  y  a  quelques  mois  le  four- 
nisseur attitré  des  IhéiÙres  île  drame  dans  l'em- 
barras. X'ite  on  moulait  une  ••  machine  »  quel- 
conque   de    d'Ennery    et    les    reccties    reprenaient 


CIIROMQL1-:  T  m;  A  II;  Air: 


leur  cours  normal.  Avec  lui  dispniait  le  mélo  cliei- 
à  nos  grands-pères...  11  était  de  la  race  des  drama- 
turges qui  firent  tlorcs  aux  temps  où  la  convention 
la  plus  folle  régnait  en  maitresse  souveraine...  Les 
exclamations  célèbres  :  —  Merci,  mon  Dieul... 
Sauve/,  mon  enfant  I...  H  connaît  le  secret  de 
mon  àme  et  il  me  demande,  etc.,  perdent  en  d'En- 
nery  leur  dernier  défenseur  et  la  jeune  fille  inno- 
cente persécutée,  le  gentilhomme  infâme,  la  noble 
enfant  du  peuple  sont  désormais  orphelins...  Tous 
les  mannequins,  les  pantins  remplis  de  son  qui, 
pendant  un  demi-siècle,  se  sont  agités  sur  les 
planches,  tirant  l'épée,  secouant  des  chaînes,  rou- 
lant des  r  et  lançant  des  regards  chargés  d'éclairs, 
peuvent  désormais  rentrer  au  magasin  d'acces- 
soires. La  main  qui  tirait  leurs  ficelles  avec  une  si 
extraordinaire  haliileté  est  froide  et  inerte.  C'en 
est  fait  de  tout  le  faux  art  et  des  altitudes  con- 
ventionnelles et  surannées...  Ou  du  moins  c'en 
devrait  être  fait!...  Car  il  y  aura  bien  sans  doute 
quelque  attardé  pour  revendiquer  la  succession. 
Mais  d'Knnery  avait  dans  ce  genre  du  génie  et... 
encore  que  je  déteste  cordialement  son  théâtre... 
je  m'incline  très  sincèrement  devant  son  étourdis 
santé  habileté...  Jamais  l'absence  de  sincérité  ne 
fut  poussée  à  un  si  haut  degré,  et  jamais  homme 
ne  sut  à  ce  point  faire  prendre  à  toute  une  classe 
(le  spectateurs  des  vessies  pour  des  lanternes... 
Habile,  roué,  connaissant  à  fond  les  trucs  et  les 
employant  avec  une  rare  audace  et  un  bonheur 
sans  égal,  d'Knnery  a  du  s'amuser  prodigieusement 
de  la  sottise  de  ses  contemporains...  car  cet 
homme,  qui  fit  les  délices  de  tous  ceux  qui  ne 
peuvent  ou  ne  veulent  point  penser,  avait  un 
esprit  des  plus  fins.  Si  jamais  M.  de  BufTon  —  qui 
cependant  en  a  quelques-unes  à  son  actif  —  a  écrit 
une  délicieuse  ànerie,  c'est  le  jour  où  il  a  laissé 
échapper  celle-ci  :  ■■  Le  style,  c'est  l'homme!  »  Xul 
moins  que  d'Ennery  ne  fut  l'homme  de  son  style. 
Il  avait  le  don  de  l'observation;  grand  railleur,  il 
lançait  des  traits  acérés  qu'il  se  gardait  bien  de 
jamais  mettre  dans  ses  pièces,  sachant  que  l'ironie 
—  cette  arme  si  française  pourtant  —  inspire  une 
véritable  terreur  au  public  populaire  pour  lequel 
il  écrivait  de  préférence.  Par  quel  effort  extraordi- 
naire arrivait-il  à  entrer  si  parfaitement  dans  la 
peau  de  ^L  Prud'homme,  lui  le  contraire  d'un 
bourgeois  ;  par  quel  miracle  ce  boulevardier  scep- 
tique et  désabusé  trouvait-il  en  sa  cervelle  ces 
tirades  abracadabrantes  qu'on  ne  peut  lire  sans 
sourire  et  comment  s'y  prenait-il  pour  faire  croire 
à  ses  interprètes  ainsi  qu'à  ses  auditeurs  que 
c'était  arrivé.'  C'est  une  énigme  dont  il  a  emporté 
le  mol  !  Je  n'ai  jamais  eu  sous  les  yeux  un  de  ses 
manuscrits  du  premier  jet,  mais  je  gagerais  que 
les  ratures  —  s'il  y  en  a  —  doivent  toujours  sub- 
stituer à  une  réplique  spirituelle  et  sincère  une 
belle  phrase  poncive  sonore  et  creuse...  Il  n'est 
pas  possible  que  lui,  sur  les  lèvres  de  qui  les 
"  mots  »  vifs,  alertes  jaillissaient  soudain,  n'en  ail 
jamais  trouvé  un  seul  au  bout  de  sa  plume.  Il 
n'est  pas  possible  que  lui,  qui  savait  si  bien,  par 
des  reparties  mordantes  et  quelquefois  même 
cruelles,  démasquer  les  ridicules,  souligner  les 
sottises  de  ses  contemporains,  n'ait  jamais  pu 
créer  un  type  vivant  et  vrai.  On  jurerait  —  j'en 
jurerais  —  qu'il  s'est  toute  sa  vie  appliqué  à  écrire 
le  contraire  de  ce  qu'il  pensait,  de  ce  qui  lui  sem- 
blait la  vérité,  de  ce  qui  éclatait  à  ses  yeux  comme 
la  matière  même,  et  que  ce  grand  tireur  de  ficelles 
se  soit  amusé  ;i  tirer  à  leur  insu  celles  qui  font 
agir  les  humains  plus  pantins  en  vérité  que  les 
marionnettes... 

Une  seule  fois  il  s'est  trahi  devant  moi.  Causant 
avec  lui,  ainsi  que  quelques  jeunes  auteurs  drama- 
tiques —  et,  je    le    répète,    sa    conversation    était 


ADOLPHE     I)    E  N  X  E  II  Y 

I  aussi  amusante  et  vivante  que  ses  mélodrames 
l'étaient  peu  —  l'un  de  nous  lui  demanda  pourquoi, 

'  dans  je  ne  sais  plus  quelle  pièce,  la  (^aiise  célèbre. 
je  crois,  alors  qu'au  quatrième  acte  tout  est  con- 
sommé, que  l'innocence  est  reconnue,  que  le  traître 
est  démasqué,  il  avait  cru  devoir,  par  un  de  ces 
trucs  invraisemblables  dont  il  était  coulumicr. 
obtenir  un  baisser  de  rideau  et  recommencer  un 
cinquième  acte  qui  n'était  que  la  répétition  du 
précédent. 

—  Happelez-moi  donc  la  situation,  demande-t-il 
en  clignant  ses  paupières  lourdes  et  baissées 
comme  des  capotes  de  cabriolet,  sous  lesquelles 
brillaient  des  yeux  pleins  de  malice. 

Et  le  jeune  homme  de  lui  dire  naïvement  : 

—  Voilà!  Au  quatrième  acte,  la  fille  du  forçat 
innocent,  devant  toute  la  famille  assemblée,  marche 
droit  au  vrai  coupable  et  lui  jette  son  infamie  au 

■\isage.  Tout  le  monde  frissonne;  l'oncle  de  l'enfant 
crispe  les  poings  de  rage,  le  frère  porte  la  main  à 
son  épée,  la  tante  pâlit,  les  invités  frémissent. 
Seul  le  gredin  demeure  impassible. 

—  Messieurs,  dit-il  simplement  avec  un  air  de 
commisération  douloureuse  et  en  fixant  doucement 
son  accusatrice,  cette  pauvre  enfant  est  folle. 

—  Folle!   s'exclame  toute  l'assistance  en  chœur. 
Et  chacun  de  regarder  avec  des  yeux  hagards  la 

pauvre  fille  qui  n'en  peut  mais.  L'oncle  pleure,  le 
petit  cousin  se  lamente,  la  tante  prend  le  parti  de 
s'évanouir  et  la  toile  tombe.  Pan!  pan!  pan!  Ri- 
deau!... On  recommence.  La  même  situation  se 
reproduit  à  la  fin  de  l'acte  et  cette  fois  le  coupable 
est  terrassé  sans  que  quiconque  s'étonne  de  ce 
brusque  revirement... 

D'Ennery  resta  un  moment  silencieux,  puis  un 
sourire  éclaira  brusquement  son  visage.  < 

—  Dites-moi!  Où  se  passe  le  quatrième  acte? 

—  Dans  le  boudoir  de  la  comtesse. 

—  Bien!  Et  le  cinquième? 

—  Sous  lés  tilleuls  du  parc. 

—  Parfaitement!  Eh  bien,  mon  cher  monsieur^ 
voilà  pourquoi...  La  coupe  en  quatre  actes  étant 
mauvaise,  j'en  ai  ajouté  un  cinquième,  et  puis, 
ajouta-t-il  d'un  air  railleur,  retenez  bien  ceci  : 
l'our  un  dénouement,  il  faut  toujours  un  plein,  air 
et  jamais  un  décor  fermé.  Si  vous  n'observez  pas 
celte  règle,  vous  ne  saurez  jamais  faire  une  pièce  ! 

Et  il  pirouetta  sur  les  talons. 

.\dolphe  d'Ennery  est  mort  archimillionnairc  et 
commandeur  de  la  Légion  d'honneur. 


M 


:ii    LliKEVIlE. 


LA     MUSIQUE 


Théâtre  Ci.fsv.  —  La  Poule  bïanclif,  opérette  ea  trois  actes 
lie  XtM.  Maurice  Hcnnequin  et  Antony  Mars,  musique  de 
M.  Victor  Roger. 

Il  en  est  de  la  musique  comme  de  la  littérature  : 
tous  les  genres  sont  bons,  hormis  le  genre  ennuyeux. 
Aussi  /a  Poule  blanche,  abracadabrante  opérette 
.<iux  comiques  refrains,  était-elle  dipne  de  figurer  au 
répertoire  du  théâtre  Cluny  où,  fort  gaiement,  elle 
prit  place  le  vendredi  l.'î  janvier  1899. 

Indépendamment  de  la  pièce  dont  les  nombreuses 
situations  comiques  suffiraient   à  dérider  les   plus 


ou  par  un  mariage  réconciliant  les  ennemis  de  la 
veille.  Mourir  1  Tromboli  et  Quiquibio  n'y  ont  jamais 
songé.  Il  n'y  a  donc  qu'un  moyen,  c'est  de  marier 
la  jolie  Frisca  M"*  Leblanc  .fille  de  Quiquibio, avec 
le  neveu  de  Tromboli.  Chapilel  Si.  Ilamilton  . 
Pour  décider  celui-ci  à  venir  en  Corse,  Quiquibio, 
par  l'intermédiaire  de  l'agent  d'alTaires  Chavaudard 
M.  Belval  ,  se  fait  passer  pour  mort.  La  nouvelle 
de  ce  deuil  imprévu  touche  Chapitel  le  jour  de  son 
mariage  avec  Angèle  M""'  Blanche-Marie  .  Au  lieu 
de   faire  son   voyage  de  noce  à  Trouville,  il  ira  en 


moroses,  la  troupe  artislirjue  du  théAIre  Cluny 
jouait  avec  un  entrain  si  juvénile,  une  gaieté  si 
communicativc  que  le  spectateur  le  plus  sévère  ne 
pouvait  s'empcchcr  d'a|)plaudir  les  talents  pleins 
de  promesses,  qui  feraient  aimer  et  fréquenter  assi- 
dûment le  théAtre.si,  i  une  époque  où  il  me  semble 
être  devenu  plus  un  devoir  de  convenance  qu'un 
agréable  délassement,  à  force  de  bAillcr  i\  l'audition 
d'œuvres  incolores  ou  pastichées,  le  public  n'avait 
pris  la  déplorable  habitude  de  fréquenter  les  Music- 
llall  et  les  petites  scènes  à  ciUé. 

En  1(551,  ù  Hastia,  une  poule  blanche  s'échappa 
flu  poidailler  des  Tromboli  et  se  l'éfugia  dans  celui 
de  Quiquibio.  Les  Tromboli  réclamèrent  leur  poule, 
les  Quiquibio  la  refusèrent  :  il  y  eut  querelle,  mort 
d'homme  et  vendetta.  Le  Tromboli  de  nos  jours 
'M.  Prévost)  a  de  secrètes  relations  d'amitié  avec 
le  dernier  descendant  des  Quiquibio  M.  Ciravieri. 
Malgié  leurs  apparences  bcllicpieuscs,  ils  ne  rêvent 
qu'une  chose  :  meltrc  lin  i  cette  antique  vendetta 
qui  ne  peut  se  terminer,  selon  les  coutumes  corses, 
que  par  la   fin  d'une  des   deux  races  d'adversaires 


Corse  et  louchera  en  même  temps  un  mirifique 
héritage  de  I  million   2  fr.  .'15. 

Arrivé  en  Corse,  avant  que  Tromboli  ait  eu  le 
temps  de  savoir  que  son  neveu  est  marié,  ('hapilcl, 
momentanément  séparé  de  sa  femme,  est  forcé 
d'épouser,  sous  peine  de  mort,  Frisca,  la  bien- 
aimée   d'un    faux   bandit,  Sampierro  ;M.   Blondel). 

A  la  suite  de  scènes  plus  comiques  les  unes  que 
les  autres  par  leur  invraisemblance ,  Chapitel  se 
trouve  être  bigame.  Obligé  de  consommer  son 
second  mariage,  il  se  lire  de  cette  situation  d'au- 
tant plus  cruelle  pour  lui  qu'il  n'avait  pas  encore 
eu  le  temps  de  consommer  le  premier,  en  priant 
Sampierro  de  se  substituer  à  lui,  Libre,  il  vn  donc 
enfin  pouvoir  s'enfuir  nuitamment  avec  sa  femme 
Angèle. 

Tout  A  coup,  Tromboli  apparail  el  veut  s'opposer 
au  <léparl  de  son  neveu.  Ils  s'empoignent,  se  bat- 
tent, lultent  à  ipii  mieux  mieux,  cl,  finalement, 
ayant  préci|>ité  par  la  fenêtre  son  oncle.  Chapilel 
se  croit  meurtrier.  Terrifié,  il  s'enfuit  avec  sa 
rcntiiii'  il.ms  le  maquis  où  Inul  h'  monde  se  retrouve. 


I.A     MLSlQLli 


4:11 


Par  une  lieureuse  coïncidence,  cl  pinir  mettre  fin 
à  cet  imbroglio,  il  se  trouve  que  Sanipiero  est  fils 
de  Tromljoli.  Donc,  tout  peut  s'arrani^er.  Délivres 
de  tout  remords  homicide,  Chapitel  et  sa  femme 
vont  enlin  pouvoir  entamer  leur  lune  de  miel  en 
toute  tranquillité,  et,  tout  consonmié  qu'il  est,  le 
mariage  de  Sampiero  avec  Frisca  sera  légalisé. 

La  partition  de  M.  Victor  Roger  est  des  plus 
gracieuses,  et  par  de  comiques  parodies,  comme 
celle  du  duo  de  Mireille,  vise  autant  à  l'ironie  qu'à 
l'esprit. 

ANTONIN 


ihi-pe' 


9  De  l'esprit,  cette  divertissante  opérette  en  est 
amplement  fournie  :  les  couplets  d'Antonin.  employé 
au    laboratoire  municipal,  en  sont  la  preuve  : 


Ce  qu 


Et  à  Coté  de  cette  verve  pétillante  et  harmoni" 
sée  de  très  agréable  façon,  on  trouve  de  la  mélodie 
facile  et  bien  couleur  locale,  comme  cette  chanson. 


Il     a.vail    la  b«aule,  la  furce,de{;raiid'ma. 


-uièr's.de^  airs  vainqueurs.  -Ali! 

La  belle  voix  de  M"'  Hélène  Foucher  ne  fait 
qu'ajouter  un  charme  de  plus  A  la  valse  qu'elle 
chante  au  début  du  troisième  acte. 


.mours    Jusqu'à 

Plus  comédiens  que  chanteurs,  MM.  Hamilton 
et  Rouvière  se  sont  tirés  adroitement  d'affaire 
en  chantant  avec  le  peu  de  voLï  qu'ils  ont  celle 
jolie  l'iiule  blanche  dont  M"''  Blanche  Marie,  dans 
le  rôle  d'Angéle,  chanteuse  agréable  et  diseuse 
cvquise,  fut  l'incontestable  étoile. 


urKR.\-C0Ml(,!LE.  —  FiiMio,  opéra  en  trois  actes  de  Soiinleithaer, 
tra*luction  française  de  M.  G.  Authennis,  masique  «le  L.  Van 
Beethoven  (1770-1827). 

C'est  sur  le  livret  d'un  drame  historique  en  deux 
actes  el  en  prose,  mêlée  de  chants,  de  Houilly. 
représenté  pour  la  première  fois  sous  le  litre  de 
l.éonure  nu  l'Amuur  conjugal,  à  l'Opéra-Comique 
h-  19  février  179S,  que  Beethoven  écrivit  son  seul 
cl  unique  opéra. 

lieelhoven,  dont  le  caractère  était  aussi  original 
IX.  —       28. 


que  son  génie  musical  était  pondéré,  s'était  incom- 
prchcnsiblcmcnl  entiché  de  ce  sujet.  Avec  son 
sans  gène  habituel  et  sa  rude  francliise  aux  expres- 
sions parfois  blessantes,  il  avait  dit  à  Gavcaux, 
l'auteur  de  la  musique  :  «  Votre  sujet  me  plait,  je 
vous  le  prends,  car  il  mérite  d'être  mis  en  musi- 
que ".  Donc,  du  français,  cette  œuvre  fut  traduite 
en  allemand  par  Sonnieithner,  qui  en  fit  trois  actes  ; 
et  sous  le  nom  de  Fidelio,  elle  fut  représentée 
pour  la  première  fois  à  Vienne  avec  un  succès  fort 
contestable  (IS05).  Cet  accueil  un  peu  froid  du 
public  découragea  Beethoven  et  l'éloigna  définiti- 
vement du  théâtre.  Depuis,  Fideliu,  interprété 
tantôt  par  des  troupes  allemandes  (1829),  tantôt 
par  des  troupes  italiennes,  dont  La  Cruvelli  était 
la  prima  donna  1852),  parut  sur  l'afiiche  à  diverses 
dates  longuement  espacées  les  unes  des  autres.  Le 
ô  mai  1.S60,  M""»  Pauline  ^'iardol  mesurait  son 
talent  si  pur,  si  classique,  avec  cet  écrasant  rôle 
de  Léonore. 

Inutile  de  rappeler  que  cette  éminenle  cantatrice 
fut  à  la  hauteur  de  la  lâche  et  que,  le  30  décem- 
bre 1S9^^,  la  tragédienne  lyrique  dont  l'Opéra  s'est 
regretlablemenl  séparé,  M™'  Rose  Caron,  continua 
l'heureuse  tradition  qui  veut  que  l'interprétation 
de  ce  rôle  ne  soit  confiée  qu'à  un  talent  mûr, 
assoupli,  et  à  un  art  vocal  impeccable. 

Puisqu'il  est  convenu  d'en  parler  ironiquement, 
le  sujet,  qui  ne  vaut  pas  grand'chose  par  la  lettre 
mais  dont  l'esprit  et  les  tendances  ne  sont  peut- 
être  pas  aussi  ridicules  qu'on  le  veut  bien  dire,  a 
toujours  le  rare  mérite  de  présenter  sur  le  théâtre 
—  une  fois  n'est  pas  coutume,  et  c'est  peut-être 
la  rareté  du  fait  qui  fait  trouver  la  chose  inaccep- 
table! —  une  femme  légitime  dévouée  à  son  mari. 

Le  théâtre  moderne,  échafaudé  sur  le  scandale, 
nous  a  tant  habitués  à  ne  voir  dans  l'épouse  qu'une 
mégère,  qu'un  crampon  ou  qu'une  coupable,  que 
la  vue  de  cette  Léonore  qui,  sous  des  vêtements 
d'homme,  parvient  jusque  dans  le  cachot  où  son 
époux  est  injustement  enchaîné,  le  défend  énergi- 
quement  contre  un  vil  assassin  et,  finalement,  le 
sauve:  que,  tout  désorienté  par  l'abord  d'une 
psychologie  corrosive,  on  plaisante  avec  plus  ou 
moins  d'esprit  et  déclare  cette  situation  invrai- 
semblable, bien  vieu.x  jeux  et  rococo. 

Les  représentations  de  Fidelio,  à  l'Opéra-Comi- 
que, avaient  deu.x  attraits  :  la  reprise  de  ce  chef- 
d'œuvre  musical,  dont  M.  Gevaert,  lérudit  direc- 
teur du  Conservatoire  de  Bru.xelles,  avait  écrit  les 
récitatifs  destinés  à  remplacer  le  dialogue  d'un 
livret  indigent  par  rapport  à  la  musique,  et  les 
débuts,  à  l'Opéra-Comique,  de  M""^  Rose  Caron. 

Si.  dans  la  seconde  partie  de  ce  programme,  les 
dilettanti  les  plus  exigeants  ont  eu  satisfaction  en 
entendant  M'""  Rose  Caron,  dont  les  triomphes 
classiques  aux  concerts  du  Conservatoire  et  de 
l'Opéra  ne  pouvaient  que  justifier  toute  l'admira- 
tion que  le  public  éprouve  pour  son  énergique 
talent  qui  s'est  épanoui  dans  le  final  de  sa  grande 
scène  tragique  du  deuxième  acte  : 

LEONORE 
Ail"  l'on  brio 


•e  qui 

dans  la  première  partie  nous  n'aNOns  éprou\"é 
qu'une  longue  déception.  M.  Gevaert  a  enchainé 
ces  airs,  duos,  trios,  ensembles,  par  des  récits  très 
sobrement  écrits,  mais  dont  l'infertile  érudition 
n'a  fait  qu'ajouter  à  cette  incomparable  musique 
un  désavantage  de  plus. 


G  U  !  LL,- 


Dan  VERS. 


Royale-Gavotte 


i)K    M.     V..    Ll-yrANCi.    iniit  Essi:i  n    ai     i.vcki;   .ianson    de    saili.y 

.louez  avec  élé(;ancc,  cl  en  observant  soigneusement  toutes  les  nuances  que  l'auteur  a  indiquées  fort 
minulicuscmcnl ,  cotte  pièce  pour  piano  dont  le  rythme  demande  à  être  soutenu  bien  également. 


Andantino 


PIAKd 


pooo  rit. 


A  tempo 


Si    f  t-, 

>"~^'. 

F^i=f=^=^ 

ij-j^-f  Ê^ 

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oco  rit. 


Tiiiis  rirnils  rie  reprndiiclion  ri'seiiès  pniir  Ions  pays. 


Hii  VA  i.i;-(.A  \  Il  r  ri: 


|{ovai.i;-(;a\  or TI-: 


EVENEMENTS     GEOGRAPHIQUES 

ET   COLONIAUX 


Il  faut  cultiver  son  jardin;  c'est  le  fonds  de 
toute  sagesse.  Commencerions-nous,  en  matière 
coloniale,  à  devenir  un  peu  sages  ?  Voici  qu'on 
s'occupe  des  cultures  coloniales  !  qu'on  crée  des 
jardins  d'essais  coloniaux  !  C'est  une  révolution. 
Nous  parlons  moins  de  conquêtes,  davantage  de 
mise  en  valeur  :  je  vous  le  dis,  c'est  une  heureuse 
révolution. 

Il  faut  imiter  ceux  qui  savent.  Une  fois  encore, 
nous  avons  imité  les  pratiques  anglaises;  c'est  i 
Kew  que  nous  avons  pris  le  modèle  de  nos  futurs 
jardins  d'essais. 

Les  jardins  royaux  de  Kew,  près  de  Londres, 
ont  été  fondés  en  1659.  Ils  sont,  pour  tout  l'em- 
pire anglais,  l'école  centrale  de  la  science  bota- 
nique. Une  suite  raisonnée  d'études,  des  publications 
nombreuses,  un  service  très  actif  de  renseigne- 
ments et  d'échanges  avec  les  colonies,  en  font  à 
la  fois  II  un  entrepôt,  un  centre  d'enseignement  et 
de  recrutement,  un  office  d'informations,  en  un 
mot  un  institut  directeur  pour  les  cultures  colo- 
niales 't.  Déjà  sont  nombreu.x  les  services  rendus 
par  Kew.  De  ces  jardins  sortirent  les  plants  de 
café  de  Libéria,  réfractaires  aux  maladies  qui  avaient 
ruiné  les  plantations  de  Ceylan  et  de  l'Inde  1S71- 
1876'.  Grâce  aux  études  poursuivies  à  Kew,  le 
quinquina  fut  implanté  à  Ceylan,  en  1S6'2;  grâce  à 
elles,  aujourd'hui,  sur  les  221  millions  de  livres  de 
Ihé  que  l'Angleterre  consomme.  190  millions  lui 
viennent  de  ses  colonies. 

Un  rapport  de  M.  Milhe-Poutingon,  directeur  de 
la  Jievue  des  cultures  coloniales,  sur  le  rôle  et 
l'organisation  des  jardins  de  Kew.  ouvrit  les  yeux 
du  ministre  français  des  colonies.  En  France,  si 
tout  finit  par  des  chansons,  tout  commence  par 
une  commission.  Une  commission  fut  nommée,  le 
21  octobre  1898,  «  pour  étudier  toutes  les  ques- 
tions relatives  aux  jardins  d'essais  à  créer  soit 
dans  la  métropole,  soit  aux  colonies  n  ;  elle  était 
composée  de  MM.  Milne-Edwards,  Risler,  Grandi- 
dier.  Cornu,  Viala,  Lecomte,  Rivière,  Milhe-Pou- 
tingon, C.  Guy.  Il  sortit  de  ses  travaux  un  rap- 
port remarquable,  où  M.  Paul  Bourde,  ancien 
directeur  de  l'agriculture  en  Tunisie,  a  marqué  avec 
netteté  le  rôle  prépondérant  que  doit  jouer  l'agri- 
culture aux  colonies  : 

"  Il  ressort  d'une  circulaire  du  ministère  que  la 
France  demande  actuellement  chaque  année  à 
l'étranger  des  produits  de  l'agriculture  tropicale 
pour  une  somme  de  700  à  800  millions  de  francs. 
Possédant  des  colonies  où  ces  produits  peuvent 
être  cultivés,  il  est  évident  que  nos  efforts  doivent 
tendre  désormais  à  les  tirer  de  chez  elles  plutôt 
que  de  l'étranger.  Exprimer  la  nécessité  de  mettre 
notre  domaine  colonial  en  valeur,  cela  revient 
donc  à  dire  qu'il  faut  en  organiser  l'exploitation 
agricole  :  tant  vaudra  son  agriculture,  tant  vaudra 
ce  domaine.  » 

C'étaient  là  de  sages  paroles.  Comme  conclu- 
sions, la  commission  préconisa  la  création  «  de 
jardins  d'essais  dans  les  colonies  où  l'agriculture 
prédomine,  de  stations  culturales  dans  celles  qui 
en  sont  encore  à  l'exploitation  plus  ou  moins 
exclusive  des  richesses  spontanées  ».  Ces  stations 
culturales,  ces  jardins  devaient  avoir  pour  objet 
•1  d'améliorer  et  d'accroître  sans  cesse  la  produc- 
tion agricole  de  la  colonie,  d'épargner  autant  que 
possible  aux  colons  les  difficultés  du  début,  les 
tâtonnements  et  les  essais  ». 

Afin  de  pouvoir  fournir  à  ces  jardins  coloniaux 
les  graines  et  les  boutures  des  plantes  qu'il    serait 


utile  de  propager,  il  a  été  fondé  à  Vincennes,  le 
l"  février  dernier,  un  jardin  central.  M.Dybowski. 
directeur  de  l'agriculture  en  Tunisie,  et  dont  on 
connaît  la  belle  exploration  sur  la  branche  supé- 
rieure du  Chari,  a  été  mis  à  sa  tctc.  Le  jardin  de 
Vincennes  aura  deux  annexes  :  l'Ecole  pratique 
d'agriculture  de  Valabrc,  près  Gardanne  (Bouches- 
du-Rhône\  et  l'Ecole  pratitjue  des  cultures  tropi- 
cales de  Nantes.  Elles  serviront  à  donner  aux 
fimctionnaires  coloniaux,  avant  leur  départ  ou 
durant  leurs  congés,  la  pratique  des  travaux  agri- 
coles. A  Valabre,  de  plus,  pourront  être  envoyés 
des  fils  de  chefs  indigènes  ;  ils  y  apprendront,  avec 
le  français,  les  élémenls  de  la  culture.  Il  ne  faut 
pas  oublier  les  difficultés  qu'il  fallut  surmonter, 
au  Sénégal,  pour  substituer  à  la  houe  des  noirs  la 
charrue. 

Les  jardins  dessais  des  colonies,  le  jardin  cen- 
tral de  Vincennes,  complété  par  ses  deu.x  annexes, 
correspondent  dans  les  grandes  lignes  aux  jardins 
royaux  de  Kew.  Nous  dispenseront-ils  un  jour 
d'acheter  à  nos  voisins,  par  centaines  de  millions 
de  francs,  les  produits  de  leurs  colonies  ?  Il  est 
agréable  de  l'espérer:  mais  n'oublions  pas  que  les 
institutions  valent  seulement  ce  que  valent  les 
hommes  qui  les  dirigent. 


Des  négociations  sont  ouvertes,  à  Londres,  entre 
lord  Salisbury  et  M.  Cambon,  notre  ambassadeur. 
Un  certain  mystère  les  entoure  et  on  ne  sait 
encore  si  seule  est  posée  la  question  du  Bahr-el- 
Gazal.  de  la  future  frontière  entre  nos  possessions 
de  rOubangui  et  le  Soudan  anglo-égyptien,  ou 
bien  si  les  deux  gouvernements  ont  résolu  d'exa- 
miner ensemble  les  difficultés  qui  les  divisent  et 
de  les  l'ésoudre.  S'il  en  faut  croire  la  presse 
anglaise,  c'est  d'un  règlement  général  qu'il  s'agit  ; 
du  Siam,  de  Madagascar,  de  Terre-Neuve  aussi 
bien  que  du  Bahr-el-Gazal.  A  Madagascar,  les 
Anglais  ne  nous  demandent  que  d'entrouvrir  la 
porte  à  leurs  marchandises.  Au  Siam,  à  Terre- 
Neuve,  au  contraire,  ce  sont  des  droits  territoriaux 
qui  sont  remis  en  question  :  peut-être  sera-t-il  de 
quelque  utilité  de  préciser  ces  droits  et  d'éclairer, 
par  de  brèves  notes  historiques,  les  difficultés  pré- 
sentes. 

Pour  le  Siam,  nous  renvoyons  le  lecteur  à  la 
carte  qu'a  publiée,  dans  son  numéro  de  décembre 
dernier,  le  Monde  Moderne.  Nous  donnons  ici  la 
carte  de  Terre-Neuve. 


Lord  Salisbury,  en  1891,  parlant  à  la  Chambre 
des  Lords  du  problème  terre-neuvien,  le  déclarait 
"  un  des  plus  ditliciles  problèmes  internationaux 
qui  aient  jamais  préoccupé  les  gouvernements 
anglais  ».  Il  semble  que  ces  préoccupations  n'aient 
jamais  été  aussi  vives  que  depuis  une  année.  En 
juillet  dernier,  sir  James  Winter.  premier  ministre 
de  Terre-Neuve,  vint  en  mission  spéciale  à  Lon- 
dres. Les  pêcheries  françaises  étaient  l'objet  de 
l'ambassade  :  n  Nous  désirons,  déclara  sir  Winter. 
la  dénonciation  des  traités.  ■>  A  la  suite  de  cette 
démarche,  une  commission  d'enquête  fut  envoyée 
dans  l'île.  M.  Chamberlain,  le  ministre  anglais  des 
colonies,  devait  connaître  ses  conclusions  lorsque, 
le  15  novembre,  il  s'exprimait  ainsi:  «Terre-Neuve 
souffre  un  dommage  considérable  de  ce  que  j'es- 


<Î6 


li  V \: N  i; M  !■: n ts  <;  i:m;  it  a i' ii  i y  u es 


(iiiie  tire  une  intervention  sans  avantages  pour  la 
l'iancc  et  exercée  au  diStriment  sérieux  de  la 
colonie.  "  Enfin,  le  18  janvier  1S99,  le  ministre 
dvclarait  sans  ambages  :  ■  Deux  questions  impor- 
tantes restent  à  réglei-  :  celle  de  Madagascar  et 
celle  de  Terre-Neuve.  •■ 

.\insi  tiDS  droits  sur  la  cote  Ivrre-neuviennc  sont 


N'  0  .s  INTÉRÊTS  A  TERRE-NEUVE 
LE  F  IC  E  N  n  H  S  H  0  U  E  —  S  A  I  X  T  -  P  1  E  R  R  E  ET  -M  1  y  D  E  I 


A  nouveau  discutés;  déjà,  peut -itiv.  sont-ils  l'objet 
d'ollicielles  négociations.  (»>uels  sont  précisément 
ces  droits?  et  quelle  est  pour  nous  leur  valeur? 

I.c  problème  a  deuv  pailics  :  Saint-Pierre,  le 
livnch  Sliore. 

.\  Terre-Neuve,  la  piclie  la  plus  importante  se 
fait  sur  les  lîancs  du  Sud  :  lîanipiercau.  Uancs  de 
Misaine,  de  Sainl-l'ierre,  (Irand  liane,  etc.  I,c 
ilroil  de  tous  à  cette  péclu'.  sur  îles  bancs  situés 
au  large,  est  incontesté.  Mais  de  ce  droit  nos  pé- 
cheurs ne  peuvent  user  elTeeliveuient  que  s'ils  onl 
à  proximité  un  poil  d'ap|)rovisionnement  et  de 
refuge  :  c'est  le  rôle  de  notre  petite  colonie  de 
Sainl-l'ierre  et  Miquelon,  la  dernière  leliquc  de 
notre  empire  canailien. 

I,ni-smie,  en  ni.'l,  au  traité  d'I'treelit,  nous  per- 
ilinies  rerrc-.Neuve,  en  I76;t,  au  traité  de  Paris, 
nous  perdîmes  le  Canada,  les  dcuv  ilolsnous  furent 


laissés  conunc  asile  pour  nos  pêcheurs.  Pris  pai 
les  Anglais  en  177K,  lors  de  la  guerre  pour  l'Indé- 
pendance des  lat-Unis.  rendus  à  la  paix  de  Ver- 
sailles 178.')  ,  repris  en  1793,  rendus  à  la  paix 
d'Amiens  1X02  ,  repris  en  1«03.  rendus  enfin  une 
dernière  fois  au  traité  de  Paris  du  30  mai  18H. 
Saint-l'ierre  et  Miquelon,  malgré  leur  petitesse  : 
230  kilomètres  carrés',  malgré  le 
petit  nombre  de  leurs  habitants 
6  000  sédentaires),  toujours  onl  paru 
nécessaires  A  nos  intérêts.  A  no-, 
intérêts  maritimes  d'abord:  en  IxH.i. 
la  Métropole  a  armé  133  navires 
pour  Terre  Neuve,  et  Saint-Pierre  a 
mis  A  la  mer  plus  de  200  bateaux: 
3  870  pêclieure  sont  partis  de  France: 
ainsi  s'expliquent  les  paroles  de 
M.  Itibot.dans  la  séance  du  23  jan- 
vier 1S99  : 

o  A'ous  savez  ce  qu'est  noire  flot- 
tille de  pêche  à  Terre-Neuve,  ce 
qu'il  y  a  de  marins  xigoureux, 
solides,  qui  vont  chaque  année 
exposer  leur  vie  dans  ces  pêches  si 
rudes  et  si  dangereuses.  Ces  marins- 
là,  c'est  la  réserve  de  notre  marine 
de  guerre.  Sans  eux  nous  n'aurions 
pas  de  flotte,  notre  défense  serait 
amoindrie.  " 

Viennent  ensuite  nos  intéivts 
commerciaux.  Un  seul  chiffre  ser- 
vira ici  de  preuve  :  en  1X95.  les 
133  navires  armés  en  France  onl 
péché  18r)7i000  kilogrammes  de 
morues,  valant  6  977  000  francs.  Cé- 
der Saint-Pierre  et  Miquelon  serait 
ruiner  inévitablement  cette  indus- 
trie, une  de  nos  rares  indu.stries 
qui  prospèrent.  Qu'on  n'allègue 
point,  en  cITet,  que  certains  navires 
«  banfpiiei's  ■•  passent  la  saison  sur 
le  banc,  pèchent  la  morue  avec 
lappàl,  ou  boette  harengs,  cape- 
lans.  encornets',  qu'ils  onl  pris 
eux-mêmes,  et,  venus  de  France,  \ 
retournent  sans  avoir  louché  à 
Saint-Pierre  1  Ces  navires  ne  sont 
que  la  minorité.  Le  plus  grand 
nombre  se  rend  dans  ce  port,  plu- 
sieurs fois  par  saison,  poin'  déchar- 
ger les  morues,  se  munir  de  nou- 
velle boëlle  ou  de  sel. 

Et  c'est  p(Uu-quoi  on  doit  con- 
cl\n-e.  avec  M.  Garreau.  sénateur 
d'Ille-el-^■ilaine  :  ••  En  aucun  cas, 
le  gouvernement  français  ne  peut 
laisser  mettre  en  cause  les  droils 
de  souveraineté  que  le  traité  de 
Paris  de  1763  nous  a  donnés  sur  les  Ilots  de  Sainl- 
Pierre  et  Miquelon.  -. 

Mais,  surtout,  ce  sont  nos  droits  sur  le  l'Vench 
Shore  qui  sont  attaqués  en  Angleterre  et  A  Terre- 
Neuve. 

Le  Kiench  Shore.  la  «  côte  française  ■•,  est  l.i 
partie  ilu  litloi-alde  l'ile  de  Terre-Neuve  sur  laquelle 
nous  possé<lons.  en  vorlu  du  traité  d'Uti-echt.  le- 
droits  ipic  voici  : 

//  lie  .ser;i  /i.i.v  nriniis  aii-rdils  sujets  <le  rniiire 
d'il  l'iirli/icr  en  l'isle^  aucun  lieu,  ni  (t'y  établir 
.-iiiei/iic  liahiliiliiin  en  façnn  (luelcnnque.  si  re  n'est 
des  rrliafaiiils  et  cabanes  nécessaires  et  usités  pniir 
sécher  le  pnissnn.  ni  atmrder  dans  ladite  isie  rf.-iiM 
(l'autre  tem/is  i/iie  cetui  qui  est  propre  jniur  pi'ct\ri 
et  nécessaire  pour  sécher  te  poisson,  lians  ladili 
isle.  il  ne  leur  sera  pas  permis  de  pécher  et  d  ■ 
sécher  le  poisson   en   aucune  partie  que  depuis  !• 


É  \  i:  N 1-:  M I-:  n  t  s  g  i;  o  g  u  a  i»  1 1 1  y  f  k  i 


lieu  appelé  cap  île  ]Sona-\'isl:i  jusqu'à  reiirémité 
seplenlrionale  de  ladite  isle,  et  de  là,  en  suivant  lu 
partie  occidentale,  jusqu'au  lieu  appelé  Poinle- 
Itiche. 

Noire  droit  l'ut  confirme  par  le  traité  de  Paris  en 
1763  et  celui  de  Versailles  en  ITM.  Ce  dernier  mo- 
difia, par  un  accord  commun,  l'étendue  du  French 
Shore.  qui  est  compris  depuis  lors  entre  le  cap 
Saint-Jean  au  nord-est  et  le  cap  de  Haye  au  sud- 
ouest.  Au  même  moment,  le  roi  Georges  III  décla- 
rait «  qu'il  prendrait  les  mesures  les  plus  positives 
pour   prévenir  que  ses  sujets   ne  troublassent   en 


mandons  que  le  respect  des  traités  cl  do  nus  droits. 
Mais  écoutons  encore  M.  Cliambcrlain  : 

.Vais  SI  la  France  est  désireuse  de  faire  dispa- 
raître une  siiurce  constante  de  difficultés,  nous  lui 
demanderons  qu'elle  renonce  a  ses  pricilèges. 
moyennant  compensation  raisonnable...  lin  ce  qui 
concerne  la  pèche  sur  la  cote  et  les  droits  de  la 
France  sur  cette  même  cote,  il  n'est  pas  étonnant 
qu'un  amiral  français  ait  pu  dire  récemment  qu'ils 
n'étaient  d'aucune  valeur  pour  la  marine  française. 

Le  bon  apôtre  1  Comme  on  voit  apparaître  ici  le 
bout  de  l'oreille!  <•  Je  désire  iiclicter  voire  cheval. 


VUE      DE      B  A  I  X  T  -  r  I  E  i:  U  E      (  l 


llLEj      —      -VI       F.iXll,    L'ILE      -VUX      CHIENS 


aucune  manière,  par  leur  concurrence,  la  pèche  des 
Français,  pendant  re-\ercice  temporaire  qui  leur 
est  accordé  »,  de  mars  à  septembre.  Les  Anglais, 
aujourd'hui,  regrettent  que  »  la  liquidation  des 
grandes  guerres  de  l'empire  napoléonien  n'ait  pas 
été  choisie  comme  l'occasion  du  règlement  de  ces 
questions  ".  Sir  Charles  Dilke.  dans  ses  Prohlems 
<)/'  Greater  Britain.  En  fait,  les  traités  de  lsl4  et 
de  1S13  ont  confirmé,  une  fois  de  plus,  nos  droits, 
qui  demeurent  intacts.  Les  négociations  ouvertes 
])ar  lord  Palmerslon,  en  lS.3i,  n'ont  pas  abouti,  et 
les  conventions  de  ISô",  1SS4,  1SS5  ont  trouvé  à 
Terre-Neuve  une  opposition  systématique,  qui  a 
mis  obstacle  à  leur  exécution.  Ce  que  veulent,  en 
elTet.  les  Terre-Neuviens,  c'est  nous  imposer  l'aban- 
don de  tous  nos  droits.  Le  gouvernement  anglais 
ne  saurait  montrer  une  telle  intransigeance.  «  Au- 
cun homme  responsable  n'a  jamais  émis  l'intention 
vu  même  le  désir  de  violer  un  seul  article  du  traité 
d'Utrecht  ".  déclarait  dans  son  discours  du  18  jan- 
\  ier  1S09  M.  Chamberlain:  le  ministre  ajoutait  :«  Ce 
que  nous  désirons,  c'est  que  les  droits  accordés 
à  la  France  par  ce  traité  soient  strictement  inter- 
prétés et  qu'ils  ne  donnent  pas  lieu  à  des  abus 
préjudiciables  à  notre  colonie.  " 

Eh!   mais   nous   sommes  d'accord!    Nous   ne  de- 


Mais  votre  cheval  est  une  rosse,  qui  ne  vous  est 
d'aucune  utilité,  et  c'est  vous-même  qui  l'avez 
dit  !  »  Voilà  un  raisonnement  de  brocanteur  ;  voyons 
ce  qu'il  vaut. 

Il  est  vrai  que  le  French  Shore  n'est  plus  guère 
fréquenté  par  nos  pécheurs;  on  n'y  compte,  dans 
la  saison  propice,  qu'une  dizaine  de  bateaux,  montes 
par  350  hommes,  qu'une  soixantaine  de  barques 
de  Saint-Pierre,  montées  chacune  par  deux  ou 
trois  hommes.  Cet  abandon  partiel  a  plusieurs 
causes,  dont  la  principale  esl  celle-ci  :  la  morue, 
soit  en  raison  de  phénomènes  de  migration  ana- 
logues à  ceux  qu'on  a  constatés  pour  la  sardine, 
soit  en  raison  des  troubles  occasionnés  par  réta- 
blissement des  homarderies.  n'est  plus  aussi  abon- 
dante sur  la  côte  française.  «  Vous  voyez  bien  !  •• 
s'écrient  les  Anglais.  Minute!  D'abord,  nous  plai- 
dons pour  que  vous  enleviez  vos  homarderies  de 
chez  nous.  et.  d'autre  part,  la  migration  de  la 
morue  est  un  fait  essentiellement  accidentel  et 
temporaire.  Le  poisson  peut  réapparaître  brusque- 
ment, aussi  abondant  que  par  le  passé.  Et  c'est 
alors  que  vous  ririez  de  notre   marché  de   dupes  ! 

Saint-Pierre  et  Miquelon  valent  trop  pour  nous 
pour  que  nous  acceptions  de  négocier  à  leur  sujet. 
Le  French  Shore  vaut  bien  encore  quelque  chose  ; 


42S 


KVKNEM  ICN  TS     G  KOG  R  A  IMI  1  Q  L' ES 


surlout.il  peut  demain  valoir  à  nouveau  beaucoup. 
Il  serait  donc  sage  de  le  garder.  Mais  si  les  Anglais 
altachenl  un  prix  si  grand  à  sa  possession,  si  nos 
droits  les  gênent  si  cruellement,  s'ils  insistent 
pour  les  racheter,  pourquoi  nengagerions-nous  pas 
la  conversation?  Et  s'ils  parlent  de  compensation, 
n'allons  pas  chercher  bien  loin  ; 

Les  iles  anglo-normandes  sont    (ont   près  de  la 
l'rance. 


L'Angleterre,  à  Touesl,   la   France,  à   l'est,  et   le 
Siam.   resserré    entre    les    deux    puissances    euro- 


voisin.  Des  1X61.  nous  lui  abandonnions  les  pi" 
vinces  cambodgiennes  d'.'^ngkor  et  de  Uallambimg. 
En  manière  de  merci,  le  Siam  profita,  en  ISS3,  di' 
notre  lutte  contre  l'Annam  et  la  Chine,  pour  pous- 
ser ses  postes  vers  lest.  Luang-Prabang  fui  oc- 
cupé ;  le  Mékong,  franchi  ;  sur  la  rive  gauche,  des 
districts  annamites  et  tonkinois  envahis.  L'accord 
de  1889,  signé  par  M.  Pavie,  vice-consul  à  Luang 
Prabang,  n'arrêta  pas  l'invasion  siamoise.  En  18!>:i. 
le  Siam  avait  des  postes  A  Slung-Ti-eng,  sur  le  Mé- 
kong, tout  près  de  la  frontière  nord  du  Cambodj.'c; 
à  Attopcu;  enlre  Ai-Lao  et  Cam-Lo,  à  10  liil''- 
mètres    de    Hué,  capitale    de  l'Ann.ini  :     .'i   Tin'ni- 


.  M  un  m;  F,    SIAMOIS    — 


pécnnes,   se  partagent  la   ])éninsulc  indo-chinoise. 

L'Angleterre,  en  trois  fois  :  1826,  1852,  1885,  a 
conquis  l'empire  birman.  La  France,  en  1852  et 
1867,  enleva  à  l'Annam  la  Cochinchinc;  de  J87.3 
à  1885,  occupa,  malgré  la  Chine,  le  Tonkin;  en 
1884,  imposa  son  protectorat  i  l'Annam.  C'est 
ainsi  qu'elle  devint,  après  l'Angleterre,  la  voisine 
du  Siam;  pour  l'une  et  pour  l'autre,  se  posa  la 
question  des  frontières. 

La  frontière  anglo-siamoise  fut  fixée  par  In  con- 
vention d'octobre  1892.  Le  Siam  reconnaissait  à 
r.Vngliterrc  les  Etats  shans  de  Xieng-Ilong  et  de 
Xieng-Kheng,  qui  sont  il  cheval  siu'  le  haut 
Mékong.  Ainsi  devenaient  contigucs  l'Indo-Chine 
anglaise  et  l'Indo-C^hine  française.  Au  sud  des 
Liais  shans,  la  rivière  Nam-lluoc,  allluent  du 
Mékong,  devait  former  la  frontière,  laissant  ainsi 
au  Siam  Xieng-Sen  et  Xieng-Kong.  Du  NaMi-IIuok 
il  la  presqu'île  de  Malacca.  la  frontière  suivait  la 
ligne  de  séparation  des  bassins  du  Saluneu  il  du 
NIénan. 

Les  relations  enlre  la  France  cl  le  Siaiu  ruri-nl 
plus  difficiles. 

Elles  avaient  commencé,  de  notre  cf'ilé,  par  un 
acte  de  faiblesse,  qui  explique  l'arrogance  de  notre 


Mua, au  sud  de  \'inh.touL  près  de  la  cote;  à  l'ouisl 
du  poste  français  de  l'hu-Lé,  près  du  Song-Ma. 
au  centre  même  du  Tonkin.  Désormais,  nous  devions 
choisir  :  refouler  l'invasion,  ou  renoncer  A  l'indo- 
Chine.  Le  30  juillet  1893,  un  ultimatum  réclamait 
l'évacuation  immédiate  de  la  rive  gauche  du  Mé- 
kong. Le  Siam  comptait  sans  doute  sur  certains 
appuis;  il  répondil.  A  l'orienlale,  par  des  formules 
dilatoires.  L  amiral  Iluman  brusqua  les  choses. 
Avec  hardiesse,  il  franchit  la  barre  du  Ménam.  passa 
sous  le  feu  des  forts,  vint  mouiller  devant  Hangkok. 
prêt  au  bombardement,  ('e  langage  fut  compris.  Le 
Siam  traita.  Le  l''  octobre  1893.  il  nous  reconnut 
la  possession  de  la  rive  gauche  du  Mékong  et  des 
iles  du  fleuve:  il  s'engageait,  de  plus.  &  ne  con- 
struire aucun  poste  et  A  n'entretenir  aucune  force 
militaire  dans  les  provinces  de  KatUmbang  et  de 
Siem-Ueap  iAngkorl,  et  dans  un  rayon  <le  !.'>  kilo 
mètres  sur  In  rive  droite  du  Mékong,  hnmédiat. 
ment  nous  poussions,  en  I89.i,  nos  postes  jusqu'au 
Mékong,  et  occupions  Luang- Prnliang,  où  le  rm 
nous  accueillit  en  libérateurs;  en  1891-95,  nous 
établissions  des  résidents  sur  la  rive  droite,  A  Bank 
Mouk,  Lnkhon.  Outhêne.  Nong-Khang.  \"in-Kiang. 
Xieng-Ilong.  Xieng-Sen. 


E V KN  i: M  K N T s    C  i; () (;  H  A  1>  1 1  1 1,)  L'  ES 


Ce  fut  \(\  Laos  franç;iis. 

Restait  à  délimiter  notre  fron- 
tière du  côté  des  Etals  shans 
anglais. 

Dès  le  31  janvier  1893,  au  mi- 
lieu de  nos  démêlés  avec  le 
Siam,  nous  convînmes  avec  l'An- 
gleterre qu'une  "  zone  neutre  " 
serait  établie  entre  la  Birmanie 
et  le  Tonkin.  C'était  une  im- 
prudence. Car  les  Anglais  eu- 
rent vite  fait  de  transformer 
cette  zone  neutre  en  "  Etat- 
tampon  »  (liu/fer-Sfale),  Etat  in- 
dépendant, c'est-à-dire  ouvert 
i\  toutes  leurs  intrigues,  Etat 
peut-être  chinois,  c'est-à-dire 
dans  des  mains  ennemies.  De 
plus,  cet  Etat  devait  être  con- 
stitué tout  entier  sur  la  rive 
gauche  du  Mékong,  c'est-à-dire 
sur  notre  territoire.  On  ne  put 
s'entendre.  Même,  un  instant, 
la  situation  s'aggrava.  Les  An- 
glais s'étaient  établis  sur  la  rive 
gauche,  à  Muong-Sing  (1895', 
et  ils  prétendaient  s'avancer  jus- 
qu'au Nam-IIou.  Ce  ne  fut  que 
l'année  suivante,  le  15  janvier, 
qu'intervint  un  accord.  Le  thal- 
weg du  Mékong  devait  former 
la  frontière,  entre  la  rivière 
Nam-Iluok  et  la  Chine.  Désor- 
mais, le  royaume  de  Siam  étail 
délimité  de  toutes  parts. 

L'accord  franco-anglais  de  1 S96 
renfermait  d'autres  stipulations, 
du  plus  grand  intérêt  pour  le 
Siam  :  l'Angleterre  et  la  France 
s'interdisaient  toute  atteinte  à 
l'intégrité  territoriale  d'une  par- 
tie de  ce  royaume.  Cette  partie 
comprend  :  le  bassin  du  Ménam 
tout  entier,  les  petits  bassins 
coliers  des  rivières  Pelchabouri, 
Méikiong  et  Bang-Pa-Kong  irivière  de  Petrim',le 
littoral  compris  entre  Muong-Bang-Tapan  f  t  Munng- 
Pase,  le  territoire  situé  au  nord  du  bassin  du  Mé- 
nam jusqu'au  Nam-Huok.  Les  deux  puissances  s'in- 
terdisaient  toute  action   militaire  contre  Bangkok. 

Mais  la  convention  était  muette  sur  les  autres 
parties  du  royaume  :  c'était  la  reconnaissance  im- 
plicite de  l'influence  anglaise  à  louot  du  bassin 
du  Ménam,  de  la  française  à  lest.  L'Angleterre 
recevait  ainsi  confirmation  de  la  convention  de 
1892  qui  lui  avait  laissé  tout  le  bassin  du  Salouen 
et  elle  voyait  lit  totalité  de  la  péninsule  malaise 
entrer  dans  »  sa  sphère  d'action  ».  La  France  rece- 
vait confirmation  de  la  convention  de  1893,  qui  lui 
donnait  le  droit  d'occuper  25  kilomètres  sur  la  rive 
droite  du  Mékong,  au  sud  du  N'am-Iiuok  ;  son 
influence,  de  plus,  était  reconnue  sur  tout  le  bassin 
du  Mékong  :  le  Xam-Moun,  sur  lequel  se  trouve 
Korat,  le  Nam-Si,  les  affluents  du  Tonlé-Sap  pro- 
vinces de  Battambang  et  d'Angkorl,  devaient  lui 
rex'enir  un  jour. 

Ainsi  la  part  de  chacun  était  faite,  la  situation 
rendue  claire.  Les  intrigues  anglaises  à  nouveau 
l'ont  troublée  à  plaisir. 

Durant  les  trois  dernières  années,  l'inlluence 
anglaise  prédomine  à  Bangkok,  à  notre  détriment. 
Hier  encore,  on  annonçait  que  la  police  de  Ban- 
gkok allait  être  confiée  à  cinq  ofTiciers  anglais,  venus 
de  Birmanie.  Dans  le  même  temps,  de  grands  tra- 


ANG  KOIt- VAT 


INDIGÈNE 


PAN     DES     i:rixES 


Les  forts  de  Pak-Nam,  qu'une  formidable  explosion 
faillit  détruire  en  1897,  étaient  remaniés,  et  ils  vien- 
nent de  recevoir  de  nouveaux  armements.  Deux 
canonnières,  armées  de  canons  à  tir  rapide,  ont  été 
commandées.  Deux  autres  canonnières  doivent 
être  achetées  chez  les  amis  anglais. 

"  Avec  ces  quatre  navires,  disait  la  Siam  Frec 
Press,  Saigon,  en  cas  de  guerre,  serait  sérieuse- 
ment  menace.  •> 

Les  Anglais  prêtaient  également  leur  concours 
au  Siam  dans  la  construction  de  ses  chemins 
de   fer. 

Pour  leur  complaire,  devons-nous  renoncer  à 
toute  influence,  nous  retirer?  Le  Siam  disparu. 
l'Indo-Chine  aux  deux  tiers  anglaise,  quelle  serait 
la  sécurité  de  nos  possessions?  Déplus,  le  royaume 
de  l'Eléphant-Blanc  renferme  d'immenses  richesses 
naturelles  presque  inexploitées.  Bangkok,  que 
peuplent  400  000  habitants,  manufacture  dans  ses 
usines  et  exporte  500  000  tonnes  de  riz;  elle  exporte 
50  000  tonnes  de  bois  de  teck,  valant  plus  do 
"  millions  de  francs.  Son  mouvement  commercial 
était  de  65  millions  de  francs  en  1884,  et  en  1896 
de  129  millions.  Notre  intérêt  commercial,  comme 
notre  intérêt  politique,  e.xige  que  nous  maintenions 
au  Siam  la  balance  égale  entre  nos  rivaux  et  nous. 

Ici  encore,  nous  devons  réclamer  la  justice, 
l'exécution  des  traités,  rien  que  l'exécution  des 
traités. 

Gastok   Bouvier. 


vaux  étaient  faits  pour  protéger  l'entrée  du  M 

(Photographies  communiquées  par  la  Société  de  géographie.^ 


LE    MONDE   ET    LES  SPORTS 


LE     UL'EL      DE     >0: 


M.  de  Villem,  président  de  la  ï'ocioto  d'encou- 
ragement de  l'escrime,  a  dit.  dans  un  discours, 
que  le  duel  parviendra  à  êlic  un  des  exercices 
physiques  les  moins  danjrereu.t:  il  n'a  pas  ajoute 
et  des  plus  salutaires;  malf;ré  cela,  nous  ne  sommes 
pas  tout  à  fait  de  son  avis.  Il  existe  deux  ftrandes 
écoles  pour  l'escT-inio.  l'ancienne  et  celle  de  r;i\-eni[': 


UEXCOMTUE      Al'     PISTOLET     1)  E  11  11  1  h  11  E     LES 
DE     L  0  N  i;  C  H  A  M  P  s     —     LA     D  I  S  T  A  N  l 

actuellement  l'une   est  en  décadence  et  l'autre  en 
formation. 

L'ancienne  école  procédait  du  fleuret,  la  seule 
arme  employée  jadis  dans  les  salles  ;  sa  léf;èreté, 
les  rèj^les  qui  découlaient  de  son  emploi  le  rendaient 
particulièrement  propice  aux  assauts  de  parade  et 
aux  poules  :  du  moment,  en  cITet, 
que  seuls  les  coups  portés  à  la 
poitrine  comptaient,  il  était  permis 
aux  adversaires  de  se  livrer  davan- 
tage et  d'offrir  un  jeu  plus  mouve- 
menté. Sur  le  terrain,  les  conditions 
ne  sont  plus  les  mêmes;  ici  toul 
compte,  une  lame  qui  pique  et 
[lénèlre  produit  une  blessure  à 
laquelle  on  est  forcé  de  s'intéresser, 
«lu'on  le  veuille  ou  non.  I, 'escrimeur 
qui  n'a  jamais  manié  que  le  fleurel 
se  trouve  donc  fort  décontenancé 
devant  un  rival  moins  habitué, 
mais  qui  sait  tenir  une  épée  et  «pii 
peut  protéger  les  parties  avancées, 
c'cst-a-dire  la  main  et  le  bras. 
Aussi  la  tendance  actuelle  est-elle 
de  changer  la  lactique  des  salles 
et  d'exercer  immédiatement  les 
élèves  au  maniement  de  l'épée  qui 
les  ]>réparc  merveilleusement  pour 
le  jeu  plus  sérieux  du  terrain  ; 
«  est  ce  qu'a  très  bien  compris 
mon  excellent  moitrc  Spinnewyn. 
I  liez  qui  le  (leurct  est  inconnu.  I,es 
lissants  A  l'épée  sont,  je  l'avoue, 
beaucoup    nu>ins    intéressants    que 


ceux  à  la  lame  carrée,  car  les  adversaires  sont 
obligés  de  se  tenir  éloignés  l'un  de  l'autre,  de  sob- 
server  mutuellement  avec  la  plus  grande  atlcnlion; 
ici  les  coups  à  la  main  comptent,  de  même  que 
ceux  donnes  à  la  tète  ou  au  pied;  il  ne  faut  atta- 
quer qu'avec  une  extrême  prudence  pour  ne  jamais 
l.iisseï'  une  partie  du  corps  incomplètement  protégée 
Les  coups  seront  rapides  et  le  saut 
en  arrière  doit  suivre  brusqucmeni 
une  attaque  :  en  elTct,  malgré  toute 
l'habileté  du  tireur,  il  ne  peut  se 
couvrir  et  se  fendre  en  même  temps, 
il  devra  toujours  craindre  une  sur- 
jirisc  cl,  pour  y  échapper,  le  retrait 
rapide  est  encore  le  meilleur  moyen. 
L'n  de  nos  plus  grands  duellister. 
a  dit,  avec  beaucoup  de  raison, 
que  le  duel  était  une  chose  grave, 
et  que  sa  seule  raison  d'être  était 
sa  gravité  même.  Il  n'admellail 
donc  pas  ces  escarmouches  qui 
Unissent  forcément  par  une  piqûre 
aux  parties  avancées,  comme  cela 
arrive  le  plus  souvent  dans  les 
assauts  i\  l'épée.  Du  moment  que 
l'honneur  d'un  homme  est  engagé, 
pense-t-il,  il  faut  nécessairement 
que  l'issue  de  la  bataille  soit 
sérieuse  et  que  le  dommage  porté 
ou  reçu  lave  lalTront  ou  le  pimisse. 
Nous  dirons  plus  loin  notre  façon 
de  penser  sur  le  duel  en  général. 
Eiiiu.NES  mais      puisque      maintenant     nous 

n'enAisageons  que  la  question  de  la 
lutte,  nous  ne  |)ouvons  nous  em- 
pêcher de  croire  comme  lui  et  de 
dire  que,  du  moment  où  l'on  se  bal,  il  faut  le 
faire  sérieusement.  Cependant  un  homme  sur  le 
terrain  cherche  naturellement  A  défendre  sa  peau, 
c'est  un  sentiment  très  louable  à  tous  les  points 
de  vue.  et  si,  sur  un  champ  de  bataille,  on  peut 
faire  de  l'héroïsme  en   sacrifiant    sa   vie,   cet  acte 


Al      PISTOLET     IlElillIKlir      L( 
m:    LONllCIlAMPâ     —     FEfl 


LE  MdMii-:  i:t  les  si'Oins 


DTEL  M  ACOL  A-C  ATALI.OTTI   —   PARADE     D    UX    COUP    DE    TKTE 


serait  inqualiliable  dans  un  duel  :  on  devra  donc 
l'aire  ce  raisonnement  très  juste  que,  si,  on  se 
met  dans  les  conditions  de  pouvoir  toucher,  au 
iisqiie  de  l'être  soi-même,  il  ne  faut  pas  se  donner 
inutilement  et,  puisque  l'on  ne  peut  pas  se  livrer 
sans  s"exposer  sérieusement,  les  coups  à  la  main 
seront  forcément  les  plus  fréquents. 

L'n  homme  qui  n'a  jamais  tenu  une  épée  de  sa 
\  ie  peut,  en  certains  cas,  devenir  un  ad\"ersaire 
dangcreu.x  s'il  sait  profiler  des  deux  ou  trois 
levons  qu'un  bon  maître  lui  donnera  à  la  veille  du 
combat  ;  on  dit  souvent  à  un  néophyte  de  tenir 
son  bras  tendu  aussi  raide  que  possible  en  face  de 


à  la  niaiii  de  son  (ils.  ne  serait-ce 
qu'avec  celte  arrière-pensée  que  le 
jeune  homme  passant  pour  fort  on 
le  laissera  tranquille.  "  L'escrime 
serait  un  art  abominable  s'il  n'avait 
pour  objectif  que  des  querelles  à 
chercher;  et  loin  d'être  une  causi' 
de  duels,  il  sera  une  protection 
((ui  contribuera  au  contraire  à  les 
éviter. 

Les  duels  sont,  fort  heureuse- 
ment. ]ilus  rares  aujourd'hui  qu'au- 
trefois et.  ajoutons-le,  plus  régu 
liers  :  jadis  on  se  battait  n'importe 
où  et  souvent  n'importe  comment . 
il  n'y  avait  pas  de  lé^'islalion  régie 
mentant  le  duel,  les  témoins  fai- 
saient défaut  les  trois  quarts  du 
temps,  l'on  se  battait  derrière  un 
mur.  dans  un  fosse,  et  même  à  la 
nuit.  La  lutte,  à  ces  époques  loin- 
taines, était  tout  entière  à  l'avan 
tage  du  plus  fort,  qui.  souvent, 
abusait  de  cette  supériorité  poui 
imposer  brutalement  sa  volonté.  Le 
Discours  sur  le  duel  de  Brantôme 
n'est  qu'une  longue  et  fastidieuse 
énumération  de  toutes  les  rencontres  de  son 
temps:  la  fantaisie  régnait  souvent  dans  ces  com- 
bats singuliers  et  leur  enlevait  le  caractère  vérita- 
blement sérieux  qui  de\  rait  en  être  la  marque  ; 
aujourd'hui  on  cherche,  autant  que  possible,  à 
égaliser  les  chances,  de  façon  à  ne  laisser  la 
réussite  du  combat  qu'à  un  sort  heureux,  presque 
au  hasard.  Le  code  du  duel.  Ici  qu'il  a  été  dressé 
par  M.  de  Chàlcauvillars.  est  à  peu  près  le  seul 
en  usage  maintenant:  n'ayant  été  contesté  par 
personne,  il  est  admis  par  tout  le  monde. 

De  nos  jours  une  foule  de  formalités  accom- 
pagnent le  duel  ;  la  plus  importante  est  assurément 
celle  qui  lui  donne  naissance,  c'est-à-dire  l'offens 


lui,  de  façon  à  empêcher  l'épée  adverse  de  s'avancer 

sans  exposer  le  bras  qui  la  tient.  Ce  serait  un  bon    j    Une  question  très  grave  est  de   savoir  ce  que  c'est 

„^r,^^:i  «n  <.(Ta»  ci  lo  ^r.iA^.,,.  ,^r,„,-aii  Ai-o  aKs.^i,.,.  •        qu'uuc  oflcnse.  Elle  dépend  des  deux  parties:  tell- 


conseil  en  effet  si  la  raideur  pouvait  être  absolue  : 

mais  c'est  une  chose    impossible,  un  coup  violent 

porté  sur  le  milieu   du   fer   produit   le  même  efTet 

qu'un  levier,  il  chasse  la  lame  et  la  main  et  permet 

à  l'adversaire  de  porter  un  coup  d'autant   plus  sûr 

que  la  surprise  empêchera  le  nouveau   tireur  de  se 

remettre    en    garde   et    d'éviter    la 

pointe.    Des    conseils,    je    ne   puis 

assurément  pas  en  donner  dans  la 

circonstance,      mon      inexpérience 

m'en  empêche;  consultez  les  livres. 

allez     voir     les     maîtres     réputés  ; 

malgré    cela,    vous    ne   devez   pas 

avoir   la  prétention  de  vous  poser 

en  champion  redoutable  avec  quel- 

(|ues  heures  de  leçons,  vous  pourrez 

tout    au    plus    éviter    un    mauvais 

coup  et.   qui   sait',  peut-être  même 

proliler  d'une  faute  et  attaquer  avec 

succès. 

Le  fleuret  est  un  inslruraent 
i^racieu.x  qui  se  prête  mer\"eille«se- 
incnt  au  déploiement  d'un  jeu 
élégant  et  mouvementé,  mais  auquel 
il  serait  fort  dangereux  de  s'habi- 
tuer pour  peu  qu'on  envisageât  la 
question  d'un  duel  possible.  Faites 
lie  l'épée!  faites  en  moins  pour 
\  ous  battre,  ce  qui  serait  immoral, 
que  pour  vous  faire  craindre. 
M.  Paul  de  Cassagnac.  qui  s'est 
battu  souvent  et  qui  est  un  grand 
moraliste,  a  dit  :  «  Tout  père  de 
famille  doit  désormais  mettre  l'épée 


personne  restera  insensible  à  un  affront  manifeste, 
tandis  que  telle  autre  se  révoltera  pour  un  acte 
qui.  somme  toute,  peut  n'être  qu'une  impolitesse; 
d'autre  part,  l'ollense  dépend  également  de  celui 
qui    la   commet  ;  une  parole    sévère   dite    par  une 


DUEL     MACOLA- 


i;  E    B  L  E  s  3 1  r,  c 


DE    CAVALLOTTl 


LE    MONDE     ET     LES    SPOUTS 


RENCONTRE 


ALLEZ.     MESSIEURS 


pci'sonnc  reconnue  poui'  son  lan},'age  pondéré  et 
dont  rintcUigcnce,  la  bonne  foi  et  la  sagesse  sont 
indiscutables,  peut  constituer  une  olTensc  sé- 
rieuse, tandis  qu'un  gros  mot  proféré  par  un 
déséquilibré,  un  rageur  ou  un  imbécile  ne  peut 
guère  avoir  beaucoup  de  portée.  Nous  avons 
entendu  dire  cette  phrase  qui  résume  assez  bien 
l'état  d'esprit  de  notre  époque  :  "  On  peut  être 
forcé  de  se  battre  avec  une  canaille,  on  n'est  jamais 
obligé  de  croiser  le  fer  avec  un  imbécile";  et  pour- 
tant... 

Sophie  Arnould,  qui  charma  pendant  tant  d'an- 
nées, par  sa  belle  voi.v,  la  pléiade  de  ses  admi- 
rateurs et  qui,  en  dehors  de  son  théâtre,  était  une 
femme  pleine  d'esprit,  dit  un  .jour  que  le  divorce 
était  le  sacrement  de  l'adultère  ;  M.  Henry  de 
Pènc.  qui  s'est  toujours  occupé  des  choses  de  sport 
et  qui,  d'ailleurs,  a  été  mêlé  comme  témoin  A 
plusieurs  affaires  d'honneur,  a  dit  de  son  cote  que 
le  duel  était  le  sacrement  de  l'assassinat.  Ces  deux 
sacrements  de  nos  institutions  païennes  et  qui 
sont  la  sanction  officielle  de  nos 
fautes,  ne  devraient  pas  exister 
dans  notre  civilisation,  et  pourtaiil 
comment  faire  pour  les  éviter?  Ni' 
parlons  pas  du  divorce,  doni  il  lu 
doit  pas  élre  question  ici,  mais  du 
<lucl. 

Le  duel  ne  prouve  rien,  ne  lave 
rien,  ne  punit  rien:  tout  au  plus 
est  il  une  satisfaction  morale  poin- 
l'offensé  qui,  faisant  preuve  d'un 
certain  coin-age,  se  trouve  assez 
enfiévré  par  ce  nouvel  étal  d'Ame, 
poiu-  ne  plus  penser  A  l'affroul 
ilontil  a  été  victmie.  Supposi'z,  [lar 
e.vemple.  qu'un  indiéiile  mal  iiri 
•^eigné  vous  accuse  «l'une  itifamie: 
\(ms  le  provoquez,  vous  vous  battez 
et  il  vous  lue  ;  être  tué  est  déjA  une 
chose  assez  désagréable  par  les 
temps  qui  courent,  mais  laissir 
derrière  soi  une  réputation  enta- 
chée, c'est,  je  crois, bien  pis;  comuii' 
vous  le  voyez,  dans  ce  cas  trè> 
précis,  le  duel,  loin  de  sauver  l'hon- 
neur,dans  le  véritable  sens  du  mol, 
peut,  au  contraire,  l'abinier  violem- 
ment    en      mettant     l'olVi'nsé    hors 


d'état  de  se  justifier  et  de  léguer  au\ 
siens  un  nom  intact.  Kn  Angle- 
terre, on  est  plus  pratique  :  une 
bonne  action  judiciaire,  une  in- 
demnité d'argent  élevée  punit  le 
vulgaire  dilTamateur  plus  sérietise- 
ment  que  ne  le  sauraient  faire  tous 
les  duels,  si  échafaudés  qu'ils 
soient  <lc  témoins  et  de  publicité. 
En  .\nglcterre  on  ne  se  bat  ja- 
mais, la  loi  est  très  sévère  pour 
les  duellistes,  et  celui  qui  aurait  (uc 
un  homme  dans  un  combat  singulier 
risquerait  fort  d'être  pendu;  la 
législation  de  ce  pays  a  raison  de 
défendre  le  duel,  car  elle  punit 
l'offense;  un  homme  offensé,  soit 
dans  sa  personne,  soit  dans  ses 
biens,  peut  poursuivre  le  (^uc- 
relleur  et  obtient  des  indemnités 
quelquefois  considérables  ;  une 
somme  de  10  000  livres,  soit 
2D0  000  francs,  a  été  allouée  dans 
un  cas  particulier.  En  France,  nous 
nous  accorderions  assez  mal  avec 
ce  système  qui  consiste  à  faire 
payer  un  affront  avec  de  l'argent, 
le  caractère  chevaleresque  qui  nous  distingue  ne 
nous  permettrait  jamais  de  recevoir  une  somme 
d'un  homme  que  nous  méprisons;  malgré  cela, 
l'opération  a  du  bon  :  en  louchant  au  porte-monnaie 
on  touche  A  l'endroit  sensible,  et  si  la  loi  sur  les 
olfenses  existait  en  France  avec  des  amendes,  il 
est  à  présumer  qu'il  y  aurait  un  plus  grand  respect 
des  uns  pour  les  autres;  seulement  il  faudrait 
appliquer  l'amende  A  un  établissement  charitable. 
Tout  le  monde  serait  content  de  cette  institution  : 
l'olTcnsé,  qui  aurait  obtenu  réparation  par  une  voie 
supérieure  et  impartiale,  les  pauvres,  qui  auraient 
reçu  de  l'argent,  et  même  le  provocateur,  qui  pour- 
rait gagner  le  paradis  par  son  aumône. 

Le  duel  n'existe  que  dans  les  pays  où  la  loi  est 
insuffisante  pour  couvrir  la  dignité  des  citoyens  A 
chaque  instant  de  la  vie.  En  France,  le  duel  est 
défendu  en  principe,  mais  comme  on  lui  applique 
le  droit  commun,  un  jury  n'oserait  jamais  envoyer 
aux  travaux  forcés  A  perpétuité  un  homme  qui  en 
a  tué  un  autre  dans  un  combat  où  tout  s'est  passé 


LE    MONDE    ET     LES    Sl'ORÏS 


r  X      M  A  C  VA  1  - 


régulièremenl.  Le  temps  n'est  plus  où  Richelieu 
couvrait  la  Erance  d'ëchafauds  à  l'usage  des  duel- 
listes; aujourd'hui,  si  l'on  se  bat  chez  nous,  c'est  à 
cause  du  manque  de  lois  spéciales.  Mais  si  ces  lois 
existaient,  on  se  battrait  quand  même  :  un  roi  de 
Erance  a  dit,  à  une  époque  où  les  duels  étaient 
réellement  interdits  chez  nous,  qu'il  était  vraiment 
bien  étonnant  qu'on  vint  lui  demander  justice  lors- 
qu'on portait  à  son  côté  l'épée  à  l'aide  de  laquelle 
on  pouvait  se  la  faire. 

Une  mission  très  délicate  est  celle  que  doivent 
remplir  les  témoins  :  en  acceptant  la  charge  dont 
ils  ont  été  investis,  ils  se  sont  moralement  engagés 
à  ce  que  l'honneur  de  leur  client  ne  soit  pas 
effleuré,  et  pourtant  la  morale  et  l'humanité  les  obli- 
gent à  chercher  tous  les  moyens  possibles  d'éviter 
une  rencontre;  un  témoin  qui.  par  son  manque  de 
savoir-faire,  causerait  un  préjudice  à  son  client,  se 
verrait  entaché  du  blâme  de  l'opinion  publique. 
D'autre  part,  celui  qui  se  départirait  du  véritable 
caractère  de  modération  à  lui  assigné  et  qui  enve- 
nimerait inutilement  une  querelle  pour  empêcher 
un  accord,  encourrait  une  responsabilité  considé- 
rable ;  il  pourrait  même  être  regardé  comme 
l'auteur  de  la  mort  d'un  homme  si  un 
accident  clôturait  la  rencontre. 

L'épée  est  une  arme  nationale:  en  Italie. 
on  Allemagne,  en  Autriche  on  se  bat  au 
>abre.  On  a  pourtant  cherché  à  remettre 
cette  arme  à  la  mode  chez  nous,  une  so- 
ciété dite  (.  du  sabre  «  a  été  instituée  poui 
développer  son  emploi;  il  y  a  pourlani 
lieu  de  croire  que  son  usage  ne  se  répandi  ;i 
pas;  dans  l'armée  même,  où  le  sabre  était 
assez  en  honneur,  on  ne  se  bal  plus  qu'.i 
l'épée...  quand  on  se  bat...  car  aujourd'hui 
les  rencontres  deviennent  de  plus  en  plu- 
rares;  elles  ne  sont  autorisées  que  poui 
des  motifs  très  sérieu-x  et  dans  des  ca- 
spéciaux.  Les  blessures  du  sabre  sont 
toujours  très  mauvaises  et  souvent  même 
elles  sont  affreuses,  tandis  qu'à  l'épée  elles 
sont  mieu.v,  on  tue  son  adversaire  tout  aussi 
bien  et,  au  surplus,  on  le  tue  élégamment. 

Il  est  permis  aux  témoins  d'une  des  deux 
parties  de  refuser  le  sabre,  tandis  que 
l'oflensé  peut  toujours  imposer,  à  son 
choix,  l'épée  ou  le  pistolet  ;  si  l'adversaire 


n'a  jamais  fait  de  salle,  il  est  obligé 
d'accepter  l'épée,  car  l'olTensé  peut 
arguer  de  son  infériorité  au  pistolet 
et  avancer  qu'aucune  raison  ne  peut 
prévaloir  sur  ses  droits  à  choisir 
une  arme.  Ceci  est  un  article  du 
code  de  Chàteauvillars,  mais  en 
règle  générale  il  n'est  pas  appliqué  ; 
on  cherche,  comme  nous  le  disions 
plus  haut,  à  égaliser  autant  que 
possible  les  chances  des  combat- 
tants. Le  duel  au  pistolet,  bien 
que  certains  événements  récents 
l'aienlun  peu  réhabilité,  n'est  jamais 
très  sérieux  et  la  plupart  du 
temps  il  ne  donne  pas  de  grands 
résultats. 

Le  duel,  si  appétissant   qu'il  soit 
par  son  caractère  chevaleresque  et 
épisodique,     est      souverainement 
unmoral,   car  il  viole  le  fondement 
des  lois  d'une  société  civilisée  qui 
tend  à  empêcher  les  êtres  à  se  faire 
justice  eu.\-mèraes;  il  fait  dépendre 
l'honneur   du   hasard,    à    tel    point 
que,  jadis,  l'homme  battu  en  duel, 
s'il    n'était   pas   moit,   était   pendu 
comme   félon.  Le    véritable   honneur   d'un   homme 
dépend    dune    vie   sans    tache    et    non   d'un    coup 
d'épée  ;  passez  votre  chemin,  et  si  quelque  vipère 
redresse   la    tête    devant    vos  pieds,     si    elle   veut 
mordre,  écrasez-la;   un   haussement    d'épaules,   du 
niépris,  telles  sont  les  meilleures  armes  d  un  homme 
libre   et    indépendant,  la  considération   se  portera 
toujours  du   bon    côté,  ^'oilà   la   véritable   règle   à 
suivre.  Mais   si  je  me  trouvais  en  face   d'une  diffi- 
culté, je  vous  répondrais  probablement  ce  que  di- 
sait un  vénérable  moine  poussé  à  bout  sur  la  ques- 
tion du  duel  :    «   Je  sais  ce  que  je  dois  faire,  mais 
je  ne  sais  pas  ce  que  je  ferais  1  » 

A.   DA   Cu>ha. 


[l'huliiyraphiet:  c/e  .1/.  Huisd'm  cl  /'.lu/eur. 


LA     MODE     DU     MOIS 


Jamais  on  n'a  vu  pareil  engoùment  pour  la  broderie. 
J'ai  été  invitée  il  y  a  quelques  jours  A  aller  admirer, 
rue  de  la  Paix,  l'exposition  d'un  merveilleux  trousseau. 
Plus  de  vingt  robes  s'étalaient  sur  les  mannequins, 
"ans  compter  les  matinées,  déshabillés,  robes  d'intérieur. 


de  nuit,   mériteraient   de   figurer  dans  un  musée,  tant 
elles  sont  artistiques. 

La  fantaisie  étant  donc  au  pailletage  et  &  la  broderie 
que  beaucoup  de  femmes  adroites  se  plaLsent  à  exécuter 
elles-mêmes,  nous  donnons  &  nos  abonnées  des  modèles 


robes  de  chambre  et  sauts  de  lit.  Toutes  étaient  litté- 
ralement couvertes  île  broderie,  soit  mate,  soit  constellée 
de  paillett"S  et,  par  conséquent,  étincelante.  Le  velours, 
la  soie,  la  laine,  le  tissu,  quel  qu'il  soit,  disparaissaient 
Eous  les  fleurs  et  les  arabesques  courant  sur  les  jupes 
comme  3ur  les  cor.sages  en  d'admirables  dédales.  C'était 
d'une  richesse  infinie. 

Quant  au  linge,  aucune  parole  humaine  n'en  peut 
rendre  la  délicate  élégance.  Il  y  avait  beaucoup  de 
broderies  en  fil  tiré,  d'autres  très  fines,  au  plumetis,  et, 
'>M)me  dentelle,  rien  que  du  point  île  Paris  et  de  la  vraie 

ilenciennes.  Certaines  pièces  de  ce  trousseau,  le 
>  --ns  (le  lit  entre  autres  et  les  enveloppes  à  chemise 


daus  le  goilt  du  jour.  Le  n"  1  est  eu  taflfelas  gris  voit 
.avec  application  de  guip.ire  et  de  i>ailletage  noir,  clair 
de  lune  et  acier.  Mais,  en  drap  ou  en  cachemire,  cette 
robe  serait  jilus  pratique,  sans  perdre  de  son  cachet.  Le 
col  et  les  revers  sont  simplement  en  guipure,  et  l'inté- 
rieur en  mousseline  de  soie  crùme  drapée.  Le  chapeau 
est  eu  velours  noir,  empanaché  de  plumes,  noires, 
blanches,  gris  vert  dégradé,  suiv.ant  l'Age  et  le  degré 
de  coquetterie  de  la  mise,  avec  chou  de  taffetas  gris 
vert  rappelant  la  robe. 

Quant  au  n"  '2,  qui  constitue  une  très  élégante  toilctti' 
de  cérémonie,  pour  un  mariage,  le  théAtrc  ou  une  ma- 
tinée, le    modèle    est  en    velours    broche   souple,  gris 


LA    MODE    DU    MOIS 


argent,  et  mousseline  de  soie  gris  mouette.  L:i  guimpe 
est  coupée  en  travers  par  des  entre-deux  en  guipure 
lusse  rappelant  la  cravate  jabotée,  et  l'intérieur  du  col. 
..luant  à  la  coiffure,  car  ou  ne  peut  guère  appeler  cela 
.;ue  capote,  elle  se  compose  d'ailes  noires  ou  d'ailes 
■le  mouettes  abaissées  et  retenues  par  un  lien  de 
velours,  gris  ou  noir,  traversé  par  une  boucle  en  stras 
ancien.  Ce  genre  de  chapea^l  est  celui  qu'on  adopte 
pour  toutes  les  réunions  dans  lesquelles  la  coiflEure  des 
femmes  est  encore  tolérée. 

C'est  au  tbéiitre,  cette  fois,  que  nous  avons  choisi 
cotre  mod.'le  n"  3.  Ce  coutume,  d'un  goût  parfait,  est 
porté,  au  Gymnase,  par  la  jolie  M"«  Dallet  dans  la  dé^^o- 
pilante   comédii:   de    Gandillot,    Trois  J'emnies   pour   'ni 


assortis  comme  nuance  à  celle  du  costume.  C'est  le 
dernier  cri  de  la  mode  printanière.  Les  bas  écossais 
sont  réservés  au  voyage  et  aux  courses  matinales. 

Pâques  approchant,  les  mariages,  décidés  pendant  le 
carnaval  et  le  carême,  vont  en  masse  se  célébrer  comme 
chaque  année  à  cette  époque.  Voici  donc  un  modèle  de 
robe  de  mariée  (n"  4).  C'est  une  robe  princesse,  en 
satin  blanc  nacré  uni,  à  longue  traîne,  et  ouverte 
devant  sur  un  intérieur  en  mousseline  de  soie  plissée 
très  fin.  Trois  petits  plissés  de  nîousseline  de  soie 
ornent  les  devants  et  forment  ruche  ou  coquille  ;  petite 
ceinture  de  satin  blanc,  et  modeste  bouquet  d'oranger  :'t 
la  ceinture  comme  dans  les  cheveux.  Les  manches,  très 
longues,  sont  en  mousseline  de  soie  froncée.   Un   long 


mari.  Si  la  broderie  et  les  paillettes  sont  i  la  mode,  la 
mousseline  de  soie  et  la  guipure  le  sont  non  moins. 
Cette  robe  est  donc  en  satin  Liberty  et  en  mousseline 
de  soie  rose  agrémentée  d'entre-deux  en  guipure  crème. 
Les  volants  et  les  manches  coulissées  sont  en  monsse- 
liue  de  soie.  La  ceintiire  est  en  velonrs  ou  en  satin 
noir 

tJn  ravissant  toquet  Watteau  en  paille,  avec  nœud 
(le  velours  ou  de  satin  noir,  achève  cette  toilette  d'un 
goût  parfait,  qui  constituerait  une  charmante  robe  de 
demoiselle  d'honneur. 

Les  bas  noirs  continuent  à  jouir  d'un  succès  mérité; 
mais  on  porte  aussi  beaucoup  de  bas  et  de  chaxissures 


voile  de  tulle  illusion  i-ecouvre  entièrement  la  toilette, 
et  enveloppe  vaporeusement  la  jeune  fiancée. 

Les  bas  sont  en  soie  Idanche,  brodés  ou  incrustés  de 
dentelle  sur  le  cou-de-pied.  Les  souliers  en  satin  ou 
en  chevreau  blanc,  comme  les  gants. 

Quant  au  jupon  de  dessous,  en  nansouk,  long,  il  doit 
être  très  froufrouté  de  volants  brodés  et  bordés  de 
valenciennes  véritable  ou  en  imitation,  et  entrecoupés 
de  noeuds  de  ruban  formant  flot.  Généralement  toute  la 
toilette  de  dessous,  c'est-à-dire  la  lingerie,  est  assortie. 
Quant  au  corset,  le  mieux  est  de  le  choisir  en  satin 
blanc.  Il  sert  ensuite  pour  accompagner  les  robes  de 
bal  ou  de  soirée. 


l.A     MOUK    DU     MOIS 
LE    PAPIER    A    LETTRES  NOS     PATRONS 


Une  mode  pratique  veuue  d'Angletene  tend  ù  s'im- 
planter en  France.  On  ne  saui-ait  trop  l'encourager. 
Elle  con!?i.-*u*  A  faire  imprimer  sur  sou   papier  À  lettres, 


PaleliA  droit  pvur  JilUtte.  —    Ce  vêlement,    très  pra- 
tique pour  la  mi-saison,  se  portera  encore   beaucoup  à 

!a  mer  et  à  la  montagne   cet  été   lorsque  le  temps  sera 


LES   TILLEULS 
I^      S'  JEAN 


T 


VERBON 
ORLÉANS 

aOÎRETJ 


eu  haut,  à  droite,  eu  caractères   noirs    très   simples  et 
très  lisibles,  son  adresse. 

Pour  les  lettres  d'affaires,  c'est  indispensable;  pour 
les  lettres  d'amitié,  c'est  éviter  à  ceux  auxquels  t>ii 
écrit  une  recherche  toujours  ennuyeuse.  Or,  les  atten- 
tions constituent,  dans  la  vie  sociale,  la  marque  de  I:i 
l'olitesse   et  de   la    bonne    éducation. 

Le  papier  varie  de  forme  suivant  l'usage  qu'on  tu 
veut  faire. 

Pour  les  billets  intimes,  le  papier  1830  est  fort  b.  la 
mode.  C'est  un  papier 
satiné,  d'assez  grande 
dimension,  afin  de 
servir  à  la  fois  de 
papier  et  d'enveloppe. 
La  partie  qui  se 
rabat  est  alors  munie 
d'un  cachet  de  couleur 
poitant  le  chiffre  ou  les  armoiries  de  l'écrivain  ;  mais  ce 
qai  domine  est  encore  le  chiffre  ou  une  simple  devise. 
Couronnes  et  armoiries,  dans  la  bonne  société,  sont 
réservées  aux  rares  occasions  officielles  et  d'apparat. 
Le  papier  blanc,  ivoire  ou  gris  bleuté,  prime  le 
papier  de  couleur,  qui  n'est  cependant  pas  complètement 
abandonné.  On  en  fait  de  toutes  les  dimensions;  mais 
les  formes  longues,  avec  de  longues  enveloppes  étroites, 
sont  du  meilleur  genre  pour  les  u  mots  u  pressés.  Elles 
sont,  du  reste,  en  harmonie  avec  l'écriture  moderne,  dont 
les  caractères  sont 
parfois  vraiment  dé- 
mesurément grands. 
Le  papier  anglais 
trouve  une  sérieuse 
concurrence  dans 
l'ancien  papierfran- 
çais  bien  glacé.  L.i 
mode  est,  comme 
la  fortune,  snr  une 
roue    qui     tourne. 

1/3  nouveauté  du   moment  est  toujours  doublée  d'uni 
vieillerie  rajeunie. 

Ou  fait  des  cartes  doubles  on  simples,  et  mille  fan- 
taisies charmantes  qui  ne  laissent,  pour  le  papier  comme 
l'our  la  toilette,  que  l'embarras  du  choix.  Les  enve- 
loppes, quand  le  format  du  papier  eu  réclame,  se  font 
usortiesi  lui.  Le  cachet  de  cire  est, dans  ce  ca.s, souvent 
ijmplacé  par  le  cachet  en  métal,  .sorte  de  crampon  fer- 
mant mécaniquement  mais  très  sûrement  la  lettre. 


un  peu  incertain.  On  peut,  à  la  volonté,  faire  ce  paletot 
coiut,  demi-long  ou  très  long,  c'est-à-dire  tombant 
aussi  bas  que  la  robe. 

On    le  choisit  en  drap    beige,  bleu  marine,  gris  ou 
rouge.  La  garniture  en  écossais   assorti  est  tout  à  fait 


a  / 1(1 


nouvelle  et  remplace  celle  en  velours,  plus  adoptée  pen- 
dant Its  saisons  précédentes. 

Le  dos,  comme  le  devant,se  coupe  droit  fil.  On  biaise 
seulement  un  peu  sous  le  bras,  &  cause  de  l'ampleur  de 
la  jupe.  Le  col,  comme  les  manches,  se  coupe  en  biais. 


LA    MODE    DU    MOIS 


OUVRAGES    DE    DAMES 


Klaga 
blanc  pa 


;  i«jh  moderne.  —   On   la  fait   faire    en    bois 
uQ  menuisier;  puis  on  la  laque  soi-même  en 


blanc  ou  vert  pâle  avec  de  u  l'aspinall  ».  Le  fond  est 
garni  de  trois  panneaux  brodés  en  soie  plate  sur  fond 
de  soie  claire.  On  choisit  la  nuance  de  la  soie  et  celle 
des  fleurs  de  façon  qu'elle  s'harmonise  avec  celle  de 
l'étagère.  Dans  le  haut,  à  gauche,  une  armoire  vitrée 
sert  de  petite  bibliothèque. 

Tabie-ritrine  LouU  AT/.  —  Table  ancienne  à  rajeu- 
nir en  la  transformant 
en  vitrine  à  bijoux. 
Elle  doit  être  laquée 
blanc  et  or.  Le  dessus 
se  compose  d'un  tiroir 
ritré  dont  le  fond  est 
garni  par  de  la  soie 
claire  brodée,  genre 
rococo.  Au  milieu  se 
détache  une  vieille 
gravure  du  temps  en- 
tourée de  paillettes.  —  La  broderie  rococo  se  fait  avec 
du  petit  ruban  ou  de  la  petite  chenille. 


On  recouvre  également  de  soie  broiée  la  planche  de 
dessous. 

Détail  du  fond   du    tiroir   vitré   de    la    table-rilrine 


Louis  XVI.  —  Lorsqu'on  n'a  pas  de  vieille  gravure,  on 
peut  remplacer  celle-ci  par  un  joli  motif  de  broderie. 

^fouchoirs  nouveaux 
en  linon  ou  en  batiste, 
brodés  au  plumetis 
avec  de  la  soie  lavable 
de  nuances  tendres.  Le 
premier  est  bordé  par 
un  feston  de  rose.  Les 
deux  seconds  ont  des 
ourlets  rapportés  en 
batiste  de  couleur. 

Celui  du  bas  est  ter- 
miné par  un  volant 
de  valenciennes.  Pour 
deuil,  ce  mouchoir  se- 
rait blanc,  brodé  en 
noir,  avec  volant  de  chantilly,  ou  bien  en  batiste  noire, 
avec  dentelle  et  broderie  blanche. 

On  peut,  bien  entendu,  varier  à  l'infini  le  genre  et  la 
couleur  des  mouchoirs  que  beaucoup  de  mondaines 
portent,  comme  les  bas,  assortis  à  chaque  costume. 


CHAPEAUX     NOUVEAUX 

Grand  chapeau  en  paille  ou  en  feutre  souple  noir  ou 
de  couleur  assortie  au  costume.  Passe  demi-large  et 
élégamment  cabossée. 
Trois  grandes  plumes 
amazones  la  recouvrent 
entièrement.  Elles  sont 
réunies  à  droite  soua 
un  nœud  de  satin  ou 
de  velours  noir  agré- 
menté d'une  belle  boucle 
ancienne.  Le  nœud,  91 
le  chapeau  est  de 
nuance  de  fantaisie, 
doit  être  assorti  à  cette 
couleur.  A  droite,  sous 
la  passe  et  sur  les  che- 
veux, un  nœud  de  ruban  avec  boucle  se  perd  dans  la 
chevelure  ondée.  Mars  étant 
encore  le  mois  des  gibou- 
lées, les  cols  en  fourrure 
ou  en  plume  sont  plus  que 
jamais  de  mode. 

Coiffure  pour  le  théâtre 
ou  U  concert.  —  Petit 
fond  pointu  en  dentelle  d'or 
recouvrant  le  chignon  et 
servant  à  maintenir  des 
nœuds  en  satin  bleu  tur- 
quoise, avec  motif  de 
bijouterie  sur  le  lien,  ac- 
compagnant    la     coififure 

souple  et  un  peu  bouffante  des  cheveux.  Le  tout  très 
plat,  mais  très  seyant.  Collier  princesse  de  Galles  eu 
velours  noir  avec  collier  de  perles  en  arcades  à  trois 
rangs  en  dessous. 

Berthe  de  Présillt. 


MEMENTO    ENCYCLOPEDIQUE 

Événements  de  Janvier  !899. 


1,  —  Une  révolDtion  éclate  aux  iles  Samoa,  placées  SOMS 
le  protectorat  collectif  de  rAnirletcrro.  de  l'Amérique  et  de 
l'AlIemapiie.  Pnr  suite  de  la  mort  de  Malietoa,  roi  de  Samoa, 
il  est  procédé  â  une  élection  pour  ?on  remplacement.  Son 
ancien  rival,  Mataafa,  est  élu  ;  mais  cette  élection  est  annulée 
par  M.  Cliambers,  juge  fnpréme.  représentant  le  condominium 
des  trois  pui«:''ani.-c8,  qui   proclame   roi   le   fils  du  roi  décédé. 


trois  victimes.    L'hôtel  d'Aîrolo  a    été  complètement  détruit. 
2.  —  L'amiral  Pottîer,  qui  représentait  la  France  en 
Crète   et   présida,   avec  les  amiraux   des  autrts  puissances,  à 
rinatallation  du  prince  Georges,  vient  à   l'^iris  rendre  compte 
de  sa  mission.   —  De  violentes  teznpéies  sévissent  sur  la 
Manche  et  l'Océan  et  occas^ionnent  du  nomlTt-ux  sini^^tres  mari- 
times  A   l*&utrée  du  port  de    Dieppe,    k-    vapeur   «  An- 
gers »  faisant  le  serricc  des 
marchandises  entre  Dieppe  et 
Newhaven,  impuij^sant  à  gou- 
verner   par  suite  d'un   acci- 
dent, est    jeté   contre  l'estA- 
cade,  qu'il   démolit.    Ballotté 
par  la  mer  furieuse,  VÂrtfffrs 
finit  par   s'échouer  contre    le 
musoir,  où  13  hommes  sur  lt> 
parviennent     À    se  réfugier. 
Mais,   isolés  de    la   c6te  par 
suite    de    la    démolition    de 
l'cstaçadc,  ils  doivent  passer 
la  nuit  sur  le  musoir,  sous  le 
vent   glacial   et   inondés  par 
le?  paquets  de  mer.  L'un  d'eux 
-iiccombe.  Enfin,  au  matin,  on 
pirvicnt    h    les    sauver     au 
moyen  du  canon  porte-amarre. 

—  1-a  révolution  régne  en 
Bolivie. —  La  situation  est 
truublee   dans  1  Equateur. 

—  Une  délégation  uc  l'Kcolc 
de  Saint-Cyr,  venue  en  Russie 
pour  les  fûtes  du  centenaire 
de  l'Ecole  militaire 
Paul  î"j  "-SI  n  <^iie  «vcc  en- 


•  de," 


L' 6  HOULE  MENT     DU     VILLAGE     D'AIROLO 


Cortés   portugaises.  Le 

disruiirri  du  tri'nc  dil  que  Ir 
gouverncment  conservera  danî* 
>on  inti'grité  le  domaine  oo- 
Inniul  purtugai:!. 

3.  —  Par  cuuiiuission  roga- 
u-ire  de  la  chambre  crimiiiollc 

li  la  Cour  de  c.iiisation,  le 
;  r. -aident  de  la  cour  d'appel 
Oayennc  e^t  chargé  de  ques- 
■  nner  Dreyfus.  — 
MU  XIII  s'np|K»sc  de  nou- 
ni  îi  l;i  création  d'une  lé- 
cation  turque  auprès  du 

.   i.,iri.      -    M..it    de  M*'  de 

la  Foata,  .v-.nu-  d'Ajaecio. 

I  ,.■  \M|'iurii;ilii'ii  Voorttarfs, 

iilliiit  .1.-  Cirdilï  à  Gènes,  fait 

naufrage,  il  v  a  II  noyés. 

-  l.r  pnsi.l.-nt  de  la  Itépu- 
t'iiqm-  du  Mexique  reçoit 
le  général  Clavton,  amlws- 
s;id(jur  des  Ktaù-Uni>*.  C'est 
le])rennerambns8ftiicurnonimiV 
dejuiis  la  ohut«  de  Maxim)* 
lien. 

4.  —  La  chambre  crlnii- 
neltc  de  la  Cour  de  caâ.val{on 
examine,  en  présence  de 
M"  Mornani  et  du  général 
Chnmoin,  le  dossier  secret 

de  raffiiire  Dnvfns,  —  Mort 
de  M.  Ed.  Hervé,  de  l'Aca 


IColictoa  Tanou.  Il  en  résulte  un  conflit  entre  les  partisans^ 
des  deux  candidats  et,  dans  une  rencontre,  Il  y  a  do  nombreux 
tués    et    blessés   do   part   et    d'autre.  D'autre  part,  un  coi.liit 


dirr'cte 


"élève  entre  le 
Miitnafa,  et   M.  Chi 
Havane.  -  on  au 
•  In  Sitint-Gothanl,  a  été  enpiirtlo  i 

■:H  décembre  par  un  éboulrnient  du  Shsfo  Iloi*so,  un  roi  lier  rouge. 
L'ébtiiitement  mennçant  de  îie  i»roduire  dcpuin  un  certain  leniiw, 
le  village  avait  été  en  grande  partie  évacué.  Il  y  h  eu  cependant 


Bul  d'AIleniiigne,  qui  Ee  montre  favitmble  à 
inibcrs.  —  le  dn.penu  amérlciiin  Hotte  A  la 
nonce  qu'AirolO,  villiigo  du  Tessin,  au  pied 
eli  (hinn  la  nuit  du  27  bu 


Soleil.  (Voir  fi-  fortntil  dr  .V.  Kd.  Wrr,^  ti'inx  U  numéro  dt 
di'f,mbre  IS97  du  Monde  Moderne.)—  M-rt  de  M«'  Antonio 
Joîié  de  Freitiw  Honoruto.  archevêque  de  Braga,  primat  <le 
Tortugul.  —  En  Chine,  un  «.lit  tinnin.e  membres  de  droit  du 
Tsnng-li-Ynnien  les  vice-rois  vt  \r^  gouvininirs  de»  pntvtMee«. 
5.  —  La  nouvelle  ligtie  «  la  Patrie  française  »  lain^ 
son  manifeste,  jwrtjint  les  signatures  de  la  pluiwirt  des  membre» 
do  l'Académie,  d'un  grand  nombre  do  menibn's  de  l'Institut, 
de  l'Université,  du  monde  des  lettres,  etc.  —  A  Khartoum» 
lord  Cromer  pose  la  pn^mière  pierre  du  collège  Oonlon.  —  "n 


MKMKNTO    ENCVCLOl'KDIQUl!: 


-i:i9 

7.  —  Le  ministre  de  la  ma- 
rine assiste,  aux  Salins  d'Hyère?, 
aux  expériences  du  bateau 
SOUS-marin  Gustnre-Urdé.  — 
Avant  de  quitter  Pari?,  le  pré- 
sident de  la  République 
de  Costa -Rica  va  déposer 
une  cuur.iinie  snr  la  tombe  du 
président  Carnot.  —  A  Ma- 
nille, le  général  Otis  publie  une 
proclamation.  Quehiaes  henrc-^ 
après,  A^uinaldo,  président 
de  la  Uepubtique  des  Philip- 
pine?, fait  afficher  un  maniftst*^' 
dans  le^iuel  il  déclare  qu'il  n'a, 
en  aucune  circonstance,  promi-s 
de  reconnaître  la  souveraineté 
des  Américains.  Againaldo  pro- 
teste, au  nom  du  Tout-l^is- 
sant,  contre  l'intrusion  des  Amu- 
ricaina.  —  On  apprend  que  le 
4  novembre  nue  colonne  de 
i>00  soldats  a  été  attaquée  à 
Siingnia  (Etat  indépendant 
du  Congo)  pir  les  Batalelas 
«t  v.iuicue  par  eux.  Les  rebelles 
<c  >out  emparés  de  Kalambare. 
Los  Belges  ont  eu  deux  offi- 
ciers et  de  nombreux  soldats 
indigènes  tués.  —  LO/inA- 
Hodri'jue,  qui  avait  été  capturé 
par  les  Américains  pendant  le 
blocus  de  Cuba,  est  relâché.  — 
En  Crète,  nue  commission  de 
seize  membres,  dont  douze  cliré- 
tiens  et  quatre  musulmans,  est 
chargée  d'é!ab<.rer  un  projet  de 
constitution. 

8.  —  Le  ministre  de  l'agri- 
<-ulture  pose,  à  Uyères,  la  pre- 
mière pierre  de  l'Ecole 
pratique   d'agriculture.  — 


N ArFR AGE 
DE  li^  A  y  GERS     DEVAXT   DIEPPE 


annonce  que,  le  26  décembre,  une  rencontre  a  eu  lieu  à  Rosaires 
entre  les  troupes  de  l'émir  Fédil  et  celles  du  colonel  I^wis. 
Après  un  combat  meurtrier,  dans  lequel  les  Derviches  ont 
perdu  500  tués  et  1 500  prisonniers  et  les  Anglo -Egyptiens 
27  tués  et  124  blessés,  la  position  de  l'émir  a  été  enlevée 
d'assaut.  L'émir  a  pu  s'écliapper.  —  Les  insurgés  des  Phi- 
lippines refasent  de  libérer  les  prisonniers  esp;igiiols,  comme 
le  leur  deman<Liient  les  Américains.  —  Le  ministre  de  l'in- 
térieur de  Prusse  ordonne  des  mesures  exceptionnelles  contre 
les  individus  sn«>pectê:i  de  professer  des  opinions  anarchistes. 
—  Par  suite  de  collision  entre  les  vapeurs  Roos  Shire  et 
Du,  GttescHn,  ce  dernier  e>t  coulé  au  large  du  cap  Trevose.  Il  y  a 
17  morts.  —  Au  Transvaal,  M'Péfou,  chef  des  Magato-s 
qui  s'était  enfui  au  moment  de  la  répression  de  la  révolte 
contre  les  Boers,  a  été  anvté. 

6,  —  Le  fils  du  roi  de  Siaxn,  venant  de  Tunis,  arrive  à 
Marseille.  —  \j&  gouvernement  .anglais  publie  deux  Livres 
jaunes,  l'un  sur  les  difficultés  pendantes  entre  la  France  et 
l'Angleterre  relativement  aux  mesures  édictées  à  Madagascar 
pour  le  monopole  du  cabotage;  l'autre  au  sujet  de  la  confé- 
rence sur  le  désarmement,  à  laquelle  l'Ang'eterre  donne  son 
;»dliesion.  —  Un  journal  avait  annoncé  que  M.  Quesnay  de 
Beaurepaire,  président  de  chambre  à  la  cour  de  cassation, 
iivait  surpris  M  Bard.  membre  de  la  chambre  criminelle  de 
la  Cour  de  cassation,  disant  au  colonel  Picquart,  parlant  da 
général  Gonse  :  «  Mon  cher  Picquart,  nous  les  tenons.  »  L'en- 
quête ordonnée  sur  cette  affaire  est  terminée.  Elle  démontre 
que  le  propos  attribué  à  M.  Bard  n*a  pas  été  tenu.  —  Au  cours 
'l'expèriences  sur  de  nouvelles  chaudières,  aux  chantiers  de 
constructions  maritimes  de  Hecveit  (Angleterre),  un  ingénieur 
et  dix  ouvriers  sont  tués  par  une  explosion  et  quarante 
autres  personnes  sont  blessées.  —  Le  ras  Mangascha,  gou- 
verneur du  Tigré,  qui  s'était  révolté  contre  l'empereur  Ménélik, 
a  été  abandonné  de  ses  partisans  et  s'est  enfui.  Le  ras  Makouen, 
qui  avait  été  envoyé  pir  le  négus  pour  le  châtier,  se  met  à  sa 
poursuite.  —  Le  colonel  San-Martin.  qui  rendit  Porto- 
Rico  aux  Américains,  est  condamné  à  li  détention  perpétuelle. 


LE      K  A  S     M  A  N  t;  A  S  C  H  A 


Comme  cliaque  année,  à  cette  époque,  un  grand  nombre  de 
personnes,  parmi  lesquelles  les  Alsacien  s- Lorrains  sont  en 
majorité,  sont  allées  à  Ville-d'Avray  déposer  des  couronnes 
devant  le  monument  de  Gambetta.  Après  plusieurs  discours 
dans  lesquels  les  orateurs  ont   rendu  hommage  à  la  mémoire 


MKMENTO    ENCYCLOPEDIQUE 


k  I  s  O  N     DE    C  A  M  B  i:  T  T  A     A     \'  I  L  I.  K  -  D  '  A  V  R  A  Y 
LA    CHAMBRE     A    COUrilER 


(lu  pjitriote  et  f;iit  l'historique  de  la  carrit-rc  de  Cambctta,  If: 
mantfest:ints  ont  porté  les  couroiiiies  h  la  petite  maison  des 
Jurdics.  déjA,  remplie  de  fleurs,  bustes,  portraits  et  autres  sou 
veiiirs.  La  foule,  émue  et  recueillie,  défile  dans  la  modeste- 
maison,  et  chacun  s'inscrit  sur  le  registre.  —  La  ligue  intran 
sigeanto  et  le  parti  hlanquîste  vont  au  rère-Lichai-se  mani 
fester  sur  la  tomlie  de  Blanqui.  Queli|UPs  bag^irres  se  pro- 
rluisent  entre  mani  testants.  ~  M.  Quesnay  de  Beaurepaire, 
l)r6sident  de  chambre  à  la  Cour  de  cassation,  udrcsse  sa 
démission  au  pardo  des  sceaux.  Dans  une  note,  communiquée  à 
l'Agence  Havaa,  M.  Quesnay  de  Beaurcpaïre 
dit  que  B'i  d('*mis3iou  est  motivée  par  «  un 
désaccord  survenu  relativement  à  l'eiiniR-tc 
ouverte  h  la  CV)ur  de  cassation  y.  et  d;ni- 
une  interview  il  critique  la  proci-dure  sui- 
vie dans  PenquÔtoet  priîtni  h  iiartie  ccrtiiins 
conseillers,  riont  il  met  on  sus|)iiiiin  riinp^ir- 
tlaliti''.—  Cn  annon.T  la  nmrt  de  M-'  Jcini- 
Pierre  Hagg,  patriarche  maronite, 
dausca  résidence  de  Bekerké  (mont  Libun  ). 
M"  Houaïok,  archevêque -d'Acre,  est  dOsi 
gn«-  pour  lui  suecéiier.  —  M.  Krant/..  ministre 
*l('!f  tniviiur  ptib)ic3,  visite  la  jetée  de 
Dieppe,    -Irtniitc-   par     le  navire  Anfjcrs, 

prrii|;ilil     l;i     f.'Tii[.rtf    dU    '2    jaUVicr. 

9.   -  M.  Max  Régis.  <-lu  maire  d'Algi 


en  remplacement  de  U.  Quesnay  de  Beaurepaire.  démissii>Qnaire. 

—  Dans  SI  réponse  au  magistrat  clnirgc  de  rinterroger, 
Dreyfus   a   affirme  n'avoir   fait   d'aveux  à  qui  que  ce  w>it. 

—  Onvt^rture  de  la  session  parlementaire.  A  la  Chambre, 
le  président  dïige,  M.  Boysset,  prononce  le  discours  d'usage. 
M.  Deschanel  est  élu  président  par  323  voix  contre  187  k 
M.  Brisson.  Sont  élus  vice-présidents  MM.  Aynard,  Maurice 
Faure,  Georges  Cochery  et  Mesureur.  —  Au  Sénat,  la  séance 
est  présidée  par  M.  Vallon,  doyen  d'âge. 

11.  —  Dans   des   articles    ile   journal,  M.    Quesnay    de 


^iihr' 


etio 


oir  te 


des  |>r..p.-  oiitr.*ge«nts  ù  l'égard  de*  i.ou- 
vuiirt  piil.Iie-A.  —  Mort  du  vire-amiral  Dor- 
lodot  des  Kasarts.  —  M.  Iglesias, 
président  de  la  ItépublKiue  do  Costii-Uica. 
part  pour  Londres.  —  ïxs  cuirasiié  I*olhniti. 
portant  le  ministre  do  lu  marine,  arrive  ii 
Marflellle,  vouant  de  Toulon,  Il  a  fait  route 
avec  le  aousmarin  (iutKtn-e-Zëdt^,  qui, 
malgré  la  mer  houleuse,  s'est  très  bien 
oomporté,  naviguant  tai\t«"'t  souflroau,tnnt(H 
ii  llourd'pitu.  L'oxpéricnco  parait  concluante. 
—  M.  Sénart,  niembru  de  l'InstHut,  est 
éhi  membre  rorreqtondant  de  l'Académie 
dcH  Holonccs  de  Iturtsie, 

10.  —  M.  Ballot-Beaupré  est  nommé 
prî'^ldent  de  chimbro  à  la  Tour  tlo  caH^atton, 


MEMENTO    ENCYCLOPÉDIQUE 


\'i\ 


Beaurepaire  dévelopiw  les  raisons  ponr  lesquelles  il  a  di-mis- 
sioneé  et  adresse  un  appel  aux  dépuWs.  Le  ministre  de  la  jus- 
tice ordonne  une  enquête  sur  les  faits  nouveaux  signalés  par 
M.  Quesnay  de  Beaurepûre.  —  Constitution»  à  Paris,  d'une 
Ligne  des  contribuables.  —  Le  prince  Georges  de  Grèce, 
ponvernenr  de   Crète,  nnmme   nne   commission,  comprenant 


M.     VU  ESN  A  Y     DE     BEAUREPAIRE 


trois  chrétiens  et  on  musulman,  pour  la  rédaction  d'un  code 
civil  et  d'un  code  pénal. 

12.  —  Au  Sénat,  M.  Loubet  est  réélu  président  par 
218  voix.  MM.  Franck-Chauveau,  Magiiin,  de  Verninac  et 
Demôle  sont  élus  vice -présidents.  —  A  la  Cliambre,  M.  Des- 
chanel,  eu  prenant  la  présidence,  prononce  nne  allocution 
ilans  laquelle  il  fait  appel  au  calme  et  an  sang-froid.  —  Une 
interpellation  sur  la  démission  de  M.  de  Beaurepaire  provoque 
un  débat  très  violent,  qui  se  termine  par  le  vote  de  Tordre  du 
jour  pur  et  simple  réclamé  par  le  Gouvernement.  —  La 
i.'hambre  criminelle  de  la  Cour  de  cassation  entend  M.  du 
Paty  de  Clazn.  —  Mort,  des  suites  d'une  chute  de  clieval. 
du  général  de  brigade  Chevroton,  —  Arrivée  à  Marseille  de 
Tadjudant  Prat,  du  sergent  Bernar<i  et  de  6  soldats  séné- 
galais malades,  de  la  mission  Marchand.  Il  leur  est  fait  une 
clialeureuse  réception.  —  Une  violente  tempête  sévit  sur 
les  côte3  d'Angleterre  et  d'Irlande.  Dans  les  ports  on  signale 
une  centaine  de  morts  et  de  nombreux  blessés  çt  16  morts  à 
Londres.  La  tempête  cause  au^si  d'importants  dégâts  à  Fécamp, 
Dieppe,  Cherbourg,  etc. 

13.  —  Mort  du  docteur  Dumontpallier,  membre  de 
l'Académie  de  médecine.  —  Les  provinces  d'Kntre-Rios  et 
San-Luis  concluent  un  arrangement  avec  leurs  créanciers 
européens,  relativement  à  leurs  dettes.  Le  gouvernement  fédéral 
presse  les  provinces  de  Santa-Fé  et  de  Cordobi  d'en  faire 
autant.  —  La  majorité  des  membres  de  la  législature  élue  en 
novembre  publie  un  manifeste  ratifiant  la  promesse  d'élire 
président,  le  1"  mars,  M.  Cuertos,  président  provisoire  actuel. 
—  On  apprend  le  mass.icre  à  Makway,  au  nord  de  Victoria- 
Nyanza,  du  capitaine  Kirk  Patrik  et  de  7  hommes  de  la 
mission  Mac-Donald. 

14.  —  Le  commiudaiU  Esterhazy  envoie  une  déposition 
écrite  au  premier  président  de  la  Ct'.ir  <\*}  c,i?~;ition.  —  L'em- 
pnmt  pour  les  chemins  de  fer  de  l'Indo  Chine  est  cou- 
vert 36  fois.  —  Mort,  à  Paris,  de  Nubar  pacha,  né  à  Smyrne 
en  1826.  Pendant  près  «l'un  deini-^ifcle  Xuia  pacha  occupa 
une  place  prépondérante  dans  la  pulitiqne  ijgyptionne.  Son  pays 
lui  doit,  entre  autres,  la  réforme  judiciaire,  d'où  résulta  le  règne 
de  la  yistice  ;  il  obtiiit  du  sultan  le  titre  de  khédive  pour  le 
vice-roi  d'Egypte  et  une  plus  grande  autonomie;  il  favorisa 
l'œuvre  du  canal  de  Suez  et  se  signala,  comme  ministre,  par 
de  nombreuses  mesures  qui  rendirent  de  signalés  services  à  sou 
pays.  Il  laissera  le  souvenir  d'un  grand  réformateur.  Nubar 
pacha,  âgé  et  malade,  s'était  retiré  à  Paris.  —  A  Belfast,  lan- 
cement du  paquebot  octanie,  remarquable  par  ses    proportions 


15.  —  L'adjudant  Prat,  de  la  mission  Marchand,  est 
reçu  avec  enthousiasme  par  ses  compatriotes  à  Lille.  —  Le 
Matin  ouvre  une  souscription  patriotique  pour  la  construction 
d'un  bateau  sous-marin  qui  portera  le  nom  de  Français. 

16.  —  On  reçoit  de  bonnes  nouvelles  de  la  mission  Fou- 
reau-Lamy,  qui  est  déjà  à  près  de  mille  kilomètres  au  sud 
de  Biskra.  —  La  Chambre  commence  la  discussion  du  budget 
de  1899. —  Dans  la  République  de  l'Equateur,  le  parti  du 
clergé,  irrité  de  la  suppression  de  la  dîme  ecclésiastique,  s'est, 
à  l'instigation  de  l'évêqae  Schumacher,  mis  en  campagne 
contre  le  président  Eloy  Alfaro.  Les  insurgés,  sons  la  conduite 


du  général  Kivadeneira,  ont  envahi  les  provinces  de  Carchi  et 
d'Imbabura,  dont  le  général  Arcllano  a  vainement  tenté  de  les 
déloger.  Ils  se  dirigent  sur  Quito,  capitale  de  la  République. — 
363  GZS  pétitionnaires  demandent  au  roi  l'extension  des  droits 
électoraux  en  Suède.  —  Ouverture  du  Landtag  de 
Prusse. —  Arrivée  à  Candie  du  Coniie  Voiadilo  ramenant  les 
rester  de  Christophe  Colomb. 

17.  —  Le  Conseil  des  ministres  décide  l'instjiUation  du 
musée  des  Arts  décoratifs  au  pavillon  de  Marsan.  — 
On  apprend  qwo  M  Potter,  jR-intre  orientaliste  et  dessina- 
teur de  talent,  a  - 1<_  i-i-mik  le  10  novembre.  Il  était  attaohé 
à  la  mission  Boncliamp  -  n  Aiy^sinie.  —  Le  général  Edib  pacha 
est  nommé  ministre  de  ia  police  en  Turquie. 

18.  —  Le  commandant  Esterhazy  arrive  à  Paris  jwur 
venir  déposer  devant  la  Chanibre  <'riniinelle  de  la  Cour  de 
t';issjition.  —  En  Abyssinie,  lians  4'ègUse  d'Endamariani,  la  paix 
a  été  conclue,  sauf  approbation  par  le  négus.  Le  ras  Man- 
gascha  a  demandé  la  paix  après  l'occupation  du  col  d'Apé<iiui 
iwr  le  ras  Makonen,  «occupation  qui  lui  démontra  l'état  précaire 
de  la  défense  de  l'Agiimé.  Le^  <!i.  f-  îi  Ti-r-  -mit  retournés 
ilans  leur  pays.  —  Samory,  i"  ~  iri.ouis,  tente 
de  se  suicider  avec  nn  rummu.  Il  ;  nt  à  se  bles- 
ser légèrement.  —  M'-rt  du  prince  Charles  do  Lich- 
tenstein,  .-hrf  ae  la  d..-nxième  ligne  de  la  maison.  —  L'em- 
pereur et  les  grands-ducs  de  Russie  visitent  l'expo- 
sitiiiii  tr.inv-u-''  d.-  p.-intureet  d'objets  d'art  à  Saint-Pétersbonrg. 

19.  —  Inauijuration,  dans  le  foyer  des  artistes  de  la 
Comédie-Française,  de  la  statue  de  Didier  Seveste,  pension- 
naire du  théâtre,  lieutenant  aux  carabiniers  jiarisiens,  blesse 
mortellement  h  l'attaque  de  Montretont.  —  Au  Sénat,  tliscus- 
sinn  nniffense  prnvt^nrV  par  dr»;  interpellations  sur  les  affaires 

Picquart  et  Beaurepaire.  l/ni-.in-  du  imir  pur  et  simple 
e^t  y<t'-  ]'AT  -Jlj  v.'ix  ■■Miiti-'-  L"^.  —  T'miii.-r.'  ;i.v-<'mblée  géné- 
rale 1  ■  la  Ligue  pour  la  Patrie  française.  Discours  de 
M.  Jules  Lenmitre,  qui  est  élu  pri-sid.-iit  de  la  Ligue.  —  Arrivée 
à  Séville  des  restes  de  Christophe  Colomb,  qui  seront 
déposés  à  la  cathédrale  en  attendant  l.dîrioatiiin  d'un  monu- 
ment. —  En  Egypte,  Boutros  j^-ha  ■  t  luni  Cn.nirr  signent  une 
convention  relative  à  l'administration  du  Soudan.  — 
Mort  de  Mahmed  Djelal  Eddin  pacha,  ministre  du 
commerce  et  des  travaux  i.  ■  ■  -  ■.  J'uniim'.  Ziln  paoha, 
ancien  ministre  des  Iin;iii._r-.  ■  -i  h  ir^-.  ■!.■  l'iiit^  riin  .le  ...s  deiLX 
portefeuilles. 

20.  —  I^  Cliambre  criminelle  de  la  Gour  de  cassation 
entend  les  généraux  Mercier,  Billot,  de  Boisdeffre  et  Gonse  et 
M.  Hanotaux.  Elle  prend  connaissance  du  dossier  diplomatique 
en  présence  de  M.  Paléologne,  fonctionnaire  du  ministère  des 

affaires  étrangères. —  A  la  Cham- 
bre, tme  interpellation  sur  le 
dossier  diplomatique  se 
par  le  vote  de  1  ordre  du 
jour  pur  et  simple.  —  Vn  projet 
de  loi  modifie  la  législation  sur 
ta  naturalisation  en  Algé- 
rie. L'exercice  des  droits  électo- 


M.      COXSTANS 


NUBAR    P  A 


raux  est  ajourné  jusqu'à 
la  trentième  année  pour 
les  naturalisés,  et  un 
autre  projet  en  vertu 
duquel  les  jeunes  gens 
du  contingent  algé- 
rien qui  n'étaient  as- 
treints qu'à  un  an  de  service  seraient  tenus  de  faire  trois  années 
et  de  servir  en  France.  —  Mort  du  général  Montandon, 
ancien  député  de  la  Somme.  —  Le  ras  Makonen  fait  savoir 
au  gouvernement  de  l'Erythrée  que  la  paix  est  signée  et  qn'il 
est  désormais  roi  du  Tigré.  —  En  Chine,  la  révolte  s'étend 
rapidement. 

21.  —  Une  nouvelle  vente  judiciaire  a  lieu  chez  M.  Emile 
Zola  pour  couvrir  les  frais  de  la  première.  Le  premier  objet 
mis  en  vente  est  adjugé  à  M.   Pasquelle  pour  la  somme  de 


M  !■:  M  !•:  N  T  (  )   K  N  c  ^  c  L  o  l' K  m  Q  U  li 


En 


de 


I,  E     MONT  MENT     A     K  II  É  i)  É  [î  I  C  K  -  L  E  M  A  I  T  U  K 


2 .-lOU  francs,  et  la  vente  est  arriti-.-.  —  M.  Pinson,  professeur 
H  Lille,  est  nommé  corre^poinlniit  tU-  l'Aoinl>  iiii'.-  des  sciences 
morales  et  politiiiues.  — Lord  Kitchner  est  n"inmé  goiivcr- 
nour  piirnil  rin  Sniiclun.  —  Ix-  Si-]i:it  des  Et;it^-lnis  adopte  le 
pn.i.t  i\f  ini  iiu  canal  'du  Nicaragua.  —  ll^rt  du  général 
Annenkoff.  .r.-.tiur  du  ili.iMin  .1.-  f.-r  tr;,Tisi-i,s|,i,-n  ot  tran^- 
>il..ri.M.  —  .M. lit  du  lanlinal  1'.  rr.irii  .li-Sant..s  siUa.  évëque 
de  Porto.  —  M.  Constans.  n..uvil  amlpasMilcur  au|irc-s  de 
la  Perte,  arrivi-  >i  Ciistantincplc.  lue  lirillante  réctl.ti..n  Ini 
i-t  fidti-  il  la  jrare  pir  t.mte  la  cidoiiie  fran.,  lUe,  les  membres 
dn  cli-ri?.-et  d.-,.  différent^  (inires  latlLciliiiiies,  les   représentants 

rl.-S   mi-ic.II-.'tr.lM^'rn-   et     Ir-    d.l.^'U.-    du    Mlll;rll. 

22.  —  Elections    législatives  :  tnn-i, eirconscrip- 

tii.ii  d..    V;d.-i.ri,. iNi.rdi,    M.   r.-ai'   .-irm,   r,  publicain,  est 

elnpar  Kl'.'?;  v..ix,  en  ruuiplar,  in,.|it  .1,-  M.  M  rut  M;dlez,  décédé  ; 
prcnàérc  cireon-scription  de  INintivy,  .M.  île  Laiiiiiin  li.-.  ninnar- 
cliistc,c9t  61u  par  8  137  voix;  son  élection  av.iit  et.-  iiivalidiv. 
—  Inanguration  du  monument  élevé  à  Fontenay-sur- 
Moselle,  en  commémoration  de  la  clestmctimi  iln  villaKe  par 
les  Allemands  en  1871.  —  Mort,  à  Orléans  ilc  M.  Abb.  Do- 
losier  lieutenant-gouverneur  du  Congo.  —  Le  P.  Fleury» 
caittif  depuis  plusieurs  mois  chez  les  rebelles  du  Tzé-Tcliucu 
(l'hinel,  est  mis  en  liberté  il  la  siùtc  do  démarches  de  notre 
rcpre.seiitant  en  Chine.  —  La  situation  est  tendue  aux  Phi- 
lippines entre  les  habitant»  et  les  Américains.  Les  Améri- 
eains  refusent  de  reconnaître  la  républicpie  de.s  Philippines 
iia'Alfuiimldo  pnielame  de  uinivcau,  et  les  l'iiilijipins  s'opposent 
au  débaniueiiieiit  des  tnaipes  américaiin-s. 

23.  —  H.  Mendelegefi*,  de  SaintPétcrsbourg,  est  élu 
membre  d«  l'Académie  des  sciences  en  remplacement  de 
M.  Kekulé,  décédé.  —  Un  nouveau  grimpe  se  furnie  et  lance  un 
appel  à  l'Union  en  faveur  de  la  légalité  et  de  la  paix 
|uiblK|uc.  —  A  roccaslon  de  la  discussion  générale  du  budget 
•  les  alTtircs  étrangères,  M.  Deloatsé  fait  des  déclanilions  au 
^iijet  des  derniers  conflits  avec  l'Angleterre.  —  Aux 
l'hillppines,  Aguinaldo  pose  comme  comlition  à  la  mise  en 
liberté  des  prisonniers  espagnols  la  reenunalsMUcc  par  l'Espagne 
a.'  la  Hépublique  des  Philippines  et  son  nlllance  avec  elle  pour 
oppoaerii  l'annexion  de  l'nrchli»!  aux  Klal-Unis.  Les  prison- 
nicra  malades  sont  cependanl  mis  en  liberté.  —  A  la  suite  do 
ii\ergences  de  vncs  avec  le  roi  des  Belges,  au  sujet  du 
.Htèmc  uninominal,  MM.  de  Bmot  do  Naeyer,  ministre  des 
iii.ancoset  président  du  conseil,  et  Njssens,  ministre  do  l'in- 
nutrle  et  du  travail,  donnent  leur  démission.  Ils  sont  rcni- 
idacés  par  M. M.  LIcbacrt  et  Cooreman.  M.  de  8met  de  Nacjcr 
est  nommé  mlnUtro  d'Ktat.  M.  'N'andeupccreboiim,  ministre  de 


la  guerre,  devient  chef  du  uouveau  cabinet. 

l'état  do    santé   du  roi  de  Suède   et  Norvège,  le  prince 

héritier  est  chargé,  jusqu'il  nouvel  ordre,  de  la  Eégenec. 

24.  —  Une  nouvelle  tempête  sévit  sur  l'eioéan  ;  à  Cher- 
bourg, la  digue  est  enlevée  sur  une  longueur  de  50  métrés.  — 
Le  président  Roca,  de  la  République  Argentine,  et  e 
président  Errazuris,  dn  Chili,  doivent  se  rencontrtr  dans  le 
détroit  de  Magellan  |Kmr  régler  la  question  de  'ro"^'!'!'*',    ,. 

25.  —  Mort,  à  quatre-vingt-huit  ans.  de  M.  Adolphe 
d'Ennery,  romancier  et  auteur  dr.imatiqne.  —  Par  décret, 
nue  direction  des  affaires  civiles  est  instituée  auprès  du -gon- 
veruemeiit  génenil  de  l'Indo-Chine.  —  A  San-Anc»j« 
(Etjuateun,  combat  entre  les  révolutiomiaires  et  les  troupes 
du  goueeriieiMént.  Ces  dernières  ont  l'avantage.  11  y  a  400  tués 
et  31J0  bles>.  -.  —  Le  gouvernement  amcri.-ain  refuse  de  recon- 
naître 1  indépendance  des  Philippines. 

26  A  Cuba,  Maxinio  tiomez  prend  une  attitude  mena- 
1  inte  a  Iii-Mri  .!•  -  Américains  et  concentre  ses  troupes  aux 
ènvirnus  d,  1.,  Havane.  —  Le  journal  officiel  de  la  République 
des  Philippines  annonce  que  le  congrès  de  Malolo  a  adopté 
la  constitution.  11  a  ensuite  émis  un  vote  de  confiance  en 
faveur  d'Aguinaldo,  lui  donnant  le  droit  de  déclarer  U 
guerre  aux  Américains  quand  il  le  jugera  utile. 

27.  —  L'affaire  de  M°"  veuve  Henry  contre  M.  Rei- 
nach  est  appelée  devant  la  cour  d'ivssises.  M'  Labori,  défen- 
seur de  M.  Keinach,  demande  le  renvoi  jusqu'apri-s  l'arrêt  de 
la  Cour  de  cassation.  Ses  conclusions  sont  rejetees.  Il  se  pour- 
voit en  ,;.... itiuii.  L'affaire  est  renvoyée.  Quelques  manifes- 
tati.iii-  -  ■  i.r.iain-.-nt  aux  alentours  du  pilais. 

28  —  Arni  1  a  Paris  du  prince  héritier  du  Siam. 
—  En  Hongrie,  par  suite  de  l'interdiction  des  prédications 
en  langue  slave,  dans  le  comitat  de  Szomba,  12  000  catholiques 
se  convertissent  à  la  religion  grecque. —  La  Chambre  italienne 
vote  l'accord  franco-italien  par  226  voix  contre  34.  —  Le 
cabinet  bulgare  dimissiomie.  M.  Grekof  est  chargé  do 
former  le  nouveau  ministiTC. 

29.  Elections    législatives.    Arrondissement    de 

lîaiiKi'  (Maine-et-Loire)  :  M.  Lemasson,  républicain,  est  élu 
par  8  ItiU  voix,  en  reinplari ment  de  M.  Coudreuse,  di'cédé. — 
■>'■  circonscription  de  Ca-tn-  (Tariil  :  M.  le  baron  Reille,  coii- 
servatonr,  est  élu  jur  s  .■..'.m  v.âv.  en  n-mplaccment  du  baron 
llené  Keille.  —  Election  sénatoriale  dans  la  Somme  : 
M.  Maqucunehen  est  elii  p  ir  714  voix,  en  remplacement  de 
SI.  Dauphin,  décédé.  —  D.uis  la  b.asiliiiue  de  Carthage,  inangu- 
r.itinn  du  mausolée  du  cardinal  Lavigerie.  —  Le  ministre 
lie  rinstmetion  pnbli-iue  préside  l'inauguration  du  monument 
élevé  a  Frédérick-Uemaître  au  sipiare  des  EclusosJsaint- 
Martin.  I.e  iip  iii>  j^iir.  iiiaiiu'nration  d'un  buste  sur  la  tomlie 
dli  grand  eolu.aén  au  li.n.ti.re   de   .Montmartre. 

30. Le  docteur  Roux  est  i  In  membre  de  l  Académie 

des  sciences  en  remplacement  de  M.  Aimé  (iirard,  dée'édé.  — 
A  la  Chambre,  le  gouvernement  dépose  un  projet  de  loi  teii- 
(hint  à  modifier  l'article  445  du  code  d'instruction  criminelle 
et  l'i  attribuer  h  la  (^our  de  cassation,  toutes  chambres  réu- 
nies, le  jugement  de  Ions  les  procès  en  revision  dans  lesquels 
In  chambre  chargée  de  l'enquête  préalable  l'aurait  fait  faire 
par  plus  de  trois  de  ses  membres.  -  Le  conseil  supérieur 
de  l'Algérie  adopte  nn  vuu  tendant  au  retrait  du  projet  de 
loi  rel.itif  an  service  militaire  des  Algériens.  —  Le  gouverne- 
miiif  eolombiiii  accorde  un  nouveau  délai  pour  l'achèvement 
dn  canal  de  Panama.  —  l>ix  mille  rebelles  chinois 
occniient  Ku-Yang  et  assiègent  SoU-Chon.  iirovince  d'.\nhln. 
Ils  ont  battu  les  troupes  impériales,  leur  tuant  2000  hommi-s. 
—  Pour  la  première  fois  depuis  1870,  deux  navires  de  guerre 
allemands,  Charlolle  et  Sloch,  entrent  dans  un  port  français,  * 
Oran  (Algérie), échangent  les  saints  avec  In  terre  et  les  visites 
oBlcielles  avec  les  autorités. 

31.  _  La  chambre  criminelle  de  la  Cour  de  aissatlon 
entend  de  nouveau  M.  Ilanotaux.  —  Le  Signât  adopt*  Jiar 
248  voix  contre  40  l'accord  franco-italien.  —  .Mort  do  la 
princesse    Marie  Louise    de    Bulgarie     vingt -quatre 

heures  après  In  nai'-anee  de  U  prinees.se  Nadejda.  —  Ijl 
Chambre  de-  Etats-Unis  mU.'  l'elTeelil  de  100000  homme» 
pour  l'armée  régulière.  —  Tontes  b>  puissances  sont  d'accord 
pour  prolonger  pendant  un  an.  ii  parlir  du  1"  février,  le» 
pouvoirs  des  tribunaux  mixtes  en  Egypte.  —  Le  |x>lntr« 
Jules  Breton  est  nounné  membre  de  1  Aca  lémie  royale  de 
iieiiiture  d'Angleterre.  —  Ou  annonce  que  les  troulics  du  pré- 
sident de  la  Uolivie  ont  dfi  se  retirer  du  voisinage  de  La 
Paz  et  que  le»  insurgé»  «ont  ii  leur  poursuite.  —  Ko  Bulgarie, 
M.  tirécot  forme  le  nouveau  cabinet  et  prend,  avoc  la  prési- 
douce  du  conseille  ministère  des  affaires  étrangères  et  culte»  ; 
M.  Ualoslavof  prend  l'Intérieur;  M.  Ivantchof,  l'instruction 
publique  :  M.  Toutchef,  le»  travaux  publics:  M.  Tenef, directeur 
de  la  llanque  nationale,  les  finance»  ;  M.  Natchevitch,  le  com- 
merce et  l'agriculture  ;  M.  Pechof,  la  justice  ;  lo  colonel  Paprikof, 
la  guerre.  Lo  nouveau  cabinet  est  coiniiosé  do  quatre  radosla- 
vlste»  et  de  quatre  membres  n'ap|iartennnt  il  aucun  parti. 


(;ilANDE  MAISON 


CAMPAGNE 


A  U  X      i:  N  VIRONS 


U  E     PARIS 


COUPE    SUR     AB 


Dans  les  installations  d  été,  aux  environs  de 
Paris,  il  est  souvent  utile  de  prévoir  la  location 
de  la  propriété  pendant  une  saison  ou  une  partie 
de  saison,  tandis  que  l'on  s'absente  pour  un  séjour 
soit  aux  bains  de  nier,  soit  aux  eaux.  I>e  programme 
de  cette  maison,  prévue  d'autre  part  pour  une 
famille  nombreuse  et  deux  ménages,  a  été  conçu 
de  telle  sorte  que  l'on  put,  au  besoin,  la  louer  à 
deux  locataires  distincts,  et,  sans  être  séparé  en 
deux  parties  par  une  clôture,  le  jardin  est  disposé 
de  façon  que  sa  plantation  permet  à  chacun  d'être 
chez  soi. 

Le  plan  de  la  maison  comporte,  avec  réunion 
possible  de  tout  l'ensemble,  deux  installations  com- 
plètes, c'est-à-dire  :  doubles  salons,  salles  à  manger, 
cuisines  et  water-closets,  entrées  séparées  et  tous 
services  accessoires.  Sept  chambres  au  premier 
étage,  cabinets  de  toilette  et  débarras  divers,  et 
quatre  chambres  principales,  avec  quatre  chambres 
de  domestiques  à  l'étage  des  combles,  permettent 
de  donner  ample  satisfaction  aux    besoins   prévus. 

La  construction  est  élevée  en  briques  apparentes 
et  moellons  enduits,  avec  couverture  en  ardoises. 
La  dépense  totale  se  monte  à  91  900  francs  pour 
255  mètres  couverts;  ce  qui  met  le  prix  du  mètre 
superficiel  à  365  francs  environ.  Cette  dépense  est 
ainsi  répartie  en  chiffres  ronds  : 

Fouilles 2  000  fr. 

Maçonnerie 45  000     » 

Serrurerie 8  .'îOO    >! 

Menuiserie,   charpente 1 1  SOO     » 

Pehiture,  vitrerie,  tenture 9  500     ï) 

Couverture,  plomberie .......       7  400     > 

Fumisterie .       .       3  800     » 

Marbrerie ...       2  000     » 

Divers 2  200     » 

n  900  fr. 
Il,  D.,  arcliitecte. 


REZ-DE-CHAUS,SÉE 


PREMIER     ETACiE 


TABLEAUX    DE    STATISTIQUE 


Contributions  en    France  et   dépenses 
par  ministère. 

Daus  la  Retme  d'ëcoriomif  j'olid'jU' ,  M.  Turquaii  a  donné  !e 
tableau  saivant  des  sommes  payées  par  chaque  contribuable, 
et  de  la  part  de  chaque  liabitant  dans  les  dépenses  des  divers 
ministères. 

Sommes  Put 

CDCftiflBc-ca  de  chitque 
f;n  miUlooB     contriboalile. 

de  fruDca.  __ 

Produits  des  contributions  indirectes.  .         ')9a  15  65 

—  de  rcnregistrement 629  13  75 

Contributions  directes,  centimes  d'Etat.         477  12  45 
Produits  des  monopoles,  tabacs,  poudres, 

allumettes 421  10  90 

Produits   des   douanes 410  10  65 

—  des  postes,  télégraphes,  télé- 
phones et  diverses  exploitations.  ...        238  5  85 

Taxes  sur  les  sucres 194  5  03 

Produits  du  timbre 185  4  80 

RcBsoureos     extraordinaires,     recettes 

d'ordre 68  1  77 

Taxe  de  4  0/0  sur  les  valeurs  mobilières.          65  1  69 

Produits  divers  du  budget 67  1  48 

Domaines  de  l'Etat 61  1   32 

Taxes  assimilées 38  1    > 

Totaux 3.332  86  24 

Sommes  Part 

dépcDBécf)  de  chaque 

en  millions  habiunt. 

de  fmuca.  _ 

Ministère  des  finances 1.508  38  10 

—  de  la  guerre 622  16  20 

—  de  la  marine 258  6  70 

—  des  travaux  publics 215  6  59 

—  de  rinstruction  j)ubliqne.   .  .        198  5  15 

—  du  service   îles  postes,  télé- 

graphes et  téléphones.  ...        17G  4  5G 

—  des  colonies 83  2  16 

—  de  rintérieur 76  2     » 

—  du  service  des  cultes 43  I  11 

—  de  l'agriculture 43  1  11 

—  de  la  justice 35  »  91 

—  du  commerce  etde  l'industrie.          27  »  70 

—  des  affaires  étrangères.  ...           15  »  39 

—  du  service  des  beaux-arts.  .  .          13  »  34 


La  pluie  en    France. 

D'après  les  observations  de  M.  Plumandon,  consignées  dans 
la  yaturf,  voici  les  dix  villes  de  France  (chefs-lieux  de  dépar- 
tements) où  la  quantité  de  pluie  tombée  annuellement  présente 
un  maximum,  et  les  dix  où  cette  même  quantité  présente  un 
minimum. 

HiMlBMres. 

Aimocy 1 .  278 

f'hambiTy 1.210 

Tulle 1.120 

HpR-'inçon 1.092 

Quimper 1.017 

Aurillac 991 

Tons  Ic-.SauInlor  .  .  .         988 

Kpinal 979 

Bar-le-Duc 956 

Mont-dc-Marsan  ...        961 


Illllii»lr(i 

Paris 

Iji  RoclicUc.  . 

503 

Hvrcux 

611 

Miluii 

Perpignan.  .  . 

546 

Marseille.  .  .  . 

.■547 

Ageii 

nao 

Churtres 

5  7.'. 

Moulins  .... 

.'iS.'S 

Troycs 

.■)«7 

Les  étudiants  et  auditeurs 
des   Universités   et   Facultés   suisses. 

lïtiiJinnU.  TlLciloirl...  nroll.  SLcItIhc  I'liiI.i.oi.lilr.  T.. 


IH4 


366 
1 


615 
21 


SOI 
34 


Parmi  IcH  étuilianU  <!-trnngc 
upont  lo  premier  rang 


"S,  00  sont  les  Allomands  qui 
411  «tuiliants,  puis  la  Bulgarlo 
(1»»),  lu  llussie  (i'Kuropo  (169)  cl  la  France  (.'16).  Pour  les 
femmcn,  la  Kussio  en  compte  306,  contre  52  pour  l'Allemagne 
»t  27  pour  la  Dnlgarie.  La  France  n'y  figure  |«s. 


Récolte  des  cinq  grandes   céréales 
dans  le  monde. 

Nous  empruntons  A  une  étude  publiée  par  M.  Granilean  daiw 
le  Journal  dfs  A'conom^«  le  tableau  de  la  récolte  des  cinq 
grandes  céréales  :  blé,  Fcigle,  orge,  avoine,  maï^,  basé  sur  li> 
moyenne  de  quatre  années. 

En  milliers  de  tonnes  (1  tonne  =  1.000  kilog.> 

Blé.          Seigle.        OTKe.  Aïoine.        Mats. 

Algérie 49.')               1            764  6!>               7 

Allemagne 2.9S3       7.258      2.439  4. MU          > 

Amérique     (  États- 
Unis  13.717           74s       1   642  12.007     44.961 

Argentine      (  Répu- 
blique)        1.679           B               n  »               99Î 

Asie  Mineure  ....          870          n              »>  »              n 

Autriche-Hongrie.  .       .■>.242       3.227       2.549  2.696       3.315 

Australie 920           »                 54  24M           h 

Belgique 509          544            CO  435          » 

Bulgarie    et    Eou- 

mélic 1.072           177           326  107           274 

Canada 1.347             51           331  1.437           S.1S 

Cap  (colonie  du).  .          122          »              »  »              n 

ChiU 414           »                 60  »                 21 

Danemark 120           476           .lOO  592           ). 

Espagne 2.149           540       1.044  117           .'.H.'. 

France  S. 574       2.144           9S7  3.945           70» 

Orande-Iiretagne  et 

Irlande 1 .41S             44       1.678  232          » 

Orèce 199           )>                 48  4           » 

Hollande 147           281           111  232           1. 

Indes 6.679          »              n  »              >. 

Italie 3.214           112           167  300       1.81.^ 

Mexique 305          n              »  >              ). 

Perse 490          1.              "  »              » 

Portugal 166           124             42  13           39<> 

lloumanie 4.632           178           520  190       l.x;i» 

Russie 10.829     20.513       4.217  10.697           ,168 

Serbie 253             44             66  30           28.> 

Suède  et  Norvège.  .            98          595          41G  1210          n 

Suisse 139            51             18  82          » 

Syrie 299         »             »  »             » 

Turquie  d'Iiurope.  .          925          343          156  40          285 

Tunisie 132          »              177  »              » 

Uruguay 193          »              i>  »              116 

Totaux 67.796     37.501     18.602  42.333     57.71.'. 

Pays  d'Europe.  ..  .     39.869     36.701     15.370  28.576     10.->04 

Pays  hors  d'Europe.     27.927           800       3.232  13.757     47.511 

Production   houillère. 

1896.  1897. 

tonne.  tonne 

Angleterre 198.4S7.000  205.364.01H> 

Etats-Unis 169.193.000  181.024.OO<) 

Allemagne 112.428.000  120.431.(HM( 

France 29.190.000  3O.798.rt0t> 

Belgique 21.2.52.000  21 .  192  (K>1> 

Les   fortunes   aux    États-Unis. 

Noniljro  lit»  fAmillcK.            Ricliewo  moy.>iui.  .  Total. 

DolUn«.  DolUr". 

m                 100  ooo.iiuo  1.000. 0110. ooi> 

loil                           25.000.000  2. 500. 000. 001) 

1.200                           6.000.000  7. 200. «00. «00 

2.000                           2.'iOO.(H)0  4. 400. 000. 000 

1.000                           1.400.000  1.400. IKK). 000 

2.000                     1.000.000  S. 000  000. 00« 

1  000             700.000  ï. 800. 000. 000 

13.000             400  000  5.SOO.OO0.0(H» 

62.000             ItO.OOO  7.8(HI.OO0.0OU 

160.000             60.000  »  600.0O0.00O 

200.000             20.000  4.000.000.000 

1.000.000              3  ,500  S. 500  000.000 

11. .565. 000              1.000  U.. 165.000.000 

13.000.310  6J.965.IHW.OOO 

Propriété»  publiques,  églises,  etc S.500.(H)0  OOO 

Lo  dollar  valant  a|iproximativement  6  fr.  20,  le  total  de 
toutes  ces  fortunes  est  donc  estimé  A  340  400  millions  de  franc* 
environ.  Ces  cliLfTrcs,  établis  par  un  statitticicn  amérioain, 
M.  Shcarnian,  (ont  donnés  ici  soua  toutes  réserves. 

O.  Fra.v.;.>is. 


LES    TIMimES-POSTE    DU    MOIS 


La  l'épublique  de  llaïli  achève  de  renouveler  ses 
timbres,  c'est  la  deuxième  série  de  l'année.  Le  pré- 
sident Tirésias-Auguslin  Sam  a  désiré  voir  figurer 
ses  traits  sur  une  partie  des  nouveaux  timbres,  on 
peut  se  rendre  compte  combien  dommage  il  eut 
été  d'en  être  privé;  sur  quelques  autres,  une  com- 
position d'un  héroïsme  remarquable. 

Les  Haïtiens  se  montrent  d'ailleurs  modérés, 
douze  valeurs   seulement,  les  1,  2,  3,  5,  7,  20  cents 


c  A  r    II  V, 

BOXNE-ESPÉRANCE 


lî  Ê  p  r  B  L  I  g  U  E     D  '  H  A  'i  T  I 

et  1  gourde  reproduisent  le  président;  i,  s  et 
15  cents  l'apothéose  d'un  palmier  surmonté  du 
bonnet  phrygien,  au-dessus  d'un  fouillis  de  canons, 
boulets,  tambours,  ancre,  drapeaux  ;  ils  se  sont,  de 
plus,  approprié  la  devise  de  la 
Helgique! 

La  Belgique  modifie  la  cou- 
leur de  son  timbre  de  50  cen- 
times gris,  il  devient  noir,  sem- 
blable au  type  A  manchette  "  à 
ne  pas  livrer  le  dimanche  "  ; 
ce  type  n'a  pas  de  chance,  d'a- 
bord jaune,  puis  gris,  enfin 
noir,  et  ce  n'est  probablement 
pas  fini. 

Au  cap  de  Bonne-Espérance, 
on  unifie  le  type  des  timbres,  et 
la  série  nou\'elle  va  paraître  en- 
tièrement conforme  au  1  penny. 
Nous  saisissons  l'occasion  pour 
bien  mettre  en  garde  nos  lec- 
teurs contre  les  timbres  plus  ou  moins  provisoires 
et  surchargés;  la  plus  grande  partie  ne  répond 
qu'au  besoin 
qu'ont  certaines 
personnes  de  se 
créer  ainsi  des 
bénéfices  grâce 
à  la  crédulité  du 
public.  C'est 
ainsi  que  le  Gua- 
temala ,  Salva- 
dor, l'Uruguay, 
Porto-Riconous 
en  envoient  de 
toutes    couleurs  ,   \  \  ui  i 

et  de  toutes  di- 
mensions ;    cela 

finit  par  n'avoir  plus  aucun  intérêt  autre  que  d'uti- 
liser les  timbres  démonétisés,  pour  donner  pâture  à 
quelques  amateurs  spéciaux  et  encombrer  les  albums. 
Le  Canada  inaugure  les  «  Timbres  de  Noël  •>,  ils 


r  RUGIT  AT 


célèbrent  à  la  fois  Cfiristinas  cl  l'Empire  anglais: 
on  remarquera  que  les  parties  britanniques  du 
monde  sont  teintées  en  rouge;  la  modestie  de  la 
devise  :  "  Nous  possédons  le  plus  vaste  empire  qui 
ait  existé  •>,  est  une  nouvelle  forme  des  tendances 
impériales  de  nos  bons  voisins. 

Nous  voyons  modifier  l'original  petit  timbre  de 
la  Nouvelle-dalles  du  Sud,  semblable  à  celui  de  la 
série  du  centenaire  de  l'établis- 
sement de  la  colonie;  de  rose, 
il  devient  vert. 

L'Uruguay  semble  amorcer 
une  nouvelle  série,  le  spé- 
cimen est  rose,  lithographie 
et  assez  laid,  comme  on  peut 
le  voir. 

Quelques  nouvelles  en  de- 
hors des  timbres  eux-mêmes. 
Des  pétitions  sont  en  ce  mo- 
ment adressées  au  sous-secrc- 
(ariat  des  postes  et  télégra- 
phes, à  l'elTet  d'obtenir  la 
création  d'un  musée  postal  à 
Paris:  il  est  certain  que  ce 
serait  une  lacune  heureuse- 
ment comblée.  L'.\ngleterre  en  possède  un  superbe; 
r.\llemagne,  l'Italie  en  ont  aussi,  quoique  inférieurs 
en  importance;  en  réunissant  les  collections  des 
Postes  et  de  la  Monnaie,  on  aurait  déjà  de  séi'ieux 
éléments. 

Une    exposition  de    timbres-poste,   pardon,  phi- 
Intélique,    est     aussi     décidée 
pour    1900;    les   comités    s'or- 
ganisent et   les   adhésions  af- 
fluent. 

Enfin,  et  voici  le  meilleur 
pour  finir,  la  modification  des 
horribles  petites  vignettes  qui 
nous  servent  de  timbres  est 
décidée  :  il  serait  question 
d'avoir,  comme  certains  pays, 
plusieurs  types  différents, 
pour  les  petites  valeurs  {im- 
primés, etc.',  les  valeurs  cou- 
rantes lettres  ordinaires^  et 
hautes  valeurs  (chargements, 
paquets,  etc.i. 

Cela  offrirait  l'avantage  de 
simplifier  les  couleurs,  à  ce  qu'on  espère.  On  a 
cependant  vu  cet  inconvénient,  en  1X76,  pour  les 
timbres  de  petites  valeurs  qui  étaient  verts,  et 
que  l'on  a  du  changer  à  cause  des  erreurs  fré- 
quentes que  cela  occasionnait  pour  les  employés 
eux-mêmes;  il  est  vrai  que  la  variété  du  type  cor- 
rigera ce  défaut. 

Maintenant  quelle  nouvelle  horreur  va-ton  nous 
imposer? 

Puissions-nous  éviter  aussi  bien  les  grandes  effi- 
gies de  Marianne  que  les  petites  académies  plus 
ou  moins  vêtues  cl  allégoriques!  Espérons  du  nou- 
veau. Nous  en  avons  sur  les  monnaies,  pourquoi 
n'en  aurait-on  pas  sur  les  timbres  :  ainsi  /a  Semeuse. 
de  Roty,  dont  l'effet  est  contestable  sur  les  pièces, 
serait  beaucoup  mieux  sur  un  timbre,  ou  enfin, 
pourquoi  le  coq  gaulois,  qui  fait  sa  réapparition 
sur  les  nouvelles  pièces  de  vingt  francs,  ne  vien- 
drait-il pas  chanter  aussi  l'aurore  de  jours  plus 
artistiques  pour  les  timbres-poste  de  I""rance. 

Jea>'    Repaire. 


NOlVELLE-i;  ALLES 
DU    SUD 


Q  U  K  S  1'  1 U  .\  S    F 1 N  A  \  C I Ï-;  1U-:  S 


Il  csl  manifeste  que  Icspril  du  public  tend  de 
plus  en  plus  à  se  calmer;  il  a  bien  encore,  i;i.  ol 
lA,  ôp  vifs  sursauts  :  on  ne  perd  pas  du  jour  au 
lendemain  une  si  lonfiuc  habitude,  surtout  —  car 
telle  est  l'infirmité  de  l'humaine  nature  —  quand 
cette  habitude  est  mauvaise;  et  nous  avons  si  bien 
pris  le  pli  de  nous  énerver  et  de  nous  émouvoir  i 
tout  propos  et  hors  de  propos,  qu'il  est  bien  difli- 
cile  à  certains  d'entre  nous  d'échapper  ii  des  retours 
de  neurasthénie  chaque  fois  qu'un  nouvel  incident 
se  produit,  soit  au  dedans,  soit  au  dehors.  Mais  il 
est  clair  que,  prise  dans  son  ensemble,  notre  santé 
morale  s'améliore.  Nous  sommes  moins  prompts 
à  nous  alarmer  et  nos  alarmes  durent  moins  lon;*- 
tcmps.  Falifiue'?  Dépoùf.'  Vif  désir  de  passer  à  ce 
qu'en  lanftafîe  de  cirque  on  appelle  d'autres  exer- 
cices ?  U  y  a  un  peu  de  tout  cela,  probablement, 
dans  l'évolution  que  subit  en  ce  moment  l'opinion. 
<Juoi  qu'il  en  soit,  celte  évolution  existe  et  se  ma- 
nifeste par  un  retour  aux  affaires.  Ce  n'est  pas 
nous  qui  nous  en  plaindrons,  ni  personne. 

Le  retour  vers  les  affaires,  nous  l'avons  signalé 
dès  le  début,  et  annonce  qu'il  se  développerait  de 
jour  en  jour.  La  chose  se  passe  exactement  comme 
nous  1  avions  prévue,  et  même,  dans  certains  cas, 
avec  une  vivacité  plus  prande  que  celle  à  laquelle 
nous  nous  attendions.  On  peut  croire  que  ce  mou- 
vement de  développement  s'accentuera  encore. 
Quand  l'appétit  revient  ù  un  malade,  c'est  que  la 
convalescence  n'est  pas  très  éloignée  ;  et  plus  l'étal 
du.malade  s'améliore  et  plus  cet  appétit  s'aiguise. 
Le  public  a  si  longtemps  été  mis  à  la  diète,  qu'il 
est  maintenant  atteint  d'une  sorte  de  fringale,  dont 
les  conséquences,  disons-le  vite,  pourraient  bien 
offrir  quelque  danger  si  ce  public  continue  à  se 
jeter  sans  discernement  sur  ions  les  mets  qui  lui 
sont  offerts. 

Cette  réflexion  nous  est  suggérée  par  ce  qui  se 
passe  actuellement  sur  le  marché  des  Mines  d'or. 
Les  personnes  qui  nous  font  l'honneur  de  nous 
lire,  tant  en  cette  chronique  qu'en  diverses  autres 
publications,  peuvent  attester  que,  seuls  peut-être 
de  toute  la  presse  financière,  nous  n'avons  jamais 
eu  pour  les  valeurs  minières  qu'une  considération 
extrêmement  médiocre.  Non  que  quelques-unes 
d'entre  elles  ne  soient  dignes  d'attention.  Il  serait 
profondément  injuste  de  les  condamner  toutes  en 
bloc,  suivant  la  coutume  prise  depuis  quelque 
temps  par  l'opinion  publique  de  rendre  loule  une 
corporation  responsable  cl  solidaire  des  fautes 
commises  par  un  ou  deux  membres  de  cette  cor- 
poration. Mais  il  faut  convenir  que  les  bonnes 
mines  —  les  vraiment  bonnes  —  sont  fort  rares 
cl  qu'elles  se  perdent  dans  la  masse  énorme  de 
papier  de  toute  couleur  et  de  tout  genre  dont  nous 
a\ons  été  si  prodigalemenl  gratifiés.  Dans  ces 
conditions  cl  de  peur  de  mal  tomber,  le  mieux  est 
de  s'abstenir  complètement,  —  de  même  qu'on 
s'abstiendrait  d'aller  chercher  une  fleur  dans  un 
vaste  sac  rempli  d'orties. 

Nous  savons  bien  qu'il  est  fort  malaisé  de  se 
désintéresser  complètement  d'un  gros  mouvement; 
et  ce  serait  nier  l'évidence  que  de  prétendre  que 
le  compartiment  des  mines  d'or,  en  ces  derners 
temps,  n'a  pas  absorbé  une  bonne  i)arl  de  l'acti- 
vité du  marché.  Mais  il  ne  saurait  échapper  à 
I  observateur  attentif  que  de  larges  excès  ont  été 
commis;  cl  l'on  peut  prédire,  étant  donnés  le  tem- 
pérament <le  ces  valeurs  et  surtout  celui  des  gens 
qui    s'en    occupent,  «pi'il    s'en    commcllra    encore. 

Si  donc  le  démon  du  jeu  nous  taquine  par  trtip, 
si  nous  nous  laissons  aller  à  spéculer,  que  ce  soit 
simplement  par  lâchai  de  primes;   mais  (|uc  notre 


commerce  avec  les  valeurs  minières  s'arrête  lâ  •  et 
que  jamais,  sous  aucun  prétexte,  il  ne  soit  permis 
a  une  valeur  de  ce  genre  d'entrer  dans  notre  por- 
tefeuille, à  titre  de  placement.  Dans  quatrc-vinet- 
dix  cas  sur  cent,  les  valeurs  minières  se  vendent 
bien  sur  le  papiei-;  mais  quand  il  s'agit  de  vendre 
te  papier,  c  est  une  autre  affaire. 

A  titre  de  placement!  Mais  depuis  cinq  ou  six 
ansquon  s  en  occupe,  les  meilleures  mines  les 
plus  sérieuses  et  les  plus  solides,  n'ont  jamais 
donne  plus  de  5  è  6  %  de  revenu  !  Nous  n'ignorons 
pas  que  les  feuilles  spéciales  alignent  dans  leurs 
colonnes  de  revenus,  des  dividendes  de  10  %,  el 
même  20  ^  ou  davantage  en  regard  des  titres 
qu  elles  préconisent.  Mais  c'est  là  un  simple  trompe- 
Ueil  attendu  que  ces  dividendes  s'appliquent  en 
reahle  aux  cours  d'émission  des  titres,  el  non  aux 
cours  trois,  quatre  et  parfois  dix  fois  plus  forts, 
auxquels  on  les  fail  paver  au  public,  l'n  revenu 
de  10  francs  pour  une  action  de  2J  francs,  cela 
représente  en  elTet  du  -iO  %.  Mais  si,  par  des  moyens 
de  pure  spéculation,  on  fail  monter  le  cours  de  ces 
valeurs  A  200  francs,  sans  que  le  dividende  ail  suivi 
une  même  progression,  il  est  clair  que  le  dividende, 
qui  est  cirectivement  de  iO  %.  si  l'on  ne  considère 
que  la  valeur  nominale  de  l'action,  descend  i  5  % 
seulement  si  l'on  lient  compte  du  cours  de  celte 
action. 

Or,  des  revenus  de  5%,  quand  il  s'agit  de  valeurs 
industrielles,  nous  les  pouvons  trouver  facilement 
chez  nous,  sans  qu'il  soit  besoin  de  faire  courir  A 
nos  capitaux  le  risque  des  voyages  en  pays  loin- 
tains. Nous  trouvons  même,  cl  sans  aucune  dilli- 
cultc,  des  revenus  bien  supérieurs  d  à  %. 

Nous  avons  eu  l'occasion,  en  ces  chroniques,  de 
signaler  un  certain  nombre  de  valeurs  de  tout 
repos,  émanées  toutes  d'exploitations  commer- 
ciales ou  industrielles  en  pleine  prospérité,  el  qui 
fournissent  aux  capitaux  en  quête  d'emplois  des 
placements  fort  rémunérateurs.  Nous  avons  la 
satisfaction  de  constater  que  toutes  ces  valeurs, 
qu'on  appelle  «  petites  ■  &  cause  seulement  du  peu 
d'importance  relative  des  capitaux  que  ces  affaires 
emploient,  ont  non  seulement  donné  de  beaux 
revenus  A  leurs  porteurs,  mais  encore  leur  ont  pro- 
curé d'amples  plus-values  du  capital  déboursé. 
Depuis  le  jour  où  nous  les  avons  signalées  à  nos 
lecteurs,  ces  plus-values  ont  altcini  de  10  A  20% 
pour  les  T.ivernes  l'oiisset  el  limi.-iles  réunies,  les 
ahaiisxine.i  llninn/able.  les  Bisciiilx  Olihel,  les 
Schriicler  el  Cimslanx.  cl  d'autres,  qui,  aujourd'hui 
encore,  cl  en  dépit  de  l'augmentation  des  cours,  se 
capitalisent  A  des  taux  variant  entre  5  Ji/i  el  7%. 
Quelques-unes  marchent  moins  rapidement,  sim- 
plement parce  que  leur  revenu  esl  fixe  :  tels,  les 
Tramwai/s  des  heiix-Sèvres  el  \'llhli(jatiiin  du 
Monde  Muderne.  qui.  avec  toutes  les  garanties  que 
l'on  peut  souhaiter,  donnent,  la  première  1%,  avec 
une  gaiantie  de  l'Klal,  el  l'obligation  du  Mnnde 
Moderne,  br/p  net,  avec  la  sécurité  que  vous  savcï. 
Donc,  point  n'est  besoin  d'aller  chercher  les  mines 
d'or  pour  trouver  des  valeurs  A  revenu  rémuné- 
ratcui-.  Tenons-nous-en  A  l'industrie,  mais  A  une 
industrie  moins  aléatoire  que  cellc-lA,  Au  surplus, 
si  la  tentation  esl  trop  forte,  entourez-vous  de 
renseignements  précis,  et  nous  sommes  juslcmenl 
lA  pour  vous  les  donner. 

Ne  craigne/,  pas,  en  ces  circonstances,  d'user  ol 
même  d'abuser  de  nous. 

E.    BliXOlST, 

Dlroclonr  du  Uoniimr  économitjur  et  flmineitTt 
17,  rue  (in  Pont-Ncllf. 


BOURSE    DE    PARIS  (Comptant).  —  Cours  extrêmes  de  Janvier  1899. 


FONDS    D'ÉTAT    ET   DE    VILLES 

3  Z  tranç-ùi  perpétuel 

3  Z        "1°      amortissable 

3  1/2  ;r  d»       

Obligations  tunisiennes  3  %  1892. .    . 
Bmprunt  Annam  et  Toukin  2  1/2  %. 

Emprunt  de  Madagïiscar  2  1/2^ 

Angleterre,  consolidés  2  3/4  ^ 

République  argentine  6^  1886 

Autriche  4  %  1876,  or 

Belge  3  %  1873  conv.  (2«  série) 

Brésilien  4  %  1889 

Chine  4  g  1895,  or 

État  indép<  du  Congo,  lots  1888 

égypte  7  ^,  dette  unifiée  nouvelle. . 

—      3  1/2  %,  dette  privil.,  conv.. 

Espagne  eitérieure  4  %  1882,  perpét. 

Hongrois  4  J^  1881,  or 

Italien  6  X 

Portugais  1863  3  % 

Roumain  4  ^  1890 

Russe  4  %  1880  (6«  émission) 

—  *  g  1889,  or 

—  i  %  consol.  (1"  et  2"  séries). . 

—  i%  1890  (2'  et  3"  séries) 

—  Z  %  1891,  or 

—  4irî893,  or 

—  3  1/2^  1894,  Ubéré 

—  3  %  1896 

Serbie  4  %  1895 

Suisse  (chemins  de  fer)  3  g 

Turquie,  dette  convertie  (D)  i  %  .,. . . 

—  oblig.  consolidé  1890,  i  g 

—  —    ottom.  priorité  1890,  4  %. 

—  —     privil.  douanes  6  g 

—  —     ottom.  1894,  4  ;?: 

—  —     1896,5  % 

VUle  de  Paria   1865,  i  g 

—  1869,  3  Z  

—  1871,  3  %  

1876,4^ 

—  1876,  i  g 

—  1892,  2  1/2  ;?•  tout  payé. 

—  1894-96,  2  1/2  Jjr  d» 
1893,2^: 

7iUe  de  Marseille  1877,  3  g 

—  d'Amiens  1871,  t  g 

—  de  Bordeaux  1863,  3  g 

—  de  Lille  1860,  3  g 

—  —       1893,  3  1/i  g 

—  de  Lyon  1880,  3  i' 

ÉTABLISSEMENTS    DE  CRÉDIT 

Banque  de  France (Actions) 

Banque  Paris  et  Pays-Bis.  d® 

Banque  Transatlantique  . .  d° 

(Compagnie  Algérienne  ...  d° 

Comptoir  d'Escompte d" 

Crédit  Foncier  do  France..  d» 
Foncières  1879,  3^  ...  (Obligations) 

—  1883,  3  ir d» 

—  1885,  3  g d" 

—  1896,  2.80  g  lib.  d° 
Communales  1879,  2,60  g .  d" 

—  1880,  3g...  d» 

—  1891,3^...  d» 

—  1892,3^....  d» 

Crédit  Industriel (Actions) 

Crédit  Lyonnais d" 

Sooiété  Générale d° 

Banque  Ottomane d° 


2  50 
12  60 


20  » 
25  » 
18  08 
10  66 
10  68 
18  06 
18  06 
8  82 
8  82 


10  70 


116  » 
36  95 

11  68 
29 

26 
24 

13  40 
13  48 
13  40 

12  46 

11  50 

13  40 
10  72 

14  36 

12  » 
32  05 
12  » 
12  50 


89  20 
87  60 
112  96 I 
472  »! 
103  60 
101  50 I 
63  10 

105  20 
91  50 

108  71.1 

106  » 
52  en 

103  90 
95  16 
24  30 
94  75 


103  60 
103  60 

96  » 
106  6» 
101  50 

96  85 


gs  bit.  { 

101 

15 

',19 

95 

103 

60 

491 

n 

85 

50 

8.-1 

75 

110 

60 

462 

D 

102 

70 

101 

.'iO 

56 

75 

102 

» 

89 

» 

106 

85 

103 

70 

41 

76 

100 

70 

92 

D 

23 

l> 

92 

40 

101 

60 

101 

25 

101  10 
101  85 

93  05 
103  3.'i 

',19  66 

94  20 
60  40 

100  75 
22  60 
406  ]> 
480  1) 


408  75   404  2.j 


523  »   523 
12;l  60   123 


CHEMINS  DE    FER 

Est 600  fr.  tout  payé  (Actions) 

P.-L.-M d»  d» 

Midi d»  d° 

Nord d»  d» 

Orléans d'>  d« 

Ouest d^i  d° 

B6ne-Guelma.  .  d»  d» 

Est-Algérien ...  d»  d" 

Ouest-Algérien .  d«  d" 

Andalous d"  d* 

Autrichiens d»  d» 

Sud-Autriche . .  d«  d"» 

Nord-Espagne. .  d<>  d" 


Est  3  g 

P.-L.-M.  3  g  nouveau d» 

Midi  3  g  nouveau d° 

Nord-Est  français  3  g d° 

Orléans  1884 d« 

Ouest  3  g  nouveau d» 

Bône-C5uelma  3  g d" 

Est-AV.-rieu  3  ^ d» 

Ouest-Algérien  3  g d« 

Mé.loc  3  g d« 

Andalous  3  g  estamp d* 

Autrichiens  3  g  V  hypoth.  d» 

Nord-Espagnol"*  hypothèque.  d" 


VALEURS   DIVERSES 

Docks  et  Entre  p.  de  Marseille.(  Actions) 

Entrep.  et  Mag.  Gén.  de  Paris,  d' 

Cl"  G'"  Transatlantique d' 

C'^  française  des  Métaux d' 

C"  générale  des  Tramways ...  d 

C*  générale  des  Eaux d' 

C'  du  Gaz  de  Bordeaux....  d' 

C"  du  Gaz  général  de  Paris.  d' 

C»  du  Gaz  de  Marseille d' 

Aciéries  de  France d' 

Forges  et  Chantiers  Méditer.  d' 

Bateaux  Parisiens d 

C'**  franc,  des  Chargeurs  réunis,      d 

C*  des  Lits  militaires d' 

Société  de  la  Tour  Eiffel d' 

C"  intern'i  des  Wagons-lits. .  d' 

Régie  des  tabacs  ottomans . .  d' 
C"  générale  des  Eaux  3  g..  (Oblig.) 

-  -  6  g..  A' 

C"  Parisienne  du  Gaz  i  g  . .  d« 

Gaz  central  500  fr.  4  JT d» 

C  du  gaz  p.  France  et  Et.  4  ^.  d» 

Ci'desMe3sag.Marit.31/2X.  d» 

C" Gli*  Omnibus  de  Paris 4  i".  d'> 

C"  G'"  Voitures  à  Paris4^.  d" 

Cie Qie  Voitures  Urbaine  Sg.  d" 

C»  des  Lits  militaires  i  g ..  d" 

Canal  de  Panama,  lots,  t.  p. .  d** 

—  —  210  p d» 

—  —    bons  à  lots  89.  d» 
C"  du  Canal  de  Suez  i  g ...  d" 

—  3  g  (1"  série).      d» 

—  3  g  (2«  série).       d« 
Obligations  du  Monde  Moderne  (5  fr, 

net  de  revenu).  —  Coupons  payables 
le  1*'  avril  et  le  1**'  octobre  f 
bureaux  du  Monde  Moderne  ou 
Comptoir  général  de  crédit,  17,  rue 
du  Pont-Neuf. 


-    -Il'  I 

1  imrll  Fini  baol.    Plui  bai 


32  16 
49  70 
45  42 
65  90 
62  99 
34  75 
26  97 
26  10 
22  78 
6  » 
31  » 


13  44 

13  44 

13  44 

13  44 

13  44 

13  44 

13  46 

13  60 

13  48 

13  64 

U  » 


16 


24  60 
13  40 
13  50 


1064 
1928 
1435 
2126 
1829 
1189 


16  43 

41'.i 

50 

26  72 

680 

17  30 

330 

27  96 

648 

» 

1095 

59  98 

2270 

82  66 

1970 

20  32 

470 

60 

45  60 

1150 

34  44 

1105 

25  30 

813 

22  63 

800 

55  04 

1212 

44  79 

165;i 

5  15 

5i5 

30  » 

766 

25  Ji 

27.-. 

13  46 

476 

22  94 

628 

18  16 

611 

18  16 

611 

18  20 

5111 

15  84 

612 

18  » 

616 

18  18 

> 

23  30 

195 

21  81 

612 

» 

LA    CARICATURE     INTERNATIONALE 


icl-après  le  i.jiJiV«  Wrrlly.  do  Xcw.Tork!. 


7 


Jeux  et  Récréations,  par  m.  g.  Beidin 


Haut  :  Noirs.  —  Bas  :  Blancs. 


Les  blancs  jouent  et  font  mat  en  3  coups. 
H"  270.  —  Haut  :  Noirs.  —  Bas  :  Blancs. 


Los  bla 


ht  et  Ragnont. 


N*^  27i.  —  Hétagramme. 
Perspicace  lecteur,  je  «uis  un  frrand  bipiilo. 
Kl  tn  clianfïcs  mon  chef,  utile  quadnipMc. 

Adresser  les  communications  pour  Us  jeux  à   M.  G.  Beu<iin,n  lîilhncourt 


^272   —  Mots  syllablques  en  triangle. 

—  De  la  Urimp  antiiiae.  une  rivale  aiitiqiie. 
Tout  comme  .-lie  ayaiit  droit  u  In  K-libriU-  : 
Chri  les  peuples  son  nom  flenn-un-  syniI>oli(iue 
Do  roiiraffe,  d'aadnc«  et  raAle  fiert»i. 

—  Un  vllbifre  où  jndi»  tomba  pins  d'onc  tC-t«. 
Alors  qu'anx  Inip«^rl«n x,  l'intpctueax  Français, 
L<'s  armos  h  In  nmin,  dûpuUit  la  coD<iu^to 
De  co  paya  chammnt  appc'16  Milanau. 

—  Un  vt'fbf,  qui!  souvent  enfrendro  la  foiiflnini'<^, 
LoH  déuistrc»,  le  donîl,  vra's  snppvVsdfî  nmlhonr, 


Kt  qt 

•ici-bnn 

partout  c 

n  mainte 

circonstanoo, 

(>n  y 

*n«  conjnBorr  dos  yvax  r 

oy«  do  plcim 

-  f 
Ail  c 

ri  pflintr 
ilorl»  TO 

e  d'Iule 

Olèw  dn 

lAlUiu-, 
is  miaon. 

-  N 

KftttTo 

orniuli*, 

t  sans  ]. 

us  de  chicAuc 

!).•  c 

f«tni», 

j«mvo  » 

I»  tcmiiiinUon. 

N«  273.  —  Mathématiques. 
Louis  a  4'2  francs  «le  plus  (jne  son  frt-re 
Charles.  Leur  père  leur  donne  à  chacun 
6  franc;^.  Louis  possède  alors  le  triple  de 
l'argent  ôv  Charles.  Quelle  ^omme  iwstiè- 
d;iit  rhaoun  d'eux  avant  le  don  du  père? 

N«  274.  ~  Amusette. 
Deux  per-ionnes  mettent  sur  lu  table 
lc.*i  20  pions  blancs  d'un  jeu  do  dames  «m 
20  allumettes.  Elles  conviennent  que  cha- 
cune prendra,  à  tour  de  rôle,  un,  deux  ou 
trois  i)ions.  Celle  qui  sera  obli(f<''e  de 
prendre  le  dernier  pion  aura  |ierdu  la 
ptirtie.  Montrer  comment  celle  qui  jonc 
la  première  peut  toujours  s*assurc'r  la  vic- 
toire. 

SOLUTIONS 

N«  263.  —  1.  T  6  CR,  L  T  8  TU 

2.  T  î  C  R. 

3.  T  2  TR 


2.  Au  choix. 

T  pr.  P  échec 

et  mat. 

1.  T  7  CR 

2.  T  5  T  R  échec.  2.  R  pr.  T 

S.  T  S  T  R  échec  et  mat. 


264.  — 


31  27     20  H     19  13     13     4 
21  43     3»     9     15  18     3.1  21 
4  16    gagne. 

N»  265.  —  Dunette  ;  Lunette. 

N«  266.  —  Elisa;  Asile. 

N»  267.  —  Six  tas  <i*lN.  —  Citadin. 

N"*  268.  —  Le  valet  passo  d'abord  avec 
la  chèvre,  laissant  ensemble  le  tigre  et  la 
corbeille  de  choux.  Revenant  seul,  il  em- 
mène cette  fois  le  tigre  qu'il  dépose  sur 
la  rive.  H  a  soin  do  ramener  la  chèvre 
avec  Ini.  Cette  fois,  laissant  la  chèvre,  il 
eniporte  les  choux  qu'il  va  «léposer  près 
du  tigre.  Puis  enfin  il  revient  chercher  la 
(•lièvre,  a.vîuit  ainsi  tout  délwniué  sur 
l'autre  rive  sans  incident  fâcheux. 
Solotlvi  4Di  n'a  pa  Iriiitr  pU»  im  le  itn'in  nmtn 

N*  258.  —  Un  atout  est  rerUinement 
ce  qu'il  faut  jouer  ici,  et  de  préférence 
un  ))otit.  Si  Ton  jouait  d'alwrd  les  gros 
atouts  il  f*t  A  peu  prés  certiiin  qu'on  lais- 
S4>rait  ù  Tadver^aire  le  cnmmaiidement  des 
at<^ut>«,cftr  on  ne  |>ourrait  prendre  la  dame 
si  elle  t-tait  arcouiiMKut'e  de  deux  autres 
cartes.  Au  contraire,  si  un  petit  atout 
pont  donner  i^  votre  |fc»rtonalrc  la  cbaocc 
de  faire  ta  première  levée,  vous  ave»,  vous 
di's  chances  de  rester  maître  fie  la  situa- 
tion, A  la  fin.  Si  votn^  |rtrtenaircne  preml 
pas  ce  sera  prolwblouicut  le  quatrième 
joueur  plutiM  que  le  deuxième,  ce  qui 
l'nbligora  i\  jouer  une  ile  vos  failileii  cou- 
leurs où  votre  ikirteiiairc  |>eut  être  fort. 
Ceci  peut  permettre  de  découvrir  dan'* 
r|uelte  couleur  votre  partenaire  est  fort. 
Lorsque  vous  le  savex,  vous  joue*  eo  con- 
SiViucuco  pour  lui  ;  mais  pour  le  faire  avec 
succès  il  vous  faut  commander  les  atout*. 
et  cela  ne  peut  avoir  lieu  que  si  vous  ne 
JOUC7  \nn  tout  d'alwrd  vos  trros  atouts. 

(^Seine),  avec  timbre  pour  réponse. 


LA    CUISINE    DU    MOIS 


LA    VIE    PRATIQUE 


Filets  de  merlan  Colbert.  —  Coupez  le-;  nageoires 
à  deux  mcilnns  nio\rns,  ecaillez-le<î,  enlevez  les  tètes, 
lendoz-k's  sur  ie  dos  d  un  bout  a  Tautre.  avec  un  couteau 
à  lame  souple  et  bien  aifilée.  levez  les  fîlels  en  appuyant 
sur  larète.  I.avcz  et  essuyez,  salez,  arrosez  d'un  peu  de 
vin  blanc  et  de  quelques  gouttes  de  cilron,  passez-les  à 
la  farine,  dans  un  œuf  ballu,  et  enrobez-les  dans  de  la 
mie  de  pain  passée  au  lamis.  Mettez  dans  une  coupe 
;îO  grammes  de  beurre,  deux  cuillerées  d'iiuilc  d'olives, 
faites  chauffer,  étalez  les  merlans  et  faites  dorer  sur  un 
(eu  doux.  Triturez,  dans  un  bol  un  peu  chaud.  Au  grammes 
de  beurre,  un  peu  de  sel  fin»  du  poivre,  une  cuiller  à 
café  de  jus  de  citron  et  un  peu  de  persil  haché.  Mettez 
sur  un  plat  ovale  un  peu  chaud  et  les  filets  de  merlan 
dessus. 

Saucisses  au  riz. —  Lavez  ;'i  plusieui-s  eaux  l'iO  gr. 
de  riz  Caroline  et  laissez-le  tremper  pendant  une  heure. 
Ciselez  un  oignon  moyen,  laites- le  blondir  avec 
40  grammes  de  oeurre,  roussissez  quelques  minutes  le 
riz  t)ien  égoutlé,  mouillez  avec  un  demi-lilrc  de  bouillon, 
salez  un  peu,  mettez  une  pointe  de  poivre  de  Cayenne, 
faites  partir  plein  feu  et  laissez  bouillir  à  découvert 
10  minutes.  Couvrez  et  mettez  au  four  3(i  minutes.  Lavez 
et  piquez  avec  une  fourchette  6  saucisses  longue^,  mettez 
dans  une  plaque  un  peu  épaisse  un  verre  â  madère  de 
\in  blanc  et  les  saucisses,  faites  cuire  au  four  chaud 
10  minutes.  Dressez  le  riz  en  dôme  sur  un  plat  rond, 
coupez  les  saucisses  par  le  milieu  et  dressez-les  debout 
en  rond  sur  le  dôme,  avec  une  goutte  de  vin  blanc, 
déglacez  la  plaque  et  versez  sur  le  riz. 

Tendrons  de  veau  farcis.  —  Pour  un  kilogramme 
de  tondrons  de  veau,  pris  dans  la  partie  la  moins  osseuse 
de  la  poitrine,  il  faut  ;  250  grammes  de  chair  cuile  ou 
crue,  hachée  bien  fin,  des  reliefs  de  gigot,  de  veau,  de 
poularde  ou  de  bœuf,  sinon  du  porc  frais,  y  mélanger 
deux  cuillers  à  bouche  de  mie  de  pain  fraiché  passée  au 
tamis,  un  œuf,  une  échalote  et  un  peu  de  persil  haches, 
poivre,  sel,  muscade  et  vin  blanc;  faire  une  poche  en 
.  incisant  les  tendrons  dans  le  milieu  sur  le  côlé  et  en 
long;  mettre  la  farce  et  coudre.  Dans  une  plaque  à 
rôtir  étaler  des  débris  de  lard,  une  couche  d'oignons 
et  de  carottes  coupées  en  rouelles,  poser  le  veau  et  le 
couvrir  d'un  papier  d'olTlce  beurré;  faire  suer  sur  le  four- 
neau pendant  7  ou  8  minutes,  arroser  avec  un  verre  à 
madère  de  vin  blanc  et  le  laisser  réduire  jusnu*à  ce  que 
les  légumes  recommencent  à  chanter.  Mouiller  avec  un 
<lemi-litre  de  bouillon  ou  de  Teau  et  un  décilitre  de  vin 
blanc.  —  Mettre  au   four  un  peu  chaud,  arroser  tous  les 


quarts  d'heure  et  cuire  2  iicure-;.  Le  retourner  deux  fois 
afin  de  le  colorer  uniformément.  Poser  la  pièce  sur  un 
plat  long,  passer  le  jus  et  le  dégraisser;  passer  les 
légumes  au  tamis  et  les  servir  en  même  temps.  On  peut 
servir  aussi  une  purée  de  haricots  blancs  ou  rouges,  de 
pommes  de  terre  ou  de  céleri.  C^es  tendrons  sont  meilleurs 
et  plus  faciles  à  digérer  froids  que  chauds. 

Pommes  de  terre  à  la  lyonnaise.  —  Couper  en 
tranches  ronde-;  el  fines  des  pummos  de  terre  de  moyenne 
grossciu-,  les  essuyer  sur  un  linge.  Ciseler  assez  fin 
1"J5  grammes  d'oignons  pour  îJOO  grammes  de  pommes 
de  terre,  chauffer  une  coupe  large  et  épaisse,  y  fondre 
UO  grammes  de  panne  de  porc  frais  coupée  en  petits 
des,  y  sauler  légèrement  les  oignons  ciselés  pour  leur 
enlever  un  i>eu  d'eau,  ajouter  les  pommes  de  terre  et 
sauter  toutes  les  3  ou  À  minutes  sur  un  feu  clair.  Beurrer 
largement  une  plaque  ou  un  sautoir,  y  verser  les  pommes 
sautées  pendant  15  minutes  environ,  mettre  au  four  et 
laisser  dorer  sans  les  remuer  30  minutes. 

Beignets  d'ananas.  —  Il  nous  arrive  en  quantité  des 
boiter  d  ;in;ina<  préparés  dans  nos  colonies,  que  l'on 
nappreci(!  ym'i  a  leur  juste  valeur.  L'ananas  ainsi  con- 
ser\e  est  plus  délicat  que  celui  qui,  pour  voyager  â  l'état 
frais,  a  été  cueilli  avant  sa  complète  maturité:  il  est 
aussi  plus  parfumé  que  celui  qui  pousse  dans  des  serres. 
Cette  conserve  rend  d'énormes  services  à  la  maîtresse  de 
maison  qui  sait  en  tirer  parti  ;  en  compote  il  est  exquis, 
en  glace  on  confectionne  des  sorbets  et  des  fromages 
glacés  d'une  finesse  rare.  Enfin,  en  beignets,  il  remplace 
avec  avantage  les  fraises  trop  rares,  les  pommes  trop 
chères  et  les  souffiés  de  nonne  trop  communs.  11  suffit  de 
confectionner,  dès  le  matin,  la  pâte  à  frire  que  voici. 

Pâte  a  FRiRt:.  —  Battre  deux  œufs  avec  deux  cuillerées 
d  huile,  un  petit  verre  de  rhum,  un  peu  de  sel  et  i\n  verre 
de  bière  ou  5  grammes  de  levure,  y  mélanger  à  la 
cuiller  sans  travailler  le  mélange,  200  grammes  de  farine, 
allonger  avec  un  décilitre  d'eau  liède,  couvrir  et  tenir 
dans  un  endroit  tiède  pour  lui  permettre  de  lever.  La 
pâte  doit  être  coulante  et  pas  trop  épaisse. 

L'Ananas. —  Peler  l'ananas  légèrement,  le  couper  par 
le  milieu  de  sa  hauteur  en  long,  enlever  la  partie  ligneuse 
du  milieu  avec  un  vide-pomme,  ainsi  que  Ion  enlève  le 
pépin  des  pommes,  couper  des  tranches  d'im  demi-centi- 
metre,  les  mettre  â  mariner  quelques  instante  dans  du 
kirsch,  les  envelopper  de  pâte  et  ies  frire  bien  dorés; 
sucrer  et  servir  bien  chaud.j 

A.  CoLOSïBi  i;. 


Encre  incombustible.  —  Voici  une  encre  qui  résiste  à  la 
combustion  et  dont  on  doit  se  servir,  bien  entendu,  avec 
du  papier  également  incombustible.  C'est  un  mélange 
intime  de  'lO  parties  de  graphite  finement  pulvérise,  72  par- 
ties  de  résine  de  copal,  3,  5  parties  de  sulfate  de  fer. 
:î.  5  parties  de  noix  de  galle  et  I^  parties  de  sulfate  d'in- 
digo. On  fait  bouillir  avec  un  peu  d'eau  et  on  décante. 

Les  deux  ivoires.  —  L'ivoire  provenant  des  défenses 
d'éléphants  coûte  fort  cher.  Au  contraire,  l'ivoire  végétal, 
provenant  de  la  graine  du  Phyldiphas  a  une  valeur  très 
minime,  l-.t  cependant  les  objets  travaillés  dans  ces  deux 
ivoires  se  ressemblant  à  tel  point  qu'à  l'œil  il  est  souvent 
impossible  de  les  distinguer.  Lorsque  vous  vous  trouverez 
en  présence  de  celte  cruelle  énigme,  dépos.^z  une  goutVe 
d'acide  sulfurique  sur  ledit  objetet  attendez  une  douzaine 
de  minutes.  Après  avoir  enlevé  la  goutte,  si  vous  ne  voyez 
rien,  c'est  de  l'ivoire  animal.  S'il  y  a  une  tache  rose,  c'est 
de  l'ivoire  végétal.  Celte  tache  rose  disparait,  d'ailleurs, 
par  un  lavage  à  l'eau. 

Linge  piqué,  —  Par  le?  hivers  humides,  il  est  fréquent 
devoir  le  linge  secouvrir  de  sortesde  lâches  de  rousseur 
qui  résistent  aux  lessives  les  plus  fortes.  On  peut  y  arriver 
néanmoins  en  mélangeant  à  du  jus  de  citron  1  partie  de 
savon  doux,  1  partie  de  poudre  d'amidon  et  1,2  partie 
de  sel.  On  étend  cette  composition  sur  les  parties  tachées 
du  linge  {des  deux  côtés).  On  étend  le  linge  sur  le  gazon 
et.  quand  il  est  sec.  les  taches  ont  disparu. 

Nettoyage  des  flacons.  —  On  sait  combien  sont  difficile^; 
à  nettoyer  les  flacons  ayant  contenu  un  liquide  adhésif, 
l'huile,  par  exemple.  Voici  un  moyen  d'y  arriver,  à  la  fois 
très  simple  et  très  pratique.  On  met  dans  le  flacon  de 
leau  et  des  fragments  de  papier  buvard,  par  exemple  ce 


papier  gris  dans  lequel  les  botanistes  sèchent  leurs 
plantes.  L'effet  est  merveilleux  :  le  flacon  redevient  lim- 
pide après  l'avoir  rincé.  On  a  souvent  préconisé  pour  cela 
le  marc  de  café,  mais  le  papier  gris  est  préférable. 

Taches  d'iode.  —  Les  badigconnages  â  la  teinture  d'iode 
sont  excillents  dans  nombre  de  maladies.  Malheureuse- 
ment cette  dissolution  laisse  sur  le  linge  des  taches 
brunes  qu'il  est  presque  impossible  d'enlever  par  les 
moyens  ordinaires.  Il  y  a  un  moyen  bien  simple  de  les 
faire  disparaître.  C'est  de  les  loucher  avec  quelques 
gouttes  d'une  solution  d'hyposulfite  de  soude.  Aujour- 
d'hui que  tout  le  monde  tait  de  la  photographie,  celle 
substance  se  trouve  dans  toutes  les  maisons.  On  peut 
aussi  ncltoyer  le  pinceau  qui  a  servi  au  badigeonnage 
avec  la  solution  d'hyposulfile. 

Culottage  des  pipes.  —  Pour  donner  rapidement  à  une 
pipe  d'écume  de  mer  l'aspect  «  culotté  «,  rien  n'est  plus 
facile.  On  rem.plit  une  pipe  d'un  sou  d'un  mélange  de 
sucre  et  de  tabac  et  on  allume.  Après  avoir  recouvert 
l'orilice  du  foyer  d'un  linge,  on  y  applique  les  lèvres  et  on 
souille.  La  fumée  qui  sort  par  le  tuyau  est  dirigée  vers  la 
pipe  à  culotter  qui.  rapidement,  prend  la  teinte  désirée. 

Pour  donner  à  l'ivoire  l'éclat  de  l'argent,  il  faut  plonger 
les  objets  aussitôt  terminés  dans  une  dissolution  faible  de 
nitrate  d'argent  (pierre  infernale)  jusqu'à  ce  que  leur 
teinte  soit  devenue  jaune  sombre.  On  rince  à  l'eau  pure 
et  on  expose  au  soleil.  Au  bout  de  trois  heures,  l'objet 
est  devenu  complètement  noir  par  suite  de  la  rédmtion 
du  nitrate  d'argent.  Mais  si  on  le  frotte  avec  une  peau 
douce,  l'éclat  de  l'argent  apparaît, 

Victor    de    Clèves. 


BIBLIOGRAPHIE 


Depuis  le  temps  i|ue  )>ui\iil  le  Monde  Muilerne  et 
les  innombrables  articles  qu'il  a  publiés  sur  les 
sujets  les  plus  variés,  il  est  rare  d'avoir  à  parler 
d'un  ouvrajte  nouveau  et  intéressant  sans  que  son 
auteur  ne  soit  déjà  eonnu  de  nos  lecteurs.  C'esL  le 
cas  pour  M.  Baudry  de  Saunier,  à  pmpos  de  son 
nouvel  ouvrage  sur  l'Automobile  théorique  et 
pratique  :  Motocycles  et  voiturettes.  L'auteur  est 
un  l'ervenl  qui  pousse  sa  reliiiion  jusqu'aux  der- 
nit'res  limiles,  car  il  prévoit  la  suppression  com- 
plète des  chevaux  comme  moyens  de  traction. 
S'ous  pensons  qu'il  n'en  ira  pas  ainsi,  et  nous  l'es- 
pérons pour  rajjriculture.  Mais  il  faut  reconnaître 
que  la  locomotion  mécanique  devient  sinj,'ullé- 
rement  séduisante  quand  elle  est  présentée  par  un 
pareil  apôtre.  Tout  ce  qui  semblait  dillieulté 
parait  un  jeu  et  l'on  demeure  convaincu  qu  il  est 
plus  facile  d'être  bon  ehaulTeur  que  bon  cocher. 

Ce  qui  donne  à  cet  ouvrante  sa  valeur  sérieuse 
et  rare,  c'est  la  clarté  de  ses  descriptions,  sa  sim- 
plicité lumineuse,  la  sécurité  communiquée  par  la 
possession  approfondie  du  sujet.  Ce  n'est  plus  ici 
le  cas  d'un  auteur  ordinaire,  mais  une  consultation 
ouverte  de  théorie  et  de  pratique. 

M.  Vipnc  d'Octon,  dont  nos  lecteurs  ont  pu  lire 
déjA  une  poéti(pie  nouvelle  et  liront  biente'il  un 
louchant  roman,  est  aussi  un  voyageur  expérimenté. 
Son  «  Journal  d'un  marin  »,  publié  chez  May, 
est  un  voyage  dans  nos  possessions  occidentales 
d'Afrique,  raconté  avec  autant  de  couleur  que  de 
vérité,  qui  donne  la  sensation  des  choses  vues  par 
qui  sait  voir.  Une  touche  d'artiste,  une  phrase  de 
penseur  en  disent  ici  plus  long  que  bien  des  pages 
où  l'expansion  coloniale  est  traitée  ailleurs  comme 
un  exercice  de  rhétorique. 

M.  Maurice  Gandolphc  «a  consigne  chez  Perrin 
le  fruit  de  ses  longs  séjours  dans  le  •<  tranquille 
Nord,  riche  en  joie,  riche  en  beauté  «.  Ucs  écri- 
vains, comme  Ibsen.  Hjornson,  Strindberg,  sont 
des  créateurs  qui  dominent  de  haut  leur  race  et 
leur  patrie;  ils  ne  donnent  pas  la  représentation 
exacte  de  la  vie  de  leurs  contemporains.  Nous  les 
connaissons  peu.  d'ailleurs,  et  encore  moins  leur 
milieu.  M.  Candolphe  nous  fait  sentir  la  Vie  et 
l'Art  des  Scandinaves  en  nous  transportant  au 
milieu  d'eux.  Avec  lui  nous  leur  rendons  visite, 
non  en  touriste  engagé  dans  quelque  tournée 
d'agence,  mais  en  dilettante  et  en  philosophe. 
Nous  voyons  avec  ses  yeux  qui  ont  fait  au  préa- 
lable leur  apprentissage  de  vision,  et  nous  com- 
prenons avec  son  jugement  averti  qui  a  fait  le 
départ  des  choses  à  négliger  de  celles  A  retenir. 

l)es  ouvrages  de  ce  fond  sont  de  nature  à  nous 
faire  rentrer  en  grAce  aux  yeux  des  étrangers.  S'ils 
nous  reprocheront  encore  de  rester  chez  nous,  au 
moins  nous  sauront-ils  gré  d'envoyer  prés  d'eux 
de  pareils  enquêteurs.  Kt  si  nous  ne  sommes  pas 
bien  renseignés,  c'est  que  nous  serons  des  igno- 
rants volontaires. 

hn  petile  enryrlnpéilie pnpiihiire.  linnl  nous  avons 
plusieurs  fois  eu  l'occasion  de  parler,  vient  de  s'en- 
richir d'un   nouveau   volume  dont    le    programme 


était  pour  fauc  reculer  le  plus  hardi.  Il  s  .laissait 
de  donner  en  im  petit  nombre  de  pages  le  lableau 
de  l'histoire  littéraire  du  monde.  M.  l'r.  I.oliée  a 
exécuté  ce  tour  de  force  avec  une  sûreté  de  main 
qui  ne  s'explique  que  par  la  préparation  antérieure 
de  ses  grands  travaux  littéraires. 

I,e  sujet  ne  pouvait  être  traité  ni  au  point  de 
vue  biographique,  ni  même  dans  le  sens  de  la  cri- 
tique détaillée.  C'est  de  haut,  comme  d  un  sommet 
projetant  sur  l'histoire  une  lumière  philosophique, 
que  le  déroulement  de  l'esprit  humain  devait  être 
observé.  Ainsi  a  procédé  l'auteur,  de  manière 
à  laisser  dans  la  mémoire  des  sensations  nettes, 
frappées  de  façon  à  ne  plus  en  sortir. 

M.  Kmile  Verhaeren  est  un  des  maîtres  du  vere 
libre.  Les  Visages  de  la  vie,  publiés  chez  Denian, 
A  Bruxelles,  scmt  comme  im  reliquaire  de  pensées 
plutôt  mélancoliques,  mais  cependant  courageuses 
cl  toujours  élevées.  L'auteur  est  poète  par  l'esprit 
et  par  le  cœur.  Il  n'aime  que  la  beauté  en  toute 
chose  et  s'il  s'est  fait  une  place  à  part  parmi  les 
critiques  d'art,  c'est  encore  l'art  qui  lui  dicte  ses 
vers  remplis  de  l'émotion  sacrée. 

Nous  ne  ferons  pas  ici  le  procès  du  vei-s  libre. 
si  libre  qu'il  rompt  à  la  fois  avec  toutes  les  règles 
des  prosodies  passées.  Son  charme  ne  se  goûte  pas 
au  premier  abord,  mais  il  est  subtil,  surtout  quand 
ce  n'est  point  une  attitude,  mais  une  sincérité  d'ex- 
pression, comme  dans  les  vers  de  M.  X'crhaercn  : 

On  part,  ailes  dardées. 

Les  Tœu.v  unis,  mais  les  idées 

Inaccordêes. 

Ainsi  dit-il  des  amours  et  ainsi  peut-on  aimer 
ces  vers  sans  être  d'accord  avec  eux.  On  doit  tout 
au  moins  leur  reconnaître  une  puissance  très  péné- 
trante, et  qui  vous   garde  quand  elle  vous   a    pris. 

Les  poétiques  compositions  de  Fraipont  ajoutent 
une  valeur  plus  précieuse  encore  aux  Chansons 
des  oiseaux  de  dcorgcs  Kragcrolle  éditées  à  la 
librairie  May.  Le  peintre  et  le  musicien  donnent 
la  même  note  et  cet  aceoixl  produit  un  harmo- 
nieux et  artistique  album. 

Le  même  éditeur  continue,  avec  l'Art  indien  di' 
Maurice  Maindron  et  l'Anatomie  plastique  «K- 
Mathias  Duval  et  Edouard  Cuver,  celle  liihli'i- 
(hèque  de  l'enseiqnemenl  des  heaux-arls  fondée 
par  MM.  Jules  (>omte  et  A.  Quilntin  et  qui  est 
devenue  classique.  Nous  saluons  ici.  en  M.  Mathias 
Duval.  un  des  auteurs  d'origine.  Son  Anatnmie 
arlislique  fut.  il  y  a  quelque  quinze  ans,  un  écla- 
tant succès  ipii  s'est  continué. 

M.  ("amille  Debans  est  de  l'école  des  romanciers 
de  bonne  humeur  qui  semble  disparue  depuis 
Alexandre  Dumas.  Il  a  le  souci  du  style,  du  sen- 
timent, et  il  veut  que  le  rire  siiil  allendri  par 
l'émotion.  Son  Aventurier  malqré  lui,  chez  Monl- 
grédicn.  est  une  série  d'épisodes  qui  intéressent 
d'autant  mieux  qu'ils  reni'erment  en  eux-mêmes 
leur  enseignement,  surtout  pour  les  Français,  plus 
amis  des  chemins  battus  que  îles  espaces  inexplorés. 


L'Édilfur-Gérant   :  A.  QrANTIN. 


Le 


Monde    Modetne 


Avril     1899 


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AU 
SORTIU    DE    LOMBRE 


L'automuf,  des  jonchées  de  leuilles 
rciuillées  cl  maculées  sur  les  allées  hu- 
mides des  villas  MonUiioreucy  à  Auteuil  ; 
un  ciel  uiiil'ormémenl  gris,  si  bas,  qu'il 
semble  qu'en  se  mellanl  sur  la  pointe 
des  pieds  on  le  loucherait  du  doigt,  et 
une  fine  poussière  d'eau  flottante  qui 
enveloppe  toutes  choses  mélancolique- 
ment. 

Une  jeune  femme  foule  d'un  pas  ré- 
solu l'asphalle  visqueux,  un  ourlet  gris 
contourne  sa  bottine  et  son  talon,  sans 
qu'une  éclaboussure  ternisse  le  bord  de 
ses  jupes  noires,  relevées  d'une  seule 
main,  laissant  deviner  sous  le  bas  som- 


bre une  cheville  délicate.  Elle  suit  l'une 
après  l'autre  les  rues  désertes,  lisant 
tous  les  écrileaux  d'appartements  à  louer, 
pour  s'arrêter  à  l'extrémité  de  la  rue 
Mozart  devant  une  maison  neuve,  écra- 
sant de  sa  masse  vulgaire  les  chétifs  pe- 
tits hôtels  campés  dans  leurs  jardinets  : 
Chambre  à  louer,  sixième  étage. 

Elle  entre  dans  la  loge,  secouant  le 
parapluie  de  ses  deux  mains  dégantées, 
légèrement  rosées  par  le  froid  et  cou- 
vertes de  fossettes. 

—  Quelle  chambre  a\ez-vous,  ma- 
dame? 

La  concierge  soulève  péiiiblemeut  sa 
lourde  carrure  sur  ses  jambes  ankylosées 
de  rhumatismes. 


Ai;   souTiiî    U1-:   i/ombuk 


—  C'est  pour  vous? 

—  Oui,  madame. 

—  Vous  êtes  seule?  Pas  (renranls  ? 
Demoiselle  alors?...  Nous  navons  que 
des  ménages...  La  propriétaire  est  très 
dilTicilc...  Pas  de  perroquets,  surtout  pas 
de  perruches,  ni  de  chiens,  ni  d'enfants, 
ni  de  singes,  ni  de  Chouhersky,  ni  de 
célibataires,  ni  de  dames  seules... 

—  Je  suis  mariée,  interrompit  la  visi- 
teuse, et  je  peux  fournir  des  renseigne- 
ments... Quelle  chambre  ave/.-vous? 

La  pipelette  continuait  à  la  dévisager 
comme  un  juge  d'instruction  : 

—  Vous  êtes  veuve? 

—  Non. 

—  Alors,  c'est  inulile,  la  chambre  est 
trop  petite  pour  vous. 

—  Mon  mari  est  en  voyage,  il  est  allé 
très  loin...  en  Amérique,  poiu"  son  com- 
merce; il  ne  sera  de  retour  que  dans 
cinq  ans.  Je  travaille  pour  des  magasins 
de  modes,  et  je  cherche  une  chambre 
dans  une  maison  tranquille  cl  respec- 
table. 

—  C  est  pas  pour  me  vantei',  ma  hoinic 
dame,  dit  la  concierge  en  prenant  son 
trousseau  de  clefs  et  en  montant  l'esca- 
lier, s'il  y  a  dans  Paris  une  maison  res- 
pectable, la  nôtre  peut  lever  la  tèlc  :  au 
rez-de-chaussée,  un  marchand  de  bois, 
un  ménage  cossu;  à  l'entresol,  un  atta- 
ché au  ministère  des  alfaircs  étrangères; 
au  premier,  un  colonel  retraité  avec  sa 
dame,  d'un  côté,  de  l'autre,  un  magistrat 
avec  sa  demoiselle.  Au  deuxième,  un 
médecin,  qui  occupe  tout  l'étage;  au 
troisième,  deux  ménages  de  rentiers;  au 
quatrième,  un  commerçant  retiré,  en 
face,  une  demoiselle  ipii  donne  des  le- 
çons de  piano  et  reste  avec  son  frère, 
un  architecte  ;  au  cinquième,  un  maître 
du  lycée  Janson  et  une  institutrice  du 
lycée  Molière;  au  sixième,  un  ménage 
de  cocher  et  les  bonnes  de  la  maison. 
Ah  !  nous  ne  gardons  pas  les  coureuses 
chez  nous,  c'est  réglé  comme  dans  un 
cou\ent;  à  partn-  de  dix  heures,  tout  le 
monde  dit  son  nom,  et  j'ai  l'oreille  line. 

Les  lieux  femmes  étaient  parvenues 
au   sixième  étage,  et  la  concierge  avait 


ouvert  hi  piiilc  d'une  chambre  lambris- 
sée, avec  une  fenêtre  haute,  à  moitié 
enfoncée  dans  le  toit  et  d'où  le  regard 
end)rassail  les  coteaux  de  Sèvres  et  de 
Meu<lon  au-dessus  des  arcades  du  Point- 
dn-Jour. 

—  Ont  trente  francs,  payables  d'a- 
vance, par  trimestre,  c'est  pour  rien  : 
vous  avez  l'eau  ici,  à  côté... 

La  jeune  femme,  sans  écouter  ce  ba- 
vardage, s'était  accoudée  à  la  fenêtre, 
perdue  dans  sa  contemplation, 

—  Je  crois,  dit-elle  enfin,  que  cette 
cliambre  peut  me  convenir,  est-elle  libre 
tout  de  suite? 

—  Oui,  mais  la  propriétaire  fait  tou- 
jours prendre  des  informations.  Venez 
demander  la  réponse  après-demain. 

—  M"'°  Jacques-Louis.  Vous  pouvez 
vous  renseigner  aux  grands  magasins  du 
Lion,  pour  lesquels  je  travaille  depuis 
une  année. 

Lorsque  deux  jours  plus  tard  M""' Jac- 
ques-Louis revint  rue  Mozart,  elle  trouva 
la  concierge  prévenante  et  gracieuse. 
ICvidemment  les  renseignements  étaient 
bons.  Deux  francs  de  denier  à  Dieu 
achevèrent  de  lui  concilier  ses  bonnes 
grâces. 

II 

M"'"  Jacques-Louis  fut  une  locataire 
modèle,  payant  régulièrement  son  terme, 
sortant  peu,  le  tenqjs  strictement  néces- 
saire pour  ses  emplettes  professionnelles 
et  ses  provisions  de  bouche,  et  jamais  le 
soir.  Ses  alfaires  paraissaient  prospères. 
Personne  ne  s'entendait  comme  la  jeune 
modiste  à  donner  de  la  grâce  au  moindre 
ruban  que  ses  doigts  chillonnaienl.  Ses 
chapeaux  semblaient  avoir  poussé  sur 
les  têtes,  comme  des  corolles  de  fleurs, 
tant  ils  s'accordaient  intimement  à  l'air 
du  visage  et  à  l'allure  des  personnes  qui 
les  portaient.  ICIlc  ne  recevait  de  visites 
que  de  ses  clientes  et  des  troltins  qui  ve- 
naient chafpic  jour  avec  <les  carions  où 
s  cmpilaienl  <hapeau\  et  capotes. 

In  soir  d  hiver,  pourtant,  une  femme 
en  noir,  dont  on  ne  pouvait  distinguer 
les  traits  sous  son  épais  voile  de  crêpe. 


AL"     SOnTIU     1)1-:     I.OMBIIK 


était  nioiili-e  chez  la  modiste;  les  voisins 
avaient  cru  enlendre  la  voix  de  M"""  Jac- 
ques s  élever  un  peu  au-dessus  de  son 
diapason  habituel,  puis,  quand  la  visi- 
teuse, au  bout  de  quelques  instants,  sor- 
tit de  la  chambre,  ils  disting^uèrent  ces 
mots  prononcés  d'une  voix  contenue, 
mais  pleine  de  résolution  : 

—  Le  quitter?  Jamais,  jamais  I... 

La  l'emme  en  noir,  toujours  voilée, 
avait  dit  alors  en  pleurant  : 

—  Aline,  puisses-tu  ne  jamais  t'en 
repentir!  les  parents  auront  fait  leur 
de^■oir. 

Et  elle  descendit  rapidement  l'esca- 
lier, 

Aline  Jacques-Louis  verrouilla  sa 
porte,  et,  se  jetant  sur  la  chaise  où  elle 
travaillait  au  milieu  d'un  parterre  de 
(leurs  artificielles  et  de  plumes  frémis- 
santes dans  un  pêle-mêle  de  tulle  et  de 
rubans  chatoyants,  elle  prit  son  visage 
dans  ses  mains,  les  coudes  sur  les  ge- 
noux, et  des  larmes,  d'abord  espacées, 
chaudes  et  lourdes,  telles  que  les 
premières  gouttes  de  pluie  au 
commencement  de  l'orage, 
liltrèrenl  entre  ses  doigts: 
un  spasme  souleva  sa 
poitrine  et  un  râle 
s'étouffa  dans  son 
gosier;  puis  de 
vrais  torrents 
l'inondèrent 
d'une  acre 
averse; 
istinct 
profession- 
nel   lui    lit 


repousser  du  pied  les  étoiles  soyeuses 
el  les  pimpants  bouquets,  et,  se  retour- 
nant, le  front  appuyé  contre  le  dossier 
de  sa  chaise,  les  doigts  crispés  aux  bar- 
reaux, elle  pleura  sans  contrainte,  éper- 
dùmeiit  I  KUe  éprouva  un  irrésistible 
désir  d'entendre  une  voix  humaine  dans 
sa  détresse,  et.  tressaillant  d'ell'roi  au  son 
rauquc  de  sa  voix  mouillée,  elle  dit  tout 
haut  : 

«  Cruels,  sans  pitié  1..,  Ils  ne  com- 
prennent pas  qu'ils  me  tuent...  je  les  ai 
pourtant  aimés...  je  les  aime  encore  et 
eux!...  Comment  ne  comprennent-ils 
pas  que  c'est  l'orgueil  et  non  leur  amour 
pour  moi  qui  les  rend  inexorables...  Oh! 


AT     SOHTIU     Di;     I/dMlUii; 


num  Dieu  I  que  je  souffre. ..  seule,  seule 
au  monde,  encore  quatre  ans!  Je  n'ai 
plus  de  courage...  Je  suis  ù  boul  de 
forces...  Oh  !  si  je  pouvais  le  revoir! 

Des  cris,  des  plaintes  de  bête  traquée 
agonisant  dans  la  solitude  d'un  bois 
s'échappèrent  de  ses  lèvres;  un  poids 
insupportable  écrasa  sa  poitrine,  son 
cœur  affolé  s'arrêta  de  battre,  elle  ouvrit 
la  bouche  toute  grande  pour  respirer, 
mais  sans  y  parvenir;  la  soull'rance  phy- 
sique effaça  toute  autre  impression  : 
"  De  l'air!  de  l'air!  «  Elle  courut  instinc- 
tivement à  la  croisée,  l'ouvrit  et,  affaissée 
sur  l'appui,  aspira  l'air  pur  et  frais  de  la 
nuit,  la  tête  vide  de  pensées,  toute  à  la 
sensation  bienfaisante  de  ce  souffle  vif 
(|ui  rafraîchissait  son  front,  ses  joues 
niisaiites  des  coulées  corrosivcs  de 
larmes,  et  elle  ferma  les  yeux. 

.Au-dessus  des  coteaux  lointains,  dans 
une  traînée  dor  pâle  où  s'alanguissaient 
les  derniers  reflets  du  couchant,  l'étoile 
du  soir  seule  se  détachait  en  transpa- 
rente lumière  d'argent.  Aline,  en  soupi- 
rant, souleva  les  paupières  et  l'astre  clair 
lui  apparut  comme  un  regard  ami  con- 
solant et  serein,  un  messager  de  paix  et 
d'amour  :  «  Notre  étoile!  murmura- 
l-elle,  Fliielen  !...  » 

Elle  revoit  les  montagnes,  le  lac  bleu, 
tout  ce  séjour  en  Suisse  qui  avait  été 
l'apogée  de  son  bonheur  et  la  source  de 
toutes  ses  peines  :  le  lac  des  Qnatre-Can- 
lons  chante  à  leurs  pieds  d'inénarrables 
poèmes  d'amour  aux  rythmes  volup- 
tueux; au-dessus  des  rochers  abrupts  el 
des  hauteurs  qui  surplomboni  leGriitli, 
1  étoile  du  soir  sourit  à  leur  bonheur.  Ils 
sont  heureux,  combien!  Il  semble  que 
le  monde  finit  pour  eux  au  contour  de 
la  rive  qui  se  noie  dans  une  ombre  va- 
poreuse. Seuls  ils  existent  et  vivent  dans 
ce  calme  village  où  déjà  tout  dort... 

—  J'aime  la  vie  !  s'écrie-l-elle.  Oh  !  si 
ce  moment  pouvait  durer  toujours!... 
Toujours'.'... 

Mais  le  lendemain  un  télégramme  rap- 
pelle  impérieusement  Jacques  à  Paris. 

—  Les  affaires!  cxplique-t-il. 

Mol    fatidique   qui,    dans   son    laco- 


rnsme.  a  broyé  tant  de  cœurs  de  femme. 

—  Il  faut  retourner  à  Paris  tout  de 
suite. 

Jacques  a  l'air  si  triste,  qu'elle  cherche 
à  contenir  ses  larmes,  et  pendant  qu'elle 
fait  sa  malle,  après  avoir  longtemps 
arpenté  la  chambre  proprette  de  la  rus- 
tique auberge,  il  pose  la  main  sur  son 
épaule  : 

—  .Aline,  si  tu  apprenais... 

Il  se  tait,  puis  reprend  avec  hésitation  ; 

—  Si  l'on  te  disait  du  mal  de  mrii. 
m'aimerais-tu  quand  même? 

—  Hien  ne  me  lei'a  jamais  douter  de 
toi. 

—  Et  si  je...  le...  méritais? 

—  Toi? 

Devant  le  visage  décomposé  de  sou 
mari  elle  eut  peur,  mais  sa  voix  ne 
trembla  pas  quand,  après  un  moment  de 
réllexion,  elle  répondit  : 

—  Même  si  lu  le  méritais,  je  t'aime- 
rais toujours. 

Oh  !  l'affreux  retour,  lors(|ue.  à  la  gare 
de  l'Est,  Jacques  fut  abordé  par  deux 
hommes,  mis  comme  des  messieurs, 
mais  dont  le  regard  dur  et  les  gestes 
cauteleux  inspirèrent  à  la  jeune  femme 
une  involontaire  répulsion.  Ils  accom- 
pagnèrent son  mari  quand  il  la  mit  en 
voiture,  el  elle  se  rappelle,  comme  si 
elle  rentendait  encore,  1  angoisse  de  sa 
\'oix  (|nand  il  lui  dit  : 

—  (>es  messieurs  ont  besoin  de  moi 
pour  une  affaire  très  importante  et  si 
pressante,  que  je  crains  de  ne  pouvoir 
te  rejoindri'  avant  demain.  \  a  chez  les 
j)areuts. 

.'^ur  son  front  elle  sentit  des  larmes... 

.\  ce  souvenir  poignant  .Aline  ne  peut 
soutenir  plus  longtemps  le  regard  ])ur 
de  l'étoile,  elle  quitte  la  fenêtre  et  se 
jette  au  pied  du  crucifix  qui  surmonte 
son  lit  au-dessous  de  la  branche  de  buis. 

•--  Oh  !  Jésus,  lu  permets  à  tes  saints 
de  raclieler  la  faute  des  hommes,  pei- 
mels  que  je  souffre  el  cpie  j'expie  pour 
lui  !  Permets  que  nos  sonH'rances  effacent 
celle  tache  de  notre  passé  et  qu'il  ne 
reste  dans  notre  avenir  que  l'amour  qui 
nous  a  soutenusjusqu'ici  et  qui  vaincra  1 


AU     SOnTIR     DK     L'OMBRE 


Une  paix  inclFable  remplit  rame 
il' Aline;  toujours  agenouillée,  elle  appuya 
sa  tête  sur  le  rebord  du  lit  et  s'endormit. 


M 


Aline  mena  cinq  ans  une  vie  do  tra- 
vailleuse et  de  recluse.  Dès  la  troisième 
année,  elle  l'ut  obliji^ée,  pour  contenter  sa 
clientèle,  de  quitter  sa  mansarde  et  de 
s'installer  dans  un  appartement  du  qua- 
trième étage  de  la  même  maison,  ])re- 
nant  successivement  deux,  trois  et  jus- 
(|u'à  six  ouvrières.  Cependant  sa  petite 
robe  de  laine  noire  était  toujours  la  plus 
simple  de  l'atelier  et  sa  nourriture  d'une 
lruf;alilé  trappienne.  Pourtant,  vers  le 
milieu  de  la  cinquième  année,  elle 
modilia  son  régime  frugal,  s'accorda  de 
la  viande  une  fois  par  jour,  supprima 
les  longues  veillées  qu'elle  avait  jusque-là 
consacrées  à  la  création  de  ses  modèles 
et  se  permit  le  luxe  de  dormir  de  dix 
heures  du  soir  à  six  heures  du  matin. 
Au  bout  de  trois  mois  de  ce  relâchement 
d'austérités,  elle  constata  que  le  cercle 
bleuâtre  qui  agrandissait  démesurément 
ses  yeux  avait  disparu,  que  ses  joues 
creuses  et  blêmes  s'étaient  remplies  et 
colorées  d'un  reflet  de  santé. 

Enfin,  un  soir  d'avril,  lorsque  l'atelier 
fut  désert,  Aline  entra  dans  sa  chambre, 
baissa  les  persiennes,  comme  si  elle  avait 
peur  d'être  surprise  ;  puis,  ouvrant  son 
armoire  à  glace,  elle  en  descendit  un 
volumineux  paquet  enveloppé  de  mous- 
seline. C'était  une  robe  de  mariée  en 
cachemire  blanc,  une  traîne  de  fleurs 
d'oranger  était  restée  accrochée  à  la 
garniture  du  corsage.  Aline  détacha  la 
fleur  emblématique,  et,  avec  une  impa- 
tience de  fillette  essayant  une  robe  neuve, 
revêtit  sa  toilette  de  noce.  11  lui  fallut 
relâcher  les  coutures,  le  corsage  de  la 
jeune  fille  de  vingt  ans  était  un  peu 
étroit  pour  la  femme  de  vingt-six  ans 
dans  l'épanouissement  de  sa  jeunesse. 
Devant  son  miroir  elle  resta  perplexe  : 

—  J'ai  la  même  robe,  la  même  coif- 
fure, et  pourtant  je  ne  suis  plus  la 
même...  M'aimera-t-il  ainsi'? 


L'image  reflétée  n'était  plus  celle  d'une 
vierge  émue  et  troublée,  mais  d'une 
femme  qui  avait  souffert  dans  la  bataille 
(le  la  vie,  lutté  et  vaincu,  et  dont  les 
yeux  bi'un  clair  exprimaient  l'amour 
conscient  et  la  \i)lnntc. 

IV 

Le  f'  mai,  le  petit  appartement  de 
M""^  Jacques-Louis  prit  un  air  de  fête, 
partout  des  plantes  vertes  et  des  roses 
sombres. 

—  Sa  fleur  l'a\orite.  murmura  la  jeune 
femme. 

Et  elle  en  épingla  une  toull'e  sous  son 
menton  et  à  sa  ceinture. 

Le  reflet  de  Fabat-jour  de  soie  rouge 
de  la  lampe  fondait  en  une  teinte  chaude 
la  robe  blanche  et  les  roses  qui  s'effeuil- 
laient sous  londuleuse  torsade  des  che- 
veux châtains. 

—  Huit  heures  moins  un  quart  !  se 
dit-elle  à  demi-voix;  il  m'a  écrit  qu'il 
serait  là  à  huit  heures  précises,  et  il  est 
si  ponctuel. 

Vite,  elle  alla  donner  le  coup  de  main 
suprême  au  dîner  qui  mitonnait  à  la 
cuisine  sur  le  réchaud  à  gaz,  et  la  der- 
nière touche  à  la  table  à  deux  places, 
jonchée  de  fleurs,  où  la  nappe  était  mise 
dans  un  coin  de  l'atelier. 

Elle  rentra  au  salon,  la  pendule  frappa 
huit  coups,  et  les  horloges  d'Auteuil  et 
de  Passy  s'entre-répondirent. 

—  Il  est  huit  heures  ! 

La  jeune  femme  s'arrêta  sur  le  seuil 
de  l'antichambre,  l'oreille  au  guet;  elle 
avait  cru  reconnaître  sur  l'escalier  un 
pas,  combien  cher!...  Cinq  minutes  pas- 
sèrent... Non,  elle  s'était  trompée. 

Une  angoisse  l'envahit. 

—  S'il  ne  venait  pas  ! 

Elle  entendit  un  souffle  imperceptible, 
quelque  chose  comme  un  sanglot  dans 
le  lointain,  très  loin.  Elle  courut  à  la 
porte  et  l'ouvrit. 

Un  homme  était  là.  Elle  recula. 
Etait-ce  Jacques,  son  Jacques? 

Le  nouveau  venu  avait  les  épaules 
légèrement  voûtées,    les    yeux    éteints. 


MITI  l<      HE     I.   UNI  liliK 


vili'i'ux.  connue  si  le  regîinl  él;ilt  l'outré 
et  ne  voyait  plus  qu'en  dechiiis:  les  joues 
boursoullées  et  llasques,  d'une  lilan- 
chcur  terreuse,  le  menton  et  la  lèvre 
rasésdécouvraieiiL  une  houclie  exsangue, 
amèrement  plissée. 

L'homme  referma  la  porte  et.  sans 
lever  les  yeux  sur  la  jeune  remnie.  entra 
au  salon.  Elle  le  suivit  tremlilaiile:  elle 
aurait  voulu  lui  jeter  les  liras  autour  du 
cou,  mais  elle  ne  le  reconnaissait  pas, 
il   lui  faisait  l'elTel  d'un  6tran{,fer. 

—  Je  te  fais  peur,  hein?...  Tu  ne 
reconnais  pas  ton  mari?...  In  ji'li  mari. 
ajouta-l-il  avec  un  rire  sar(loni(|iic...  In 
vicillaril  à  trente-cinq  ans  I 

Il  enleva  son  chapeau  et  monda  ses 
cheveux  f^risonnanls.  coupes  presque  à 
ras. 

—  Oui,  continua-l-il,  un  couple  bien 
assorti,  toi  jeune  et  belle...  Je  ne  t'ai 
jamais  trouvée  si  belle!  ajouta-t-il  avec 
irritation. 

—  Cela  te  fâche'.'  inurniura  .Miiieduii 
ton  déconcerté  et  suppliant. 

l''lie  lit  un  pas  vers  lui,  les  bras  tendus. 

—  Non!  non!  ne  m'approche  pas,... 
je  suis  le  paria.. .  Tu  ne  dois  pas  me  tou- 
cher... N'raiinenl,  reprit-il  avec  colère, 
as-tu  supposé  que  j'accepterais  ton  sacri- 
fice? Tu  crois  donc  que  je  suis  descendu 
bien  bas,  cpic  j'ai  perdu  toute  notion  de 
délicatesse  et  dhonneur...  J'ai  eu  tort 
de  venir,  c'était  une  faiblesse...  Tu  te 
serais  crue  veuve  et  tu  aurais  pu  recom- 
mencer ta  vie...  J  ai  mal  af;i...  J'ai  voulu 
te  revoir  pour  la  dernière  l'ois.,.  Hemplir 
mes  yeux  de  ta  beauté  et  fuir...  m'ciraccr 
de  ta  vie,  car  je  suis  indif;ne  de  loi. 

—  Je  l'en  prie,  interrompit-elle  plain- 
tivement. 

— •  Aline,  cria-t-il  avec  une  éncrjjrie 
brutale,  tu  es  libre,  voici  ton  anneau  de 
mariaj;e,  demande  le  divorce,  on  te  l'ac- 
cordera  liien  vite,   va!...   Oublie-moi... 

Urusqucmeiit,  il  gagna  la  porte. 

Aline  l'avait  devancé  et  ses  bras  éten- 
dus lui  barraient  le  passage. 

—  Jacques,  tu  m'écouteras,  dit-elle, 
j'ai  le  droit  d'être  enlendue.  Tu  as  souf- 
l'erl...,  et    moi,  que   n'ai-je  pas  enduré 


pendant  les  cinq  années  de  la  condam- 
nation !  Isolement,  travail  acharné  nuit 
et  jour,  humiliation,  j'ai  tout  accepté 
parce  que  j'avais  résolu  de  te  sauver  et 
tu  es  sauvé.  Je  me  suis  brouillée  avec 
ma  famille:  mon  père  m'a  maudite;  et 
quand  ma  mère  vient  me  voir  en  cachette, 
elle  m'implore  en  pleurant  de  renoncer 
à  loi.  Mais  j'ai  vaincu.  .\ux  yeu.x  du 
monde  lu  es  réhabilité,  aux  miens  tu 
n'as  jamais  été  coupable,  lu  m'as  aimée 
au-dessus  de  ton  honneur,  quelle  est  la 
femme  qui  se  plaindra  d'être  trop  aimée? 
Que  te  reprocherais-je?  Pourquoi  veux- 
tu  m  abandonner? 

—  Rien  ne  peut  me  réhabiliter  à 
mes  propres  yeux,  reprit-il  d'une  voix 
sourde...    J'ai    coudoyé    trop    d'êtres 

ignobles,  vu    trop  de   soulfrances j'ai 

perdu  la  faculté  d'être  heureux...  Je  ne 
m'aime  plus,  qui  pourrait  ni'ainier?... 
Tu  t'abuses;  si  je  me  laissais  tenter, 
demain  tu  aurais  honte  de  moi.  L'homme 
que  j'ai  oITensé  esl  mort,  mais  sa  famille 
vit  et  me  méprise,  et  me  méprisera  tou- 
jours, comme  moi-même  je  me  méprise. 

—  Tu  le  trompes,  lis  |)lutôt,  cria 
.Aline. 

Klle  sortit  triompiialemcnl  du  bureau 
un  papier  timbré  qui  portait  celle  décla- 
ration : 

"  Moi,  \'cuve  Martin,  qui  ai  succédé 
à  mon  mari  dans  la  direction  de  sa 
maison  de  commerce,  je  déclare  que 
M.  Jacques-Louis  Gendro/,  mon  filleul, 
poursuivi  contre  mon  gré  par  mon 
défunt  mari  pour  lui  avoir  soustrait  une 
somme  de  cinq  mille  francs,  m'a  intégra- 
lement remboursé  celle  somme  avec  les 
intérêts,  et,  comme  je  suis  convaincue 
qu'il  a  agi  dans  un  moment  d'égarement, 
avec  l'inlenlion  de  restituer  l'argent 
détourné,  je  déclare  avoir  confiance  en 
sa  probité  et  être  prête  à  le  réintégrer 
dans  son  enijtloi.    ■ 

(iendroz  lui  l'acte  et  passa  la  main 
sur  ses  yeux. 

—  J'ai  remboursé?  dit-il  interrogali- 
vcmenl.  Que  signifie?...  .\h  !  je  com- 
prends, cria-l-il,  c  est  toi  !... 

Une  lueur  de  joie  traversa  ses  prii- 


AU     SOHTIIi     I)K     I.OMIîRK 

T 


nelles  et  s'éteignit;  d'une  voix  rauqne,    j   mâchoires,   ces    paroles    soupçonneuses 
avec    un    tremblement    convulsif    des   |  sifflèrent  entre  ses  dents  serrées  : 


462 


AU     SOHTIli     1)1-:     LdMIUiK 


—  (Comment  l'es -tu  |)rocui'c'  ccl 
argent? 

—  Par  mon  travail  !  répondit  M"""  Jac- 
ques-Louis hautainement...  Je  trouve 
que  tu  aurais  pu  le  deviner,  conlinua- 
t-elle,  avec  dans  la  voix  une  révolte 
étouffée. 

Sans  rien  dire,  elle  prit  dans  son  tiroir 
son  livre  de  comptes  et  le  lendit  à  son 
mari. 

Il  s'approcha  de  la  lampe  et  minu- 
tieusement examina  le  gros  livre  de  la 
première  à  la  dernière  page.  Son  visage 
s'était  apaisé,  mais  une  douleur  inex- 
primable avait  remplacé  la  colère. 

—  Pardon,  dil-il,  tu  es  une  sainte... 
J'ai  désappris  de  croire  au  bien...  Ne 
m'en  veux  pas;  si  lu  savais  ce  que  j'ai 
vu  de  turpitudes,  de  mensonges,  d'hy- 
pocrisie... j'ai  oublié  la  lumière. 

11  referma  le  livre. 

ICIle  le  lui  prit  des  mains  et  s'appro- 
chant  de  lui,  tremblante  d'espoir,  toute 
tendresse  ; 

— •  Reste  !  murmura-t-ellc. 

II  la  repoussa  durement. 

—  Non,  ne  me  fais  pas  joindre  cette 
lâcheté  il  toutes  les  autres.  Tu  es  la  plus 
vaillante,  la  plus  noble,  la  plus  géné- 
reuse des  femmes,  et  c'est  pourquoi  je 
ne  veux  pas  que  tu  sois  liée  au  chétif 
que  je  suis,  qui  n'existe  que  par  toi  et 
livré  à  lui-même  n'est  rien,  moins  que 
rien.  Je  serais  pour  toi  un  sujet  perpé- 
tuel d'humiliation,  tôt  ou  tard  tu  aurais 
honte  de  moi,  lu  pèserais  tout  ce  que 
tu  as  donné  et  ce  que  j'apporte  en 
échange,  cl  lu  le  dirais  que  tu  as  payé 
lro[)  cher  ma  rédemption  au  prix  de  ton 
bonheur. 

—  Jacques,  dit-elle  d'un  ton  de  re- 
proche, lorsqu'il  y  a  six  ans  nous  avons 
fait  le  serment  de  passer  ensemble  les 
bons  et  les  mauvais  jours,  de  partager 
peines  et  joies,  lu  n'étais  pas  sincère. 
Moi,  je  suis  [)rcle  à  tout  accepter  de 
loi,  la  vie,  l'honneur,  le  salut,  et  je  ne 
m'en  sentirais  pas  humiliée,  car  il  m'est 
impossible  de  me  séparer  de  toi.  Quand 
je  pense  à  toi,  c'est  A  moi  que  je  |)ens(', 
quand  je  travaille  à  ton  bonhcin-,  c'est 


le  miiMi  que  I  edilio.  Tu  peux  nous  don- 
ner le  bonheur,  le  veux-tu? 

—  Je  ne  le  peux  pas!  répondit-il,  en 
fixant  sur  elle  ses  yeux  mornes  et  froids, 
scandant  ses  mots  de  sorte  que  chaque 
syllabe  tombait  sourdement,  comme  une 
pelletée  de  terre  sur  un  cercueil. 

Elle  recula,  pâle,  pétrifiée. 

—  Jacques,  s"écria-l-elle  désespéré- 
ment, avec  dans  les  yeux  et  l'accent 
ré[)ouvanle  et  le  frisson  d'une  femme  de 
pécheur  à  qui  la  mer  rejette  le  cadavre 
de  celui  qu'elle  croyait  vivant,  Jacques, 
lu  ne  m'aimes  plus? 

—  Je  ne  sais  plus  aimer,  répondil-il, 
la  tète  basse:  on  aime  ses  égaux...  Tu 
es  une  sainte.  Je  le  vénère,  je  suis  prêt 
à  l'adorer,  ma  rédemptrice,  comme  la 
Vierge  Immaculée  qu'entant  je  priais 
avec  ma  mère  au  mois  de  Marie...  Je 
ne  sais  plus  prier...  Je  ne  sais  plus 
aimer...  Tout  ce  que  j'aimais,  je  l'ai 
trahi...  Je  n'ai  plus  droit  à  ta  confiance 
ni  à  ton  amour...  J'ai  volé  pour  faire 
ton  bonheur...  Et  tu  mens,  cria-t-il 
avec  une  colère  soudaine,  quand  lu  dis 
que  tu  crois  en  moi  :  lu  me  fais  l'au- 
mône de  ton  respect,  la  charité  du  sem- 
blant de  l'amour,  comme  tu  recueillerais 
dans  tes  bras  un  chien  blessé  pour  le 
panser...  Tu  ne  peux  avoir  pour  moi  que 
de  la  pitié...  Non,  ne  m'interromps  pas, 
je  sais  qu'il  en  est  ainsi.  J'ai  eu  le  tem])s 
de  réfléchir  pendant  ces  cinq  années 
d'infamie.. 

—  D'ex|)iation  !... 

—  .Non,  cria-t-il  en  frap|)ant  du  pied, 
d'infamie.  J'y  suis  entré  coupable,  niai> 
résigné.  J'espérais  par  cinq  années  d'hu- 
miliations et  de  souffrances  racheter  à 
mes  yeux  l'instant  d'oubli,  le  coup  de 
foudre  qui  m'a  bri.sé.  Si  j'avais  eu  de- 
\ant  moi  le  tem])S  de  rédéchir  une  mi- 
nute, je  n'aurais  pas  connnis cette  faute. 
,1e  n'ai  pas  comj)ris  sur  le  moment  que 
je  volais,  je  te  le  jure!  II  m'a  semblf 
((ue  cet  argent  (pii  me  tombait  inopiné- 
ment sous  la  main  quand  j'en  avais  be- 
soin et  dont  je  pouvais  disposer  à  l'insu 
<le  tout  le  monde  me  revenait  de  droit. 
.Après,   l'acte  accompli,  je  me  suis  dit 


AU     SORTIR     DE     I.'OMUKK 


que    je   rembourserais,...    c'était    un    emprunt    secret,    voilà    tout.    Je    n  ai   pense 


AU    SOlîTIlt     DK     I.OMIiHK 


qu'au  ])laisir  que  cet  argent  te  procure- 
rait... et  je  me  suis  déshonoré,  et  je  t'ai 
(léslionorée  pour  toujours.  Eternelle- 
ment je  serai  l'homme  qui  a  commis 
une  indélicatesse,...  celte  tache,  rien  ne 
peut  l'eiraccr...  mais  je  ne  veux  pas  que 
tu  sois  éclaboussée. 

—  J'ai  lavé  la  tache,  il  n'en  reste  plus 
un  vestige. 

—  Rien  n'elTace  la  flétrissure  de  la 
prison...  je  ne  veux  pas  lire  un  jour 
dans  tes  veux  le  mépris  et  peut-être  le 
dégoût...  Non,  tu  me  pleureras  comme 
un  mort,  j'aime  mieux  cela...  Puis  lu 
trouveras  un  homme  plus  digne  de  loi, 
et...  tu  seras  heureuse. 

11  parlait  sans  indexions,  la  voix  mé- 
lallique,  comme  s'il  répétait  une  dure 
leçon,  péniblement  apprise,  et  qu'il  de- 
vait dire  sans  omettre  un  mot,  \ite,  vite, 
pour  ne  pas  se  laisser  délouriicr  de  son 
dessein. 

Aline  l'écoutait,  les  pupilles  dilatées  : 
<'  Etait-ce  son  Jacquesqui  parlait  ainsi?» 

Depuis  cinq  ans,  chaque  soir,  elle 
ébauchait  en  pensée  celte  fêle  du  retour, 
se  la  représentant  de  mille  manières, 
mais  Jacques  indifférent,  méchant,  hos- 
tile et  la  répudiant  !...  cette  vision  denfer 
ne  lui  était  pas  apparue;  n'élail-ce  jias 
une  hallucination,  un  cauchemar? 

Femme,  son  cœur  n'avait  pu  prévoir 
la  dureté  de  l'orgueil  masculin;  elle  le 
voyait  maintenant  et  en  eut  peur.  Cinq 
années  de  sonlfranccs,  d'amour,  de  dé- 
vouement héroïque  ne  triompheraient 
pas  de  cette  crainte  :  «  .\ux  yeux  du 
monde  je  resterai  un  homme  indélicat.  >> 

—  Que  l'importe  le  monde,  cria-l-ellc, 
si  moi  je  crois  en  toi,  si  je  t'eslime,  si 
je  suis  fière  de  la  faute...  Oui,  fière 
d'avoir  été  aimée  connue  peu  de  femmes 
le  sont;  quaijcl  tu  as  commis,  pour  me 
procurer  du  plaisir,  cet  acte  répréhen- 
siblc,  tu  as  [irouvé  qu'en  ce  moment  Ion 
amour  pour  moi  était  ta  conscience,  la 
loi...  j'étais  le  monde  pour  toi,  mon 
opinion  te  suffisait...  en  dehors  de  notre 
amour  rien  n'existait...  Je  te  remercie  de 
m'avoir  aimée  ainsi...  Si  lu  m'aimais  en- 
core, songerais- 1  u  à  ce  que  le  monde  dira  ? 


Il  V  eut  un  long  silence. 

—  Toi,  dit  Jacques  lenlemcnl,  d'un 
ton  radouci,  lu  es  restée  claire  comme 
au  premier  jour,  mais  l'ombre  est  des- 
cendue sur  moi,  il  fait  nuit  dans  mon 
cœur;  j'ai  peur  de  vivre  et  je  ne  sais 
plus  aimer. 

—  Oh  !  mon  Dieu  !  mon  Dieu  !  cria- 
l-elle,  pourquoi  n'avez-vous  pas  permis 
que  ce  fût  moi  qui  eusse  péché  ?  Oh  I 
Jacques,  mon  Jacques,  avec  quelle  joie 
j'aurais  expié,  avec  quelle  confiance  en 
ton  amour  je  serais  revenue  à  loi  et  je 
l'aurais  dit:  "  Pardonne,  parce  que  j'ai 
péché  par  amour,  et  je  t'aime  plus  que 
l'honneur,  plus  que  l'estime  du  monde  !» 

Elle  s  était  involonlairement  affaissée 
sur  le  tapis  aux  pieds  de  Jacques,  et  les 
rouges  ])élales  des  roses  cU'euillécs  sai- 
gnaient sur  sa  robe  et  tombaient  une  à 
une  avec  ses  larmes  lourdes. 

La  poitrine  du  jeune  homme  se  sou- 
leva ;  il  porta  la  main  à  ses  yeux  : 

—  Non,  dit-il  sourdement,  je  suis  un 
réprouvé,  tout  est  fini  ! 

Il  courut  dans  le  couloir. 

—  Je  retourne  ;"i  l'ombre,  je  lui  appar- 
tiens, comme  toi  à  la  lumière,  adieu. 

Un  cri  sauvage  d'oiseau  écrasé  sous  le 
pied  fît  vibrer  les  vitres  ilu  |>(-lit  salon. 

—  Jacques  I 

Aline  l'avait  rejoint  sur  le  seuil,  et 
ses  doigts  convulsifs  élreignirenl  le  bras 
de  son  mari. 

—  Tu  disque  la  lumière  le  fait  peur! 
Eh  bien,  je  renonce  à  la  lumière,  je  te 
suivrai  dans  l'ombre. 

lOlle  aspira  l'air  avec  clfort,  et,  d'une 
voix  rauque  : 

—  Tuas  \olé,  je  volei-ai  aussi;  mais 
je  ne  le  quitterai  pas  ! 

• — \'oler,  toi?...  Tu  dis,  voler?... 
Aline  l  voler  ?... 

Les  yeux  de  Jacques  ell'royablemenl 
ouverts  regardaient  la  jeune  femme  avec 
stupeur. 

—  Toi...  Oh  !  non,  non  1 

Le  visage  implacable  de  l'homme  se 
détendit,  ses  traits  se  contraclèrenl  en 
un  S|)asmc  d'angoisse,  l'ne  visiiui  men- 
lale,    rapide    comme    un     scinlillement 


Il;  Tilt     liK    1. 


d'étoile,  lui  montra  son  égoïsnie  cruel, 
son  orgueil  qui  s'alTublait  d'un  masque 
de  délicatesse  pour  repousser  le  salut 
que  lui  apportait  celte  femme. 

Il  comprit  tout  ce  qu'elle  avait  souf- 
fert, quelle  force  d'amour  elle  avait  dé- 
pensée dans  son  œuvre  de  rédemption. 


expiant   plus  cruellement  qu'un 
forçat  sa  faute  à  lui. 

Pourquoi  refusait-il  son  sa- 
crilice?  Il  comprit  la  volupté 
un  amour  planant  sur  toutes 
les  conventions  terrestres,  cet 
amour  de  l'âme  d'un  autre  qui 
conduisit  Jésus  sur  la  croix; 
l'amour  qui  sauve  ;  l'amour  qui 
rachète  le  pécheur,  car  tout 
péché  est  un  acte  défini,  passa- 
ger, tandis  que  l'amour  estinfini, 
éternel,  immuable. 

Jacques  s'inclina  devant  Aline, 
ses  doigts  tremblants  effleurèrent 
le  bord  de  la  robe  blanche;  il 
éclata  en  sanglots,  des  larmes 
impétueuses  d'enfant  qui  sait  qu'il  sera 
bientôt  consolé;  il  sentit,  selon  l'expres- 
sion profonde  de  l'Ecriture,  qu'il  dé- 
pouillait le  vieil  homme  et  qu  un  homme 
nouveau  naissait  en  lui. 

Pour  la  première  fois  il  aima. 

La  Lumière  avait  vaincu  1  Ombre. 

Ci.AR.\   Delav. 


UN    DISPENSAIRE    D'ENFANTS 


Il  est  neuf  heures  du  matin,  la  rue 
Jean-Lantier,  aux  maisons  élroiles  et 
hautes,  profile  sa  tranche  ouverte  dans 
le  ciel  bleu.  Déserte  tout  à  l'heure,  tout 
un  petit  Lilliput  vient  de  Icnvahir  en 
un  instant,  l'emplir  comme  une  caf,'e 
d'oiseaux  de  frémissements,  de  petits 
cris  joyeux.  C'est  une  bande  d  enfanlc- 
lets,  gras  ou  maigres,  roses  fin  ])âles, 
l'air  gai  ou  l'aspect  soulTreleux,  tous  se 
pressent,  accompagnés  ou  seuls,  vers 
une  porte,  sur  laquelle  le  mot  Dispen- 
saire est  écrit,  et  des  mamans  et  des 
|)apas  aussi  se  dépêchent.  ai)]iortant 
dans  leurs  bras,  emmitoullés  et  i-oulés 
dans  des  couvertures,  de  petits  pacpiels 
vivants, grouillants,  d"où  s'échap|)ent  des 
plaintes  ou  des  rires,  des  sons  confus. 

Bientôt  l'escalier  qui  conduit  en  haut 
en  est  plein.  Suivons  ce  petit  monde 
dont  les  souliers  claquent  sur  les  niaichcs 
et  voyons  oîi  i^  va. 

Il  va  au  dispensaire  gratuit  pour  en- 
fants malades.  Qu'est-ce  que  cela,  un 
dispensaire  pour  enfants  malades? 

Dans  un  pays  comme  la  France,  où 
la  natalité  va  toujours  en  s  all'aiblissani, 
l'idée  qui  vient  à  tous  les  citoyens  dé- 
voués à  leur  patrie,  c'est  que  par  tous 
les  niovens  possibles,  partons  les  efforts 
combinés,  il  faut  combattre  la  terrible 
mortalité  qui,  soit  en  raison  de  leur  fai- 
blesse naturelle,  soit  ù  cause  des  déplo- 
rables conditions  hygiéniques  datis  les- 
quelles ils  se  trouvent  placés,  frapjie  les 
enfants  et  surtout  les  nou\  eau-nés. 

C'est  cette  pensée  qui  a  iiis|iiié  les 
fondateurs  de  dispensaires,  l'oni-  donner 
une  définition  exacte  et  succincte,  on 
peut  dire  que  «  le  but  des  dispensaires 
est  de  venir  gratuitement  en  aide  aux 
enfants  malades,  non  alités.  (|uels  que 
ssoient  leur  âge,  les  maladies  dont  ils 
sont  atteints,  leur  domicile,  leur  natio- 
nalité, par  des  pansements,  des  applica- 


tions d'appareils,  et  par  l'administration 
de  médicaments  et  d'aliments  au  local 
même  du  dispensaire,  de  leur  assurer 
de  la  sorte  un  traitement  régulier  et 
efficace,  en  dépensant  le  moins  d'argent 
possible  et  en  leur  conservant  les  avan- 
tages de  la  vie  de  famille  ». 

Situés  au  centre  des  quartiers  que 
leurs  clients  habitent  (nous  supposons 
un  dispensaire  par  arrondissement),  ils 
sont  à  la  portée  des  familles,  et  avec 
une  perte  de  temps  minime,  les  mères 
pourront  chaque  jour  y  conduire  leurs 
enfants  malades;  si  elles  sont  empê- 
chées de  le  faire,  une  voisine,  une  sœur 
aînée  les  remplacent;  d'ailleurs  les  en- 
fants sont  connus  au  dispensaire,  leurs 
noms  sont  inscrits,  aussi  bien  que  le 
traitement  qu'ils  ont  à  suivre,  la  plu- 
])art  peuvent  donc  venir  seuls.  Les  en- 
fants atteints  de  maladies  chroniques, 
une  fois  le  traitement  indiqué,  peuvent, 
tout  en  se  soignant,  continuer  leurs 
études.  Ils  viennent  au  dispensaire 
avant  l'ouverture  ou  après  la  sortie  des 
classes.  • 

Ce  ne  sont  pas  seulement  les  enfants 
gravement  malades  qui  se  présenteront 
à  la  consultation;  d'autres  en  imminence 
de  maladies  y  trouveront  un  précieux 
secours.  Dans  les  familles  riches,  h  la 
moindre  préoccupation,  les  mères  font 
appel  à  leur  médecin,  et  souvent,  sans 
avoir  de  médicaments  à  faire  prendre, 
elles  arrivent,  par  un  régime  spécial,  à 
enrayer  les  conséquences  d'une  impru- 
dence ou  d'un  accident.  Tout  au  moins 
elles  calment  leurs  inquiétudes. 

Pour  les  mères  indigentes,  le  disi)cn- 
saire  remplacera  le  métlecin  de  famille, 
et  la  médecine  préventive,  inconnue 
jus(|u'ici  de  la  classe  ouvrière,  rendra 
autant  et  plus  de  services  que  la  thcra'- 
peutique  la  mieux  raisonnce,  répandra 
des  habitudes  d'hygiène  et  de  précau- 


IN     DISl'KNSAIHK    D   ENKANT^ 


SALLE     d'attente 


lions  qui  profileront  aux  familles,  à  la  race 
tout  entière,  et  conséquemmenlau  pays. 

Les  dispensaires  ainsi  compris  sont 
donc  tout  à  la  fois  des  instituts  de  thé- 
rapeutique et  dhy^'iène.  Ils  sont  encore 
le  complément  nécessaire  et  efficace  de 
1  inspection  médicale  des  écoles. 

Du  jour  où  le  gouvernement  a  obligé 
lous  les  Français  à  envoyer  leurs  en- 
fants dans  les  écoles,  il  sest  obligé  lui- 
même  à  protéger  ces  enfants  contre 
1  insalubrité  des  locau.K,  contre  les  dan- 
gers des  maladies,  et  l'inspection  médi- 
cale a  dû  être  créée.  Signaler  une  ma- 
ladie ou  une  cause  de  maladie  ne  sau- 
rait suffire  ;  le  médecin-inspecteur  ne 
]ieut  faire  plus  par  lui-même,  mais  s'il 
a  à  sa  portée  un  dispensaire,  il  y  adresse 
le  malade,  qui  est  soigné  el  suivi  jus- 
qu  à  sa  guérison  complète,  jusqu  à  ce 
que  tout  danger  de  transmission  ou  de 
rechute  ait  disparu. 


Toul  cela  est  très  bien,  dira-t-on; 
mais  ny  a-t-il  pas  déjà,  pour  soigner  les 
enfants,  l'hôpital,  le  bureau  de  bienfai- 
sance ?  Pourquoi  dès  lors  ajouter  le 
dispensaire,  et  n'est-ce  pas  là  un  rouage 
inutile,  une  complication? 

Non.  répondrons-nous,  non,  et  voici  à 
ce  sujet  quelques  détails  qui  feront  bien 
saisir  la  différence  entre  l'hôpital,  le  bu- 
reau de  bienfaisance  et  le  dispensaire. 

Les  hôpitaux  sont  des  établissements 
d'assistance  dont  la  société  ne  pourra 
pas  de  longtemps,  sinon  jamais,  se  pas- 
ser. C'est  là  que  se  trouvent  réunis  les 
secours  qu'une  charité  instruite  par 
l'expérience  des  siècles  donne  à  tous 
sans  compter;  c  est  là  que  se  concen- 
trent les  lumières  d'une  science  qui  est 
toujours  en  progrès;  c'est  là  enfin  que 
les  déshérités  sans  asile  trouvent  un 
abri  sûr  et  immédiat  contre  la  faim,  le 
froid  et  la  maladie. 


LN    DISPENSAIRE    1)  ENFANTS 


A  côté  de  CCS  avantages  inappré- 
ciables les  hôpitaux  présentent  de  sé- 
rieux inconvénients. 

Deux  services  distincts  y  sont  orga- 
nisés :  l'un,  externe,  pour  les  malades 
du  dehors;  l'autre,  interne,  pour  les 
malades  admis  dans  les  salles. 

A  la  consultation  externe  les  malades 
reçoivent  les  soins  éclairés  des  méde- 
cins les  plus  instruits;  aux  prescriptions 
qui  leur  sont  faites,  l'administration 
ajoute  une  distribution  gratuite  de  mé- 
dicaments; ils  trouvent  donc  réunies 
toutes  les  ressources  nécessaires  pour 
leur  guérison.  Mais  les  hôpitaux  sont 
situés  dans  les  quartiers  éloignés  de  la 
ville;  pour  y  porter  un  enfant  malade 
et  attendre  leur  tour  de  consultation, 
les  mères  sont  obligées  d'abandonner 
pendant  plusieurs  heures  leur  ménage, 
leur   travail,  leurs   autres  enfants;   elles 


le  font  un  jour,  elles  ne  peuvent  renou- 
veler chaque  jour  un  aussi  lourd  sacri- 
fice, et  la  maladie,  négligée,  devient 
plus  grave,  ou  se  prolonge  indéfini- 
ment, ou  devient  incurable. 

Dans  les  salles  du  service  intérieur 
les  enfants  sont  chaque  jour  visités  et 
soignés,  mais  ces  avantages  s'achètent 
au  prix  de  graves  périls;  en  dépit  des 
elForts  de  l'hygiène  hospitalière,  les 
salles  des  hôpitaux  d'enfants  sont  des 
foyers  permanents  de  contagion,  et  les 
cas  de  maladies  contractées  à  l'hôpital, 
aussi  bien  que  les  cas  de  mort  qui  en 
sont  la  conséquence,  sont  malheureuse- 
ment très  nombreux. 

Au  point  de  vue  moral,  les  côtés 
fâcheux  de  I  internement  des  malades 
ne  sont  pas  moins  à  considérer;  les 
mères  se  désintéressent  de  l'un  de  leurs 
premiers   devoirs,    qui    est   de   soigner 


D  I  s  T  I!  I  H  I   T  m  N    1>E    S  O  T  r  B  .* 


LN    DISl'ENSAIlil-;    I)   liNFANTS 


i69 


leurs  enfants,  TalTectinn  i-éciproque 
s  émousse,  les  liens  de  la  famille  se 
relâchent. 

p]n  résumé,  on  peut  le  dire,  c'est  qu'en 
raison  des  conditions  de  proximité  et 
d'accès  facile  des  dispensaires,  de  la  fa- 
cilité de  transport  des  enfants  malades, 
(lu  service  journalier  des  consultations 


ter  qu'un  petit  nombre;  le  bureau  de 
bienfaisance  aurait  donné  une  ordon- 
nance, le  plus  souvent  mal  exécutée;  le 
dispensaire  les  traite  sur  place,  et  ainsi 
do  nombreux  enfants  échappent  à  des 
inlirmités  qui  les  auraient  laissés  pour 
la  vie  à  la  charf^e  de  leur  famille  et  de 
la  société. 


P  E  .■;  A  i;  E      DES     B  É  B  É  .s 


avec  médication  immédiate  appliquée, 
le  plus  grand  nombre  des  maladies 
aiguës  peuvent  y  être  traitées,  que  cer- 
taines affections  à  marche  rapide  sou- 
vent funestes,  les  ophtalmies  puru- 
lentes, par  exemple,  y  sont  plus 
aisément  que  partout  ailleurs  enrayées 
par  un  traitement  répété  matin  et  soir; 
que  grâce  à  des  ressources  thérapeu- 
tiques, que  les  familles  n'auraient  pu  se 
procurer,  d'autres  maladies,  qui  ont  une 
tendance  à  la  chronicité,  sont  arrêtées 
dans  leur  évolution.  Les  hôpitaux,  faute 
de  lits  vacants,  n'auraient  pu  en  accep- 

IX.  —  31. 


En  présence  de  ces  faits,  dont  la 
rigoureuse  exactitude  est  facile  à  con- 
stater, on  est  autorisé  à  dire  que,  bien 
loin  de  faire  double  emploi  avec  les 
autres  moyens  d'assistance,  les  dispen- 
saires ont  une  valeur  intrinsèque,  réelle, 
et  qu  ils  sont  venus  combler  une  lacune, 
qui  parait  aujourd'hui  d'autant  plus 
profonde  que  l'on  connaît  mieux  tout 
ce  qu  il  y  avait  à  faire  pour  la  remplir. 

Maintenant  que  nous  savons  techni- 
quement ce  qu'est  un  dispensaire,  nous 
pouvons  examiner  nos  dessins,  et  nous 
en  aurons  tout  de  suite  l'explication. 


IN     DlSl'KNSAIUI-:    l)  KM- A  NT  S 


C'est  diibord  Ui  .-aile  diillente;  ri- 
gardoz  bien  :  tous  nos  cnfnnts  sont  en- 
trés pêle-mêle,  un  peu  bruyants,  ver- 
beux, encore  tout  aux  jeux  de  la  rue, 
mais  les  voilà  tout  à  coup  redevenus 
plus  sérieux,  de  ce  sérieux  si  drôle  et  si 
comique  du  bambin. 

Us  se  sont  assis  ou  tassés  les  uns  à 
côté  des  autres  en  une  grappe  vivante, 
un  grouillement;  pelotonnés  ou  couches 
sur  les  genoux  de  la  maman,  leur  petite 
tête  fléchie  sur  le  seiu  maternel,  à 
demi  endormis,  souffreteux;  d'autres, 
debout  devant  l'employé,  se  font  dresser 
leur  fiche  à  la  fois  dimmatriculalion  et 
de  passeport  médical;  tous  jettent  des 
yeux  furlifs  vers  la  porte  voisine  ou- 
verte sur  la  salle  de  consultation, 
avant  d'affronter  le  médecin. 

El,  en  attendant,  les  mamans  causent 
entre  elles,  les  enfants  gazouillent,  em- 
plissant la  pièce  d'un  brouhaha  de  vo- 
lière d'oiseaux.  Tout  ce  petit  monde  a 
l'air  tout  ;i  fait  chez  lui,  aucun  n'a 
peur,  tous  ont  l'habitude;  ils  savent 
que  c'est  pour  leur  bien  et  qu'ils  sorti- 
ront de  Ui  soulagés,  réconfortés,  sinon 
guéris  tout  à  fait. 

Va,  de  fait,  en  voici  un  certain 
nombre  qui  se  précipitent  vers  une 
grande  salle  avec  un  empressement 
d'excellent  augure;  voyez-les  s'asseoir 
autour  d'une  table  longue  et  se  calmer 
subitement,  les  yeux  cloués  sur  le  cor- 
ridor, grands  ouverts,  interrogateurs, 
les  nai-ines  dilatées  de  gourmandise, 
tlontemplez  toutes  ces  jielitcs  lêles 
étagées  les  unes  sur  les  autres.  Qu'allen- 
dcnt-elles  donc".' 

l^a  soupe,  la  réconfortante  soupe  que 
le  garvon  va  leur  apporter  fumante  et 
chaude  et  qui  fait  partie  du  traitement. 
I,a  pauvreté  des  parents  les  prive  de  cet 
aliment  sain  et  savoureux,  la  misère 
physiologique  les  a  touchés  de  son  aile, 
c'est  là  leur  maladie  dont  la  cuisinière 
sera  le  pharmacien  bien  venu,  lit  ils 
mangent,  se  pourléchent  les  lèvres,  le 
faciès  détendu,  repus,  heureux. 

Kt  pendant  ce  temps  la  visite  con- 
tinue  el    dans   d'aulrcs   salles    les  diffé- 


rents   traitements   leur    sont   apj)liqués. 

Ici  ce  sont  les  teigneux  aux  plaques 
chauves  dont  il  faut  raser  les  têtes  tous 
les  huit  jours.  l'U  allons  donc,  résignés 
ou  récalcitrants,  tous  y  passent  comme 
des  moutons  à  la  tonte,  l'opération  est 
quelquefois  compliquée.  I.,e  mouton 
récalcitre  et  bêle  plaintivement;  alors 
papas,  mamans,  frères  ou  steurs,  ou  ca- 
marades, tous  viennent  à  la  rescousse, 
riant  de  la  petite  scène,  amusés;  on 
maintient  de  force  le  pauvre  mouton 
sur  sa  chaise  et  sous  le  rasoir  de  la  ra- 
seuse, en  dépit  des  grimaces,  des  con- 
torsions, des  soubresauts,  solidement 
maintenu,  le  mouton  sent  le  rasoir  pas- 
ser sur  son  crâne  et  ses  cheveux  tomber 
en  crépitant.  Le  voilà  transformé  en 
bille  de  billard.  Mais  déjà  le  gros  cha- 
grin est  passé,  déjà  le  petit  torturé  de 
tout  à  l'heure  rit  el  le  voilà  qu'à  son 
tour  il  prête  la  main  pour  maintenir  un 
autre  mouton  récalcitrant.  A  qui  le 
tour  ?  Le  microbe  de  la  teigne  n'a  qu'à 
se  bien  tenir. 

Un  peu  plus  loin  les  derniers  progrès 
(le  la  science  sont  mis  en  usage  pour  la 
guérison  de  nos  petits  malades.  .Ah  ! 
c'est  qu'ils  sont  soignés  comme  des 
princes.  Voilà  la  fée  éleclricilé  mise  à 
contribution  à  leur  profit. 

(y est  d'abord  le  bain  statique  électri- 
que qui  calmera  les  névroses,  réveillera 
l'influx  nerveux,  rétablira  les  équilibres. 
\'oilà  une  grande  machine  qui  tourne, 
envoyant  ses  efiluves,  son  ozone  à  flots 
vivifiants  sui-  les  petits  mignons  isolés 
sur  le  tabouret  de  verre. 

L'eflluve  les  caresse  comme  une  brise, 
comme  un  souffle  d'éventail,  leurs  che- 
veux se  dressent  sur  la  lèle  comme  de 
petits  paratonnerres  pointus  par  lesquels 
l'électricité  qui  les  a  traversés  s'éi'happe 
dans  l'air  ambiant. 

(j'est  ici  le  tempérament  des  nerveux, 
des  tarés  physiologiques,  des  lyin])lia- 
liques.  I^e  bain  statique  est  pour  eux 
le  voyage,  le  changement  au  grand 
air. 

Mais  voici  à  coté  le  dépaitemcnt  des 
éclopés,  desaidkvlosés,  des  blessés  ;  frac- 


L'N     UISI'ENSAUIE    D  ENFANTS  471 

lures,  luxations,  maladies   infanliles  de  1   son  aclion  sur  la  mobilité  ou  la  seiisi- 
la  moelle  épinière  ont  inmiobiiisé  leurs   |    bilité,  faire  contracter  le  muscle  [)aral  vsé 


APPLICATION     D'ÊLECTP.  ICITÉ     A     COURANT     CONTINU 


articulations,  leurs  muscles  ou  diminué       ou  faire   jouer  l'arlieulation  raidie,  râ- 
leur   sensibilité;  le   courant  continu  ou       mener  le  sentiment  dans  le  nerf, 
intermittent  va  alternalivemenl  porter  Puis  enfin  voici  le  pesage  des  nour- 


IN    i>isi'i:ns.\  iHi;   d  knkants 


i-issons.  Ici  encore  une  petite  expiiciilion 
préalable  esl  nécessaire. 

Pourquoi  pèse-l-on  les  nourrissons? 
Parce  qu'ils  sont  élevés  au  lait  stérilisé. 
Et  pourquoi  sont-ils  élevés  au  lait  stéri- 
lisé? \'oici  :  devant  les  ravajrcs  crois- 
sants de  la    mortalité    inl'anlile.   les   sn- 


uières  années,  la  question  du  lait  stéri- 
lisé à  donner  aux  enfants  nouveau-nés 
et  aux  enfants  malades. 

A  Paris,  l'administration  municipale 
elle-même  s'en  esl  occupée,  et  une  im- 
portante commission  a  dû  examiner  les 
ninycii»  d'assurer  à   la   population  indi- 


ciétés  de  médecine  se  sont  p]énccupi'>es 
de  plus  en  plus  de  la  cjuestion  de  l'aliai- 
(enient  arliliciel.  (Comment  trouver  un 
succédané  du  lait  de  femme,  qui  soit 
aussi  profitable  au  nouveau-né  et  aussi 
bien  toléré  par  ses  premières  voies  (lue 
l'aliment  naturel  ?  Ce  succédané,  on  l'a 
entrevu  dans  le  lait  de  vache  stérilisé 
et  crinvcnablement  ('-tendu  d'eau.  Ainsi 
((lie  le  rappelait  le  docteur  Dubrisav 
dans  une  comniunicalion  à  la  Société 
médicale  du  l.ouvrc,  il  n'v  a  pas  une 
société  de  médecine  de\anl  laquelle  on 
n'ait  discuté,  dans   \r  cours  de  ces  dci-- 


I  giMiledi'  Palis  une  distribution  réf;uliére, 
(|ui  permit  d'élever,  par  l'allaitemenl 
artificiel  et  dans  de  bonnes  conditions, 
les  enfants  que  leurs  nièi-es  ne  pouvaient 
nourri  !•. 

D'un  avis  unanime,  la  commission  a 
approuvé  l'emploi  du  lait  stérilisé;  mais 
le  m')de  de  distribution  est  encore  à 
l'étude. 

I)'anlre  pari,  l'expérience  a  été  tentée 
par  les  adminislraleurs  du  dispensaire 
de  la  lue  .lean-l.anlier  et  elle  a  consisté 
à  faire  uni'  distiibution  réf^nlière  de  lail 
stérilise  : 


IN     DISl'KNSAllilC    1)   KM'ANTS 


1"  Aux  nouveau-nés  que  leuiv  mères 
ne  pouvaient  nourrir  p;ir  manque  absolu 
.I.-  lait; 

■J"  A  ceux  (jne  leurs  mères  ne  |)OU- 
\. lient  nourrir  qu'insuffisamment; 

.'i"  Aux  enfants  plus  àf^és.  de  quinze  à 


e  o  r  n  A  N  T    i  x  t  e  it  m  i  t  t  e  x  t 

(li\-linil  mnis,  qui  sont  atteints  de  yas- 
Iro-entérite  par  suite  d'un  sevrage  mal 
dirigé  ou  d'une  alimentation  non  appro- 
priée à  râiie  et  à  la  délicatesse  des  or- 
;;anes. 

Depuis  les  premiers  jours  de  juin  1896 
jusqu'en  octobre  1897,  neuf  mille  litres 
de  lait  ont  été  ainsi  distribués  ;  soixanle- 
dix-sept  enfants  ont  bénéficié  de  celle 
distribution,  les  uns  pendant  quelques 


semaines  seulement,  ce  fui-ent  des  en- 
fants accidentellement  malades;  d'autres 
pendant  un  nombre  varialile  de  mois, 
suivant  I  âge  autpiel  ils  ont  été  présen- 
tés. Tous  les  enfants  nourris  de  la  sorte 
au  lait  stérilisé  se  sont  maintenus  dans 
un  ('lat  très  satisfaisant; 
pas  lui  scid  n'a  été  atteint 
de  gastro-entérite  dans  le 
cours  des  deux  étés  compris 
dans  la  période  d'expéri- 
mentation. (Quelques-uns 
sont  arrivés  comme  poids 
au-dessus  de  la  moyenne, 
presque  tous  avaient  l'aspect 
florissant  des  enfants  de  la 
bourgeoisie  aisée. 

On  [)eut  tirer  de  cette  ex- 
périence prolongée  pendant 
seize     mois     nue     première 
ronclusion,  c  est  que  les  dis-- 
pensaires,  aujourd'liui    très 
nombreux,  de  même  que  les 
crèches,  paraissent  désignés 
il  1  avance   pour    faire    à    la 
population  indigente  la  dis- 
tribution de  lait  que  la  mu- 
nicipalité  de    Paris   se  pro- 
pose d'organiser.   Sans  aug- 
mentation     de     per.sonnel, 
sans  accroissement  de  frais, 
i'\>    peut    distribuer    le    lait 
comme  on  tlisl]-ibue  ou  ad- 
ministre   les    médicanjents, 
et   il  n'est  pas  plus  difficile 
lie  le  distribuer  à   une  cen- 
laine  d'enfants   qu'à  trente. 
Une  autre  conclusion,  qui 
se    dégage    de    l'expérience 
dont  nous  venons  de  rendre 
compte,  c'est  que  le  lait  sté- 
rilisé industriellement  à  110  degrés  pré- 
sente, sur  le  lait  stérilisé  au  lieu  même 
de   sa    distribution,     une    incontestable 
supériorité  ;    il     suffit     d'un    service  de 
voitures,  organisé  par  le  fabricant,  pour 
assurer  la  distribution,  sans  aucune  perte 
de  temps  et  sans  surcroît  de   personnel 
imposé  au  dispensaire. 

Voici  comment    le   docteur  Dubrisay 
a  résumé  ses  observations  : 


LN    DISl'KNSAIIU:    I)  KN  F  A  N  TS 


Pour  élever  ar(i- 
liciellemont  les  en- 
fants qui  ne  peu- 
vent être  nourris 
au  sein  par  leuis 
mères  ou  par  une 
nourrice  élranpère, 
le  lait  stérilisé  rend 
les  plus  j,'rand.s 
services  et  doit 
être  substitué  au 
lait  ordinaire  qu'on 
trouve  dansle  com- 
merce. A  l'éf^ard 
de  la  gastro-enté- 
rite, il  sert  à  la  l'ois 
d'afjent  thérapeu- 
tique et  prophy- 
lactique. 

El  mainlenanl 
•  vous  comprenez 
pourquoi  l'on  pèse 
les  bébés.  Tout 
simplement  pour 
constater  que. 
grâce  à  ce  genre 
d'alimentation,  ils 
augmentent  dans 
une  progression  ré- 
gulièrement crois- 
sante de  poids, 
c'est-à-dire  qu'ils 
se  portent  bien. 

hZt  voilà  pourquoi,  dans  notre  gra- 
vure, vous  voyez  bébé  juché  sur  sa 
balance,  gros,  dodu,  joufllu,  enchanté, 
dirait-on,  de  se  voir  si  gros  et  ravi  de 
voir  que  tout  le  monde  s'occupe  de  lui 
et  le  considère  déjà  comme  un  homme 
de  poids. 

Mais  voilà  que  déjà  on  l'enlève  :  enle- 
vez, c'est  pesé.  A  un  autre!  Kt  tous  y 
passent  tous  les  huit  jours. 

Cn    mot    [inur   terminer.    I.e    dispen- 


saire (le  la  rue  Jean-I.anlicr,  le  moilèle 
du  genre,  a  été  le  premier  dispensaire 
d'enfants  créé  à  Paris.  Il  a  été  ouvert  le 
l"""  avril  18.S:i  et  compte  depuis  son 
ouverture  ■iOTi-l.'jG  journées  complètes 
de  traitement. (^ue  d'enfants  il  a  sauvés, 
(|Uo  (le  petits  Français  il  a  guéris  et 
combien  il  a  élevé  do  citoyens  pour  la 
patrie  de  demain  ! 

1)^   IIa.us. 


''.&' 


L'ŒUVRE    DE    BAHIC 


QuuikI  on  a  vu  un  dessin  tic  Baric,  — 
cl  qui  n'en  a  pas  vu?  —  on  les  reconnaît 
toujours  sans  avoir  besoin  de  recourir 
à  la  signature.  Cela  ne  veut  point  dire 
qu'ils  soient  semblables  les  uns  aux 
autres  ;  mais  c'est  le  don  des  vrais  artistes 
de  donner  leur  marque  à  fout  ce  qu'ils 
produisent. 

Daumier,  Gavarni,  Foi-ain,  pour  ne 
citer  que  des  maîtres  de  la  caricature, 
ont  leur  vision  particulière  de  Thuma- 
nilé;  ils  la  pénètrent  dans  ses  sentiments 
cachés  et  se  sont  créé,  pour  les  exposer 
à  nu,  un  système  de  lignes  qui  constitue 
leur  manière  propre.  Ils  arrivent  ainsi, 
non  pas  à  substituer  leur  personnalité  à 
celle  de  leur  modèle,  mais  à  se  mettre 
<■  dans  la  peau  du  bonhomme  ».  C'est 
une  nécessité  du  genre. 

La  maîtrise  consiste  dans  la  présen- 
tation du  sentiment  observé.  Il  doit  être 
vrai  d'abord,  cela  s'entend  ;  mais  il  doit 
aussi  être  grossi,  de  même  qu'au  théâtre. 
L'écueil  est  dans  ce  grossissement.  P]n 
deçà  de  la  note  juste,  l'elTet  ne  porte 
pas;  au  delà,  la  caricature  philosophique 
devient  une  charge  comique.  Ce  point 
précis  ne  s'apprend  pas,  il  se  seul  :  c'est 
l'intuition. 

Jules  Baric  a  le  sentiment  parfait  de 
cette  justesse  ;  aussi  appartient-il  à  la 
grande  famille  de  l'art,  pour  cette  pre- 
mière raison  qui  serait  suffisante. 

Dans  la  caricature,  le  dessin  ne  va 
pas  sans  la  légende.  On  a  beaucoup  dis- 
cuté sur  les  diverses  façons  de  procéder. 
L'un  dessinerait  d'abord  et  prêterait  en- 
suite à  ses  personnages  des  paroles  appro- 
priées à  leurs  gestes;  l'autre,  aucontraire, 
n'exécuterait  son   dessin  qu'après  avoir 


établi  sou  dialogue  ou  sa  maxime.  Ces 
distinctions  semblent  un  peu  vaines.  Chez 
les  maîtres,  dessin  et  légende  ne  font 
qu'un  ;  les  figures  et  le  texte  se  présen- 
tent en  même  temps  à  leur  pensée  et  s'il 
leur  faut  exécuter  matériellement  ces 
deux  opérations  l'une  après  l'autre,  ils 
ont,  quel  que  soit  l'ordre  suivi,  la  per- 
ception nette  et  simultanée  des  deux. 
Cette  connexité  est  évidente  dans  les 
compositions  de  Baric,  qui  s'affirment 
dans  leur  unité  el  par  là  encore  s'impo- 
sent comme  des  œuvres  de  maîtrise. 

Ces  caractères  généraux  établis,  don- 
nons quelques  notes  biographiques  sur 
Baric  avant  d'aborder  l'examen  critique 


JULES    B  A  U  I  C    A    S  0  I  X  A  N  T  E  -  C  I  N  IJ     AXS 


I.  iii;i  \i{i:  Di:  liAiuc. 


Madagai-rai...  T;im:it:ivo...  Taniatave...  Tenez,  la  niùre,  vi>\\\  où  il  est,  vol'tf..7( 
L'pauveur  gars!  faites-moi  donc  vouaire  ousqii'est  sn  caserne?! 


i,(ii;r\i!i;  di.   h  a  un 


—  J'  cré  bin  que  j'  n"irai  poiot  loin  !  avant  d'  mouri,  si  j'ai  un  conseil  à  t'  donner,  c'est  d'épouser 
iiout'  garçon  d' farme,  Chariot... 

—  C'était  mon  iiiû*',  mon  homme  ! 


—  Maintenant,  ma  fille,  que  j'  tai  fait  avouair  les  pus  gros  gages  que  j'ai  pu,  fais-en  1'  moins 
iiu'tu  pourras,  t'en  fras  toujours  assez  pour  des  bomgeois... 


I.  <ii:L  \ii  i:   m:    iîahh. 


—  Troisième  et  dernier  feu  !   Eh  bin  !  maît'  Mingot  y  ça  n'  va  donc  plus?  vous  savez  que  ce  n'cî-t 
plus  \  vous? 

—  Je  r  sais  bin...  .T'en  veux  pus,  . 

—  C  chanip-Ià  est  pourtant  bien  votre  affaire  ? 

—  Bin  mieux  I  j'  sis  bin  content  de  n'  point  l'avoir!  et  à  c'  t'henre  on  me  1'  donnerait    pour  rin 
qu'j'en  voudrais  point  ! 


dp  son  ci'uvre.  11  est  né  en  1830,  au  fliâ- 
leau  fie  Coniaere,  à  Sainlo-Catherinc-dc- 
Kierbois,  dans  le  Chinonnais.  La  légende 
veut  que  Jeanne  Dnrc  allât  prendre, 
dans  l'église  du  pays,  Tépée  que  Charles 
Martel  y  avait  déposée,  pour  son  servir 
contre  les  Anglais  comme  il  lavait  fait 
l'onlre  les  Sarrasins.  Le  vieux  château 
aurait  été  construit  par  lîoucicaul,  au 
retour  des  Croisades.  Le  père  de  l'ar- 
tiste était  un  ancien  capitaine  de  la  vieille 
garde  et  tant  de  souvenirs  de  guerre 
auraient  pu  tourner  Haric  du  côté  des 
armes. 

Mais  sa  vocation  s'était  révélée  dès 
ses  premières  années.  Elle  résista  aux 
tentatives  de  son  père  pour  lui  faire  em- 
brasser diverses  carrières,  ainsi  que  cela 
ai-rive  souvent;  elle  ne  se  laissa  point 
eiiti'ainer  vers  d  autres  voies  par  ren- 
seignement académique  reçu  dans  l'ate- 
lier de  l)rolling,  où  I''ran(,'ois  .Arago  le  lit 


entrer  et  où  il  eut,  entre  autres,  Paul 
Bau<li'y  pour  camarade  ;  elle  persista 
enlin  au  milieu  des  fonctions  honorable- 
ment remplies  dans  l'administration  des 
postes.  Depuis  ISSl,  l'artiste  est  défini- 
tivement revenu  dans  sa  Touraine. 

Il  vit,  à  Monnaie,  dans  une  simplicité 
toute  rustique.  Son  atelier  est  primitif, 
un  escabeau  de  menuisier  lui. sert  de 
chevalet,  et  il  interi-ompt  souvent  le 
dessin  commem-é  |)our  pai'Ier  à  ses  toui'- 
lerelles  ou  donner  qui'ltpies  coups  de 
bêche  5  son  jardin. 

.\ussi  a-t-il  la  joie  et  la  force  de 
l'homme  qui  se  ineiil  dans  l'indépen- 
dance rè\ée  el  (jui  \il  an  milieu  des 
choses  qu'il  ressent  i-u  contact  |)i'rmanent 
avec  les  êtres  (pi'il  décrit. 

15aric  est,  en  ell'et ,  le  peintre  ilu 
paysan  et,  dans  la  comédie  humaine, 
aux  cent  actes  di\ers,  il  s'en  est  volon- 
lairemenl  tenu  à  ee  type  de  notre  race 


I.IKIVRK    D1-:     liAIUC 


Le  Maire.  —  M.  1'  perfet  m'a  écrit  si  j'  voulions  des  lives  pui 
qu'j'avions  point  besoin  d'iives  ! 

Tous  EN  CBŒDR.  —  Y'  avpz  bin  fait!  quéqu'ça  sert  les  lives?.. 
Un  loustic.  —  Si  core  c'était  des  lires  de  viande  ! 


dont  le  paysan  tourangeau  est  1  expres- 
sion la  plus  complète. 

Peu  de  temps  avant  sa  nomination  de 
président  de  la  Chambre,  M.  Paul 
Deschanel,  aux  applaudissements  de  ses 
collègues,  adressa  une  prosopopée  en- 
llamméeaux  «  chers  paysans  de  France  >> 
qui,  disait-il,  ont  toujours  sauvé  la 
patrie  et  qui  la  sauveraient  encore.  Il 
nest  point  paradoxal  de  supposer  que 
Baric  partage  celte  opinion,  caries  traits 
lie  sa  satire  sont  toujours  pleins  dindul- 
gencé.  Il  peut  vivre  aimé  au  milieu  de 
ses  modèles  et  leur  montrer  ses  dessins 
—  ils  seront  les  premiers  à  les  trouver 
justes  et  à  en  rire. 

Leur  égoïsme  est  souvent  brutal;  leur 
amour  du  lucre  grossier;  leur  malice 
contre  le  bourgeois  excessive;  leur  pa- 
resse absolue  quand  le  travail  nest  pas 
obligatoire  ;  d'autres  défauts  encore,  mais 
peu  de  vices.  M.  Zola  s'est  mépris,  en 
les  dépeignant  vicieux.    Le  seraient-ils 


enfin,  —  d  aulres  hommes  le  sont,  — 
qu'ils  ont  une  chose  qui  prime  tout,  qui 
apparaît  en  tout,  qui  ferait  au  besoin 
passer  sur  tout,  c  est  la  finesse.  Elle  est 
sans  doute  limitée  aux  horizons  d'une 
instruction  presque  nulle,  mais  elle  est 
extrême  dans  les  choses  de  la  vie  pra- 
tique. Elle  est  susceptible  de  se  hausser 
avec  les  événements  et  de  devenir  de 
rinlelligenee,  dans  le  sens  solide  et 
étolTé  du  mot. 

Le  paysan,  d'ailleurs,  est  l'ancêtre  ol 
le  commencement  de  tout.  Nos  familles 
bourgeoises  ont  bien  peu  de  générations 
à  remonter  pour  rencontrer  le  paysan,  et 
elles  auraient  grand  tort  d'en  rougir. 
Aux  temps  féodaux,  le  paysan  occupait 
déjà,  nombreuses  en  quantité,  si  ce  n'est 
en  étendue,  les  terres  qu'il  détenait  des 
premiers  partages  guerriers  et  qui  avaient 
été  le  prix  du  sang  versé.  Dans  bien  des 
provinces  françaises,  on  rencontre  des 
familles   paysannes,  dont  la  généalogie 


i.n: i\Ki:  i)i:   haiui 


—  Not'  cipitaine,  nous  vous  portons  im  kio?(Hie  avec  ce  bouquet   pour  lequel  nous  nous  sommes 
tous  cautérisés. 

—  Lieutenant,  camarades,  je  vous  ermarcie,  vot'  kiosque...  vot'  bouquet...  certes...  fier...  dans  mon 
cœur...  toujoHr.s  !... 


(Iliiiic  cl  fixi'e  rcnuiiile  aussi  haul  que 
<cll('  (les  |)lus  anciens  seii,'neiirs. 

.\ussi  leur  indéjjcndance  d'espril  esl- 
cllo  exlrênic,  et  l'on  a  vite  fait  d'aji- 
pcler  eulclcincnl  leur  allachement  aux 
<'Ouliimes  du  passé.  Ils  avancent  dans 
la  nouveauté  à  pas  extrêmement  lents, 
volontairement,  et  leur  priulence  csl  un 
heureux  contrepoids  au  désordre  iné- 
\  ilable  qu'amènerait  le  mouvement  des 
idées  iKHivclles  si  la  nation  ciilicre  s'y 
préci[)itait. 

Le  temps  respecle  |m'u  ce  que  IDn  lait 
sans  lui,  et,  dans  la  marche  nécessaire 
et  heureuse  du  proférés,  ils  jouent  le 
rôle  de  niodcraleur. 

(]es  considérations  piidosopliupics  ne 
sont  point  déplacées  en  jiarlani  d'un 
maître  de  la  cai'icatiu'e,  car  la  carii-a- 
tiu'c  vil  de  |)hiloso|)hie.  t'-clle  de  IJaric, 
au  pins  haul  point  pi-ol'onde,  est,  sous 
lUic  appai-eiice  de  lion  enfant,  puissante 
liai'  sa  liMiirii'  hiiiinMir. 


l,a  joie  de  l'esprit  sert  à  mesurer  sa 
force  et  l'amerluine  est  une  faiblesse, 
car  c'est  une  déses|)érance.  Le  satirique 
n'a  pas  pour  but  unique  de  fustij^er,  car 
ce  serait  une  mission  négative.  Ca.iligal 
ridendo  mores,  c'est  en  souriant  qu'il 
réforme  les  uKi-urs. 

Va\  voyant  les  dessins  de  jîaiic,  plu- 
d'un,  au  fond,  se  trouvera  l'âme  paysanne 
et  sentira  la  le^on,  sans  trouver  le  coiq) 
de  fouet  troj)  cuisant.  l''t  c'est  ainsi  que 
les  i)ons  caricaliirisles  soûl  de  bons  mo- 
ralisateurs. 

I']sl-il  iitile  de  rechercher  les  procédés 
du  dessinateur  et  d'analyser  ses  for- 
mules? (k-  serait  faire  acte  de  profes- 
setir  dans  un  cours  de  caricature,  et  tel 
u'esl  point  le  cas.  Une  seule  chose  do- 
mine il  importe,  comme  dans  toute 
(cuvre  il'arl,  c'est  la  vérité.  IJarie  la 
trouve  dans  les  expressions  et  d.ins  les 
alliliidi's,  parce  (|u'il  l'a  Miubie  et  cher- 
clice.  'rel   iiHiiiv  cniriil    peill    éti'e    mi    peu 


I.ili:UVliK    DE    lîAltU; 


—   M'est  avis  qu'on  ne  doit  point  voter  de  fonds  ponr  les  chemins  !...  Pour  cens  qui  sont  mauvais, 
■'e-t  pas  la  peine  :  personne  n'y  passe...  Pour  les  bons,  faut  attendre  qu'is  -soient  mauvais.  . 


Mon  geval  ?  j' l'aime,  censément,  pus  que  moue,  je  1'  cache  point  I 
T'as  bin  raison  !  poor  ça,  i'  t' rapporte  pus  qu'  tu  n'  li  rapportes. 


I.  iii;i  \  111-:  i)i;  hauic. 


—  Ah  I  le  pauveur  bonbomme  !  ed  puis  la  moit  ed  sa  femme,  i  s'en  va  !  i'  n'  mange  pus,  i'  n'  boit  pus... 

—  C'est  pas  toué  qu'en  ferais  autant  pour  moue,  si  j'venais  i,  mouri?! 

—  Eh  bin  !  essaie  don  un  peu,  pour  vonère... 


gauche,  tels  effets  exagérés,  telles  propor- 
lions  méconnues  ;  mais  rien  ne  choque 
dans  Tensemhle.  Tout  paraît  vraisem- 
blable. Une  page  de  caricature  est  tou- 
jours établie  un  peu  hàliveiiient  et  ce 
n'est  pas  un  labicau  lon^'ucinent  étudié. 
Baric  a  toutefois  une  supériorité  sur  bien 
des  maîtres  du  genre:  il  ne  craint  point 
<raborder  des  scènes  à  nombreux  person- 
nages. Une  douzaine  de  figures,  et  même 
<lavanlage,  se  présentent  sou%'enl  avec 
une  importance  de  premier  plan  et, 
jusque  dans  les  fonds,  les  physionomies 
se  détachent  très  ncllenuMil. 

Si  l'on  songe  cnlin  que  ces  i-dMipcisi- 
lions  Font  exécutées  pour  dos  journaux 
([ui  ne  peuvent  ])as  attendre  cl  que  leur 
reproduction  graphique  est  souvent  dé- 
fectueuse, on  reconnaîtra  dans  Baric 
cette  virtuosité  supérieure  f|ui  est  le  ré- 
sultat d'un  métier  patiemment  acquis, 
«ctle  observation  constante  (|ui  meuble 


le  cerveau  et  cette  sûreté  d'assimilation 
qui  appartient  seulement   aux   maîtres. 

Nous  avons  accompagné  cette  rapide 
étude  de  dessins  choisis  un  peu  au  hasard 
au  milieu  de  son  (i-uvrc  louirue.  On 
pourrait  multi|)lier  ces  exemples  à  l'in- 
fini. Ils  auraient  sans  doute  un  air  de  fa- 
mille, le  cycle  étant  toujours  le  même, 
mais  ils  ne  se  répéteraient  point.  II  en 
est  de  même  des  légendes  qui  pourraient 
encore  se  lire  agréablement  même  veuves 
de  leurs  figures. 

On  y  verrait  que  15aric  ne  cherche 
point  à  faire  de  res|)rit  rosse,  celte  plaie 
de  la  littérature  du  jour. 

On  peut  dire  enfin  que  ces  caricatures 
sont  du  gros  sel,  mais  c'est  du  sel  et 
leur  saveur  est  assez  franche  pour  les 
faire  entrer,  comme  nous  l'avons  dit  au 
début,  dans  le  Panthéon  des  icuvres 
d'art. 

A.       (  i   \  \  I  I    11. 


LES    CONFECTIONS    A     HON     MAKCIIE 


Depuis  quelques  aunées  d'exccUeiils 
esprits  se  sont  occupés  de  faire  le  bilan 
(lu  siècle.  Considérant  le  bonheur  hu- 
main comme  le  but  qu  il  faut  atteindre, 
ils  ont  recherché  dans  quelle  mesure  les 
découvertes  réalisées  depuis  cent  ans 
contribuent  au  bien-être  physique  et  mo- 
ral de  noire  génération.  Leurs  conclu- 
sions ne  sont  pas  rassurantes.  .Après 
avoir  constaté  la  faillite  de  la  science, 
ils  s'attaquent  aux  applications  de  cette 
même  science  et  proclament  la  faillite 
de  la  machine. 

Et  je  ne  fais  pas  ici  allusion  aux  cri- 
tiques doctrinaires  des  socialistes,  qui 
j'cprésentent  la  machine  comme  lagent 
essentiel  de  l'exploitation  de  l'homme 
par  l'homme,  comme  l'outillage  par 
excellence  de  la  servitude  humaine. 
Lorsqu'ils  nous  dépeignent  «  le  travail 
exténuant  dans  les  bagnes  capitalistes  ■, 
la  violence  de  leur  langage  leur  ôte 
toute  aj)parence  de  raison.  Cependant, 
sans  pactiser  avec  des  principes  extrê- 
mes, on  peut  essayer  de  se  faire  une  opi- 
nion et  se  demander,  avec  les  écono- 
mistes, si  les  espérances  conçues  par  les 
premiers  inventeurs  ont  été  réalisées. 
Ils  s'étaient  proposé  non  seulement  un 
but  économique,  mais  encore  et  surtout 
un  but  philanthropique.  En  même  temps 
(|u'ils  voulaient  assurer  le  travail  en  le 
multipliant  et  en  rendant  ses  produits 
plus  accessibles  à  tous,  ils  aspiraient  à 
supprimer  le  surmenage,  les  seize  et 
dix-huit  heures  de  présence  à  la  fabrique 
ou  dans  l'usine.  Ces  nobles  buts,  entre- 
vus par  des  hommes  de  génie  auxquels 
ils  ont  valu  des  statues,  sont-ils  atteints  ? 
Les  ouvriers  qui  prétendaient  briser  les 
])remiers  métiers  mécaniques  auraient- 
ils,  s'ils  avaient  réussi,  brisé  du  même 
coup  l'avenir  heureux  de  l'humanité, 
tirâce  à  la  machine,  avons-nous  mis  dans 
la  balance  de  nos  joies  et  de  nos  peines 
un  bon  poids  à  l'actif  de  la  vie  meilleure? 
Et    puisque  c'est  la  machine  qui   porte 


le  plus  grand  elFort  de  la  production. 
1  homme,  qui  n'a  |)lus  à  jouer  qu'un  rôle 
auxiliaire,  a-t-il  vu  disparaître  les  la- 
beurs excédant  ses  forces,  et  les  facilités 
nouvelles  et  l'extrême  rapidité  du  tra- 
vail, en  abaissant  les  prix  de  revient, 
lui  ont-elles  facilité  nécessairement 
l'achat  des  produits  qu'il  fabrique? 

Imaginant  que  la  réponse  à  cette  in- 
terrogation se  trouve,  non  dans  les 
phrases,  mais  dans  les  faits,  j'ai  voulu 
la  demander  à  l'étude  des  métiers  tels 
(|ue  les  habitudes  mécaniques  les  ont 
modifiés.  Je  me  suis  efforcé  de  savoir 
ce  qu  ils  sont  et  ce  qu  ils  rendent,  quelle 
influence  ils  peuvent  exercer  sur  la  vie 
matérielle  et  morale  du  patron  et  des 
ouvriers.  Une  circonstance  qui  m'a  mis 
on  rapport  avec  un  grand  industriel  de 
la  confection  m'a  fait  débuter  par  le 
vêtement  à  bon  marché. 

Depuis  longtemps,  en  voyant  les  prix 
affichés  sur  les  mannequins  qui  garnis- 
sent nos  grands  bazars  d'étoffes,  pan- 
talons à  2  fr.  'J5,  complets  à  9  fr.  W).  je 
m'étais  demandé  comment  les  fabricants 
pouvaient  donner  à  des  prix  aussi  fai- 
bles des  vêtements  en  vrai  drap  et  d'ap- 
parence suffisamment  solide.  Evidem- 
ment ils  ne  devaient  pas  employer  des 
ouvrières.  Il  fallait  que,  pour  ces  con- 
fections, l'aiguille  marchât  toute  seule 
comme  la  navette  dans  les  métiers  tis- 
seurs; il  fallait  la  vapeur  pour  suffire, 
me  semblait-il,  à  cette  production  à  si 
bas  prix  et  je  voyais  en  imagination  les 
machines  géantes  découpant  les  habits 
par  tas  énormes,  les  passant  à  d'autres 
machines  qui  les  cousaient,  les  repas- 
saient et  les  rendaient  finis,  prêts  à  être 
expédiés  aux  quatre  coins  du  monde. 
C'était  une  occasion  pour  moi  de  com- 
mencer mon  enquête  et,  sans  plus  de 
retard,  je  me  dirigeai  vers  le  faubourg 
Saint-Martin  où  demeurait  le  grand 
confectionneur  auquel  j'étais  annoncé. 

La  vaste  usine  que  j'avais    rêvée  se 


l.lvS    CdNl-KCTION; 


A     ISON     M  A  m;  Il 


présenla  à  moi  sous  la  forme  dune  sim- 
ple maison  de  rapport  ;  maison  de  ciii(| 
élag'es,  dont  la  l'avado  disparaît  sous  de 
Jurandes  enseignes  aux  lettres  énormes 
qui  couvrent  toutes  les  surfaces  dispo- 
nibles, du  trottoir  à  la  corniche  du  toit. 
Mais  je  savais  (]uc  certains  de  nos  in- 
dustriels parisiens  trouvent  moyen  de 
lof^er  des  chaudières,  des  machines  à 
vapeur  dans  des  appartements  el,  l'exté- 
rieur ne  me  faisant  pas  désespérer  du 
rèvecon^u  ])armon  imagination, j'entrai. 

l'nc  boutique  noire  où  des  tables  s'en- 
foncent dans  des  profondeurs  d'ombre  et 
s'alignent,  chargées  de  vêtements  de 
toutes  formes  et  de  toutes  couleurs.  De- 
puis le  |)ai'quel  jusqu'au  plafond,  les 
élolfes  étaient  entassées  par  piles  et  sur 
tout  cela  planait  l'odeur  fade  des  tissus 
neufs  et  de  la  gro.sse  toile  grise.  Çà  el 
là  des  conmiissionnaires,  des  voyageurs 
discutaient  avec  des  employés  de  la  mai- 
son, palpant  et  maniant  les  tissus  en 
virtuoses  de  la  partie;  ils  se  confon- 
daient avec  le  décor  sombre  el,  pour 
ilégager  mon  esprit  de  cette  première 
impression  plutôt  morne,  il  fallut  l'ac- 
cueil du  maître,  accueil  d'une  cordialité 
parfaite,  dont  je  profitai  pour  ques- 
tionner tout  à  mon  aise. 

VA  comme  je  m'étonnais  de  cet  entas- 
sement d'élolfes,  mon  hôte  me  rassura. 

—  Ce  n'est  rien  que  cela.  I..es  cinq 
étages  sont  pleins,  si  pleins  même  que 
nous  sommes  obligés  de  changer  de 
temps  en  temps  les  ballots  de  place  pour 
ne  pas  recevoir  les  plafonds  sur  la  tête, 
ce  dont  ils  nous  ont  plusieurs  fois  sé- 
rieusement menacés.  C'est  là  le  grand 
défaut  de  nos  installations  parisiennes, 
car  nous  sommes  forcés  de  prendre  en 
hauteur  la  place  qui  nous  manque  en 
largeur. 

Puis,  me  montrant  les  piles  alignées 
par  genres,  couleurs  et  largeurs,  il  com- 
men^•a  son  explication. 

— •  Pour  nos  vêlements  de  conleclions 
fces  vêtements  tout  faits  (pie  vous  voyez 
aux  devantures  des  maisons  de  détail 
(]ui  les  revendent',  nous  employons  des 
tissus  de  fabricalions  cl  de  provenances 


très  dillércnles.  Les  dessins,  ce  que 
nous  appelons  les  dispositions,  sont  ou 
lissés  ou  simplemeni  imprimés,  les  tis- 
sés venant  de  Roubaix,  de  Tourcoing  cl 
de  \'icnne,  les  imprinics  de  l.isieux  et  de 
\'ienne. 

Les  articles  de  travail,  blouses,  bour- 
gerons,  cottes  el  tabliers  se  font  en  toiles 
du  Nord,  bleues  ou  grises,  fabriquées  à 
Lille  et  à  .Armenlièrcs;  les  blouses  noires, 
les  vestes  de  marchands  de  vin,  en  mo- 
leskine ou  en  Clairvaux,  lissés  dans  les 
\'osges  el  à  Houbaix  et  leinls  à  Ville- 
franche-sur-Saône.  Les  velours  viennent 
d'.Amiens.  Le  coutil  pour  les  vêtements 
d'clé  se  fabri(|ue  à  Sainl-nié,  à  Epinal 
et  à  Laval. 

Vous  savez  (|uc  dans  les  draps  tissés 
le  dessin  s'obtient  |)ar  la  combinaison 
des  lils  de  chaîne  el  des  lils  de  trame, 
ce  qui  coûte  du  temps  et  de  la  main- 
d'it'uvre,  tandis  que  les  imprimés  sont 
tissés  unis  en  blanc,  sans  perle  de  temps 
préparatoire,  et  revoivenl  ensuite  du 
même  cou|)  leur  teinture  et  leur  dessin. 
on  passant  sous  les  rouleaux  de  ma- 
chines cyliiulriques,  analogues  à  celles 
qui  servent  au  tirage  des  journaux.  Le 
procédé  est  très  rajiide  ;  il  procure  une 
économie  sensible  et  permet  d'olTrir  au 
client,  ])our  un  prix  moindre,  des  élolTes 
dont  les  dessins  peuvent  être  plus  variés 
el  même  plus  lîns  que  ceux  du  lissage. 
L'imprimé  commun  n  est  lire  que  d'un 
coté;  mais  l'imprinii'  dit  de  luxe  est 
tiré  sur  les  deux  cotés,  ce  qui  rend  l'imi- 
lalion  assez  parfaite  pour  que  bien  sou- 
\  eut  les  personnes  tpii  ne  sont  pas  du 
niélicr  puissent  s'y  tromper. 

M<in  guide  m'en  lit  faire  l'épreuve;  il 
n'eut  pas  de  peine  à  me  glisser  pour  du 
lissé  de  premier  choix  ses  imprimés  de 
luxe;  mais  il  corrigea  aussilê)t  sa  super- 
cherie en  mcnseignanl  le  moyen  de  m'y 
rccoiinaîlre  : 

ICnl'oncez,  me  dit-il.  une  épingle 
dans  un  des  détails  ilii  dessin.  Hessorl- 
elle  à  l'envers  dans  le  même  détail,  c'est 
du  tissé  ;  dans  un  détail  diirércnl  ,  ce 
n  i-l  i|iie  de   limprimé. 

liiMilrc    «lu/    moi,    j'ai    recommencé 


LliS    CONFECTIONS    A     lîÛN     MAltCllÉ 


4S5 


I  expérience  sur  les  vêlements  que  nie 
fournit  mon  tailleur  et  j'ai  pu  recon- 
iiaitrc  qu  il  me  faisait  1  honneur  de 
m'hahiller  en   vrais  lissés.  Ce   n'est   pas 


tissu>  venaient  exclusivement  d  An;;le- 
terre  :  mais,  depuis  deux  ou  trois  ans. 
les  fabricants  de  Roubaix  et  de  \"ienne 
en  ont  mis  sur  leurs  métiers  et  font  une 


r.  K     P  r,  I  .V  G  E      DE     LA      PIÈCE     EX      MATELAS 


plus  solide,  paraît-il,  mais  c'est  bien 
plus  distinfjué,  tout  aussi  distingué  que 
la  cheviotte  drap  pelucheux)  et  le  pré- 
sident 'drap  noir  lustré),  qui  ne  sont 
employés  que  pour  les  confections  les 
plus  chères.  Najfuére  encore,  ces  deux 
IX.  —  32. 


frrande  concurrence  à  la  draperie  an- 
j^'laise,  celle-ci  devant  payer  huit  sous 
par  mètre  à  son  entrée  en  P'rance. 

—  Toutes  ces  confections,  reprit  mon 
g-uide,  ne  se  façonnent  pas  à  la  maison 
de  Paris.   Souvent ,  par  mesure  de  dé- 


Li:S    CONFECTIONS     A    liUN     MAliClli; 


charge  et  d'économie,  on  expédie  les 
tissus,  tels  qu'ils  arrivent  do  la  fabrique, 
à  des  façonniers  de  province  qui  se  char- 
gent d'en  tirer  parti  d'après  des  modèles 
donnés.  Cette  main-d'œuvre  est  de  beau- 
coup la  meilleur  marché.  Toutefois, 
c'est  à  Paris  que  se  façonne  notre  grand 
stock  de  marchandises.  Les  tissus  sont 
découpés  à  la  maison  avant  d'être  lixrés 


se  compose,  suivant  les  tissus,  de  plus 
ou  moins  d'étolFe.  On  peut  mettre  jus- 
qu'à quatre-vingts  épaisseurs  de  prési- 
dent et  seulement  cinquante  tle  croise 
noir,  ce  dernier  résistant  davantage  à 
l'outil  à  cause  de  l'apprêt. 

—  Pour  tracer  sur  le  matelas  les  mo- 
dèles il  découper,  nous  avons  deux  pro- 
cédés.   Le    premier,   fjéiiéralcnieni    em- 


r  O  X  C  I  s     DU     .M  .V  T  E  L  J 


1 1 1)  E    i)  r    e  A  11  T  o  .\    T  K  . 


à  des  entrepreneuses,  qui   les  linisscnl. 

Sur  celte  entrée  en  matière,  nous 
montâmes  à  l'atelier  où  s'opère  le  dé- 
coupage. 

Au  fur  et  à  mesure  des  besoins,  les 
étoffes  sont  livrées  par  pièces  entières 
au  metteur  en  main  qui  les  fait  plier  à 
la  largeur  et  à  l'épaisseur  voulues. 
L'étolfe,  généralement  large  de  1"'.3.5, 
est  [)liée  à  la  longueur  de  l'",10  pour 
un  pantalon  ,  I'", ,'')()  pour  un  veston, 
<>'",35  pour  un  gilet  et  '2'", 20  pour  un 
pardessus  ;  mesures  comprises  pour  des 
tailles  moyennes.  Ainsi  préparée,  la 
pièce  reçoit  le  nom  de  malelus.  Celui-ci 


pliivé  autrefois,  consiste  à  a\ oir  autant 
(le  morceaux  de  carton  indépendants 
que  de  pièces  dans  le  modèle  ;  l'ouvrier 
les  dispose  l'un  après  l'autre  sur  l'éloll'e 
et  il  en  suit  les  contours  à  la  craie.  Nous 
avons  abandonné  cette  méllmde  qui 
nécessitait,  pour  l'assemblage  des  dill'é- 
renls  morceaux,  des  ouvriers  possédant 
bien  leur  métier  et  qui,  se  sachant  in- 
dispensables, se  faisaient  paver  relative- 
ment cher.  .Avec  les  cartons  traceurs,  la 
coupe  se  trouve  simpliliée  et  nous  pou- 
vons être  bien  moins  difficiles  pour  le 
choix  de  nos  coupeurs.  Heureusement, 
car  maintenant  l'ouNrier  ne  se  lixe  plus: 


LES    COMKr.riONS    A     lîOX    MAIt<:ilK 


il  passe  «Je  maison  en  maison,  à  la  re- 
flierche  d'une  amélioration  de  position, 
amélioration  chimérique;  g^râce  à  ce  va- 
el-vient  continuel,  le  travail  perd  de  sa 
valeur  lixe  et,  par  ses  habitudes  er- 
rantes, le  coupeur  provoque  lui-même 
la  baisse  de  son  propre  salaire.  Pour  en 
revenir  à  la  nouvelle  méthode,  qui  sup- 


l'rottcnients  réjiétés  du  tampon;  mais  je 
fus  étonné,  le  carton  une  fois  enlevé,  <le 
constater  avec  quelle  précision  les  mor- 
ceaux du  vêtement  senchevètrent  les 
uns  dans  les  autres  et  se  juxtaposent 
sans  intervalles  perdus.  Mon  guide  m'en 
donna  la  raison. 

—  Nous  disposons  ainsi  nos  modèles. 


LE     DÉCOUPAGE      PES     MATELAS 


prime   l'initiative  du   coupeur,  elle    est 
en  elTet  très  simple. 

Sur  le  matelas,  on  étend  les  carions 
traceurs,  où  les  contours  des  ditFérentes 
pièces  du  vêtement  apparaissent  troués 
à  jour  à  l'aide  d'un  enlevage  à  l'emporte- 
pièce.  Au  travers  de  ces  trous  et  par  le 
moyen  d'un  tampon  enduit  de  blanc  d  Es- 
pagne en  poudre,  on  dépose  sur  le  mate- 
las un  pointillé  blanc  qui  représente  les 
lignes  de  découpage;  c'est  un  véritable 
poncis.  Je  ne  pouvais  distinguer  le  des- 
sin sur  le  carton  traceur,  tout  »  babo- 
cheux  »  par  un  long  usage  et  sali  par  les 


en  dépit  d'une  légère  dil'liculte  de  sépa- 
ration pour  les  coupeurs,  parce  que,  avec 
le  procédé  de  coupe  à  plein  bloc,  la 
moindre  parcelle  de  place  inutilisée 
dans  le  tracé  se  traduirait  par  des  frag- 
ments de  déchet  sur  toute  l'épaisseur 
du  matelas  et  la  répétition  de  ces  cen- 
timètres sacrifiés  ferait  bien  vite  des 
mètres.  Cependant,  malgré  nos  mesures 
géométriques,  les  résidus  ne  manquent 
pas.  Il  nous  reste,  il  est  vrai,  la  facilité 
de  les  céder  au  chiiTonnier.  C'est  en 
effet  une  marchandise  recherchée  par 
eux,  les  résidus  de  laine  servant  à  faire 


LliS    ClJM'KCTlONS    A    lîdN    MAliCIll!: 


.MTnX     TKMKll:      DE     ColiSACH 


du    drap,   ceux    de   coton,    du    papier. 

Nous  élions  eulrés  dans  l'alelier,  mon 
guide  continua. 

—  Il  y  a  deux  manières  do  découper: 
à  la  vapeur,  et  c'est  une  lame  de  scie 
sans  fin  qui  tourne  et  mord  le  matelas 
que  l'ouvrier  lui  présente;  ou  bien  au 
sabre,  et  c'est  le  procédé  que  nous  em- 
ployons ici  ;  car  nous  avons  renoncé  à 
la  machine  qui  ne  compensait  pas  ses 
inconvénients  d'odeurs  et  de  bruit  par 
de  sufiisants  avantaf;fes.  Certains  tissus, 
comme  le  Clairvaux  par  exemple,  oppo- 
sent plus  de  résistance  à  l.i  scie  qu'au 
sabre. 

.Je  rcf^ardai  le  travail  tout  en  deman- 
dant des  explications  au  cliel'  de  la 
coupe.  Brave  homme  s'il  eu  fui  el  \ieilii 
dans  le  métier,  celui-ci  dédaig;nait  les 
cartons  traceurs  el  savait,  connue  pas 
un,  dessiner  sur  le  matelas  les  |)ièces  à 
main  levée;  mais  il  était  incapable  de 
rien  expliquer  et  je  dus  me  contenter 
de  ses  démonstrations  de  bon  praticien, 
démonstrations  que  me  complétait  d'ail- 
leurs un  jeune  ccnipeur  moins  expéri- 
menté, mais  dont  la  lanj,'ue  servait  mieux 
la  pensée. 

("ihaque  table  est  nuiuie  d'une  rainure 


dans  laquelle  s'engage  le  sabre  el  qui  lui 
sort  de  guide,  tout  en  lui  laissant  assez 
de  jeu  pour  c|u'il  puisse  virer  d'un  demi- 
tour  et  se  prêter  au  découpage  des  en- 
touriuires. 

Dirigeant  le  matelas  de  la  main  gauche, 
le  coupeur  tient  le  sabre  de  la  main 
droite  et  le  pousse  devant  lui  par  un 
mouvement  de  haut  en  bas  (tel  celui  du 
menuisier  lorsqu'il  scie  verticalement)  ; 
puis,  suivant  le  tracé  du  poncis,  il  a 
bien  vite  coupé  sa  pièce  entière  d'étolTe. 
A  mesure  qu'il  avance,  les  résidus  tom- 
bent autour  de  lui  et,  tout  infimes  qu'ils 
soient,  finisscEit  par  l'enijuisonner  dans 
un  amoiuelleinonl  de  jn'lits  bouts  de 
draj)  (|ni  niniilnil  jiis(|n'au  ni\eau  des 
tables. 

Devant  moi,  les  ouvriers  découpaient 
des  corsages  (on  a]ipellc  ainsi  ces  gileU 
à  manches  en  moleskine  noire  que  por- 
tent les  marchands  de  vin,  les  serru- 
riers, etc. 

—  Mille  par  jour,  à  trois  coupeurs, 
me  dit  le  chef  de  la  coupe  ;  cent  cin- 
quante mille  par  an  en  moyenne;  car 
chaque  article  a  sa  s;uson  el,  si  nous  fai- 
sons des  corsages  en  ce  moment,  nous 
ferons  des  vestons  de  chasse  demain,  des 


LEe;    COM-ECTIONS    A     BON     MAliCllK 


LES    OUTILS     nu     COUPETR     ET    LES     >I  O  li  C  E  A  i:  X     DE     DltAP     D    IX     VESTOX 


pèlerines  le  mois  prochain  ;  celles-ci  sont 
très  à  la  mode;  nous  en  coupons  quinze 
mille  par  saison. 

Quel  débit  de  produclion  !  A  la  sim- 
plicité de  méthode,  grâce  à  laquelle  les 
pièces  de  cinquante  vestons  se  découpent 
aussi  vite  quune  seule  manche  d"habit 
se  découperait  aux  ciseaux,  je  compre- 
nais la  faiblesse  du  prix  de  revient  et 
par  cela  même  du  prix  de  vente  ;  mais 
il  fallait  les  assembler,  ces  pièces,  les 
bâtir,  les  coudre. 

Nous  étions  sortis  de  l'atelier;  mon 
obligeant  cicérone,  m'ayant  fait  traver- 
ser des  couloirs  et  monter  plusieurs 
escaliers,  s'amusait  de  mon  ébahisse- 
ment  devant  les  entassements  de  tissus 
dont  il  m'avait  déjà  parlé  et  qui  dépas- 
saient ridée  que  j'avais  pu  m  en  faire. 
Toutes  les  largeurs,  toutes  les  couleurs 
de  draps  étaient  représentées;  plus  de 
trois  cents  modèles  se  trouvaient  là 
rangés,  soigneusement  étiquetés  par 
séries  et  par  prix. 

Et  comme  nous  traversions  la  salle 
des  échantillons ,  je  vis  les  cahiers 
énormes  qui  contiennent  deux  mille 
dispositions  différentes.  L  échantillon - 
neur  préparait  les  petits  carrés  de  drap 


qui,  collés  sur  les  cartes,  sont  envoyés 
aux  revendeurs  de  Paris  et  de  la  pro- 
vince. On  les  expédie  par  milliers  chaque 
année  et  le  client  trouve  toujours  le 
choix  insuffisant. 

—  Nous  nous  y  perdons  cepenilant 
nous-mêmes,  me  dit  mon  guide:  car. 
quoique  nombreux,  notre  personnel  ne 
suffit  pas  au  mouvement  de  va-et-vient 
de  la  marchandise;  il  arrive  quelquefois 
qu'on  se  trompe,  mais  sans  cependant 
donner  au  client  de  I  imprimé  pour  du 
tissé,  ainsi  que  cela  se  pratique  plus  sou- 
vent qu  on  n  imagine  dans  des  maisons 
de  second  ordre. 

En  effet,  je  voyais  les  employés  aller 
et  venir,  les  bras  chargés  de  pièces  ou 
de  vêtements  ;  ils  montaient,  descen- 
daient pour  un  perpétuel  classement. 
Les  demandes,  les  réponses  se  succé- 
daient avec  une  telle  rapidité  que  leur 
sens  m'échappait.  Toutefois,  je  pus  en- 
tendre réclamer  cent  douzaines  de  cor- 
beaux, et,  le  mot  me  paraissant  étrange, 
jeu  demandai  l'explication.  Il  résulte 
d'une  association  d'idées  toute  naturelle 
et  doit  son  origine  à  la  couleur  noire  et 
brillante  des  corsages.  C'est  une  dési- 
gnation familière  et  qui  n'a  rien  d  olTi- 


LliS     CONFKCTIONS    A     liO.N     M.VHCIli: 


ciel  ;  elle  appartient  au  jargon  i):irticn- 
iicr  (le  certains  centres  ouvriers,  de 
même  que  les  blouses,  qu'on  me  montrait 
sur  les  bras  d'un  commis,  s'appellent 
(les  cottes  à  Paris,  des  parisiennes  en 
province  et  des  salopettes  à  Lille. 

Cependant  le  mouvement  et  l'aj^ita- 
lion  semblaient  croître,  ils  ne  se  ralen- 
tissent jamais.  Me  \ovanl  tout  étourdi, 
dès  que  nous  fûmes  arrivés  au  dernier 
étape,  mon  liole  me  lit  asseoir  sur  des 
piles  de  drap,  sièfjes  naturels  de  la  mai- 
son ;  puis,  s'y  étant  assis  lui-même,  il 
continua  mon  édification. 

Sorties  du  décotipaye,  les  pièces  des 
vêlements  doivent  subir  un  pressage, 
opération  destinée  à  donner,  au  moyen 
du  l'er  chaud,  à  chacune  de  ces  pièces 
la  forme  approximative  du  membre 
<|u'elle  est  destinée  à  revêtir.  C'est,  en 
réalité,  une  espèce  de  modelage  du  drap 
et  c'est  l'opération  la  plus  longue;  mais 
elle  se  supprime  pour  ainsi  dire  dans  la 
confection.  Une  jambe  de  pantalon,  qui 
sera  pressée  pendant  une  heure  par  un 
tailleur,  recevra  chez  le  confectionneur 
un  simple  couj)  de  fer  de  cinq  minutes. 
.\insi  du  reste.  El  mon  guide  ajouta  : 

—  Le  très  bas  prix  est  notre  excuse; 
\oilà,  par  exemple,  une  série  de  j)anta- 
lons  à  "2  fr.  'i,')  en  imprimé  ordinaire, 
qui  est  un  article  d'usage,  suffisamment 
solide,  mais  pour  lequel  vous  pense/ 
bien  qu  on  n'a  pas  insisté  sur  le  pres- 
sage. C'est  bien  assez  d'avoir  à  faire  le 
/>iqiiitge  des  coutures  apparentes,  et  le 
finissnge  qui  comporte  le  rabattage  des 
coutures,  la  façon  des  boutonnières,  la 
pose  des  doublures,  des  boulons,  des 
agrafes  et  des  portes. 

Ces  diirércntes  opérations  ;  pressage, 
piquage  et  finissage,  se  font  en  dehors  de 
notre  maison,  chez  des  entrepreneuses 
(|ui  ont  organisé  leur  travail  presque  nii'- 
canitpiement.  Nous  [ton  vous  leur  donner 
à  façonner  de  sept  cents  à  huit  cents  vê- 
tements (ju'elles  nous  rendent,  dans  les 
moments  de  presse,  finis  en  une  semaine; 
il  est  vrai  qu'elles  emploient  de  (piarante 
à  cinquante  ouvrières  et  ne  les  laissent 
pas  s'amuser,  les  pauvres  femmes; 


N'ous  avez  vu  tout  à  l'heure  les  mor- 
ceaux se  découper.  On  en  fait,  pour 
chaque  unité  de  vêtement,  un  rouleau 
que  nous  nommons  une  huche.  Conte- 
nant chacune  son  nombre  de  morceaux, 
drap  et  doublures,  les  bûches  sont  livrées 
avec  une  simple  indication  de  com- 
mande. Ainsi  deux  cents  pantalons, 
façon  C.  série  T,  et  l'entrepreneuse  n'a 
qu'à  se  reporter  à  son  tarif  pour  savoir 
que  c'est  de  l'ouvrage  à  couler,  c'est-ù- 
dire  une  façon  qui  se  paye  50  centimes. 

—  (Cinquante  centimes,  m'écriai-je, 
pour  coudre  un  pantalon  et  le  finir? 

—  Pas  davantage  pour  la  série  T; 
d'autres  séries  sont  payées  soixante; 
mais  c'est  le  maximum,  et  les  prix  va- 
rient en  dessous  suivant  les  endroits, 
la  saison  et  l'afllux  des  oITrcs.  A  Paris, 
le  taux  est  de  t50  centimes  par  pantalon 
I  une  ouvrière  peut  en  faire  quatre  dans 
sa  journée);  de  1  fr.  50  à  1  fr.  75  par 
veston  (une  ouvrière  habile  en  fait 
deux);  les  gilets  de  50  à  75  centimes, 
(c'est  de  l'ouvrage  moins  mal  payé). 
Maisà  Lille,  par  exemple,  les  prix  chan- 
gent :  3"i  centimes  par  pantalon;  1  fr.  15 
par  \eston. 

Et  ces  prix  sont  ceux  que  nous 
payons,  mais  non  pas  toujours  ceux 
que  reçoit  l'ouvrière;  car,  lorsqu'elle 
travaille  pour  l'entrepreneuse,  il  faut 
que  celle-ci  gagne  sur  elle.  Le  travail 
est  alors  réglé  de  manière  qu'il  pro- 
duise son  maximum,  et  pour  cela  il  est 
réparti  par  ateliers.  Telles  ouvrières 
font  les  boutonnières,  telles  autres  les 
coutures,  d'autres  posent  les  boutons, 
et  grâce  à  cette  division  qui  ne  permet 
pas  aux  ouvrières  de  contrôler  la  pari 
de  rendement  produite  par  chacune 
d'elles  sur  l'ensemble  du  travail,  l'en- 
lrc])reneuse,  payant  peu,  demandanl 
beaucoup,  arrive  encore  à  réaliser  de 
suffisants  bénéfices. 

tjuand,  au  conlraire,  l'ouvrière  tra- 
vaille à  son  compte,  elle  touche  la  tota- 
lité du  prix  payé;  mais,  recevant  chaque 
vêtement  en  bûche,  elle  a  tout  à  meltro 
en  ordre.  \'ingl-huil  morceaux  dans  un 
panlaloii,  Ircule-ipiairo  dans  un  veston. 


LliS    CONFECTIONS    A    HON    MARCHÉ 


dix-huit  dans  un  gilet,  trente-quatre 
dans  un  pardessus  :  vous  voyez  que  l'ou- 
vrage est  long,  sinon  délicat. 

Tout  en  causant,  nous  étions  redes- 
cendus il  l'atelier  de  coupe,  et  mon 
guide  lit  ouvrir  une  bûche  pour  m'en 
montrer  le  contenu.  Je  suis  obligé 
d'avouer  que,  parmi  tous  ces  morceaux 
de  toutes  formes  et  de  toutes  grandeurs, 
draps  el  doublures  mélangés,  j'eus  l'im- 


à  dix  francs,  m'expliquail-il  ;  comment 
voulez-vous  que,  obligés  chaque  jour  de 
baisser  nos  prix  de  vente,  il  nous  soit 
possible  d'augmenter  les  salaires;  c'est 
un  engrenage  dont  nous  ne  pouvons  plus 
sortir.  La  faute  en  est  à  la  vie  moderne 
qui  se  contente  de  faux  luxe,  mais  qui 
veut  l'obtenir  de  la  concurrence  à  des 
prix  presque  dérisoires. 

—  Tenez,  repril-il,  en    me   montrant 


I.  A   ruErjuATii 


i  U  l"  H  E  s     r  1)  U  it     L  ■  E  X  T  R  E  1"  B  E  X  E  U  s  E 


pression  d  un  nouveau  genre  de  casse- 
léte  chinois,  sorte  de  jeu  de  patience 
où  les  ouvrières  savent  se  démêler,  sans 
cependant  arriver  à  vivre  de  leurs 
peines,  car  il  leur  faut  quatorze  heures 
detravail  effectif  pourgagner  trois  francs. 

Mon  guide  déplorait,  comme  moi.  la 
triste  position  de  ces  femmes,  réduites 
pour  ainsi  dire,  par  ce  labeur  méca- 
nique, à  la  condition  de  machines  pousse- 
aiguilles;  mais  il  m'affirma  très  sincère- 
ment que  les  grands  coupables  de  cet 
état  de  choses,  ce  n'étaient  pas  eux. 
fabricants,  mais  les  clients. 

—  II  faut  pouvoir  livrer  des  complets 


un  arrivage.  \'oici  le  plus  récent  envoi 
de  notre  façonnier  de  Lille,  qui  vient 
de  faire  un  tour  de  force.  Des  pantalons 
à  1  fr.  75.  C'est  le  dernier  mot. 

Sera-ce  bien  le  dernier  mot?  Mais 
sur  ce  doute,  je  dus  partir,  car  plusieurs 
fois  déjà  mon  guide  avait  été  appelé 
])our  des  renseignements  pressés  ou  des 
commandes  à  vérifier.  .Après  m'être 
excusé  de  ma  longue  importunité,  je 
pris  congé  de  lui,  non  sans  avoir  obtenu 
de  son  inépuisable  obligeance  quelques 
derniers  détails  sur  sa  production  an- 
nuelle, production  qui  répond  tout  juste 
aux  besoins  de  la  demande.   Cinquante 


CONFECTIONS    A     liUN     MAliClli: 


mille  vestons,  cent  vingt  mille  [);m- 
lalons,  dix  mille  pardessus,  cent  mille 
blouses,  quinze  mille  gilets  passent, 
chaque  année,  sous  le  sabre  des  cou- 
peurs, le  fer  du  presseur  et  les  aiguilles 
des  finisseuses. 

El,  rentrant  chez  moi,  repensant  ;i 
tout  ce  que  j'avais  vu,  je  comprenais 
maintenant  les  bas  prix  affichés  aux 
étalages  qui  débordent  sur  le  trottoir. 
Cette  livrée  européenne  sous  laquelle 
tous  les  peuples  s'uniformisent,  pan- 
talons à  '2  fr.  '25,  complets  à  9  fr.  90,  ce 
n'est  pas  dans  de  grandes  fabriques  aux 
dimensions  d'usines  qu'elle  se  prépare; 
c'est  dans  de  vieilles  maisons  noires, 
avec  des  moyens  simples  cl  ])rali(pies; 
mais  surtout  c'est  par  un  travail  intensif, 
d'une  suractivité  pres(|ue  fébrile. 

Alors  se  représentèrent  à  mon  osjjrit 
ces  chefs  de  maison  obligés  de  veiller 
aux  mille  détails  de  l'organisation  in- 
térieure et  de  répondre  en  même  temps 
aux  mille  questions  d'offres  et  de  de- 
mandes venues  du  dehors.  Je  revoyais 
les  employés  courant,  déplaçant,  repla- 
çant; puis  les  coupeurs,  taillant  sans 
relâche  dans  la  masse  des  blocs  ;  enfin 
les  ouvrières  tirant  l'aiguille  depuis 
l'aube  jusqu'aux  heures  avancées  du 
soir.  Et  le  spectacle  de  tant  de  peines, 
compensées  par  de  si  maigres  profits, 
me  ramenait  à  la  pensée  première  qui 
m'avait  conduit  chez  ces  grands  confec- 
tionneurs. Tout  ce  personnel  ne  serait-il 
pas  plus  heureux  si,  comme  je  l'avais 
cru  tout  d'abord,  il  pouvait  exister  une 
machine  taillant,  assemblant  et  cou.sant. 
N'était-ce  pas  l'exemple  de  ce  qu'est  le 
travail  lorsqu'il  est  privé  du  secours  de 
la  machine?  Les  plaintes  élevées  contre 
celle-ci  sont  donc  vaines.  I,es  inven- 
teurs avaient  raison. 

Mais  non;  déiidénu'nt  ce  découpage 
presque  mécani(iue,  cette  division  du 
travail  des  femmes  cpii,  pendant  d'in- 
terminables heures,  cousent  le  même 
bout  de  doublure  ou  bortlent  juscpi'à 
satiété  des  boutonnières ,  n'est-ce  pas 
en  quelque  sorte  un  labeur  de  machine 
sans  la    machine?    Et    ce    métier,    qui 


n'emploie  pas  la  vapeur,  n'est-il  pas 
soumis  à  cette  tyrannie  de  vitesse  du 
travail  à  la  vapeur,  que  la  machine  a  si 
bien  imposée  à  nos  habitudes  et  à  nos 
mœurs.  Habitués  à  des  miracles  de  pro- 
duction rapide  à  bon  marché,  nous 
voulons  désormais  tout  avoir  et  ne  rien 
payer,  et  nous  sommes  à  peine  étonnés 
quand  on  nous  présente  un  pantalon  de 
drap  qui  ne  coûte  pas  deux  francs. 

ICn  présence  de  ces  exigences  nou- 
velles, les  patrons,  de  plus  en  plus  ré- 
duits dans  leurs  bénéfices,  ont  dû.  pour 
continuer  à  vivre,  obtenir  plus  du  tra- 
vail en  le  payant  mains.  Pour  cela,  ils 
1  ont  réglé  mécaniquement.  L'initiative, 
i'ajjplicalion  des  qualités  personnelles, 
l'emploi  du  goùl,  j)crdent  du  temps.  Il 
faut  (|ue  les  heures  surproduisent.  Tou- 
jours plus  vile  :  tant  pis  si  l'ouvrier  n'est 
plus  qu'un  outil  qui  taille  et  qui  coud. 

Et  ce  discrédit  du  travail  a  nécessai- 
rement abaissé  les  salaires.  L'honmie. 
devenu  outil,  n'a  plus  sa  valeur  d'homme, 
et  la  synthèse  de  notre  (in  de  siècle 
|)eut  se  formuler  ainsi  :  maximum  de 
travail  pour  le  minimum  de  paye.  Si 
celle  progression  ne  s'arrêtait  ])as,  nous 
verrions  la  grande  masse  des  travail- 
leurs ramenés  à  la  condition  des  peuples 
orientaux  dont  le  labeur  de  tout  un 
jour  est  payé  d'une  bolée  de  riz.  Que 
leur  restera-t-il  alors  pour  acheter  les 
produits  qu'ils  fabriquent  à  si  bas  prix? 
Habillant  le  monde  entier,  gagne- 
ront-ils assez  pour  s'habiller  eux- 
mêmes?  Ues  économistes  très  sérieux 
ont  répondu  non.  A  qui  la  faute?  .Au\ 
patrons?  Nullement.  Aux  ouvriers? 
Encore  moins.  Faudrait-il  donc  s'en 
prendre  à  la  clientèle?  Pas  davantage; 
celle-ci  subit  en  elFel  un  étal  de  mn'ur> 
qui  s'impose  à  elle  et  qu'elle  impose  à 
son  tour  sans  qu  ou  puisse  l'en  rendiv 
responsable.  Ce  serait  donc  bien  alors 
la  faute  à  la  machine  si  le  noble  but  que 
s'étaient  proposé  nos  inventeurs,  si  le 
bonheurde  l'humanitéqu'ilsavaienl  vè\r 
semble  chaque  jour  s'éloigner  de  nous 
davantage. 

l'i  1   11  11  1       C  Al.  MTTTKS. 


L  humble  rivière  de  chez  nous 
i\e  mène  pas  un  i;iaiul  Uipai;e : 
Avec  un  hruit  paisible  et  doux 
Elle  fait  le  tour  du  village. 

Le  lac  est  fier  de  sa  beauté, 
Le  torrent,  de  ses  précipices; 
Le  tieuve  a  plus  de  majesté 
Et  le  iiave  plus  de  caprices. 

Elle  n"a  rien  de  tout  cela 

El  ne  veut  pas  s'en  faire  accroire  ■ 


PETITE    SKI\r 

Hanant  ici  pour  courir  la, 
Enrorc  in£;énue  et  sans  gloire. 

Elle  va,  de  son  train  charmant  ; 
On  l'appelle  déjà  la  Seine  ; 
Paris  est  loin,  heureusement  : 
Paysanne  avant  d'être  reine. 

Elle  cache  sa  royauté 
Entre  des  rives  roturières, 
.•\vec  des  jardins  d'un  côté 
El.  de  l'autre,  des  chènevières. 


Des  saules  et  des  peupliers, 
Oni  sont  à  peu  près  du  même  âge. 
Comme  des  voisins  familiers 
Bruissent  le  long  du  rivage; 


V 


Et  le  chucholcraenl  des  eaux 
Accompagne  la  voix  légère 
De  la  fauvette  des  roseaux 
Oui  fait  son  nid  sur  la  rivière. 

.Matin  et  soir,  à  la  fraîcheur. 
.\vec  les  bonnes  hirondelles. 
Leur  ami  le  martin-pècheur 
Poursuit  les  vertes  demoiselles. 


La  lourde  escadre  des  canards 
''^-'^  Les  voit  voler  d'un  a-il  d'envie; 


Leur  aile  donne  à  ces  traînards 
Le  frémissement  de  la  vie. 


Quand  r  oiseau  |iajseau-ilcssiisd"cuN 
Toute  la  Irriupc  \v  regarde  : 
Son  pclit  cri,  brusque  et  jnvcux 
La  rend  encore  plus  bavarde  ; 

.Mais,  Idin  du  peuple  cancanier, 
Canards,  laveuses  et  commères, 
D'un  coup  de  bec,  le  braconnier 
Attrape  au  vol  les  éphémères. 

Notre  rivière  a  du  poisson  : 
L'able,  la  truite  et  la  vandoise 
Filent  à  travers  le  cresson 
Avec  leur  dos  couleur  d'ardois 


El,  lors(|u'uu  lilel  de  soleil 
Hit  et  frissonne  sur  l'eau  bleue 
On  voit,  dans  le  rayon  vermeil. 
Reluire  l'aritcnt  de  leur  queue. 

Ainsi  ciiule,  de  son  air  doux, 
.'^alls  aventure  et  sans  laiiage, 
li'uu  bout  à  l'autre  du  village, 
\ière  de  cliez  nous. 


LKS   CIIIKNS 

DE    BEllGElî 


''%%>'-^^,iitX, 


■  H  1  E  X     II  E      B  l:  I  E 


Les  récents  concours  de  chiens  de 
berger  oui  attiré  l'attention  du  public 
sur  cette  race,  et  c'est  justice.  Aucun 
chien  ne  possède  autant  d'intelligence 
naturelle,  ne  montre  autant  de  dévoue- 
ment que  cet  humble  auxiliaire  de  la 
ferme.  Toujours  à  1  œuvre,  l'œil  au  guet, 
1  oreille  dressée,  tantôt  il  surveille  le 
troupeau  au  pacage,  tantôt  il  le  conduit 
sur  la  route,  arrêtant  l'avanl-garde,  pous- 
sant les  retardataires,  ramenant  les 
égarés.  Il  semble  être  partout  à  la  fois. 
Qui  n'a  vu,  un  soir,  au  soleil  couchant,  le 
troupeau  revenant  lentement  à  la  ferme, 
dans  un  nuage  de  poussière,  la  silhouette 
noire  du  berger  grandie  par  le  crépus- 
cule et  le  chien  fidèle  qui,  sans  un  ordre, 
\a,  vient,  tourne  et  retourne,  haletant 
et  jamais  lassé  ? 

Lorsque  les  brebis  sont  au  pâturage, 
elles  sont  généralement  gardées  par  deux 
chiens.  L'un  veille  à  ce  qu'elles  ne  pé- 
nètrent pas  dans  le  champ  voisin.  Les 
hergers   disent  :    «  Il   fait   le   rail.  •>    Au 


commencement  de  la  journée,  le  berger 
montre  au  chien  la  ligne  de  démarca- 
tion. Cette  simple  indication  suffit.  Le 
chien  prend  son  poste  et  ne  le  quittera 
que  le  soir.  Certains  chiens  <>  font  le 
rail  >i  en  le  parcourant  sans  cesse,  d'un 
mouvement  machinal.  D'autres,  plus 
pratiques,  se  couchent  sur  la  frontière 
du  champ  et,  l'œil  à  demi  fermé,  obser- 
vent. Dès  qu'un  mouton  s'aventure  de 
l'autre  côté  de  la  ligne,  la  sentinelle  se 
dresse,  court  au-devant  du  délinquant, 
le  ramène,  puis  reprend  tranquillement 
son  poste. 

Le  second  chien  se  tient  auprès  du 
berger.  Il  fait  le  service  d'estafette.  Sur 
un  mot,  sur  un  signe,  il  contourne  le 
troupeau  et  rallie  les  vagabonds.  Vivant 
aux  côtés  du  maître,  souvent  caressé,  il 
a  l'humeur  moins  farouche  que  le  chien 
vigie,  toujours  isolé. 

Autrefois  les  chiens  de  berger  n'a- 
vaient pas  seulement  à  garder  le  trou- 
peau,  ils  le  défendaient  encore  contre 


496 


I.liS     CIIIKNS     1)1-;     HlCHC.KIl 


les  attaques  des  loups.  Leur  taille  de- 
vait être  plus  haute  que  maintenant  cl 
leur  mâchoire  plus  forte. 

.Nulle  variété  de  la  race  canine  n"a  une 
orij^inc  plus  ancienne.  Buiron  considère 
ce  chien  comme  le  type  primordial  de 
toutes  nos  races  actuelles.  Il  appuie  son 
opinion  sur   ce  l'ail  qu'il  ressemble  nu\ 
chiens    que     l'on     trouve 
chez  les  peuples  les  moins 
civilisés.      Le      chien     de 
herfjer    a,     par    exemple, 
comme  les  chiens  lapons, 
esquimaux  et  arabes,  avec 
le     museau     pointu,     les 
oreilles        droites, 
alors  qu'elles  sont 
lonibantes  dans  la 
])lupai't    des    races 
rn'lilicielles. 

Le  type  du  chien  de 
berf,'er  diirère  dans  chaque 
pays.  La  nature  partout 
ap|)ropric  la  bêle  à  son 
milieu. 

Les    .Anglais    possèdent 
deux    \ariétés   très    diiïé-       iiiiex    dk 
rentes,    l'une    est    le  boh- 
lail,  chien  de  petite  taille,  à  poil  lonj;  el 
Irisé,  à  queue  courte. 

L'autre  espèce,  le  collie,  originaire 
d'Ecosse,  est  beaucoup  plus  réjianduc. 
Le  collie  est  assez  bas  sur  pattes,  comme 
le  saint-bernard.  Le  museau  est  long  el 
pointu,  le  poil  long,  droit,  très  loulFu, 
la  queue  épaisse  et  pendante,  relevée  à 
l'cxlrémité.  Le  collie  est  l'animal  à  la 
mode,  celui  qui  jouit,  en  .Angleterre, 
des  l'avein-s  accordées  en  France  au  ca- 
niche. Il  l'ait  prime  dans  les  ex|)osilions 
el  les  lauréats  atteignent  des  |irix  extra- 
ordinaires. L'un  d'eux,  Mctililcy  Wdn- 
der,  l'ut  vendu  IS'JÔO  IVaius. 

L' .Allemagne  et  la  Helgiqne  possèdent 
des  chiens  dont  les  caractéristiques  sont 
le  museau  allongé  et  les  oreilles  droites. 
Dansées  deux  pays,  les  chiens  de  berger 
sont  classés  eu  trois  catégories,  selon  le 
poil,  qui  peut  être  loug^,  ras  ou  dur.  Les 
chiens  belges  à  poil  long,  unil'ormémeul 
noir  ou  roux,  sont  les  [ilns  rem.irquables. 


En  Russie  se 
trouve  un  chien 
d'une  très  grande 
dimension,  ap- 
pelé berger  d'O  II  - 
charka.  Il  a  sou- 
vent à  défent 
■^es  brebis  contr 


les  loups.  Son  aspect  est  celui  d  un 
/>oyj-/<u7  qui  serait  |)ourvu  d'une  longue 
(|ueue.  Son  poil  est  long,  frisé  el  laineux. 
Certains  de  ces  chiens  gardent  seuls 
jusqu'à  deux   mille  moutons. 

Eu  France,  l'aspect  du  chien  de  ber- 
ger varie  selon  les  régions.  Malheureu- 
sement toutes  les  variétés  ne  ]irésenleul 
pas  des  traits  assez  nets  pour  |)ouvoir 
être  classées.  Les  bergers  send)leut  très 
ignorants  en  ce  qui  concerne  \cs  points 
qui  marquent  les  races  pures.  Les  croi- 
sements se  font  «.■outrairement  aux  règles 
d'élevage  les  plus  élémentaires.  Par 
exemple,  un  propriétaire  nous  aviniail 
un  jour  qu  il  mariait  toujours  un  poil 
long  avec  un  poil  court,  parce  que  le 
mélange  dounail,  pour  l'intelligence  an 
travail,  de  meillem's  résultais.  .Vinsi  se 
sont  [jcrdues  peu  à  peu  les  qualités  phy- 
si(pies  de  nos  races.  Fort  heureusement, 
depuis  IH".l(i,  le  (îlub  français  du  chien 
de  berger  sesl  fondé,  ipii  a  entrepris  la 


LES     CHIENS     Dl£     liKIillEK 


régénération  de  celte  espèce  et,  grâce  à 
lui,  de  très  grands  progrès  ont  été  réalisés. 
Les  chiens  qui  figuraient  en  1898  à  l'ex- 
position des  Tuileries  étaient  d'admira- 
bles reconstitutions  des  vieilles 
races  de  Bi-ie  et  de  Hcauce. 

Le  chien  de  Bi-ie.  haut  de 
0",55  à  (("".GS,  a  le  |)oil  long, 
gris,  ou  le  plus  souvent  noir, 
parsemé  de  quelques  fils  blancs. 

Le  chien  de  Beauce,  de  taille 
légèrement  supérieure  iO™,60 
à  0°\70;,  a  le  poil  court  et  rude, 
gris  ou  gris  et  noir  tacheté, 
ou  —  et  c'est  la  couleur  préfé- 
rée —  tout  noir  avec  le  mu- 
seau et  les  pattes  l'eu.  Dans 
les  deux  variétés  les  oreilles 
«ont  droites,  encornet,  légère- 
ment recourbées  du  haut  si 
elles  n'ont  pas  été  taillées;  la 
queue  est  tombante,  avec 
l'extrémité  relevée  en  crochet. 
Chaque  patte  de  derrière  doit 
être  pourvue  d'un  double  ergot. 

Ces  animaux  ont  un  carac- 
tère pacifique,  un  air  de  rési- 
gnation particulier.  Ils  ne 
connaissent  pas  la  vivacité  du 
chien  de  chasse  ou  du  chien 
de  luxe,  bien  nourri,  bien  soi- 
gné, souvent  caressé.  Il  y  a, 
entre  eux  et  ces  êtres  privi- 
légiés, la  même  dilTérence 
qu'entre  un  paysan  et  un  cita- 
din. Lorsqu'on  emmène  le  chien 
de  berger  à  la  ville,  la  foule 
des  piétons,  le  roulement  des 
voilures,  le  tumulte  des  cabarets 
l'effravent,  l'ahurissent,  le  ren- 
dent stupide.  Mais,  dès  qu'il 
retrouve  la  paix  des  champs, 
il  redevient  lui-même.  Qu'il  entende  au 
loin  le  bêlement  d'un  agneau,  son  oreille 
se  dresse,  son  œil  brille,  il  est  prêt  à 
partir  au  moindre  signe.  Sa  timidité 
naturelle  ne  doit  pas  cependant  le  con- 
damner à  ne  connaître  jamais  le  confor- 
table des  chenils  bien  tenus,  à  n'être 
jamais  admis  dans  le  monde.  Si  on  l'ar- 
rache à  sa  ferme  avant  qu'il  soit  com- 


plètement formé,  il  s'habitue  rapidement 
aux  bruits  de  la  ville.  Nous  avons  connu 
des  chiens  de  Brie  et  de  Beauce  qui,  au 
contact  d'une  société  polie,  avaient  pris 


1.  Parc  de  réserve. 

2.  Passage  clos. 

3.  Parquet  de  départ. 

4.  Piste. 
h.  Parquet  d'arrivée. 

6.  Passage  clos. 

7.  Parc  de  réception. 

8.  Fossé  à  sec. 

9.  Passage  rétréci. 

10.  Banquette  de  terre. 

11.  Tribune  du  jury. 


DE    LA    PISTE 

12.  Tribune  du  comité. 

13.  Tribune  du  club. 

14.  Tribune  réservée  au  public. 
A  B.  Ligne  d'arbustes. 

C  D,  Claies  formant  entonnoir. 

E.  Emplacement     des     bergers 
av.int  le  concours. 

F.  Emp'accment     des     bergers 
ayant  concouru. 

G  H  I  J,    Clôture    composée    de 
pieu.ï  reliés  par  des  cordes. 


des  allures  tout  à  fait  aisées  et,  avec  leur 
fourrure  soignée,  faisaient  bonne  figure 
à  coté  des  chiens  de  luxe  de  la  maison. 
Les  Anglais  ont  eu  les  premiers  l'idée 
d'organiser  dans  la  campagne  des  con- 
cours où  l'on  comparerait  l'habileté  des 
chiens  de  berger  à  conduire  leurs  mou- 
lons. La  première  réunion  eut  lieu  à 
Bala,  dans  le  pays  de  Galles,  en  1873. 


1-ES   ciiii:ns    nie    lîKiiCKU 


w 

ÏMJ^idt^r 

■R___ 

E|PP|Pp*»--- ~     '  ^jm^gMMjij^m^ 

Les  proniolciirs  élait'iit  MM.  K.-.I.  I,li>yd 
Price,  de  Khiwlas,  F.  Parmelcr  cl 
T.  Ellis.  L'hisloriographe  du  cDllic', 
M.  Rawdoii  Lee,  décrit  ainsi  ces  pelitos 
fêles  agricoles  :  «  Far  une  ijclle  journée, 
il  II  y  a  |ias  de  spcL-lacle  plus  iiiléressanl 
que  de  voir  un  groupe  de  chiens  de  lier- 
ger  bien  entraînés  cpii,  luu  après  l'autre, 
font  courir  et  évoluer  devant  eux,  avec 
une  habileté  consommée,  un  pelil  trou- 
peau de  moutons.  L'air  est  frais  et  sain, 
sur  les  coteaux  penchants;  la  campagne 
est  riante  aux  alentours.  La  bonne  hu- 
meur, la  franche 
camaraderie  qui 
animent  les  pro- 
priétaires des  con- 
currents forment  un 
contraste  frappant 
avec  les  jalousies  qui 
éclatent  souveni 
dans  d'autres  réu- 
nions s[)orlives. 
C'est,  de  [)lus,  nn 
rapprfichctDeiilenlro 
le  fermier  cl  son 
bergei'.  La  iiiii|ii' 
d'argent  on  le  prix 
en  espèces  {pii  est 
olîert  par  le  châte- 
lain est  une  récom- 
pense à  laquelle  on 


attache  plus  de  va- 
leur (lu'à  la  pièce 
d'argenterie  gagnée 
au  comice  pour  une 
vache,  un  cheval  ou 
un  lot  de  brebis.  ■> 
Cet  usage  passa 
du  pays  de  Galles 
dans  le  nord  de 
r.Anglelerrc,  sur  la 
frontière  d'Ecosse, 
et  une  société  se 
forma,  appelée  NorI  h 
Western  Countics 
Sheep  Dog  Trials 
.Association  (1878  . 
Les  concours  de 
chiens  de  berger 
sont  encore  en  hon- 
neur on  .Angleterre,  et  ils  ne  manquent 
jamais  d'être  très  fréquentés. 

En  1896,  un  comité  d'amateurs  fran- 
çais en  faisait  l'essai  .'i  Chartres,  à  l'oc- 
casion d'un  concours  agricole.  De- 
puis I.S<)(),  deux  grandes  réunions  ont 
été  organisées  par  le  club  français  que 
préside  .NL  l'Emmanuel  Houlet,  d'I-Elbeuf. 
L'une  à  eu  lieu  fi  Angerville  ^Seine-el- 
Oise),  en  1897,  cl  l'autre,  en  1898,  à 
Lizy-sur-Ourcq,  près  de  Meaux.  Chaque 
journée  a  réuni  environ  quarante  enga- 
gements.    ce    qui    constitue    un    chilTre 


y.  N  T  it  ft  i;    \  V    i>  F.  Il  \  I  V.  n    V  \  u  i 


i.i;s   ciiiKNS    uic    iîi:iiGi:n 


qu  il  n'est  pas  dési- 
rable de  dépasser,  le 
temps  de  la  réunion 
étant  limité  à  trois 
ou  quatre  heures. 

Nous  ne  saurions 
donner  une  descrip- 
linn  plus  exacte  du 
concours  qu'en  ci- 
tant les  principaux 
articlesdu  règlement 
appliqué  l'an  dernier 
à  Lizy-sur-Ourcq. 

Le  travail  du  chien 
consiste  à  conduire 
un  troupeau  de 
vingt-cinq  moutons 
d'un  parc  à  un  autre 
sur     une     piste    de 

<)  mètres  de  large  et  d'environ  300  mètres 
de  parcours,  tracée  par  des  raies  de 
charrue  et  comprenant  trois  obstacles  : 
une  banquette  de  terre,  un  fossé  à  sec 
et  un  passage  rétréci  entre  deux  haies. 

Le  chien  ne  doit  ni  laisser  les  moulons 
sortir  de  la  piste,  ni  les  mordre  à  l'oreille, 
à  la  gorge,  aux  pattes  de  devant,  au  ventre, 
ni,  profondément,  à  la  cuisse,  ni  aboyer. 

L'épreuve  commence  au  moment  où 
le  parquet  de  départ  est  ouvert  et  se 
termine  lorsque  les  vingt-cinq  moutons 
sont  rentrés   dans  le  parquet  d'arrivée. 


Les  bergers  peuvent  se  servir  de  deux 
chiens  simultanément. 

Le  travail  des  chiens  de  bouvier  et 
de  conducteur  de  bestiaux  donne  lieu 
à  un  classement  spécial. 

Une  part  du  succès  qu'ont  rencontré 
jusqu'ici  les  concours  de  chiens  de  ber- 
ger est  due  à  la  valeur  des  récompenses 
qui  y  sont  décernées.  A  Lizy,  le  grand 
prix  d'honneur  était  une  médaille  d'or 
offerte  par  le  ministre  de  l'agriculture, 
et  100  francs  en  espèces;  le  prix  d'hon- 
neur était  une  médaille  de  vermeil  et 
50  francs.  Suivait 
une  longue  liste  de 
jîrix  consistant  cha- 
cun en  une  médaille 
accompagnée  d'une 
somme  d'argent  el 
d'un  diplôme.  Les 
bergers,  attirés  par 
l'espoir  de  rempor- 
ter une  des  hautes 
récompenses,  se  font 
inscrire  en  foule  sur 
les  listes  d'engage- 
ment et  assurent  la 
réussite  de  l'entre- 
prise. Leur  partici- 
pation à  ces  réunions 
est  loin  de  leur  être 
inutile.  Ils  y  appren- 


I-liS     CHIENS     DK     HKItGLIt 


lient  quel  dcfcré  d'intelligence  et  d  obéis- 
sance on  peulattendredun  chien,  et  aussi 
ils  y  voient  par  comparaison  quelles  sont 
les  qualités  physiques  à  dévelo[)per  pour 
obtenir,  par  la  sélection,  des  animaux 
de  race  pure,  dont  la  valeur  sera  deux 
ou  trois   fois  celle  d'un  chien  vul),'aire. 

Examinons  maintenant  comment  s  ac- 
complit ré])rcuve  imposée  par  le  jurv  et 
quelles  sont  les  aptitudes  nécessaires 
pour  s'y  distinffuer. 

Dans  une  vaste  prairie  ou  dans  un 
champ,  une  piste  de  300  mètres  a  été 
tracée  {)ar  deux  raies  de  charrue.  Pour 
la  commodité  des  spectateurs,  cette  piste, 
au  lieu  d'être  en  ligne  droite  comme 
une  route  naturelle,  est  sinueuse  ou 
recourbée  en  fer  à  cheval. 

Des  li-ibunes,  pavoisées  aux  trois  cou- 
leurs ,  sont  destinées  au  public.  Une 
estrade  surélevée  est  à  l'usage  des  mem- 
bres du  jury,  choisis  parmi  les  gros  fer- 
miers du  pays.  Chaque  juré  est  pourvu 
d'une  feuille  de  pointage  imprimée  sur 
laquelle  sont  prévues  et  cotées  toutes  les 
fautes  possibles  des  concurrents. 

Dans  un  grand  parc,  formé  de  claies, 
deux  cents  moulons  environ  sont  rassem- 
blés. Ce  sont  les  victimes  condamnées  à 
être  exposées  aux  bourrades  et  aux  mor- 
sures des  chiens.  Un  couloir  de  feuil- 
lage conduit  du  parc  de  réserve  au  petit 
parquet  de  départ,  où  les  brebis  sont 
amenées  par  séries  de  vingt-cinq.  Chaque 
berger  ])orte  au  bras,  sur  un  brassard  blanc, 
un  numéro  d'ordre  qui  a  été  tiré  au  sort. 

L'homme  attend  le  départ,  les  deux 
chiens  sur  ses  talons.  Au  loin,  sur  la  tri- 
bune du  jury,  un  mouchoir  s'agite.  Le 
starter  prononce  :  «  Berger,  préparez- 
vous  !  »  Un  draj)eau  s'abaisse,  les  claies 
du  parc  sont  ouvertes,  l'épreuve  com- 
mence. La  plus  grande  difliculté  est  pré- 
cisément dans  le  démarrage  du  trou- 
peau. Le  berger  habile  fait  coucher  ses 
chiens  de  chaepic  côté  de  la  piste  et  leur 
ordonne  l'immobilité.  Il  se  place  .'i  [ii  mè- 
tres environ  en  avant  des  brebis  et 
les  ap])elle  du  cri  familier  :  w  Urou  ! 
brou!  »  Les  bêles,  d'abord  indécises, 
dépavséci,   efTrayécs   |>ar    lc<   di-apeaux. 


les  fanfares,  le  voisinage  des  curieux,  se 
décident  cependant  à  partir  et  s'enga- 
gent sur  la  piste.  Les  chiens  se  lèvent 
derrière  elles,  leur  ferment  le  passage  de 
retour,  les  poussent  doucement  en  avant. 

Le  berger  qui  a  le  plus  de  chances  de 
réussir,  de  remporter  la  médaille  dor 
convoitée,  est  celui  qui  emploie  comme 
auxiliaires  deux  chiens  d'âge  mûr,  de 
cinq  à  huit  ans,  plies  à  une  obéissance 
passive.  Plus  le  chien  s'agite,  aboie  ou 
mord,  plus  les  moulons  s'affolent  et  ris- 
quent de  se  dérober. 

Les  trois  obstacles  artificiels  ne  sont 
pas  une  sérieuse  difliculté  si  le  trou- 
peau est  calme  et  s'est  engagé  franche- 
ment à  la  suite  du  berger.  La  banquette 
de  terre  est  gravie  sans  hésitation  et 
l'on  dévale  sans  peur  dans  le  fossé  à  sec. 
dont  la  cavité  est  d'ailleurs  assez  faible. 
Le  passage  rétréci  est  le  seul  point  à 
redouter.  Ici  l'intervention  des  chiens 
est  généralement  indispensable.  Chacun 
d'eux  se  tient  sur  un  liane  du  troupeau 
et,  par  des  voltes  habiles,  arrête  toute 
tentative  de  fuite.  Si  le  troupeau  réussit 
à  se  dérober,  le  public  assiste  à  un 
spectacle  ])arliculièrement  intéressant, 
les  chiens  s'elforçanl  de  rallier  la  bande 
en  déroute  et,  souvent,  y  réussissant  à 
merveille.  Toutefois,  il  est  rare  qu'un 
animal  jeune  et  d'un  dressage  incomplet 
se  tire  ;i  son  honneur  de  cette  difliculté. 

L'après-midi  d'un  concours  se  termine, 
d'ordinaire,  par  des  expériences  d'embar- 
quement où  excellent  les  chiens  des  con- 
ducteurs de  bestiaux.  Puis  un  lot  de  cin- 
quante moutons  est  conduit ,  ])lacé  et 
rangé  dans  des  parquets  spéciaux  dispo- 
sés à  cet  elfet,  selon  les  habitudes  des 
placeurs  de  la  N'illette. 

Telles  sont  ces  réunions  sportives  d'un 
nouveau  genre.  I']lles  méritent  d'être 
multipliées,  car  elles  sont  pour  le  public 
de  province  une  heureuse  occasion  de 
divertissement  et  pour  la  classe  agricole 
une  marque  nouvelle  d'intérêt  cl  d'en- 
coni'agonii'Ml. 

(i  ASTiiN     Di:  i:il  AUTHES. 
ClUhi's  ih-  \\    II.-ni\    l.omoini-. 


~nTr  rj 


L'HOTKI.    DES    INVALIDES 


La  dcsairectalion  complète  de  l'holel 
des  Invalides  ne  saurait  tarder.  Le  gou- 
verneur de  Paris  vient  de  s  "y  installer 
avec  armes  et  bagages;  pendant  plu- 
sieurs mois  des  équipes  de  maçons  diri- 
gés par  le  génie  ont  préparé  les  instal- 
lations, transformant  l'hôtel  en  un 
immense  chantier. 

Il  va  sans  dire  que  les  vétérans  ont  dû 
se  retirer  devant  cet  envahissement;  on 
les  a  relégués  dans  le  coin  le  plus  humble 
entre  l'église  Saint-Louis  et  le  boulevard 
des  Invalides.  C'est  là  qu'ils  sont  par- 
qués :  simples  soldats,  sous-officiers,  deux 
médecins,  trois  officiers  d'administra- 
tion, deux  capitaines  adjudants-majors, 
un  colonel  major,  à  peine  cent  soixante 
hommes. 

Si  l'on  conserve  ce  chilTre  dérisoire, 
c'est  évidemment  pour  légitimer  le  nom 
des  immenses  bâtiments  dont  ils  occu- 
pent une  si  petite  partie.  Or  il  serait 
préférable,  du  moment  qu'on  a  changé 
la  destination  de  l'édifice  qui  avait  été 
construit  pour  eux,  d'envoyer  ces  braves 
pensionnés  aux  champs,  dans  un  asile 
quelconque  sain  et  aéré.  L'assistance 
sous  forme  de  pension  ayant  succédé 
dans  nos  mœurs  à  l'hospitalisation  pour 
les  anciens  militaires  blessés  en  activité 
de  ser\ice,  cette  mesure  semble  s'imposer. 
I\.  —  .rs. 


Mais  elle  ne  parait  pas  être  du  goût 
du  ministère  de  la  guerre;  on  y  veut  peu 
d'invalides,  mais  on  en  veut  tout  de 
même.  J'ai  sous  les  yeux  la  liste  des 
pièces  qui  doivent  être  jointes  à  toute 
demande  d'admission  à  l'hôtel  des  Inva- 
lides; elle  se  compose  d'une  copie  du 
certificat  d'inscription  de  la  pension  de 
retraite  au  Trésor,  d'un  certificat  de 
bonne  vie  et  mœurs,  d'un  relevé  des 
services  et  d'un  certificat  du  payeur  du 
département  constatant  qu'il  n'a  été 
fait  aucune  opposition   sur  la   pension. 

Les  dossiers,  qui  arrivent  en  assez  grand 
nombre  au  ministère  par  l'intermédiaire 
des  généraux  de  brigade  commandant 
chaque  département,  sont  examinés; 
mais,  quels  que  soient  les  titres,  on  ne 
procède  aux  admissions  qu'au  fur  et  à 
mesure  des  extinctions,  pour  que  le 
nombre  actuel  ne  soit  pas  dépassé. 

Sans  remonter  aux  époques  lointaines 
oii  les  estropiés  et  les  amputés  à  la  suite 
des  guerres  devenaient  des  mortes 
payes,  des  moines  lais  mis  au  régime 
des  couvents  ou  des  oblats  pensionnés 
par  le  clergé,  nous  ne  pouvons  nous  disr 
penser  de  rechercher  l'origine  de  l'insti- 
tution des  Invalides. 

Henri  IV  le  premier  songea  à  les 
réunir.  Il  les  logea  provisoirement  dans 


I.IIOTKL    UKS    INVALIUKS 


./ 


DE     M  n  X  T  31  k  1,  1  . 


Thôpilal  tic  la  Charité  chrélieiine,  ou 
plus  communément  de  l'Oursine,  fondé 
par  Marguerite  de  Provence,  veuve  de 
saint  Louis. 

Louis  XIH,  pour  les  mieux  installer, 
ordonna  la  construction  de  l'hospice  de 
lîicêtre;  mais  les  travaux  furent  inter- 
rompus à  sa  mort,  et  Louis  XIV,  repre- 
nant cette  idée  une  trentaine  d'années 
plus  tard,  en  1(570,  choisit  un  autre 
emplacement  sur  la  rive  gauche  de  la 
Seine.  Les  choses  étaient  menées  ronde- 
ment sous  le  Grand  Iloi,  aussi  moins  de 
cinq  ans  après  les  invalides  quittùrent-ils 
les  logements  du  Cherche-.Midi  où  on  les 
avait  casés  provisoirement  pour  prendre 
possession  du  somptueux  édifice  con- 
struit par   Libéral   Bruant,  et  non  par 

Mansard,  comme 

on  l'a  écrit  sou- 
vent. Ce  dernier  ," 
avait  été  chargé 
exclusivement  de 
l'église  et  du 
dôme. 

Le  produit  des 
oblats  ou  pen- 
sions payées  par 
les  abbayes  et  les 


i.VI.  KIllE     DES     n.  \X3     EX     li  K  L  1  K  t 

prieurés,  et  une  retenue  de  deux  deniers 
par  livre  sur  toute  somme  réglée  parles 
trésoriers  furent  assignés  pour  faire  face 
aux  dépenses  de  la  fondation  royale. 
J']st-il  besoin  de  dire  que  des  places  v 
étaient  réservées  aux  ofliciers  mutilés  ? 

A  l'époque  de  la  Hévolulion,  le  re- 
venu annuel  de  l'établissement  dépassait 
1700  000  livres.  Ses  dépenses  furent 
mises  purement  et  simplement  à  la 
charge  de  l'IClal. 

Napoléon  I"'''  élabora  et  mit  à  exécu- 
tion un  système  compliqué  de  ressources 
consistant  en  retenues  sur  les  appointe- 
ments des  officiers,  les  pensions  accor- 
dées par  la  Légion  d'honneur  et  les 
revenus  des  communes.  Il  ne  voulait 
pas  que  les  frais  de  l'hôtel  des  Invalides 


1^:^ 


***! 


•V". 


L  i;  i)  i;  - 1;  t  u  f  s   (  i.  u  L  r    \  m  i .  ; 


l'iioti::l  I)i:s  invai,idi:s 


figurassent  au  budfjet  de  la  guerre.  Elles 
y  sont  revenues  en  183"2,  ainsi  que  la 
dotation  des  six  millions  que  l'empereur 
lui  avait  accordée. 

Les    plans    de    Libéral    Bruant    pré- 
voyaient l'hospitalisation  de  6000  pen- 
sionnaires; pour  aug- 
menter   le    conforta 
ble  ,    ce    nombie    fui 
plus  tdid  reiluil 
à     4  000       1  (  - 


mourant,  assez  douce  faite  à  ce  qui  reste 
de  ces  vieux  débris,  il  n'est  pas  sans 
intérêt  de  décrire  le  palais  qui,  tout 
au  moins,  ([uant  à  l'extérieur,  rivalise 
heureusement  avec  \'ersailles.  L'emploi 
delà  pierre,  de  préférence  à  la  brique,  cl 
une  plus  grande 
hauteur  de  la  l'i 
t  idc  lui  (lonneiil 
un  ispett  plu^ 
momiinenl  il 


Tc^s^iS^.rW'r'S's^  %  «ii^UL  J»^^«««îsn'^ÉftiSîsrf'i 


POETE    D    HONNETR 


guerres  de  la  République  et  du  Consulat 
ayant  fait  15  000  invalides  officiellement 
reconnus  et  ce  nombre  ayant  été  porté 
à  -26000  en  1812,  il  fallut  chercher 
d'autres  asiles;  c'est  ainsi  que  furent 
créées  les  succursales  de  Versailles, 
Mons  et  .\vignon.  Cette  dernière  n'a  été 
supprimée  qu'en  1850:  elle  était  d'ail- 
leurs la  seule  qui  eût  été  organisée  en  fait. 
-Avant  de   relater   l'existence,  au  de- 


Exactenient  orientée  dans  la  direction 
du  nord,  la  façade  de  l'hôtel  des  Inva- 
lides s'étend  sur  une  longueur  de  196  mè- 
tres ;  elle  se  compose  d'un  rez-de-chaussée 
dont  les  ouvertures  sont  à  arcades  et 
de  trois  étages.  L'uniformité  de  celte 
immense  ligne  droite,  sur  laquelle  sont 
percées  cent  trente-trois  fenêtres,  est 
rompue  par  trois  pavillons.  L'entrée 
d'honneur  s'ouvre  dans  celui  du  milieu  : 


I,   lliiTi;i.    l)i:S    INVAMDKï 


elle    est   décorée   de    piédestaux    et    de 
colonnes  d'ordre  ionique  qui  supportent 
un  grand  arc  orné  d'un  bas-reliel'de  Guil- 
laume Coustou  représentant  Louis  Xl\ 
à  cheval  entouré  de  la  Justice  et  de   la 
Prudence.  A  droite  et  a  gauche  de 
la  baie   se  dressent   les  statues  de 
Mars  et  de  Minerve.  Détruite  pen- 
dant   la    Révolution,     l'effigie    de 
Louis  XW  a  été  rétablie  par  Car- 
tellier  en   1816.   Des    lucarnes  for- 
mant trophées  ornent  Tattique 
(|ui  s'élève  au-dessus  du  grand 
entablement   cl   ceux  qui   sur- 


la  façade  de  l'église  s'éle\ant  dans  l'axe 
de  l'entrée.  Celle  cour  n'a  pas  moins  de 
100  mclres  de  longueur  sur  0.')  de  lar- 
geur. Les  pavillons  des  quatre  angles 
sont  ornés  de  groupes  de  chevaux  fou- 
lant aux  pieds  les  attributs  de  la 
guerre.  Un  riche  entablement 
règne  au-dessus  de  la  galerie  su- 
périeure et  supporte  en  retrait  des 
baies  formant  trophées,  comme 
celles  de  la  façade. 

Ine  de  ces  baies  ou  man- 
sardes a  son  histoire.  Sa  dé- 
i^i"  coration    se  compose   à    peu 


f!f!iiiii!tii 


^KSPT"iii 


«^i^fc; 


I.  '  É  G  L 1  s  E    S  A  I  N  T  -  L  0  C  I  S 


montent  les  avant-corps  de  droite  et  de 
gauche.  Faut-il  rappeler  aux  lecteurs, 
non  familiarisés  avec  le  vocabulaire 
des  architecles,  que  l'altique  est  la  partie 
de  l'entablement  édifiée  au-dessus  de  la 
corniche  et  servant  à  dissimuler  la  nais- 
sance des  toitures?  —  Aux  angles  de 
ces  deux  avant-corps,  on  a  placé  quatre 
statues  en  bronze,  du  sculpteur  Desjar- 
dins, qui  décoraient  autrefois  la  statue 
de  Louis  XIV  sur  la  place  des  Victoires; 
elles  représentent  des  nations  vaincues 
par  la  France  et  avaient  été  comman- 
dées par  le  duc  de  I,a  Feuilladc 

La  porl<"d'honneurfranchie,onaccèdc, 
par  un  vaslo  vestibule  orné  de  colonnes, 
dans  la  cour  d'honneur  d'un  aspect 
imposant,  avec  ses  deux  étages  d'arcades 
formant  galerie  sur  chacun  des  côtés  cl 


près  uniquement  d'une  tète  de  loup  aux 
veux  largement  ouverts.  Cette  face  de 
carnassier  regardant  vers  la  cour  est  un 
rébus,'  pour  les  initiés,  il  signifie  :  l.onp 
voit.  Louvois,  le  minisire  de  la  guerre, 
s'élail  occupé  activement  de  la  con- 
struction de  l'hùtel  des  Invalides;  mais, 
poussé  par  une  ardente  soif  de  célébrité, 
il  avait  fait  inscrire  son  nom  d'abord 
sous  la  première  pierre,  ensuite  un  peu 
partout.  Agacé,  le  roi  lui  déclara  qu'il 
voulait  qu'aucun  autre  nom  (|ue  le  sien 
ne  figurât  dans  la  nouvelle  construction. 
Avec  la  complicité  de  l'arehilecle,  Lou- 
vois réussit  à  éluder  la  vnlonlé  rovale 
au  moyen  de  la  mansarde  symbolique. 
Kn  arrière  de  la  façade,  à  droite  et  à 
gauche  de  la  cour  d'honneur,  s'étendent 
quatre   autres   cours   dites   (r.\uslerlil/, 


I.IIOTKI.    Di:;^     IWAI.IDKS 


(le  la  X'aleur,  d'Angoulome  et  de  la  Vic- 
toire: elles  communiquent  par  des  gale- 
ries couvertes  et  desservaient  autrefois 
les  bâtiments  d'habitation  et  de  service. 
Logements,  cuisines,  réfectoires  sont 
aujourd'hui  réduits  à  de  si  étroits 
espaces  qu'il  faut  chercher  longtemps 
avant  de  les  découvrir.  Désaffectés  les 


voie  de  formation  et  qui  se  compose  de 
costumes,  d'armes  et  de  drapeaux  ayant 
figuré  dans  nos  guerres,  et  aussi  de  ta- 
bleaux militaires,  occupe  une  partie  des 
anciens  réfectoires. 

Revenons  dans  la  cour  d'honneur, 
saluons  en  passant  la  statue  de  l'héroïque 
Daumesnil,  le  général  à  la  jambe  do  bois 


n  K  F  E  C  T  1 1  I  li  E     \  l'  1  I 


immenses  réfectoires,  ornés  des  fresques 
do  Martin,  d'après  ^'an  der  Meulen,son 
maître,  représentant  les  villes  conquises 
pendant  les  campagnes  de  Flandre,  de 
Hollande,  d'Alsace  et  de  Franche-Comté; 
abandonnés  les  huit  immenses  dortoirs 
occupant  le  premier  et  le  second  étage 
(le  l'aile  droite  !  Désertes  les  vastes  cui- 
sines du  rez-de-chaussée  avec  leurs  deux 
légendaires  marmites  de  cuivre  qui  pou- 
vaient contenir  600  kilos  de  viande,  leur 
cafetière  monstre  distillant  240  litres, 
qu'on  remplissait  et  qu'on  nettoyait  au 
moyen  d'une  poulie  tournante  scellée  au 
mur  ! 

1.0  musée  historique  de  la  guerre,  en 


qui,  en  1S14,  répondit  aux  alliés,  le 
sommant  de  rendre  \'incennes  :  »  Rendez- 
moi  ma  jambe  !  »  et  les  tint  en  respect  en 
menaçant  de  faire  sauter  le  fort,  —  et 
arrêtons-nous  devant  les  fresques  ina- 
chevées de  Bénédict  Masson  qui  déco- 
rent la  partie  intérieure  des  galeries  du 
rez-de-chaussée.  Les  connaisseurs  affec- 
tent un  mépris  dédaigneux  pour  ces 
peintures  rudimentaires  qu'ils  compa- 
rent à  des  images  d'Fpinal,  et  pourtant 
elles  ont  je  ne  sais  quoi  de  naïf,  de  bon 
enfant,  qui  va  droit  à  l'intelligence  des 
âmes  simples.  L'artiste  a  ligure  en  une 
série  de  scènes  synthétiques  les  premiers 
siècles  de    notre   histoire   nationale,  do 


I. HOTEL    DKS     INVAI.IllES 


8TATI7E    DE    DA0MESS1L 
l/héroïque  défenseur  de  Vincennes  en  1814. 

l'aron  à  frapper  l'imagination  des  sol- 
dais, des  ouvriers,  des  enfants  qui  con- 
stituent la  grande  majorité  des  visiteurs. 
I,a  suite  de  nos  conquêtes  sous  la  Hévo- 
lulioii,  sous  l'Empire  cl  en  Algérie  n'est 
représentée  que  par  des  fragments  et  des 
esquisses.  Bientôt  le  soleil  el  la  pluie 
auront  complètement  fait  disparaître  ces 
essais  qui  mériteraient  d'être  conservés 
et  complétés.  I.a  direction  du  génie  a  la 
plus  grande  part  de  res[)onsabilité  dans 
colle  ilestruclion  lente,  mais  certaine, 
si  des  mesures  ne  sont  pas  prises. 

Depuis  quelque  temps,  on  a  placé 
dans  une  autre  partie  des  galeries  des 
copies  sur  toile  des  fresques  de  Raphaël 
envoyées  de  Rome,  en  I8i"2,  par  des 
pensionnaires  du  gouvernement  fran- 
çais, les  frères  Ralze.  L'un  deux  a 
obtenu  raulorisalion  de  faire  accroclier 
là    à   ses   frais  ces  vastes   toiles. 


Sans  risquer  de  comparaisons,  il  est 
aisé  de  constater  qu'elles  ont  moins 
d'admirateurs  que  les  na'ives  élucubra- 
lions  de  Hénédict  Masson.  On  les  a  réu- 
nies dans  la  galerie  qui  fait  face  à  l'en- 
trée, à  proximité  de  l'église  Saint-I^ouis, 
qui  n'csl  pas  la  moins  belle  partie  de 
l'édifice  conçu  par  Libéral  Bruant,  avec 
ses  deux  ordres  superposés  comportant 
une  arcade  centrale  dans  laquelle  se 
dresse  la  statue  de  Napoléon  l"  en  redin- 
gote et  petit  chapeau  :  c'est  la  ma- 
quette de  celle  qui  surmonta  longtemps 
la  colonne  Wndome. 

L'intérieur  de  l'église  Saint-Louis  se 
compose  d'une  nef  el  de  deux  bas  côtés 
au-dessus  desquels  ont  été  ménagées  des 
tribunes;  il  présente  un  grand  caractère 
de  simplicité  s'harnionisant  bien  avec 
l'état  d'âme  de  vieux  soldats  chrétiens 
venant  faire  dans  celle  enceinte  leurs 
dernières  prières.  Le  vaisseau  est  divisé 
par  des  arcs-doubleaux  ornés  de  rosaces, 
de  fleurs  de  lis  et  de  couronnes.  L'église 
;i  70  mètres  de  longueur  sur  '2'2  de  lar- 


•;  !^i,m'is>ffasfti 


STATtlE     IIE     NAPOLÉON     I" 

um-,  qui  fut  placc-o  sur  Ift  rolonne  Vi'udûme 
dr  IH33  A  11)67. 


LIIOTEL    I)i:S    INVALIDES 


geur.  On  y  voit  les  monuments  d'un  cer- 
tain nombre  de  gouverneurs  des  Inva- 
lides et  de  maréchaux  inhumés  dans  les 
caveaux,  entre  autres  Moncey,  Oudinot, 
Jourdan.  —  Moncey  était  gouverneur 
de  Paris  en   1814:  tous  les  invalirles  en 


on  les  avait  enlevés  de  Notre-Dame;  les 
plus  anciens  dataient  du  siège  de  la 
Hochelle  en  1(527. 

I,es  drapeaux  qu'on  voit  ;nijourd'luii 
dans  l'église  Sainl-Louis  proviennent  de 
l'Algérie,  du  Maroc,  de  Crimée,  d'Italie, 


GALERIE     DE     LA    COUR    D    HONNEUR 
Fragment  îles  fresques  de  Bènédict  Masson.  —  La  France  acceptant  la 


état  de  porter  une  arme,  de  servir  une 
pièce,  allèrent  se  mettre  à  sa  disposition 
et  contribuèrent  à  l'héroïque  défense  de 
la  barrière  de  Clichy;  les  autres,  les  im- 
potents, pleuraient  de  rage  de  ne  pouvoir 
se  joindre  à  eux.  Une  douloureuse  mis- 
sion leur  échut,  celle  de  détruire  les 
drapeaux  suspendus  sous  les  voûtes  de 
l'église  pour  éviter  qu'ils  fussent  pris 
par  l'ennemi.  Celte  lugubre  cérémonie 
eut  lieu  le  30  mars  1814,  la  veille 
de  l'entrée  des  alliés  dans  Paris.  Ainsi 
furent  anéantis  des  centaines  de  glorieux 
trophées  transportés  la  depuis  qu'à  la 
fermeture  des  églises  sous  la  Révolution 


du  Mexique,  de  Chine,  de  l'Annam.  Un 
commencement  d'incendie  en  a  détruit 
une  partie  le  jour  des  obsèques  du  ma- 
réchal Sébasliani  en  1851. 

Les  caveaux  de  l'église  Saint-Louis 
ont  été  affectés,  jusqu'en  1788,  à  l'inhu- 
mation des  gouverneurs  des  Invalides; 
une  décision  ministérielle  intervint  à 
cette  époque  pour  qu'aucune  sépulture 
nouvelle  n'y  fût  faite.  Mais  il  n'en  a  pas  été 
tenu  grand  compte,  puisqu'on  a  inhumé 
ultérieurement  une  vingtaine  de  célé- 
brités militaires,  notamment  les  maré- 
chaux Vallée,  Bugeaud,  Mac-Mahon, 
Canrobert,  et  tous  les  gouverneurs  qui 


L   IKiTKI.    DE 


I.N  V  AI.IDKS 


se  sont  succédé.  On  y  conserve,  en 
outre,  les  cœurs  de  Kléber.de  plusieurs 
vaillants  capitaines  et  celui  de  M"''  de 
Sombreuil,  dont  le  père  était  gouverneur 


L  1  N  T- I,OU  le.    —    ASI'liCT     INTftlIlKI 


des  Invalides,  quand,  à  l'occasion  de  la 
prise  de  la  Bastille,  le  peuple  de  Paris 
vint  piller  les  arsenaux. 


Des  (jualrc  anj^les  de  la  cour  il  hon- 
neur partent  de  larges  escaliers  condui- 
sant aux  étages  supérieurs  où  Ion  peut 
visiter  la   salle  du  conseil    ri   r.iiniciHU' 


salle  de  la  hibliotliè(|ue.  Nous  ne  par- 
lon>  pas  ici  du  musée  d'artillerie,  qui 
mérite  un  article  à  part  et  qui  conlieni 
une  iiuoniparabie  collection  d  armures. 
La  salle  du  conseil, 
remarquable  par  ses 
belles  proportions,  a 
servi  de  lieu  de  réu- 
nion à  la  noblesse 
pour  l'élection  de  ses 
(léj)utés  à  r.Vssemblée 
iialionale  de  1789. 
i^lle  est  décorée  de 
bustes  et  de  portraits. 
Celui  de  Napoléon  I'', 
dans  son  costume  du 
sacre  par  Ingres,  mé- 
rite une  attention  par- 
ticulière. 

La  bibliothèque  oc- 
cupait le  premierétage 
du  |)avillon  central  cl 
renfermait  environ 
•20 000  volumes;  elle 
a  émigré  avec  riîcole 
de  guerre  il  y  a  une 
quinzaine  d'années,  à 
la  suite  du  court  sé- 
jour que  celte  institu- 
tion lit  à  l'hùlel  des 
Invalides.  La  boiserie 
qui  couvre  les  murs 
est  du  meilleur  goùl.- 
()n  peut  voir  en  belle 
place  le  boulet  qui  a 
tué  Turenne  à  Sal/- 
l)ach,le-->7juillelU)7:), 
et  divers  objets  a|i[)ar- 
tenant  à  cet  illustre 
général. 

Sous  les  combles, 
dans  des  salles  d'une  longueur  déme- 
surée, basses  de  plafond  et  mansardées, 
sont  placés  les  plans  en  relief  de  nos 
principales  places  de  guerre.  La  fron- 
tière du  nord  est  représentée  par  .Aire, 
.\rras,  .\vesnes.  Douai, (iravelines,  llam, 
I{ocroi,Saint-t)mer;  la  frontière  de  l'csl. 
par  Laon,  Sedan,  N'crdun,  'l'oul,  Hel- 
l'orl,  Hesançon,  le  fort  de  Joux  ;  la 
frontière   des  .Mnes,  par  Hri.Micon.   Km- 


LIIOTKL    Di:S     IN\  AI.IDKS 


k 


brun,  forl  Barraux,  fort  I-écluse,  Gre- 
noble, Mont-Dauphin;  la  frontière  mô- 
iliterranéenne,  par  Antibes,  Toulon;  la 
IVonlière  des  Pyrénées,  par  Perpignan, 
^'iilefranche,  Baronne  ;  les  places  de 
l'Océan,  par  Uleron,  Helle-lsle,  Brest, 
Cherbourg,  le  iMont-Saint-Michel  ;  l'Al- 
gérie, par  (^onstantine. 

Les  modifications  apportées  depuis 
la  guerre  au  système  de  fortification  de 
ces  places  ne  sont  pas  figurées  dans  les 
reliefs;  mais,  tels  qu'ils  sont,  ils  n'en 
olfrent  pas  moins  un  très  vif  intérêt. 
Sans  parler  des  édifices  publics,  toutes 
les  constructions  particulières  y  sont 
figurées  avec  une  scrupuleuse  exactitude 
d'après  des  plans  et  des  croquis  dressés 
sur  place. 

C'est  l'hôtel  des  Invalides  que  Napo- 
léon I'"'  choisit  comme  cadre  de  la  céré- 
monie imposante  par  laquelle  il  consacra 
l'institution  naissante  de  la  Légion 
d'honneur,  le  fi  juillet  1804.  Entouré 
des  colonels  de  la  garde  et  d'une  pha- 
lange de  généraux,  il  assista  à  la  messe 
solennelle  célébrée  par  le  cardinal  légat 
en  présence  du  cardinal-archevêque  de 
Paris,  devant  un  auditoire  composé  d'in- 
valides, d'élèves  de  l'I'lcole  polytechni- 
que et  des  nouveaux  dignitaires  de  la 
Légion  d'honneur.  Conduit  au  pied  du 
trône,  le  grand  chancelier  indiqua  le  but 
de  l'institution  et  traça  les  devoirs  cju'ellc 
impose  à  chacun  de  ses  membres.  L'em- 
pereur fut  décoré  le  premier  par  son 
frère,  le  prince  Louis,  futur  roi  de 
Hollande;  puis  il 
reçut  le  serment  de 
chacun  des  digni- 
taires à  qui  les  in- 
signes furent  dis- 
tribués dans  des 
bassins  d'or. 

Quelques  années 
plus  tard  eut  lieu, 
dans  l'église  Saint- 
Louis,  la  transla- 
tion de  l'épée  du 
grand  l'rédéric, 
rapportée  de  Ber- 
lin comme  un  glo- 


rieux trophée,  en  même  temps  que  cent 
quatre-vingts  drapeaux  conquis  dans  les 
récentes  campagnes  sur  le  champ  de 
bataille.  C'est  le  maréchal  Moncey  c|ui 
remit  l'épée  de  Frédéric  II  au  général 
Sérurier,  alors  gouverneur  de  l'hôtel  des 
Invalides.  Ce  trophée  a  été  re[)ris  par 
les  Prussiens  en  181."). 

Une  visite  aux  Invalides  serait  incom- 
plète si  on  négligeait  l'extérieur  de  l'hô- 
tel et  ses  abords. 

L'esplanade,  qui  s'étend  jusqu'au  quai 
d'Orsay,  a  été  plantée  d'arbres  en  1806. 
C'est  au  milieu  de  cette  esplanade  majes- 
tueuse que  fut  placé,  sous  le  premier 
Empire,  le  lion  de  saint  Marc,  ramené 
de  Venise  avec  d'autres  trophées.  Lors 
de  l'entrée  des  alliés  à  Paris  en  1815, 
les  .Autrichiens  revendiquèrent  l'animal 
symbolique  ;  le  gouvernement  de  la  Res- 
tauration n'osa  pas  le  leur  refuser  et  l'on 
fit  les  préparatifs  nécessaires  pour  le 
descendre  à  l'aide  de  poulies,  de  grues 
et  de  cabestans.  Le  travail,  interrompu 
par  la  nuit,  fut  repris  le  lendemain  ;  mais 
aussitôt  le  lion  soulevé  de  son  piédestal, 
le  principal  cordage  se  rompit  et  le  lion 
en  tombant  se  mit  en  pièces.  On  soup- 
çonna l'invalide  posté  de  garde  pendant 
la  nuit,  d'avoir  scié  le  cordage;  mais  il 
fallut  arrêter  l'enquête  faute  de  preuves. 
Louis  X^'I1I  fit  remplacer  le  lion  brisé 
par  une  énorme  fleur  de  lis  en  plomb 
doré  formant  une  fontaine.  L'emblème 
de  la  royauté  française  disparut  en  1830, 
et  le   piédestal   fut   utilisé   comme  socle 


LA    BATTE  IME    T  R  I  0  .M  P  H  A  Ij:,    VIE    DES    FOSSÉS    DE    L'ES1>LANADE 


1,   llol  Kl,     l)i;S     INVAI.IDKS 


d'un  busle  de  La  Fayelle,  qui  fui  enlevé 
iiprès  la  chute  du  gouvernement  de 
Juillet. 

Kn  attetulanl  la  destination  que  lui 
réservent  les  organisateurs  de  lExposi- 
lion  de  1900,  ce  vaste  espace  découvert, 
d'un  im[)Osant  efîet,  grâce  au  palais  de 
Libéral  Bruant  qui  le  domine,  est  en  ce 
moment  livré  aux  chantiers  de  construc- 
li(Mi. 

I/esplanade  est  séparée  des  jardins 
<(ui  s'étendent  devant  l'hôtel  des  Inva- 
lides par  de  larges  fossés  bordés  à  l'inté- 
rieur d'un  mur,  derrière  lequel  sont  <i  ac- 
rroupis  »,  suivant  l'expression  de  \  ictor 
Ilugo,  des  canons  pris  à  l'ennemi  dont  la 
voix  retentissante,  bien  connue  des  Pari- 
siens, annonce  les  grandes  solennités 
publiques.  Ils  constituent  /a  Datlerie 
J'riomphule  qui  existe  depuis  la  fonda- 
tion de  l'hôtel  et  qui  fut  considérable- 
ment augmentée  par  Napoléon  I'^^'.  l'aile 
se  compose  de  dix-huit  pièces  des  ca- 
libres les  plus  variés  :  canons  de  48,  de 
.'{"J,  de  27,  de  20,  de  12,  obusiers  de  33, 
mortiers  de  20.  —  On  sait  que  ces 
chiffres  indiquaient  le  poids  du  projec- 
tile employé  pour  le  service  de  chaque 
bouche  à  feu.  —  En  outre,  sur  les 
chantiers  placés  près  de  chacune  des 
demi -batteries  s'étendant  à  droite  et 
à  gauche  de  l'entrée  sont  rangés  vingt 
aiilres  canons  dont  seize  ont  été  pris 
sur  les  Algériens  et  deux  sur  les  Chi- 
nois. 

En  outre,  deux  sont  d'origme  fran- 
çaise et  leur  histoire  est  singulière. 
I''ondus  dans  l'arsenal  de  Poros  ((îrcce), 
ils  appartenaient,  en  1798,  au  parc  de 
siège  de  l'armée  d'Egypte  commandée 
[lar  Bonaparte;  ils  ouvrirent  la  brèche 
de  Sainl-.li'an-d'.Acre  et  furent  ensuite 
abandonnés  lors  de  la  retraite  précipitée 
de  nos  troupes.  A  la  bataille  de  Navarin, 
ils  se  trouvaient  sur  un  des  vaisseaux  de 
l'escadre  égyptienne  qui  fut  détruite;  le 
gouvernement  grec,  après  les  avoir  con- 
servés un  certain  nombre  d'années,  les  a 
lestitués  il  la  France  en  185.'). 

Quelques-unes  des  pièces  de  la  bat- 
terie d'honneur   méritent   une   nieiiLion 


spéciale.  Celle  de  27,  la  plus  ancienne, 
est  autrichienne;  elle  date  de  1580  et 
porte  sur  la  volée  cette  devise  en  alle- 
mand :  «  Dès  que  mon  chant  retentit  dans 
les  airs,  les  murailles  par  moi  sont  ren- 
versées. »  Celle  de  48  est  é,'alement  au- 
trichienne; elle  a  été  fondue  en  1648. 

Huit  canons  prussiens  faisaient  partie 
des2  33.'{  canons  russes  et  autrichiens 
évacués  de  Vienne  à  la  suite  de  la  vic- 
toire d'Austerlitz.  Fondus  en  1708  par 
ordre  de  Frédéric  I'"'',  dernier  électeur 
de  Brandebourg  et  premier  roi  de  Prusse, 
ils  avaient  été  enlevés  de  Berlin  par 
l'armée  autrichienne  après  la  bataille  de 
Goritz  en  1757. 

Enfin  le  canon  wurtembergeois  de  12 
est  la  plus  belle  bouche  à  feu  que  l'on 
connaisse.  La  volée,  cannelée  en  hélice, 
est  entourée  par  un  serpent  de  grosseur 
et  de  longueur  naturelles.  Sur  les  pans 
creux  voisins  de  la  lumière  sont  des 
statuettes  d'un  fini  merveilleux.  Celte 
pièce  ne  porte  ni  date  ni  inscription. 

Les  jours  où  des  salves  sont  ordon- 
nées par  l'autorité  supérieure,  le  service 
des  pièces  est  fait  par  d'anciens  canon- 
niers. 

Des  jardinets  de  quelques  mètres 
carrés  sont  ménagés  au  delà  du  parterre, 
en  avant  de  la  façade,  sur  les  côtés  lon- 
geant les  fossés;  ils  sont  cultivés  par  les 
pensionnaires  qui  les  aménagent  suivant 
leurs  préférences  personnelles.  .Au  temps 
où  il  y  avait  encore  des  médaillés  de 
Sainte-Hélène,  on  voyait  dans  leur  petit 
domaine  des  statuettes  de  l'homme  à  la 
redingote  grise  se  dressant  sur  des  py- 
ramides faites  de  rochers  et  de  coquil- 
lages au  milieu  de  canons  en  miniature 
et  de  devises  cocardières.  Ces  petits  jar- 
<lins,  lro[)  peu  nombreux,  étaient  l'objet 
de  bien  des  convoitises.  limuillcs  depuis 
W'itf/ram,  une  des  pièces  les  plus  popu- 
laires de  l'ancien  répertoire  des  Variétés, 
avait  pour  sujet  une  rivalité  de  ce  genre 
entre  vieux  grognards. 

Aujourd'hui  que  les  invalides  sont  ré- 
tluits  à  un  nombre  infime,  tous  ceux  qui 
le  désirent  peuvent  se  livrer  aux  dou- 
ceurs du  jardinage.  Aux  amateurs  d'hor- 


i.'iioTi:i.   m: 


IN  VAl.lUi:S 


licullure,  le  temps  ne  manque  pas  pour 
faire  semis,  boutures  cl  sarclages  ;  sauf 
les  heures  de  repas  pour  lesquels  la 
ponctualité  est  de  rigueur,  les  pension- 
naires de  riiôlel  sont  absolument  libres. 
A  sept  heures  en  toute  saison,  le  réveil 
est  battu  par  un  tambourqui  passe  dans 
les  corridors.  Les  bons  vieux,  qui  sont 
logés  dans  des  chambres  de  douze  et 
()lus  souvent  de  seize  lits,  revêtent  sans 
liàle  soil  leur  veste  d'intérieur,  soit  leur 


Les  convives  restent  à  table  fort  peu  de 
temps.  Ceux  qui  sont  assez  alertes 
pour  sortir  ont  hâte  d'aller  flâner  ou  re- 
trouver leurs  amis.  Les  autres  se  promè- 
nent à  l'intérieur  de  l'hôlel,  les  plus  in- 
gambes traînant  les  plus  impotents  dans 
des  voitures;  ou  bien  ils  rentrent  dans 
les  dortoirs,  lisent  leur  journal  et  font 
d'interminables  parties  de  dames  ou 
dominos.  Les  cartes  ont  peu  d'amateurs. 
Tous  doivejit  être  couchés  ou  tout  au 


LE    CANON    TVtlIlTEMBEaGBOIS 
plus  richement  onieinentèe  tic  toutes  k-s  pièces 


capote  à  deux  rangs  de  boutons  blancs, 
coiirenl  leur  large  casquette  et  descen- 
dent dans  le  réfectoire  où  fume  un  excel- 
lent café. 

A  neuf  heures  et  demie,  un  deuxième 
roulement  de  tambour  annonce  le  dé- 
jeuner. Tous  ceux  qui  ont  l'usage  de 
leurs  jambes  se  dirigent  vers  la  cuisine 
oii  l'invalide  de  garde  a  effacé  sur  le  ta- 
bleau de  l'effectif  les  malades,  qui  sont 
en  moyenne  d'une  dizaine,  et  que  l'on 
soigne  à  l'intîrmerie  en  compagnie  de 
pareil  nombre  d'officiers. 

Le  menu  se  compose  d'une  soupe 
maigre,  d'un  plat  de  viande  et  d'un  plat 
de  légumes.  Le  repas  du  soir,  annoncé 
également  par  le  tambour,  est  servi  à 
quatre  heures  et  demie;  il  comporte  une 
soupe  grasse,  du  bœuf  et  des  légumes. 


moins  rentrés  à  neuf  heures  et  demie  en 
hiver,  à  dix  heures  en  été.  Cette  consi- 
gne parait  fort  pénible  à  bon  nombre  de 
pensionnaires  qui  se  plaignent  d'être 
traités  comme  des  collégiens.  Pourtant 
ils  ont  des  permissions  de  minuit  ou  de 
la  nuit  quand  ils  en  font  la  demande. 

Autrefois  les  invalides  désireux  de 
s'occuper  au  dehors  pouvaient  remplir 
ces  trois  emplois  :  garçons  de  bureau, 
garçons  de  recette,  surveillants  de  chan- 
tiers; c'était  pour  eux  le  moyen  d'aug- 
menter leurs  ressources.  Mais  une  déci- 
sion prise  en  haut  lieu  a  réduit  tous  ces 
malheureux  à  l'inaction.  Ils  en  sont  na- 
vrés. 11  y  a  là,  de  la  part  du  ministère  de 
la  guerre,  une  rigueur  excessive  à  laquelle 
il  devrait  bien  mettre  fin,  à  la  condi- 
tion de  faire  une  enquête  sévère  sur  les 


I/IIOTi:i.     DKS     INVAI.IDICS 


situations  occupées  par  les  pensionnaires 
et  de  retirer  les  autorisations  au  premier 
indice  d'inconduite  ou  d'ivrognerie.  On 
a  invoqué,  pour  motiver  cette  interdic- 
tion, la  concurrence  faite  par  ces 
hommes,  t|ui  sont  logés  et  entretenus 
par  l'État,  à  de  pauvres  diables,  souvent 
pères  de  famille,  dont  ils  accaparaient 
les  ressources.  Piètre  concurrence  et 
négligeable  accaparement  que  peuvent 
f;iire  quelques  douzaines  He  vieux  mili- 


d'Ilenri  Monnier  reste  toujours  exact  ; 
<<  L'invalide,  la  plupart  du  temps,  est 
triste,  grognon  ;  de  là  sa  qualilication 
parfaitement  justifiée  de  grognard:  et 
bien  qu'il  soit  tenu,  d'après  les  règle- 
ments qui  régissent  l'Hôtel,  de  vivre, 
boire,  dormir  et  manger  en  commun,  il 
vit  seul,  recherche  peu  la  société  de  ses 
semblables,  et,  sauf  de  rares  exceptions, 
il  est  naturellement  peu  communicatif.  " 
Détail  surprenant  :  le  doyen  des  inva- 


L  B  I.  E    L  0  C  I  S    XI' 


taires  louchant  un  prêt  quotidien  de 
dix  centimes.  Les  sous-ofliciers  sont  un 
peu  mieux  payés,  mais  si  peu  ! 

Les  pensionnaires  de  l'hôtel  non  gradés 
sont  classés  en  deux  divisions.  La  pre- 
mière est  composée  des  hommes  en  état 
de  faire  un  service;  ils  prennent  ia  garde 
à  la  porte  et  rendent  les  honneurs  mili- 
taires; ils  portent  le  sabre  suspendu  à 
un  baudrier  de  cuir  blanc,  quand  ils  sont 
de  service. 

La  deuxième  division  comprend  les 
impotents,  les  aveugles,  les  amputés. 
Les  sous-officiers  prennent  à  tour  de 
rôle  le  planton  aux  cuisines  el  au  réfec- 
toire. 

On  serait  tenté  de  croire  qu'une  grande 
cordialité  règne  entre  ces  vieux  débris. 
Il  n'en  est  rien.  Ce  croquis  à  la   plume 


lides,  par  ordre  d'inscription  sur  les 
registres,  n'a  pas  quarante-cinq  ans;  il 
se  nomme  Lévy,  il  a  eu  le  bras  amputé 
pendant  le  siège  de  Paris.  Barthélémy, 
le  doyen  d'âge,  a  quatre-vingt-huit  ans; 
mais  il  n'a  été  admis  à  l'Ilôlcl  que 
depuis  une  vingtaine  d'années.  Imnié- 
diatemenl  après  lui  viennent  lîreilner 
et  Stcmbach,  deux  modèles  du  parfait 
grognard. 

Ce  sont  des  enfants  qui  sont  chargés 
des  batteries  de  tambour  annonçant  les 
repas  et  les  appels;  quatre  tapinsde  dix 
à  douze  ans,  lils  tl'anciens  soldats,  rem- 
plissent celle  fonction,  à  la  plus  grande 
satisfaction  de  .MM.  les  capitaines  ad- 
judants-majors. 

|{ap|)olous  que  les  invalides  sont  jus- 
ticiables  du    conseil  de   guerre,  ce   qui 


LIIOTEL    Di:S     INWVLIDES 


précise  indiscutablement  leur  personna- 
lité militaire,  et  qu'une  ordonnance  de 


naires   que   devait  recevoir    l'holcl   des 
Invalides.  Jules   ilardouiii-Mansard    lut 


■  i;  I  s K    ni;    i.  \    r  i. 


1  «:>•_>  leur  donne  le  pas  sur  tous  les  corps 
de  l'armée. 


.Vussitôt  après  son  achèvement  on 
s'aperçut  que  l'éolise  Sainl-I.nnis  était 
liv.|)  petite  pour  les  six    mille   pensinn- 


clKii'j;é,  non  pas  de  l'ajjrandir  —  nu  \\'\ 
pouvait  soufrer  sans  bouleverser  toutes 
les  constructions  édifiées  sur  les  plans 
de  I^ibéral  Bruant  —  mais  d'y  ajontei- 
une  sorte  d'annexé  monumentah'. 

i>'éminenl  architecte   se   tira  de  cette 
(liriiculté  en  faisant  un  chef-d'œuvre.  I.e 


I,lIOTi;i.    DKS    I.W  AI.IDKS 


plan  esl  des  plus  simples;  il  lif^ure  une 
croix  j^recquc  comprise  dans  un  carré 
de  56  mètres  de  côté  ;  une  des  branches 
de  celle  croix  est  dans  le  prolonfjemenl 
de  la  nef  de  ré-jlise  Saint-Louis:  au  cen- 


TCIMnEAU     1)K    JÉRÔME    XAIMII.  ftoN 

tre,  le  j^rand  dôme,  soutenu  par  quatre 
piliers  d'ordre  corinthien,  verse  une  lu- 
mière savamment  calculée,  ne  se  con- 
Condant  nullement  avec  l'éclairage  pro- 
venant des  baies  vitrées  de  jaune  et  de 
bleu  (|ui  lui  doimenl  une  coloi-alioii  de 
l'cIVet  le  plus  étraiif;e.  I<;xlérieiirenicnl . 
mie  colonnade  circulaire,  l'onni'c  de  ipi;i- 


ranle  colonnes  corinthiennes,  sonliciil 
un  attique  orné  de  contreforts  que  sur- 
plond)e  la  coupole  de  plomb  doré.  ].(•< 
douze  énormes  trophées  qui  le  décorent 
sont  merveilleusement  appropriés  an 
style  du  monument;  la  lanterne 
et  la  llèche  surprennent  par  une 
vague  apparence  chinoise,  mais 
on  s'y  habitue  et  on  rcconnail 
bien  vite  que  le  dôme  de  Ilai-- 
douin-Mansard  esl  un  des  monu- 
ments les  ])lus  beaux  de  Paris, 
peut-être  même  celui  dont  le  dou- 
ble aspect  extérieur  et  intériein- 
laisse  la  plus  vive  impression. 

Une  cour  de  proportions  impo- 
santes, s'ouvranl  sur  la  place  \'au- 
han,  dans  l'axe  de  l'avenue  de 
Hreteuil,  donne  accès  au  grand 
perron  de  quinze  marches  condui- 
sant sous  le  portique  de  l'église 
placé  en  avant-corps.  Les  co- 
lonnes doriques  et  les  pilastres 
ornant  ce  portique  supportent  un 
eulablemcnt  au-dessus  duquel  s'é- 
lève un  étage  d'ordre  corinthien. 
Les  deux  élages  de  la  favade 
sont  décorés  de  slalues,  parmi 
lesquelles  on  remarque  celles  de 
saint  Louis  et  de  Cliarlemagne. 
.\dmirons  encore  les  pro])ortions 
reniarcjuablesdu  dôme  proprement 
(lit,  son  ornementation  si  riche. 
1  heureuse  disposition  des  trophées 
d'armes  en  relief,  œuvre  du  sculp- 
teur (îirardon,  au  milieu  desquels 
sont  ménagées  des  lucarnes  en 
forme  de  casques  dont  les  vi- 
sières servent  à  éclairer  la  char- 
pente en  bois,  qui  esl  à  elle  seule 
un  chef-d'œuvre.  El  signalons  enfin 
l'originalité  de  la  lanterne  entiè- 
rement à  jour,  avec  ses  douze  co- 
lonnes supiiortant  une  sorte  d'obélisque 
doré  surmonté  par  une  boule  (pn  iom- 
ronne  l'édilice. 

.\l)rès  ce  coup  d'tcil  sur  l"cnsend)le 
du  montimenl.  revenons  ù  l'intérieur 
pi.iM'  en  examiner  les  dispositions  avant 
lie  pénétrer  dans  la  crypte,  où  le  sou- 
venir de  Na|)ol<N>n   l'ail   régner  une  indi- 


I,   IIOTi:i.    l)i:S     INVAI.IDKS 


cible  impression  de  grandeur  et  de 
recueillemenl.  Celte  crypte,  dominée 
par  une  balustrade  circulaire  en  marbre 
blanc,  est  creusée  sous  la  coujjole. 

Deux  grandes  chapelles  occupent  les 
extrémités  orientale  et  occidentale  de 
la  croix  grecque.  L'une,  consacrée  à  la 
N'ierge,  renferme  le  tombeau  de  N'auban 
sculpte  par  Etex.  Dans  l'autre,  dédiée  à 
sainte  Thérèse,  on  a  trans|)orté  le  mnnu- 


panneaux  peints  par  Jean  Jouvenct. 
La  voûte  supérieure  de  la  coupole  est 
ornée  d'une  peinture  de  Delafosse  trai- 
tée de  la  façon  la  plus  habile  pour  cire 
vue  à  celte  hauleur  verligineusc.  Celle 
composition,  d'une  remarquable  exécii- 
lion,  a  pour  sujet  S.iinl  Louis  entninl 
dans  la  gloire  et  présenlanl  à  Jésus- 
Christ  l'cpée  avec  laquelle  il  a  lutte  pour 
In  cause  de  la  religion. 


t.  E     T  1 1  M  lî  E  A  r     DE    X  A  P  0  I.  É  O  X 


ment  funéraire  de  Turenne  qui  se  trou- 
vait dans  la  basilique  de  Saint-Denis. 

Des  chapelles  de  forme  ronde  ont  été 
ménagées  dans  les  quatre  angles  rentrants 
de  la  croix  grecque  ;  elles  communiquent 
par  des  arcades  avec  les  chapelles  de  la 
Vierge  et  de  sainte  Thérèse.  On  y  re- 
marque les  tombeaux  de  Jérôme  el  de 
Joseph  Napoléon. 

Vingt-quatre  pilastres  d'ordre  compo- 
site accouplés,  entre  lesquels  on  a  mé- 
nagé douze  ouvertures,  s'appuient  sur 
l'attique  et  portent  le  dernier  entable- 
ment de  la  première  voûte  d'où  par- 
tent   des    arcs-doubleaux     formant    des 


Si  l'on  surmonte  les  appréhensions  de 
torticolis  que  donne  un  examen  un  peu 
prolongé,  on  est  récompensé  par  un  des 
plus  beaux  elTels  obtenus  par  l'art  archi- 
lectural  et  comparable  seulement  avec 
celui  que  l'on  éprouve  sous  la  coupole  de 
Saint-Pierre  de  Rome,  plus  considérable 
par  ses  dimensions,  mais  non  pas  plus 
imposant. 

La  pensée  de  faire  reposer  le  corps  de 
Napoléon  sous  le  dôme  de  Louis  XI\' 
est  de  M.Thiers.  Le  1"''  mars  18iO,  ^Lde 
Rémusat,  qui  était  ministre  de  l'intérieur 
dans  le  cabinet  dont  l'historien  du 
•  Consulat  et  de  l'Empire  avait   la   prési- 


I.  iKiTEi.  i)i;s   iN\  A  i.ii)i:s 


iliMiLL'.  IcnnitKi  iliiiis  k*s  Icniics  sui\;mts 
1111  (lisi(>ur>  p:if  lequel  il  domiait  des 
(léliiils  sur  l:i  iiiission  du  ])iiiic('  de  Joiii- 
\  illo  clijirfié  d':dlei-  lopreiidic  à  Sainle- 
ili'lènc  les  eendres  de  reni|)creur  : 

"  I,es  restes  morlels  de  Na|ioléon  se- 
ronl  (lé|)(>sés  aux  Invalides...  Il  im- 
polie à  la  luajeslé  duii  tel  siuneiiir  i\\ir 
cette  séj)ulUii-e  auf,'uste  ne  demeure  pas 
exposée  sur  une  place  publique,  quelle 
soit  placée  dans  un  lieu  silencieux  el  sa- 
cré, où  puissent  la  visiter  a\ec  recucille- 
uienl  tous  ceux  (pii  respectent  la  j^loii-e 
el  le  f^éuie,  la  },n'an(Ieur  et  linlortune. 
Il  l'ut  em|)ereur  et  roi,  il  l'ut  le  souve- 
rain léfjitime  de  noire  pays;  à  ce  titre, 
il  pou\all  clic  inliiimé  à  Sainl-|)cms: 
mais  il  ne  l'aul  point  à  .Napoléon  la  sé- 
pulture ordiiuiire  des  rois.  » 

Celte  •,'rande  el  belle  idée  lui  ad- 
inii'ablenient  réalisée  par  l'arcliilecle 
\'iscouti,  (pii  a  eu  l'idée  j^éniale  de  creu- 
>er  le  tombeau  dans  le  sol  sans  modiliei- 
les  dispositions  du  monuineul.  Le  bal- 
daquin de  l'autel  placé  entre  l'éfilise  du 
Dôme  et  l'éj^lise  Sainl-Louis.  ra|)pelant 
d'assez  près  celui  de  Saint-Pierre  de 
Home  avec  ses  (juatre  colonnes  lorses 
nionolitho  en  mai-bre  précieux,  l'orme 
une  sorte  di'  poiliipie  d'une  incompa- 
rable f,'raiideui-. 

l'artanl  de  clia<(ue  cote  du  nia^sil' 
marmoréen  qui  constitue  l'autel,  un  dou- 
ble escalier  eu  m.irbre  blanc  conduit  à 
la  crypte,  (ies  |)aroles  du  tcslamnil  de 
.Napoléon  se  lisent  au-dessii>  de  la  jiorte 
de  brou/.e  où  veillenl  deux  colossales 
statues  de  Durel,  la  Force  Civile  cl  la 
I''orce  Militaire  :  Je  désire  (/ne  mes 
cendres  reposent  sur  les  liurds  de  la 
Seine,  au  milieu  de  ce  peuple  français 
i/ue  j'ai  lanl  aimé. 

Celle  porte  de  bronze,  pesant  .")Ono  ki- 
lof^:rammes,  tourne  sur  ses  gonds  à  la 
moindre  pression  ;  l'invalide  de  f,'arde  ne 
nian(|uo  pas  de  l'aire  remarquer  que  la 
serrure  ligure  l'éloile  delà  Légion  d'hon- 
neur el  l'.N  de  Napoléon.  De  chaque  colé 
de  rentrée  «le  la  cryple,  deux  beaux 
tombeaux  en  marbre  noir  portent  les 
-impie»    noms  de  Diiroc  el  tle  liei-lrand. 


Le  sarcophage,  placé  au  ceulre  do  l'es- 
j)ace  circulaire  qu'enloure  la  balustrade 
élevée  sui-  le  «lallage  de  l'église  supé- 
rieure, reçoit  direclemeiil  les  ravoiis 
lumineux  venant  des  liauleurs  du  dôme; 
il  en  résulte  une  opposition  violente 
avec  l'ombre  répandue  dans  les  parties 
du  souterrain  circulaire  qui  l'entoure. 
Le  bloc  (le  grauil  rouge  de  Finlande 
dans  lequel  il  a  été  taillé  esl  un  don 
de  l'empereui-  de  lUissie  Nicolas  I'"^; 
|)ar  inu"  pieuse  allenlion,on  l'a  revêtu 
intérieurement  avec  du  marbre  de  Corse 
en  contact  direct  avec  le  cercueil.  Il 
s'a])puie  sur  une  sorte  de  socle  en  gra- 
nit verl  des  \'osges. 

La  galerie  circulaire,  éclairée  par  des 
iani|)es  suspendues  au  plafond,  esl  dé- 
coré de  dix  bas-i-eliefs  en  marbre  blanc, 
par  Simarl,  ra[)pelant  diverses  périodes 
de  la  vie  de  Napoléon,  el  de  douze  sta- 
tues figurant  les  victoires  impériales  el 
formanl  les  piliers  sur  lesquels  s'appuie 
celle  galerie;  c'est  la  dernière  u-iivre  et 
non  la  moins  belle  de  Pradier.  Là  sont 
réunis  en  faisceaux  les  cinquante-quatre 
dra])eaux  conquis  à  la  bataille  d'.Xus- 
terlitz. 

l'ài  face  (l(>  l'entrée  île  la  civpte  on  a 
ménagé  une  sorte  de  chapelle  que  l'on 
nomme  le  Keliipi.iire.  où  sont  placés 
divei's  objets  ayant  a|)parteîni  à  Napo- 
léon, nolanimenl  sesdéconilionset  l'épée 
d'.Viislerlitz.  Une  statue  de  l'auguste 
moi'l,  dans  son  costume  du  sacre,  se  dé- 
taclianl  de  tout  l'éclat  du  marbre  blanc 
sur  le  marbre  noir  des  parois,  laisse  une 
inoubliable  im|)ression  dans  le  cii'ur  des 
plus  sceplitpu's. 

loutre  cette  appaiilion  se  dre»,int 
dans  l'ombre,  et  le  niausoli-e  évoquant 
le  souvenir  des  vers  que  \'iclor  Hugo  a 
écrits  au  sujet  du  londiean  de  Charle- 
magiic  : 

.    .    (.illiuil.-lll,    >.|Mll01V    SlIlIlhl'C, 

IVux-tu  sans  éiliiUr  iiinlenlr  si  (^niiuU- onihrc  .' 

il  n'est  pas  nécessaire  d'élre  très  chauvin 
pour  se  sentir  prol'iuidémeul  ému. 

l'ii  uni     11' Fcoi  i.i:s. 


L'HEURE     DU     COUCHER 

Cil  HZ   I.i:S   lîUdWN 


Si  c'avait  été  un  intérieur  soumis  au 
règlement  général  en  Angleterre,  à  sept 
heures  les  marmots  eussent  été  au  lit, 
profondément  endormis  et  bercés  de 
doux  rêves  de  babies.  Mais  il  faut  rendre 
aux  Brown  cette  justice  qu'on  ne  leur 
connaissait  aucun  règlement.  Avant  ses 
sept  mois  sonnés,  la  benjamine  avait  dé- 
couvert qu'il  lui  suffisait  de  marmotter 
n'importe  quoi  entre  ses  deux  uniques 
dents,  de  se  livrer  à  des  sauts  désordon- 
nés et  de  faire  des  risettes  engageantes 
pour  se  sentir  immédiatement  enlevée 
en  l'air  et  déposée  sur  le  tapis,  où  avaient 
lieu  tous  les  plaisirs  possibles  et  impos- 
sibles dont  l'idée  ait  jamais  traversé  une 
cervelle  de  tout  petit. 

Elle  avait  une  adoration  muette  et 
profonde  pour  .Alfie  qui  allait  sur  ses 
trois  ans,  trottait  du  haut  en  bas  de  la 
maison  tout  le  jour  et  traînait  à  chaque 
repas  les  assiettes  et  les  tasses  à  thé  si 
au  bord  de  la  table  qu'elles  en  tombaient 
avec  un  tintement  enchanteur  ;  Alfie 
qui  tirait  la  queue  du  chat,  arrachait  les 
Heurs  du  jardin  et  sautait  dans  son  bain 
tout  habillée  quand  maman  avait  le  dos 
tourné  !...  Baby,  les  mains  agitées  d'al- 
légresse, hurlait  de  joie  à  chacun  de  ces 
hauts  faits  :  on  eiit  dit  qu  elle  en  prenait 
bonne  note  afin  de  les  pouvoir  exécuter 
à  son  tour  aussitôt  que  ses  petites  jam- 
bines  le  lui  permettraient.  Sa  venue  au 
monde  avait  été  l'ère  d'une  existence 
nouvelle  pour  Alfie,  dont  les  exploits 
avaient  maintenant  un  auditoire  dé- 
ployant un  enthousiasme  que  Stan  et 
Frank,  ses  deux  frères  aînés,  lui  refu- 
saient avec  un  hautain  mépris.  11  y  avait 
encore  Ellie,  mais  elle  était  une  grande 
IX.  —  31. 


demoiselle  de  sept  ans  qui  avait  le  sé- 
rieux et  la  dignité  qui  convient  à  une 
aînée  de  famille. 

—  C'est  moi  qui  vais  coucher  Baby  ce 
soir...  dis,  maman?  demanda  Kttie,  je 
t'en  prie...  Elle  aime  tant  ça...  N'est-ce 
pas,  mon  bijou".'...  Regarde...  Elle  fait 
signe  que  oui  en  riant...  et  je  vais  la 
baigner  bien  soigneusement,  comme 
l'autre  jour  que  tu  avais  mal  à  la  tête... 

M'""  Brown  sourit  à  l'air  sérieu.x  de 
la  fillette  et  répondit  : 

—  Parlons-en!...  elle  n'a  pas  cessé 
d'éternucr  depuis  ce  fameux  bainl... 
Ton  père  m'a  dit  être  entré  dans  la  cham- 
bre une  demi-heure  après  que  la  petite 
avait  été  mise  dans  l'eau  et  qu'elle  y 
était  encore  !... 

—  Elle  ne  voulait  pas  sortir,  fit  Ettie 
en  matière  d'excuse.  Vous  savez  comme 
elle  aime  son  bain.. 

—  Tu  n'aurais  pas  dû  la  baigner  du 
tout,  répliqua  la  mère.  11  fallait  lui  laver 
la  figure  et  les  mains  seulement,  et  In 
mettre  au  lit... 

—  C'est  ce  que  je  voulais  faire.  Mais 
en  voyant  le  bain  prêt  pour  les  autres, 
elle  s'est  mise  à  gigoter  jusqu'à  ce  que 
j'en  passe  par  sa  volonté. 

—  Je  suis  sûre  que  ton  père  ne  la 
pas  su... 

—  Ah '.non;  il  était  allé  fumer  un 
cigare  avec  M.  Jones.  J'avais  peur  qu'elle 
ne  pleurât  et  ne  te  réveillât,  je  l'ai  mise 
dans  le  lub  pour  la  faire  taire  ;  alors  Stan 
a  dit  qu'elle  avait  les  genoux  sales  et  a 
commencé  à  lui  frotter  les  jambes  avec 
le  savon.  Et  puis  Frank  lui  a  donné 
l'éponge  pleine  d'eau  qu'elle  a  pressée 
sur  sa  tête.  Je  le  lui  avais  défendu,  mais 


I,  iii:ri!K  Dr  corciiKi!   cm:/.   i.i:s   ititowN 


il  n'écoule  jamais  ce  que  je  lui  dis,  ma- 
man. 

—  Ccsl  pas  vrai  !  s'écria  Frank  en 
•;rande  indif^nation ,  j'ai  seulement 
mouillé  l'éponge  pour  enlever  de  la  con- 
("ilure  que  Haby  avait  sur  la  fiifure.  Alfie 
lui  avait  fait  sucer  sa  tarte,  et  elle  m'a 
arraché  l'éponge  des  mains  !  V'ià  tout. 

Ettie  se  récria  : 

—  Mais  je  t'ai  dit  vingt  fois  d'empor- 
ter l'éponge  ! 

Frank,  les  yeux  brillants,  conclut  avec 
fierté  : 

—  J'suis  un  gardon  et  je  ne  veux  pas 
obéir  à  une  fille,  na  !... 

La  maman  s'interposa  : 

—  Pas  de  querelle,  enfants  !  Baby  ne 
s'endort  pas.  Frank,  va  la  chercher  et 
apporte-la-moi...  prends  le  châle  de 
laine.  Et  toi,  Eltic,  à  quoi  penses-tu?  il 
est  si.\  heures  cl  demie;  papa  va  arriver 
et  les  affaires  de  bain  ne  seront  pas 
prêles. 

.■\  ces  paroles,  Ettie  s'enfuit  en  cou- 
rant. Tout  de  suite  après  le  dîner,  cha- 
que soir,  papa  apportait  l'eau  dans  le 
grand  tub  et  c'était  la  tâche  d'Ettie  de 
préparer  l'éponge  et  le  savon,  le  peigne, 
la  brosse,  les  servieltes,  les  cinq  petites 
chemises  de  nuit  et  enfin  les  cinq  bis- 
cuits, auxquels  on  n'avait  pas  la  permis- 
sion de  toucher  avant  que  la  cérémonie 
fût  entièrement  terminée.  Ce  soir-là, 
elle  se  hâtaii,,  étant  en  retard. 

—  C'est  prêt  !  déclara-t-ellc  enfin. 
M'""  Brown  quitta   le   tablier  qu'elle 

cousait  sous  l'abat-jour  de  la  lampe  et, 
se  dirigeant  vers  la  fenêtre  qui  donnait 
sur  un  petit  jardinet  carré,  elle  dit  : 

—  \'oici  papa  qui  ouvre  la  grille,  il 
faut  que  j'aille  voir  à  son  dîner.  Prends 
soin  de  Baby,  Ettie;  la  voilà  qui  veut 
essayer  d'atteindre  le  charbon. 

Comme  tous  les  jours,  Stan  et  Frank 
avaient  été  au-devant  de  leur  père  et 
s'accrochaient  à  ses  jambes,  pareils  à 
des  singes,  pour  se  l'aire  ainsi  traîner 
jusque  dans  la  maison.  Lui  était  habitué 
à  cet  accueil  et,  bien  que  fatigué  d'une 
longue  journée  de  travail  au  bureau, 
iamais  il   ne  lui  arrivait    de   chercher   à 


se  débarrasser  de  ses  petits  crampons. 

D'abord,  c'avait  été  Ettie  et  Frank, 
maintenant  c'était  Frank  et  Stan.  ^L^is 
bientôt  ceux-ci  allaient  avoir  à  abdiquer 
en  raison  du  principe  qui  voulait  que 
ce  privilège  fût  celui  des  deux  plus 
jeunes  de  la  famille,  et  papa  disait  que 
ses  muscles  attendaient  patiemment  ce 
moment-là... 

M'""  Brown  marcha  vers  son  mari  et, 
lui  jetant  ses  bras  autour  du  cou,  l'em- 
brassa tendrement  plusieurs  fois. 

—  Où  est  Baby?  demanda-l-il,  se  dé- 
barrassant de  son  chapeau  qu  il  posa  sur 
la  table. 

Ettie,  titubant,  apporta  la  petite,  dont 
elle  avait  une  pleine  brassée;  mais  elle 
marcha  sur  la  frange  du  châle  trop  long 
et  la  laissa  tomber  lourdement.  Vite  papa 
la  ramasse.  Il  la  fait  sauter  en  l'air  jus- 
qu'au plafond  et,  ravie,  elle  ne  pleure 
])lus  que  juste  ce  qu'il  faut  pour  protes- 
ter contre  une  telle  maladresse  de  la  pari 
de  la  grande  sœur.  M"""  Brown  s'assoit 
à  la  table  aux  côtés  de  son  mari  ;  elle  lui 
verse  le  thé  bouillant  et  met  dans  l'as- 
siette chaude  du  curri/,  des  pommes  de 
terre  et  des  choux-fleurs. 

Lui  mange  de  grand  appétit,  tandis 
que  les  rides  qui  plissent  son  visage  tiré 
une  à  une  s'effacent  sous  la  douce  atmo- 
s])hère  de  paix  et  de  tendresse  qui  l'en- 
toure. 

Baby  est  perchée  sur  le  bout  de  la 
table  restée  dégarnie,  guettée  par  sa 
maman,  qui.  les  bras  entr'ouverls,  est 
prête  à  l'y  recevoir.  Ettie  passe  le  sel 
et  la  moutarde,  desquels  son  père  dut  se 
servir  j)lusieurs  fois  pour  la  satisfaire. 
l''rank  frôle  sa  tête  sur  le  bras  qui  ma- 
nie la  fourchette  et  Stan  sur  celui  qui 
manie  le  couteau,  histoire  de  nionlrcr 
leur  affection  et  Alfie  se  roule  à  terre, 
disant  : 

—  Tucre,  encore  ini  petit  tucre... 

Si  bien  que  le  sucrier  se  fût  vidé  à 
vue  d'ci'il  si  M"""  Brnwn,  eii  bonne  mé- 
nagère, ne  l'eût  prudemment  confisqué. 
11  y  avait  un  délicieux  ])lnm-pudding 
avec  une  sauce  délectable  qui  lit  briller 
les  yeux  de  papa,  —  papa  était   un  vrai 


I,   IlELHli    Df    COL'CHKIt     C.IIKZ     I.KS     liKOWN 


polache  quand  il  s'afjissait  de  plats  su- 
crés, —  et  quand  il  eut  réduit  celui-ci 
i\  des  dimensions  qui  détruisirent  l'espé- 
rance que  nourrissaient  Frank  et  Eltie 
qui!  en  resterait  pour  le  lendemain  à 
•déjeuner,  il  se  prépara  à  fumer.  Ettie 
courut  chercher  des  allumettes,  tandis 
que    Frank    insistait   pour    bourrer    la 


sauter  rouges  et  folles  dans  la^'rande  che- 
minée. 

M.  Brown  passa  ses  mains  dans  les 
cheveux  de  sa  femme,  assise  sur  une 
chaise  basse,  caressant  le  beau  front 
fatigué  qu'elle  avait  posé  sur  les  genoux 
de  son  mari  en  une  pose  gracieuse  et 
tendre. 


pipe;  mais  sur  ce  chapitre  M.  Brown 
n'entendait  pas  la  plaisanterie,  devenait 
intraitable.  Les  enfants  enlevèrent  le  cou- 
vert ;  la  grande  affaire  de  la  journée 
approchait. 

—  Mets  un  peu  de  bois  sous  la  bouil- 
lotte, ordonna  M.  Brown  à  Frank.  L'eau 
va  encore  être  froide  quand  on  en  aura 
besoin. 

Frank  obéit,  aidé  par  Ettie  ;  .\l(ie  et 
Stan  étaient  dans  la  cuisine  occupés  à 
récolter  les  miettes  du  repas  pour  les 
poulets.  Baby,  blottie  sur  la  poitrine  de 
son  père,  songeuse,  regardait  les  flammes 


Ah  !  le  délicieux  moment  de  paix  et 
d'amour  dont  jouissaient  également  ces 
deux  êtres  qui  s'aimaient  et  n'avaient 
pas  un  seul  sujet  de  plainte  dans  leur 
vie  toute  de  devoir  et  de  joie  1  Mais  un 
grand  bruit  retentit  derrière  la  porte  et 
ce  fut  bientôt  dans  la  pièce  un  vacarme 
épouvantable  :  Ettie  annonçait  que  l'eau 
bouillait,  Frank  déclarait  que  c'était 
grâce  à  lui,  Stan  revendiquait  la  part 
qu'il  avait  prise  dans  le  travail ,  Alfie 
bredouillait  des  sons  à  peine  intelligibles, 
qui  ressemblaient  à  l'aveu  d'un  malheur 
arrivé  à  une  assiette  pleine  de  sauce. 


LIIKIRK    DU    COUCHER    CII1-:Z    I.KS    BUOWN 


Baby  sortait  de  sa  somnolence,  ex- 
citée par  la  perspective  du  bain  tant 
aimé.  Alors  papa  bourra  une  autre  pipe, 
l'alluma  et,  se  levant  gaiement,  alla  rem- 
plir le  tub  d'eau  bouillante,  jusqu'au 
bord.  Maman,  tout  contre  le  tub,  s'assit 
sur  une  vieille  chaise  en  bois,  et  Stan, 
s'emparant  de  Baby,  la  lui  posa  sur  les 
genoux. 

En  un  tour  de  main,  Baby  fut  nue 
comme  un  petit  saint  Jean.  Frank  la 
chatouillait  jusqu'à  la  faire  crier  aux 
larmes. 

—  Embrasse  la  grande  sœur,  dit  Ellic, 
à  genoux  devant  le  joujou  de  la  famille. 

—  Et  moi?  continua  Frank. 

—  Et  moi?  ajouta  Stan. 

—  Et  moi?  bégaya  .-\lfie. 

Mais  Baby,  impatiente  d'être  mise 
dans  le  bain  ,  ne  répondait  qu'un 
.(  rrrrrrr  »  fâché  qui  fil  dire  à  Stan 
qu'elle  jurait  après  lui. 

—  Ça  m'en  a  tout  l'air,  déclara  papa, 
riant  de  son  bon  rire  heureux,  et  lui 
aussi  implora  : 

—  Et  moi?... 

II  dit  qu'il  va  la  mettre  dans  leau  lui- 
même.  Elle  comprend  et  lui  tend  ses 
bras  roses  et  potelés. 

—  Une  minute  !  crie  Ettie  avec  impor- 
tance, plongeant  sa  main  dans  l'eau. 
C'est  encore  trop  chaud  1... 

Mais  Baby  s'est  laissée  glisser  dans 
l'eau  tentatrice  où  elle  prend  ses  ébats 
avec  des  pépiements  de  jeune  moineau  : 
évidemment  elle  ne  professe  pas  sur  la 
température  de  l'eau  les  mêmes  idées 
que  sa  sœur.  La  maman  couvre  de 
mousse  blanche  le  corps  aux  chairs 
transparentes,  les  petits  pieds  pas  plus 
grands  que  ceux  d'une  poupée,  les 
épaisses  boucles  d'or,  pendant  que  le 
père  presse  très  haut  l'énorme  éponge 
gonlléc  d'eau  claire  ([ui  retombe  en  une 
pluie  cristalline.  Les  quatre  autres  pe- 
tits réclament  l'éponge  chacun  à  son 
tour  et  quand  c'est  celui  d'.Alfie,  Baby 
lui  jette  au  visage  de  l'eau  à  pleines 
mains,  si  bien  que  Etlic  doit  la  désha- 
biller tout  de  suite. 

Cirand  Dieu!...  .Mais  il  est  près  do 


huit  heures,  s'écria  M"""  Hrown  effarée. 
Il  faut  se  dépêcher. 

—  Change  l'eau,  veux-tu?  dit -elle  à 
son  mari. 

Ettie  fait  chauffer  une  serviette  en 
regardant  d'un  autre  côté.  Et  quand  le 
blanc  de  la  servie! le  a  fait  place  à  un 
beau  rond  sentant  le  brûlé,  elle  parail 
si  désolée  qu'il  est  impossible  de  lui  en 
vouloir;  bien  vite  elle  étend  la  serviette 
sur  les  genoux  de  maman  qui  enlève  de 
l'eau  Baby  toute  rouge  et  prête  à  pleurer. 
Mais  non...  La  serviette  bien  chaude 
dans  laquelle  elle  se  sent  enveloppée 
arrête  les  larmes  qui  allaient  couler  cl 
c'est  un  gigotement  et  des  rires  qui^ 
redouble  la  joie  de  voir  .Alfie  tomber 
dans  l'eau  comme  un  gros  paquet. 

Papa  traîne  le  berceau  près  du  feu. 
assez  loin  du  bain  pour  qu'il  ne  soit  pas 
éclaboussé.  Maman  y  dépose  Baby  qui, 
de  nouveau,  fait  une  petite  mine  fâchée 
en  voyant  l'attention  détournée  d'elle 
pour  être  dirigée  vers  Alfie  ;  mais  Ettie 
se  penche  vers  le  berceau  tendu  d'in- 
dienne bleu  pâle,  scandant  ; 

—  Menton  d'or...  bouche  d'argent... 
joue  brûlée...  joue  rôtie...  petit  œillet... 
grand  u'illet...  toc,   toc,  toc  maillet!... 

Maintenant,  son  biscuit  dans  la  main, 
Baby,  assise,  appuyée  sur  l'oreiller 
douillet,  ne  semble  plus  rien  désirei'. 
Fuis  c'est  le  tour  de  Stan,  puis  celui  de 
Fraidv  :  tous  deux,  dans  des  pyjamax 
rayés  bleu  et  rose,  sont  emportés  dans 
leur  chambre  par  papa  qui  est  renvoyé 
chercher  les  biscuits  oubliés. 

l']ttie  se  baigne  seule  depuis  ses  sept 
ans  et  s'en  vante  hautement  dans  l'in- 
tention d'en  imposer  à  ses  frères;  mais 
maman  la  frictionne  et  tresse  ses  loiiu> 
cheveux  qui  tombent  sur  ses  épaules  en 
une  large  nappe  couleur  de  blé  mûr. 
.Après  l'avoir  portée  dans  sa  chambre 
comme  les  autres,  papa  vide  le  bain 
pendant  que  maman  entend  les  prières. 
C'est  Stan  d'abord  : 

—  Notre  Père  qui  êtes... 
Il  s'interrom|)t. 

Hcgarde,    maman,    la    dolic   pelili^ 
plume  qui  sort  de  l'oleiller... 


L'HEURE    DU    COUClIEll    CHEZ    LES    UKOWN 


i/nEURE  DU  couciiEn  ciii;z  i.i;s  uiîown 


—  Chut  I  dit  la  mère  sur  un  Inn  de 
reproche,  continue. 

—  Que  votre  nom  soit  sanc... 
Autre  interruption  : 

—  Peut-être  bien  qu'un  petit  poulet 
a  été  lue  et  qu'c'est  une  plume  de  lui?... 

—  Continue,  répéta  la  mère. 

—  ...  tilié,  que  votre,  etc. 

Frank  est  plus  révérencieux,  bien  que 
sa  prière  soit  plus  longue  en  raison  de 
son  âge.  Cependant  il  s'arrête  et  se  plaint 
que  Stan  se  pousse  sur  lui  et  lui  flanque 
des  coups  de  pied  qui  l'empêchent  de 
continuer. 

La  foi  d'Eltie  a  atteint  un  degré  qui 
embarrasse  quelquefois  sa  mère. 

—  Le  bon  Dieu  peut  tout  faire,  n'est- 
ce  pas?  petite  mère?... 

—  Oui...  tout,  ma  chérie... 

—  Faire  tenir  Londres  dans  une  bou- 
teille?... 

—  Quelle  bêtise  '.... 

—  Je  sais  bien  qu'il  ne  le  fera  pas... 
mais  il  y  peut,  dis?... 

La  jeune  maman,  l'air  gêné,  répond  : 

—  Oui...  certainement...  mais  ne 
parle  pas  comme  ça,  mon  enfant...  ce 
n'est  pas  convenable... 

Chaque  soir  ce  sont  des  questions  de 
ce  genre,  desquelles  la  foi  d'Ettie  sort 
plus  profonde  et  plus  forte,  en  dépit  du 
malaise  évident  de  sa  mère. 

Ce  soir,  comme  d'habitude,  elle  s'age- 
nouille sur  son  oreiller  et  dit  sa  prière 
au  petit  Jésus,  lui  demande  de  la  bénir 
ainsi  que  sa  famille  et  ses  amis.  Puis 
elle  ajoute  ses  requêtes  personnelles  : 

-  Bon  Jésus,  il  y  a  si  longtemps  que 
ma  maison  de  poupées  est  rouge;  si 
vous  vouliez,  seulement  la  peindre  en 
vert!...  et  faites  que  je  ne  laisse  pas 
tomber  Haby  à  moins  d'être  au-dessus 
d'un  lit;  elle  est  si  petite  encore  et  sa 
tête  est  si  molle...  Faites  que  j'aide  ma- 
man de  toutes  mes  forces,  et  pardonnez- 
moi  d'avoir  roussi  la  serviette  du  bain... 
I''aites  que  j'aie  bientôt  quatorze  ans  et 
que  les  garçons  m'obéisscnt...  Faites  que 
j'aime  aller  à  l'église  et  empêchez  Frank 
(le  me  pincer  pendant  l'oflice,  ça  me 
dissipe...  et  faites  que  je  me  réveille  de 


bon  malin  pour  aider  maman  à  habiller 
-Alfie  et  Baby...  Au  nom  du  Père,  du 
Fils  et  du  Saint-Esprit.  .Ainsi  soit-il. 

I']nfin  tout  se  tait. 

Le  père,  dont  le  visage  trahit  une 
extrême  fatigue,  s'assoit  dans  un  large 
fauteuil,  attirant  sur  ses  genoux  la  jeune 
femme,  très  lasse  aussi. 

Ils  parlent  bas. 

—  Les  petites  sont  endormies,  mur- 
mure M""  Brown  à  mi-voix. 

Mais  Allie  ouvre  ses  yeux  pétillants 
de  malice  et  qui  démentent  ces  paroles. 

—  Boire?  dit-elle. 

M""  Brown,  comme  à  regret,  se  lève 
et  lui  met  aux  lèvres  un  gobelet  de  lait 
tiède.  Puis  c'est  la  voix  d'Ettie  qui  ré- 
sonne à  travers  le  corridor  : 

—  Papa...  s'il  te  plaît,  ma  poupée; 
pas  Arabella,  Molly;  elle  est  a.ssise  sur 
le  parquet  près  du  bain... 

C'est  au  père  de  se  lever,  comme  à  re- 
gret aussi.  Il  cherche  partout  l'objet 
demandé;  il  aperçoit  une  poupée  en  cire 
sur  la  commode  et  négligemment  s'en 
empare. 

Mais  sa  femme,  d'un  ton  de  ri'|)ro(lu' 
lui  dit  : 

—  C'est  .\rabella  que  tu  liens  là... 
l'vttie  couche  toujours  Molly  dans  son  lit  : 
tiens,  cclle-la,  par  terre... 

Il  ramasse  miss  Molly  (juil  va  porter 
à  la  liliettc. 

Va-t-onêtre  tranquille  enlin  !...  .Non... 
Sur  son  chemin,  en  rentrant  dans  sa 
chambre,  M.  Brown  trouve  Stan  pieds 
nus  sur  le  plancher  et  se  dii-igeanl  vers 
la  porte  : 

—  D'ai  oublié  mon  lapin  dans  le 
jardin,  moi  vais  le  chercher. 

La  mère  intervient,  remet  son  lils  au 
lit  en  grondant  doucement.  Le  bam- 
bin, tranquille,  dit  d'une  voix  con- 
fiante : 

—  Pa[)a  va  me  l'amener,  sùi. .. 

-  Que  le  diable  m'emjiorle  m  |e  viii> 
chercher  le  la|)in  dans  le  jardin  !  pro- 
teste M.  Brown  d'un  ton  bourru. 

Le  mari  cl  la  femme  de  nouveau  se 
reposent,  les  yeux  dans  les  yeux,  très 
tendres. 


I.  IIKIHK    DU    COLTIllvR    Clli;/,    IFS    nuo\\.\ 


Mais  Alfie  revint  à  la  thar;,'e   : 

—  Boire,  papa?... 

—  Dors... 

—  Boire,  maman?... 

—  Chut!... 

—  Boire,  papa?... 

—  Assez!... ou  je  me  lève  et  l"ad- 
ministre  une  fessée  1... 

—  .Vlfie  a  soif,  maman... 

I.a  mère  fait  mine  de  se  lever, 
mais  le  père  la  relient  contre  lui, 
menaçant  à  nouveau  l'enfant  : 

—  Si  lu  ne  t'endors  immédiate- 
ment, je  vais  chercher  un  j;rand 
fouet. 

—  Moi,  si  soifl...  insiste  Alfie. 
éloulfant  un  gros  sanglot. 

Et  un  doute  s'élève  dans  l'esprit 
du  père  que  peut-être  la  pauvre 
petite  dit  vrai.  Il  se  lève,  la  fait 
boire.  Quoi!...  qu'est-ce  qu'il  v  a 
encore  dans  l'autre  chambre?... 

—  Pourquoi  pleures-tu,  Stan?... 
Pas  de  réponse. 

—  Frank,  pourquoi  ton  frère  pleure- 
t-ii?... 

—  Il  croit  que  son  stupide  lapin  va 
attraper  froid  dans  le  jardin!... 

Papa,  avec  un  air  de  résignation 
douce,  fait  craquer  une  allumette  et, 
après  avoir  allumé  sa  lanterne,  se  pré- 
pare à  sortir,  disant  un  peu  honteux  et 
sentant  le  besoin  de  s'excuser  : 

—  Le  drôle  va  brailler  toute  la  nuit 
s'il  n'a  pas  ce  lapin  de  malheur  !... 

Et,  dans  le  jardin,  à  la  flamme  incer- 
taine de  la  petite  lanterne,  il  lui  faut, 
pour  découvrir  i<  le  lapin  de  malheur  », 
se  livrer  à  une  chasse  en  règle  sous  les 
buissons,  dans  les  plates-bhndes,  sur  la 
balançoire  et  au  poulailler.  Enfin  le 
voilà!...  pendu  à  une  branche  de  pom- 
mier!... M.  Brown  ne  peut  s'empêcher 
de  sourire  devant  la  piteuse  caricature 
si  chère  à  son  fils!...  .\h!...  combien 
chère  !  à  en  juger  par  la  joie  de  celui-ci  : 


comme   il  presse  entre  ses  petits  bras 
son  favori  retrouvé. 

Quand  M.  Bro«n  rejoignit  sa  femme, 
il  la  trouva  éteignant  le  gaz  de  la  cui- 
sine. 

—  Tout  est  fini?  demanda-t-il. 

—  Oui...  tout,  répondit-elle  souriante, 
—  jusqu'à  demain. 

—  C'est  un  enfer  que  ce  bain!  dit-il 
convaincu.  Je  voudrais  bien  que  mes 
moyens  me  permissent  de  te  donner 
une  servante,  ma  pauvre  mignonne!... 

—  Allons  donc  !...  J'ai  le  temps  pour 
tout...  Tu  sais  bien  que  je  ne  me  soucie 
pas  d'une  étrangère  entre  nous... 

E]t,  au  bras  de  son  mari,  comme  au\ 
premiers  jours  de  leur  union  bénie,  elle 
fendit  ses  lèvres  vers  les  siennes,  dans 
un  grand  élan  de  reconnaissance  ef 
d'amour. 

Et  II  El.    Tl   RNER. 
Adaptation  de  Théri'îse  B.\tbedat. 


Liiix'iii:  i)f  coLciiKU  (.iiiiz   i,i:s  brdwn 


Miss  Elhcl  Tiirner,clont  le  nom  a  alleinl 
une  célébrité  méritée,  est  malheureusement 
inconnue  en  Europe,  car  elle  en  éraipra 
avec  sa  famille  pour  l'AusIralie  quand  elle 
n'était  encore  qu'une  enfant. 

C'est  à  Sydney  qu'à  peine  âgée  de  huit 
ans,  elle  écrivit  son  premier  poème  :  A 
Wren  [le  Roitelet)  qui,  depuis,  a  été  précieu- 
sement conservé  dans  les  archives  de  la 
famille. 

I.a  fillette  fit  son  éducation  à  Sydney. 
Ses  études  —  comme  elle  l'avoua  elle- 
même  à  un  hardi  journaliste  qui  entreprit 
de  l'aller  interviewer  là-l)as  —  n'eurent 
rien  de  particulièrement  brillant.  Tous 
ses  efforts  semblent  s'être  concentrés  sur 
la  rédaction  du  journal  des  élèves,  qui  pos- 
sédaient un  bulletin  rendant  compte  des 
événements  importants  de  l'école. 

Ceci  décida  de  sa  vocation;  elle  renonça 
à  concourir  pour  les  examens  et  avait  à 
|>eine  quitté  les  bancs  de  l'école  qu'elle 
lançait  un  journal  périodique  dont  le  titre 
ipielquc  peu  prétcnlicux  était  le  Purtliéiion, 
(|ue  l'éditeur  de  la  Revue  dea  Revues, 
M.  Stead,  encouragea  de  sa  haute  in- 
(luence. 

Mais  miss  Turner     -  en   vraie  lillc  d'.M- 


bion  —  fut  un  beau  jour  prise  du  désir  de 
voir  du  pays...  et,  en  1892,  abandonna  la 
plume  pour  se  livrer  aux  délices  des 
voyages. 

Après  six  mois  de  pérégrinations  cepen- 
dant, force  fut  à  l'infidèle  de  revenir  au 
bercail. 

C'est  alors  ([u'elle  devint  collaboratrice 
des  premiers  journaux  de  Sydney.  Le  suc- 
cès lui  donna  de  l'ambition,  et  écrire  un 
livre  devint  son  rêve  obstiné. 

La  première  œuvre  de  miss  Turner  fui 
écrite  en  quatre  mois,  laissée  de  côté  six 
autres  mois  et  enfin  revue  et  publiée  en 
octobre  IS'.l.'!,  sous  le  nom  de  The  scven 
Utile  A  iisiralians  (les  Sept  pelil.i  A  vstraliens) . 

Ce  fut  un  succès  bientôt  suivi  de  beau- 
coup d'autres  qu'il  serait  impossible  d'énu- 
mérer  ici,  et  parmi  lesquels  Growiw/  tip 
(Quand  on  devient  (inind)  et  The  story  qf  a 
hahy  (Histoire  d'un  hélic)  sont  peut-être  les 
plus  populaires. 

Ce  n'csl  <|ue  rendre  justice  à  Elhcl  Tur- 
ner de  dire  qu'elle  a  conquis  une  place 
éminente  au  premier  rang  des  femmes- 
auteurs  de  l'Anglclerrc. 

1  II  i':  H  fsK    Mai  iikd  v  r. 


LA 

FABRICATION    DU    POISSON    DE    MER 


I.  idée  de  la  fabrit-ation  de*  animaux 
marins  comestibles  et,  en  parliculicr, 
(les  poissons  vivant  sur  le  littoral  océa- 
nique, est  une  conception  qui  ne  remonte 
pas  à  plus  de  trente  ans  et  qui  est  due 
au  naturaliste  norvéf^ien  O.  Sars.  Elle 
s'est  présentée  à  l'idée  de  ce  chercheur, 
vivant  au  milieu  des  j^ens  de  mer  et  fort 
au  courant  de  tout  ce  qui  touche  à  la 
fabrication  des  espèces  d'eau  douce,  dés 
qu'on  eut  commencé  à  se  rendre  un 
compte  exact  de  la  diminution  crois- 
sante du  nombre  des  poissons  péchés, 
(^e  savant  affirma  alors  qu'on  pouvait 
faire  de  la  morue,  comme  du  saumon 
ou  de  la  truite;  mais  on  ne  l'écoula 
fruère.  On  crut  même  qu'il   rêvait... 

Il  a  fallu  arriver  jusqu  en  187!S  pour 
que  l'on  eut  l'audace  de  mettre  en  pra- 
tique cette  théorie  scientifique,  et  c'est 
aux  Américains  —  ce  qui  n'étonnera 
pas  ceux  qui  connaissent  ce  pays,  patrie 
(le  l'initiative  éclairée  et  féconde  —  que 
i-evient  cet  honneur.  Grâce  à  l'énergie 
lie  la  Commission  des  Pêcheries,  dirijfée 
par  des  hommes  les  plus  compétents, 
un  créa  d'abord  un  premier  établisse- 
ment pour  la  piscifacture  de  la  morue, 
à  Gloucester,  dans  le  Massachusetts.  C'est 
là  un  nom  qui  mérite  d'être  retenu  de 
tous  ceux  qui  s'intéressent  aux  pêches 
niaritimes,  car  il  est  devenu  le  syno- 
nyme de  pêcheries  industriellement 
organisées  et  exploitées  d'une  façon 
intensive,  à  la  manière  des  terres  arables 
(lu  Far-West.  Aussi  bien  s'agit-il  d'un 
]iort  excellent,  du  plus  grand  port  de 
pêche  du  monde  entier,  et  d'une  petite 
ville  pittoresque,  chère  aux  artistes 
peintres  qui  fréquentent  les  côtes  de 
cette  région,  véritable  Bretagne  d'outre- 
mer. En  1880,  après  quelques  essais 
infructueux  et  quelques  tâtonnements, 
—  ce  qui  n'a  rien  d'étonnant.  —  une 
autre  piscifacture   fut   fondée   non   loin 


de  Gloucester,  à  W'ood  s  lloll.  Ce  n'est 
qu  en  1884  que  ces  données  franchirent 
r.Atlantique  :  encore  ne  furent-elles  uti- 
lisées qu'en  Norvège,  où  l'initiative 
des  Américains  fut  imitée  à  Flodevig. 
Depuis,  les  gouvernements  de  Terre- 
Neuve,  du  Canada  et  l'Ecosse  ont  mar- 
ché sur  ces  traces  ;  mais,  jusqu'à  présent, 
la  France  ne  possède  aucun  ctablisse- 
menl  de  cette  nature,  et  en  réalité  les 
Norvégiens  seuls  ont  cru,  jusqu'à  ces 
temps  derniers,  en  Europe,  à  l'avenir 
de  cette  piscifacture. 

C'est  que  beaucoup  des  meilleurs 
esprits  regardent  encore  la  fabrication 
des  poissons  de  mer  et  la  pisciculture 
en  eaux  salées,  c'est-à-dire  l'utilisation 
pratique  des  alevins  ainsi  obtenus,  avec 
un  scepticisme  qui  n'est  mitigé  que  par 
une  légère  teinte  de  pitié  à  l'égard  de 
tous  ceux  qui  s'occupent  de  ces  ten- 
tatives hardies.  \'ouloir  repeupler  les 
mers  —  alors  que  tout  le  monde  répèle 
que  les  poissons  voyagent  aux  quatre 
coins  des  océans  !  —  ce  ne  saurait  être 
que  folie.  Et  pareille  idée  ne  semble 
encore,  à  l'heure  actuelle,  à  un  grand 
nombre  de  personnes,  qu'une  utopie 
digne  des  plus  grands  réformateurs 
sociaux  de  notre  époque,  pour  ne  pas 
dire  une  absurdité... 

Puisque,  répèle-t-on ,  les  espèces  de 
haute  mer  sont  toutes  des  espèces  migra- 
trices, jamais  la  piscifacture  marine  ne 
pourra  donner  des  résultats  pratiques 
sérieux.  Il  est  bien  certain  que  si  les 
poissons  dits  migrateurs  étaient  réelle- 
ment tels,  au  sens  ancien  du  mot,  la 
culture  des  poissons  de  mer  ne  pourrait 
être  qu'un  leurre.  Autant  jeter  l'or  à 
poignées  dans  le  fond  de  l'.Allantique  ! 

Mais,  en  raisonnant  de  la  sorte,  on 
n'avait  oublié  que  d'allumer  sa  lanterne. 
On  admettait,  sans  les  avoir  démontrées 
jamais,  ces  prétendues  migrations.  Et  il 


I.A     FAHHlC.ATKiN     \>V     l'iUSSON    DK    MKK 


adviiiL  qu'un  jour  on  linit  par  soup- 
vonner  qu'elles  n'existaient  pas.  On 
])arvint  plus  tard  à  le  prouver  pour  cor- 
laines  espèces,  en  particulier  la  morue, 
le  thon,  etc.  Force  lut  bien  d'avouer 
alors  que  la  fabrication  de  ces  espèces 
était  non  seulement  réalisable,  mais  sus- 
ceptible de  fournir  des  résultats  écononii- 
quessérieux;  et  on  dut  reconnaîtreque  les 


GlOUCtSTCR    (.1 


Carte  des  établissements  de  piscifacture  marine 
aux   États-Unis  :  1,  Gloucester;  3,  Woort's   Holl. 


Américains  avaient  été  excellemment 
inspirés  en  commençant,  dès  1878,  des 
expériences  aujourd'hui  célèbres  dans 
tout  l'univers.  Le  raisonnement  qu  ils 
avaient  tenu  avait  été  des  plus  simples  : 
pour  vivre,  nous  sommes  oblij^és  d'avoir 
(les  milliers  de  pécheurs,  qui  ont  pour 
rôle  social  de  détruire  des  poissons. 
Comme  ces  poissons  auraient  donné 
chaque  année  des  milliards  de  descen- 
dants, si  nous  voulons  continuer  long- 
temps à  en  manger,  tout  en  assurant 
l'existence  des  marins  nécessaires  à 
notre  llolle,  soyons  prudents  et  ne  con- 
sommons que  les  adultes  seuls.  Ne 
dévorons  pas  dans  l'œuf  leur  progéni- 
ture. Puisque  l'œuf  est  facile  à  recueil- 
lir, gardons-nous  de  le  laisser  disparaître 
avant  qu'il  soit  devenu  grand  ;  récol- 
tons-le, faisons-le  éclorc,  élevons-le  et 
remettons-le  à  l'eau  dès  qu'il  pourra  se 
dévelo[)pei\  Quand,  à  son  tour,  il  sera 
devenu  grand,  nous  n'aurons  plus  qu'à 
l'aller  pèclu-r. 

("est    là    lout    le   secret    ile   ce   (|u'on 
appelle    anioindluii  ,     d'un    lei'mc    1res 


expressif,  la  Piscifacture  marine.  Kl 
on  a  compris  quels  services  elle  était 
susceptible  de  rendre,  le  jour  où  l'on 
a  constaté  que  la  décroissance  dall^ 
les  rendements  de  la  pèche  maritime 
était  due  surtout  à  la  destruction  abu- 
sive des  animaux  pris  avant  qu'ils  aient 
pondu. 


Que  df)it-on  entendre  par  fabrication 
du  poisson  de  mer?  Trois  opérations 
sont  nécessaires  pour  parvenir  à  ce  but. 
I,a  première  consiste  à  recueillir  par 
divers  procédés  les  œufs  de  poisson, 
qui,  on  le  sait,  sont  extrêmement  nom- 
breux pour  un  seul  individu,  et  à  faire 
Incuber  ces  œufs,  de  façon  à  obtenir  de 
tout  jeunes  petits,  qu'on  appelle  larres. 
La  seconde  réside  dans  Vclerage  de  ces 
larves,  qui  au  bout  d'un  certain  nombre 
de  jours  deviennent  des  alevins.  La  der- 
nière a  pour  but  de  mener  ces  derniers 
à  l'âge  adulte  et  de  les  transformer  en 
objets  marchands. 

M:dliiMircusenienl,  cette  troisième 
(i|i(ratinn  n'est  encore  qu'une  expé- 
rience de  laboratoire  et  n'a  pas  été  uti- 
lisée par  les  piscifacteurs,  tandis  que 
les  deux  |)rcmières  sont  d'un  usage  cou- 
rant dans  les  établissements  américains 
et  norvégiens.  Pratiquement,  donc,  on 
ne  peut  pas  encore  faire  d'un  alevin  de 
sole  un  morceau  digne  de  la  cuisine  de 
Marguery  ;  cela  est  très  regrettable , 
mais  non  impossible.  Isn  tout  cas,  pour 
aboutir,  on  a  dû  tourner  la  difliculli' 
en  priant  la  bonne  nature  de  pourvoir 
elle-même  à  cet  élevage.  Une  fois  les 
larves  parvenues  à  un  certain  âge,  au 
lieu  de  les  garder  à  terre  en  vivier,  on 
a  pris,  en  cirel,  la  résolution  de  les  jeter 
à  la  mer,  en  des  endroits  propices,  sup- 
posant avec  raison  qu'il  y  avait  bien  des 
chances  pour  qu  un  gran<l  nondire  de 
ces  petites  bêtes  grandissent,  seules  el 
sans  aide,  au  sein  des  eaux  où  elles  nais- 
sent d'ordinaire. 

Ce  lançnge  des  alevins  à  la  mer,  dès 
cpi'ils  sont  en  élat  de  s'y  développer 
ce  cpii  n'esl  (|n'uni' soiulion  de  transition 


LA     FABIÎIC.ATInx     nr     l'OISSDN     UK    MKli 


—  ;i  un  gros  inconvénient  économique. 
11  empêche  la  fabrication  du  poisson  de 
mer  de  pouvoir  être  une  entreprise  indi- 
viduelle, susceptible  de  rémunérer  ceux 
i|ui  Icxploilenl.  lit,  puisque  les  pisci- 
fac'leurs  ne  peuvent  travailler  que  jjoui- 
lous  les  pécheurs,  il  faut  donc  que  les 
laboratoires  délevage  soient  des  insti- 
tutions gouvernementales;  et  c'est  d'ail- 
leurs ce  qui  existe  partout  actuellement. 
Nous  avons  mentionné  les  piscifac- 
lures  de  Gloucester,  de  Woods  Holl,  aux 
l']lats-Unis,  élablies  au  berceau  même 
du  génie  américain,  aux  alenlnui's  de 
Boston,  centre  intellectuel  de  la  vieille 
.\niérique  ;  elles  sont  groupées  sur  celte 
côle  sauvage  et  pittoresque  qui  s'étend 
de  Newport  (le  Dinard  yankee)  à  Porl- 
land.  Nous  avons  cité  celle  de  Flôdevig, 
la  plus  intéressante  peut-être  do  toutes, 
dirig^ée  par  l'homme  qui  connaît  le  mieux 
ces  questions  spé- 
ciales, M.  le  capi- 
taine Dannevig  : 
celle  de  Dunhai . 
en  Ecosse,  où  Ira- 
vai  lient  des  savanl> 
comme  MM.  W. 
Fulton  et  Murrav. 
Il  nous  reste  à  si- 
gnalercelle  de  Bay- 
\'ievv,  au  Canada. 
f(ui  est  toute  ré- 
cente, et  surtout 
lelle  de  Dildo, l'on- 
dée àTerre-Ncuxe, 
en  1889,  par  un 
élève  de  M.  Dan- 
nevig, M.  A.  Niel- 

sen,  un  autre  fervent  de  ces  audacieuses 
tentatives  piscicoles  maritimes,  et  défen- 
seur convaincu  des  idées  du  célèbre  ini- 
tiateur norvégien. 


L'ensemble  d  un  établissement  type 
de  piscificature  marine  ne  peut  être 
évidemment  décrit  d'une  façon  générale. 
Pour  pouvoir  donner  des  détails  circon- 
stanciés, il  faudrait  n'avoir  en  vue  qu'une 
station    donnée,  travaillant   une   espèce 


spéciale  de  poisson.  Pourtant  nous  allons 
nous  elTorcer  de  résumer  brièvement  les 
détails  de  trois  opérations  citées  plus 
haut,  â  savoir  :  Vécloxinn  des  œufs, 
Vc'Ieraf/e  des  hirres  et  le  l;inç;i(je  à  ht 
nier  des  ;ilei'ins. 

Pour  obtenir  des  alevins,  il  faut  com- 
mencer par  se  procurer  des  ccufs.  On  y 
parvient  de  plusieurs  façons,  qui,  eu 
réalité,  se  réduisent  à  deux.  Lors  des 
premiers  essais  de  piscifacture,  on  alla 
au  plus  pressé  et,  pour  avoir  des  œufs^, 
on  n'hésita  pas  à  pêcher  soi-même  les 
reproducteurs  susceptibles  de  les  fournir. 
On  embarqua  des  employés  de  labora- 
toires à  bord  de  bateaux  de  pèche,  el 
on  les  chargea  de  recueillir  pour  l'usine 
les  œufs  nécessaires.  Ce  système  esl 
évidemment  un  peu  primitif;  pourtant, 
il  donne  des  résultats.  On  fit  mieux 
ultérieurement  dans  cette  voie.  On  arma 


I 01 R     LE      FRAI 

(vue  mteneure) 

I     FT  ABLI^^iEMEN 

I)  t      D  l  N  B  1  II 


spécialement,  pour  cette  récolle  à  la 
mer  d'animaux  reproducteurs,  des  na- 
vires aménagés  d'une  façon  particulière. 
.Aux  États-Unis,  à  Gloucester,  à  Woods 
Holl,  ces  bateaux  laboratoires  rendent 
encore  de  grands  services.  Tel  le  Grani- 
pus,  gréé  en  goélette,  qui  est  un  voiliei- 
de  quatre-vingts  tonneaux;  tel  le  Fish- 
Hawk.  Lorsqu'on  se  procure  des  œufs 
de  cette  façon,  il  est  parfois  nécessaire 
de  procéder  à  la  fécondation  artificielle. 
On   a  alors  recours  aux  procédés  habi- 


LA     FA  lili  K.ATION     1)1      l'0[SS()N     DK    MKlt 


tuels  de  la  pisciculture  d'eau  douce  et, 
en  particulier,  à  la  méthode  russe  ou 
sèche. 

Pour  éviter  cette  opération,  qui  pré- 
sente  toujours  des    aléas,    il   est   préfé- 


Quand  on  veut  les  utiliser,  les  ani- 
maux reproducteurs,  mâles  ou  femelles, 
sont  placés  dans  d'autres  réservoirs, 
appelés  viviers  Je  ponte,  qui  doivent 
être  aussi  vastes  que  possible.  Le  vivier 


■IllgUP;     DANS    L  A  y  r  K  I,  I,  K. 
A     LA     IMSfl  FAI   T  r  1!  K 


MVIXTKXrs     I.KS     l'dlSSiiN.S     ADri.TES 
N  B  A  IC        V  1  V  1  K  l:     DU    S  T  A  Jl  r  I,  A  T  I  (  1  X  . 


raljle,  quand  on  le  peut,  d  uliiisir  les 
bassins  où  Ion  place  des  animaux  repro- 
ducteurs. Ces  bassins  sont  destinés,  les 
uns  aux  poissons  en  liaiii  de  pondre, 
les  autres  aux  adultes  aNant  efFectué 
leur  ponte;  ces  derniers  constituent  les 
réservoirs  à  poisson,  bassins  Je  réserve 
ou  viviers  Je  sinhulalion.  On  nourrit 
les  poissons  vivants  avec  des  jioissons 
conjçclés  à  l'élat  frais,  pendani  l'hiver, 
et,  en  pai-ticulier,  avec  du  hareiif;  con- 
servé en  glacière,  industrie  qui  lleuril 
spécialcnieiil  .in\  Ml:ils-1  nis. 


de  poule  doit  ètie  placé  à  un  niveau 
plus  élevé  que  les  autres  pièces  de  la 
piscifacture  pour  peiMiiellre  l'écoulement 
facile  des  eaux.  Il  doit  être  couvert  par 
une  toiture  mobile  à  châssis  vitrés,  dis- 
posés pour  obtenir  l'obscurité.  1,'eau  de 
mer  v  est  amenée  par  une  pompe  à 
vapeur  à  la  ])artie  s\q)érieure.  Un  tuyau 
de  vidauf^e  se  trouve  à  la  |)arlie  infé- 
rieure; mais,  d'ordinaire,  le  trop-plein 
s'écoule  par  le  haut,  du  colé  opposé  à 
l'arrivée  de  l'eau.  l''t  là  se  trouve  l'ap- 
paieli    ([iii    r('i.'oil     les     eaux.     Dans    le 


I.A     KAlUilC.ATInN     DT     l'OlSSON     DK    XIKK 


vivier  de  poule,  à  Dunbjir.  entre  iiulre.-;, 
à  une  certaine  distance  du  fond,  se 
trouve  un  plancher  de  bois,  à  claire- 
voie,  sur  lequel  tombent  les  œufs.  C'est 
là  une  installation  qui  est.  on  le  voit, 
très  simple. 

l'n   espace   restreint  est  exlrémemenl 
favorable  à  la  reproduction  des  animaux 


facture.  Ceux-ci  varient  suivant  les 
stations  ;  on  a  dû  en  inventer  de  spéciaux 
pour  les  poissons  de  mer. 

Les  appareils  de  cette  salle  sont  action- 
nés par  une  machinerie  qui  consiste  en 
une  pompe  à  vapeur  ou  un  moulin  à 
vent,  destiné  à  amener  l'eau  de  mer  et 
à  la  distribuer  aux  incubateurs. 


IF  A  ITT  RE     DE    FLODEVIlî 


en  vivier;  il  ne  faut  pas  oublier  cepen- 
dant que  ce  bassin  doit  avoir  des  dimen- 
sions suffisantes  pour  permettre  à  ses 
hôtes  de  vivre  sans  encombre. 

On  obtient  ainsi  dans  le  réservoir  une 
reproduction  parfaitement  naturelle, 
puisque  la  ponle  et  la  fécomLilion  s'y 
font  d  une  façon  absolument  normale  et 
spontanée.  Il  ne  reste  plus  qu'à  recueil- 
lir les  œufs  fécondés,  ce  qui  s'obtient  à 
l'aide  de  l'appareil  collecteur  d'œufs, 
placé  à  l'endroit  que  nous  avons  indiqué. 

Une  grande  salle,  très  aérée,  abon- 
damment pourvue  de  lumière,  renferme 
les  appareils  à  incubation,  qui  consti- 
tuent l'élément  primordial  de  toute  pisci- 


.\ux  États-Unis,  et  tout  d'abord  à 
Gloucester,  on  s'était  bien  servi  des 
cônes,  employés  pour  la  culture  de  1  alose. 
Malheureusement  les  œufs  de  poissons 
de  mer,  et  en  particulier  de  morue, 
étant  beaucoup  plus  légers  que  ceux  de 
cette  espèce  d'embouchure  de  fleuves, 
cet  appareil  ne  donna  que  de  mauvais 
résultats;  on  dut  y  renoncer.  C'est  alors 
qu'on  utilisa  l'appareil  du  capitaine 
Chester,  le  Cod  Box;  à  Dildo,  on  l'em- 
ployait encore  en  1893;  pourtant,  dès 
cette  époque,  M.  Nielsen  possédait  déjà 
des  incubateurs  plus  ou  moins  analogues 
à  ceux  dont  M.  Dannevig,  son  ancien 
maître,    se  servait  en  Norvège   depuis 


i.A     lAHHIC.ATIDX     1)1       l'OlSSON     \>K     MKIt 


plusieurs  années.  A  AN'ootls  Iloll,  lap- 
pareil  à  incubation  utilisé  est  celui  de 
M.  Manhall  Macdonald.  A  Flôdevig  et 
il  Dunbar,  on  se  sert  désormais  des 
^ippareils  Dannevig,  dont  le  fonctionne- 
ment est  très  remarquable  et  qui  sont 
certainement  supérieurs  à  tous  ceux 
qu'ont  employés  les  Américains.  Mal- 
heureusement, leur  description  nous 
entraînerait  trop  loin,  cl  la  photo- 
graphie précédente  en  donne  une  idée 
très  suffisante. 

(Certaines  conditions  sont  absolument 
indispensables  pour  que  l'éclosion  se 
lasse  bien.  C'est  ainsi- que  l'eau  de  mer 
employée  doit  être  extrêmement  pure, 
sans  matières  boueuses  en  suspension, 
sans  mélange  avec  des  eaux  douces  :  ce 
qui  se  conçoit  très  bien,  puisqu'on  mer 
la  ponte  a  lieu  au  large.  On  a  eu,  au 
début,  à  Gloucester,  entre  autres,  des 
déboires  pour  n'avoir  pas  tenu  comj)le 
fie  celte  notion,  d'ailleurs  inconnue 
on  1878.  Il  faut  donc  que  les  tuyaux 
d'amenée  partent  du  large  el  que  l'eau 
soit  captée  très  loin  du  bord  et  à  la  plus 
grande  profondeur  possible,  l'eau  de 
fond  étant  deux  fois  plus  salée  que  l'eau 
de  surface.  Pour  pouvoir  la  purifier 
encore,  à  Dunbar,  on  a  installé  des 
filtres  spéciaux;  mais,  vu  la  pureté  des 
eaux  en  cet  endroit,  il  n'y  a  que  lorsque 
les  vents  soufflent  du  large  qu'il  est 
indispensable  d'y  avoir  recours.  11  faut 
également  tenir  compte  du  poids  spéci- 
fique de  l'eau  employée.  La  température 
joue  aussi  un  rôle  considérable;  mais  le 
degré  varie  avec  l'espèce  à  cultiver  : 
c'est  ordinairement  -f-  5". 

Il  faut  observer  la  maturité  des  œufs, 
(piand  on  les  place  dans  les  appareils 
à  éclosion.  Les  premiers  pondus  ne 
valent  pas  ceux  du  milieu  ni  de  la  lin. 
Mais  toutes  ces  précautions  ne  sont 
pas  impossibles  à  prendre,  el,  avec  un 
bon  outillage,  on  arrive  aujourd'hui 
à  obtenir  des  larves  à  vésicule  ombili- 
cale complèlement  résorbée  dans  des 
conditions  j)arfaitenient  acceptables. 

Dès  ma  in  tenant,  de  grands  progrès 
ont   élé   accomplis   en    piscifaclure   ina- 


i-ine:  le  nombre  d'alevins  oblenus,  par 
rapport  à  celui  des  a'ufs  mis  à  l'éclo- 
sion, est  de  plus  en  plus  favorable. 
.Ainsi,  en  1893,  M.  Nielsen  est  arrivé 
à  05  pour  100  pour  la  morue,  et  il 
espère,  sous  peu,  atteindre  de  70  pour  lOO 
à  90  pour  100.  Les  résultats  acquis  pour 
le  homard  sont  encore  plus  satisfai- 
sants; de  même  pour  le  carrelet,  pour 
lequel  on  a  obtenu,  à  Dunbar,  un  ren- 
dement de  plus  de  1)5  pour  100.  En 
réalité,  dans  cette  station,  In  mortalité 
n'alleinl  plus  que  i,i  puni-  1(10. 


Reste  maintenant  à  élever  ces  alevins 
et  à  les  mener  jusqu'à  un  développe- 
ment tel  qu'ils  puissent  résister  victo- 
rieusement aux  causes  naturelles  de 
destruction.  Mais,  pour  la  plupart  des 
alevins  pélagiques,  malgré  les  essais  qui 
ont  été  tentés  dans  ce  sens,  on  n'a  pas 
cru  devoir  aller  jusque-là  dans  la  pra- 
tique journalière. 

On  a  renoncé,  jusqu'à  présent,  du 
moins,  ])our  les  espèces  de  haute  mer. 
comme  la  morue,  à  ces  tentatives  d'éle- 
vage en  grands  viviers  clos,  qu'on  pour- 
rail  a])|)eler  viviers  d'élevaçfe.  On  s'est 
dit,  avec  juste  raison,  qu'en  réalité  il 
était  inutile,  pour  l'instant  tout  au 
moins,  de  perdre  un  temps  précieux  et 
de  l'argent  à  celle  culture,  et  qu'il  valait 
mieux,  toujours  au  point  de  vue  écono- 
mique, s'en  tenir  à  la  fabrication  pure 
et  simple,  étant  donné,  bien  entendu, 
que  l'on  fût  capable  de  produire  une 
quantité  très  considérable  de  larves. 

Celles-ci  obtenues,  il  n'y  a  plus,  dans 
ces  conditions,  qu'à  les  jeter  à  la  mer. 
Très  certainement  un  grand  nombre 
(l'entre  elles  y  prospéreront,  comme 
elles  l'auraient  fait  si  elles  étaient 
écloses  naturellement  au  sein  des 
eaux  marines.  D'un  autre  coté,  beau- 
coup succomberont  évidemment.  Mais, 
si  l'on  en  a  fabriipié  un  très  grand 
nombre,  il  en  restera  toujours  suffi- 
samment pour  repeupler  les  régions  de 
pêche,    (^esl    cette    dernière    opération 


LA     lAltlilC.ATION     IH      l'UlSSON     UK    MKIt 


(|ui   a  reçu  le  nom  de  transplantation 
en  mer  ou  de  lançage  Je  l'alevin. 

On  y  procède,  de  plus  ou  moins 
lionne  heure,  avec  des  appareils  parli- 
iiiliors.  M.  Nielseii  utilise  des  récipients 
en  tôle,  munis  duii  entonnoir  et  con- 
tenus dans  un  baquet  en  bois  à  deux 
anses.  Le  récipient 
esl  fermé  intérieu- 
fcmenl  par  de  la 
mousseline;  c'est 
sur  celte  mousse- 
line que  reposeni 
les  larves.  Il  esl 
préférable  d'atten- 
dre que  les  larves 
aient  acquis  tous 
les  orjjanes  néces- 
.saires  à  leurs  mou- 
\  emenls  et  à  leur 
nutrition.  M.  Niel- 
sen  les  élève, 
quand  il  s'agit  de 
morue  ,  jusqu'au 
dix-septième  jour. 
A  Dunbar,  on  jette 
à  la  mer  les  ale- 
\  ins  de  carrelet,  quand  ils  ont  0"',007 
de  long. 

La  difficulté  principale  consiste  à 
bien  choisir  le  lieu  d'immersion  de  ces 
alevins.  Il  faut  tenir  compte  de  la  den- 
sité, de  la  pureté  et  de  la  température 
de  l'eau  de  mer,  au  point  où  s'opère  le 
lançage.  A  l'aide  de  flacons  spécialement 
agencés,  on  peut  déverser  les  alevins  à 
la  profondeur  voulue  pour  trouver  les 
conditions  physiques  exigées.  Evidem- 
ment, le  bateau-laboratoire  des  Améri- 
cains rend,  dans  cette  dernière  opéra- 
lion,  de  précieux  services. 


Parmi  les  poissons  de  mer,  c'est  la 
morue  [Gadus  morrhua),  y  compris 
l'églefin  (Gadus  eglefinus).  qui  a  été  sur- 
tout l'objet  de  tentatives  prolongées  de 
la  part  des  établissements  de  piscifac- 
lure  [Gadi facture).  Ces  recherches  ont. 
eu  effet,  débuté  par  cette  espèce  à  Glou- 
cester  (1879),  où  on  en  fabrique  encore: 


dans  celle  station  on  obtenait,  en  1879, 
1500  000  alevins,  et  en  1K80,  1-2  mil- 
lions. En  IS90-91,  on  y  arrivait  au 
chilfre  de  19  millions.  .Aujourd  hui,  on 
fabrique  j)res(jue  partout  de  la  morue: 
il    n'y  a  qu'à  Dunbar  où  l'on  ne  se  con- 


A   .SALLE    D'ÉCLOSION-A    L'ÉTABLISSEMENT    DE    DCNBAR 


.A  Wood's  Holl,  en  1890-91,  on  a  pro- 
duit 36  millions  d  alevins  ;  à  Dildo, 
en  1893,  plus  de  200  millions  d'alevins. 
En  Norvège,  la  piscifacture  de  l'iôde- 
vig  a  toujours  travaillé  la  morue  avec 
constance  et  grand  succès. 

On  a  tenté  la  culture  du  homard 
(Homari facture  d'abord  à  Wood's  Holl 
et  dans  quelques  homarderies  de  la  côte 
de  Terre-Neuve.  Dès  1884,  on  fit  quel- 
ques essais  à  Flôdevig,  où,  en  1885, 
on  obtint  des  alevins  qu'on  garda  jus- 
qu  au  deuxième  mois.  En  Norvège, 
on  fit  quelques  éclosions  à  nouveau, 
en  1892,  avec  un  réel  succès,  puisque  la 
mortalité  des  alevins  ne  dépassa  pas 
5  pour  100;  mais  on  n'a  pas  persisté 
dans  celle  voie.  Actuellement,  on  fait 
du  homard  à  Bay  View,  au  Canada,  et 
surtout  à  Dildo. 

A  Terre-Neuve,  comme  nous  l'avons 
mentionné  déjà,  on  obtient  des  résultats 
presque  étonnants.  En  1893,  en  effet,  à 
l'aide  de  26  036  reproducteurs   i  Homa- 


I.A     KAItmCATION     DU     POISSON     DK    MKIl 


rus  aniertcanus  \  on  :i  jm  recueillir 
602  244  000  œufs.  (|ui  ont  donné 
517  353  000  alevins! 

C'est  que,   depuis   1890,   M.  Nielsen, 

1  infati^'able  directeur  de  Dildo,  sest 
attaché,  avec  un  soin  tout  particulier,  à 
la  culture  rémunératrice  de  ce  crustacé. 
Il  a  même  inventé  un  appareil  propre 
à  cet  élevaf;e,  qu'on  appelle  l'incu- 
bateur flottant  de  .Nielsen.  Au  dire  de 
M.  Nielsen,  la  homaril'acture  est  plus 
appréciée  des  pêcheurs  lerre-neuviens 
que  rélevafje  de  la  morue  :  ce  qui  se 
comprend  assez,  ce  crustacé  étant,  en 
somme,  une  espèce  de  rivage  et  ses 
larves  d'une  résistance  beaucoup  plus 
considérable  que  celle  des  poissons  les 
plus  robustes. 

Les  Pleuronectcs  sont  labri(|ués  à 
Woods  IIoll  et  surtout  à  Dunbar. 
Dès  1884,  on  tenta  la  culture  des  œufs 
de    carrelet    à    Flôdevig   et   on    obtint 

2  millions  d'alevins;  maison  sest  borné 
à  ces  essais.  A  Dunbar,  on  s'est  aujour- 
d'hui consacré  pres(|ue  exclusivement 
au  carrelet  {Pletironccdis  plul),  après 
avoir  essayé  du  turbot,  de  la  sole,  de 
la  limande.  \  Woods  Iloll ,  on  s'est 
occupé  plus  particulièrement  du  Pseudo- 
pleuroneclus  ameriraniis,  espèce  voisine 
du  carrelet. 

Le  Clnpeus  harcixjus  (hareng)  a  été 
utilisé  pour  la  piscifacture  à  Gloucester  : 
en  1880,  on  a  imité  cet  exemple  à  Flo- 
dcvig  ;  mais,  justiu'à  présent,  on  peut 
dire  qu'aucune  tentative  sérieuse  n'a 
été  faite  pour  cette  espèce,  d'un  intérêt 
moins  important  [)our  l'élevage  que  les 
poissons  de  rivage. 

Les  résultats  obtenus,  et  surtout  ré- 
cemment à  Dunbar,  sont  indiscutables 
et  superbes.  .\u  dire  de  W.  Dannevig. 
ceux  (le  l'Iodevig  sont  non  moins  excel- 
lents. On  |)eut  donc  dire  tpie  la  produc- 
tion de  l'alevin  de  poisson  de  mer  est 
aujourd'hui  assurée  d'une  fa^-oti  indiscu- 


table ;  que  la  piscifacture  marine  est 
entrée  désormais  dans  la  période  de  réa- 
lisation pratique.  Reste  à  voir  quels 
résultats  généraux  ont  fournis  jusquici 
les  sommes  consacrées  à  cet  élevage. 

Pour  répondre  à  cette  question  capi- 
tale, il  suffira,  à  défaut  de  statistiques 
précises  impossibles  à  obtenir,  de  faire 
connaître  les  conclusions  qu'émettaient 
récemment  les  piscifacteurs  les  plus 
compétents,  M^L  Fulton,  .Nielsen,  Dan- 
nevig. 

Pour  le  homartl,  à  Terre-.Neuve,  au 
dire  de  AL  Nielsen,  la  pêche  de  1893  a 
été  de  20  à  25  pour  100,  d'une  façon 
générale,  supérieure  à  celle  de  1892,  et, 
sur  certaines  parties  des  côtes,  elle  a  été 
jusqu'à  cinquante  et  cent  fois  plus  con- 
sidérable qu'à  l'époque  oii  l'on  ne  fabri- 
quait pas  ce  crustacé.  Dès  1886-88, 
M.  Dannevig  avait  noté  un  léger  ac- 
croissement de  la  morue  sur  les  côtes 
de  Norvège.  D'autre  part,  M.  Dannevig, 
à  Flôdevig,  terminait  une  note  manu- 
scrite qu'il  nous  a  récemment  adres- 
.sée,  par  ces  seuls  mots,  plus  que  sug- 
gestifs : 

((  En  somme,  le  résultat  de  l'œuvre 
entreprise  en  Norvège  est  que  la  morue 
augmente  rapidement  sur  la  côte  méri- 
dionale, [larticulièrcment  là  où  les  ale- 
vins ont  clé  semés.  ■> 

Il  u'v  a  rien  à  ajouter  à  ces  conso- 
lantes constatations;  c'est  la  récompense 
la  plus  grande  que  pouvaient  souhaiter 
ces  deux  hardis  pionniers  de  la  pisci- 
facture marine.  Quand  se  lèvera-t-il,  en 
France,  celui  qui  réussira  à  vulgariser 
chez  nous  les  fructueux  essais  des  -Amé- 
ricains et  des  Norvégiens,  et  parviendra 
à  faire  comprendre  aux  pouvoirs  publics 
la  nécessité  de  s'intéresser  à  celle  ques- 
tion capitale  pour  nos  pêcheries  et  nos 
braves  marins  des  côtes  de  l'Océan! 


M 


1! 


\  IDOIIN. 


LA   DOULEUR    ET   SES   REMÈDES 


De  ton  les  les  sensations  iiuc  l'Iiomnie 
é[)rouve,  la  douleur  esL  assurément  la 
plus  fréquente, — l'expérience  de  chacun 
en  fait  foi.  J^es  premières  impressions 
de  l'enfanl  à  la  naissance  sont  des  im- 
pressions douloureuses,  dont  ses  cris  et 
ses  gestes  ne  sont  que  la  manifestation  ; 
tout  le  long  de  l'existence,  variant  à 
l'intîni  ses  formes  et  ses  modes,  la  dou- 
leur nous  suit,  jusqu'à  la  mort  qui  est 
sa  dernière  et,  sans  doute,  sa  plus  ter- 
rible expression.  L'homme,  du  reste, 
n'est  point  seul  à  soufFrir;  les  animaux 
partagent  avec  lui  ce  triste  privilège, — 
conséquence  de  la  vie,  —  mais  la  gamme 
prodigieusement  riche  des  soull'rances 
monte  et  s'accroît  à  mesure  que  l'orga- 
nisme difFérencie  et  complique  son  sys- 
tème nerveux,  qui  en  est  l'instrument 
et  le  support. 

.\ussi  peu  de  questions  ont-elles,  au- 
tant que  la  douleur,  sollicité  l'attention 
des  jienseurs.  Les  théologiens  et  les 
moralistes  en  ont  justifié  l'existence  ou 
discuté  la  valeur  sociale;  les  littérateurs 
et  les  artistes  en  ont  décrit  les  formes 
ou  reproduit  l'expression;  enfin,  les 
physiologistes  et  les  médecins  en  ont 
recherché  le  mécanisme  ou  tenté  le  sou- 
lagement, et  on  peut  dire  qu'ils  n'ont 
guère  réussi  que  de  nos  jours  dans  cette 
double  et  diflîcultueuse  entreprise.  C'est 
1  histoire  de  la  douleur,  considérée  à  ce 
dernier  point  de  vue,  —  au  point  de 
vue  des  causes,  des  manifestations  et 
des  moyens  dont  nous  disposons  pour  la 
calmer,  — -  que  je  désire  exposer  briève- 
ment ici. 

La  douleur  est  une  sensation  générale 
qui  indique  les  modifications  subies  par 
les  organes,  sans  fournir  (comme  le  font, 
au  contraire,  les  sens)  aucun  renseigne- 
ment sur  la  nature  des  agents  qui 
produisent  ces  modifications.  Aussi  l'im- 
pression douloureuse,  malgré  son  inten- 
sité variable,  reste  de  même  ordre  et 
l'on  passe,  par  des  degrés  impereep- 
IX.  —  35. 


libles,  du  simple  malaise  de  fatigue,  j)ar 
exemple ,  à  l'atroce  soulFrance  des 
crampes  cholériques,  de  la  lourdeur  «le 
tète  aux  térébrantes  névralgies  susoi-- 
bilaires,  ou  de  l'agacement  léger  que 
cause  ime  écorchurc  aux  élancements 
aigus  du  cancer. 

11  est  néanmoins  possible  de  classer 
ces  innombrables  variétés  de  la  douleur 
en  trois  groupes  principaux  qui,  sans 
rien  présager  du  mécanisme  intime,  ont 
l'avantage  de  réunir,  sous  un  même 
chef,  des  formes  voisines,  et  de  per- 
mettre au  malade  de  dire,  assez  exacte- 
ment pour  être  compris  du  médecin,  ce 
qu'il  éprouve. 

Le  premier  de  ces  groupes  est  celui 
des  douleurs  à  caractère  mécanii/m', 
ainsi  nommées  parce  qu'elles  rapiiellent 
plus  ou  moins  l'impression  produite  par 
les  agents  mécaniques  ordinaires.  De 
ces  douleurs,  il  existe  plusieurs  types, 
comme  la  lourdeur  de  tête  (douleurs 
gravativesi,  l'avulsion  d'une  dent  (dou- 
leurs tensives) ,  la  barre  épigastrique, 
la  ceinture  thoradique,  la  calotte  de 
plomb  de  certains  maux  de  tête  (dou- 
leurs constrictives) ,  les  spasmes  du 
larynx,  les  crampes,  les  coliques  (dou- 
leurs lormineuses),  les  souffrances  lan- 
cinantes, térébrantes,  fulgurantes  des 
névralgies  et  du  cancer  (douleurs  pon- 
gitives),  enlîn  les  battements  des  mi- 
graines, ou  encore  ceux  que  l'on  ressent 
dans  un  panaris,  quand  on  laisse  pendre 
le  bras  le  long  du  corps  (douleurs  pul- 
satives  . 

Dans  le  second  groupe,  on  rencontre 
les  douleurs  dites  sensorielles,  qui  pro- 
viennent, soit  d'une  hyperesthésie,  d'une 
sensibilité  exagérée,  comme  dans  la 
neurasthénie  ou  l'accès  de  rage,  soit 
d'une  excitation  anormale  des  organes 
des  sens,  odeur  fétide,  saveur  anière, 
son  aigu,  lumière  trop  vive,  etc.  A  ces 
douleurs,  il  faut  joindre,  d'une  part,  les 
sensations  tactiles  de  fourmillement,  de 
picotement, les  sensations  prurigineuses, 


i.A   i)(H  i.KLit   liT  SKS  ui;mi:i)i:; 


comme  les  démangeaisons  causées  par 
les  parasites  et  les  maladies  de  peau,  et 
les  sensations  thermiques  de  chaud  et 
de  froid,  comme  celles  des  brûlures  et 
du  pyrosis,  et  celles  du  frisson  et  de  la 
fièvre  alî,'ide,  —  et,  d'autre  part,  les 
douleurs  correspondant  aux  besoins  de 
la  vie  or-^'anique,  faim,  soif,  manque 
d'air,  aspliyxie,  etc. 

Les  nja/<j(.îeî,  qui  constituent  le  troi- 
sième groupe,  sont  des  sensations  plus 
vagues,  difficiles  à  définir,  et  qui  ])a- 
raissenl  se  caractériser  par  la  présence 
constante  d'états  émotionnels,  tristesse, 
découragement,  crainte  de  la  mort,  dés- 
espoir. (je])eudant  Beaunis  les  a  assez 
heureusement  classés  de  la  manière  sui- 
vante :  malaises  cérébraux,  dans  lesquels 
domine  la  sensation  de  ville  (tête  vide;, 
de  langueur  (convalescence  de  maladies 
graves),  de  faiblesse  (défaillances,  état 
syncopal)  ;  —  malaises  nerveux,  dont  le 
type  est  l'insomnie,  et  qui  vont  de  l'im- 
patience (inquiétude  dans  les  jambes), 
à  l'agitation  qui  précède  la  folie;  — 
malaises  musculaires,  comme  la  fatigue 
et  la  courbature,  l'accablement  et  enfin 
l'anéantissement  succédant  aux  peines 
morales  ou  aux  grandes  opérations,  ma- 
laises dans  lesquels  peut,  en  outre,  inter- 
venir un  état  cérébral,  une  sensation  de 
pjrle  d  écpiilibre.  simple  étourdissemcnt 
ou  vertige;  —  malaises  précordiaux, 
enfin,  anxiété  et  angoisse,  qui  rattachent 
les  malaises  aux  douleurs  vraies,  car,  à 
la  sensation  bizan-e  et  indélinissable  que 
l'oti  éprouve  dans  la  région  du  cœur  et 
que  les  malades  délinissent  d'habitude 
en  disant  qu'f/.s  ne  se  sentent  pas  bien, 
se  superposent  les  idées  noires  et  la  ter- 
reur, puis  les  frissons,  les  vertiges,  l'oj)- 
(tression  et  la  sulfocation. 

A  (piehpie  cause  qu'elle  soit  due,  la 
douleur-  entraîne  toujours  une  réaction 
plus  ou  moins  violente  de  l'organisme, 
et  cette  réaction  se  manifeste  extérieu- 
rement, par  l'expression  du  visage,  les 
cris,  les  gestes,  les  larmes,  et  intérieu- 
rement, par  un  ensemble  de  phénomènes 
très   importants,    variations   de  la  tem- 


pérature du  corps,  accélération  et  |)ar- 
fois  ralentissement  du  cœur  et  de  la 
respiration,  rougeur  ou  j);ileur  de  la 
peau,  etc. 

De  toutes  ces  manifestations,  les  plus 
généralement  remarquées  sont  les  réac- 
tions musculaires  et  particulièrement 
l'expression  faciale,  qui  varie  du  reste 
avec  l'intensité  de  l'impression.  Dans  la 
souffrance  médiocre,  mais  prolongée, 
les  traits  sont  tirés,  comme  on  dit,  les 
coinsde  la  bouche  s'affaissent,  les  extré- 
mités externes  des  sourcils  se  dirigent 
vers  le  bas,  les  extrémités  internes  ou 
nasales  s'élèvent  et  se  rapprochent,  pro- 
duisant ces  rides  qui  caractérisent  les 
figures  tristes  et  chagrines  des  patients 
à  maladie  chronique.  Dans  la  douleur 
brusque,  inattendue,  mais  passagère,  le 
visage  est  traversé  par  une  convulsion 
rapide,  retroussement  de  la  lèvre  supé- 
rieure, dilatation  des  narines,  fronce- 
ment des  sourcils,  clignement  de  l'œil. 
Dans  la  douleur  aiguë  enfin,  le  visage 
tout  entier  s'altère,  soit  d'une  manière 
persistante,  traits  convulsés,  dents  ser- 
rées, yeux  grands  ouverts...,  soit  par 
contorsions  ou  spasmes  cloniques,  qui 
défigurent  le  malade;  les  lèvres  frémis- 
sent, les  dents  grincent,  les  yeux  roulent 
dans  leurs  orbites,  les  narines  palpitent, 
les  cheveux  se  hérissent  dans  une  effroya- 
ble expression  de  terreur  et  d'angoisse, 
en  même  temps  que  le  cri  monte,  que 
la  respiration  siffle,  que  les  larmes  et  la 
sueur  coulent... 

Le  cri  est,  en  effet,  comme  la  mimique 
faciale,  une  réaction  musculaire  de  la 
douleur,  car  il  résulte  d'un  arrêt  de  la 
respiration  en  exjiiration,  et,  comme 
elle,  il  varie  avec  l'acuité  de  l'impres- 
sion ])erçue,  tantôt  plaintif  et  inlermil- 
lent  dans  les  céphalalgies  anémitpies; 
tantôt  suraigu,  déchirant,  dans  les  élan- 
cements névralgiques  ;  tantôt  |)rolongé, 
montant,  puis  s'cteigiiant  par  saccades 
on  tout  d'un  cou|),  tantôt  enfin  rauque, 
hui'latit  dans  les  blessures  graves  et  les 
opérations  chirui-gicales.  Souvent  la  pa- 
role s'ajoute  au  cri  et  en  précise  la  signi- 
fication; ce  sont  alors  des  exclamations, 


I.A    UOLI.KIK     KT    SKS    HKMÈDKS 


lies  prières  ou  des  blasphèmes,  ou  encore 
des  mots  entrecoupés,  s.Tns  suite,  qui 
disent  Tinlensité  du  trouble  cérébral 
ii|iporté  par  la  douleur. 

Les  gestes  et  les  mouvements  comp- 
tent parmi  les  manifestations  de  la  soul- 
tVance.  Les  larmes,  en  revanche,  ne  sont 
point  une  manifestation  constante,  car 
souvent,  dans  Textrème  douleur,  les 
yeux  restent  secs.  Il  n"est  pas  possible 
cejjendant  d'admettre  que  la  douleur 
ralentisse  toujours  les  sécrétions,  puis- 
<[ue  chez  les  enfants  e(  les  femmes,  et 
même  chez  les  hommes  les  plus  résis- 
tïfnls  et  les  plus  courageux,  — •  les  laf- 
nies  sont  fréquentes  ainsi  que  les  sueurs, 
les  urines  et  la  diarrhée. 

Il  convient  ici  de  faire  une  remarque, 
c'est  que  les  conséquences  des  accidents 
douloureux  sont  bien  plus  graves  quand 
il  n'y  a  ni  gesticulations,  ni  cris,  ni  lar- 
mes, car  ces  manifestations  paraissent 
réellement  soulager  le  patient,  qui  souffre 
davantage  s'il  cherche  à  se  retenir.  On  en 
peut  donc  conclure  qu'il  se  produit,  par 
le  fait  même  de  la  douleur,  certaines 
substances,  peut-être  toxiques,  et  qui  en 
tout  cas  ont  besoin  d'être  éliminées,  sous 
une  forme  ou  sous  une  autre,  —  par  les 
réactions  musculaires  diverses  ou  par 
les  sécrétions,  —  hors  de  l'organisme. 
Les  substances  ainsi  produites  nous  sont 
inconnues;  mais  ce  qui  tend  à  vérifier 
cette  manière  de  voir,  ce  sont  les  mani- 
festations profondes,  internes,  de  la 
douleur,  tantôt  accélération  des  batte- 
ments du  cœur  et  de  la  respiration, 
lièvre,  elc,  tantôt  au  contraire  ralentis- 
sement et  même  arrêt  du  cœur  et  de  la 
respiration,  syncope,  abaissement  de  la 
température,  etc.  Or  ces  phénomènes 
sont  des  phénomènes  d'intoxication  et 
on  les  retrouve,  les  uns  ou  les  autres, 
dans  tous  les  empoisonnements.  Au 
surplus,  Brieger  et  Selmi  ont  constaté 
que  l'urine  des  patients  est  plus  toxique 
que  l'urine  normale. 

Mais  s'il  en  est  réellement  ainsi,  si  la 
douleur  entraîne  de  telles  conséquences, 
il  faut  admettre  qu'elle  résulte  primiti- 
vement d'une  excitation  forte,  désorga- 


nisatrice,  qui  se  propage  des  éléments 
nerveux  sensitifs  intéressés  à  tous  les 
éléments,  successivement,  du  système 
nerveux,  car,  seule,  une  action  de  ce 
genre  est  capable  de  déterminer  les  acci- 
dents toxiques  précédemment  indiqués. 
Nous  sommes  ainsi  amenés  à  répondre 
à  cette  question  :  Pourquoi  souffrons- 
nous  ? 

Quelques  explications  sont  tout  d'a- 
bord nécessaires. 

Le  système  nerveux  est  constitué  par 
des  éléments  anatomiques  qui  ont  be- 
soin, pour  entrer  en  activité,  non  seu- 
lement de  l'oxygène  et  des  matériaux 
nutritifs  que  leur  apporte  le  sang,  mais 
encore  d'une  exciladon:  on  appelle 
excitant,  tout  agent  mécanique,  physi- 
que ou  chimique,  qui  détermine  dans  le 
protoplasma  de  l'élément  nerveux  une 
modification  chimique,  et  par  conséquent 
une  destruction  moléculaire,  —  et  l'ex- 
citation n'est  que  le  résultat  de  l'action 
de  l'excitant.  La  modification  ainsi  pro- 
duite se  propage  rapidement   à  travers 


Fig.  1.  —  Neuroue  oornlâl  de  la  corne  antérieure  de  la 
moelle.  —  P,  chevelu  ou  arborisattoos  protophumiques  ; 
C  e,  corps  cellulaire  ;  N,  noyau  ;  C  r.  cUr^matophilea  ; 
D,  cylindraxe.  La  flèche  indique  la  direction  que  sait 


l'élément  nerveux  de  telle  sorte  qu'elle 
met  en  liberté,  à  l'autre  bout,  la  partie 
de  molécule  complémentaire  de  celle 
qui  a  été  détruite  au  point  d'excitation, 
et  cette  partie  moléculaire  devient  un 
excitant  pour  l'élément  nerveux  voisin. 
Celte    propagation,  qui    constitue   ce 


LA    DOULEUR    KT    SKS    ItKMKUES 


qu'on  a  appelé  Vin/IiiT  nerveux,  se  fait 
toujours  dans  le  même  sens,  ou,  en 
d'autres  termes,  des  arborisations  prolo- 
plasmi(|ues  aux  terminaisons  cylindraxi- 
Ics.  L'élément  nerveux  ou  neurone  est, 
en  cfTet,  formé  de  trois  parties,  comme 
le  montre  la  figure  ci-dessus  (fig.  1),  les 
arborisations  protoplasniiqucs  ou  le 
chevelu,  qui   recueillent    l'excitation  où 


•c/Tftie  ou  inronscixni 


Fig.  2.  —  Schéma  lie  la  circulation  de  l'excitation.  — 
NSP,  neurone  sensitif  périphérique;  NCS,  neurone 
sensitif  central  :  NOM,  nenrone  moteur  central  ; 
NMP,  neurone  moteur  périphérique. 


naîl  la  modification  produite  par  l'exci- 
tant; ces  arborisations  aboutissent  au 
corps  cellulaire  du  neurone  où  se  trouve 
le  noyau,  organe  essentiel  de  la  nulri- 
lion  et  de  la  régénération  de  l'élémenl 
nerveux  partiellement  déiriiil  par  l'ox- 
oitiition  ;  de  ce  cor|)s  cellulaire  enfin  sort 
un  prolongement  calibré  et  cvlindriquc, 
apjielé  cylindraxe,qui  reçoit  l'excitation 
(lu  chevelu  et  la  propage  jus{[u';i  son  ex- 
trémité terminale  où  elle  devient  excitant 
pour  les  arborisations   protoplasmiques 


du  neurone  voisin.  Tous  les  éléments 
nerveux  sont  aussi  en  connexion  de  cnn- 
liguïté,  les  terminaisons  cvlindraxiles 
des  uns  s'articulant  avec  les  arborisa- 
tions protoplasmiques  des  autres.  Mais 
certains  de  ces  éléments,  dits  périphé- 
riques, s'articulent,  par  leur  chevelu, 
avec  les  organes  des  sens;  d'autres,  par 
leur  cylindraxe,  avec  les  muscles,  les 
glandes,  etc.  Les  premiers  sont  les  neu- 
rones sensilil's  dont  les  prolongemenis 
forment  les  nerfs  sensitil's;  les  derniers 
sont  les  neurones  moteurs  dont  les  pro- 
longements forment  les  nerfs  moteurs. 
Entre  ces  deux  sortes  d'éléments  ner- 
veux, existent  d'autres  neurones,  ditis 
neurones  centraux,  parce  qu'ils  consti- 
tuent les  centres  nerveux  du  bulbe  et 
du  cerveau.  Pour  qu'une  excitation  de- 
vienne consciente,  elle  doit  passer  par 
ces  derniers  neurones;  si  elle  n'inlé- 
resse  que  les  neurones  péri[)hériqnes, 
elle  est  inconsciente  et  son  résultat  est 
appelé  réflexe.  Par  conséquent,  pour 
qu'il  y  ait  sensation  icar  toute  sensa- 
tion est  conscientei,  il  faut  que  l'excita- 
tion, née  en  un  point  quelconque  dn 
chevelu  d'un  neurone  sensitif  périphé- 
rique, se  [)ropage  aux  neurones  centraux 
et  de  là  secondairement  au  neurone 
moteur  périphérie]  ne.  Le  schéma  ci-con  Ire 
(fig.  "2)  montre  la  marche  comparative 
de  l'influx  dans  une  action  consciente 
et  volonUiire  et  dans  une  action  réilcxe. 
Si  l'on  considère  attentivement  celle 
figure,  on  voit  que  le  Irajel  ou  arc 
réflexe  n'intéresse  (pie  deux  neurones, 
tandis  que  le  trajet  ou  arc  volontaire  el 
conscient  en  intéresse  au  moins  quatre 
et  peut  en  intéresser  encore  bien  davan- 
tage, puisque  tous  les  neurones  cen- 
traux sont  en  conliguilé  les  uns  avct' 
les  autres.  Nous  sommes  donc  portés 
à  croire  que  tout  dépend,  en  définitive, 
de  l'inlcnsilé  de  l'exiitalion,  c'est-à-dire 
de  l'importance  de  la  destruction  molé- 
culaire déterminée  par  l'excitant. tjuand 
l'excitation  est  faible,  la  modilicalion  tk- 
gagne  pas  les  centres  nerveux  el  il  n  y 
a  pas  de  sensation;  quand  elle  est  suffi- 
samment forte,  les  centres  sont  inlércs- 


I.A    DOLLEUR    KT    SES    REMEDES 


se:;,  cl  il  V  a  sensation  ;  quand  elle  est 
très  forte  enfin,  il  y  a  non  seulement 
sensation,  mais  aussi  douleur,  cest- 
à-dire  conscience  dune  destruction  anor- 
male (les  ('lémenls  nerveux  sensitifs.  La 
douleur  est  donc  le  résultat  de  toute 
excitation  forte  qui  détruit  ou  désor- 
ganise ces  éléments.  Si  cela  est  évident 
{|uand  il  s'a^'it  de  traumatisme,  de  brû- 
lure, d'action  de  caustiques,  etc.,  il  ne 
semble  plus  en  être  ainsi  quand  nous 
souffrons  de  névralgies,  de  crampes  ou 
lie  coliques.  Pourtant,  nous  savons  au- 
jourd  hui,  grâce  aux  progrès  de  la  tech- 
nique microscopique,  que,  dans  tous  les 
cas.  il  y  a  des  altérations  définies  de 
l'élémcnl  nerveux ,  comme  on  le  verra 
en  jetant  les  yeux  sur  la  figure  3  qui 
représente  un  élément  nerveux  désorga- 
nisé par  un  caustique  et  sur  la  figure  4 
qui  représente  un  élément  névralgique, 
et  en  comparant  ces  deux  figures  à  celle 
précédenmienl  donnée  ifig.  1";  de  l'élé- 
ment nerveux  normal  et  indolore. 

Ces  explications  nous  permettent  de 
conij)rcndre  pourquoi  tout  ce  qui  altère 
ou  modifie  profondément  l'intégrité  de 
1  élément  nerveux,  coup,  blessure,  pres- 
sion (écrasement,  tumeurs),  agent  phy- 
sique (brûlure  t  ou  chimique  (caustiques, 
poisons,    toxines    des    microbes    patho- 


Fig.  3.  —  Cellule  nerveuse  de  la  corne  antérieure  de  la 
moelle  intoxiquée  par  l'alcool.  —  N,  noyau;  D,  cylin- 
(Inute;  Cr,  chromatophiles.  Le  noyau  est  altéré^  ses 
eontonis  sont  vagnœ.  les  chromatophiles  ont  disparu 
de  la  périphérie,  ils  sont  en  partie  désorganisés. 


gènes),  ou  même  substance  en  apparence 
innocive  et  agissant  simplement  par 
soustraction,  donne  lieu  à  une  sensation 
douloureuse  ;  c  est  ainsi  qu'une  injection 


hypodermiqi^  d'eau  pure  est  doulou- 
reuse parce  que  l'eau  enlève  certains 
sels  qui  entrent  dans  la  composition  des 
nerfs  sensitifs  voisins  et  ainsi  désorga- 
nise   ces    derniers  :    —   pourquoi,    lors- 


Fig.  4.  —  Cellule  nerveuse  (névralgique)  des  noyaux 
gris  do  bulbe.  —  P,  arborisations  protoplasmiques  ; 
N,  noyau  ;  D,  cylindraxe  ;  Gr,  chromatophiles.  Le 
noyau  est  intact,  les  chromatophiles  se  montrent  peu 
altérés,  mais  les  arboris:,tions  sont  tuméfiées  et  plus 
ou  moins  granuleuses  (comparer  avec  la  fig.  3). 


qu'elle  est  violente  et  continue,  la  dou- 
leur se  propage  et  gagne  des  points  sou- 
vent très  éloignés,  produisant  ces  irra- 
diations, ces  synalgies  singulières  et 
jusqu'en  ces  derniers  temps  inexplica- 
bles (par  exemple,  douleur  de  l'épaule 
droite  dans  la  colique  hépatique)  et  qui 
ne  sont  autre  chose  que  la  démonstration 
des  connexions  des  neurones  et  de  la 
marche  de  la  désorganisation  molécu- 
laire, sous  l'influence  d'une  excitation 
intense;  ■ — ■  pourquoi  enfin  les  réactions 
musculaires,  les  sécrétions,  etc.,  soula- 
gent la  souffrance,  puisqu'elles  utilisent 
pour  ainsi  dire  et  éliminent  les  parties 
moléculaires  mises  en  liberté  par  l'exci- 
tation et  qui,  comme  tous  les  déchets 
de  fonctionnement,  sont  toxiques  quand 
elles  s'accumulent.  Les  gesticulations, 
les  cris,  la  mimique  faciale,  les  larmes, 
les  sueurs  contribuent  ainsi,  quoique 
dans  une  mesure  assurément  très  faible, 
à  diminuer  l'intoxication,  mais,  remar- 
quons-le, ne  la  suppriment  pas,  car  cette 
intoxication  provient  originellement  de 
la  suractivité  du  système  nerveux  vio- 
lemment excité. 

Au  surplus,  la  désorganisation  dou- 
loureuse n'est  pas  délinitive  si  le  noyau 
voyez  lig.  1,  N  ,  organe  de  la  régé- 
nération de  tout  élément  cellulaire,  ne 
se  trouve  pas  essentiellejnent  lésé  ;  dans 


I,A    DUlI.Kt'H     KT    SK 


ce  cas,  la  réfection  des  p;ij;lies  délruiles 
a  lieu  et  la  douleur  cesse,  puisque  sa 
cause  a  du  même  coup  disparu.  Nous 
verrons  plus  loin  que  c'est  là  une  indi- 
cation précieuse  pour  le  traitement  de  la 
douleur.  .\u  contraire,  quand  le  noyau 
est  lui-même  profondément  altéré  (voyez 
fig.  3),  l'élément  nerveux  dégénère  tout 
entier. 

Une  dernière  question  reste  à  poser. 
Quelle  est  la  signification  ou  l'utilité 
physiologique  de  la  douleur?  Pour  y 
répondre ,  il  suffit  de  considérer  les 
réactions  consécutives  à  l'excitjition 
forte. 

Ces  réactions  sont  de  deux  sortes  : 
es  unes  sont  réllexes  (mimique  faciale, 
retrait  des  membres  et  gesticulations, 
toux,  sécrétions,  vomissements,  diar- 
rhée, variations  de  la  température,  du 
rythme  cardiaque  el  de  la  respira- 
lion,  etc.),  inconscientes,  et  l'intelli- 
gence, par  conséquent,  n'y  a  aucune  part. 
Chez  les  animaux,  elles  persistent  après 
l'ablation  des  hémisphères  cérébraux. 
Dans  l'anesthésie  par  le  chloroforme,  le 
patient  se  débat  et  gémit,  sans  pourtant 
avoir  conscience  de  soulFrir.  Dans  l'as- 
phyxie par  submersion,  le  noyé  perd 
conscience  et  cependant  il  continue  à 
exécuter  des  mouvements  coordonnés; 
il  cherche  à  se  raccrocher  quelque  part,  à 
se  sauver.  On  peut  donc  dire  que  ces 
réactions  sont  les  défenses  immédiates 
de  1  organisme  contre  la  désorganisation 
nerveuse  qui  l'atteint  et  qui,  en  altérant 
le  fonctionnement  de  certains  organes, 
peut  mettre  son  existence  en  danger. 

Les  autres  réactions  sont  psychiques, 
conscientes,  et  constituent  les  sensations 
douloureuses  qui,  intéressant  les  centres 
de  cérébration  et  de  mémoire,  persistent 
plus  longtemps  que  la  cause  ^coup, 
pression,  brûlure,  caustiques,  etc.)  qui 
leur  a  donné  naissance;  elles  représen- 
tent également  un  procédé  de  défense 
de  l'organisme,  mais  un  procédé  pré- 
ventif, —  el  non  plus  immédiat,  —  car 
la  douleur  nous  permet,  par  le  souvenir 
que  nous  en  gardons,  de  prévoir  le 
danger  et,   par  suite,  de  l'éviter.  Aussi 


quelques  auteurs  voient-ils,  avec  raison, 
dans  la  douleur,  un  des  fadeurs  de  lin- 
lelligence,  de  la  psychogénèse,  puisque 
c'est  en  partie  grâce  à  elle  que  nous  pre- 
nons connaissance  du  monde  extérieur. 

Ktant  nécessairement  consciente,  la 
douleur  suppose,  pour  être  perçue, 
deux  conditions  ;  une  excitation  forte, 
desorganisatrice  {quelle  qu'en  soit  la 
causej  d'un  élément  nerveux  sensitif,  el 
la  communication  de  cette  excitation 
aux  centres  psychiques.  Nous  ne  possé- 
dons, par  conséquent,  que  deux  moyens 
de  calmer  la  douleur  :  ou  bien  empê- 
cher la  communication  de  l'excitation  à 
la  conscience,  c'est  le  moyen  pharmaco- 
dynamitpie;  ou  bien  —  en  dehors  de  la 
suppression  de  la  cause  quand  elle  est 
possible  —  favoriser  la  régénéralion 
de  l'élément  nerveux  lésé  ou  altéré  par 
l'excitation. 

Ce  dernier  moyen  est  évidemment  le 
meilleur,  c'est  le  moyen  physiologique 
par  excellence.  Malheureusement,  c'esl 
aussi  le  moins  connu  et.  vu  le  peu  que 
nous  savons  de  la  constitution  chimiqui' 
du  neurone  et  des  modilications  qu'y 
détermine  l'excitation,  on  commence  à 
peine  à  en  entrevoir  l'utilisation  ration- 
nelle. .1  en  ai  donc  fort  peu  de  choses  à 
(lire  et  je  nie  contenterai  il  indiquer 
rem|)loi  d'abord  des  lécithines  el  des 
givcéro-phosphates  <]ui  sont,  ciunme 
l'ont  montré  Danile\\sky  el  .\.  Hobin. 
des  aliments  de  la  cellule  nerveuse  el 
qui,  par  suite,  actixinl  sa  pinniptc  ré- 
fection, et  en  second  IIlu  du  massage 
et  de  la  gymnastique  passive  qui  décon- 
gestionnent rapidement  les  régions  dou- 
loureuses, favorisent  la  circulation,  el 
consé(|uemmcnl  la  luitrilion  et  l'élimi- 
nation des  déchets.  Cette  double  mé- 
thode si  simple  donne  d'excellents  ré- 
sultats dans  tous  les  états  névralgiques 
el  les  malaises;  dans  les  autres  cii-con- 
slances,  elle  ne  peut  être  utile  que  con- 
sécutivement à  la  su|)pression  de  la 
cause.  Il  est  évident,  en  elfel,  que  si  la 
douleur  résulte  de  la  pression  exercée, 
sur  un   lilel   nerveux,    par  une   tumeur. 


I.A    DOl'I.KLlt     Kï    Si;S    liK.MKDKS 


l'ablation  de  la  tumeur  (luit  précéder 
tout    traitement  curalil'. 

Ce  moyen  toutefois  a  un  défaut;  il 
est  relativement  lent  à  agir.  Dans  les 
névralfjies  rebelles,  dans  les  névralgies 
brachiales,  dans  la  gastralgie  et  1  enlé- 
ralgie,  il  faut  quelquefois  attendre 
quinzejours,  un  mois,  avant  de  constater 
une  amélioration  qui,  il  est  vrai,  est 
souvent  délinitive.  Aussi  les  patients 
lui  préfèrent-ils  les  moyens  pharmaco- 
dynamiques  qui,  malgré  de  sérieux  in- 
convénients, sont  beaucoup  plus  rapides 
et  soulagent  même  presque  instantané- 
ment un  quart  dlieure  à  une  demi- 
heure). 

Les  substances  actives  à  ce  point  de 
vue  sont  nombreuses  et  je  ne  saurais  les 
examiner  toutes.  Dans  le  groupe  qu'elles 
constituent,  il  faut  en  effet  distinguer 
les  analfjésiques  (de  àv  privatif,  et  a).YO;, 
douleur,  qui  supprime  la  douleur,  des 
anesthêsiques,  comme  Téther  et  le  chlo- 
roforme qui,  à  haute  dose,  empêchent 
non  seulement  la  douleur,  mais  aussi  la 
sensibilité  tactile,  et  des  hypnotiques, 
comme  la  morphine  et  le  chloral,  qui 
provoquent  le  sommeil.  Je  ne  m'occu- 
perai ici,  et  brièvement,  que  des  anal- 
gésiques vrais  et  je  dois  d'abord  indi- 
quer comment  ils  agissent  pour  calmer 
la  douleur. 

Pour  comprendre  cette  action,  il  nous 
faut  revenir  à  la  constitution  du  neurone. 
Nous  savons  que  le  neurone  présente 
un  chevelu,  des  arborisations  protoplas- 
miques;  or,  ces  arborisations  ne  sont  pas 
immobiles;  elles  exécutent  des  mouve- 
ments d'allongement  et  de  rétraction, 
suivant  qu'elles  ont  affaire  à  des  sub- 
stances utiles  ou  à  des  substances  nui- 
sibles. Or  l'inllux  ne  passe,  autrement 
dit,  la  communication  de  l'excitation  ne 
se  fait  que  lorsque  les  arborisations  sont 
allongées  de  manière  à  toucher  les  ter- 
minaisons cylindraxiles  du  neurone  sui- 
vant (fig.  5).  Les  substances  nuisibles 
(déchets  de  fonctionnement,  poisons, 
toxines  des  microbes  pathogènes,  etc.  >, 
qui  rétractent  le  chevelu ,  doivent  en 
conséquence    interrompre   la   communi- 


cation de  l'intlux.  C'est  ce  que  l'on  con- 
state en  effet  fig.  Ci),  et  la  fatigue  fqiii 
résulte  d'une  accumulation  des  déchets 
de  fonctionnement)  n'agit  pas  autrement 
pour  produire  le  sommeil,  l'analgésique 
pour  calmer  la  douleur. 

Car  les  analgésiques  sont  des  toxiques 
de  l'élément  nerveux  beaucoup  plus  rare- 


Fig.  5.  Fig.  6. 

Fig.  6.  —  État  théorique  des  couiiexious  de  deux  neu- 
rones normaux.  L'excitation  passe  des  terminaisons 
cylindraxiles  DD  aux  arborisations  dP  du  neurone 
suivant. 

Fig.  6.  —  Etat  théorique  des  connexions  de  deux  neu- 
rones, dont  Tun  N I  est  intoxiqué.  Les  arborisation* 
de  ce  dernier  s'étant  rétractées  par  suite  de  l'intoxi- 
cation, l'excitation  ne  peut  plus  passer  de  D  en  «ZP. 


ment  des  microbes  pathogènes  hébergés 
par  l'organisme)  qui  agissent  soit  direc- 
tement, en  se  combinant  avec  lui,  soit  in- 
directement en  modifiant  l'état  du  sang. 
Leur  emploi  n'est  donc  pas  sans  danger 
et  ils  peuvent,  à  doses  trop  fortes,  déter- 
miner des  accidents,  d'ailleurs  plus  ou 
moins  graves,  comme  on  l'a  constaté  à 
la  suite  d'un  usage  immodéré  de  l'aco- 
niline  ou  de  l'antipyrine.  .Néanmoins 
leur  élimination  est  assez  rapide  ;  leur 
absor])lion  ne  l'est  pas  moins  surtout 
quand  on  les  introduit  dans  l'organisme 
par  injection  hypodermique.  Dans  ce 
cas,  les  phénomènes  toxiques  sont  natu- 
rellement plus  intenses  que  si  on  a  em- 
ployé la  voie  alimentaire.  J'ajoute  enfin 
que  les  analgésiques  ne  paraissent  pas 
influencer  de  la  même  manière  tous  les 
éléments  nerveux.  Cette  action  élective 
montre  qu'il  ne  faut  pas  les  employer 
indifféremment  et  qu'il  convient  de  n'ap- 
pliquer chacun  d'eux  qu'à  la  douleur 
qu'il  combat  spécifiquement. 


i.A   non.Kiii   i:t  sks  mkmkdks 


Parmi  les  analffcsiques  vrais ,  je  no 
iheiilioiincrai  qu'un  alcaloïde,  l'aconiline, 
et  diverses  substances  lirées  de  la  série 
animalique,  anlipyrine,  e\al};ine,  phé- 
nacétine  el  anlilebrine. 

L'aconiline ,  extraite  de  luconiliim 
napellns,  esl  axlrcmcmcni  toxique;  aussi 
1  (Mn|ilc)ic-l-nii  sons  forme  do  nitrate  à  la 
(loso  d'un  quiirl  de  milliijramrne  toutes 
les  six  ou  huit  heures.  Elle  ajjil  |)rinci- 
palement  sur  le  nerf  trijumeau  et  est, 
|)ar  conséquent,  surtout  oflicace  dans  les 
névralgies  faciales.  Quand  ces  névralgies 
revêtent  un  caractère  périodique,  on  lui 
associe  avec  avantage  du  chlorhydrate 
do  quinine. 

l.'untipyrine  combat  à  la  lois  la  dou- 
leur el  la  fièvre  ;  beaucoup  moins  toxique 
(|uc  l'aconitine,  bien  que  très  solubledans 
ICau,  on  la  donne  —  de  préférence  en 
solution  et  non  en  cachet  — à  la  dose  de 
I  gramme  toutes  les  six  ou  huit  heures, 
mais  jamais  plus,  car  elle  produit  alors, 
notamment  chez  les  femmes  et  les  en- 
fants, une  éruption  scarlatiniforme,  par- 
fois do  la  paresse  cérébrale  et  de  l'am- 
nésie. Son  olfet,  très  promjit,  cosse  de  se 
l'aire  sentir  au  bout  de  quatre  à  cinq 
heures.  Elle  agit  sur  les  centres  nerveux 
de  la  moelle  é|)inièrc,  dont  elle  dimi- 
iHio  l'oxcitabililé.  Aussi  est-elle  efficace 
non  soulemonl  dans  le  rhumatisme  arti- 
culaire el  le  tabès,  mais  aussi  el  surtout 
dans  la  migraine,  les  névralgies  sciati- 
(|uos,  intercostales  et  viscérales  (  gas- 
li-algie,  enléralgie,  etc.)  el  même  dans 
l'angine  de  poitrine.  En  applications,  elle 
paraît  aussi  soulager  les  soufFi-ances  du 
cancer. 

lj'e.r;ilf/nu',  |)his  lo\i(|iie  ipie  la  |)i-i''- 
cédonto  et  soluble  seulcMiienl  dans  1  al- 
cool, s'administre  cependant  do  préfé- 
rence sous  frtrmo  de  cachot,  à  la  dose 
(le  '27>  centigrammes,  une,  doux  fois  au 
plus  par  vingt-quatre  heures;  au  delà, 
elle  détermine  dos  vertiges  et  parfois  de 
I  érvthèmo.  Son  action  parait  porter  sur 
la  moollo  cl  le  bulbe  ;  clic  s'adresse 
cloiH',  comme  l'anlipyriiic,  aux  névral- 
j;ics  viscérales  et  plus  p;nlicnlièromenl 
aux  douleurs  musculaires,  aux  crampes. 


à  lataxie,  aux  phénomènes  convulsifs 
et  épileptiques. 

La  phénacéline,  toxique,  mais  peu 
soluble,  s'administre,  sous  forme  de 
cachet ,  à  la  dose  de  .50  centigrammes 
deux  à  trois  fois  par  jour;  au  delà,  elle 
amène  dos  sueurs  abondantes  et  du  col- 
lapsus.  Analgésique  el  anlilhermique, 
elle  agit  sur  l'axe  cérébro-spinal  et  est 
surtout  efficace  dans  les  névralgies  fu- 
gaces de  l'hystérie,  de  la  neuralaxie,  de 
la  neuranémie  (neurasthénie)  et  aussi 
dans  les  névralgies  dentaires. 

l.'antiféhrine  enlin.  ou  acélanilide, 
soluble  dans  l'alcool  et  toxique,  s'em- 
ploie sous  forme  d'élixir  à  la  dose  d'un 
gramme  on  vingt-quatre  heures.  Elle 
parait  agir,  non  direcloment  sur  les  élé- 
ments nerveux,  mais  bien  sur  le  sang, 
dont  elle  modifie  l'hémoglobine.  Celte 
action  ex|)li(jue  pourquoi,  à  doses  trop 
fortes,  elle  détermine  une  cyanose,  peu 
dangereuse  d'ailleurs,  mais  epii  a  le  grand 
inconvénient  d'eirrayer  le  malade  el  son 
entourage.  Elle  est  surtout  efficace  dans 
les  névralgies  périorbitaires  el  les  né- 
vrites, les  névralgies  brachiales  el  inter- 
costales et  enlin  les  dnuloni-s  fulgu- 
rantes des  ataxiques. 

Je  passe  sous  silence,  pour  ne  pas 
entrer  dans  de  plus  longs  détails,  les 
applications  locales  et  superficielles 
(badigeonnagos  tle  chlorhydrate  de  co- 
caïne ou  (\o  gaïacol,  vaporisations  de 
chlorure  d'éthylo  ou  do  méthyle,  ou 
stypage,  etc.*,  car,  en  définitive,  toutes 
ces  substances  agissent  do  la  mémo  ma- 
nière :  elles  inloxiquent  l'élément  ner- 
veii\  et  l'empêchent  de  communiquer 
aux  contres  |)sychiques,  où  naît  la  dou- 
leur, l'excitation  forte  qui  i-ésulte  d'un 
choc  ,  d'une  coupure,  d'une  pression, 
d'une  brûlure,  d'un  poison,  etc.  l"]t  c'est 
là  l'important  à  connaître,  car  nous  pou- 
vons ainsi  utiliser  d'une  manière  ration- 
nelle les  moyens  nombreux  que  la  thé- 
rapeutique met  à  notre  disposition  pour 
alléger  de  plus  <mi  plus  le  ti'ilnil  si  lourd 
que  nous  payon-;  à  la  souffraiuM'. 


I) 


I.  \  I    MO  N  1  l!R. 


LA     FKMMK    SUISSE 


Il  y  a  des  femmes  suisses,  et  elles 
portent  même  —  comme  nos  gravures 
en  témoignent  —  des  coiffures  et  des 
costumes  bien  différents ,  selon  quelles 
sont  nées  dans  les  molles  vallées,  toutes 
blondes,  qui  regardent  lltalie,  ou  dans 
les  rudes  Alpes  bernoises,  ou  dans  les 
plaines  mamelonnées  qui  descendent 
jusqu'au  lac  de  Constance  et  jusqu'au 
Rhin.  Mais  il  y  a  tant  de  femmes  suisses, 
[larlanl  des  dialectes  si  divers,  que  la 
femme  suisse,  symbolique  en  quelque 
sorte,  est  un  type  bien  difficile  à  établir. 
En  général,  lorsqu'on  parle  d'elle  dans 
nos  feuilletons  parisiens,  la  femme  suisse 
a  ce  que  nous  appelons  une  ■■  mauvaise 
presse  ».  Nous  agissons  un  peu  à  son 
égard  —  à  son  détriment  —  comme  le 
légendaire  voyageur  anglais,  celui  qui. 
débarquant  à  Calais  et  y  voyant  une  per- 
sonne rousse,  s'empressa  décrire  sur  son 
carnet  de  voyage  :  <•  Toutes  les  Fran- 
çaises sont  rousses  I  •• 

Ainsi,  également,  lorsqu  on  se  rend  à 
lîruxelles,  que  le  Parisien  considère  un 
peu  comme  un  faubourg  de  Paris,  ou 
doit,  à  la  frontière,  subir  la  visite  tle 
la  douane,  et,  en  attendant  la  remise 
en  marche  du  train,  on  va  refaire  con- 
naissance, à  la  buvette,  avec  les  cigares 
et  la  bière  du  pays  de  :  «  Sais-tu.  mon- 
sieur?... ■>  Cette  bière,  ces  cigares  nous 
sont  servis  par  une  dame  qui  a  un  accent, 
mais  un  accent!...  Nous  alors  de 
conclure  que  tous  les  Belges  ont  cet 
accent-là.  C'est  conclure  un  peu  vile. 
Quand  nous  allons  en  Suisse,  l'été, 
pour  boire  à  pleins  poumons  cette  fraî- 
cheur vivifiante  de  l'air  montagnard,  • 
nous  partons  encore  Parisiens,  c'est- 
à-dire  beaucoup  moins  sceptiques  que 
nous  n'affectons  de  l'être,  mais  tenant  à 
ce  vernis,  à  cette  petite  pose  qui  est,  en 
certains  cas,  l'exagération  d'une  pu- 
deur morale.  Comme  le  faisait  remar- 
quer   naguère    M.    Pailleron.    dans    son 


discours  de  réception  à  l'.Académie,  le 
Français  —  dont  le  Parisien  est  le  pro- 
totype —  veut  bien  avoir  toutes  les  qua- 


\\ 


( 


CAXTOX     D    APPEXZELL 


lités  familiales,  voire  toutes  les  vertus: 
seulement  il  n'avouerait  pour  rien  au 
monde  qu  il  les  a.  Il  fait  même  mine  de 
n'admirer  que  le  contraire.  C'est  son 
petit  enfantillage,  et  c'est  ce  qui  permet 
aux  autres  habitants  du  monde,  parfois 
assez  dissolus  et  sans  scrupules,  de  se 
figurer  qu'ils  nous  sont  supérieurs. 

Donc,  quand  nous  partons  en  voyage, 
nous  ne  partons  pas  sans  notre  vernis 
de  légèreté,  de  cette  légèreté  que,  soit 
outre-Rhin,  soit  outre-Manche,  on  nous 
reproche  si  âprement.  Dans  certains 
pays,  par  exemple  chez  nos  bons  amis 


I.A     KKMMi:    SI   ISSK 


les  Russes,  on  croit  si  l)ieii  ù  celle  légè- 
reté,  qu'on  n'oserait  pas  nous  parler 
sériousemcnl.  On    y  perd,   car  le   P.-iri- 


n    A  r  1'  K  x  Z  E  I,  L 


sien  le  ])lus  boulevardier  est  très  capable 
(le  montrer  le  cii-ur  qu'il  a.  Il  n'y  a  qu'à 
le  persuader  que  cène  sera  point  ridicule. 
En  Suisse,  où  l'on  ne  nous  juge  pas 
aussi  sévèrement  qu'en  Allemagne  ou 
en  Angleterre,  on  ne  sait  pas  gratter 
notre  vernis.  A  peine  avons-nous  tra- 
versé le  Jura  et  gagné  la  douane  suisse, 
nous  voyons  des  visages  qui  n'aU'eclent 
pas  nos  ironies;  nous  entendons  parler 
notre  langue,  mais  avec  un  accent  qui 
se  traîne  et  qui  chante  ;  nous  voyons 
les  hommes  —  qui  tous,  là-bas,  s'occu- 
pent de  leurs  devoirs  civiques  —  ne  se 
passionner  que  pour  les  élections  ou  un 
refc'rvmJiim  ;  notre  goût  du  pittoresque 
est  choqué  par  ces  églises  aux  murs 
blancs,  aux  clochers  modestes  cl  aus- 
tères; notre  sens  aristocratique  s'étonne 
d'être  en    pleine  (Ic'inocralie,   non   plus 


de  mot,  mais  de  fait;  si  nous  lisons  un 
journal ,  nous  y  trouvons  des  éludes 
co|)ienscs,  morales  et  quasiment  philo- 
sophiques; en  ce  pays  de  bon  vin,  — 
<'t  où,  par  j)arenthèse,  les  hommes  les 
mieux  élevés  l'ont  parfois  du  vin  un  trop 
grand  usage,  —  nous  trouvons  aussi  des 
"  cafés  de  tempérance  »,  sans  parler  des 
familles  où,  par  principe,  pour  donner 
l'exemple  aux  ivrognes,  chacun  ne  boit 
que  de  l'eau  ;  de  temps  en  temps,  en 
chemin  de  fer,  un  monsieur  ou  une 
dame  vient,  assez  discrètement  d'ail- 
leurs, vous  offrir  un  Iracl,  comme  disent 
les  Anglais,  une  petite  brochure  d'exhor- 
tation religieuse  ;  nous  écoutons  le  con- 
ducteur du  train  causer  avec  les  voya- 
geurs, dont  il  connaît  plus  d'un,  et  nous 
nous  apercevons  que  tout  se  passe  en 
famille,  <i  à  la  bonne  ",  comme  on  dit 
là-bas,  —  c'est-à-dire  à  la  bonne  fran- 
quette; mais  si  les  hommes  nous  sem- 
blent assez  différents  de  nous,  les  femmes 
surtout  nous  surprennent  et  nous  con- 
fondent. 

Hn    "[énéi-al.    nous    les    vovons,    ces 


(ANTON      DE     (ILAHI.S 

femmes  suisses,  dans  les  «  hôtels  de 
famille  »  où  nous  descendons,  au  picil 
des   niontagues,   après  les  cahots   d'une 


I.A     KKMMK    SriSSK 


diligence,  dans  rahurissement  du  cos- 
mopolitisme où  nous  entrons.  On  est  si 
loin  du  monde,  —  et  voici  le  monde 
entier  en  résunié,  depuis  les  Russes  jus- 
qu'aux Espagnols  de  l'Aniérique  du  Sud, 
pâles,  jaunes,  qui  viennent  soigner  leur 
anémie  par  le  grand  air,  mais  qui  pas- 
sent les  journées  à  tourner  le  dos  aux 
glaciers  et  à  faire  des  parties  de  billard! 
\'oici  les  Allemands  qui  veulent  prn/i- 
liren  (profiter),  et  que  les  PVançais 
trouvent  si  aimables;  c'est  qu'aussi,  en 
causant  avec  un  Français,  ils  pénètrent 
si  bien  les  secrets  de  notre  langue  I 
Et  chaque  règle  grammaticale  dont  ils 
viennent  à  bout  prend  à  leurs  yeux  l'ini- 
porLance  d'une  bataille  gagnée. 

Voici,  plus  loin,  les  petites  misses 
anglaises,  toutes  pareilles,  courant  de 
toutes  parts  avec  leurs  alpenstocks,  ou 
qu'on  voit  assises  dans  l'herbe,  perchées 
sur  un  rocher,  avec,  aux  mains,  l'éternel 
petit  album  sur  lequel  elles  prennent 
des  croquis. 

Et  que  d'autres!...  l'arche  de  Noé!... 
Tout  ce  monde  bigarré ,  tous  ces 
mondes  plutôt,  toutes  ces  civilisations 
diverses  et  contradictoires  se  réunissent, 
deux  fois  par  jour,  autour  de  la  table 
où  nous  croyons  apprendre  à  connaître 
la  femme  suisse.  Celle-là,  si  ce  n  est  pas 
la  maîtresse  de  la  maison  —  trop  oc- 
cupée par  la  vie  matérielle  —  c'est,  en 
général,  la  directrice  d'un  pensionnat 
de  jeunes  tilles,  de  jeunes  étrangères. 
Elle  est  intelligente,  elle  est  surtout 
merveilleusement  instruite,  mais  si  peu 
femme  !  Rien  du  froufrou  que  nous 
aimons;  une  raison  ferme,  un  jugement 
qui  serait  juste,  s'il  n'était  pas  si  sévère  ; 
la  connaissance  de  toutes  les  langues,  et 
l'incapacité  absolue  de  pénétrer  dans 
toutes  les  âmes,  surtout  dans  la  nôtre, 
la  plus  ouverte  en  apparence,  et  peut- 
être  la  plus  compliquée  de  toutes.  Avec 
cela,  un  grand  sens  de  la  justice,  de  la 
pitié  :  des  révoltes,  par  exemple,  à  propos 
des  .arméniens  massacrés  par  les  Turcs. 
Pas  seulement  cette  pitié  générale,  pu- 
blique, qui  se  traduit  en  Suisse  par  tant 
de  meetings   et    d'adresses  solennelles, 


mais  encore  la  charité  plus  discrète,  et 
qui  serait  exquise  si  elle  se  montrait 
émue.  Un  esprit  droit  et  trop  droit  ;  un 
bon  coîur  à  l'apparence  sèche;  de  la 
pédagogie  en  action  ;  trop  d  hygiène 
physique  et  morale;  une  grande  sûreté 
de  rap|)orts,  et  rien  d'imprévu  ;  une  ser- 
viabilil(''  sans  grâce;  de  quoi   conquérir 


c- ANTON      DE     NIUWALD 
(Bas-Untcrwahl.) 

l'estime,  et  non  de  quoi  rendre  un 
homme  heureux,  quand  cet  homme  est 
de  notre  race  nerveuse,  inquiète,  et  qu'il 
lui  faut  1  Cl  amie  à  s'attendrir  facile  " 
dont  parle  SuUy-Frudhomme. 

J'ai  pris  comme  type  de  la  femme 
suisse  la  directrice  de  pensionnat.  C'est 
que  nul  pays,  comme  celui-là,  n'a  le  sens 
et  l'amour  de  la  pédagogie.  On  l'y  en- 
tend tout  autrement  que  chez  nous.  Je 
n'en  citerai  qu'un  exemple  :  pas  de  dis- 
tribution de  prix;  et  lorsque,  comme 
cela  se  fait  à  Genève,  a  lieu  la  fête  dite 
des  <<  Promotions  »,  c'est  une  sorte  de 
fête  civique.  L'éducation  n'est  pas  triste  ; 
on  entend  chanter,  et  beaucoup  ;  mais 


I.A     KKMMK    SlISSK 


IX     D  K     N  E  U  C  H  A  T  E  T. 


l'éducation  est 
f;ravc,  et  cesl 
la  femme 
suisse  qui  la 
rendue  telle. 
Ses  facultés 
é  d  u  c  a  t  i  \'  e  s 
sont  si  évi- 
dentes, que 
souvent,  lors- 
que le  manque 
de  fortune  l'y 
obiij;e  —  cl 
m  ê  m  e  s  a  n  s 
cette  cause  — 
elle  gagne  lé- 
tranger  pour 
y  être  une  âme  enseignante  etunepétris- 
seuse  d'âmes.  Elle  a  le  sentiment  profond 
de  sa  responsabilité;  et  si  elle  reste  chez 
elle,  tout  en  n'étant  ni  professeur,  ni 
directrice  d'établissement  scolaire,  mais 
la  simple  femme  d'un  pasteur,  voire 
(I  un  conimcrçanl,  il  arrive  souvent 
i|u  elle  ail,  comme  pensionnaires,  de 
jeunes  Anglaises  ou  Allemandes.  J'ajoute 
qu'elle  les  élève  bien,  pour  tous  les 
plaisirs  permis,  et  en  sachant  leur  ap- 
prendre à  rire;  mais,  si  elle  les  laisse 
sentimentales,  si  même  elle  les  rend  plus 
sentimenlales  encore,  elle  ne  saurait  leur 
donner  ces  illogismes  exquis  que  nous 
aimons  dans  nos  Parisiennes,  ces 
trouvailles  du  cœur  qui  nous  font  Icui- 
pardonner  d'avoir  de  si  jolis  minois  cl 
de  si  méchantes  petites  têtes. 

Il  y  aurait  —  si  on  le  faisait  sans  nul 
parti  pris  —  un  joli  livre  à  écrire  siu- 
la  vie  de  la  femme  suisse,  de  la  femme 
d  élite,  car  plus  d'une,  au  point  de  vue 
intellectuel  et  moral,  est  un  véritable 
être  d'élection.  C'est  même  un  peu  trop 
celte  "  femme  supérieure  »  que  nous 
admirons,  nous  autres  hommes,  mais 
en  la  redoutant.  (Et,  soit  dit  entre  pa- 
renthèses, je  ne  suis  pas  bien  sûr  que  ce 
soit  tout  à  notre  honneur  Ij 

La  femme  suisse,  comme  toutes  les 
femmes  du  monde,  a  commencé  par  être 
une  miette,  sévèrement  élevée,  et,  en 
général,    sans    les    gentillesses   un    peu 


trop  puériles  dont  nous  usons  envers 
nos  enfants.  On  ne  s'est  pas  attaché  à 
lui  parler  avec  de  constants  diminutifs  ; 
on  ne  lui  a  pas  raconté  toutes  ces  lé- 
gendes exquises,  mais  que,  hélas  1  dé- 
ment la  brutale  réalité;  on  ne  l'a  pas 
(fâlée,  la  petite  (ille  suisse,  et  on  lui  a 
appris  à  bien  goûter  le  prix  de  toutes 
choses.  Physiquement  elle  s'est  fortifiée  : 
il  lui  a  fallu,  l'hiver,  aller  à  l'école  en 
marchant  dans  la  neige,  sous  ce  vent  du 
nord,  cette  hixe  qui  glace  l'eau  pro- 
fonde (les  lacs.  Le  dimanche  même,  le 
dimanche  malin,  avant  le  prêche,  il  lui 
a  fallu  aller  à  1' «  école  du  dimanche  », 
où  des  jeunes  filles,  à  l'air  sérieux,  lui 
ont  raconté  la  Bible  en  devenant  ses 
grandes  amies.  C'est  de  1'  «  école  du 
dimanche  »,  en  effet,  qu'auront  daté  les 
meilleures  amitiés  de  1  enfant,  — •  des 
amitiés  enthousiastes  et  quasiment  mys- 
tiques. 


\''''/iLy 


ANTON      1)K     SAINT- 


l']llc  n'a  pas  eu,  non  plus,  le  contact 
malsain  des  livres,  —  des  livres  comme 
il  en  traîne,  à  Paris,  sur  toutes  les 
tables.  Le   père  de   l'enfanl   n'a    pas  du 


I,A     l'KMMK    SriSSK 


ces  ouvrages-là.  On  ne  trouve  chez  lui 
que  ceux  qui  paraissent  chez  les  édi- 
teurs suisses,  dans  le  dernier  mois  de 
chaque  année,  juste  pour  la  Noél. 

La  Noël!...  c'a  été,  pour  la  petite,  la 
fêle  lumineuse,  la  fêle  où  l'on  voit  les 
sucreries,  les  cadeaux,  mais  surtout 
l'arbre  élincelanl,  et  où,  dans  un  mé- 
lange d'émoi  religieux  et  de  gourman- 


bàlon  l'erré;  elle  a  dormi  dans  des  cha- 
lets, entendu  les  clochettes  des  vaches, 
vu  ruisseler  le  long-  des  roches  l'écume 
ardente  et  fraîche  des  cascades;  elle  a, 
dans  cet  air  ensoleillé  et  glacial,  chanté 
des  chants  nationaux,  de  ces  chants  sans 
vulgarité,  d'une  simple  élévation,  et  dont 
la  Suisse  devrait  bien  nous  apprendre  le 
secret;  ou  encore  elle  a  couru  les  pentes 


IKII.  I.  ES    COIFFURES     DISPARUES 


dise  satisfaite,  on  goûte  le  complet 
bonheur. 

La  petite  fille  a  appris  à  lire,  à  écrire, 
à  compter;  on  lui  a  enseigné  l'allemand, 
parfois  aussi  l'anglais;  elle  connaît  l'his- 
toire générale,  surtout  cette  histoire 
suisse,  malaisée  à  apprendre,  toute 
pleine  d'héroïsme,  d'armures  froissées 
et  de  morts  sublimes;  elle  connaît  aussi 
la  Bible,  et,  quand  elle  devient  une 
jeune  fille,  elle  est  comme  doucement 
exallée. 

D'abord  elle  aime  son  pays.  Elle  ne 
les  admire  pas  que  de  loin,  ces  montagnes 
aux  croupes  neigeuses,  où  grimpent  les 
hardis  garçons,  ses  cousins  ou  ses  frères. 
Elle  aussi,  à  bien  des  reprises,  a  pris  le 


plus  modérées  du  Jura,  pour  voir,  au 
soleil  couchant,  l'incroyable  panorama 
des  lacs  déjà  dormants,  des  plaines 
confuses  et  vaguement  fumeuses,  des 
cimes  lointaines,  dentelées  et  toutes 
roses. 

Pénétrée  d'histoire  comme  elle  lest, 
familière  avec  la  chronique  des  siècles 
bardés  de  fer,  elle  s'est  passionnée  pour 
ces  vieux  châteaux,  comme  celui  de 
Chillon,  qui  mettent  dans  la  beauté  d'un 
site  comme  le  regard  attardé  d'une 
époque  disparue.  A  Avenches,  en  pleins 
champs,  elle  a  cherché  les  vestiges 
d'une  ville  romaine;  à  Morat,  à  Granson, 
ailleurs  encore,  elle  a  vu  Li  place  où 
combattirent  les  plus  rudes  jouleai's  du 


l.A    KKMMK    SL'ISSK 


CANTON     DE     SOLEUKB 

moyen  â'^a;  si  elle  esL  Genevoise,  elle  ;i 
célébré,  chaque  année,  celle  fêle  locale, 
lEscalnJe,  —  souvenir  d'une  allaque 
noclurnc,  imprévue  et  repoussée.  Ou 
encore,  près  de  Lausanne,  devanllelac 
où  glissenl  les  voiles  triangulaires,  elle 
s'esl  agenouillée  dans  un  cimetière  rus- 
tique, à  la  place  où  gît  un  martyr  de 
l'indépendance  de  son  pays,  un  patriote 
qui  eul  le  "  col  tranché  du  glaive  »,  le 
major  Davel. 

Tant  de  souvenirs,  la  fréquenlalion 
de  paysages  si  vastes  cl  si  puissants, 
tout  cela  a  exalté  l'esprit  de  la  jeune 
tille,  tandis  que  l'enseignement  religieux 
décu])lait  en  elle  le  sentiment  de  la  res- 
ponsabilité. t)n  ne  la  mène  point  au 
théâtre  :  les  troupes  permanentes  n'exis- 
tent presque  pas,  et  celles  de  passage 
jouenl,  en  général,  des  pièces  qu'on  se 
reprocherait  d'entendre,  tout  en  aimant 
ù  rire,  mais  d'un  autre  rire.  On  va  au 
concert,  et  si,  dans  ce  pays  peu  pictural, 
les   expositions    no    font    pas   flores,   la 


musique  s'y  épanouit  avec  une  sonorité 
joyeuse. 

La  poésie  aussi...  Demandez  aux  édi- 
teurs des  poètes  où  s'en  vont  —  quand 
ils  s'en  vont  !  —  ces  petits  volumes 
imprimés  en  caractères  clzéviriens  sur 
papier  crème.  Us  s'en  vont,  jjar  exemple, 
dans  les  vallées  du  Jura  suisse,  dans  des 
vallées  infertiles,  oii  la  seule  industrie 
est  celle  de  riiorlniicrie,  mais  où  on  lit. 


ANTIPN      111'      VA  I.  A  l^^ 


La  Suisse  est  le  seul  pays,  je  pense,  où 
l'on  puisse  avoir,  en  chemin  de  fer,  la 
charmante  surprise  de  voyager  en  face 
d'une  femme  qui  lit  votre  livre,  fût-il 
bien  loin  d'avoir  eu  les  cent  éditions  — 
vraies...  ou  fictives  —  de  tel  roman  à  la 
mode. 

Donc,  notre  jeune  fdle  a  lu.  ICIle  a  lu, 
|)ar  exeni|)le,  les  (euvres  un  peu  ternes, 
mais  au  réalisme  honnête  et  aimable, 
d'un  romancier  fort  populaire  outre 
.lura,  Urbain  Olivier.  l']llc  a  lu  —  ai-je 
besoin  de  le  dire?  —  force  traductions 
de  l'anglais.  I"'lle  a  lu  également  les 
anthologies  du  cru;  mais  elle  a  lu  aussi 
Coppée,  Leconle  de  Lisie,  Sully-Prud- 
homme.  Ce  dernier  surtout  —  dans  les 
Soliltuh's  cl  les  Vaines  tendresses  —  l'a 


I.A     l-KMMl';    S  LISSE 


profondémeiil  émue.  Elle  comprend  tout 
ce  qu'il  a  de  tendre  et  de  gnive;  et,  san^^ 
avoir  vécu,  sans  avoir  soulFerl,  elle 
s'assimile  les  strophes,  merveilleuses  de 
tristesse  haute  et  de  recueillement,  qui 
commencent  par  ce  distique  : 

I.c  présent  se  fail  vide  et  ti'isle. 
U  mon  amie,  autour  de  nous... 

pour  finir  sur  ces  trois  vers  : 

Si  le  meilleur  de  riiomme  est  tel 
Que  rien  n'en  périsse,  je  t'aime 
Avec  ce  que  j'ai  d'immortel  ! 

La  jeune  fille  a  entendu  des  vers  dans 


CANTON    DE     VAUU 
(Chapeau  dit    de  Montreux.  ) 

les  conférences.  Car  les  conférences  pul- 
lulent, et  les  «  lectures  »,  comme  les 
séances  organisées  par  les  étudiants, 
ces  étudiants  suisses,  aux  casquettes 
chamarrées  et  multicolores. 

Ces  étudiants  forment  des  sociétés  — 
pour  lesquelles  prennent  parti  leurs 
mères,  leurs  sœurs,  et  surtout  leurs 
cousines.  Notre  jeune  fille  a  donc  eu  à 
se  passionner  pour  ces  joutes.  Elle  a 
brodé  des  écharpes,  des  lisérés  pour  les 


casquettes.  Peut-être  une  de  ces  cas- 
quelles  figure-t-elle  même  dans  sa  petite 
chambre  claire,  au  milieu  des  photojjra- 
phies  d'amies,  surtout  des  amies  de 
r  «  école  du  dimanche  »,  de  cette  «  école 
du  dimanche  »  où  elle  va  de  nouveau, 
non  plus  en  qualité  d'élève,  mais  bien 
de  monitrice. 

Sa  petite  chambre  ne  renferme  pas 
que  la  casquette  d'un  frère  ou  d'un  cou- 
sin, que  les  photographies,  mais  encore 
nombre  de  ces  vignettes  qui  s'échangent, 
en  Suisse,  aux  abords  du  «  nouvel  an  », 
et  qui,  à  côté  de  fleurs  ou  de  paysages, 
portent  des  vers  ou  une  maxime  bi- 
blique. 

Plus  loin,  c'est  la  petite  étagère  avec 
les  livres  préférés;  ailleurs,  ce  sont  dea 
souvenirs  de  «  courses  »  dans  la  mon- 
tagne, et  des  gentianes  bleues  voisinant 
avec  des  edelweiss. 

C'est  là  que,  chaque  malin,  de  longues 
années  durant,  la  jeune  fille  s'est  éveil- 


A  N  T  u  X      DE      Z  n  8 


I.A    l-KMMK    SI   ISSK 


lée  en  songeant  que,  tout  à  llieure,  elle 
devait  aller  chez  une  amie,  dans  une  de 
ces  réunions  où  plusieurs  dames  font  de 
menus  travaux  pour  une  (euvrc  de  bien- 
laisance,  tout  en  charjjeant  lune  d'elles 
de  leur  lire  à  haute  voix  un  bon  livre, 
plutôt  un  peu  ronronnant.  Ou  bien  la 
jeune  fille  s'est  dit,  en  voyant  les  car- 
reaux pris  et  craquelés  :  "  On  va  pati- 
ner! quel  bonheur!  >>  Bonheur  innocent, 
je  vous  assure!...  Ou,  encore,  elle  s'est 
apprêtée  pour  se  rendre  à  la  fête  natio- 
nale, cette  fête  bruyante,  pleine  de  dis- 
cours et  de  coups  de  carabine ,  —  le 
(1  tir  fédéral  ■>. 

Ce  qu'elle  allait  faire  chaque  jour,  la 
jeune  lille  se  le  disait  en  s'éveillant.  Kt 
puis  elle  s'est  éveillée  davantage  ;  elle 
a  aimé. 

Elle  a  aimé,  je  pense,  comme  aiment 
les  jeunes  filles  de  tous  les  pays  (je  dis 
les  jeunes  fdles,  et  non  les  demi-vierges 
de  Marcel  Prévost).  Seulement,  ce  que 
la  jeune  fille  suisse  a  eu  de  particulier, 
ce  qui  ne  plairait  peut-être  pas  à  toutes 
les  autres,  c'est  i|u'elle  est  restée  fiancée 
ilurant  de  très  longues  années.  Dans  l'in- 
tervalle. Il  en  tout  bien,  tout  honneur  ", 
elle  a  fait  peut-être  des  voyages  avec 
son  futur  mari.  Maintenant,  elle  l'a 
épouse;  ils  ont  des  enfants  et  ne  regret- 
tent pas  d'en  avoir;  ils  ont  même  aug- 
menté leur  famille  en  prenant  comme 
pensionnaires  de  jeunes  étrangères.  Ils 
vivent  là,  dans  une  de  ces  petites  villes. 
pnlinières  comme  les  nôtres,  mais  moins 
fermées  à  tout  elfort  intellectuel.  Le 
mari  vaque  à  ses  affaires,  en  s'occupant 
peut-être  un  peu  trop  des  affaires  pu- 
bliques :  ce  sont  les  mœurs.  Mais  il  s'oc- 
cupe aussi  de  ses  enfants,  et,  comme  sa 
femme  n'a  pas  l'esprit  inquiet,  ils  vivent 
de  bonne  amitié.  Elle  n'a  point  trouvé 
vw  lui  l'idéal  ((u'elle  eut  en  lisant  Sully- 
l'rudhomme.  l'aile  n'est  jiourlant  point 
devenue    l'ennemie    de    la    lillcralm-e. 


d'une  littérature  dont  le  prototype,  en 
fait  de  roman,  est  le  Petit  Chose,  de 
Daudet.  Elle  a,  sur  la  table  de  son  petit 
salon,  près  de  la  «  boîte  à  ouvrage  ■•, 
les  albums  de  caricatures  de  Tôppfer  : 
elle  ne  se  doute  même  pas  de  ce  qu'ont 
pu  devenir  —  soixante  ans  plus  tard  — • 
ceux  de  l'orain.  l'"lle  nous  est  sévère, 
parce  qu'on  lui  a  dit  que  nous  sommes 
très  immoraux  ;  mais  elle  n'a  point  nos 
Apretés  ,  et  ses  sévérités  dogmatiques, 
souvent  injustes,  n'afTectent  pas  le  lan- 
gage de  notre  rosserie.  Elle  ne  res- 
semble pas  à  certaines  vieilles  femmes, 
qui,  après  avoir  vécu...  fantaisiste- 
ment,  vont  à  l'église  distribuer  l'eau 
bénite.  La  femme  suisse  écoute  le  prêche, 
à  cinquante  ans,  comme  elle  l'a  écouté 
à  quinze:  et,  chose  piquante,  elle  l'écoute 
même,  peut-être  avec  plus  de  dévotion, 
s'il  est  prêché  par  son  propre  mari.  Elle 
croit,  et  sa  foi,  un  peu  intolérante,  trouve 
une  base  nouvelle  dans  cette  intolérance 
même. 

Après  cela,  dites-moi  quelle  est  par- 
fois sèche,  qu'elle  nous  peut  exaspérer, 
et  d'autant  plus  qu'elle  ne  s'en  doutera 
jamais;  dites-moi  qu'elle  a  tort  d'avoir 
toujours  raison  :  d'accord  !...  Mais  elle 
est  heureuse,  et,  à  la  coudoyer,  on  s'as- 
sainit un  peu  l'esprit  et  l'âme.  Il  y  a 
de  ces  boissons  froides  qui  font  du  bien, 
et  quelques  gouttes  d'eau  de  glacier  sont 
parfois  saines  à  prendre  —  surtout  lors- 
(|u'on  a  bu  tant  d'absinthe  et  de  vins 
frelatés,  fùl-ce  le  Porto  du  fivc  o'ctock 
de  ces  dames  !... 

Quand  vous  retournerez  au  pays  de 
(juillaume  Tell,  ne  vous  laissez  point 
rebuter  par  l'aspect  extérieur  de  la 
femme  suisse;  tâchez  de  lui  pardonner 
ses  qualités  un  peu  rébarbatives  :  le 
fruit  est  sous    l'i-corce,  —  et  c'est    un 


Charles    Fusteh, 


LE    MOUVEMENT    LITTERAIRE 


Le  nouveau  mnian  de  J.-II.  Rosny,  les  Ames 
perdues,  paru  cliez  FvsyueLLE,  n'est  pas  un  ou- 
vrage ordinaire.  Par  l'invention ,  par  la  compo- 
sition, par  la  forme,  par  l'inspiration  et  par  la 
philosopliie  qui  s'en  dej^age,  ce  livre  sort  de  la 
commune  et  moyenne  allure  du  roman  convenu. 

C'est  une  épopée  sociale,  conçue  et  développée 
sans  aigreur,  sans  violence,  sans  haine,  avec  dou- 
ceur et  tristesse,  avec  des  accents  d'évangélisant 
plein  de  mansuétude  et  de  compassion. 

Le  sujet  est  triple;  c'est  un  triptyque  d'apotres 
dominant  l'Autel  de  l'Humanité. 

L'auteur  a  fait  litière  du  précepte  de  Boileau 
relatif  à  l'unité  d'action.  Le  livre  comporte  trois 
actions  simultanées,  trois  petits  romans  qui  s'en- 
tremêlent, s'enchevêtrent,  s'entre-croisent  sans  se 
confondre,  sans  se  pénétrer,  sans  avoir  d'autre 
rapport  entre  eux  que  la  communauté  d'idées  et 
l'amitié  qui  unissent  les  personnages.  Le  début  les 
réunit  tous  en  un  cénacle  de  philanthropes  utopistes 
et  rêveurs  ;  c'est  de  là  qu'ils  partent,  chacun  pour 
sa  tâche;  et  dès  lors  le  récit  n'est  plus  qu'une 
alternance  d'épisodes  successifs,  répartis  entre  les 
trois  intrigues  comme  des  répliques  amébées  d'un 
trio  de  conteurs. 

Les  Ames  perdues!  Ce  sont  trois  romans  d'un  trio 
d'âmes  inutilement  héroiques  et  fanatiques  jus- 
qu'au crime. 

Débrouillons  cette  tresse  à  trois  cordes.  Les 
héros  sont  Robert  Beyssières,  Abel  Roland, 
M''"  d'Ermeuse. 

Pour  aller  du  plus  simple  au  plus  compliqué,  pre- 
nons d'abord  cette  dernière. 

M"'  d'Ermeuse  habite  avenue  Marceau.  Elle  tient 
salon  de  rêveurs.  En  prenant  le  thé,  on  refait  le 
monde.  Sa  figure  est  n  maladroite  et  charmante  " 
et  «  s'élevait  sur  un  corsage  vert  qui  dénonçait 
trop  loyalement  la  teinte  fausse  de  sa  peau  ».  Son 
charme  était  d'exprimer  «  le  bonheur  gagné  par 
la  fuite  hors  de  soi,  par  le  voyage  infatigable  d'une 
âme  vers  le  pays  des  autres  âmes  ».  C'est  une  âme 
bonne,  capable  de  ce  sacrifice  soutenu  si  ingénieu- 
sement défini  par  l'auteur  dans  une  de  ses  pages  : 
Il  L'altruisme  est  une  forme  supérieure  de  l'amour, 
ce  que  l'art  est  au  métier.  » 

Elle  voudrait  la  suppression  des  guerres,  le  désar- 
mement. Il  Je  ne  déteste  pas  un  peu  de  lâcheté. 
Ahl  surtout  la  lâcheté  guerrière!  Elle  hâterait 
cette  ère  de  pai.\  qui  ne  viendra  sûrement  que 
dans  deux  générations.  »  Elle  semblait  une  bonne 
sainte,  pleine  de  charité,  de  résignation.  Et  la  voilà 
partie  en  wagon,  regardant  par  les  vitres  la  forêt 
impitoyable  où  périrent  les  légions  de  Varus; 
elle  va  vers  l'empereur  d'Allemagne.  Tandis  que 
le  train  roulait,  elle  rêvait. 

Elle  observait  i'horizoa  humide  où  montait  une  lune  de 
peluche  rouge,  parmi  des  tertres  peuplés  de  grands  arbres  cou- 
leur de  fumée.  Les  eaux  luisaient  rêveuses  aux  détours  de  la 
plaine  ;  un  ciel  hésitant  et  chigrin  couvrait  ses  étoiles  de 
globes  de  vapeur  ;  et  il  semblait  à  M"*  d'Ermeuse  entendre 
une  grande  cloche  en  plein  ciel,  dans  une  tour  d'esprits,  sur 
une  cité  aérienne. 

Elle  écouta,  elle  crut  à  quelque  avertissement,  même  à 
quelque  réalité.  Car  elle  professait  que,  rien  ne  se  perdant,  il 
y  a  des  il  âmes  de  villes  ». 

Elle  eut  une  «  transe  »;  elle  vit  une  aube 
s'étendre  sur  l'étendue,  elle  la  sentait  sourdre 
dans  ses  veines,  éclairer  d'argent  son  cœur;  elle 
crut  entrer  dans  une  ville  pâle  où  des  êtres  bai- 
gnés de  lueurs  douces  palpitaient  en  multitude 
comme  des  flammes  de  lampes.  Une  ombre  s'ap- 
procha   d'elle,   la    mena    dans    une    église    pleine 

IX.  —  36. 


d'âmes,  qui  étaient  celles  de  ses  ancêtres;  l'une 
d'elles  lui  rendit  courage  dans  sa  folle  et  ambi- 
tieuse entreprise  d'aller  trouver  le  jeune  empe- 
reur : 

—  Ma  flUe,  lorsque  tu  entreprends  un  acte,  songe  que  nou^ 
sommes  un  peuple,  ou  plutôt  des  peuples,  depuis  les  origines, 
qui  avons  contribué  à  le  faire.  Xe  crains  point  d'être  une 
pauvre  petite  solitaire  dans  le  vœu  que  tu  conçus  :  une  foule 
Imiombrable  te  suit  dans  chacun  de  tes  pètertnagcs. 

Ces  piroles  luisaient  comme  l'aurore  ims  la  nuit  et,  assuré 
que  c'était  uniquement  pour  les  entendre  qu'il  avait  gravi 
l'éther,  le  double  de  la  visiteuse  redescendît  dans  les  régions 
inférieures. 

Et  plus  loin  voici  M""  d'Ermeuse,  sortie  de  son 
rêve,  descendue  de  wagon ,  reçue  par  le  jeune 
souverain,  qui  s'entretient  avec  elle,  et  elle  plaide 
devant  lui  fort  éloquemment  pour  la    paix   future. 

L'empereur  eut  avec  elle  un  entretien  élevé, 
d'un  ton  philosophique  et  supérieur;  ce  sont 
pages  à  lire.  Une  interview  réelle  n'aurait  assuré- 
ment pas  ce  charme  et  cette  éloquence.  L'entre- 
vue se  termine,  comme  toutes  les  réceptions  offi- 
cielles, par  des  remerciements  polis  et  de  belles 
promesses.  Mais  ce  chapitre  fera  plaisir  à  l'em- 
pereur d'Allemagne,  car  il  s'y  trouvera  idéalisé  et 
transfiguré.  Quant  à  la  prêtresse  de  la  paix,  elle 
se  retira  pleine  d'espoir  en  songeant  : 

Il  11  ne  faut  qu'un  bien  petit  insecte  pour  porter 
le  léger  pollen  créateur  de  fleurs  sans  nombre.  > 

Et  nous  en  avons  fini  avec  la  d'Ermeuse. 

Au  tour  d'Abel  Roland. 

Celui-ci    aussi    est   un   rêveur,    dont   la    vie,    les 

f)ensées,  les  forces  et  les  espoirs  sont  voués  à  l'amé- 
ioration  du  sort  de  la  race  humaine.  L'originalité 
de  son  dévouement,  très  élevé  et  aussi  respectable 
que  vain,  est  de  poser  sur  cet  axiome  qu'il  est 
plus  facile  de  sacrifier  à  une  cause  sa  vie  que  sa 
fortune. 

C'est  là  une  forme  neuve  et  belle  du  prosély- 
tisme. —  neuve  '?  pas  tant,  car  c'est  précisément 
ce  qui  était  connu  sous  le  nom  de  charité  chré- 
tienne. 

Abel  est  en  hostilité  avec  la  fortune,  qu'il 
repousse  et  méprise.  Ermite  des  temps  modernes, 
il  refuse  la  richesse.  Celle-ci  est  femme.  Elle  le 
poureuit  à  raison  même  de  ses  dédains  et  l'at- 
teint. 

Il  a  un  oncle  riche,  qui  lui  donnerait  de  quoi 
vivre,  s'il  voulait.  Il  s'y  oppose  et  mène  volon- 
tairement la  vie  de  gueux. 

Son  mérite  —  si  c'en  est  un  —  s'accroît  de  sa  noble 
résistance  à  de  puissants  attraits,  qui  sont  les 
exhortations  de  l'amitié  et  les  sollicitations  de 
l'amour. 

L'ami  Mouryès  est  un  homme  de  cinquante  ans, 
un  de  ces  êtres  supérieurs  qui,  instabilité  ou  dé- 
dain, ne  pouvant  faire  œuvre,  jettent  dans  la  vie 
privée  mille  lueurs  d'inteUigence  perdue.  Il  ne 
comprend  goutte  au  renoncement  du  Diogène  mo- 
derne. Ni  sa  fille  non  plus  ne  comprend  pas,  la 
jolie  Marie-Louise  Mourj'ès,  que  le  pauvre  Abel 
aime  éperdument.  Quand  il  est  près  d'elle,  sa 
pauvreté  lui  parait  «hoquante,  et  il  tressaille  de 
honte  et  de  tendresse.  S'il  voulait,  il  n'aurait  qu'un 
mot  à  dire;  l'oncle  lui  donnerait  la  richesse,  il 
épouserait  Marie,  et  il  vivrait  bourgeoisement 
heureux.  Mais  ce  n'est  pas  là  son  compte.  Il  faut 
qu'il  vive  de  sacrifices.  Marie  le  blâme  de  ses  folles 
théories  qui  ne  déplaceront  pas  une  tête  d'épingle  ; 
il  la  réfute  ; 

—  Non  point  des  théories,  mais  an  sentiment  si  vif  de  la 
misère  humaine,  qu'elle  m'est  devenue  insupportable  ;   je    na 


550 


LE    MOUVEMENT    LITTERAIRE 


puis  pas  plus  ue  pas  y  itenser  —  et  le  dire  —  que  le  blessé  ne 
peut  oublier  la  plaie  vive. 

—  C'est  ajouter  une  peine  inutile  à  îles  souffrances  inévi- 
tnbles  ! 

—  C'est  vivre  ma  vie  d'homme  communiant  avec  l'huma- 
iiitil',  —  la  seule  vie  complète  et  la  seule  qui  m'apparaisse 
désirable,  la  seule  aussi  qui  i)uisse  conduire  à  l'abolition  de  l'in- 
digence. Il  faut  souffrir  dans  les  autres,  et  avec  les  autres, 
pour  que  les  basses  làclic tés  sociales^  les  maux  vils,  soient  effi- 
cacement combattus.  C'est  par  un  dégoût  analogue  h  celui 
qui  nous  rend  insupportable  le  meurtre,  que  nous  abolirons  les 
actes  qui  réduisent  notre  prochain  à  la  torture  des  privations. 
La  misère  des  autres  deviendra  notre  misère  ;  leurs  souffrances 
nous  rempliront  d'horreur  personnelle.  Lorsque  le  froid,  la 
faim,  la  lassitude  des  parias  apparaîtront  aussi  affreux  que  les 
dragonnades,  les  autodafés,  les  cliimbres  de  torture,  la  misère 
physique  sera  guérie... 

En  vain  le  gros  Mouryès  fait  entendre  la  voi.\ 
du  bon  sens  bourgeois  : 

—  Est-ce  que  je  ne  te  connais  pas  ?  Ton  horreur  native  de  la 
pauvreté  et  de  son  odeur,  tes  affreux  jours  sans  pain,  tes  humi- 
liations, tes  rages  I  Seule,  la  lutte  en  pleine  nature,  eu  plein 
espace,  te  rendrait  supportable,  non  l'indigence,  mais  la  priva- 
tion... Ah  I  chacun  sa  vie  d'abord,  et  le  devoir  par  surcroît. 
Nous  sommes  venus  pour  vivre  !  D'ailleurs,  11  faut  si  peu  de 
chose  pour  que  la  justice  devienne  do  la  cruauté  et  l'ab- 
ncgation  de  l'injustice;  et  c'est  un  spectacle  douloureux,  qui 
gâte  la  nature,  qu'un  homme  qui  se  dévoue  à  l'excès. 

Et  pourtant,  il  suffirait  d'une  réconciliation  avec 
l'oncle,  ce  serait  à  l'instant  vingt-cinq  mille  livres 
de  rente,  la  possession  de  Marie.  Dame  !  il  a  bien 
ses  tentations  I  Ah  !  sur  la  poussière  du  cliaos, 
sur  la  pourriture  des  destins,  t'treindre  cette  petite 
forme,  ce  petit  contour  de  bonheur  ! 

Eh  bien,  non,  il  résiste,  non  sans  peine,  car  la 
vision  lancinante  de  Marie  le  pourchasse.  Sa  vie 
devient  un  martyre.  Un  soir,  sur  le  balcon,  l'aveu 
de  son  amour  lui  échappe  ;  il  n'est  pas  mal  reçu. 
A  ce  moment,  l'oncle  meurt.  Abel  hérite  malgré 
lui  des  millions  honnis.  Et  voilà  un  homme  désolé: 

—  Ah  !  s'écria-t-il  avec  angoisse,  terriflé  de  sa  propre  pré- 
sence, je  ne  vais  pas  dormir,  je  %'ais  rouler  jusqu'au  matin 
mon  âme  contre  mon  âme. 

C'étaient  dix-huit  millions  qui  lui  arrivaient. 

A  ce  moment,  les  ouvriers  de  son  oncle  étaient 
en  grève. 

Aussitôt  il  les  augmente  et  les  reprend  tous  à 
l'atelier.  Ce  fut  triomphal,  évidemment.  On  est  tou- 
jours bien  venu  A  accorder  de  l'augmentation  : 

Alors,  il  marcha  parmi  eux  comme  un  être  de  légende, 
comme  un  sauveur  des  hommes.  Les  merveilleux  poiriers,  les 
poiriers  si  doux  et  si  beaux  n'étaient  plus  des  mensonges  en 
Heur,  mais  la  joie  du  paysage.  Les  vapeurs  n'étouffaient  plus, 
mais  couvraient  tendrement  la  terre;  la  vie  qui  se  ilépose  avec 
la  goutte  d'eau,  et  la  ramiflcation  des  arbustes,  et  tout»  l'hu- 
midité printanière,  devenaient  des  paraboles  de  béatitudes.  La 
foule  aux  yeux  de  famine  suivait  silencieusement,  comme  pour 
une  fôte  sacrée. 

Abel  oubliait  son  triste  amour,  enté  sur  son  triste  doute,  et 
sa  peur  de  l'inaulté  des  miséricordes. 

C'est  la  joie.  11  trouve  Marie  plus  belle  et  plus 
Hccueillante  ;  leurs  amours  se  resserrent  ;  ils  échan- 
gent le  baiser  de  fiançailles.  Mais  le  père  de  la 
jeune  fille,  l'épais  Mouryès,  apprend  le  secret  des- 
sein de  son  futur  allié.  Abel  a  l'intention,  en  bon 
et  loyal  socialiste,  de  ne  point  garder  un  centime 
de  son  héritage  et  de  tout  donner  aux  pauvres. 
Voilà  qui  change  un  peu  les  choses.  M.  .Jourdain 
disait  A  Cléanlc  : 

—  Vous  n'êtes  point  genlillicMume,  vcius  n'aurez 
pas  ma  fille. 

Mouryès,  plus  pratique,  ne  ilésire  plus  le  mariage 
de  sa  fille  avec  un  gueux  volontaire,  A  la  fois  gueux 
et  fou.  Il  lui  dit  :  «  Les  êtres  comme  li>i  sont  des 
êtres  A  cataclysmes.  " 

Qu'eu    pense  Marie-Louise  ?   Oh  !   elle  n'a  pas  de 


sot  héro'isme.  Elle  est  bourgeoisement  et  platement 
cupide.  Si  elle  aime  Abel,  elle  estime  au  moins 
autant  ses  millions,  et  la  scène  est  plutôt  comique, 
où  les  deux  amants  agitent  la  question,  la  jeune  fille 
déclarant  quelle  prend  Abel  avec  millions  et  qu'elle 
laisse  Abel  sans  eux  : 

—  Je  partage  l'avis  de  mon  père  ;  il  n'y  a  aucune 
dégradation  à  ce  que  vous  possédiez  la  fortune  qui 
vous  appartient  légitimement. 

Ce  débat  est  déplaisant,  mais  neuf,  par  sa  cru- 
dité même,  par  l'insistance  brutale  de  la  fiancée 
mettant  A  son  mariage  la  condition  de  l'argent. 
Elle  tâche  d'élever  cependant  son  Ame  et  de  donner 
A  ses  prétentions  la  noble  dignité  de  la  philosophie 
bien  pensante  et  de  l'amour  outragé;  oui,  outragé, 
—  adorable  sophisme.  —  car  Louise-Marie  gémit 
d'être  aimée  moins  que  la  pauvreté  et  le  socialisme. 

—  Vous  m'aimez  moins  que  vos  chimères,  moins 
que  quelques  centaines  d'ouvriers,  moins  que  l'uni- 
vers. 

Ah  !  que  les  filles  A  marier  ont  donc  de  peine 
A  comprendre  les  douceurs  de  la  pénurie  !  Dans 
cette  scène,  on  sent  le  souci  de  l'auteur  d'avilir  et 
d'éclabousser  la  société  bourgeoise,  cupide  et  inté- 
ressée même  dans  ses  plus  gracieux  représentants, 
qui  sont  les  jeunes  filles  A  marier. 

Le  marché  se  débat.  Le  marché  est  conclu  : 

—  Dites  oui,  Abel. 

Le  noir,  la  mort.  .  il  se  jeta  dans  l'abime  : 

—  Non  ! 

Et  allez  doncl  Voilà  un  mariage  A  l'eau;  Abel 
s'écrie  : 

—  J'ai  vaincu  ! 

Et  il  court  disperser  toute  sa  fortune,  inutile 
fardeau,  car  nul  n'a  droit  A  la  richesse.  Ah  I  le 
pauvre  homme  !  Comme  il  se  torture  et  .se  marty- 
rise !  Et  pour  quel  résultat  '?  Pour  la  force  de 
l'exemple'?  Va-t'en  voir  s'ils  viennent!  Abel  rap- 
pelle un  mot  de  ce  vieux  baron  de  Rothschild  que 
connut  Henri  Heine,  qui  disait  de  lui  : 

—  11  est  très  affable  envers  les  humbles.  Il  les 
reçoit  famillinnairemenl. 

Ce  millionnaire  avait  fait  le  compte  du  partage 
de  sa  fortune  entre  tous  les  Français,  et  il  disait 
un  jour  à  un  socialiste  : 

—  C'est  bien.  Je  consens  A  partager.  Tenez,  voici 
ce  qui  vous  revient. 

Et  il  lui  donna  sa  part,  qui  se  trouva  être  de 
vingt-six  centimes. 

Il  reste  le  troisième  roman  enchevêtré,  sans  s'y 
mêler,  dans  les  deux  précédents.  C'est  l'histoire  de 
Robert  Beyssières.  Celui-là,  il  est  moins  plato- 
nique. 

M"»  d'Ermcuse  rêve  le  désarmement.  Elle  n'est 
pas  la  seule,  et  elle  n'est  pas  dangereuse.  Des  têtes 
pensantes,  et  même  couronnées,  ont  fait  ce  rêve 
après  l'abbé  de  Saint-Pierre. 

Abel  Roland  veut  distribuer  ses  biens  oux  pou- 
vres.  C'est  plutôt  aimable.  Les  soints,  comme  saint 
Martin,  ont  eu  celte  douce  attention. 

Mais,  quant  A  Robert  Beyssières,  c'est  une  autre 
paire  de  manches.  Il  est  l'anarchiste  militant,  l'anar- 
chiste A  bombe  renversante.  Il  en  fabrique  une,  va 
à  la  Chambre  des  députés,  la  jette  dans  l'hémi- 
cycle, est  arrêté,  condamné,  exécuté.  C'est  simple 
comme  un  fait  divers. 

Au  point  de  vue  de  l'art,  de  l'écriture,  du  récit, 
c'est  de  beaucoup  la  partie  la  meilleure  du  livre, 
avec  moins  de  philosophie  déliée  et  perspicace, 
peut-être,  mais  avec  plus  d'action,  de  pittoresque, 
de  vie.  M.  J.-II.  Rosny  est  double,  je  crois;  il» 
sont  deux  frères  collaborateurs;  ils  doivent  s'être 
partagé  la  be-sogne  et  avoir  ensuite  entrelacé  leurs 
récits   comme  on   natte  des   feuillures  de  bambou. 

Ce  qui  rattache  Robert  au  reste,  c'est  qu'il  est, 
comme  Abel.  ami  de  M"«  d'Ermeuse,  chei  laquelle 


LK    MOUVEMENT    LITTKUAIUE 


ils  prennent  souvent  le  llic.  Il  tient  dans  ces  assises 
des  propos  virulents  : 

—  Les  rois  se  meurent  d'épouvftiite,  fit  Bcyssiéres  ;  ils  ne 
prononcent  plus  un  mot  qui  ne  Icitr  soit  dicté.  Un  seul  peut- 
être  ^xùte  et  c'est  un  fou  A  qui  rien  ne  parle,  sinon  la  gloire 
guerrière,  tels  ces  résorinateurs  sourds  aux  tmrinonique?.  Encore 
a-t-il  peur;  il  recule  devant  Sun  rêve... 

—  Tout  est  vain  !  ricana  Beyssiùrcs.  I^s  temps  sont  révolus, 
la  société  est  comme  une  tour  presque  enfouie  dans  un  maré- 
cage. Chaque  effort  pour  améliorer  Iv  vieille  tour,  pour  la 
transformer,  comme  ils  disent,  est  dérisoire.  U  n'y  n  rien  à 
transfonuer,  il  n'y  a  rien  à  refaire  :  il  faut  paguer  la  rive  et 
construire  une  tour  nouvelle...  Malheur  A  ceux  qui,  malgré  les 
avertissements,  resteront  au  milieu  du  marécage  1  Les  autres 
se  sauveront  et  les  laisseront  sous  les  eaux.  La  Révolution 
n'est  ni  pour  demain,  ni  pour  après-demain  ;  elle  est  pour  ce 
jour  même.  Chaque  être  doit  la  faire  selon  ses  énergies,  rega- 
gner la  rive  h  sa  manière».  Le  cadavre  des  lois,  les  oubliettes 
politiques,  le  mobilier  éventré  des  mœurs,  l'échafaud  pourri 
de  l'autorité,  que  tout  soit  lâché  en  bloc,  sans  un  regard  en 
arrière  1 

Beyssières  est  copiste  dans  une  agence;  il  vit 
avec  sa  maîtresse  et  deux  enfants.  Son  intérieur, 
son  bureau,  tout  cela  est  dc^crit  avec  intérêt. 

Dans  son  petit  logement,  il  hurle  de  colère, 
nayant  plus  de  tabac.  Nous  assistons  à  léclosion 
de  ridée  Attentat.  Il  simule  un  voyage,  mais  il 
revient  aussitôt  à  Paris,  incognito. 

Dès  lors  commencèrent  de  croitre  une  ruse  de  sauvage  et  une 
peur  d'homme  traqué.  Sou  regard  s'arma  de  défiance  incessante. 

La  visite  de  l'octroi  fut  un  petit  drame,  liien  que  Beyssières 
n'emportât  que  deux  ou  trois  vèt^^ments  et  des  brochures. 
Lorsque  l'homme  lui  demanda  :  n  Rien  rt  déclarer?  »  U  se 
sentit  pâlir  et  répondit  trop  nettement  :  «  Non  !  » 

Sa  malle,  quoique  légère,  était  graude;  il  ne  pouvait  songer 
à  la  porter  lui-même.  D'autre  ptrt,  il  fallait  la  mettre  en 
dépôt.  Il  réfléchit  un  instant,  effaré  par  cette  vétille,  comme 
il  allait  désormais  l'être  par  toutes  choses.  Mettre  la  malle 
dans  un  café,  c'était  attirer  l'attention,  tandis  qu'en  consigne, 
l'indifférence  et  la  routine  des  employés  assuraient  l'ir.oognito. 
Mais  le  dépôt  ofliciel  l'effrayait.  11  fijiit  pourtant  par  le  pré- 
férer à  l'autre.  11  soupira  d'aise  quand  il  tint  son  récépissé  de 
consigne  et  put  se  mettre  en  route  pour  trouver  une  chambre. 

Toute  sa  lamentable  odyssée  est  curieusement 
étudiée  et  décrite.  Il  cherche  un  hôtel  garni. 

Alors,  c'est  la  fabrication  de  l'engin,  les  acces- 
soires qu'il  cache  dans  sa  malle  quand  il  sort,  les 
transes  au  moindre  bruit  : 

Beyssières  dormait  encore,  à  ilix  heure*,  recru  de  fatigue.  Un 
coup  sec  sur  la  porte  l'éveilla  en  sursaut.  11  se  dressa  terrifié, 
-^  il  regarda  sa  malle.  Elle  était  close.  Cependant  un  fil  de  fer 
traînait  sur  le  plancher.  Il  l'enleva  vite,  le  jeta  sous  une  ser- 
viette et  ouvrit   : 

—  Vous  dormiez  donc  ?  demanda  la  logeuse. 

—  Oui,  j'avais  lu  tard  dans  la  nuit... 

—  C'est  une  lettre. 

—  Comment  ?  fit-il  eu  pâlissant  et  croviint  à  quelque  piège 
de  la  police. 

Mais  il  se  domina,  il  prit  la  lettre  avec  tranquillité.  Elle 
portait  eu  suscription  ; 


Monsieur  Diifour, 


i\u 


Il  y  avait  évidemment  erreur  ;  il  se  r.issura  : 

—  Ce  n'est  pas  pour  moi  !...  Vous  savez  bien  que  je  me  uomme 
Du  bourg. 

—  Mais  c'est  à  votre  nom  que  cela  ressemble  le  plus  dans 
l'hôtel... 

—  Possible...  mais  je  n'ai  pas  le  droit  de  Touvi-ir  ! 
Brusquement  il   fut  rempli  d'angoisse    :  si   c'était  quelque 

compagnon  qui  avait  découvert  son  aiiresse?...  Mais  il  n'avait 
jamais  donné  a  personne  le  nom  de  Dubourg  ou  de  Dufour  1 
La  logeuse  était  redescendue.  Beyssières  demeura  perplexe. 
L'éuervement  d'un  quiproquo,  d'une  équivoque  possible  le 
tourmentèrent.  Et  la  présence  de  la  bombe  pesait  sur  lui  d'un 
poids  iucouimeusurable. 

Puis  c'est  le  jour  fatal;  il  dissimule  sa  bombe 
dans  sa  ceinture,  il  va  à  la  Chambre  des  députés  ; 
un  orateur  est  à  la  tribune. 


a  C'est  la  minute.  Il  le  faut  »,  p<'n=a  Iteyssicres. 

Un  regard  encore  sur  les  faces  blanches;  mi  frisson  qui  lui 
fait  claquer  des  dents...  A  peine  s'il  pense.  Ses  nerfs  ixirlent 
infiniment  ;  tout  est  tempête,  ténèbres,  désordre...  Et  il  débou- 
tonne avec  ses  doigts  raides  son  panlcssus,  il  la  tàte,  il  la  tient. 
et  tout  d'un  geste,  la  tirant,  la  soulevant,  il  la  projette  d'un 
bras  ataxique.  Sa  niiiin  heurte  une  volute,  le  mouvement  so 
brise...  tlle  tombe  sur  une  saillie,  ricoche...  Il  pense  avec  la 
soudaineté  de  la  foudre  : 

—  C'est  fait  ! 

Et  tout  se  passe  dans  la  mt^me  fraction  de  seconde  ;  l'éclair, 
la  détonation  sèche,  stridente,  brisante,  une  vapeur  fumeuse. 
Fuis  des  clameurs,  des  chutes,  des  plaintes,  des  rages,  la  fuite 
épouvantée  des  tribunes,  des  galeries;  et  la  voix  du  président  : 

—  Messieure,  la  séance  continue  1 

Les  issues  fermées,  l'interrogatoire  des  sus- 
pects, les  mensonges  révélateurs  de  Hobert.  son 
procès,  sa  mort  sont  des  pages  de  romancier  ima- 
ginatif  et  dramatique:  ce  sont  les  meilleures  du 
livre  au  point  de  vue  roman,  sinon  au  point  de 
vue  de  la  spéculation  pure  et  des  théories.  Comme 
les  épisodes  dans  le  poème  de  Lucrèce,  elles  font 
passer  les  pages  ardues  et  abstraites  et  entraînent 
la  leçon  dans  le  courant  rfe  leur  développement 
pathétique. 

Ce  livre  est  plein;  il  contient  beaucoup  de 
choses,  presque  trop,  et  en  tout  cas  d'e.Tcel- 
lentes. 

II  a  un  défaut.  II  est  confus  et  dilTus.  Lenchc- 
vétrement  de  ces  trois  récits  distincts  fait  une 
grosse  gêne.  Il  eût  mieux  valu  les  publier  séparé- 
ment, d'autant  que  leur  juxtaposition  est  artifi- 
cielle et  factice. 

L'histoire  d'Abel  est  tout  à  coup  coupée  par  la 
suite  de  l'histoire  de  Robert,  qu'interrompt  plus 
loin  l'aventure  fragmentée  de  la  d'Ermeuse.  C'est 
un  emboîtage  inutile  et  fatigant  à  déseniboîter. 

C'est  écrit  avec  un  grand  soin,  un  soin  tel  que 
ce  livre  un  tantinet  anarchiste  est  pétri  d'un  dé- 
faut bien  bourgeois,  bien  aristocratique,  la  pré- 
ciosité. Comme  dans  les  œuvres  de  Voiture  ou  de 
Gomberville.  c'est  la  même  recherche  de  lexpres- 
sion,  la  même  afîéterie,  la  même  subtilité  de 
plume.  Fumer  un  cigare  se  dit  :  «  s'adonner  à  la 
brûlerie  d'un  cigare  ••  :  faire  l'inventaire  d'une 
chambre  la  nuit,  c'est  être  «  le  Crusoé  de 
l'Ombre  ••;  le  son  de  la  cloche,  c'est  «  la  voix 
plaintive  du  minéral  ».  comme  si  le  minerai  se 
plaignait,  et  de  quoi?  Voyez  ce  mendiant  pouil- 
leux : 

Il  Son  corps .  où  semble  pousser  du  lichen, 
perce  par  les  trous  de  la  blouse.  » 

Qu'est-ce  qu'un  corps  où  pousse  du  lichen? 
Voilà  où  mène  le  goût  du  rare  et  du  fin.  Et  ceci 
encore,  c'est  de  la  préciosité  dans  le  laid,  la  manie 
d'épuiser  le  détail  : 

Et,  toutes  les  cinq  larmes  environ,  le  mouchoir  du  bon- 
homme ètanchait  la  petite  poche  des  rides,  ou  l'eau  des 
larmes,  amenée  par  un  sillon,  tombait  comme  dans  im  réser- 
voir; au  sixième  ou  au  septième  pleur,  le  réservoir  eût 
débordé. 

Est-il  rien  d'étrange  aussi  comme  ces  pages 
\HÎritablement  trop  prolixes  sur  ce  thème  qui 
semble  rapporté  de  quelque  jive  o'clock  mondain  : 
le  thé  !  D'ailleurs,  cela  est  exquis,  et  ces  anar- 
chistes ont  de  la  subtilité  en  diable  :  quand  ils 
parlent  du  thé,  ils  sont  adorables  à  entendre  : 


—  Il  a  la  fadeur  de  ces  jolies  littératures  précieuses  que 
ne  comprennent  ni  les  Molière,  ni  les  Stendhal,  répliqua  Freyle. 

—  Comparaison  parfaite  !  dit  Beyssières.  Le  thé  est  le 
type  des  breuvages  égoïstes,  et  toute  la  Uttératiu"e  précieuse 
plaît  à  des  êtres  sans  fraternité,  aristocratiques,  lâches, 
portés  aux  vices  contre  nature  :  elle  sent  Gomorrhe. 

—  Vous  n'avez  pas  chaussé  les  bonnes  besicles,  reprit 
Freyle.i.  la  littérature  précieuse  attire  les  faibles,  mais  affine 
les  forts,  et  ceux-ci  la  guident... 


LE    MOUVEMENT    LITTEHAIUE 


Jetons  encore,  un  peu  plus  loin,  un  coup  d  œil 
sur  le  /ire  o'clock  de  ces  anarcliisles,  qui  pren- 
nent décidément  beaucoup  de  thé  : 

Freyle  préparait  le  thé  p<iur  M"*  â'Lrmeuse  et  pour  Boland, 
car  il  se  flattait  de  eonnaitre  Icd  secrets  esseritieU  de  ce  breu- 
vage. Et  tandis  que  sa  vieille  amie  caressjiit  un  pauvre  petit 
chieo  aveugle  qu'elle  avait  recueilli  la  veille,  le  philosophe, 
versant  l'eau  buiiiUante,  se  mit  à  dire  : 

—  A  mille  toises  de  ma  halte,  je  me  suis  améoagé  une 
caverne  au  long  du  fleuve.  Elle  est  riche  en  bêtes  qui  voient 
mal  et  ne  sortent  que  dans  le  crépuscule,  tels  des  abstrac- 
ténrs  de  quintessence...  J'y  compte  vivre,  maints  jours  de 
cet  été,  une  vie  sainte  de  Weux  bouddhiste,  amoureux  de 
silence.  Je  veux  ailoucir  les  bêtes  des  cavernes,  comme  j*ai 
fait  pour  les  bêtes  de  la  forêt  et  partager  leur  obscur  p)in- 
tbéisme. 

Cependant  les  feuilles  de  Chine,  se  déroulant  dans  la  vio- 
lence de  l'eau  chaude,  exhalèrent  leurs  âmes  exquises  : 

—  Pauvres  feuilles  !  fit  M"*'  d'Ermeuse,  je  me  figure  qu'elles 
BB  sont  éveillées  dans  une  géhenne  et  que,  mourantes,  elles 
jettent  un  grand  cri  de  douleur  aromatique  !  Freyle,  versant 
une  deuxième  ondée  dans  la  tliéière,  murmura  : 

—  Les  anachorètes  de  Tliébaïde  et  les  moines  d'Occident 
ne  sont  que  l'imitation  obscure,  ta  confuse  ombre  portée  des 
solitaires  délicieux  de  Vépifpée  sanscrite. 

Ce  Freyle,  c'est  un  personnage  parlant,  qui 
n'agit  pas.  Comme  dans  le  vieil  opéra-comique  il 
peut  dire  : 

Je  suis  philosophe, 

Moil 
Je  suis  philosophe! 

Et  il  philosophe  toutes  les  fois  quon  prend  le 
thé.  Il  parle   fort  a^'réablemcnt,  il  développe  avec 

§râce  les  espoirs  et  les  promesses  de  l'avenir,  les 
roits  de  tous  les  êtres  au  bonheur,  y  compris  les 
animaux,  nos  frères  inférieurs,  dont  la  mécanique 
et  la  vapeur  ont  commencé  de  supprimer  le  tra- 
vail et  le  servage;  et  l'on  donne  du  sucre  au  pau- 
vre chien  aveugle,  en  disant  : 

—  N'oublions  pas  le  frère  inférieur. 

Le  rêve  de  Freyle  ne  manque  pas  de  poésie,  et 
ce  qu'il  dit  se  laisse  écouter  : 

Barbare  aussi  aveugle  celui  qui  ne  songe  pas  au  meurtre 
des  frères  inférieurs,  intervint  Freyle  avec  vivacité.  Le  grand 
organisme  terrestre  ne  saurait  être  complet  s'il  n'est  fatt  que 
de  cellules  trop  pareilles  ;  je  me  sens  blessé,  plus  que  de  la 
Bouflfrance  humaine,  tlo  l'effroyable  gaspillage  animal.  Nos 
descendants  nous  maudiront  pour  les  avoir  privés  d'espèces 
charmantes.  L'œuvre  d'art  de  la  terre  en  sera  tronquée,  la 
poésie  de  l'humanité  réduite.  Ah  1  le  profond  i)éril  de  rompre 
la  chaîne  qui  nous  rattache  à  la  création  :  seuls,  avec  les 
bêtes  dégénérées  —  nos  animaux  domestiques  —  en  face  de 
la  nature  minérale,  je  sens  un  froid  meurtrier,  une  téné- 
breuse menoce  —  des  dangers  inconnus,  occultes,  efl^oyables. 
En  détruisant  la  bête  nous  détruisons  d'incalculables  possi- 
bilités de  développement.  Quand  la  science  sera  face  h  face 
avec  la  vie  —  et  le  pastorismc  est  le  défilé  qui  nous  conduit 
de  la  cltimie  morte  à  la  chimie  palpitante  —  l'animal  devra 
devenir  notre  collaborateur,  et  alors,  volontairement,  ces  mys- 
térieux instincts  qui  font  prévoir  les  orages  et  les  cataclysmes, 
ces  yeux  puissants,  ces  ouïes,  ces  odorats  miraculeux,  le  sens 
de  l'orientation,  que  Fais-je,  collaboreront  avec  les  insuffisants 
appareils  <le  laboratoire.  Nous  aurons  appris  à  nous  servir, 
pour  nos  arts  comme  pour  nos  sciences,  de  la  bête  amie,  non 
esclave.  Bien  plus  I  qui  peut  prévoir  les  facultés  dont  nous 
aiurons  besoin,  qui  peut  savoir  si,  pour  une  vraie  science  de 
la  vie,  telle  espèce  animale  ne  sera  pns  ce  qu'a  été,  pir 
exemple,  la  pierre  d'ainiont  en  physique  ?  Qni  aurait  pu  dire 
devant  le  petit  morceau  rl'ambrc  et  la  potito  boussole,  qu'un 
jour  jaillirait  do  lA.  un  système  nerveux  reliant  entre  eux 
les  mondes? 

Lo  souci  de  la  forme  est  constant,  curieux, 
somme  toute,  agréable.  Uegurdez  ce  croquis,  qu'on 
dirait  décroché  de  quelque  atelier  de  peintre  mo- 
derniste  et  symbolique  de   la  butte  Montmartre  : 

Une  foula  passa  sur  «a  mémoire  devant  les  vitro»  des  fabri- 
ques pdiomcnt  L-nteurécB  de  lumière.  C'était  nn  soir  do  mai  ; 
les  arbroK  jetaient  leurs  jeunes  parures  par  les  routes;  les  blés 
trcsf  aillaient  dans  les  grands  espaces,  sous  une  poudre  d'étoiles, 


et  la  foule,  mille  obscurci  feiiiiouettrs,  semblait  marcher  ver» 
des  vcsprcs  d'angoisse.  De  la  profonde  usine  où  elle  a  tramé, 
filé,  pour  conquirir  sa  place  indigente,  elle  va  vers  les  petites 
cabanes  éparses  guûter  une  écuelle  de  )Kimmes  de  terre  graissées 
de  saindoux,  et  s'éteindre  toute  une  nuit,  mourir  jusqu'à  l'autïc 
pour  ressusciter  sur  la  croix  de  la  machine. 

Il  y  a  là  de  la  poésie,  de  la  justesse,  un  pitto- 
resque étrange,  triste,  endolori.  Et  ce  coin  de  Paris, 
d'une  vision  intéressante  : 

Les  petits  phares  s'allumaient  chez  ses  frères  les  hommes. 
Une  vitre  au  rideau  rouge,  d'abord  voluptueuse,  avt-c  un  peu 
d'insolence,  bientôt  donnait  une  grande  tristesse  et  presque  de 
la  crainte.  Trois  lueurs  en  ligne  droite  éveilUient  une  idée 
d'ordre  et  de  froid;  un  point  orange  semblait  résigné,  studieux 
et  pauvre.  Au  loin,  une  lampe,  tour  A  tour  éteinte  et  ral- 
lumée, montrait  la  rûdcrie  d'un  être,  las  d'immobilité  ou  ner- 
veux d'inquiétude.  Ensuite  une  maison  de  rêve.  Elle  était  en 
verre  ;  on  l'eût  crue  faite  d'un  bloc  de  cristal.  Deux  globes 
d'un  feu  violet,  deux  lampes  d'enchanteur  y  veillaient  très 
tard,  et,  selon  l'atmosphère,  les  nuages,  la  lune,  cette  liabi- 
tation  diaphane  approchait,  s'éloignait,  sans  dévoiler  l'énigme 
des  Faust  vagues,  penchés  sur  des  travaux  invisibles. 

Des  pages  font  songer  à  la  manière  d'Anatole 
France,  par  le  don  singulier  de  digressions  ironi- 
ques sur  des  sujets  imprévus.  Kcoutez  le  gros 
Mouryès  à  table  : 

Gourmand,  il  s'entretenait  volontiers  de  cuisine  et  buvait, 
dans  un  gobelet  d'argent,  un  vin  âpre  qu'il  fais:iit  cultiver  sur 
nn  coteau  d'Ardenne,  ou  la  vigne  est  dure  â  croître.  Il  le 
humait  en  clappant,  entre  deux  crus  délicats  : 

—  Je  me  figure,  en  buvant  ce  petit  vin  gris,  refaire  un  de 
ces  voyages  dans  les  forêts  qui  poussent  si  tendrement  sur  nos 
collines  et  qui  savent  parler  aux  rivières  un  langage  que  je 
n'entends  plus.  Je  rêve  encore  à  cette  petite  Uécamèdc  à  la 
belle  chevelure.  J'ignore  pourquoi  je  l'aimai,  car  elle  n'a  guère 
d'existence  dans  le  livre  que  je  lisais  aux  solitudes;  mai^  je  la 
vemii  toujours  râper  du  fromage  de  chèvre  dans  le  vin  de 
Pramni,  qu'elle  saupoudre  aussi  de  farine,  cependant  que 
Machaon  et  Nestor  attendent  devant  la  belle  table  aux  pieds 
bleus  et  la  corbeille  d'airain  chargée  de  l'oignon,  —  mets  qui 
convie  à  boire  —  du  miel  vert  et  de  la  farine  d'orge  sacrée. 

—  C'est  de  bien  vilaine  cuisine,  protesta  Louise. 

—  Ah  !  s'écria  Mouryès,  tu  n'y  entends  rien  !  Que  j'aimerais 
y  goûter,  par  un  jour  d'automne,  en  Thrace,  en  ArgoUde,  ou 
sur  les  bords  du  SimoYs!  Dans  ce  vin  Apre,  nn  peu  de  fromage 
de  chèvre,  aprê-s  la  chaleur  de  la  course,  a  quand  ils  curent 
séché  la  sueur  do  leurs  membres  au  souffle  de  la  mer  »,  je 
t'assure  que  ce  ne  devait  pas  être  mauvais.  Mais  il  faut  l'iicure 
et  l'enilroit. 

—  A  ce  compte,  l'huile  de  phoque,  fit  Roland. 

—  N'en  dites  jms  de  mal.  Je  me  suis  souvent  figuré  ces 
nuits  d'aurore  boréale  où  les  paroles  gèlent  au  sortir  de  la 
bouche,  où  le  monde  des  eaux  est  solide,  tranchant,  mortel. 
L'hullo  de  phoque  alors  m'apparut  douce  et  secourablol 
D'ailleurs,  nous  mangeons  du  foie  gras.  Ce  mets  a  une  saveur 
terrible,  un  goût  de  fiel  mêlé  au  fleur  d'huile  qui  fait  de  l'oie 
la  sœur  du  cochon. 

Il  but  de  son  vin  dur  avec  une  lenteur  voluptueuse. 

Çà  et  là.  des  formules  bien  frappées,  des  maximes 
profondes,  partout  de  la  pensée,  de  la  poésie,  du 
rêve,  de  lespoir,  une  sympathie  avouée  pour  ces 
excentriques  et  ces  bons  fous,  qui  s'imaginent 
qu'ils  pourront  recréer  le  monde,  du  talent  fort  et 
original,  des  digressions  et  des  dissertations  d  ar- 
tiste. 

Si  les  trois  Ames  de  ces  trois  utopistes  sont, 
comme  le  dit  le  tihv.  «  perdues  «.  l'encre  qui  les 
a  décrites  et  viviliées  n'est  pas  perdue,  elle,  au 
moins  pnur  l'ait  et  pour  l'histtiire  littéraire. 


Le  volume  attendu  d  Meniy  lloussaye.  1815- 
\V:iferloo.  a  paru.  (Vest  un  numument  durable. 

Au  mois  de  juillet  dernier,  j'étais  un  matin  chez 
l'auteur,  dans  son  listel  <le  l'avenue  Friedland;  nous 
causi(»ns  dans  ce  cabinet  fameux  où  les  nnu-s.  hauts 
de  huit  mètres,  sont  tapissés  par  des  rayons  qui  por- 
tent, reliées  uniformément,  toutes  les  brochures 
relatives  i\  l'empire.  Oc  ne  peut  plus  compléter 
cette  colleelion. 


LK    MOUVEMENT    LITTÉRAIRE 


—  J'ai  tout,  me  disait-il. 

Nui  nVst  mieux  informé  et  documente.  Ce  ma- 
tin-ld,  il  achevait  de  corriger  les  épreuves  de  son 
Waterloo  et  de  revoir  les  cartes  qu'il  fit  faire 
exprès  pour  le  volume  d'après  la  carte  elle-même 
qui  servit  â  l'empereur:  nous  avons  suivi  du  doigt 
le  tracé  au  crayim  que  Napoléon  I"  indiqua  sur 
ce  papier  historique. 

Le  volume  était  prêt.  Les  événements  politiques 
en  ont  retardé  de  sept  mois  l'apparition.  Enfin,  le 
voici.  C'est  une  précieuse  contribution  A  l'histoire. 
Pied  i\  pied,  presque  heure  par  heure,  nous  sui- 
vons la  marche  des  faits,  depuis  la  conscription 
de  IM  j  jusqu'au  départ  de  l'empereur  pour  Paris. 

La  dernière  armée  de  l'empire,  la  voici,  avec  ses 
maréchaux,  ses  généraux,  ses  officiers,  son  esprit 
belliqueux  et  son  enthousiasme  napoléonien;  dès 
avril  lSir>.  l'invasion  de  la  Belgique  est  décidée;  la 
concentration  est  faite  à  Bcaumont,  près  Chimay, 
point  stratégique  sûr  par  l'escarpement  de  ses 
défenses;  le  15  juin.  Napoléon  est  en  Belgique, 
Charleroi  est  pris,  et  nous  voici  devant  Welling- 
ton et  Biiicher,  à  Ligny.  Tout  cela  esl  conté  avec 
certitude,  netteté  ;  nous  entrons  dans  les  tentes, 
dans  les  auberges  où  les  généraux  discutent,  cal- 
culent, projettent;  nous  décachetons  les  dépêches 
qu'ils  reçoivent;  nous  Usons  par-dessus  leur  épaule 
les  lettres  pressantes  qu'ils  crayonnent;  c'est  un 
drame  poignant,  une  partie  imniense  à  jouer  sur 
un  mouvement. 

La  journée  de  Waterloo,  nous  la  revivons  toute; 
nous  assistons  au  petit  déjeuner  de  l'empereur,  le 
matin ,  —  son  dernier  déjeuner  de  triomphateur  ;  nous 
passons  les  troupes  en  revue  à  dix  heures;  de 
onze  heures  à  trois,  c'est  la  bataille,  l'attaque  de 
Mont-Saint-Jean,  la  contre -attaque  de  Picton  ; 
l'après-midi,  de  trois  heures  à  sept,  les  charges  se 
succèdent;  c'est  la  furie,  le  vacarme,  la  fournaise; 
sept  heures!  chacun  prépare  l'assaut  final  de  cette 
lutte  épique  de  géants.  La  garde  impériale  fiéchit. 
C'est  palpitant  comme  un  drame.  Wellington  voit 
la  garde  hésiter.  Il  commande  de  charger.  «  En 
avant,  mes  garçons,  cest  le  moment!  »  Les  deux 
mille  Anglais  courent  tête  baissée  sur  nos  soldats, 
les  enfoncent,  et  descendent  confondus  avec  eux 
dans  un  furieux  corps  à  corps  jusque  près  du 
verger  d'Hougoumont.  Les  artilleurs  anglais  durent 
cesser  de  tirer,  tant  les  combattants  étaient  mêlés. 
Leurs  hussards  criaient  en  chargeant  :  Xo  quarler  l 
no  qiiarter! 

Non  loin  de  la  route,  Ney,  à  pieil,  tête  nue,  méconnaissable, 
la  face  noire  de  poudre,  ruuiforme  en  lambeaux,  ime  épaulette 
coupée  d*uu  coup  de  sabre,  un  trouçon  d'épée  dans  la  main, 
crie  avec  rage  au  comte  d'Erlon  qu'entraîne  un  remous  de  la 
déroute  ;  d  —  D'Erlon  I  si  nous  en  réchappons,  toi  et  moi  nous 
serons  pendus  !  n  Le  maréchal  «  ressemble  moins  à  un  homme 
qu'à  une  bête  fiuieuse  ».  Ses  efforts  durant  tout  ce  jour  ont 
excédé  l'énergie  et  les  forces  humaines.  Jamais  en  aucune 
bataille,  aucun  chef,  aucun  soldat  ne  s'est  tant  prodigué.  Ney 
a,  surpassé  Ney  !  Il  a  conduit  deux  fois  à  l'attaque  l'infanterie 
de  d'Erlon,  il  a  charge  quatre  fois  sur  le  plateau  avec  les 
cuirassiers,  it  a  mené  l'assaut  désespéré  des  grenadiers  de  la 
garde.  Il  court  maintenant  à  la  brigade  Brue  (division  Dnrutte), 
seule  troupe  de  ligne  qui  se  replie  eu  bon  ordre  et  qui  est 
d'ailleurs  réduite  à  l'effectif  de  deux  bataillons.  Il  arrête  les 
soldats  et  les  jette  encore  une  fois  contre  l'ennemi,  en  leur 
criant  :  a:  Venez  voir  mourir...  i> 

Les  trois  bataillons  —  ainsi  que  celui  du  3^  grenadiers  posté 
à  leur  gauche  et  assailli  tour  à  tour  par  les  dragons  anglais, 
les  lanciers  noirs  de  Brunsnick,  l'infanterie  de  ilaitlaud  et  de 
llitchel  —  rétrogradèrent  pas  à  pas.  Réduits  à  trop  peu 
d'hommes  pour  rester  en  carrés  sur  trois  rangs,  ils  se  formèrent 
sur  deux  riings,  en  triangles,  et,  baïonnettes  croisées,  percèrent 
lentement  à  travers  la  foule  des  fuyards  et  des  Anglais.  A 
chaque  pas,  des  hommes  trébuchaient  sur  les  cadavres  ou 
tombaient  sous  les  ba  les.  Tous  l^s  cinquante  mètres,  il  fallait 
faire  halte  pour  reformer  les  rangs  et  repousser  une  nouvelle 
charge  de  cavalerie  ou  une  nouvelle  attaque  d'infanterie.  Dans 
cette  héroïque  retraite,  la  garde  marchait  littéralement 
entourée    d'ennemis,    comme    à   l'hallali   courant   le    sanglier 


parmi  la  meute.  Il  y  avait  contact  si  étroit  que,  malgré  les 
bruits  multiples  du  combat,  on  se  trouvait  à  porléo  de  la  voix. 
Au  milieu  des  coups  <le  feu,  des  officiers  anglais  criaient  de  ee 
rendre  à  ces  vieux  soldats;  Cambronne  ét;iit  à  cheval  dans  la 
carré  du  2"  bataillon  du  l"'  chasseurs.  Le  fléscspoîr  au  cœur, 
étouffant  de  colère,  exaspéré  par  les  incessantes  sommations  de 
l'ennemi,  il  dit  rageusement  :  «i  M...!  »  Peu  d'instants  après, 
comme  il  allait  atteindre  avec  sou  bataillon  les  sommets  de  la 
Belle-Alliance,  une  balle  eu  plein  visage  lo  renversa  s;tngtant 
et  inanimé. 

C'est  la  déroute.  L'armée  repasse  par  Charleroi, 
par  Thuin,  où  j'ai  vu  chez  un  perruquier  des  fusils 
et  des  pistolets  que  son  grand-père  ramassa  sur  le 
pavé  de  la  rue,  après  le  passage  des  nôtres.  Quel 
roman  que  l'histoire î  est-il  rien  de  plus  poignant? 

L'historien  conclut  avec  raison,  sagesse,  patrio- 
tisme et  pitié  : 

Pour  juger  avec  équité  le  commandant  eu  chef,  qui  était  le 
plus  grand  des  capitaines,  il  faut  se  rappeler  comment  ses 
ordres  furent  compris  et  exécutés,  quand  ils  ne  furent  pas 
méconnus.  Le  maréchal  de  Saxe  a  dit  dans  ses  Rêveries  sur  l'art 
de  ht  guerre  :  a  La  disposition  d'an  général  d'armée  doit  être 
correcte  et  simple,  comme  qui  dirait  :  Tel  corps  attaquera  (t 
t<'l  corps  soutiendra.  Il  faut  que  les  généraux  qui  sont  sous  lui 
soient  gens  bien  bornés  s'ils  ne  savent  pas  exécuter  cet  ordre 
et  f^ire  la  manœuvre  qui  convient.  Ainsi  le  général  d'armée 
ne  doit  pas  s'en  occuper,  ni  s'en  embarrasser.  Il  enverra  mieux 
et  se  conservera  le  jugement  plus  sain,  et  sera  plus  en  état  de 
profiter  des  situations.  Il  ne  doit  pas  être  partout  et  faire  le 
sergent  de  bataille...  » 

Dans  son  journal  manuscrit,  le  général  Foix  écrit  qu'il  voyait 
l'empereur  se  promener  en  long  et  en  large,  les  mains  derrière 
le  dos.  Je  n'ai  lu  nulle  part  que  le  guide  Decoster,  si  loquace 
et  si  prodigue  de  détails,  ait  jamais  parlé  de  la  prostration  de 
Napoléon.  Walter  Scott,  qui  avait  questionné  ce  eabaretier 
quelques  mois  après  la  bataille,  tenait  de  lui  que  l'empereur 
resta  pendant  tout  l'après-midi  non  loin  de  la  Belle-Alliance, 
à  cheval  la  plupart  du  temp?,  et  très  attentif  à  toutes  les  péri- 
péties de  l'action.  D'après  un  propos  de  Ney,  recueilli  à 
Mézières,  où  il  passa  le  19  juin,  l'empereur  s'était  montré  très 
brave.  Au  reste,  il  y  a  les  faits  qui  témoignent  plus  sûrement 
que  tous  les  propos  :  A  onze  heures,  l'empereur  dicte  sa  dispo- 
sition d'attaque.  A  onze  heures  un  quart,  il  prescrit  la  démons- 
tration contre  Hougoumont.  A  une  heure,  il  fait  écrire  à 
G-rouchy.  A  une  iieure  et  demie,  il  donne  l'ordre  à  Loban  de 
prendre  position  pour  arrêter  les  Prussiens,  et  enjoint  à  Ney 
de  commencer  l'attaque  de  Mont-Saint-Jean.  Dans  l'intervalle, 
il  a  fait  bombarder  Hougoumont  par  une  bulterie  d'obusiers. 
A  trois  heures,  il  lance  les  cuirassiers  de  Travers  contre  la 
cavalt-rie  de  lord  Uxbridge  qui  assaille  la  grande  batterie.  A 
trois  heures  et  demie,  il  ordonne  à  Ney  de  s'emparer  de  Haye- 
Sainte.  A  quatre  heures,  il  fait  avancer  la  garde  près  de  la 
Bel'e-Aliiance.  A  cinq  heures,  il  porte  la  jeune  garde  au  secours 
de  Lobau.  A  cinq  heures  et  demie,  il  prescrit  à.  Kellermann  de 
seconder  les  charges  de  Milhaud.  A  six  heures,  il  renouvelle 
Tordre  de  prendre  la  Haye-Sainte.  Peu  après,  il  détache  deux 
bataillons  de  la  vieille  garde  pour  chasser  les  Prussiens  da 
Plancenoit.  A  sept  heures,  il  mène  sa  garde  dans  les  fonds  de 
la  Haye-Siiinte  pour  l'assaut  final.  Chemin  faisant,  il  harangue 
les  soldats  de  Durutte  qui  lâchent  pied  et  les  renvoie  au  feu, 
et  il  prescrit  à  tous  ses  officiers  de  parcourir  la  ligne  de 
bataille  en  annonçant  rapproche  du  maréchal  Groneliy.  Le 
soir,  il  forme  en  carrés  dans  la  vallée  le  second  échelon  de  la 
garde,  court  à  Rossomme,  y  résiste  encore  avec  les  grenadiers 
de  Petit  et  fait  tirer  sur  la  cavalerie  anglaise  la  dernière  volée 
de  mitraille. 

Jamais  Napoléon  n'exerçi  plus  effectivement  le  commande- 
ment, jamais  son  action  ne  fut  plus  directe.  Mais,  obligé  préci- 
sément à  ce  rôle  de  «  sergent  de  bataille  »  que  cundamne 
Maurice  de  Saxe,  il  semp'oya  tout  entier  à  pireraux  méprises, 
aux  oublis,  aux  fautes  de  ses  lieutenants.  Et.  voyant  toutes 
ses  combiniisous  avorter,  toutes  es  attaques  échouer,  ses  géné- 
raux gaspiller  ses  belles  troupes,  sa  dernière  armée  fondre 
entre  leurs  mains,  l'ennemi  lui  faire  la  loi,  il  perdit  la  réso- 
lution avec  la  confi^lnce,  hésita,  se  borna  à  pourvoir  aux  périls 
les  plus  pressants,  attendit  l'heure,  la  laissa  piisser  et  n'osa  pas 
à  temps  risquer  tout  pour  tout  siuver. 

Bossuet  avait  fait  de  chic  une  bataille  de  Rocroy 
dans  son  oraison  funèbre  de  Condé.  Le  duc  d'Aumale 
corrigea  les  erreurs  et  combla  les  lacunes  du  récit 
épiscopal.  Victor  Hugo  a  écrit  une  célèbre  bataille 
de  Waterloo.  Le  livre  de  Henri  Houssaye,  c'est  le 
corrigé  historique  de  A'^ictor  Hugo. 

LÉO  Clarbtib. 


CAUSERIE    SCIENTIFIQUE 


On  a  beaucoup  parlé  du  balcau  sous-mai'in  le 
Guslai'e-Zédé.  dont  les  expériences  ont  été  rendues 
pculètre  un  peu  trop  publiques.  Il  ne  faudrait  pas 
croire  que  nous  avons  le  monopole  des  sous-marins: 
il  y  a  longtemps  que  nos  voisins,  ainsi  que  les 
Américains,  en  construisent  ;  seulement  ils  en  par- 
lent peu  et  font  leurs  expériences  en  silence.  Ce 
n'est  pas  d'hier  qu'on  s'occupe  de  la  question,  car, 
en  1620,  sous  le  patronage  de  Jacques  1",  on  avait 
déjà  essayé  un  bateau  plongeur;  en  1773,  en  Amé- 
rique, on  reprit  la  question  et,  plus  tard,  Fulton 
s'en  occupa  activement.  Malgré  cela,  on  csl  encore 
loin  de  réaliser  le  fameux  yaulilus  imaginé  par 
Jul:s  Verne,  dans  sa  fameuse 
liction  de  Vin;/!  mille  lieues 
sous  les  mers.  Cela  tient  à 
beaucoup  de  causes,  dont  la 
principale  est,  comme  pour  la 


lisait  déjà  cette  disposition.  Mais,  sur  des  images 
aussi  réduites,  il  est  assez  difficile  de  se  rendre  un 
compte  exact  des  dislances  :  le  moyen  le  plus  sûr 
d'arriver  au  but  est  encore  de  procéder  par  immer- 
sions successives,  en  remontant  au  bout  de  quel- 
ques centaines  de  mètres,  jusqu'à  ce  que  le  domc 
sorte  de  l'eau.  I.c  point  ainsi  offert  inopinément  à 
la  vue  de  l'ennemi  est  à  peine  perceptible,  même  à 
faible  distance. 

L'hélice  est  actionnée  par  un  moteur  électrique 
auquel  le  couranl  est  fourni  par  des  accumulateurs  ; 
la  vitesse  atteint  20  kilomètres  à  l'heure  en  navi- 
guant à  la  surface  et  IX  kilomètres  lorsque  l'im- 
mersion csl  complète. 

A  l'avant  se  trouve  l'emplacement  destiné  à 
recevoir  la  torpille,  ainsi  que  le  tube  par  où  on 
la  lance.  L'immersion  est  obtenue  au  moyen  d'un 
lest   d'eau   qu'on    introduit   dans   la   cale   et   qu'on 


Fig.  1 ,  —  Bateau  sous-marin  dans  lequel  réleetricité  est  fournie  au  moteur  M  par  une  batterie  d'accumulateurs  A  A 

A  r,i7aut,  poste  de  torpille  T,  à  la  partie  supérieure  un  dùme  D  muni  de  hublots  permet  au  comoiarulant  de  surveiller  l'horizon 

quand  le  bateau  est  k  û^ur  d'eau. 


direction  des  aérostats,  le  manque  de  moteur  puis- 
sant et  léger  ;  ensuite  le  manque  de  lumière  lors- 
qu'on s'enfonce  de  quelques  mètres  au-dessous  de 
la  surface  de  l'eau  ;  on  risque  de  se  jeter  sur  un 
obstacle  impossible  à  prévoir.  Quoi  qu'il  en  soit, 
il  y  a  déjà  de  sérieux  progrès  réalisés  et  il  est  cer- 
tain que,  pour  la  défense  des  côtes,  ce  genre  de 
torpilleur  peut  rendre  de  grands  services. 

L'amiral  Aube  l'avait  prévu  il  y  a  douze  ans  et 
c'est  lui  qui  fit  mettre  en  chantier  le  Gymnote,  qui 
servit  aux  premières  expériences  :  mais  d'autres 
ministres  de  la  marine  n'eurent  pas  les  mêmes 
idées  A  ce  sujet,  ce  qui  explique  qu'on  ait  mis  si 
longtemps  à  créer  le  type  actuel,  qui  est  loin  d'être 
définitif;  il  reste  encore  beaucoup  à  faiie. 

Le  Gustave-Xédè  a  10  mètres  de  long  sur  un  peu 
plus  de  3  mètres  de  diamètre  ;  il  est  surmonté  par 
un  petit  dôme  cylindrique,  muni  de  hublots,  per- 
mettant au  commandant  de  passer  sa  tête  et  de 
voir  ce  qui  se  passe  à  la  surface  fig.  r.  Comme 
nous  l'avons  dit,  la  direction  est  impossible  sous 
l'eau,  on  n'y  voit  pas.  On  peut  suivre  une  direc- 
tion donnée  au  moyen  de  la  boussole,  mais  sans 
pouvoir  se  rendre  compte  ni  des  obstacles  qui  peu- 
vent surgir,  ni  des  courants  qui  peuvent  faire 
déi-iver  le  bateau.  La  boussole  même  n'est  pas 
silre;  car,  dans  un  aussi  petit  espace,  où  se  trou- 
vent renfermées  de  puissantes  machines  élec- 
triques, elle  est  inlluencée  malgré  les  précautions 
3u'on  peut  prendre  en  pareil  cas.  Aussi  se  sert-on 
u  gyroscope,  appareil  que  tout  le  monde  connail 
et  qu'on  vend  sous  forme  de  toupie,  comme  jouel, 
permettant  de  réaliser  une  série  d'expériences 
mtéressantes,  basées  sur  ce  principe  que  l'axe  de 
rotation  reste  dans  une  position  invariable  dans 
l'espace,  lorsque  le  disque  est  animé  d'une  très 
grande  vitesse.  Le  bateau  étant  immergé  seule- 
ment de  2  mètres,  on  peut  encore  voir  ce  qui 
se  passe  à  la  surface  au  moyen  d'un  tube  portant 
à  son  extrémité  supérieure  un  objectif  et  un  prisme 
qui  renvoie  l'image  A  l'extrémité  inférieure. 
(M.  (loubet,  ilans   son    inndèle    dr   sous  marin,  uli- 


peut  évacuer  ensuite  au  moyen  de  pompes,  pour 
revenir  à  la  surface.  L'équipage  se  compose  de  dix 
hommes. 


Une  question  qui  se  pose  au  sujet  des  sous- 
marins,  mais  qui  peut  avoir  aussi  son  inlérél  dans 
d'autres  circonstances,  c'est  le  renouvellement  de 
l'air  respirabic,  qui  est,  comme  on  sait,  composé 
principalement  de  79  parties  d'azote  et  de  21  d'oxy- 
gène. Ce  dernier  gaz  seul  est  consommé  par  notre 
organisme,  qui  restitue  à  la  place  de  la  vapeur 
d'eau  et  de  l'acide  carbonique;  l'azote  reste  intact 
et  sert  seulement  de  véhicule  aux  autres  gaz.  Pour 
qu'un  espace  confiné  reste  habitable,  il  faut  donc 
trouver  moyen  de  se  débarrasser  de  l'acide  carbo- 
nique et  de  le  remplacer  par  de  l'oxvgène. 

Le  premier  gaz  est  absorbe  par  la  chaux  et  le 
second  peut  être  fourni  par  des  réservoirs  où  il 
est  fortement  comprimé  et  qui  le  laissent  échapper 
à  une  pression  convenable.  Mais  cela  demande  des 
dispositions  assez  compliquées  et  il  sérail  bien 
préférable  d'avoir  une  substance  qui  se  décompo- 
serait HU  fur  et  à  mesure  des  besoins,  en  absor- 
bant, d'une  pari,  l'acide  carbonique,  et  en  restituant, 
d'autre  part,  l'oxygène.  Or  celte  substance  existe, 
c'est  le  bioxyde  de  sodium  ;  on  connaît  depuis 
longtemps  déjà  sa  propriété  précieuse  d'absorber 
l'acide  carbcmiquc  pour  restituer  de  l'oxygène,  el 
on  se  demande  pourquoi  on  ne  l'a  pas  plus  tôl 
mise  A  profil.  Mais  ce  sel  va  probablement  être 
supplanté  par  un  autre  découveil  récemment  par 
M.  Oeorges  Jaubert,  qui  en  garde  jusqu'à  présent 
la  composition  secrète.  Dans  une  communication 
récente  A  l'Académie  des  sciences,  il  nous  informe 
que,  sous  un  poids  restreint,  cette  nouvelle  sub 
stance  régénère  complètement  l'air  vicié  par  la 
respiration;  il  résulte  des  expériences  entreprises 
par  la  marine,  que  la  quesliiui  intéresse  particuliè- 
rement, qu'avec  1  kilogrammes  de  ce  produit  un 
homme  peut  vi\re  pendant  vingt-quatre  heures 
dans  un  espace  lu'riiu'titpiement  clos. 


CAUSERIE    SCIENTIFIQUE 


En  dehors  des  applloalions  qu'on  peut  faire  aux 
scaphandres,  sous-marins,  cloches  A  plongeurs,  etc., 
on  peut  prévoir  de  nombreuses  circonstances  dans 
la  vie  ordinaire  où  ce  nouveau  pi-oduit  rendra  les 
plus  grands  services  en  permettant  de  faire  res- 
pirer dans  les  t^coles,  dans  les  ateliers  et  partout 
où  se  trouve  une  agglomération  d'individus  dans 
un  espace  restreint,  un  air  constamment  purifié. 


Malgré  cette  facilité  qui  nous  est  promise  de 
nous  procurer  de  l'air  neuf  à  bon  marché,  il  ne 
faut  pas  négliger  les  procédés  qui  nous  donnent 
le  moyen  facile  et  gratuit  d'évacuer  l'air  vicié  pour 
le  remplacer  par  l'air  venant  de  l'extérieur. 

L'Académie  des  sciences  vient  de  décerner  un 
prix  à  M.  le  D'  Castaing,  médecin  principal  de 
l'armée,  pour  ses  travaux  sur  l'aération  des  habi- 
tations au  moyen  de  vitres  à  ouvertures  contra- 
riées. Ce  système,  très  simple  et  très  pratique,  n'est 


Fig.  2.  —  Disposition  du  D^  Castaing  pour  raération 
par  les  vitres. 

EFGH,  vitre  extérieure  coupée  à  sa  partie  inférieure  ; 
ABDM,  vitre  intérieure  coupée  à  la  partie  supérieure.  L'air 
passe  par  l'intervalle  ménagé  entre  les  vitres. 


certainement  pas  assez  connu  et  devrait  être  appli- 
qué dans  une  plus  large  mesure,  notamment  dans 
les  salles  d'école. 

L'aération  est  une  des  premières  mesures  d'hy- 
giène à  appliquer  dans  les  locaux  occupés  en  com- 
mun par  un  grand  nombre  de  personnes  :  mais  il 
ne  faut  pas  naturellement  tomber  d'un  excès  dans 
l'autre  et  provoquer,  comme  cela  a  lieu  avec  cer- 
tains ventilateurs,  des  courants  d'air  qui  sont 
plutôt  nuisibles  à  la  santé.  Le  système  du  D'  Cas- 
taing consiste  simplement  à  couper  la  vitre  d'un 
carreau  de  fenêtre  de  4  centimètres  environ  à  sa 
partie  inférieure;  on  a  donc  ainsi  une  vitre  EFGH 
trop  courte  ^tig.  H)  ;  on  la  double,  en  laissant  un 
espace  d'un  centimètre,  avec  une  autre  vitre 
ABDM  trop  courte  aussi  de  la  même  quantité, 
mais  en  plaçant  cette  fois  vers  le  haut  la  partie  la 
plus  courte. 

Avec  la  disposition  adoptée  généralement  dans 
la  menuiserie  des  fenêtres,  l'application  de  ce  sys- 
tème est  assez  facile.  Pour  la  première  vitre,  rien 


de  plus  simple,  puisqu'on  la  met  i  sa  place  liabi- 
luellc.  Quant  A  la  seconde,  on  remarquera  que,  en 
général,  il  y  a  sur  l'encadrement  des  vitres,  du 
côté  de  l'intérieur,  une  moulure  qui  semble  faite 
pour  recevoir  aussi  une  vitre;  c'est  cette  moulure 
qu'on  utilise  en  employant  un  petit  dispositif  de 
bourrelets  de  caoutchouc  et  de  crochets  qu'on 
trouve  dans  le  commerce.  Dans  le  cas  où  cette 
moulure  n'existerait  pas,  il  est,  du  reste,  facile  d'y 
remédier;  mais  il  sera  bon,  dans  tous  les  cas,  de 
ne  pas  lixer  A  demeure  avec  du  mastic  la  vitre 
intérieure,  afin  de  faciliter  le  nettoyage. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  la  façon  dont  aura  été  faite 
l'installation,  on  voit  que  ce  système  d'aération 
constitue  une  sorte  de  cheminée  d'appel  dans 
laquelle  l'air  extérieur  arrive  en  DG,  pour  se 
diriger  vers  le  plafond  de  la  pièce  par  AE,  L'appel 
d'air  est  soumis  aux  conditions  ordinaires  de  péné- 
tration de  l'air  dans  les  chambres  A  travers  les 
fissures  des  portes  et  des  fenêtres:  mais  ici  il  est 
prévu  et  dirigé.  Il  est  activé  par  ce  fait  que  la 
vitre  intérieure,  étant  plus  chaude  que  la  vitre 
extérieure,  échauffe  l'air  qui  se  trouve  entre  les 
deux  vitres  et  détermine  son  ascension. 

D'après  un  travail  publié  par  la  Société  améri- 
une  des  ingénieurs  civils,  il  faut  50  mètres  cubes 
1  .lir  piw  par  personne  et  par  heure  dans  des  locaux, 
l'Mime  les  écoles,  habités  par  des  enfants  de  moins 
lie  quinze  ans.  Au-dessus  de  cet  Age,  il  faut  compter 
'io  mètres  cubes.  Mais  il  y  a  lieu  d'augmenter  ces 
i|iianlités  de  20  A  23  mètres  cubes  si  les  locaux  sont 
éclairés  au  gaz. 

On  a  expérimenté  A  Saint-Ouen  le  système  de 
liottoirs  roulants  qui  doit  être  l'un  des  clous  de 
notre  prochaine  Exposition  universelle  ;  avant  de 
faire  la  chose  en  grand,  on  a  voulu  se  rendre 
compte  non  seulement  du   bon  fonctionnement  du 


Fig.  3.  —  Trottoirs  mobiles  expérimentés  à  Saint-Ouen 
en  vue  d'une  installation  &  l'Exposition  universelle 
de  1900. 
F,  plate-forme  fixe  ;  A,  trottoir  se  déplaçant  à  raison  de  4  kilo- 
mètres à  l'heure  ;  B,  autre  trottoir  se  dép'açiut  à  8  kilo- 
mètres ;  RR,  rails  fixes  supportant  les  trottoirs  mobiles; 
G  G,  galets  de  diamètres  différents  mus  par  le  moteur  élec- 
trique M  :  P  P,  poutrelles  en  fer  fixées  sous  les  planches  et 
repo-;ant  sur  les  galets  G  qui  leur  donnent  le  mouvement  de 
translation. 

système,  mais  aussi  de  la  facilité  plus  ou  moins 
grande  qu'éprouverait  le  public  A  s'en  servir.  Les 
essais  ont  parfaitement  réussi  A  tous  les   points  de 


5JiJ 


CAUSERIE    SCIENTIFIQUE 


viic,  et  il  nou3  semble  assure  niainlenanl  que  nous 
pourrons  faire  le  tour  d'une  grande  partie  de  l'Ex- 
position ^plus  de  i  kilomètres)  sans  nous  fatiguer. 
Le  système  comprend  fig.  3'  un  trottoir  fixe  F, 
auquel  on  accède  par  des  escaliers  placés  de  dis- 
tance en  distance,  et  dcu.\  trottoirs  A  et  B  animés 
d'un  mouvement  continu  de  translation  l'un,  A, 
qui  louche  au  trottoir  li.te.  F.  marche  à  une  vitesse 
(le  -i  kilomètres  à  l'heure:  l'autre,  B,  à  une  vitesse 
double  :  de  cette  façon,  comme  il  faut  forcément 
passer  par  le  premier  jiour  accéder  au  second,  on 
n'éprouve  pas  |)lus  de  dirtlculté  pour  l'un  que  pour 
l'autre,  puisque  la  dilTéi-ence  entre  les  deu.x 
vitesses  est  de  4  kilomètres. 

Ces  chemins  qui  marchent,  comme  des 
fleuves,  sont  constitués  par  des  planchers 
articulés  au  mo\'en  de  parties  circulaires,  ainsi 
que  le  montre  notre  dessin.  Cette  disposition 
était  indispensable  pour  pouvoir  suivre  un 
itinéraire  accidenté  et  présentant  des  courbes 
dans  un  sens  ou  dans  l'autre:  la  piste  d'essai 
établie  à  Saint-Ouen  avait  400  mètres  de  déve- 
loppement, elle  était  circulaire  et  présentait 
des  parties  rentrantes  et  des  pentes. 

Chaque  U'otloir  est  muni  de  galets  reposant 
sur  des  rails  fixes  R. 

Le  système  de  propulsion  est  obtenu  au 
moyen  de  moteurs  électriques  M  qui  action- 
nent des  poulies  ou  palets  G,  placés  tous  les 
25  mètres,  sur  lesquels  repose  un  rail  P  fixé 
au-dessous  de  chaque  plancher;  le  poids  de 
celui-ci,  surtout  lorsqu'il  est  chargé  de  monde, 
assure  une  adhérence  parfaite  entre  le  galet 
moteur  et  le  rail  d'entraînement  :  afin  d'obtenir 
<les  vitesses  dilTérentes  pour  les  deux  trot- 
toirs, il  a  sufTi  de  donner  aux  doux  galets  G,  G 
des  diamètres  différents.  Le  plancher  B,  qui 
a  la  plus  grande  vitesse,  sera  probablement  le 
plus  fi'équenlé;  aussi  lui  a-t-on  donné  une  largeur 
deux  fois  plus  grande  qu'à  celui  de  la  petite  vitesse  ; 
il  y  a  une  petite  différence  de  niveau  de  0'",lfl  entre 
chaque  trottoir;  des  piquets  verticaux,  plantes  de 
distance  en  distance,  servent  d'appui  à  ceux  qui 
douteraient  de  leur  équilibre,  mais,  à  la  faible 
vitesse  de  4  kilomètres,  il  est  peu  de  personnes 
(|ui  ne  puissent  enjamber  d'un  trottoir  à  l'autre 
sans  leur  secours;  des  bancs  seront  disposés  sur 
la  plate-forme  animée  de  la  plus  grande  vitesse,  on 
sera  h\  comme  en  omnibus  :  seulement  on  aura  la 
ressource  de  pouvoir  régler  son  déplacement  effectif 
à  son  gré.  Ceux  qui  voudront  aller  plus  vite  n'au  - 
rimt  qu'A  courir  dans  le  sens  de  la  marche  du  sys- 
tème, ceux  qui  voudrtmt  rester  en  place,  pour  exa- 
miner une  chose  intéressante  sur  la  terre  ferme, 
devront  courir  en  sens  inverse;  c'est  un  petit 
exercice  qui  ne  manquera  pas  d'intérêt,  et,  après 
la  fermeture  de  l'Exposition,  cela  pourra  donner 
lieu  A  un  nouveau  genre  de  sport. 


Nous  avons  parlé  en  son  temps  de  la  locomotive 
électrique  lleilmann,  qui  n'a  pas,  jusqu'à  présent 
du  moins,  donné  les  résultats  qu'on  pouvait  en 
espérer.  (.)n  se  souvient  cpie  le  principe  sur  lequel 
elle  est  construite  consiste  A  avoir  une  véritable 
usine  mobile  qui  fabrique  l'électricité  nécessaire 
au  moteur  électrique  actionnant  directement  les 
roues. 

Cette  usine  comprend  machine  à  vapeur  et 
dynamo  ;  elle  nécessite  un  approvisionnement 
d'eau  et  de  charbon  assez  imporlimls,  aussi  le 
poids  total  de  cette  locomotive  est-il  considérable. 
L'avenir  est  plutôt,  pensons-nous,  A  la  traction  par 
trolley,  telle  qu'elle  se  pratique  pour  les  tramways 
et   (|\ie   nous   avons  déjA  expliquée  préeédenuuenl. 


Dans  un  temps  plus  ou  moins  éloigné,  les  locomo- 
tives A  vapeur  disparaîtront;  tout  le  long  de  la 
voie  ferrée  un  conducteur  électrique  amènera  le 
courant  des  usines  placées  de  distance  en  dislance 
et  les  wagons  seront  à  peu  près  tous  porteurs  de 
leur  propre  moteur.  Il  est  clair  qu'une  telle  trans- 
formation ne  peut  pas  se  faire  du  jour  au  lende- 
main, il  y  a  un  matériel  qui  représente  d  énormes 
capitaux  et  qu  il  faut  user.  Mais,  chaque  fois  que 
l'occasion  s'en  présente,  on  la  saisit:  ainsi,  lorsque 
la  nouvelle  gare  d'Orléans  se  trouvera  en  plein 
Paiis,  à  3  kilomètres  du  pont  d'AustcrIilz  où  elle 
est  aujourd'hui,  le  par- 
cours sera  à  partir  de 
l'ancienne  gare  presque 
onlièremenl  en  souter- 


Fig.  4.  —  Locomotive  électrique  de  la  Compagnie  P.-L.-M. 
Cette  locomotive  porte  seulement  les  motears  électriques  qui  action- 
nent ses  essieux.  Le  courant  est  fourni  par  une  battf  rie  <le  190  accu- 
mulateurs pl.icés  dftns  un  fourgon  qu'on  attelle  à  la  locomotive.  A 
l'av-int,  (lan«  la  pnrtie  surbaissée,  se  trouvent  quelqueii  accumulateurs 
qui  suffisent  pour  renilre  la  machine  autonome  quand  elle  manœaTre 
et  qui  servent  ensuite  h  actionner  la  pompe  du  frein. 


rain  et  la  traction  électrique  s'imposait  ici,  tout 
comme  elle  s'impose  également  pour  les  mêmes  rai- 
sons d'hygiène  sur  le  métropolitain  ;  il  serait  impos- 
sible avec  des  locomotives  d'aérer  suflisamment  les 
longs  souterrains  où  se  trouvera  la  voie  ferrée. 
Aussi  toutes  les  Compagnies  de  chemin  de  fer 
s'occupenl-elles  dès  maintenant  de  la  question. 
Depuis  l'an  dernier  la  Compagnie  P.-L.-M.  a  mis 
en  service  entre  Paris  et  Melun  une  locomo- 
tive fig.  4)  qui,  ne  pouvant  recevoir  le  courant 
sur  la  voie,  puisque  jusqu'à  présent  il  n'est  pas 
encore  question  de  la  transformation  dont  nous 
parlions  plus  haut,  doit  remorquer  d'abord  un 
fourgon  où  sont  logés  des  accumulateurs. 

Cette  solution  présente  évidemment  le  grave 
inconvénient  de  grever  la  traction  d'un  poids  con- 
sidérable, aussi  ne  la  prend-on  que  parce  qu'on  ne 
peut  faire  autrement  pour  se  renclie  compte  du 
bon  fonctionnement  de  la  locomotive  électrique. 
Celle-ci  comprend  trois  paires  de  roues,  dont  deux 
paires  seulement  sont  munies,  sur  l'essieu,  d'un 
nuiteur  électrique.  A  l'avant,  dans  la  parlie  sur- 
baissée qui  se  tr<tuve  devant  la  cabine  des  méca- 
niciens, on  a  logé  la  pompe  destinée  à  alimenter 
le  frein  el  quelques  accumulateurs  qui  fournissent 
l'électiicilé  nécessaire  a^  moteur  de  celte  pompe 
et  peuvent  en  outre  suflirc  pour  acti(uiner  les 
moteurs  de  la  locomoti\e  au  mtunenl  des  m*- 
na-uvres,  avant  que  le  fourgon  portant  la  batterie 
principale  soit  attelé.  Celte  batterie  se  compose 
de  192  accumulateurs,  le  poids  total  avec  le  fourgon 
est  de  45Kno  kilogrammes,  la  loconudive  seule 
pèse  A  peu  près  le  même  poids.  Mais,  nous  le 
répétons,  ce  sont  lA  des  dispositions  pro\  isoircs, 
destinées  A  permettre  d'éluilier  d'une  façon  pra- 
tique, en  service  couraul,  un  tracteur  qui.  i  un 
moment  donné,  devra  remplacer  partout  la  loco- 
mttlive  A  vapeui*. 


CAUSERIE    SCIENTIFIQUE 


557 


On  reproche  bien  souvent  aux  enfants  de  manger 
du  sucre,  et  bien  des  personnes  considèrent  cet 
aliment  comme  plutôt  nuisible  à  la  santi'.  C'est  un 
pri'jupé  dont  il  faut  cependant  se  défaire,  car  la 
physioliif,'ie  moderne  estime,  avec  Claude  Bernard, 
ipie  le  sucre  développe  rénerj.'ie  musculaire:  ceux 
qui  ont  à  faire  de  lonjcues  marches  à  pied,  de  lon- 
j;ucs  étapes  à  bicyclette  n'ont  qu'à  s'en  rendie 
compte  par  eux-mêmes  :  qu'ils  prennent  de  l'eau 
ou  du  thé  très  sucrés,  l'eau  pour  rétablir  l'équi- 
libre des  liquides  enlevés  par  la  sudation,  le  sucre 
pour  rendre  aux  muscles  leur  énergie. 
Dans  l'armée  allemande,  on  distribue  aux 
hommes  des  rations  supplémentaires  de 
sucre  avant  les  grandes  marches,  et  depuis 
peu  nous  commençons  à  faire  de  même. 
Cela  n'est  pas  une  raison  pour  ne  plus 
manger  que  du  sucre  :  "  l'excès  en  tout  est 
un  défaut  ».  Ici.  il  a  pour  effet  la  consti- 
pation, la  prédisposition  aux  alTections 
scorbutitpies  et  la  carie  des  dents.  Donc 
il  faut  se  tenir  dans  une  sage  mesure  : 
mangeons  du  sucre  dans  l'intérêt  de  nos 
muscles,  mais  gardons-nous  d'abuser. 

Si  l'on  généralise  l'emploi  du  sucre  dans 
l'armée,  il  sera  intéressant  de  mettre  à 
profit  le  procédé  indiqué  l'an  dernier  par 
M.  Robin  pour  l'obtenir  économiquement 
en  morceaux,  sans  passer  par  la  railînerie. 

Les  moi'ceau.x  de  sucre  que  nous  con- 
sommons sont  obtenus  par  le  sciage  et  le 
cassage  des  pains  provenant  de  la  raffi- 
nerie; le  sucre  brut  est  dissous,  puis 
cristallise  lentement  dans  des  moules,  et 
il  faut  quinze  à  vingt  jours  pour  que  le 
résultat  soit  atteint.  La  méthode  de 
M.  Robin  est  beaucoup  plus  expéditi\'e  et 
donnerait  le  sucre  en  morceaux  au  bout 
de  douze  heures;  elle  consiste  à  employer 
le  sucre  blanc  en  grain,  tel  qu'il  est  fourni 
par  la  sucrerie  sous  forme  de  petits  cristaux,  assez 
semblables  à  ceux  du  gros  sel;  il  est  assez  employé 
directement  sous  cette  forme,  par  économie, 
pour  la  confiserie  et  dans  les  ménages  pour  les 
confitures. 

Pour  transformer  ces  cristau.x  en  morceaux, 
sans  les  redissoudre  pour  les  faire  recristalliser 
ensuite,  on  les  réduit,  au  pilon,  en  grains  aussi 
fins  que  ceux  de  la  semoule;  puis  on  humidifie  la 
masse  légèrement,  de  manière  à  former  une  pâte 
qu'on  tasse  dans  des  moules  d'une  construction 
particulière,  qui  facilite  ensuite  l'évacuation  de 
l'eau  par  des  dispositions  spéciales  d'aspiration  et 
d'évaporation.  C'est,  en  somme,  une  sorte  de  com- 
primé qu'on  fabrique  ainsi,  et  qu'on  peut  ensuite 
scier  et  casser  pour  obtenir  les  morceaux  de  la 
forme  ordinaire.  Celte  façon  d'opérer  serait  plus 
économique  que  l'autre  et  permettrait  à  la  sucrerie 
de  livrer  directement  le  sucre  en  morceaux  à  la 
consommation;  nous  ne  croyons  pas  que  l'expé- 
rience ait  été  faite  industriellemant,  mais  l'idée  est 
encore  nouvelle. 


La  machinerie  des  théâtres  est  restée  jusqu'à 
ces  derniers  temps  en  dehors  des  applications  de 
la  mécanique  moderne,  sauf  quelques  rares  excep- 
tions où,  pour  des  scènes  de  faibles  dimensions  et 
en  vue  d'une  pièce  seulement,  on  a  monté  des 
trucs  spéciaux  pour  lesquels  il  fallut  avoir  recours 
à  l'ingénieur.  Mais,  d'une  façon  générale,  la  ma- 
nœuvre des  décors,  des  trappes,  planchers,  etc., 
est  faite  simplement  à  bras  d'hommes;  un  bon 
maître  charpentier  conduit  toute  l'équipe  des  ma- 


chinistes, qui,  en  somme,  ne  se  servent  pas  de  ma- 
chines. 

A  l'étranger,  quelques  théâtres  ont  cependant 
utilisé  pour  certaines  manœuvres  la  force  hydrau- 
lique ;  pour  les  rideaux  de  fer,  elle  est  presque 
exclusivement  employée  partout.  Mais  elle  pré- 
sente certains  inconvénients  dont  le  principal  est 
d'exiger  une  assez  grosse  dépense  d'installation  et 
d'entretien.  En  utilisant,  au  contraire,  le  courant 
électrique,  qu'on  a  maintenant  dans  tous  les 
théâtres  pour  l'éclairage,  on  arriverait  à  simplifier 
beaucoup  les  manœuvres  sans  grande  dépense.  Le 
moteur   électrique  ne   coûte   pas   cher,    tient  fort 


!    !    ,  '-^^ 


^y^- 

B 

Fig.  h.  —  Scène  du  théâtre  de  Dniry  Lane,  à  Londres,  où  les 
différentes  sections  A,  B,  C,  D  du  plancher  peuvent  être 
élevées  ou  abaissées  au  moyen  d'un  treuil  électrique  T. 


peu  de  place  et  se  plie  facilement  à  toutes  les 
applications.  Sur  la  scène  de  Drury  Lane,  à  Lon- 
dres, on  vient  de  faire  une  installation  de  ce  genre 
qui  mérite  d'être  signalée,  car  elle  est  appelée  à 
se  généraliser.  Le  plancher  de  toutes  les  scènes 
de  théâtre  est  divisé,  dans  le  sens  de  la  largeur  de 
la  scène,  en  plusieurs  plans  ou  sections  A,  B,  C, 
D  ifig.  5h  il  y  en  a  jusqu'à  douze.  Chacune  d'elles 
est  séparée  de  sa  voisine  par  une  fente  étroite, 
numie  de  trappes,  qui  peut  livrer  passage  à  un 
décor;  mais  toutes  ces  sections  sont  à  une  hau- 
teur invariable,  et  si,  pour  le  besoin  de  la  mise  en 
scène,  on  doit  surélever  le  niveau  du  plancher,  il 
faut  construire  un  échafaudage,  toujours  assez 
long  à  installer.  S'il  faut,  au  contraire,  abaisser  le 
niveau,  on  ouvre  une  section  au  moyen  des  trappes 
ou  tiroirs  disposés  à  cet  efTet  et  il  faut  amener 
un  autre  plancher  à  la  hauteur  convenable.  Dans 
l'installation  de  Drury  Lane,  on  a  rendu  chaque 
plan  mobile  dans  le  sens  de  la  hauteur,  on  peut  le 
descendre  ou  le  monter  à  volonté  à  des  niveaux 
quelconques  suivant  le  besoin.  Ce  résultat  est 
obtenu  en  supportant  le  plancher  sur  une  char- 
pente en  fer  ayant  la  forme  d'une  arche  de  pont 
et  en  l'équilibrant  avec  des  contrepoids;  au  moyen 
d'un  treuil  T,  mù  par  un  moteur  électrique,  on 
peut  enrouler  ou  dérouler  les  cables  de  suspen- 
sion P  et  faire  ainsi  varier  le  niveau  à  volonté. 

Il  y  a  déjà  un  sensible  progrès  réalisé,  mais 
on  ne  s'en  tiendra  pas  là,  et  l'on  arrivera  à  utiliser 
le  moteur  électrique  pour  mettre  le>  décors  en 
place,  même  et  surtout  sur  les  grandes  scènes, 
avec  un  personnel  restreint  et  dans  un  temps  très 
court. 


CAUSERIE    SCIENTIFIQUE 


On  vicnl  d'cxpéiimenlcr  à  la  Rochelle  Jun  canol 
insubmersible,  imaginé  par  M.  A.  Henry,  et  les 
riSsullals  ont  été  des  plus  satisfaisants.  A  première 
vue,  il  semble  que  rien  ne  soit  plus  simple  que 
d'avoir  un  canot  de  ce  genre,  car,  en  somme,  une 
futaille  bien  fermée  est  insubmersible.  Mais  il  faut 
surtout,  pour  qu'un  canot  puisse  rendre  des  ser- 
vices par  grosse  mer,  qu'il  soit  inchavirable.  Beau- 
coup de  tentatives  ont  été  déjà  faites  dans  ce 
sens,  mais  nous  ne  pensons  pas  que,  jusqu'à  pré- 
sent, aucune  ait  donné  de  résultats  aussi  satis- 
faisants.  I-e    canot   de    M.    A.    Henry    a    la  forme 


^^■\ 


Fig.  6.  — Bateau  insubmersible  et  inchavirable  de  M.  A.  Henry, 

L'ouverture  V  V  ménagée  dans  le  plancher  laisse  échapper  l'eau 
embarquée  et  donne  passage  à  une  dérive  qu'on  peut  abaisser  ou 
relever  pour  déplacer  le  centre  de  gravité  du  canot.  CC,  cai&;es  à 
air  qui  rendent  le  canot  insubmersible. 


extérieure  de  tous  les  canots;  il  mesure  environ 
10  mètres  de  long  ;  il  est  formé  (lig.  6)  de  cais- 
sons C,  G  hermétiquement  clos,  ce  qui  le  rend  tout 
à  fait  insubmersible.  Mais,  ce  qui  le  caractérise 
surtout,  c'est  le  moyen  employé  pour  obtenir  la 
stabilité.  A  cet  effet  on  a  ménagé  ime  longue  et 
étroite  ouverture  \'V  partant  du  plancher  et 
allant  jusqu'à  la  quille;  par  cette  ouverture  on 
voit  directement  l'eau  sous  soi  quand  on  est  assis 
dans  le  canot.  Son  but  est  de  livrer  passage  immé- 
diatement à  l'eau  embarquée,  et  dans  les  expé- 
riences entreprises  on  a  pu  constater  qu'il  ne  faut, 
i)our  cela,  que  quelques  secondes,  même  quand 
l'espace  réservé  aux  passagers  est  complètement 
rempli.  En  outre,   par  cette   ouverture,  passe  une 

2uillc  mobile,  ou  dérive,  D,  qu'on  peut  monter  ou 
escendre  à  volonté,  de  façon  à  faire  varier  le 
centre  de  gravité  du  système.  On  a  pu  incliner  le 
canot  i  90  degrés  et  même  le  chavirer  complè- 
tement; dans  tous  les  cas,  il  s'est  relevé  et  vidé 
immédiatement. 

Pour  les  canots  de  sauvetage,  il  y  a  un  réel 
intérêt  à  pouvoir  compter  sur  une  stabilité  aussi 
complète;  mais  nous  ne  voyons  pas  pourquoi  on 
ne  construirait  pas  à  l'avenir  sur  ce  modèle  les 
embarcations  de  secours  qui  se  trouvent  sur  les 
grands  paquebots  et  qui,  en  cas  de  sinistre,  sont, 
avec  le  modèle  actuel,  bien  souvent  inutiles. 


Quand  commence  le  \\"  siècle'/  Voilà  une  ques- 
tion qu'on  peut  s'étonner  de  voir  poser  et  cepen- 
dant à  plusieurs  reprises  nous  avons  eu  l'occasion 


d'entendre  discuter  gravement  sur  ce  sujet.  Il  parait 
qu'au  siècle  dernier,  et  même  avant,  les  mêmes 
discussions  s'étaient  produites.  Il  nous  semble 
cependant  qu'il  est  de  toute  évidence  que  le 
31  décembre  1900  est  bien  le  dernier  jour  du 
xix"  siècle. 

Si  on  devait  compter  100  francs  en  pièces  de 
1  franc  à  un  créancier,  on  énoncerait  en  posant 
ses  pièces  l'une  après  l'autre  :  1.  2,  3,  4.,..  etc., 
98,  99...  :  mais,  si  l'on  voulait  s'en  tenir  là,  on  serait 
rappelé  à  l'ordre  par  cette  simple  remarque  que 
ce  n'est  pas  99  francs  qu'il  faut  aligner,  mais 
bien  100;  la  centième  pièce  éteint  la  dette,  comme 
la  centième  année  clôture  le  siècle. 

C'est,  par  conséquent,  le  chiffre  1  qui  doit 
commencer  l'autre  série,  ou  l'autre  siècle. 
Donc  le  1"  janvier  1901  seulement  nous 
entrerons  dans  le  .xx"  siècle,  qui  nous 
]  éserve  certainement  bien  des  surprises 
au  point  de  vue  des  applications  scien 
lifiques. 

Puisque  nous  sommes  en  train  de 
'"onipter,  profitons-en  pour  rappeler  un 
principe  d'arithmétique  qui  parait  bien 
souvent  méconnu  :  il  s'agit  de  la  façon 
dont  on  doit  écrire  un  nombre  de  plus  de 
trois  chilTres.  Constamment,  nous  voyons 
^_  faire  dans  la  presse  quotidienne,  et  même 
"^  dans  certains  journaux  scientifiques  et 
—i  dans  la  presse  ofTiciclle,  un  emploi  arbi- 
traire de  la  virgule.  A  quoi  servent  alors 
l'école  primaire  et  l'enseignement  obliga- 
toire"? On  nous  dit  bien  que,  pour  rendre 
un  nombre  facilement  lisible,  on  le  divise 
en  tranches  de  trois  chiffres;  mais  on  n'a 
jamais  ajouté  que  chaque  tranche  doive 
être  séparée  par  une  virgule.  Si  l'on  veut 
mettre  quelque  chose,  on  peut  employer 
un  point  ou  un  petit  trait,  mais  le  mieux 
est  de  laisser  entre  chaque  tranche  un 
intervalle  blanc  ;  quant  à  la  virgule,  il  faut 
la  réserver  excUisirement  pour  séparer  la  partie 
décimale  de  la  partie  entière,  sans  quoi  il  n'y  a  plus 
moyen  de  s'entendre.  Voici  un  exemple  :  à  propos 
du  prix  de  certains  métaux,  nous  trouvons,  dans 
un  journal  spécial,  pour  l'or  3,144  francs  le  kilo- 
gramme. Pour  un  bon  élève  de  l'école  primaire, 
cela  veut  dire  3  francs  14i  millimes  le  kilogramme, 
ce  qui  n'est  vraiment  pas  cher.  Pour  que  le 
nombre  ainsi  écrit  soit  conforme  aux  principes  de 
l'arithmétique,  il  faudrait  substituer  le  mot  gramme 
au  mot  kilogramme  :  3,4 14  francs  le  gramme  ; 
quant  au  prix  du  kilogramme,  il  est  de  3  444  francs. 
Ici,  nous  dira-t-on,  il  n'y  a  pas  d'erreur  possible, 
car  on  sait  bien  ce  que  vaut  l'or,  admettons-le. 
Mais  dans  le  même  journal,  un  peu  plus  loin,  nous 
voyons  le  prix  du  kilogramme  de  rubidium,  787,500; 
celui  du  zirconium,  11,940.  Cette  fois  nous  n'y 
sommes  plus  du  tout,  car  ces  métaux  d'un  emploi 
plutôt  limité  n'ont  pas  un  cours  tellement  connu 
qu'on  soit  obligé  de  le  savoir,  .\lors  nous  nous 
demandons  si  c'est  "87  francs  500  millimes  ou  bien 
787  500  francs  le  kilogramme.  Les  auteurs  ne  sont 
pas  responsables  la  plupart  du  temps  de  ces  incor- 
rections, et  ici  même  nos  lecteurs  ont  pu  souvent 
remarquer  des  nombies  où  il  y  avait  abus  de  vir- 
gules; on  corrige  l'épreuve,  mais  rien  n'y  fait  :  In 
routine  est  là  et  à  l'imprimerie  on  ne  tient  pas 
compte  de  la  correction.  Il  faudrait  que  la  ques- 
tion, qui  a  son  importance,  fill  prise  au  sérieux 
parla  Chambre  syndicale  des  imprimeurs  et  qu'une 
fois  pour  toutes  ils  imposassent  aux  compositeurs 
et  aux  correcteurs  lie  suivre  la  règle  qu'on  enseigne 


A  l'école  priniuir< 


G,    MAnSSCHAL. 


Us  rentfiçntmmtf  df  cet  artictt  tont  donnit  au  point  de  rue  Ktentifiqué  et  en  dehors  de  toute  reetiime.  Aussi  il 
aux  demandes  d'adresses  ou  de  renseignements  commerciaux. 


'  sera  pas  r«|pondu 


CHRONIQUE    THÉÂTRALE 


CoMKDiB-FiïANÇAisE.  —  Othello,  drauie  en  vers  en  cinq  actes  et 
huit  tableaux  d'après  Shakespeare,  par  M.  Jean  AicirJ. 

Entin  !  nous  avons  donc  un  Olhclh)  qui  —  sans 
être  une  traduction  —  d'ailleurs  impossible  —  du 
réalisme  formidable  et  terrifiant  du  grand  manieur 
d  âmes  qu'était  Shakespeare,  nous  débarrasse,  en 
quoique  sorte,  de  l'insipide  et  surannée  lraj?édie 
de  ce  grand  poète,  si  peu  réaliste,  qu'était  Alfred 
de  Vigny... 

Transporter  Shakespeare  à  la  scène  française 
n'est  pas  une  tâche  minime,  surtout  s'il  s'agit 
d'Ulhello.  L'auteur  de  Grandeur  et  servitude  y  de- 
vait être  plus  malhabile  que  quiconque.  11  est 
certaines  besognes  qu'on  ne  peut  accomplir  en 
manchettes  de  dentelle  i.\lfred  de  Vigny  devait 
écrire  dans  le  même  costume  que  M.  de  Buffon'  et 
quiconque  se  mesure  avec  le  colosse  doit  mettre 
liabit  bas  et  modeler  en  pleine  pâte  ;  c'est  be- 
sogne de  statuaire  et  non  de  peintre,  encore  moins 
d'écri\'ain.  Qu'on  se  délasse  aux  lumineuses  fan- 
taisies. Beaucoup  de  hrull  pour  rien!  Comme  il 
vous  plaira  !  qu'on  se  ra- 
visse la  pensée  aux  hésila- 
lions  d'ilamlel.  possible; 
mais  pour  Machelli.  pour 
Othello,  il  ne  faut  pas  être 
seulement  dilettante,  il  fau- 
drait être  Shakespeare  lui- 
même,  avec  toute  la  profon- 
deur de  sa  pensée  et  la 
hardiesse  brutale  de  sa  ma- 
nière. Oh  :  l'étrange  et  ter- 
rible drame,  si  mal  et  m 
solidement  construit  à  la 
fois.  On  songe  en  le  lisant  i'i 
ces  monuments  monstrueux 
des  âges  préhistoriques  qui 
défient  toute  archilcctiu-e. 
violent  'es  règles  les  plus 
élémentaires  de  l'équililne. 
de  l'esthétique  même,  et  qm 
cependant  se  tiennent  dr 
bout,  indéracinables  depui- 
des  siècles  et  sont  beau.x  <K- 
beauté  grandiosement  horri 
fique...  "  Monstrueux  A  force 
d'être  énorme  >',  écrit  Victor 
Hugo,  qui  a  dit  aussi  en 
parlant  de  Shakespeare  :  // 
faut  l'admirer  comme  une 
brute  .'...  Je  sais  que  tel  n'est 
pas  l'avis  de  certains  qui 
veulent  toujours  peser  leur 
enthousiasme  dans  de  toutes 
petites  balances  de  préci- 
sion, comme  les  pharma- 
ciens mesurent  quelque  dm 
gue  suspecte,  ou  comme  le- 
marchands  d'or  soupèsent 
une  gemme  précieuse...  Lais- 
sez ces  cravates  se  jauger  au 
milligramme,  elles  ne  com- 
prendront jamais  la  beaul< 
de  l'ouragan,  la  splendcu 
de  la  catastrophe,  le  subliiin 
de  Shakespeare!  Elles  choi 
cheront  les  si.  les  car,  le- 
pourquoi  de  la  crédulid- 
d'Othello,  elles  épilogueront 
sur  les  mobiles  de  la  perfidie 
d'Iago,  sur  l'inconscience  do 
Desdémone    et    sur    l'aveu- 


glement d'iiinilia...  Comme  si  Othello  pouvait  rai- 
sonnei' !  N'est-il  pas  superbement  fou.  aveugle, 
brute,  chien  enrage,  épileptique,  convulsionnaire, 
tigre  hurleur  et  bête,  béte,  bête  conmie  la  bêtise 
même,  puisqu'il  est  jm-oiix'.'...  Comprenez-vous  ce 
que  cela  veut  dire  ce  mot  épouvantable  et  gro- 
tesque :  .lAi.oix'.'  Savc/.-vous  que  c'est  le  Sésame 
ferme-lui  qui  mure  comme  un  roc  les  cerveaux 
les  mieu.v  ouverts,  qui  hébète,  désorbite,  chasse 
de  soi  même  l'être  le  meilleur,  le  plus  inolTonsif 
et  le  pousse,  le  traîne  à  la  sottise,  au  crime,  par 
les  cheveux,  par  les  pieds,  par  la  gorge,  qui  brise 
les  existences,  sépare  les  époux,  met  entre  eux 
l'irréparable,  sans  qu'aucun  raisonnement,  aucun 
serment,  aucune  prière,  aucune  preuve  les  puisse 
arrêter  une  seconde  sur  la  pente  où  ils  glissent  ver- 
tigineusement !...  Raisonner!  Raisonner!  Mais  si 
Othello  pouvait  raisonner,  ne  l'ùt-ce  que  la  durée 
d'un  éclair,  il  serait  peut-être  jaloux,  il  ne  serait 
pas  i.E  jAi.orx.  Or,  tuant  Desdémone  après  réflexion, 
il  serait  inexcusable  :  ce  serait  un  gredin  abject, 
au  lieu  d'êti-e  l'admirable  ot  adorable  fou  (|uo  non 


tj.  Bmbantio  ^Laiigîerj. 

Premier  acte. 


CHRONIQUK    TUliATUALli 


admirons  el  <iuo  nous  adorons  avec  Dcsdi-mone, 
morne  lorsque  sa  main  de  fer  serre  l'élan  autour 
du  cou  frcle  comme  une  tige  de  ce  beau  lis  sans 
tache  qu'est  la  jeune  fillette  au  sourire  d'avril... 
ItaisonucrI  Ali  I  messieurs,  ce  n'est  pas  vous  qui 
vous  laisseriez  pivndre  à  la  fable  (rrossièrc  du 
mouchoir...  Que  diable!  on  s'informe!  On  pèse  le 
pour  et  le  contre!  On  interrof;e  !...  Un  mouchoir! 
voilà-t-il  pas  une  preuve  convaincante!...  Com- 
ment ne  pas  sup[ioser  d'abord  que  ce  mouchoir  est 
égare,  qu'il  a  été  trouvé,  remis  par  méfiarde  à 
Cassio...  On  ne  s'emporte  pas  comme  cela  sur  un 
simple  et  frajîile  indice...  On  cherche  à  comprendre... 
Jeunes  vieillards,  mariez- vous  vite,  épousez  qui 
vous  voudrez,  vous  êtes  murs,  très  murs,  pour  la 
confiance  conjugale,  et  si  jamais,  ce  qu'à  Dieu 
ne  plaise,  vous  rentrez  un  jour  A  rimprovi>tc 
et  fort  inopportunément  en  votre  loj,'is.  niez  l'évi- 
dence; car.  voyez-vous  bien,  avec  des  esprits 
comme  les  vôtres,  une  femme  pourra  toujours  s'en 
tirer  et  ne  sera  nullement  embarrassée  pour  tout 
expliquer...  Ce  pnuvre  Shakespeare,  quelle  âme 
simple,  n'est-ce  pas?  Et  pourtant  c'est  peut-être 
bien  lui  qui  a  raison,  lorsqu'il  fait  dire  à  lago  qui 
s'y  connaît  en  hommes  : 

Pour  dfa  jaloux  un  simple  indice  prouve 

Tout  1  —  Ce  mouclioir,  je  veux  que  Cassio  le  trouve 

Chez  lui,  car  dans  .ses  muins  c'est  un  signe  éloquent. 

L'évangile  serait  niL-me  moins  convaincant 

Pour  le  -More,  qutj'ai  mit  m  humeur  jnloute... 

Cela  niarcbera  mai  pour  sa  jolie  épouse  I  — 

Le  More  sent  déjà  l'effi-t  de  mon  poison  : 

D'jibord,  quelque  déf^uût  ;  lutte  de  la  raison  ; 

Puis  le  >ang  va  p'ns  vite  ;  et  l'on  hésite,  on  souiïre, 

Et  l'on  meurt  dc-voré  par  ties  mines  de  soufre. 

Il  vient...  Je  (lis;iis  donc*^..  Mandragore  ou  pivots, 

Va,  rien  ne  snura  plus  te  rendre  le  repos  ! 

,  Et  maintenant,  voyez  comme  le  poison  opère. 
Écoutez  Othello  : 

A  présent,  je  crois  tout,  lagol  —  "Vois  un  peu  : 

J'exhnle  mon  amour  comme  un  souffle  (le  feu... 

Il  fuit  dans  l'air!,..  Et  toi,  IlHine,  accours  de  l'abime, 

Frenils  le  sceptre  eu  mon  cœur  el  le  trône  sublime 

Qu'.v  possédait  l'amour  quand  il  était  mon  roi  ! 

Et  toi,  sous  ton  fardeau  terrible,  gonfle-toi. 

Mon  cœuri  —  je  porte  ici  tout  uu  nœud  de  viptresl 


4  GO, 


Tout  peut  changer  encor.  Maltr! 


s  colèr 


OTIIEI.1,0. 
Du  sang!  du  sang  !  du  sangl 

lAGO. 

'Vous  changerez  d'avis  ! 

OTHELLO. 

Non,  Ingo.  jamais  ;  aussi  vrai  que  je  vis  ! 

Kt  tellf  qu'un  grand  tieuve  en  grondant  fait  si  course 

Vers  la  mer.  sans  jamais  re  nontor  à  la  source, 

—  Vers  riiunible  amour  penln  que  j'ai  laissé  li^-bas 

Ma  pensée  en  fureur  ne  retournera  P-is! 

Mais,  fatale,  elle  ^uit  sa  pente,  et  roule  et  gronde. 

Jusqu'à  la  mer    jus^u'A  la  vengeance  —  lïrofondol 

Ah  !  vous  croyez  bonnement  qu'un  monsieur 
ari'ivé  A  ce  degré  de  folie  furieuse  prend,  entre  deu.\ 
blasphèmes,  le  temps  de  raisonner  !  Il  lue,  stupi- 
dement, et  c'est  lA  précisément  sa  beauté  de  brute 
et  son  e-xciise...  Oui,  son  e.xcuse.  Nous  sommes  A 
Venise,  ne  l'oublions  pas,  dans  la  vieille  cité  dont 
chaque  palais  lenrerme  l'histoire  d'un  crime, 
dans  Venise  la  rmige,  cirroyahle  ville  de  mysière 
et  d'horreurs,  et  c'est  d'un  More  qu'il  s'nnil,  d'un 
sauvage  Imp  récemnicnl  converti  pour  avoir  oublié 
—  en  dépit  de  toute  abjuration  solennelle  —  les 
emportements  d.-  sa  race  cl  ses  préjugés  en  ma- 
tière de  l'emmes...  Que  IVsdénione  le  charme, 
qu'elle    le    iiivivM-  pnr    ses   rAlinriies    ili'ul'unt    mu- 


tine, qu'il  trouve  en  cet  amour  de  subtiles  et 
pures  jouissances  de  chrétien,  cela  est  certain  ; 
mais  vienne  la  colère,  c'est  en  More  qu'il  pense, 
c'est  en  fauve  qu'il  rugit,  c'est  en  bclc  brute  qu'il 
agit...  Alors  pourquoi  l'aideur,  qui  pouvait  choisir 
entre  un  Toscan,  un  Sicilien,  un  KIorcnlin,  est-il  ' 
allé  chercher  ce  More?...  ÇA.  mes  bons  messieurs, 
c'est  A  Shakespeare  lui-même  qu'il  le  faut  demander 
et  sa  réponse  serait,  sans  nulle  équivoque,  que, 
«  voulant  peindre  un  type  accimipli  de  jaloux,  il 
est  allé  chercher  son  modèle  dans  le  pays  même 
où  les  infortunes  conjugales  ne  prèlent  point  à 
railler  ni  A  discourir.  Il  a  pris  dans  ll.tmM  son 
rêveur  au  pays  des  fjords  et  dans  Olhelln  son 
jaloux  dans  le  désert  où  rugissent  les  tigres. 

Je  n'ai  pas  A  raconter  l'histoire  d'()(helln,  ce 
serait  faire  injure  aux  lecteurs  du  Mmule  Mnilerne 
que  de  les  supposer  capables  d'ignorer  ce  drame 
universel. 

La  version  —  car  l'œuvre  de  M.  Jean  Aicard 
n'est  —  c'est  lui-même  qui  s'en  vante  avec  raison 
—  ni  une  traduction  ni  surtout  une  adaptation  — 
la  version,  dis-je,  que  la  Comédie-Française  a 
interprétée  suit  avec  une  rare  fidélité  le  sens  du 
drame;  elle  en  est,  autant  que  faire  se  peul,  l'équi- 
valent recommandable  et  s'elforce,  souvent  avec 
succès,  de  transporter  dans  le  génie  de  notre  langue 
latine  l'impéluosilé  du  style  anglais...  Il  y  a  bien 
des  passiges  qui  pour  le  public  françiis  font  un 
peu  longueur  el  l'action  gagnerait  peut-être  A  être 
débarrassée  de  quelques  détails  supcrllus  ;  mais, 
A  part  quelques  coupures  qui  s'imposaient  avec 
évidence,  le  poète  a  fait  œuvre  de  conscience  et  ne 
s'est  pas  reconnu  le  droit  de  porter  sur  le  drame 
une  main  sacrilège...  Il  faut  écouter  la  pièce  de 
Shakespeare  sans  songer  A  M.  Jean  .Mcard...  Othello 
n'est  pas  un  mélo  génial  cimimc  Macbeth,  c'est  un 
drame  de  pensée  comme  Hamlel,  et  le  personnage 
principal  n'y  dépasse  que  de  bien  peu  l'autre  rôle 
de  la  pièce,  celui  du  perlide  lago,  une  des  figures 
les  plus  puissantes  peut-être  de  tout  le  théâtre 
humain...  Nous  sommes  tellement  accoutumés  au 
théâtre  immédiatement  accessible  que  tout  elTort 
de  cerveau  pendant  la  représentation  nous  fatigue. 
En  cela  nous  sommes,  nous  qui  nous  prétendons 
si  lallinés  et  d'une  éducation  artistique  si  parfaite, 
quelque  peu  au-dessous  des  marins  grossiers  dont 
se  composaient  les  premiers  publics  de  Shake- 
speare, qui,  sans  se  mettre  la  cervelle  en  ébuUition, 
comprenaient  immédiatement  et  se  passionnaient 
pour  ces  figures  épiques... 

Etre  fatigué  par  les  héros  de  Shakespeare,  n'est-ce 
pas,  A  tout  prendre,  obéir  au  même  sentiment 
qu'éprouvent  les  jeunes  anémiques  d'aujourd'hui 
en  se  mesurant,  au  musée  d'artillerie,  avec  les  for- 
midables armures  de  nos  pères?  Tnnl  pis  pour  nous 
si  nos  épaules  ne  sont  plus  assez  robustes  pour  sup- 
porter ces  poids  fantastiques  ;  tant  pis  également  si 
nos  âmes  ne  sont  plus  sullisammenl  bien  trempées 
pour  recevoir  sans  lléeliir  le  choc  de  passions  aussi 
redoulables... 

De  l'interpi'i'talion  il  faut  tirer  hors  de  page  les 
Mounet  :  l'aine,  dans  Olhelln.  a  rendu  A  merveille 
la  grande,  lièi'c  el  brutale  allure  du  More,  el  l'aul 
Mounet  a  trouvé  dans  lago  la  plus  admirable  de 
loules  ses  créations.  De  M"'  I.ara  je  ne  dirai  que 
ceci  ;  dans  cinq  ou  six  ans  d'ici,  alors  qu'elle  aura 
acquis  par  l'expérience  une  autorité  que  sa  jeunesse 
cliiiiniiinte  ne  lui  a  pas  encore  permis  de  conquérir, 
elle  reprendra  cerlaiiiemetil  le  délicieux  vfiie  de 
Desdémone  el,  plus  femme  alors,  elle  apportera 
<lans  son  inlerprétalion  une  gaieté  et  une  muti- 
nerie qui  lui  manquent  encore  en  cei'Iains  endroits. 
I.e  lerrible  de  ces  sortes  d'aventures,  c'est  qu'en 
enlrant  en  scène,  l'artiste  se  dit  :  N'oublions  pas 
(Mie  nous  joiu.ns  un  elief-d'«vu\  re  !...  Kl   malgré  lui. 


CHUOMQLK    ÏUÉATHALE 


3til 


—  dans  la  ciainlo  très  excusable  de  n'élre  pas  à  la 
hauteur  du  pcrstinnagc  —  il  se  guindé  et  paralyse 
les  meilleurs  de  ses  moyens.  Avec  l'expérience,  avec 
l'habitude  des  planches,  celte  gène  disparaît  et  le 
rôle,  comme  un  vêtement  déjà  porté,  se  moule  sur 
l'interprète,  l'ait  coips  avec  lui  et  prend  toute  sa 
valeur  par  revccllence  de  la  mise  au  point...  C'est 
M""  Wanda  de  15onc/.a  qui  personnifiait  Kniilia, 
l'énigmalique  femme  d'Iago...  Dans  les  quatre  pre- 
miers actes,  ce  rôle  trop  elTacé  n'est  pas  à  la  hau- 
teur du  talent  étrange  et  captivant  de  la  .jeune 
artiste,  et,  au  cinquième,  il    semble   bien  qu'il    soit 


C'est  dans  l'àpre  et  sauvage  (Juercy,  ce  Quercy 
si  cher  i  Léon  Cladel,  que  se  déroule  l'action  très 
intime  des  Anlihet. 

.\ntibel  est  resté  veuf  auprès  de  sa  mère,  une 
vieille  paysanne  entêtée,  orgueilleuse  qui  n'a,  au 
tond  du  cteur,  d'alTecUon  que  pour  l'enfant  né  du 
mariage  et  qui,  en  dehors  de  ce  petiot,  ne  songe 
qu'à  agrandir  les  biens,  à  arrondir  la  bourse.  .\n- 
tibel  a  rencontré  et  engagé  comme  bergère  une 
belle  fille,  bien  bâtie,  bien  saine,  bien  sage,  éco- 
nome, ménagère.  Peu  à  peu.  au  contact  de  cette 
jeunesse,  l'-'iiue  d'.Xntibel  s'est  réchaufl'ée  et  l'amour 


Auuhel.  —  Premier  acte. 


au-dessus,  non  de  son  courage,  mais  de  ses  forces. 
C'est  une  scène  terrible  que  celle  où  Emilia  crache 
au  visage  bronzé  du  More  l'horreur,  l'infamie  stu- 
pide  de  son  assassinat  ;  il  faudrait  presque  une 
matrone,  ou  tout  au  moins  une  femme  de  poumons 
puissants...  La  grâce  de  M""  de  Boncza  est  trop 
féminine  pour  inspirer  la  terreur.  Si  M"«  Lara  est 
de  blancheur  trop  liliale  dans  Desdémone.  M^»  de 
Boncza,  lis  noir  en  Emilia.  est  de  trop  frêle  tige... 
En  résumé,  la  soirée  d'Olhello,  en  dépit  de  ces 
quelques  réserves  anodines  sur  l'interprétation, 
lut  digne  en  tous  points  de  la  noble  Maison  dont 
nous  avons  le  droit  d'être  fiers. 


qoatte  aeles 

Dans  ces  quatre  actes  qui  viennent  d'être  repré- 
sentés avec  un  certain  succès  à  l'Odéon.  M^L  Pou- 
villon  et  d'Artois,  abandonnant  le  genre  un  peu 
démodé  du  drame  historique,  genre  auquel  ils 
avaient  sacrifié  avec  le  Roi  de  Home,  présentent 
cette  fois  une  étude  assez  jolie  des  mœurs  rurales. 


a  uni  ces  deu.x  êtres  ;  le  mariage  est  décidé,  mais 
l'ancienne  ne  veut  pas  de  cette  intruse,  elle  re- 
pousse la  fille  qu'impose  son  fils,  elle  suscite  des 
charivaris,  des  scandales,  Antibel  passe  outre  et 
épouse  sa  Jeanne. 

Au  second  acte,  on  voit  revenir  des  colonies  où 
il  était  soldat,  Jean,  le  fils  d'Antibel  et  de  la  morte. 
Tout  le  monde  est  aux  champs,  la  grand'mère  seule 
est  là.  Après  les  caresses,  les  pleurs,  elle  souffle 
à  Jean  la  haine  qu'elle  a  elle-même  pour  l'étran- 
gère qui  a  pris  au  foyer  la  place  de  la  défunte  et, 
quand  tout  le  monde  revient,  Antibel,  sa  femme 
et  la  sœur  de  celle-ci,  une  tendre  fillette  qui  s'est 
éprise  de  Jean  à  force  d'en  entendre  parler,  le 
drame  éclate.  Jean  repousse  la  marâtre  et  refuse, 
en  le  brisant,  le  verre  d'eau  qu'elle  lui  offre. 

Au  troisième  acte,  à  l'extérieur  de  la  maison, 
dans  le  jardin,  nous  voyons  Jean  s'occuper  à  coté 
de  sa  belle-sœur  à  construire  une  cage  d'osier.  Dès 
les  premiers  mots,  nous  sommes  initiés,  Jean  aime 
d'un  amour  éperdu,  d'un  amour  sauvage,  la  femme 
de  son  père,  malgré  le  charme  qui  se  dégage  de 
l'amour  que  la  petite  sœurette  a  pour  lui.  L'an- 
cienne a  relevé  dans  le  jardin   des    traces    de  pas  ; 


562 


ClinONlQUE    THÉÂTRALE 


elle  comprend,  sans  savoir  qui.  que  quelqu'un  rôde 
autour  de  l'habilalion  :  le  mur  porte  des  traces 
d'escalade...  Poursuivant  son  œuvre  de  haine,  elle 
dit  à  Antibel  que  sa  l'cmmc  a  un  calant,  et  An- 
tibcl,  s'armant  de  son  fusil,  fiuetle  dans  le  jardin 
jusqu'au  moment  où.  surexcité  par  sa  mère,  il  va 
tuer  l'homme  qui  s'avance  à  ■l>as  de  loup  lorsqu'il 
reconnaît  son  fils.  L'ancienne  arrant;e  tout,  elle  a 
compris  et  donne  le  chani-'e  à  Antibel:  c'est  pour 
la  petite  fille  qu'il  est  là.  c'est  elle  qu'il  aime,  et 
voilà  pourquoi,  comme  un  rùdeur  de  nuil,  il  erre 
dans  le  jardin.  Quant  A  .loannc.  l'ancienne  recon- 
naît ses  torts,  c'est  une  brave  et  honnête  femme, 
qu'elle  aimera  désormais. 

Au  dernier  acte,  dans  la  causse  où  la  petite 
sœur  fait  paitre  son  troupeau,  auprès  dune  claire 
fontaine,  elle  se  rencontre  avec  Jean,  et  Jean  lui 
montre  bien  que  ce  n'est  pas  elle  qu'il  aime,  elle 
s'en  va  bouder,  dépitée,  chajrrinc.  Jean  reste,  en- 
foui dans  ses  pensées,  quand  Jeanne  survient  quérir 
de  l'eau.  Jean  n'y  peut  plus  tenir,  il  avoue  sa  pas- 
sion, il  la  crie,  suppliant,  pantelant,  mais  Jeanne 
le  repousse  ;  il  veut  la  possession  de  celle  qui  le 
fait  soulTrir.  Jeanne  se  débat,  appelle.  Antibel 
armé  d'une  faux  accourt  et  va  tuer  le  misérable, 
quand  la  grand'mcre  le  couvre  de  son  corps  et  lui 
sauve  la  vie.  Antibel  chasse  son  fils  et  le  rideau 
tombe. 

Tel  est  dans  ses  grandes  lignes  ce  drame  épiso- 
dique  d'une  écriture  chaude  et  colorée.  Il  est  très 
bien  interprété  par  la  troupe  de  l'Odéon. 


TiiÉAïUE  DES  Vaiuéïés.  —  Le  Vieux  marclieiir,  comédie 
en  cinq  actes  de  M.  Henri  Lavcdan. 

Lorsque  dans  le  Souvenu  jeu  nous  vîmes  passer 
la  silhouette  pittoresque  du  papa  Labosse,  il  ne 
fallait  pas  cire  grand  clerc  pour  prédire  à  brève 
échéance  une  suite  à  la  si  amusante  comédie  par 
laquelle  le  futur  académicien  venait  de  justifier 
victorieusement  ses  prétentions  à  la  succession 
d'Henri  Meilhac.  Et  pourtant  je  n'étais  pas  sans  in- 
quiétude en  relisant  l'étourdissante  série  de  chroni- 
ques réunies  sous  le  titre  :  le  Vieux  marcheur,  sur 
I  issue  d'une  pareille  tentative...  Rien  ne  m'y  sem- 
blait taillé  pour  le  théâtre...  Déjà  dans  le  .Voureau 
jeu  il  avait  fallu  importer  en  Krance  un  truc  de 
mise  en  scène  fort  usité  en  Angleterre  qui  permet- 
tait de  faire  passer  sans  fatigue  sous  les  yeux  du 
public  les  douze  ou  quinze  tableaux  dont  se  com- 
posait le  progranmie.  Dans  la  rage  singulière  de 
faire  du  nouveau  avec  de  l'ancien,  on  est  revenu  à 
l'ancienne  formule,  aux  actes  coupés  en  tranches 
égales  qui  ne  permettent  plus  les  changements 
subits...  Or  il  faut  bien  remplir  l'heure  de  chaque 
acte  et  pour  cela  il  a  fallu  démolir  le  roman,  rac- 
courcir par  ci,  allonger  par  là,  créer  des  incidents 
tout  neufs,  en  supprimer  d'autres  essentiels... 
Uref,  c'est  une  pièce  faite  de  morceaux  soudés 
tant  bien  que  mal,  et  la  verve  primesautière  de 
l'humoriste  indulgent  qu'est  M.  Henri  Lavedan 
s'est  trouvée  un  peu  éteinte  par  ces  nécessités 
auxquelles  elle  n'aurait  pas  dû  être  obligée  de  se 
soumettre.  De  I  humeur  que  je  sais  être  Lavedan, 
je  suis  certain  qu'il  eut  de  beaucoup  préféré  écrire 
une  œuvre  enlièremint  inédite  plutôt  (|ue  d'être 
contraint  de  rafistoler  celle-ci  pour  faire  honneur 
à  SCS  engagements. 

Le  l'f'cux  iiinrclicur  a  trompé  im  peu  1  attente 
générale,  c'est  vrai;  mais  j'eslinie  cependant  que. 
de  très  bonne  foi  s'entend,  on  a  fait  payer  à  I  au- 
teur cl  ses  succès  passés  el  sa  fortune  récente!  Il 
n'est  pas  toujours  ctunniode  de  se  faire  pju'donncr 
un  triomphe,  et  je  tremble  déjà  en  pensant  (|u'après 
(.'i/miio    lloslanil    va    taiic  jouer    une    autre   pière. 


Gare  la  réaction  1...  C'est  cette  mésaventure  qui 
vient  d'arriver  à  Lavedan.  Il  s'en  consolera  aisé- 
ment et  fera  taire  l'envie  trop  pressée  de  triompher 
en  nous  donnant  prochainement  une  belle  comédie 
autre  jeu,  dont  il  n'aura  pas  escompté  d'avance  les 
elTets  en  menues  chroniques  ctincelantcs  d'obser- 
vation et  délicieuses  d'émotion  honnête  sous  leurs 
apparences  volontairement  frivoles.  L'homme  qui 
a  fait  le  Prince  il'Aurec  n'a  pas  écrit  .son  dernier 
mot.  el  nous  le  retrouverons  le  soir  de  la  bataille 
(|ui  sera  pour  nous  un  régal  nouveau  et  pour  lui 
un  nouveau  succès. 

Un  des  reproches  qu'on  a  faits  au  lïeux  mar- 
cheur, c'est  l'audace  de  certaines  scènes  qui  ont 
paru  bien  décolletées  pour  un  académicien.  J'ad- 
mire, en  vérité,  la  pruderie  de  mon  temps!  Oh!  oh! 
mais  alors  nous  voilà  tout  d'un  coup  devenus  ver- 
tueux. Bigre!  Celle  conversion  est  de  fraichc  date, 
et  je  suis  ravi  d'apprendre  que  le  théâtre  des 
Variétés  est  un  sanctuaire  où  tout  propos  leste 
est  dorénavant  frappé  d'amende...  Qu'en  pense 
M.  Ludovic  Halévy?... 

J'avoue,  à  ma  grande  honte,  que  je  n'ai  été  nulle- 
ment choqué  par  les  propos  lestes  de  Labosse,  de 
Giroux-Jodarl,  son  compère,  de  Pauline  de  Glaves, 
ni  scandalisé  par  les  roueries  bourgeoises  de 
Léontine  Falempin.  Il  est  vrai  que  je  suis  sans 
doute  destiné  à  mourir  dans  l'impénitcnce  finale! 
à  moins  que  —  ce  qui  est  plus  probable  —  je  n'aie 
pas  mis  sous  chaque  mot  les  sous-cnlendus  de 
vice  faisandé  qu'on  a  si  complaisamment  voulu  y 
trouver.  Ce  que  c'est  que  d'avoir  une  àme  pure  ! 
On  passe  sans  se  brûler  au  milieu  de  la  fournaise. 
Merci,  mon  Dieu  !  de  m'avoir  conservé  jusqu'à 
présent  une  candeur  aussi  ingénue...  L'émoi  des 
puritains  à  cette  fantaisie  d'un  académicien  rap- 
pelle assez  bien  les  mines  ell'aroucliées  du  vertueux 
Louis  XV,  cassant  par  un  décret  l'élection  de  l'iron 
à  l'Académie  française,  sous  prétexte  que  l'auteur 
de  l'Ode  à  Priape  ne  pouvait  décemment  prendre 
part  aux  délibérations  de  la  docte  assemblée,  et 
qu'il  ferait  rougir  les  fauteuils  en  s'asseyant  dessus. 

Mais  cessons  de  marivauder  et  abordons  sans 
inquiétude  le  sujet  du   lieux  marcheur. 

Le  brave  papa  Labosse  qui,  malgré  son  grand 
Age,  met  sa  gloire  à  ne  pas  dételer,  se  repose  en 
devisant  joyeusement  dans  le  boudoir  de  sa  der- 
nière, ou  mieux  de  sa  plus  récente  bonne  fortune, 
la  belle  Pauline  de  Glaves.  La  porte  du  boudoir 
s'ouvre  :  parait  Léontine  Falempin,  l'institutrice, 
qui  vient  donner  à  Pauline  sa  dernière  leçon  de 
français  et  d'orthographe.  Léontine  abandonne  les 
leçons  particulières  i)our  entrer  résolument  dans 
le  professorat  ofiicici  :  elle  vient  d'être  nommée 
institutrice  aux  Tourniquets.  Or  Labosse  possède 
un  château  aux  Tourniquets.  Il  lorgne  la  jeune 
femme,  la  trouve  à  son  goût  et  rêve  déjà  de  galan- 
teries scolaires,  la'iques  et  obligatoires,  l'n  neveu 
de  Labosse,  le  jeune  potache  Ilcné,  vient  relancer 
son  oncle,  dont  il  est  l'héritier  présomptif,  et  tente 
de  le  n  taper  ■>  de  cent  louis  qu'il  a  perdus  aux 
courses.  Labosse  se  fâche,  non  pas  parce  qu'il 
refuse  de  payer  les  dettes  de  son  neveu,  mais  parce 
qu'il  n'admet  pas  qu'un  jeime  homme  se  ruine 
autrement  qu'avec  les  femmes.  Mais  René  —  bien 
de  son  siècle  en  cela  —  n'a  pas  un  goût  1res  piti- 
noncé  pour  le  sexe  enchanteur,  el  Labosse,  A  bout 
d'arguments,  le  laisse  eu  tête  A  tête  avec  la  com- 
plaisante Pauline  qu'il  charge  de  le  déniaiser  de 
son  mieux.  Quand  il  revient  à  l'improvisle,  il 
trouve  René  sur  les  genoux  de  Pauline  qui  a  pris 
au  sérieux  son  l'ôlc  il'éducatrice.  Furieux,  Labosse 
se  ivtire  aux  Tourniquets  où  il  a  Ihabitiide  de  se 
mettre  au  vert  après  chaque  mésaventure  galante. 
Il  y  retrouve  Léontine,  plus  séduis.inte  <pie  jamais, 
et    se    n  loque  ■■    de  l'institutrice  à    ipii    il    promet. 


CHROMQUK    THEATRALE 


563 


ii'iésistible  moyen  de  s<?duction,  de  lui  faire  obtenir 
les  palmes  académiques...  Juslement,  le  ministre 
doit  venir  ■■  inaufjnrer  »  dans  la  commune:  Labosse 
est  sénateur,  cola  ira  tout  seul.  Cela  irait  tout 
seul,  en  ciret.  si  Léonline  n'avait  reconnu  dans  le 
ministre  un  ancien  étudiant  qui,  un  soir  de  14  juillet, 
lui  lit  subir  autrefois  les  douces  horreurs  du  flirt 
.jusqu'à  ses  plus  e.xtrêmes  limites...  La  reconnais- 
>ance  est  vile  faite,  et  en  épinplant  sur  le  corsage 
rebondi  de  Lcontine  le  bienheureux  ruban  violet, 
le  ministre  lui  glisse  à  mi-voix  ces  mots  mystc- 
ricu.x  :  «  A  ce  soirl  ■>  —  A  ce  soir!  lui  murmure 
ot;alement  Labosse  qui  veut  se  faire  remercier  de 
la  décoration  obtenue  par  ses  soins.  —  A  ce  soir! 
implore  éj^alement  un  vieux  beau,  magistrat  intègre, 
Giroux- Jodart,  ami  de  Labosse  et  son  émule,  qui 
prétend  que  le  ministre  n'a  cédé  qu'à  ses  propres 
instances.  —  Ils  vous  trompent  tous  les  deux, 
ricane  le  jeune  Ilené,  coquebin  déniaisé,  délaissant 
enfin  les  jeux  du  hasard  pour  ceux  de  l'amour,  c'est 
à  moi  que  le  ministre  a  tout  accordé.  A  ce  soir  I 
Donc  voici  Léontine  avec  quatre  rendez-vous 
sur  les  bras...  Sa  vertu  risque  fort  de  succomber. 
Mais  n'oublions  pas  que  Pauline  de  Glaves  doit 
servir  à  quelque  chose.  A  quoi?...  Eh!  mon  Dieu, 
à  tout  arranger  comme  le  Deus  ex  machina  de 
l'antique  tragédie,  si  j'ose  m'exprimer  ainsi.  Elle 
arrange  tout,  en  effet,  la  bonne  Pauline  et  à  la 
satisfaction  momentanée  de  tout  un  chacun,  en  se 
substituant  à  Léontine  dans  chacun  de  ses  rendez- 
vous.  Souvenons-nous  de  lîoccace,  mes  frères, 
relisons  La  Fontaine  et  soyons  indulgents  pour 
cette  audace  élégamment  libertine!...  Au  dernier 
acte  nous  voyons  Labosse  complètement  désabusé, 
déshériter  son  neveu,  adopter  une  pauvre  petite 
orpheline  extatique,  et  faire  une  fin,  somme  toute 
pas  trop  désagréable,  en  convolant  en  justes  nopces 
avec  Léontine  Falenipin.  Et  voilà!  Y  a-t-il  là  de 
quoi  fouetter  un  chat?  Pour  moi,  j'estime  qu'en 
France  on  peut  tout  dire  et  tout  montrer,  du 
moment  qu'on  montre  avec  élégance  et  qu'on  dit 
avec  esprit.  La  pièce  réunit-elle  ces  deux  condi- 
tions? Elle  est  signée  Henri  Lavedan,  c'est  tout 
dire. 


Je  parlerai  maintenant  de  la  piéceque  >L  Ana- 
tole France  a  laissé  tirer  de  son  délicieux  roman, 
le  Lys  rouge,  qui  fut  pour  beaucoup  la  révélation 
de  l'art  prestigieux  de  ce  grand  etdélicat  esprit... 

Comme  dit  le  bourgeois,  j'ai  une  vieille  idée  de 
derrière  la  tète,  que  la  soirée  du  ^'audeville  semble 
confirmer,  la  voici  :  il  me  semble  bien  qu'on  peut 
toujours  tirer  un  bon  roman  d'une  bonne  pièce,  et 
qu'il  est  presque  toujours  impossible  de  tirer  une 
bonne  pièce  d'un  roman...  Dans  le  premier  cas,  la 
pièce  sert  au  romancier  de  canevas,  de  scénario 
très  développé,  très  solidement  cheirpenté,  sur 
lequel  il  lui  est  loisible,  sans  risquer  jamais  de 
perdre  le  fil  de  son  histoire,  de  broder  les  varia- 
lions  les  plus  brillantes,  grâce  auquel  il  peut  se 
livrer  à  des  développements  d'une  psychologie 
raffinée  ;  c'est  le  dessin  sur  lequel  il  met  les  cou- 
leurs de  sa  palette  et  qu'il  transforme  ensuite  en 
œuvre  de  musée,  en  tableau  radieux.  Dans  le  se- 
cond cas,  au  contraire,  tout  se  retourne  contre  le 
dramaturge.  Parmi  les  mille  incidents  qu'une  page 
de  considérations  psychiques  prépare,  amène,  jus- 
tifie, lesquels  choisir,  puisqu'ils  sont  trop  nom- 
breu.x  et  d'une  mise  en  scène  trop  compliquée  pour 
pouvoir  être  enfermés  dans  l'étroite  géhenne  des 
quelques  heures  que  dure  une  représentation 
normale  ;  et  quand  on  s'est  arrêté  à  ceux  qui 
semblent  les  plus  essentiels,  comment  les  classer 
dans  l'ordre  logique  qui  les  explique  et  les  fait 
clairement  concourir  au  dénouement?  A  ce  compte, 


on  ne  manque  presque  jamais  de  froisser,  de  dé- 
truire, en  les  réduisant  à  leur  plus  simple  expression, 
ces  mille  et  une  scènes  dont  le  charme  réside 
principalement  dans  le  détail  capricieux,  la  libre 
allure,  et  dont,  surtout  dans  les  œuvres  de  M.  Ana- 
tole France,  une  grâce  exquise  émane  de  la  fan- 
taisie même  de  leurs  ébats.  Il  y  a  dans  chacun  de 
ses  ouvrages  des  hors-d'œuvre  charmants  que  le 
lecteur  grignote  au  courant  des  pages  qui  sont  un 
régal  unique,  et  que  le  théâtre  ne  peut  admettre 
sous  peine  de  détourner  l'attention  du  spectateur 
et  de  lui  faire  oublier  le  sujet.  De  plus,  M.  Ana- 
tole France,  qui  est  un  adorable  conteur  d'his- 
toires, excelle  à  broder  les  paillettes  brillantes 
d'une  observation  et  d'une  ironie  étincelante  sur 
un  thème  quelconque.  C'est  avec  une  phrase,  avec 
un  mot  qu'il  habille  et  déshabille  ses  personnages 
et  nous  en  montre  l'envers  en  souriant. 

La  lanterne  magique  du  théâtre  a  besoin  de 
couleurs  moins  fines  et  s'accommode  plus  aisément 
de  nuances  moins  discrètes.  Est-ce  à  dire  que  le 
théâtre,  comme  on  s'est  complu  5  le  proclamer, 
soit  un  art  inférieur?  Non  !  certes.  Il  est  autre  que 
celui  du  roman,  voilà  tout.  Il  ne  parle  pas  la  même 
langue  et  quelque  soit  l'art  du  décorateur  —  nous 
possédons  des  maîtres  en  ce  genre  —  jamais  le 
plus  beau,  le  plus  e.xact  décor  représentant  Flo- 
rence vue  de  la  terrasse  de  miss  Bell,  ne  vaudra 
les  quelques  pages  miraculeuses  que  l'auteur  du 
livre  lui  a  consacrées  !  L'aventure  du  Lys  roage 
est  des  plus  simples.  Thérèse,  femme  du  sot  préten- 
tieux et  solennel  Martin-Bellème,  homme  politique 
en  passe  de  devenir  ministre,  est  une  oisive  céré- 
brale qui  a  pris  un  amant  pour  faire  comme  les 
autres.  Mais  le  beau  Lemesnil.  homme  du  monde, 
dans  toute  l'horrible  conception  du  mot,  n'a  rien 
de  ce  qu'il  faut  pour  fixer  à  tout  jamais  le  cœur 
de  cette  intellectuelle  passionnée  qu'il  a  pour  maî- 
tresse. Que  sur  sa  route  elle  rencontre  celui  qui 
de\Ta  être,  pour  elle.  l'Amour,  et  Lemesnil  sera 
vite  mis  à  l'écart.  Cet  Amour  rêvé,  c'est  Dechartre. 
un  sculpteur  de  grand  art,  un  peu  brutal,  mais  un 
amoureux  et  un  passionné,  lui  aussi.  C'est  le  coup 
de  foudre  !...  On  quitte  Paris,  on  se  réfugie  à  Flo- 
rence. Lemesnil  relance  sa  maîtresse  qu'il  com- 
mence à  aimer  follement  depuis  qu'il  la  sent  lui 
échapper.  Thérèse,  qui  n'a  jamais  avoué  à  Dechartre 
sa  liaison  antérieure,  ne  sait  comment  se  débar- 
rasser de  l'importun.  Elle  y  parvient  cependant 
en  lui  promettant  de  le  revoir  à  Paris.  Nous  y 
revenons.  Lemesnil  est  de  plus  en  plus  pressant  et 
Dechartre  devine  la  vérité  que  "Thérèse  lui  con- 
firme en  sanglotant...  Pour  un  jaloux  brutal  comme 
Dechartre  la  rupture  s'impose,  il  brise  cette  liaison 
charmante  et  la  pauvre  Thérèse  rentre  dans  la  vie 
meurtrie,  désabusée,  désespérée. 

Voilà  tout  ce  que  le  théâtre  pouvait  prendre  et 
garder  de  ce  déhcieux  duo  d'amour  qu'est  le  Lys 
rouge.  Il  n  en  a  donné  qu'une  idée  très  inexacte 
pour  ceux  qui  ne  connaissaient  pas  le  livre.  Mais 
cet  abrégé  succinct  a  suffi  cependant  à  faire  revivre, 
pour  ceux  qui  l'avaient  lu  et  relu,  un  des  plus 
délicieu.x  moments  que  la  contemplation  d'un  chef- 
d'œuvre  ait  jamais  causés  à  ceux  dont  l'âme  est 
suffisamment  sensitive  pour  en  percevoir  et  en 
conserver  les  impressions  délicates  et  rares. 


La  place  me  manque  malheureusement  pour 
donner  en  détail  le  compte  rendu  de  la  première 
du  Théâtre  Antoine  et  je  ne  puis  que  m'incliner 
profondément  devant  un  chef-d'œuvre,  la  I^'ouvelle 
idole  de  M.  François  de  Curel,  connétable  de  la 
pensée. 

Maurice  Lefeyrf. 


LA     MUSIQUE 


Th^atrr  de  la  Bbxàissaxce  (Théâtre  LjTique).  ^  VEnfunt 
prodigue,  pantomime  en  trois  actes,  de  M.  Michel  Carré  fils, 
musique  de  M.  André  Wormser. 

L'Enfant  prodigue,  c'est  l'éternelle  idylle  de  la 
jeunesse  inquiète,  téméraire  et  fautive,  plus  par 
ignorance  que  par  malice. 

Après  la  délicieuse  pape  musicale  qu'est  l'ouver- 
ture, —  les  premiers  accords  harmonieusement 
rêveurs  nous  initient  déjà  à  l'état  d'àme  de  Pierrot 
fils.  Ils  sont  suivis  du  thème  si  heureusement 
rythmé  de  la  solide  et  sincère  affection  que  M.  et 
Mm»  Pierrot  éprouvent  l'un  pour  l'autre,  thème 
bientôt  éclipsé  par  le  chant  léger  et  sautillant  de 
la  valse  dont  la  spirituelle  cadence  commente 
délicieusement  l'immoral,  mais  irrésistible  attrait 
de  Phrynette.  —  Le  premier  acte  nous  montre 
M.  et  M"»"  Pierrot  (M.  Duguesne  et  M"»  Marie 
Magnier)  à  table  avec  leur  fils  dont  les  moroses 
rêveries  les  inquiètent.  Accoudé  à  la  fenêtre, 
Pierrot  fils  (M""  Felicia  Mallet  contemple  l'infini 
des  cieux  ou,  dans  le  jardin,  erre  mélancolique- 
ment. 

Dans  leur  sollicitude  M.  et  M™«  Pierrot  appel- 
lent leur  fils  et  lui  offrent  de  l'argent,  des  livres, 
un  cheval,  que  sais-je!...  Pierrot  refuse.  Seule, 
une  mandoline  le  distrait;  mais  dès  les  premiers 
accords,     douloureusement     impressionné     par    la 


musique,  le  jeune  honnnc  laisse  échapper  l'instru- 
ment. 

Très  tendrement,  sa  mère  cherche  à  surprendre 
ses  plus  secrètes  pensées.  Le  mutisme  de  son  fils 
la  désespère,  elle  pleiu'e.  A  la  vue  des  larmes  que 
sa  femme  ne  peut  dissimuler,  M.  Pierrot  se  fAche, 
prend  son  chapeau  et  sort  en  tapant  violommenl 
la  porte.  Dans  les  bras  de  sa  mère.  Pierrot  se 
laisse  dorloter.  On  frappe  :  c'est  Phrynette  M"«  Dic- 
terle)  qui,  gracieuse  et  pimpante,  le  sourire  sur 
les  lèvres,  apporte,  en  un  grand  panier,  le  linge  de 
M"-  Pierrot. 

Ah!  qu'elle  est  belle!  se  dit  Pierrot  subitement 
amouraché.  A  sa  mélancolie  succède  la  plus  juvé- 
nile exaltation.  Agité,  fiévreu.x,  il  lui  dépeint,  en 
quelques  lignes,  l'intensité  de  son  amour  et,  au 
moment  de  les  lui  remettre,  lorsque  Phrynette 
s'en  va,  tout  courage  l'abandonne.  Avec  timidité  il 
lui  montre  la  lettre.  Curieuse,  elle  la  prend,  va  la 
lire;  mais,  craignant  que  son  style  ne  soit  au-des- 
sous de  sa  passion.  Pierrot  lui  exprime  lui-même 
ses  sentiments  dans  ce  délicieux  madrigal,  où  la 
timidité  et  l'audace,  la  passion  et  le  respect  s'en- 
chaînent, se  combinent  musicalement  avec  une  vii>- 
tuosité  artistique  dont  le  mérite  revient,  à  pari 
égale,  à  l'auteur  qui  jouait  lui-même,  à  l'orchestre, 
la  partie  de  piano  de  son  œuvre,  et  à  l'incompa- 
rable mime  qu'est  M"»  Felicia  Mallet. 


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MADRIGAt 
„  u  Très  iiKidéiy. 

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Hïïtf^ 

Publié  avec  l'autorisulinn  de  M.  K.  Ilinrdiil.  éditeur,  iiropriélaire  pmir  tous  pa;/s.  y  compris  ta  Suède 

el  la  .Yorréf/p. 


Dans  le  oioiiv' 


LENFANT    PIIODIC.LE 
-S^-  .-Il  ^      Dans  K'  ilKuiv' 


LA     MUSIQUK 


l'icrrol,  qui  était  tombe  aux  genoux  de  l'iirj- 
neltc,  est  relevé  par  elle.  De  plus  en  plus  e.\altt\ 
il  lui  oITre  de  l'enlever.  Très  amusiSc  de  l'aventure, 
la  (gracieuse  fille  d'Eve  consent  :  mais,  pour  cela,  il 
faut  de  l'argent!...  Comment  faire?...  Bah!  Pierrot 
saura  bien  en  trouver.  Us  se  donnent  rendez-vous 
pour  dans  une  licure.  Retirant  sa  petite  main 
qu'elle  avait  abandonnée  aut  ardents  baisers  du 
jeune  homme,  Plirynette  se  sauve,  non  sans  lui 
avoir  jeté  la  fleur  qui  parait  son  corsage. 

A  la  vue  de  la  joie  exubérante  de  leur  fils.  M.  et 
\jme  Pierrot  se  réjouissent.  Il  est  neuf  heures,  il 
est  temps  d'aller  te  reposer,  dit  le  père  A  son  fils. 
Très  obéissant,  Pierrot  allume  sa  bougie  cl  sort 
tout  guilleret,  pendant  que  son  père,  plongé  dans 
la  lecture  d'un  journal  du  soir,  veille  à  cote  de 
M™"  Pierrot  occupée  à  de  menus  travaux  d'aiguille. 

Peu  à  peu,  le  père  et  la  mère  s'endorment.  Sor- 
tant de  sa  chambre  sur  la  pointe  des  pieds.  Pierrot 
va  s'enfuir.  Mais,  et  de  l'argent?...  Il  y  songe.  Après 
de  cruelles  hésitations  rapidement  éclipsées  par  la 
troublant  souvenir  de  Phrynette,  il  fouille  les 
poches  de  son  père,  y  cherche  les  clefs  du  cofTre- 
forl,  les  prend,  et  vole!...  Il  s'enfuit,  tandis  que, 
réveillés  par  leur  fds,  mais  feignant  de  dormir 
pour  voir  ce  qu'il  allait  faire,  M.  et  M'"'  Pierrot 
tombent  dans  les  bras  l'un  de  l'autre. 

Le  deuxième  acte  nous  conduit  dans  le  boudoir  de 
Phrynelle.  L'insouciante  fille  menace  Pierrot  de  le 
quitter  s'il  ne  peut  payer  les  nombreuses  factures 
qui  arrivent  de  tous  côtés. 

Comment  faire?...  Pierrot  ne  voit  de  ressource 
que  dans  de  nouveaux  délits.  Il  trichera  au  jeu. 
Après  avoir  préparé  des  cartes  à  cette  intention, 
il  sort  vivement  et  ne  revient,  enrichi  d'un  second 
vol,  que  pour  trouver  la  cage  vide!  Phrynette 
s'est  laissée  enlever  par  le  baron  (M.  Gouget)  qui 
veut  bien  payer  les  notes,  offrir  de  nouveaux 
bijoux  et  même  promettre  le  mariage.  Lorsqu'il  se 
voit  seul,  trahi,  abandonné  par  celle  pour  les 
grâces  perverses  de  laquelle  il  fut  mauvais  fils  et 
criminel,  Pierrot  désespéré  ne  veut  point  proliter 
de  cet  argent  qui  lui  fait  horreur,  qu'il  n'a  vole 
que  pour  la  cruelle  et  qu'il  jette  rageusement  de 
tous  côtés.  Il  veut  fuir,  mais  il  ne  le  peut,  et, 
anéanti  de  douleur,  tombe  inanimé. 

Au  troisième  acte,  M.  et  M™»  Pierrot,  vieillis, 
traînent  leur  lamentable  vie,  tristement  obsédée 
par  le  souvenir  du  fils  qui  les  a  abandonnés,  qui 
les  a  volés!  Colère,  M.  Pierrot  veut  même  déchirer 
la  photographie  où  M""  Pierrot  retrouve  encore 
avec  tendresse  les  traits  de  l'ingrat. 

Se  maîtrisant,  il  essaye  de  se  donner  l'illusion 
de  l'indifférence  et  sort.  Seule,  M™'  Pierrot  se 
jette  A  genoux  devant  l'image  de  la  Vierge  et  lui 
adresse  une  fervente  prière.  On  frappe  :  elle  ouvre, 
c'est  un  niillieurcux  qui  demande  la  charité.  Kn 
lui  oiriiiiil  (In  pain,  elle  le  regarde  et  reconnaît  en 
lui   son  lils,  miséreux  et  alTamél... 

En  SCS  brns  maternels  spontanément  ouverts  au 
pardon  caressant,  le  coupable  se  réfugie,  peureux 
et  repentant.  Après  un  long  silence  —  le  pardon 
et  le  repentir  ont-ils  des  mois  assez  humbles  et 
assez  doux  pour  s'exprimer?  —  Pierrot  demande 
anxieusement  ù  sa  mère,  qu'il  vient  de  trouver 
.seule,  des  nouvelles  de  son  père.  Elle  le  rassure 
et  le  fait  vivement  cacher,  car  au  même  moment 
on  entend  M.  Pierrot  revenir  avec  le  journal  et  le 
tabac  qu'il  était  aile  chercher. 

M'»»  Pierrotn'est  plus  la  même.  Mnliidroilement, 
elle  s'empresse  auprès  de  son  mari  qui  soupvoniie 
la  vérité,  la  découvre  et  veut  chasser,  A  coups  de 
bAton,  son  fils,  non,  le  voleur!  Tout  en  ménageant 
la  juste  colère  paternelle,  avec  ce  tact  et  ce  sen- 
timent dont  une  mère  de  famille  sait  faire,  équito- 
blcinent  et   propoi'lionncllcuienl.    Ii's   dmiloureu'iP'i 


parts  du  délit  et  du  châliuient,  de  la  faute  et  de 
l'expiation:  pour  éviter  l'irréparable  conllagration 
entre  le  ressentiment  paternel  et  les  revendications 
filiales  qui  chercheraient  pe«t-#trc  une  blâmable, 
mais  trop  humaine  excuse  en  de  violents  repro- 
ches. —  Kn  elTet,  voyant  son  fils  glisser  au  bord 
du  précipice,  pourquoi  M.  Pierrot  ne  l'a-t-il  point 
empêché  de  tomber?  —  M""  Pierrot  se  jette  entre 
le  père  outragé  et  l'enfant  plus  coupable  par  igno- 
rance et  première  victime,  lui-même,  de  l'irrésis- 
tible attrail  que  ce  type  de  gamine  vicieuse  qu'est 
Phrynette  a  eu  sur  son  âme  d'éphèbe  naïf  et 
ingénu.  Suffoqué,  M.  Pierrot  s'alTaisse  sur  une 
chaise  et  sanglote.  Allant  chercher  son  fils  crain- 
tivement blotti  dans  un  coin,  elle  Uii  dit  ;  Voici 
tnn  père,  lu  l'as  grièvement  offensé,  va  lui  de- 
mander pardon  el,  quelle  que  soit  sa  décision, 
VAiurbe-toi  el  obéis!  Aux  pieds  de  son  père,  l'enfant 
ne  peut  obtenir  un  mot  de  clémence,  il  est  même 
violemment  repoussé... 

Au  loin,  le  tambour  rythme  les  pas  d'un  régi- 
ment en  marche.  C'est  le  devoir  et  c'est  le  relè- 
vement, le  jeune  homme  n'hésite  plus.  .•\près  un 
dernier  adieu  A  sa  mère,  qui  tendrement  l'em- 
brasse, il  part  rejoindre,  sous  les  plis  du  drapeau, 
ceux  qui  vivent  pour  l'honneur  et  en  meurent 
parfois,  pardonné  par  son  père  qui,  de  loin,  lui 
envoie  sa  bénédiction. 

Le  succès  de  l'Enfanl  prodigue  représenté,  je 
dirais  même  improvisé  pour  la  première  fois  au 
cercle  funambulesque  le  14  juin  l!(90,  fut  si  spon- 
tané et  si  brillant  que  le  spectacle  de  cette  déli- 
cieuse pantomime  s'imposa  au  grand  public,  qui, 
le  21  juin  de  la  même  année,  ratifia,  au  théâtre 
des  Bouffes,  de  ses  applaudissements  ceux  d'une 
assistance  restreinte. 

Grâce  au  talent  de  l'incomparable  artiste  qu'est 
M""  Felicia  Mallet  et  de  tous  ses  camarades,  le 
succès  a  pour  ainsi  dire  refleuri,  le  6  mars  dernier, 
au  théâtre  de  la  Renaissance,  où  MM.  Milliaud 
frères  continuent  avec  une  persévérance  digne 
d'être  encouragée  leur  projet  de  théâtre  lyrique. 
Us  ont  très  habilement  choisi  l'œuvre  de  M.  André 
Wormser.  Tout  en  étant  une  notoriété  musicale, 
ce  remarquable  pianiste  est  aussi  un  jeune  compo- 
siteur dont  le  talent  tout  de  sentiment  et  de  grâce 
ne  peut  qu'attirer  les  sympathies  du  public  vers 
une  tentative  théâtrale  lyrique  A  laquelle  nous 
prédisons  un  beau  succès  si  elle  tient  seulement  la 
moitié  de  ses  promesses. 


OrKBA-CoMlQUK.  —  L'Angtlvt,  un  «cte  de  M.  Georges  Mitchell, 
musique  de  M.  Casimir  Baille. 

Cet  acte,  dont  l'écriture  musicale  est  très  soi- 
gnée, pourrait,  sans  ironie,  s'appeler  le  l'ère  pro- 
digue. N'y  voit-on  pas  un  fils  qui,  trouvant  sa 
mère  en  larmes  A  cause  des  débordements  d'un 
père  libertin,  fait  â  celui-ci  de  violents  reprochesj 
Pleurs  et  grincements  de  dents,  que  r/lii.';e/ii.v,  qui 
sonne   nu  loin,   apaise   de  ses  pacifiques  sonorités. 

J'espère  que  M.  Albert  Carré  ne  s'imagine  pas 
nous  dédommager  de  ses  belles  promesses  artis- 
tiques par  d'aussi  minimes  œuvres. 


Kn  lisant  attentivement  la  i)age  musicale  sui- 
vante que  nous  avons  prise  dans  l'œ-uvrc  de  don 
Lorenzo  Perosi.on  ne  peut  s'empêcher  de  constater 
combien  est  peu  fondé  le  reproche  presque  toiyours 
formulé  par  les  ecclésiasliques  au  sujet  de  l'irré- 
ligiosité  de  la  musique  composée  par  des  la'iques 
sur  des  textes  sacrés. 


LA    nÉSUHRECTlON    DU    CHRIST 


Copyright  1899  by  G.  Ricordi  &  Co 

Publié  avec  l'autorisation  de  MM.  G.  Rimrdi  et  C>',  éditeurs,  rue  de  Lisbonne,  12,  Paris. 


LA     MUSIQUE 


Il  est  vrai  que,  parlant  de  ses  œuvres,  don 
Lorenzo  Perosi  disait  :  Ce  aue  j'écris,  ce  n'est 
point  de  la  musique  sacrée,  cest  de  la  musique  de 
théâtre  que  peut  écrire  un  prêtre.  En  cela  il  a  rai- 
son, et  il  est  sincère;  car  rien  n'est  plus  Ihéùlral, 
dans  la  belle  acciplion  du  mot,  que  la  Hésurrsc- 
iion  du  Christ  dont  le  succès  fut  aussi  unanime  à 
Paris  qu'en  Italie. 

Excellent  chef  d'orchestre,  don  Lorenzo  Perosi 
en  tire  toute  la  somme  d'effet  possible  et,  subis- 
sant lui-même  l'irrésistible  contapion  de  l'embal- 
lement artistique,  se  pâme  en  conduisant  son  œuvre 
et  donne  libre  cours  à  l'exubérance  de  son  juvénile 
tempérament  de  musicien. 

Né  à  Tortone  le  20  décembre  1872,  don  Lorenzo 
Perosi  a  vini,-l-si.ï  ans.  Il  fut  niaitre  de  chapelle  à 
Saint-Marc  de  Venise  et  appelé,  depuis  peu,  par 
Sa  Sainteté,  à  la  direction  de  la  chapelle  Si.xlinc. 

On  dit  qu'en  lisant,  à  l'âge  de  quatorze  uns,  la 
Jephté  de  Carissinii,  il  se  promit  d'écrire  des  ora- 
torios. Grâce  aux  charmes  mystiques  de  la  vie  reli- 
eieuse,  que  ses  fonctions  d'organiste  au  Mont  Cassin 
lui  permirent  de  partager,  tout  en  se  fortifiant,  ses 
goûts  artistiques  se  développèrent  et  sa  vocation 
religieuse  s'épanouit,  mêlant,  avec  un  rare  bon- 
heur, dans  le  même  esprit  la  foi  chrétienne  et  le 
mysticisme  de  l'art  ! 

Don  Lorenzo  Perosi  prit  la  soutane  et  com- 
mença ses  éludes  de  théologie  en  1S94.  Son  œuvre 
f)rouve  irréfulablementqu'il  est  impossibled'aborder 
es  textes  et  situations  sacrés  sans  leur  donner 
■ne  interprétalion  artistique  dont  la  note  princi- 
pale est  dramatique  et,  par  affinité,  théâtrale. 

Dans  cette  exclamation  de  joie  que  pousse  Marie- 
Madeleine  en  entendant  la  voix  du  Christ  ressuscité 
l'intensité  dramatique  de  l'œuvre  est  des  plus  pei- 
nantes. 


Et,  bien  chantée,  cette  phrase  qui,  malheureuse- 
ment, fut  interprétée  avec  hésitation  par  un  chan- 
teur mal  disposé  ou  insuffisant,  aurait  produit  bien 
plus  d'effet. 

Fa    •    treiD  meom  et  patremyestrum 


UruiD      (UP-nm  et  Oeum  ves    ...    truin 

elle  est  marquée  ff  cl  demande  à  être  chantée,  lar- 
gement, avec  autorité.  Si  ce  r6le  du  Christ  aviiil 
été  Confié  &  un  artiste  comme  M.  Auguez,  dont  les 
chants  religii  ux  sr)nt,  pour  ainsi  dire,  la  spécia- 
lité, avec  M""  E.  Hl«nc  (MarieMadeleine);  J.  Pa- 
nama (Mariée  :  MM.  Keschiglian  (l'historien)  et 
Berlon  (Pilate),  l'interprétation  eut  été  remar- 
quable. 

l'aisanl  un  intéressant  rapprochement  artistique 
entie  l'ciécirtion  de  la  Itésurrectiim  du  Christ,  de 
don  Lorenzo  Perosi,  et  le  beau  itrogrunmic  iiiuvical 
»i  reniarquabli nient  exécuté  A  Notre-Dame,  &  l'oc- 


DON     LOriENZO     PEKOdl 


casion  des  funérailles  de  M.  Félix  Faurc,  par  les 
chœ'urs  et  l'orchestre  de  la  Société  des  concerts  du 
Conservatoire,  je  dirais  pre-qno  que  la  musique 
religieuse,  composée  par  des  la'iques,  est  plus  près 
de  la  conception  que  l'on  se  fait,  peut-être  A  tort, 
de  l'art  musical  religieux,  que  celle  composée  par 
des  ecclésiastiques. 

En  effet,  y  a-t-il  rien  de  plus  poignant,  de  plus 
funèbre,  de  plus  religieux  que  celte  incomparable 
page  nuisicale  majestueuse  et  recueillie  qu'est  hi 
Marche  funèbre  d'ilainlel,  de  II.  Iterlioz? 


Et  quel  est  l'ecclésiastique  qui  écrirait  un  chani 

f'ius  simple  et  plus  éniuque  ce  /'l'e  ^esii,  de  Samuel 
tousseau,  que  M.  Delnias,  de  l'Opéra,  chanta  avee 
tant  d'ilme  et  d'autorité? 


Pi  .    e 


Pi  >  e     Je  .  su   Oo.  mi.iie 


Je  ne  puis  m'empêcher  de  faire  remarquer  com- 
bien, en  Celte  tiisie  circiuislaiire,  l'art  musical 
s'associa  nuignifiquemenl   auï    pompes    religieuses. 

Le  choix  des  leuvrcs  fut  pour  iim-^i  dire  guidé 
par  un  souci  poéti^iue  indi-culuble.  N'a-t-on  pas 
exécuté,  Â  la  conuuunion ,  la  marche  funèbre 
d'Ophélie,  de  Vllnmlel,  li'Ambroise  Thomas,  où, 
sur  de  lourdes  et  soiubie-^  liainionies,  plane  une 
Inngoineuse  phrase  d'amour'.'  El,  A  la  sorlie,  sur 
les  griiniles  orgues,  M.  Sergent  n'inlerpréta-t-il 
pus  l'impérissable  page  de  .Mors  et  Vita.  de  Gou- 
nod,  d'une  si  touchunle  tendresse'? 

G  L*  1  L  I.  A  r  M  n   D  A  î<  v  R  H  ? . 


ÉVÉNEMENTS     GÉOGRAPHIQUES 

ET  COLONIAUX 


On  dil  le  poste  d'ambassadeur  à  Londres  le 
poste  le  plus  envié  de  nos  diplomates  ;  Londres 
ost  la  plus  grande  des  capitules,  elle  est  la  plus 
proche  de  Paris.  Mais  la  cliarjce  d'y  représenter 
la  France  n'est  pas  une  sinécure.  Uès  que,  voici 
cjuinzc  ans,  notre  expansion  coloniale  aux  quatre 
coins  du  ftlobe  s'est  heurtée  A  l'expansion  anglaise, 
des  conflits  sont  nés;  nos  ambassadeurs  à  Londres 
oitt  dû  plaider  sans  relâche  pour  ces  questions  de 
mur  mitoyen,  qui  sont  toutes,  lorsqu'il  s'agit  de 
nations,  d'une  gravité  extrême.  Les  pêcheries  de 
Terre-Neuve  étaient  le  sujet  de  notre  dernière 
chronique  :  rappelons  les  conventions  franco- 
anglaises  du  26  août  ISSi  et  du  11  novembre  1885. 
Kn  Asie ,  frontière  sur  le  Mékong ,  alîaires  de 
Siam  :  trois  ans  de  négociations  :  conventions  du 
:(1  juillet  1893  i,É'at  tamponl  et  du  15  janvier  1896. 
Kn  Afrique  surtout,  conflits  de  toutes  parts  :  à 
|>ropos  des  territoires  du  golfe  de  Guinée  (con- 
vention ■  du  10  août  18891,  du  bas  Niger  et  de 
Madagascar  (5  août  1890  :  la  fameuse  ligne  Say- 
lîarrou'a\  de  Sieri-a-Leone  et  du  Fouta-Djallon 
2\  janvier  1895).  de  notre  protectorat  en  Tunisie 
19  septembre  1897),  de  la  boucle  du  Niger;  ces 
ilernières  négociations,  nos  lecteurs  le  savent,  du- 
rèrent du  27  octobre  1897  au  14  juin  1898.  Et  voici 
qu'un  conflit,  si  grave  qu'il  menaça  un  instant 
d'aboutir  d  une  rupture,  exerce  depuis  six  mois  la 
vigilance  de  notre  ambassadeur  à  Londres.  Nous 
avons  annoncé  l'ouverture  des  négociations  et  in- 
diqué leur  objet,  qui  serait,  dit-on,  le  Bahr-el- 
Gazal,  le  Siam,  Terre-Neuve. 


Il  s'agirait  aussi  de  Madagascar. 

En  janvier  dernier,  alors  que  nous  sortions  à 
peine  de  l'alarme  de  Fachoda,  le  gouvernement 
britannique  crut  opportun  de  publier  un  Livre 
hleu  sur  Madagascar;  c'était  un  recueil  de  ses 
[«retendus  griefs  A  l'endroit  de  l'administration 
française.  Cette  publication  ne  laissa  pas  que  de 
surprendre  l'opinion  publique.  La  grande  ile  de 
l'océan  Indien  n'est-elle  donc  pas  à  nous  ?  Sa  con- 
quête a  coulé  cher  aux  mères  de  ce  pays.  Tant  de 
sacrifices  ont-ils  été  insuffisants'?  N'ont-ils  été 
faits  que  pour  la  reine  d'Angleterre?  On  ne  s'ex- 
pliqua pas  cette  intervention  ;  voulez-vous  que 
nous  définissions  son  objet  et  cherchions  ensemble 
une  explication  ? 

Nous  profiterons  de  notre  présence  dans  la  grande 
ile  pour  la  parcourir  très  vite  et  nous  rendre 
compte  de  l'œuvre  accomplie  jusqu'à  ce  jour  par 
nos  soldats  et  nos  colons. 


Les  droits  de  l'Angleterre  sur  Madagascar!  La 
joyeuse  plaisanterie  diplomatique  1  Le  traité  de 
l'aris  cédait  à  l'Angleterre,  en  1814,  l'ile  Maurice 
et  ses  dépendances.  H  se  trouva  un  homme,  sir 
Uobert  Farquhar,  premier  gouverneur  anglais  de 
.Maurice,  pour  imaginer  que  Madagascar  était  une 
dépendance  de  Maurice  et  que  la  cession  de  la  pe- 
tite ile  entraînait  celle  de  la  grande.  Que  n'a-t-il 
prétendu  que  la  France  était  une  dépendance  des 
iles  anglo-normandes,  et  que  les  droits  de  l'Angle- 
terre, maîtresse  de  Jersey  et  de  Guernesey,  s'éten- 
daient ainsi  jusqu'aux  Alpes  et  aux  Pyrénées  I 
Nous  n'acceptûmes  point  la  théorie  audacieuse  de 
■iir  Farquhar,  et  le  gouvernement  anglais  o  voulut 
bien  admettre  u  que  nous  avions  raison.  Dès  lors, 
-  ependant,   il  ne   cessa   d'intervenir   auprès   de   la 


royauté  hova,  de  la  pousser  à  la  conquête  de  l'ile, 
afin  que  fût  amoindri  notre  prestige.  11  réussit  A 
merveille  :  le  21  février  1869,  la  reine  hova,  Uana- 
valo  II,  adoptait  comme  religion  d'Etat  le  protes- 
tantisme malgache,  adaptation  de  l'anglicanisme; 
en  1878,  nos  établissements  de  la  cûte  nord-ouest 
étaient  attaqués;  en  1882,  Mujunga  était  pri«e.  Nos 
droits  sur  la  grande  ile,  cependant,  dataient  de 
Hichelieu.  Le  capitaine  Itigault,  puis  M.  de  Pronis 
avaient  pris,  dès  cette  époque,  possession  de  Mada- 
gascar au  nom  de  Sa  Majesté  très  chrétienne  ; 
en  1644,  fut  fondé  Fort-Dauphin;  en  1664,  Louis  XIV 
cédait  l'ile  A  la  Compagnie  des  Indes  orientales,  «  en 
toute  propriété,  seigneurie  et  justice  ■•.  Tels  étaient 
nos  droits,  â  nous. 

Le  traité  du  17  décembre  1885  installait  auprès 
de  la  reine,  à  Tananarive,  un  résident  général  fran- 
çais chargé  des  relations  extérieures.  Le  5  août  1S90, 
nous  reconnaissons  le  protectorat  anglais  sur  Zan- 
zibar, et  l'Angleterre  reconnaissait  le  protectorat 
français  «  avec  toutes  ses  conséquences  •  sur  Mada- 
gascar. La  guerre  de  1895,  que  les  intrigues,  sinon 
du  gouvernement  anglais,  du  moins  de  ses  agents 
dans  l'ile,  nous  obligèrent  A  entreprendre  plus  tôt 
que  ne  l'eût  désiré  notre  politique,  nos  sacrifices 
si  douloureux,  la  mauvaise  foi  évidente  de  la  royauté 
hova,  même  après  qu'elle  eut  accepté  le  traité  du 
1"  octobre  1895  et  notre  protectnrat  elTectif,  nous 
amenèrent  à  la  prise  de  possession  définitive  de 
l'île.  L'annexion  fut  notifiée  aux  puissances  par  cir- 
culaire du  11  février  1896.  Les  traités  qu'avaient 
pu  conclure  ces  puissances  avec  la  royauté  hova 
tombaient  ipso  fado;  les  Etats-Unis  avaient  conclu 
un  tel  traite  :  ils  se  sont  inclinés  sans  discussion. 
Seule,  l'Angleterre  prit  une  attitude  intransigeante. 
Depuis  deux  ans,  son  ambassadeur,  A  Paris,  ne 
cesse  de  se  plaindre  des  moindres  actes  du  gou- 
verneur général  de  l'ile  ;  ce  sont  ces  plaintes,  dont 
l'accumulation  forme  le  Livre  bleu,  publié  en  jan- 
vier. 

Le  fond  de  l'argumentation  anglaise  est  ceci  : 

La  reconnaissance  du  protectorat  de  la  France 
sur  Madagascar  par  la  Grande-Bretagne,  en  1890, 
était  subordonnée  A  la  condition  suivante  :  Il  est 
entendu  que  l'élahlissemenl  de  ce  protecinrat  n'affec- 
lera  aucuns  droits,  ni  indemnités,  dont  les  sujets  bri- 
tanniques jouissent  dans  cette  ile.  —  Et  le  marquis 
de  Salisbury  ajoute  (dépêche  du  9  juillet  1898)  ; 
i<  Les  droits  qui  étaient  parmi  les  plus  importants 
et  qui  se  trouvaient  principalement  visés  par  ces 
mots  étaient  les  droits  fiscaux  assurés  au  com- 
merce britannique  par  le  traité  de  1865  avec  la 
reine  de  Madagascar,  en  vertu  duquel  le  traite- 
ment de  la  nation  la  plus  favorisée  était  assuré  au 
commerce  britannique,  et  il  était  stipulé  que  les 
droits  sur  l'importation  n'excéderaient  jamais  un 
droit  ad  valorem  de  10  %  ■>.  Or  tous  les  actes  du 
général  Galliéni  tendent  à  favoriser  le  commerce 
français;  même,  un  décret  du  2  juin  1898  a  relevé 
les  droits  de  douane  sur  les  colonnades  étrangères. 

Inde  ine. 

Cette  colère  va  si  loin,  que  le  ministre  anglais 
ne  craint  pas  de  dire  (même  dépêche)  :  s'il  avait 
pu  prévoir  qu'il  en  serait  ainsi,  «  il  aurait  fait  des 
remontrances  très  sérieuses...  et  les  difficultés  de 
l'entreprise  française  eussent  été  augmentées  A  un 
degré  formidable  ■>.  Le  ministre  se  repent  d'avoir 
gardé,  lors  de  notre  guerre  avec  les  Hovas,  la  neu- 
tralité I  Cette  déclaration  est  fort  grave  et  fort 
téméraire  ;  ne  semble-t-elle  point  donner  quelque 
poids    aux    affirmations  de  ceu.x   qui   accusent   les 


ÉVKNEMENTS  GÉOGUAPH IQU ES 


Anglais  d'avoir  élé  les  véritables  promoteurs  de 
la  guerre  de  1895  comme  de  celle  de  1SS3? 

Il  convient  de  répondre  à  l'argumentation  an- 
glaise. 

On  remarquera  d'abord  que    la    stipulation   rela- 


tive aux  droits  de  douane,  dont  il  est  parlé  dans 
le  passage  cité,  se  trouve,  non  dans  la  convention 
de  1S90  avec  la  France  (ainsi  que  semblerait  le 
faire  croire  la  construction  de  la  phrase),  mais 
dans  le  traité  de  1865  avec  le  gouvernement  liova. 
Or  ce  dernier  gouvernement  n'existe  plus;  com- 
ment les  traités  signés  par  lui,  et  que  lui  seul 
t'éinil  engagé  à    exécuter,  auraient-ils  pu  lui  sur- 


vivre? I.a  France  n'a  signé  qu'un  seul  acte  :  la 
convention  de  1890,  et  cet  acte  est  le  seul  qu'on 
puisse  invoquer  ici. 

En  1890,  qu'avons-nous  donc  promis?  De  ne  lia: 
cher  h  aucuns  drnils  ni  indemnités  des  sujets  bn 
tanniques.  Ces  droits  comprennent- 
ils  des  droits  fiscaux,  des  privilèges 
en  matière  de  douane  assurés  au 
commerce  britannique? 

I.e  marquis  de  Salisbury,  ministre 
anglais  des  airaires  étrangères 
en  1890.  répond  :  oui. 

M.  Kibot,  ministre  français  des 
affaires  étrangères  à  la  même 
époque,  répand  :  non. 

Nous  croyons  utile  de  reproduire 
les  paroles  de  ce  dernier  jSéance 
du  23janvierdcrnierl;  elles  nous  pa- 
raissent d'une  importance  extrême  : 

«  La  déclaration,  telle  que 
M.  ^^■addinglon  ^l'ambassadeur  à 
LondiTS^  l'avait  présentée  à  la 
signature  de  lord  Salisbury,  con- 
tenait simplement  la  reconnaissance 
de  notre  protectorat.  Lord  Salis- 
bury demanda  qu'on  introduisit  la 
clause  qui  assurait  la  protection 
des  missionnaires  anglais.  Mais, 
quant  aux  droits  de  l'Angleterre  au 
sujet  des  douanes,  des  Irailés  de 
commerce,  il  n'en  était  absolument 
rien  dit. 

«  Mais,  dans  la  déclaration  rela- 
tive à  Zanzibar,  M.  \\'addington 
avait  inséré  une  clause  disant  que 
les  Français,  à  Zanzibar,  jouiraient 
des  droits  qui  leur  appartenaient 
dansée  territoire.  Dans  sa  pensée, 
et  je  puis  ajouter,  dans  la  mienne. 
cette  clause  visait  les  droits  d'éta- 
blissement des  Français,  droit  de 
ne  pas  subir  certaines  vexations, 
de  ne  ])as  payer  certains  impôts, 
de  ne  pas  cire  soumis  à  certaines 
juridictions.  Lord  Salisbury,  au 
moment  de  signer,  dit  :  Puisque 
cette  clau.se  est  dans  la  déclaration 
relative  à  Zanzibar,  je  ne  vois  pas 
ce  qui  cmpéclierait  de  la  mettre 
dans  celle  qui  vise  Madagascar.  El 
M.  W'addington  soupçonnait  si  peu 
qu'on  voulut  attacher  à  ces  mots 
la  piutée  qu'tm  y  attache  aujour- 
d'hui, qu'il  n'a  pas  cru  utile  d'en 
référer  au  ministre  des  affaires 
étrangères  et  qu'il  a  considéré  cette 
clause  comme  une  de  ces  stipula- 
tions qui  sont  toutes  simples  et 
toutes  naturelles,  et  à  l'insertion 
desquelles  on  ne  peut  pas  se  refuser. 
VoilA  la  vérité. 

>.    \'ous  voyez   combien   il  a    élé 
loin    de    notre    pensée,    à    ce    mo- 
ment,  de    prendre   un   engagement 
(pii    nous   constituât    garants    d'un 
NÇAISR  traité     entre     l'Angleterre     et    les 

I  lovas     en     ce     qui     concerne     les 
douanes.  " 
Tel    est    donc,    défini    par    le    ministre    français 
d'alors,  le  sens  de  la  convenlion  de   1890. 

La  querelle  que  nous  cherche  lord  Salisbury  est 
une  (|uerelle...  d'.MIemand. 

Et  cela  est  d'autant  plus  vrai  qu'il  s'est  passé, 
depuis  1890,  ceci  :  nous  avons  fait  une  campagne 
A  Madagascar,  nous  avons  conquis  l'ile  et  cette 
conquête  nous  a  coûté  100  millions  de  francs,  nous 


É  VÉN  liMENTS    G  KO  G  1!  A  1'  H  1  (J  U  ES 


PANORAMA      DE      TANANAniVE, 


L  r  I  T  A  L  F.      DE      L    I  L  E 


a  tué  5  000  soldais  morts  de  la  fièvre.  Nous  avons 
annexé  l'ilc.  Depuis,  nous  donnons  chaque  année 
25  millions,  pour  qu'y  soient  assurés  l'ordre  et  la 
sécurité.  El  tous  ces  sacrifices  ne  nous  serviraient 
à  rien'.'  Nous  n'aurions  pas  le  droit  de  nous  accor- 
der à  nous-mêmes  un  simple  dégrèvement  de  taxe, 
une  faveur,  sans  accorder  la  même  faveur,  le 
même  dégrèvement  aux  sujets  anglais'?...  Allons, 
l'Angleterre  croit  toujours  que  Madagascar  est  une 
dépendance  de  l'ile  Maurice  1 

Keste  une  dernière  explication  aux  revendications 
incroyables  de  lord  Salisbury.  Peut-être  ce  ministre 
n'a-t-il  voulu  que  se  préparer  un  dossier,  bon  ou 
mauvais,  afin  de  s'assurer  des  bases  de  transac- 
tion, lorsque  se  discutera  le  règlement  des  affaires 
d'Egypte  et  de  Terre-Neuve.  C'est  la  méthode, 
éminemment  diplomatique,  de  l'aboiement  préalable. 


11  est  heureux  que,  dans  l'ile  même  de  Madagas- 
car, les  sujets  anglais  soient  plus  respectueux  des 
droits  de  la  France  —  la  puissance  souveraine  — 
que  ne  l'est  leur  propre  gouvernement.  On  raconte 
que  lorsque  le  général  Galliéni  visita,  le  n  août  IS9.S, 
le  centre  de  Mananjary  (sur  la  côte  Est,  au  nord 
de  Farafangana'i,  les  Mauriciens  et  les  Anglais  se 
signalèrent  parl'enthousiasme  avec  lequel  ilsfètèrent 
le  gouverneur.  En  décembre  dernier,  les  inspecteurs 
de  cette  London  Missinnart)  Society,  qui  fut  si  long- 
temps le  centre  de  la  résistance  à  l'idée  française, 
ont  adressé  aux  pasteurs  évangélistes  de  l'Emyrnc 
une  proclamation  où  il  est  dit  :  "  La  société  n'a 
aucun  rapport  avec  le  gouvernement  anglais,  ni 
aucun  but  politique  quelconque...  Ceux  qui  suivent 
les  instructions  de  ses  missionnaires  devraient 
donc,  en  devenant  bons  chrétiens,  devenir  aussi 
bons  sujets  et  bons  citoyens  de  la  France.  Nous 
vous  prions  de  faire  savoir  qu'il  n'y  a  aucun  sujet 
de  s'attendre  A  ce  que  la  Grande-Bretagne  se  mêle 
aux  affaires  politiques  de  Madagascar,  ni  à  ce  que 
notre  société  aide  ou  encourage  en  quoi  que  ce 
soit  les  Malgaches  à  se  révolter  contre  l'autorité 
française.  "  Enfin,  le  1"  janvier  dernier,  M.  Procter, 
consul  de  Sa  Majesté  britannique  à  Tananarive, 
souhaitait  que  les  relations  entre  colons  français  et 
colons  anglais  fussent  de  plus  en  plus  cordiales. 

A  Madagascar,  les  menées  anglaises,  les  menées 
hovas,  les  soulèvements  indigènes  étaient  le  triple 
obstacle  auquel  nous  devions  nous  heurter  dans 
notre  œuvre  de  pacification. 

Colons  et  missionnaires  anglais  se  sont  ralliés  à 
nous.    La   puissance    hova   est   abattue   définitive- 


ment. (In  pouvait  craindre  que  la  présence  de  l'ex- 
reine  lianavalo  dans  l'ile  voisine  de  la  Réunion 
entretint  l'agitation  et,  dans  un  certain  milieu,  des 
espérances  de  restauration;  et  voici  que  la  petite 
princesse  a  été  embarquée,  le  1"  février,  pour 
Marseille,  embarquée,  le  i  mars,  à  Marseille,  pour 
Alger.  Elle  est  internée  dans  une  splendide  villa 
et  louche  une  pension  de  retraite  de  21  OnO  francs. 
Ce  voyage  —  qui  a  juste  l'importance  d'un  fail- 
divers  imprévu  —  servira  du  moins,  avec  la  publi- 
cation du  Livre  bleu  anglais,  à  donner  quelque 
"  actualité  »  à  cette  chronique.  Restent  les  soulè- 
vements indigènes.  Voici,  depuis  le  1"  juillet  IXO'Î. 
où  nous  étudiâmes  ici  même  la  question  malgache, 
quels  ont  été  les  progrès  de  la  colonisation. 

«  La  pacification  s'achève  »,  écrivions-nous  en 
juin  1S97.  U  est  agréable  d'être  optimiste;  peut-élre 
l'étions-nous  un  peu  trop.  Si,  en  effet,  le  20  juillet 
suivant,  les  deux  grands  chefs  de  l'insurrection 
malgache,  Rabezavana  et  UainibetsimisaraUa,  fai- 
saient leur  soumission  solennelle  en  présence  du 
général  Galliéni,  et  si,  depuis  lors,  notre  domina- 
tion est  incontestée  sur  le  plateau  central  de 
l'Emyrne,  notre  pénétration  chez  les  Sakalavcs, 
dans  le  sud-ouest  et  récemment  dans  le  nord-ouest, 
a  été  plus  pénible,  plus  dangereuse  et  plus  lente 
qu'on  ne  s'y  était  attendu. 

Chez  les  Sakalavcs,  au  sud-ouest  de  Tanana- 
rive, le  liculenant  Hocheron  avait,  dès  le  21  août  1S9", 
fondé  le  poste  d'Ankavandra,  entre  le  Manambolo 
et  le  Mahajilo;  peu  après,  nous  nous  établissions, 
plus  au  sud,  à  Miandrivazo  et  à  Mahabo;  plus  à 
l'ouest,  sur  la  mer,  à  Maintirano  et  à  Morondova. 
Nous  croyions  tenir  le  pays;  mais,  dès  le  mois 
d'août,  les  Sakalavcs  se  soulevaient.  Durant  deux 
mois,  le  commandant  Gérard  dut  tenir  la  cam- 
pagne et  battre  l'insurrection  en  vingt  endroits  ; 
lui-même  fut  blessé.  Cependant,  au  nord  de  Mian- 
drivazo, le  lieutenant  Rocheron  résistait  dans  le 
poste  de  Bekopaka  à  un  ennemi  vingt  fois  plus 
nombreux;  aucun  des  Sakalavcs  qui  avaient  réussi 
i\  escalader  la  palissade  du  poste  ne  put  en  res- 
sortir 2S  septembre^  Au  sud  de  Miandrivazo,  dans 
Ambiki,  le  capitaine  Mazilier  résista,  non  moins 
héroiquement  1^5  octobre)  ;  ici,  c'était  le  fameux 
chef  Ingueraza,  qui  avait  organisé  la  résistance.  Le 
lieutenant-colonel  Septans,  le  capitaine  Lucciardi, 
commandant  du  cercle  du  Betsiriry,  le  chef  de 
bataillon  Ditte,  commandant  du  cercle  de  Mainti- 
rano, traquèrent  les  Sakalavcs,  durant  les  derniers 
mois  de  1897,  de  toutes  parts.  Ceux-ci  se  réfugiè- 
i-ent  vers    le   sud,  dans   la   province  de  TuUéar;  le 


KVKNEMENTS    GEOG » APU IQ U ES 


massif   boisi.^  du  N'ohingo,  non   loin   du   Man^'uka, 
leur  parul  imprenable. 

Le  H  mars  1898,  le  capitaine  Klnyelle  les  attaque 
do  nuit;  il  criait  :  »  En  avant  1  A  la  baïonnette  I  », 
lorsqu'il  tombe  tué.  Le  lieutenant  Monta);nolc  prend 
sa  place:  il  est  tué.  Enlin,  le  lieutenant  Defer  de- 
meure maitre  de  la  position. 

I.e  général  Galliéni  prit   alors  des  mesures   pour 
que  les  commandants  des  IV»  et  II"  terri- 
toires militaires  et  du  territoire  sakalavc  1 
agissent  de  concert  et  méthodiquement. 
Dans  des  instructions    fort   précises,    il 
leur  disait    :    «  Votre    progression    doit 
être  intimement  lice  à  celle  de  vos  voi-  i 
bins...   Vous   devez   combiner   constani-  ' 
ment  les  moyens  militaires  et  politiques,  i 
et  n'avoir  recours  aux  mesures  de  rigueur 
que  lorsque  celles-ci  sont   motivées   par 
l'hostilité  des  habitants,  en  vousrappelani 
que   les    Sakalaves   sont   extraordinaire 
ment  niellants  cl  que,  sur   des  coiiseil!< 
întéressi's.  ils   nous_  tiennent,    fortement 
en  suspicion.  ■■ 

Ces  instructions 
ont  été  exécutées  à 
la  lettre.  Les  troupes 
des  divers  cercles, 
par  de  fréquentes 
opérations  combi- 
nées, se  sont  ren- 
dues mai  tresses  pro- 
gressivementdubas 
pays,  où  sont  les 
cultures.  Les  par- 
tisans du  chef  In- 
gueraza ,  menacés 
par  la  famine,  sans 
cesse  inquiétés,  ont 


churc  du  Sambirano,  non  loin  de  l'ile  de  Nossi-Bé, 
était  attaqué  à  l'improvistc  le  25  octobre  1X98  au 
soir;  un  second  poste,  dans  la  mi*me  région,  était 
attaqué  deu.x  jours  plus  tard,  et  huit  colons  y  étaient 
tués.  M.  Uussac  ne  put  se  sauver  qu  en  restant 
deux  jours  dans  une  rivière,  la  tête  seule  hors  de 
l'eau.  Des  mesures  énerjiiqucs  et  rapides  furent 
prises.   Le   capitaine   Lavcrdure  débai-qua  dans   le 


à.aiCaf 


1,  b    r  1 1  u  r     ij  K    T  .\  : 


ité  refoulés  dans  le  massif  du  l'ongia,  qui  bienlAt 
-épara  seul  nos  postes  de  l'intérieur  de  ceux  de  la 
cole;  les  uns  cl  les  auties,  d'autre  pari,  communi- 
qiu'rcnl  plus  au  sud  par  le  (Icuve  Tsiriliihina,  dont 
Us  rives  étaient  solidement  occupées.  Os  résultats 
ilaieiil  dus  au  coinnuindant  Durand,  au  capitaine 
I.Miriiinli,  au  colonel  Sucillon.  Depuis,  la  situation 
■■  isl  améliorée  encore.  Une  canonnière  va  être 
larii  le  sur  le  Tsiribihina,  et  les  dernières  nouvelles 
loiit  prévoir  la  pacification  prochaine  <lu  Ménabé. 
Dans  le  même  temps  que  nous  midlipliions  vic- 
lorieusement  nos  ell'oits  dans  le  sud-ouest,  tians  le 
nord,   le   poste  de    Mnroloalana,   silué   i^    l'embou- 


pays  insurge , 
tandis  que  le 
commandant 
Lamollc  occu- 
pait Mandrit- 
sara  dans  l'inté- 
rieur, pour  cou 
per  la  route  aux 
rebelles.  Ceux 
ci  s'enfuirent 
vers  Analalava, 
au  sud  du  Sam- 
I  .V     V  1 1.  L  A  c;  F.  briano,  et  furent 

battus  dans  di- 
veises  renconiros.  Le  mouvement  était 
tout  local;  dès  la  fin  de  décembre,  les 
habitants  revenaient  dans  le  village 
reprendre  leurs  occupations  agricoles. 
Ainsi,  A  cette  heure,  le  calme  est 
presque  complet  dans  la  grande  ile. 
Seuls,  quelques  chefs  rebelles  tiennent 
la  foret,  dans  le  Hénabé  surtout  cl 
dans  le  sud  ;  mais  nos  postes  les  cernent 
de  toutes  parts.  La  méthode  du  général 
'  Cialliéni    a    été    victorieuse,  celte  mé- 

j  tliode  qu'il  a  si  bien  définie  lui-même  : 

"  la  méthode  de  la  (.ic/ie  d'huile.  On  ne 
K  gagne    du    terrain    en    avant    qu'après 

avoir  complêlement  organisé  celui  qui 
est  en  arrière  ».  Hier,  le  colonel 
Henry,  gouverneur  militaire  de  Tananarivc,  est 
rentré  dans  celte  ville,  de  retour  d'un  voyage 
d'inspection  dans  le  sud  ;  il  a  pu  s'avancer  sans 
encombre  jusqu'il  Taniotamo  et  le  lleuvc  Mnn- 
draré,  A  une  courte  distance  de  Forl-Dauphin. 
Aujourd'hui,  nous  pouvons  dire  avec  plus  de  raison» 
encore  qu'en  juin  1897  :  «  la  pacification  s'achève  ■•  ; 
elle  sera  achevée  demain. 


Lorsque,  le  .tl  mai  l.s'.is,  le  gouverncmenl  de  la 
Itépuliliquc  éleva  le  général  Calliéni  A  la  dignité 
lie  grand  oriiiier  de    la    Légion   d'honneur,  il  jusli- 


ÉVÉNliMENTS    GEOGRAPHIQUES 


573 


fiait  cette  promotion  exceptionnelle  en  ces  termes: 
•  A  diriffé  avec  la  plus  grande  distinction  la  paci- 
licuiion  et  l'organisation  de  notre  nouvelle  colonie  ". 

C'est  que  le  général  a  eu  la  conscience  nette  de  sa 
double  mission  de  cnnimanihnt  en  chef,  chef  de 
l'armée  chargée  d'établir  l'ordre  et  la  paix,  et  aussi 
de  ijouverneur  général,  chef  des  colons.  Knse  et 
arairo  aurait  pu  être  la  devise  de  ce  nouveau 
Bugeaud:  dans  le  même  temps,  il  formait  un  plan 
de  campagne  contre  les  insurgés  du  Bénabé,  faisait 
planter  des  cocotiers  sur  les  dunes  de  la  côte 
orientale  et  répondait  à  des  indigènes  l'assurant 
de  leur  sincérité  :  «  Je  croirai  à  votre  sincérité 
quand  je  ne  verrai  dans  vos  magasins  que  des 
marchandises  françaises,  et  lorsque  vos  enfants 
parleront  le  français.  » 

Nous  avons  résume  l'œuvre  du  commandant  en 
clief;  voici  les  principau.x;  résultats  obtenus  par  le 
gouverneur  général. 

La  mise  en  valeur  du   sol  est   en    plein  progrès. 

Dans  le  quatrième  territoire  militaire,  le  comman- 
<lant  a  fait  venir  des  charrues,  a  réuni  les  indi- 
gènes et,  en  leur  présence,  a  fait  labourer  des 
rizières.  Ceux-ci,  qui  se  contentaient  de  retourner 
la  terre  avec  des  pelles  ou  même  de  la  faire  pié- 
tiner par  des  troupeaux  de  bœufs,  ont  demandé 
immédiatement  à  acheter  les  charrues  qu'ils  ve- 
naient de  voir  à  l'œuvre.  Quelques  petits  champs  de 
blé,  ensemencés,  à  titre  d'expérience  ,  dans  divers 
centres  de  l'Emyrne,  ont  donné  des  résultats  iné- 
.;aux:  les  essais  de  blé  dur  de  <■  Médéah  »  ont 
.(é  très  satisfaisants;  cette  année,  l'expérience 
~tra  renouvelée  sur  une  plus  grande  échelle.  Afin 
de  pousser  les  indigènes  à  l'élevage  et  à  la  culture 
laisonnéc,  un  comice  agricole  a  été  tenu,  dans  le 
cercle  d'Antofrobé,  le  5  juillet  dernier;  il  avait 
ittiré  10  000  indigènes;  deux  prix  d'honneur  ont 
■■té  obtenus  par  des  éleveurs  de  bœufs.  L'état  des 
plantations  sur  la  côte  orientale  donne  de  grandes 
espérances  :  cacaoyers  ^dont  la  culture  semble 
pour  le  moment  la  plus  rémunératrice!  surtout 
aux  environs  de  Tamatave;  vanille  vers  Vato- 
mandri  et  Mahanoro  ;  café  Libéria  dans  la  pro- 
vince de  Mananjary  ;  Manihot  Glazovii  icaoutchouc 
beara,  dans  cette  même  province.  L'n  jardin 
d'essai  a  été  fondé  par  un  colon  à  Fort-Dauphin. 
Les  thés  ne  se  rencontrent  guère  que  sur  le 
Mangoro.  Rizières  dans  les  grandes  vallées  de 
l'ouest  ;  élevage,  et  peut-être,  en  quelques  points, 
culture  du  blé  sur  le  plateau  central;  cultures 
riches  :  thé,  vanille,  café,  cacao,  sur  la  côte  orien- 
tale :  telle  semble  devoir  être  la  répartition  des 
richesses  agricoles  de  Madagascar.  Quant  à  l'exploi- 
tation des  forêts  ^ébène,  acajou\  elle  n'a  pu  être 
entreprise,  faute  de  voies  de  communication.  L'ile 
exporte  des  bois...  de  Suède  et  de  Norvège  ! 

Les  richesses  minières  se  révèlent  chaqtie  jour 
l>lus  nombreuses.  Récemment  des  officiers,  en- 
voyés en  mission  scientifique,  ont  exploré  le  pays 
au  sud  et  au  sud  ouest  de  Tananarive;  ils  ont  rap- 
porté des  morceaux  de  cuivre  panaché,  des  blocs 
énormes  de  malachite,  d'azurile,  d'hydrosilicatc  de 
nickel,  des  échantillons  nombreux  de  lignite,  de 
fort  beaux  échantillons  d'amiante.  Ces  mois  der- 
niers, de  riches  gisements  d'or  ont  été  signalés 
dans  le  cercle  d'.\nkazobé;  de  plus,  dans  les  envi- 
rons immédiats  de  la  capitale  et  dans  le  Betsiriry, 
la  teneur  de  la  tonne  de  terrain  aurifère  a  été  rc- 
i'onnue  supérieure  à  l'estimation  qui  en  avait  été 
faite  jusqu'ici.  Enfin,  on  peut  désormais  considérer 
>  omme  acquis  que  l'énorme  massif  central  de  l'ile 
r;,t  aurifère  en  son  entier,  ainsi  que  la  grande 
■■haine  côtière  de  l'est. 

Le  mouvement   commercial   tend    à  s'accroître. 

Les  marchés  du  plateau  central  prennent  chaque 
y<\iv  plus  d'importance.  Les  Sakalaves  du  Betsiriry 


commencent  à  venir  sur  les  contins  de  l'Emyrne 
troquer  leurs  fruits,  raUas.  poissons  fumés,  contre 
des  objets  d'importation.  Dans  le  sud-est,  des  lots 
importants  de  caoutchouc  ont  été  dirigés  sur  Fort- 
Dauphin.  Sur  les  côtes,  à  Tamatave,  le  port  d'où 
part  la  route  de  France  1 1  fiâo  habitants',  la  situa- 
lion  du  commerce  est  stationnaire.  Les  autres 
ports  de  l'ile,  Fort-Dauphin,  Tulléar,  Majunga, 
prennent,  au  contraire,  un  développement  de  plus 
en  plus  considérable.  Majunga,  chef-lieu  d'une  im- 
portante province  agricole,  fournira  de  plus  en 
plus  à  l'Afrique  orientale  le  bétail  et  le  bois  qui 
lui  manquent;  le  chiffre  des  entrées  et  sorties  y 
atteignait  au  1"  août  dernier,  pour  sept  mois, 
I  215  navires,  alors  qu'il  n'avait  été,  pour  les  douze 
mois  de  1S97,  que  de  1  396.  Plus  au  sud,  Tulléar, 
où  se  sont  transportées  toutes  les  maisons  de 
Nossi-Bé,  tend  à  devenir  le  centre  du  commerce 
d'exportation  (bœufs,  volailles,  légumesl  pour  le 
Transvaal  et  l'Afrique  du  sud-ouest.  Enfin,  pour 
l'ensemble  de  l'ile,  tandis  que  les  importations 
en  1897  avaient  atteint,  pour  douze  mois,  le  chiffre 
de  18  330  000  francs,  en  1898  elles  atteignaient 
le  1"  août,  pour  se/)(  mois,  celui  de  rj  140  000. 
Dans  ce  dernier  chiffre,  la  France  et  ses  colonies 
entraient  pour  8  700  000.  Les  exportations  ont  une 
valeur  de  i  .100  000  francs  (1897). 

L'exploitation  de  l'ile  n'en  est  donc  plus  à 
l'âge  des  espérances.  Elle  donne  déjà  des  ré- 
sultats certains.  Elle  n'attend  plus,  pour  être  en 
plein  rapport,  que  les  voies  de  communication 
depuis  si  longtemps  promises.  Une  compagnie 
devait  construire  un  chemin  de  fer  de  Tamatave 
A  Tananarive  ;  une  seconde,  une  route  à  péages  de 
Fianarantsoa  à  la  mer.  On  s'étonnait  de  leur  silence. 
Le  7  mars  dernier,  le  ministre  des  colonies  l'a 
expliqué  :  la  compagnie  du  chemin  de  fer  a  renoncé 
à  son  projet  primitif,  celui-ci  devant  entraîner  une 
dépense  supérieure  A  60  millions;  elle  a  formulé  de 
nouvelles  propositions  et  >■  pour  le  moment,  la 
question  reste  en  suspens  ".  En  ce  qui  concerne  la 
route  de  Fianarantsoa,  le  délai  d'option  n'est  pas 
encore  passé,  et  le  ministre  attend  les  résolutions 
de  la  compagnie.  Allons,  Madagascar  n'a  pas  encore 
son  chemin  de  fer  !  Encore  quelque  temps,  la  tonne 
de  marchandises  coûtera  1 000  à  1 200  francs  de 
transport  de  la  mer  à  Tananarive,  et,  dans  cette 
dernière  ville,  le  pain  se  vendra  1  fr.  50  le  kilo- 
gramme; le  sel,  1  fr.  20;  le  vin,  de  2  à  3  francs  le 
litre!  Cependant,  sous  l'impulsion  du  général  Gal- 
liéni,  un  effort  considérable  a  été  accompli.  Le 
génie  achève,  au  milieu  de  grandes  difficultés  natu- 
relles, la  route  de  Tamatave  à  Tananarive.  L'artil- 
lerie de  marine  a  relié,  par  une  solide  chaussée,  la 
capitale  au  cours  navigable  du  Betsiboka,  le  fleuve 
de  Majunga.  Enfin,  la  construction  de  la  route  car- 
rossable de  Tananarive  à  Fianarantsoa  se  poursuit 
activement.  Mais  une  question  se  pose  :  les  routes 
suffiront-elles  dans  un  pays  dépourvu  de  bètes  de 
trait,  d'avoine,  d'orge  et  de  foin?... 

On  dit  que  lorsque  le  général  Galliéni,  de  retour 
d'un  voyage  d'inspection  de  quatre  mois,  de  Tana- 
narive à  Majunga.  de  Majunga  à  Nossi-Bé,  de 
Nossi-Bé  à  Maintirano,  "Tulléar,  Fort-Dauphin, 
Farafangana,  Tamatave  —  le  périple  presque  com- 
plet de  l'ile  —  est  rentré,  le  8  octobre  dernier, 
dans  la  capitale,  il  s'exprima  ainsi  : 

«  L'an  dernier,  mon  opinion  était  encore  hési- 
tante ;  mais  aujourd'hui  j'ai  foi  dans  l'avenir  de  la 
grande  ile  et  je  peux  en  prédire  l'essor  rapide.  " 

Il  est  à  souhaiter  que  le  général  soit  maintenu 
longtemps  encore  dans  son  commandement,  afin 
qu'il  puisse  réaliser  lui-même  sa  prédiction. 

Gasto:»    Rouvibr. 


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LE   MONDE   ET    LES  SPORTS 


LE     MENAGE      A      QUATRE 


C'est  toujours  un  très  joli  spectacle  de  voir  un 
mail  bien  attelé  cl  bien  conduit  gravir  au  trot 
l'avenue  qui  mène  à  l'Arc  de  Triomphe  ;  si  le  soleil 
se  met  de  la  partie,  les  toilettes  claires  des  femmes 
prennent  un  chatoiement  spécial  et  il  est  difficile 
de  se  départir  de  l'impression  de  grand  air  qui 
accompagne  le  passage  de  ces  voitures  à  quatre, 
que  ne  fait  qu'augmenter  le  bruit  spécial  des  car- 
rosseries de  luxe  et  l'éclatante  fanfare  d'un  cor  lon- 
guement sonné  par  un  piqueur  bien  en  siège. 

De  nos  jours,  posséder  un  mail-cuitch  est  le 
signe  d'un  très  grand  luxe,  car  il  implique  une  très 
grosse  dépense  pour  un  plaisir  qui,  somme  toute, 
ne  peut  pas  être  répété  très  souvent  dans  le  cou- 
rant de  l'année;  le  propriétaire  qui  irait  se  pro- 
mener tous  les  jours  dans  le  tralala  d'un  attelage 
à  quatre  passerait  pour  un 
original  ;  d'ailleurs,  bien  des 
raisons  empêchent  de  se  li- 
vrer constamment  A  ce  sport 
luxueux  :  il  est  très  fatigant 
pour  les  chevaux  et  pour  la 
personne  qui  mène;  ensuite,  il 
faut  se  soumettre  aux  néces- 
sités du  temps:  l'hiver,  il  fait 
trop  froid,  l'été,  il  fait  trop 
chaud  ;  défalquez  en  plus  les 
journées  de  pluie  et  celles  où  , 
l'on  n'est  pas  disposé,  et  vous 
verrez  que  le  nombre  de  sor- 
ties devient  très  limité. 

On  n  calculé  que  les  dépenses 
d'un  drag,  avec  les  six  chevaux 
qu'il  nécessite,  coûte  une  ving- 
taine de  mille  francs  par  an, 
sans  compter  les  aléas  pour  les 
remplacements    que    l'on    est 
obligé    de    faire    d    cause   des 
accidents  et  pour  les  change- 
ments qu'on  opère  par  goût  et  par  fantaisie;  si, 
<raulre  part,  on  admet  vingt  sorties  dans  l'année 
et  si  on  double    les   frais   pour   l'amortissement 
des   chevaux,  des   harnais  et  de    la  voiture,  chaque 
promenade  reviendra  ù  cent  louis. 

I,c  cnnching  est  un  art  qui  fait  envie  A  loua 
ceux  qui  aiment  les  chevaux  et  qui  possèdent  une 
grosse   fortune;    toutefois,   l'argent    A    lui    soûl    ne 


suffit  pas  pour  mériter  le  véritable  titre  de  cocher, 
il  faut  encore  un  ensemble  de  qualités  qui,  en  cer- 
tains cas,  peuvent  s'acquérir  ;  de  la  force  d'abord 
et  de  l'élégance,  ces  deux  dons  ayant  le  mérite  de  se 
compléter  l'un  l'autre;  il  serait  souverainement  dis- 
gracieux de  voir  un  hercule  perché  sur  son  siège  faire 
valoir  la  puissance  de  ses  niceps  avec  ostentation, 
il  faut  exercer  son  effort  sans  en  avoir  l'air,  de 
favon  à  paraître  toujours  dans  la  plénitude  de  ses 
moyens.  Voyez  les  acrobates  dans  les  cirques,  qui 
exécutent  des  tours  de  la  plus  grande  diflicullé  et 
qui  pourtant  ne  semblent  guère  se  fatiguer,  telle- 
ment ils  ont  de  l'aisance  cl  de  la  souplesse  dans 
leur  action  ;  ils  sont  toujours  en  dedans  de  leurs 
capacités,  c'est-à-dire  qu'ils  ont  constamment  l'air 
de  pouvoir  en  faire  plus  encore  s'ils  le  voulaient. 


Pour  bien  conduire,  il  faut 
aussi  ilu  coup  d'ieil  et  de  l'in- 
lelligeuee;  la  moindre  faute  dans  le  ménage  d'un 
rt).i<'/i  peut  avoir  des  conséquences  très  dange- 
reuses ;  si  vos  bêles  de  timon  ne  galopent  pas 
ensemble,  vous  verrez  votre  voiture  subir  un  mou- 
vement de  tangage  qui  ne  fera  que  s'accentuer  nvcc 


LE    MONUK    ET    LES    SHOIJTS 


la  vitesse;  un  caillou  ou  une  dënivellation  de  ter- 
rain peut  alors  faire  basculer  l'ensemble,  au  grand 
désagrément  de  vos  invités. 

11  est  toujours  facile,  avec  de  l'argent,  de  pos- 
séder un  attelage  bien  stylé,  surtout  dans  des  villes 
comme  Londres  et  Paris,  où  l'on  est  très  entouré 
de  spécialistes  dont  l'intérêt  est  de  donner  de  bons 
conseils.  Une  fois  l'outil  en  main,  il  faut  savoir  s'en 
servir,  et  pour  cela  il  n'y  a  qu'un  moyen,  prendre 
des  leçons.  .\  Paris,  c'est  Howlett  qui  tient  la  tète 
des  professeurs  de  grandes  guides,  c'est  lui  qui  a 
donné  des  conseils  à  tous  nos  plus  illustres  pro- 
priétaires de  mail,  c'est  un  hommage  qu'il  faut  lui 
rendre;  les  plus  récalcitrants,  entre  ses  mains,  de- 
viennent en  peu  de  temps  des  cochers  parfaits.  Il 
a  écrit  un  livre  où  sa  méthode  est  enseignée,  mais 
cet  ouvrage  n'a  qu'une  valeur  anecdotique  ;  il  se- 
rait, en  ell'et,  bien  difficile  d'apprendre  à  conduire 
en  parcourant  des  lignes  imprimées.  Sa  méthode 
est  un  peu  hardie,  mais  il  est  impossible  de  la  cri- 
tiquer puisqu'elle  donne  d'excellents  résultats  :  il 
jette  ses  élèves  au  milieu  de  la  mêlée  comme  un 
professeur  de  natation  lancerait  son  néophyte  dans 
l'eau;  il  est  vrai  que,  du  moment  qu'on  a  son  pro- 
fesseur à  côté  de  soi,  les  accidents  ne  sont  pas  à 
craindre;  nous  avons  tous  vu  Howlett  sur  son 
mail,  avec  un  élève  à  ses  côtés  ;  cet  élève  était  sou- 
vent une  femme  ou  une  jeune  fille;  les  chemins  les 
plus  accidentés  ne  lui  font  pas  peur  :  il  y  en  a 
même  qui  sont  classiques  et  dont  le  passage  con- 
stitue ta  leçon,  tels  sont  la  rue  du  Sabot,  la  rue 
des  Anglais,  le  tournant  de  la  fontaine  de  la  rue 
Saint-Dominique.  Certains  sportsmen,  qui  ont  déjà 
fait  leur  preuve  et  qui  ont  conduit  des  mails,  n'hé-^ 
sitcnt  pas  à  revenir  à  leur  niaitre  pour  se  refaire 
la    main  ;    c'est    un    peu  ce  qui   se    passe    dans  les 


et  bien  des  imprudents  s'imagi- 
nent pouvoir  conduire  i  quatre 
parce  qu'ils  sont  à  même 
de  pousser  un  cheval  bien 
dressé  dans  les 
allées  du  Hois;  ce 
n'est  plus  du  tout 
la  même 
chose.  Il 
arrivealors 
ce    spr 


HOWLETT     sur,      SON      SIÈGE 

salles  où  les  plus  grands   escrimeurs  prennent  une 
leçon  pour  se  préparer  à  un  assaut. 

Malheureusement  tout  le  monde  n'a  pas  le  bon 
esprit  de  se  soumettre  à  un  exercice  préparatoire, 


LE   r.  r  A  K  I) 


tacle  ridicule 
que  le  cocher 
pris  d'inquié- 
tude se  trouve 
obligé  d'avoir 
recours  à  ses 
hommes  pour 
faire  exécuter 
un  tournant  à 
ses  chevaux. 
Howielt  raconte  dans  son  style  un  peu  anglais  : 
'■  J'étais  un  jour  à  une  réunion  de  coaches  sur  un 
champ  de  courses;  un  de  ces  coaclies  était  chargé 
de  monde  et  son  propriétaire  sur  le  coussin  de 
guides:  il  fallait  le  voir  quitter  le  champ  de  courses 
avec  les  guides  et  le  fouet  dans  ses  mains.  C'était 
quelque  chose  d'incroyable  !  Un  homme  à  la  tête 
tic  chaque  cheval,  le  cocher  donnant  des  ordres 
partout  à  la  fois  :  Allez,  Guillaume,  lirez  à  gauche  : 
Jean,  n'allez  pas  si  vite;  Robert,  frappez  votre 
cheval;  Joseph,  lirez  à  droite,  et  toute  espèce  de 
commandements  plus  affolés  les  uns  que  les  autres. 
C'est  incroyable  de  voir  des  personnes  assez  cou- 
lageuses  pour  monter  dans  des  voitures  menées 
d'une  façon  pareille,  qui,  par  miracle,  rentrent 
quelquefois  sans  accident.  Il  va  sans  dire  que  le 
propriétaire  du  cnach  reçoit  à  l'arrivée  les  com- 
pliments d'usage!...  » 

Il  est  assez  difficile  de  réunir  quatre  chevaux 
sur  lesquels  il  n'y  ait  absolument  rien  à  dire;  la 
perfection  d'im  attelage  consiste  sur  un  appa- 
reillemenl  irréprochable,  c'est  même  la  seule  pai- 
lic  de  l'ensemble  qui  puisse  faire  honneur  au  pro- 
])riétaire,  car  elle  dépend  de  son  goùl  et  de  son 
discernement,  à  moins  qu'il  ne  s'en  remette  aux 
lumières  d'un  ami  expérimenté;  en  ce  cas,  il  aura 
encore  un  mérite,  celui  d'avoir  su  choisir  cet  ami 
expérimenté. 

Les  chevaux  de  volée  doivent  être  perçants  et 
pourtant  avoir  les  qualités  de  docilité  et  de  ré- 
pondre bien  à  la  main.  L'action  du  cocher  sur  ces 
chevaux,  placés  à  distance,  est  forcément  moins 
directe  que  sur  les  chevaux  de  timon,  sur  qui  on 
peut,  au  besoin,  faire  prévaloir  l'argument  du  fouet. 
Ces  derniers  pourront  être  moins  vifs  que  les  pre- 
miers: à  côté  des  dons  d'esthétique  toujours  re- 
quis d'un  attelage  de  grand  luxe,  on  leur  demande 
de  la  force  et  de  la  souplesse,  pour  bien  tirer  la 
voiture  et  bien  suivre  le  mouvement   imprimé  par 


].K    MONDK    KT    I.KS    SPORTS 


A  11  R  1  V  É  E      D  '  U  N      MAIL 
ilMl     tK     CHAMP     DE     COCRSES     D'AUTEUIL 


les  bétes  d'avant.  Il  est  indispensable  que  les  che- 
vaux soient  parlaitement  dressés,  c'est-à-dire 
<|u'ils  connaissent  leur  métier  A  fond;  il  est  évi- 
dent que  s'il  y  a  insuffisance  de  travail  et  si  les 
ehevaux  ne  marchent  pas  ensemble,  l'intellif^ence 
du  cocher  peut  remplacer  les  qualités  qui  man- 
<|uent;  mais  alors  le  coaching  perd  son  principal 
a(;rcmenl,  qui  est  d'être  une  promenade  cl  non 
un  exercice  d'entraînement. 

Nous  ne  saurions  mieux  faire  que  de  recom- 
mander aux  amateurs  de  mail  de  lire  et  consulter 
les  ouvrages  de  Donatien  Levesque  et  Mortimer 
il'Ocafçne;  ils  sont  bourrés  de  renseignements 
utiles  sur  l'art  si  délicat  de  conduire  à  quatre;  la 
haute  compélence  de  ces  maîtres  sur  la  question 
me  fait  un  devoir  d'incliner  ma  plume  devant  leur 
copie,  c'est  d'ailleurs  après  avoir  lu  leurs  livres 
que  j'ai  rédigé  ces  quelques  mots  sur  le  ménage  à 
ijuatre. 

L'origine  du  mnil-couch,  comme  l'indique  son 
nom,  ce  sont  les  anciennes  voitures  publiiiues  qui 
faisaient  le  service  régulier  de  la  malle  en  Angle- 
terre. Kn  France  nous  n'avions  que  les  diligences 
qîii  ont  été  créées  en  t'94  pour  succéder  aux  turgo- 
tines  sortes  de  véhicules  fort  disgracieux  datant 
du  ministre  qui  leur  donna  son  nom  ;  ces  dili- 
gences françaises,  dont  on  voit  encore  quelques 
spécimens  en  \ormandie  et  dans  les  localilés 
d  oi'i  elles  n'ont  point  été  chassées  par  les 
chemins  de  fer,  n'ét<iient  pas  disgracieuses 
et  il  est  fort  regrettable  qu'elles  n'aient  pas 
servi  de  type  <i  une  voiture  de  luxe,  comme 
son  congénère  le  maU  anglais.  La  cause  de 
celte  préférence  est  qu'il  y  a  une  cinquan- 
taine d'années,  époque  ù  laquelle  on  com- 
menta à  faire  du  sport  chez  nous,  la  mode 
était  de  copier  les  Anglais;  il  y  avait  une 
bonne  raison  pour  cela,  en  France  nous 
n'avions  alors  ni  chevaux  de  luve,  ni  con- 
naissances hippiques  spéciales,  les  guerres 
avaient  tout  pris;  tandis  que,  de  l'autre 
coté  du  chenal,  on  él.iit  déjA  merveilleuse- 
ment organisé  sur  toutes  les  questifms  qui 
louchent  au  sport  érpicstre,  alors,  on  a  fait 
venir  des  cochers  anglais,  des  chevaux 
anglais  et  des  habitudes  anglaises.  L'usage 
est  mémo  resté  et,  il  faut  le  dire,  c'est  un 
tort,  car  nous  avons  sûrement  en  France 
tous  les  moyens  de  mener  A  bien  les  exer- 
eictîs  cpii  se  réfèrent  au  cheval,  y  compris, 
el  surtout,  le  bon  goùl  et   le  <liscernenunl. 


La  première  société  de  Coach  fut  fondée 
en    Angleterre   pendant  l'année     1807,  elle 
était  composée  de   viniil-cinq  membres  au 
maximum,  qui   se  réunissait  pour  conduire 
des  cnuchcs  privés.    Les  réunions  annuelles 
étaient  au  nombre  de  quatre,  deux  au  Ulack 
/>of/,   près    //ou'nscoie   et   deux    au    White 
Slar  A  liensiiKfttin;    celte  société  était  très 
fermée,     aussi,    comme    cela    arrive     tou- 
jours, il  s'en  forma  une   seconde   (en   1850) 
Ihe  Fiiur  in  /laad  C'/ui.  Ces  deux  fondations 
n'cxislenl  plus;  elles   sont   remplacées  par 
le   Finir   in  hand  and   drivinij  Cluh   et   le 
l^dacliinij  Cluh;  à  certains  jours  ils  se  réu- 
nissent   à    lli/de  Park  cl  défilent,   le   prési- 
dent en   tcle.  dans  les  allées  du   parc  lon- 
donien ;  après    avoir   longé    la   SerpentinCp 
ils  se   rendent  à   un    endroit  fixé  d'avance 
comme   but  de  la  réunion  ;  ces  fêtes  hippi- 
ques  sont    très    suivies   et    tout    le   grand 
monde  anglais   se  fait   un  devoir  d'y  assis- 
ter. Le  prince   de    Galles  lui-même  honore 
les    réunions   de    sa    présence  quand  il  est 
A  Londres.  Ces  sociétés  ont  chacune  un  cos- 
tume spécial;  le  Fimr  in  hand  and  driving 
possède  une  jaquette  vert  marron  A  un  rang  de  bou- 
tons dorés,  dont  deux  seulenient  se   boutonnent  — 
notez  ce  détail  1  —  Le  chapeau  est  en  soie  noire  et 
le  pantalon  est  comme  on  l'aime.  Les  membres  du 
Coachimi    portent    une  jaquette    ayant    la    même 
forme,  mais   elle   est  bleue;  quant   au   gilet,  il    est 
couleur  ventre  de  biche. 

Kn  Amérique,  l'usage  des  mails  s'est  vile  répandu 
A  partir  du  jour  où  se  sont  trouvées  établies  les 
griisses  fiirtùnes;  il  existe  une  sociélé  le  Aeiu  York 
Cdaching  Cluh.  dont  M.  William  Jay  Junior  a  été 
longtemps  le  président. 

La  Siiciélé  des  Guides,  A  la  tête  de  laquelle  se 
trouve  le  comte  de  la  Haye-.Iousselin,  est  trop 
connue  pour  que  nous  nous  y  arrêtions  longtemps; 
nous  connaissons  tous  ses  rendez.-vous  de  draqs 
sur  la  place  de  la  Concorde  et  l'exode,  en  file 
indienne  précédée  par  des  piqueurs  A  cheval,  jus- 
qu'au champ  de  courses  d'.\uteuil.  Elle  se  compose 
(l'une  cinquantaine  de  membres,  parmi  lesquels  on 
peut  citer  une  fenmie,  la  duchesse  de  Luynes. 

En  Angleterre,  au  moment  de  la  création  des 
chemins  de  fer,  les  coaches  étaient  dans  la  pléni- 
tude de  leur  succès  ;  il  y  en  avait  de  trois  espèces  : 
le  C()ac/i-omnii)ii.s  qui  faisait  un  service  lent  el  qui 
pouvait  être  comparé  A  nos  anciennes  diligences, 
le  coach  rapide,  c'était  une  voilure  alleléc  en  poste, 
el    le    mail-ciiarh.  proprement  dit,  qui   servait   au 


LE     M  \  I  I.     IIK 


LK    MONDE    ET    LES    SPORTS 


transport  de  la  correspondance,  et  dont  la  forme 
a  été  le  prototype  des  mails  actuels;  le  service 
des  mail-coaches  était  fait  par  l'Etat;  chaque  voi- 
lure était  pourvue  d'un  r/iiarrf.  sorte  de  conduc- 
teur olViciel,  qui  comniaiidait  au  cocher  et  sous  la 
responsabilité  duquel  se  trouvait  la  voiture;  il  por- 
tait une  veste  roujje,  et  de  son  cor  il  donnait  des 
cu'dres  à  l'honinie  qui  conduisait  les  chevaux,  il 
était  armé  de  pistolets  et  d'un  m<iusqueton. 

Les  plus  fïrands  seif^neurs  anglais  ne  reculaient 
pas  devant  l'obliisation  qu'ils  s'imposaient  volon- 
tairement de  conduire  des  onches  publics;  on  vit 
un  gentleman,  allié  aux  premières  familles  de  Galles 
et  dont  le    père  était   au  Parlement,  conduire  une 


lequel  on  risquait  parfois  des  sommes  assez  conn 
dérables  ;  les  parieurs  (iraient  le  coté  du  chemin 
qui  revenait  à  chacun  et  on  pointait  les  objets 
qu'on  rencontrait  ;  un  âne  valait  7,  un  cochon  1. 
un  mouton  noir  1,  un  chat  5,  un  chat  à  une 
fenêtre  10,  un  chien  1.  une  pie  1,  un  cheval  j;ris  &  ; 
on  totalisait  et  le  (jaftnanl  de  l'étape  était  celui 
qui  avait  le  plus  de  points. 

Il  est  peu  probable  que  MM.  Gordon  Bcnnet  el 
W.  TilTany  se  soient  livrés  à  celte  distraction  li- 
jour  où  ils  se  sont  rendus  de  Paris  à  Trouville  en 
dix  heures;  le  pari  avait  été  fait  que  la  route  ne 
pouvait  être  couverte  en  moins  de  douze  heiu'es. 
Parmi    les  voyaj;es   intéressants  exécuté*  en   mail. 


rx    TOVRS  XHT    TRÈS     Ail 


voiture  pour  son  plaisir;  Charles  Jones,  le  frère  de 
sir  Thomas  Jones,  menait  un  coach  appelé  <*  la 
Perle  ».  Cet  usa^c  s'est  propagé  jusque  chez  nous; 
nous  avons  vu  des  mails  conduits  par  nos  plus 
célèbres  sportsmen.  une  association  s'était  même 
formée  entre  MM.  James  Gordon  Bennet.  proprié- 
taire du  Aeu'  Y'irk  Herald.  W.  Tillany,  Ridgway 
et  le  baron  Lejeune.  pour  exploiter  deux  services 
réguliers  entre  Paris  et  Poissy,  Paris  et  Ram- 
bouillet. 

Aujourd'hui  ces  mails  existent  encore,  mais  ils 
sont  conduits  par  des  cochers  à  gages;  la  distrac- 
tion de  voiturer  des  étrangers  en  quête  de  prome- 
nades n'ayant  pas  eu  le  don  de  l'aire  persévérer 
les  organisateurs  dans  leur  idée  peu  en  rapport,  il 
faut  l'avouer,  avec  les  habitudes  de  notre  époque. 

Au  tempis  ou  l'on  voyageait  réellement  en  coach, 
la  route  était  lungue,  les  étapes  fatigantes  et 
ennuyeuses,  on  n'avait  pas  comme  maintenant  les 
distractions  du  wagtm-restaurant,  des  journaux,  etc., 
pour  abréger  la  numnlonie  du  trajet.  Un  avait 
inventé   un  jeu,    appelé    le   Jeu    de   la  ruute  dans 


il  faut  également  citer  celui  de  M.  Selby,  qui  con- 
duisit, en  ISSS,  entre  Londres  et  Brighton  et  retour 
en  sept  heures  cinquante  minutes.  Le  pari  de 
1  oro  livres  contre  50n  avait  été  tenu  pour  huit 
heures;  l'arrivée  a  du  être  intéressante. 

M.  Rodman  Wanamaker  est  un  passionné  du 
coach  :  il  va  couramment  de  Paris  à  Londres  en 
voiture,  il  epimène  douze  chevaux  qu'il  envoie  en 
avant  par  chemin  de  l'er  pour  établir  des  relais, 
de  sorte  qu'il  peut  parcourir  75  kilomètres  par- 
jour  d'une  façon  ininterrompue. 

Nous  n'en  finirions  pas  si  nous  voulions  redire 
toutes  les  péripéties  des  vuyages  ;  le  machintj  est 
un  exercice  fertile  en  incidents,  il  est  même  pres- 
que impossible  de  l'aire  un  long  trajet  sans  fournir 
la  matière  d'un  texte  intéressant;  c'est  peut-être 
ce  côté  épisodique  qui  olïre  tant  d'attraits  aux 
véritables  amateurs  de  mail,  qu'il  ne  faut  pas  con 
fondre  avec  ceux  qui  se  contentent  de  promener 
leurs  chevaux  pendant  quelques  heures  aux  alen- 
tours de  Paris. 

A.    DA    Cu>HA. 


[Photographies  de  MM.  P.  Xaudut,  Vh.  Ili'Uel  el  l'auteur.] 


LA     MODE     DU     MOIS 


Voici  l'époque  où,  comme  la  chrysalide,  la  femme  se 
transforme.  Elle  abandonne  les  lourds  et  encombrants 
vêtements  d'hiver  pour  adopter  ceux  ft  la  fois  plus 
coquets  et  plus  légers  du  printemps.  On  est,  cette  année, 
aux  formes  collantes,  bien  ajustées,  et  aux  tissus  sim- 
ples. Le  drap  satin,  le  crépon,  le  cheviot,  le  cachemire 
sont  par  conséquent  à  la  mode. 

Précisément  en  drap  cheviot  bleu  marine  est  notre 
modèle  n°  J.  La  blous-^-boléro  qui  lui  sert  de  corsage 
est  entièrement  composée  de  plis  en  biais  ou  de  piqûres 


Plus'  babillé  est  le  costume  n°  2.  Eu  drap  souple 
mouette,  il  est  orné  d'incrustations  en  guipure  cendre. 
Le  gilet  et  les  manches  à  plis  lingerie  sont  en  taffetas 


même  mouvement.  Elle  s'ouvre  sur  une  chemisette  en 
guipure  d'Irlande  cendre,  et  elle  est  lisérée  de  velours 
i^erisc  semblable  à  celui  qui  double  le  coi  et  qui  en 
forme  le  revers.  Barrettes  et  boulons  également  cerise. 
Quant  h  ];i  jupe,  longue  et  souple,  elle  est  absolument 
collante  sur  les  hanches  et  hermétiquement  fermée  der- 
rière. Petit  chapeau  breton  légèrement  iclevé  en  ama- 
xono,  en  feutre  souple  bleu  marine,  chou  de  velours 
«erise  en  avant,  et  aiurette  noire  couchée  sur  la  calotte 
ronde.  Ombrelle  cerise,  ornée  de  dentelle  cendre,  avec 
ni.inche  de  fantaisie  Qants  de  pe:iu  de  Suède  naturelle, 
I5a.s  de  fil  d'Ecosse  noir  et  souliers  à  barrettes  boutonnées, 
eu  rhevrcau  mat. 


A  reflets  d'argent.  Le  col  montant  e.st  eu  velours  ibi.H. 
Ce  costume  est  composé  d'une  première  jupe  plissée  eu 
taffetas  changeant,  et  d'une  tunique  coupée  genre  prin- 
cesse, absolument  ajustée,  en  drap  souple.  Toque  de 
paille  noire  bien  drapée,  relevée  par  une  fantaisie  eu 
plumes  blanches  et  grises  teintées.  Toujours  bas  noira, 
et  bottes  eu  chevreau  avec  bouts  vernis.  Gants  en  che- 
vreau glacé  blanc  ou  gris  foncé.  Jupon  de  dessous  en 
soie  claire,  froufrouté,  dans  le  bas,  de  volants  assortis, 
voilés  par  un  haut  volant  de  dentelle  crème  retenu  par 
des  flots  de  ruban. 

Voici  maintenant  un  long  vêtement  de  voiture  (n°  3), 
remarqué  dernièrement  jk  l'avenue  des  Acacias;  il  était 


LA    MODE    DU    MOIS 


porté  par  une  des  femmes  les  plus  distinguées  de  Paris. 
Il  est  en  drap  souple  bleu  foncé,  garni  de  rubans  de 
drap  blanc  piqués  en  intervalles  inégaux.  Coutures  rap- 
portées et  motifs  de  drap  blanc,  rappelant  les  rcver.-s 
et  l'intérieur  du  col,  toujours  style  Valois.  Ce  manteau, 
dont  les  pans  sont  L.yants  devant,  est  à  traîne  derrière. 
Il  est  fermé  par  un  double  rang  de  boutons  anciens. 
Petite  coiffure  en  paille  bleu  foncé,  assortie  de  ton 
au   vêtement    et  oraée   de  deux  ailes   blanches  agréa- 


chevrons,  en  velours  rose  argenté,  terminent  la  tunique 
sur  la  poitrine  et  dans  le  dos.  Du  col  très  montant 
s'échappe  an  petit  chiffonné  dépassant  eu  velours  rose, 
relevant  agréablement  le  teint.  Toquet  en  velours  noir 
ou  en  tulle  pailleté  avec  nœuds  Louis  XVI  laitonnés,  en 
petit  ruban  de  velours  rose  argenté.  Gants  de  chevreau 
blanc. 

Jupon  de  dessous  rose  glacé  de  blanc.  Bas  de  soie 
noirs.  Souliers  découverts  avec  petites  bouffettes  mélan- 
gées de  jais,  ou  grandes  boucles  en  stras  ancien. 

Pour  la  lingerie,  la  dentelle  A  la  mode,  en  dehors  de 
la  valenciennes  blanche  ou  jaunie,  est  le  vieux  point 
de  Paris  si  solide  et  si  joli.  On  orne  beaucoup  aussi  les 
chemises  surtout  en  broderie  au  fil  tiré,  ce  qui  est  à  la 
fois  très  riche,  très  simple  et  très  distingué.  Si  dans  les 
trousseaux  ordinaires  le  linge  de  coton  semble  primer. 


blement  mouvementées.  Bas  et  souliers  bleu  foncé  ; 
Gants  blancs  de  préférence;  mais  des  gants  gris  perle 
ou  même  suède  sont  encore  très  comme  il  faut.  Jupon 
de  dessous  en  pékin  noir  et  blanc,  garni  de  mousseline 
de  soie  blanche  voilée  par  de  la  mousseline  de  soie 
noire  et  de  rubans  étroits  en  satin  noir  doublé  de  blanc. 
Enfin  voici,  pour  dîners,  matinées,  concerts  mondains 
nu  petites  soirées,  une  longue  tunique,  toujours  souple, 
eu  massé  de  paillettes  noires  que  Ton  peut,  suivant  le 
goût,  mélanger  de  paillettes  d'acier  et  clair  de  lune 
(u**  4).  La  tunique,  sans  manches,  est  décolletée  sur  une 
guimpe  à  manches,  le  tout  à  clair,  en  vieux  bruges  ou 
en   guipure    d'Irlande    ficelle.  Deux  plis    plats,   genre 


dansles  beaux  trousseaux,  au  contraire,  ce  sont  toujours 
la  toile  et  la  batiste  qui  priment. 

Le  linge  de  couleur,  de  même  que  le  linge  de  soie, 
ne  peuvent  être  considérés  que  comme  des  fantaisies; 
on  peut  en  ajouter  quelques  pièces  à  un  trousseau,  mais 
comme  supplément  seulement.  Les  femmes  comme  it 
faut  ne  portent  cela  qu'en  voyage  et  à  la  campagne  ; 
encore  parlé-je  surtout  de  la  batiste  de  fil  ou  de  coton, 
le  linge  de  soie  n'étant  guère  admis  dans  la  bonne 
société. 

Pour  les  chemisettes,  matinées,  déshabillés,  pei- 
gnoirs, etc.,  c'est-à-dire  pour  les  vêtements  extérieurs, 
c'est  tout  différent.  La  fantaisie  a  libre  cours. 


LA    MODE    DU    MOIS 


NOUVEAUX     MODELES 

I.  Peignoir  à  co'ffer.  —  Forme  fichu,  en  nansouk 
pékiné  d'entre-d'eux  de  valenciennes  ;  autour  de  l'enco- 
lure, collerette  Pierrot  ee  terminant  par  un  coquille  en 
dégringolade,  de  chaque 
côté  des  devants.  Petits 
nœuds  en  rubans  de 
satin  blanc,  rose,  mauve 
ou  bleu,  suivant  le 
goût;  coiffure  ondée  et 
souple  avec  coque  en 
l'air  formant  chignon. 
II.  Petit  collet  en 
chantilly,  sur  transpa- 
rent de  satin  ivoire, 
liséré  par  une  petite 
ruchette  en  mous,seline 
de  soie.  Col-fichu  en 
grosse  guipure  rousse 
croisant  sur  le  côté,  et 


arrêté  à  la  taille  par  nne 
boucle  ancienne.  Toque  en 
dentelle  de  crin  pailletée, 
ornée  par  deux  panaches 
de  plumes. 

III.  Boléro  en  drap  noir, 
modèle  nouveau.  Le  col 
marin  et  les  revers  sont 
en  broderie  écrne  rehaussée 
de  cabochons  en  turquoises. 
Le  petit  dépassaut,  ou 
gilet,   est   en   satin   blanc. 


orné  de  boutons  de  tur- 
quoises. La  chemisette 
intérieure  est  en  mousseline 
de  soie  plissée,  avec  enco- 
lure en  velours  turquoise. 
Nœud  papillon  eu  dentelle 
en  cache  la  fermeture  sur 
la  nuque.  Petit  tricorne 
en  paille  de  fantaisie  orné 
de  choux,  pompons  en  ve- 
lours étroit  ou  niban  co- 
mète. 

Ce  boléro  peut  se  faire 
en  toute  nuance.  En  bleu 
hussard  pour  jeune  femme 
ou  jeune  fille,  il  est  char- 
mant cl  a  l'avantage  de  pouvoir  se  porter  avec  toutts 
sortes  de  jupes.  Celles  en  satin  noir  continuent  ii  jouir 
d'an  succès  mérité.  Elles  sont  &  la  fois  élégantes, 
simples  it  légèri-s,  et  pouvaut  se  porter  &  peu  près  &  tous 
les  âges,  comme  à  toutes  les  éputiues  de  l'année.  C'est 
ce  qu'on  appelle  unjotid  de  garde-robe. 

Toutes  les  femmes  doivent  en  avoir  au  moins  une. 


NOS    PATRONS 

Tablier  de  danse.  —  Ce  tablier,  destiné  à  une  fillette 
de  huit  à  quatorze  ans,  peut  se  faire  en  laine  on  en 
coton  noir,  ou  bien  encore  en  zéphir  de  fantaisie. 

Le  corsage  comme  la  jupe  se  coupent  en  droit  fil.  On 


fait  cette  dernière  plus  ou  moins  longue,  suivant  le  g<iiV, 

D'habitude,  on  recouvre  entièrement  la  jupe  de  1»  robe. 

Le  premier  patron  est  l'empiècement  du  devant  ;   le 

second,  celui  du  dos;  le  troisième,  le*  corsage,  dont  des 


fronces  peuvent  remplacer  les  plis  creux  du  modèle  ;  le 
quatrième,  la  manche,  dont  le  poignet  est  formé  par 
une  bande  droit  lil  pliée  en  deux;  et  enfin  le  cinquième, 
la  moitié  de  la  largeur  de  la  jupe  qui  doit  Hrc  retenue 
au  corsage  par  un  liseré  coupé  d.ins  le  biais.  La  rein- 
turo,  en  tissu,  sépare  l'une  de  l'autre. 


LA    MODE    DU    MOIS 


&81 


OUVRAGES    DE    DAMES 

I.  Cousiin  de  tête  pour  chaise  longue  oa  fauteuil,  eu 
linon  bleu,  rose,  jaune  ou  mauve.  Ce  coussin  a  environ 
50  centimètres  de  long  sur  35  de  large.  Il  est  donc 
oblong.  L'enveloppe  en  est  mobile  afin  de  pouvoir  se 
laver.   Un   double  entre-deux   de  valenciennes  jaunies 


orne  les  côtés,  ([ui  restent  ouverts  et  sont  entourés  d'un 
double  volant.  Quatre  attaches  en  rubans  étroits  avec 
coques  et  bouts  garnissent  l'intérieur  de  ces  volants, 
et  permettent  de  nouer  et  dénouer  le  dessus  de  linon 
lorsqu'on  veut  le  changer.  Le  premier  coussin  est  eu 
marceline  de  la  nuance  du  dessus,  et  garai  de  crin  ou  de 
duvet  suivant  le   goût. 

II.   l'etite  collerette   Marie  Stuart.  —   On    choisit  un 
ruban   haut  de  trois  doigts  environ.  On  l'ajuste  à  la 
_  grosseur     du     cou.     On 

fronce  légèrement  autour 
un  ruban  d'égale  hauteur 
en  lai';«int,  devant,  un 
mterviUe  dune  main 
environ,  et  en  abai'isant 
les  coin^,  également  fron- 
ces, de  façon  qu  ils  aocom 
pagnent  agréablement  le 
bas  du  visage  Ou  double 
d  une  dentelle  badinée,  ou  d  un  pU  é  ruche  ne  depab 
"ant  pas  le  raban  Cela  foime  une  petite  colleiette  qui 
termine  et  orne  gracieusement  corsage  ou  chemisette 
On  peut,  bien  entendu,  fane  cette  colleiette  en  toutes 
nuances 
III    Pochette  a  ouiiagej  en  satin  blanc  vieilli,  ou  en 


^-~r^»gst;!^^-^^T' 


à'tl^'-iS^'' 


satin  vert  Empire,  gii»  argent,  ivoue  ou  rose,  rehaussé, 
de  paillettes,  de  pastilles  et  de  paillons,  et  fleuiounée 
de  mignardises. 

L\.  —  3S. 


IV.  Pochette  ouverte. 
—  L'intérieur  se  double 
eu  soie  souple  de 
nuance  tendre  s'har- 
monisant  avec  celle 
de  dessus,  dont  elle 
diiïère  cependant. 

V.  Sac  à  linge.  — 
Cet  objet  de  première 
utilité  peut  encore  ser- 
vir d'ornement  au  ca- 
binet de  toilette  le 
plus  coquet.  On  choisit, 
Iiour  cela,  du  reps  de 
coton  rose,  bleu  ou 
gris  dans  les  nuance.s 
éteintes.  Faire  laver 
l'étoffe  au  préalable 
lui  enlève  la  raideur  et 
le  ton  cru  du  neuf.  Ou 
forme  une  poche  de 
1  mètre  de  long  sur 
d'^fiO    de    large.    Une 

seconde  poche  ii  soufflet,  de   même  largeur,  à  environ 
les  deux  tiers  de  la  hauteur. 

Un  sujet  découpé  dans  une  toile  de  Jouj,  ou  un  mé- 
daillon quelconque,  ornera  agréablement  le  milieu  de  ces 
compartiments.  On  achèvera  l'ornementation  en  entou- 
rant ce  sujet  ou  ce  médaillon  d'un  ruban  de  coton  demi- 


^^lf^00mj:!JS^jm\:nt-"rr"f 


blmc  k  [lu  L  mmun  lu,  i  un  lji_t,  cousu  à  plat. 
La  paitie  du  h  lut  e  iibat  jusque  la  hauteur  du  mé- 
daillon, sans  avoir  besoin  d'être  attachée.  Le  tout  se 
double  d'une  cretonne  écrue. 

Bektiie   de   Prksillv. 


MEMENTO    ENCYCLOPEDIQUE 
Événements  de  Février  1899. 


1.  —  Par  décret,  un  jardin  d'essais  coloniaux  est 
installé  h  Vincennes.  —  M.  F.  Faure  reçoit  le  prince  Uc 
Monaco  et  le  prince  royal  -le  Siam  et  leur  rend  leura  visites. — 
Ia-  g^ouvernement  autrichien  ajourne    le  Reichsrath  à 


].K    G  É  N  É.  i:  A  L    COMTE     D  F,    C  A  P  R  I  V  I 


A  Agen,  sacre  ileM-^'  Rumeau,  érêque  d'ADgen,  et  à  Rennes, 
sacre  de  M-*^  Guérard,  t  vùque  de  Coutancea.  —  Les  troupes 
de  la  Compagnie  du  Niger  prennent  et  brûlent  Ibo  et 
plusieurs  iiutres  villes.  Le  r..i  d'ibo  se  rend  aux  Anpl.iis.  - 
En  CrètOi  le  prince  Georges  ratifie  l'élection  de  M^'  Eaujc 
rius  Xérouilaki  comme  m<:;tropolite  de  Crète.  —  M*'  Ireland, 
tvêque  de  Saint-Paul  de  Minnesota  (Etats-Unis),  arrive  :. 
Rome,  mandé  par  le  pnpc,  pour  s'expliquer  sur  les  doctrim-s 
dont  il  est  l'apôtrc  en  Amérique. 

3.  —  M.  F.  Faure  visite  l'Exposition  des  femmes  peintrt- 
et  sculpteurs.  —  Le  général  Atanatzkovitcii,  ministre  des  tri- 
vaux  publics  en  SerbiCi  démissionnaire,  est  remplacé  p:ir 
M.  Dimitri  Stolonovitch. 

4.  —  M.  F.  Faure  inaugure,  A  Bry-sur-Mame,  l'hospice 
Favier  ;  le  soir,  il  asAiste  au  bal  autiuel  de  l'Ecole  centrale,  â 
l'hôtel  Continental.  —  Le  prince  Ouroussow,  ambassadeur  de 
Russie,  présente  à  M.  F.  Faure  deux  tableaux  du  prince 
Michel  Tkatcheinke  représentant  l'mi  l'arrivoe  des  souverains 
russes  à  Cherbourg  le  4  octobre  1896.  offert  par  l'empereur  à 
la  Tille  de  Cherbourg,  l'autre  l'arrivée  du  Président  F.  Faure 
&  Cronstadt,  le  23  août  1897,  offert  p.ir  renijiereur  A 
M.  F.  Faure.  —  Les  commandauts  de^*  bâtiments  de  guerre 
allemands  échangent  des  visites  avec  h-  ^iinv\-nnur  g.'mnil 
(ie  TAlg^rie  et  le  général  commandjutt  le  U'-  i^rpâ  d'arm^t- 
avant  de  quitter  le  port  d'Alger.  —  Agoneillo,  agent  des 
Philippines,  quitte  Washington  avec  la  junte  des  Philip- 
pines, se  rendant  à  Montréal,  après  avoir  adressé  aux  Etats- 
Unis  une  communication  leur  déniant  le  droit  de  souveraineté 
sur  les  Philippine?.  —  Le  conseil  des  ministres  d'Kspagne 
décide  la  suppression  du  ministère  des  colonies.  —  Le  gL-nérul 
Terencio  Sierra  est  installé  au  poste  de  président  de  la  Répu- 
blique de  Honduras.  —  Les  indigènes  philippins  attaquent 
Manille.  Ils  sont  repoussés  par  les  Américains,  qui  leur  met- 
tent un  jrraiid  nombre  d'hommes  hors  de  combat. 

5.  —  Election  législative.   Arrondissement  d'Epernay. 
Il  y  u  ballottage.  —  M,.  Avon,   vicaire  général  de  Saint-Denis 
CRéunion),  est  nommé  évéque  de  Basse-Terre  (Guade- 
loupe). —    Par    arrêté   du    préfet    d'Alger,  le 
maire  et   le  conseil   municipal  sont  suspendus 


Al*    CONGRÎÏS    DE    VERSAILLES 
DANS   LA    GALERIE 

DES    ROIS    DK    KIl  ANCE 
\-  A  S  T    L  B    VOTE 


c;tu*c  de  l'obstruction  des 
fractions     de    l'opposition       ^v 
nllonmnile.  Le  compromis 
anatro-liongrois    est    pro- 
loiigi-  di'  fait,  on  vertu  de  l'artiel.'  1  i 
.II-  la  (;.ni>it.itnti..n.  —    L'ex  reine 
de  Madagascar  Ranavalo  >  i 
onibiirquéu  A  In  Réuni. m    pnur    l'Al- 
gérlo.  —    Mort,  A    Mersebniirg.  du 

comte  Maxlmilicn-Clairon  d'Haussonville.présidcntdu  gou 
do  Oasflpl. 
M.  F.  Faure  vi-ite  l'Kccdc  suitérlenre  do  la  marine,— 


MEMENTO    ENCYCLOPÉDIQUE 


pour  avoir  orgaai^è  une  luanifestatîon  politique  de  oaturâ  & 
provoquer  des  troubles.  —  Par  arrêté  du  gouverneur  génôril 
de  l'Algérie,  les  réuaions  tumultueuses  et  les  attroupements 
sont  interdits.  —  Ces  mesures  sont  provoquées  par  les  scènes 
-tumultueuses  auxquelles  donne  lien  rarrirée  de  MM.  Rocbefort 
et  Max  Régis  à  Alger.  —  A  Marseille,  une  réunion  org-uïisée  par 
la  Ligue  des  patriotes  donne  lieu  à  une  contre-manifes- 
tation. Des  scènes  sanglantes  se  pro- 
duisent devant  la  salle  de  réaiùon.  Des 
coups  de  revolver  sont  tirtrs  de  l'inté- 
rieur sur  la  foale.  Il  y  a  plusieurs 
blessés. 

6.  —  Le  prince  Malik  Mansour, 
âlâ  du  gbah  de  Perse,  quine  P^iris.  st- 
rendant  en  Italie.  —  M.  F.  Faure 
visite  l'Exposition  du  cercle  de  rUnioii 
Jirtisti'iiie.  —  Les  troupes  du  gouver- 
nement de  l'Uruguay  mettent  les 
rebelles  en  déroute.  —  Le  traité  de 
paix  avec  l'Espjgne  est  ratiûé  par  le 
Sénat  amértaiiu  par  57  voix  contre  27.^ 
—  Mort  à  Skyren  (Allemagne)  du  gé-* 
néral  comte  de  Caprivi,  ancien  chan- 
celier de  l'empire  allemand.  Il  était 
ité  à  Berlin  en  1S31.  Engagé  en  1849, 
il  fit  la  campagne  de  1866  contre  TAu- 
triche  et,  en  qualité  de  lieutenant-co- 
lonel et  chef  de  l'état-major  du  lU*  corps 
d'armée,  celle  de  1870.  Placé  eu  1882 
à  la  tête  de  l'office  de  la  marine  par 
GuiUaame  I*',  il  fut  iiommé  ensuite 
commandant  du  lu*^  corps  d'armée. 
C'est  de  là  qu'il  fat  appelé,  par  Guil- 
laume II,  au  poste  de  chancelier  de 
l'empire.  Tombe  en  disgrâce,  il  fut 
remplacé  par  le  prince  de  HoUenluhe. 

7.  —  Mort  du  comte  de  Cbam- 
brun,  fondateur  du  Musée  social.  — 
Le  président  de  la  chambre  criminelle 
de  la  Cour  de  cassation  avise  le  garde 
des  sceaux  que  la  chimbre  criminelle 
vient  de  clore  son  enquête  au  sujet  de 
la  revision  du  procès  Dreyfus. 
—  Ouverture  du  Parlement  an- 
glais et  discours  du  tr.",i,e.  —  Par 
décret,  la  suspension  des  garsmties 
constitutionnelles  esc  levée  en 
Espagne.  —  D  accord  avec  les  puis- 
sances adhérentes,  le  gouvernement 
russe  choisit  La  Haye  comme  lieu  de 
réunion  de  la  conférence  pour  le 
désarmement.  —  Aguini*ido  lance 
mie  proclamation  déclarant  la  guerre 
aux  Américains  et  suspendant  les 
garanties  constitutionnelles  des  Phi- 
lippines. 

a  —  Le  cardinal  Perraud  bénit 
la  preniit-re  pierre  >ie  l'église  de 
Bizerte.  —  Kn  Bulgarie,  obs^'ques  de 
la  princesse  Marie-Louise.  — 
Les  troupes  gouvernementales  de  Bo- 
livie sont  battues  par  les  fédéralistes 
de  La  Paz  et  s'enfuient  à  Oruro.  Les 
Indiens  se  soulèvent  et  se  livrent  au 


Aux  Philippines,  les  Américains  s'emparent  de  Caloocan. 
—  La  r  :.''  i-v  1  K:;pagae  sigae  un  décret  acceptant  la  démisâion 
de  M.  Romero  Giron  comme  ministre  des  colonies  et  le 
nomma'U  mîiiistre  des  travaux  publics. 

11.  —  M.  le  baron  de  Gourcel  est  élu  membre  de  l'Aca- 
démie des  ^ciences  morale?  et  politiques  en  remplacement  de 
M.  Buffet,  dêcé*ié.  —  M.  Luzzati  est  élu  associe  étranger  en 


eurtre  et 


pilla 


9.  —  Par  décret,  l'échange  des  co- 
lis   postaux    est   autorise  à  partir  M.   LO 
du    l'^^''  mars  entre  la  France  et  la  Bo- 
livie.  —    La    plupart   des    chefs   des 

groupes  de  gauche  de  la  Chambre  demandent  dans  un  mani- 
feste que  le  gouvernement  ne  s'obstine  pas  à  défendre  le  pro- 
jet de  dessaisissement  de  la  chambre  criminelle.  — 
M.  Constans,  ambassadeur  de  France,  est  reçu  par  le  sultan, 
à  ijui  il  remet  ses  lettres  de'  créance.  —  L'insurrection  du 
Yemen  est  terminée.  Les  insurgés  sijnt  complètement  battus 
I)ar  Abdullah  pacha.  —  Le  gouvernement  autrichien  refuse 
l'autorisation  d'-élever  un  monument  à  Bismarck  à  Eger, 
ville    de   Bohême. 

10.  —  La  Chambre,  après  nue  vive  discussion,  adopte  le 
projet  lu  LT'ur.-eruemeat  portant  modifîcition  de  l'article  445 
da  Code  d'instruction  criminelle.  —  Des  bagarres  se 
pruduistiit  .1  Alger,  Vn  inlividu  est  tué.  —  Le  Sénat  italien 
vote  l'accord  commercial  franco-italien.  —  Par  suite  de 
difiicuUés  de  raviiïillement,  le  colonel  Kitchener 
poursuivre  le  Kbalifa.  Ou  prépare  une  nouvelle 
—  Les  élections  au  Volksraad  du  Transvaal  t 
pas  la  position  des  p.trtis.  —  M.  Jasserand, 
Kr.ince  à  Copenhague,  présente  au  roi  ses  lettres  de  créance.  — 
M.  Mac-Kinlej  signe  le  traité  de  paix  avec  l'Espagne.  — 


Epédition. 

modifient 
iuistre  de 


remplacement  de  M.  Gladstone,  décédé.  —  En  Espagne,  le 
ministre  de  la  guerre  décide  de  supprimer  la  moitié  des 
généraux  en  chef  et  la  moitié  des  officiers  au  fur  et  à  mesure 
des  vacances.  La  Cojt  suprême  de  Madrid  décide  d'intenter 
des  poursuite?  contre  l'amiral  Cervera.  —  Une  révolution 
éclate  au  Nicaragua.  Le  général  Reyes  est  à  la  tête  des 
insurgés.  —  La  commission  Cretoise  a  élaboré  le  statut 
organique.  La  Crète  constitue  un  gouvernement  autonome  ;  des 
députes  élus  par  Li  population,  plus  dix  députés  désignés  par 
le  prince,  formeront  une  Cliimbre,  qui  sera  convoquée  tous  les 
deux  ans.  Toutes  les  religions  sont  reconnues.  I^s  fonctions 
publiques  sont  accessibles  à  tous.  La  langue  grecque  est 
îangrie  officielle. 

12.  —  L'arrangement  commercisd  franco-italien 
entre  en  vigueur.  —  Election  législative.  Circonscription 
de  Beangé  (scrutin  de  ballottage)  :  M.  Lemasson.  républicain, 
est  élu  par  9  637  voix.  —  Election  sénatoriale.  Seine  : 
M.  B.ssinet,  radical,  est  élu  par  3':*-l  voix  en  remp  acement  de 
M.  Lucien  Brun,  décédé.  —  Obsèques  du  comte  de  Cham- 
brun;  M.  Dapuj,  président  du  conseil,  prononce  un  discours. 


584 


MKMKNTO    ENCYCLOPKIHQL'E 


—  Mort,   à   R..iiie,    ilu  prince  Charles-Napoléon-Bona- 

parte,  tïl^i  ilt-  Cliarles  Bonaparte,  prince  Oe  Canino.  —  Mort 
.le  M.  Montaut,  député-  de  Seine-et-Marne.  —  Lo  pulliin 
acrunio  i\  une  mission  allemande  l'autorisation  d'explorer  les 
ruines  de  Babylone. 

13.  —  Le  prneiirenr  général  de  la  Cour  de  cassation  reçoit 
de  la  cliiiitibrn  criuiinelle  la  procédure  en  revision  de 
Dreyfus. 

14.  —    La  graiido  médaille  d'or  de  la  Société  de  géographie 


i  (  >  H  T    n  r    r  K  ft  s  I  n  K  N  T     f  T.  n  x 

UA    C  H  A  P  K  L  L  K     A  lï  l)  ENTE     A     ï.  '  (■:  I. 


est  décernée  au  général  Galliéni  iiour  son  œuvre  h  Mada- 
Kii«rMir.  —  Le  niinifilrc  dus  alTaircs  étrangères  remet  au  comte 
Tornielli,  tinihnsHidcnr  d'Italie  à  Paris,  les  insignes  do  lu 
dlgiiitr  de  gratid-crolx  do  la  Légion  d'honneur,  h  l'oi-casion  de 
hi  Kigiiatiiro  do  l'accord  franco-italien.  L'aml>a»'SAdrnr  clo 
Fran<!C  A  ]tomc  remet  les  mtfmcs  indignes  au  général  Pelloux, 
préîiident  du  conKcil  dc8  ministres,  et  l't  M.  Luzzati.  —  Lo  roi 
d'ItAlfe  décerne  le  grand  cordon  do  Tunlro  des  Saint8-Mauriec- 
ct-Lazaro  à  M.  Dupuy,  président  du  confell,  et  h  MM.  IVl- 
CAiwé,  ministre  des  affaires  étrangères,  et  Barrére,  amluseadcnr 


de  France.  —  Le  S«nat  îles  Etat^-Uuis  vote  une  r..6olutiou 
déclarant  que  les  Philippins  ne  sont  pis  incorporés  comme 
citoyens  des  Etats-Unis;  que  l'archipel  n'est  pas  annexé  à  titre 
détinitif  ;  que  les  Ktntâ-L'uis  veulent  établir  dans  l'archipel  un 
gouvernement  autonome. 

15.  —  IMM  Moniez,  jirofesscur  à  la  Faculté  de  Lille,  et 
Brunon,  dirt-ctcur  do  l'Ecole  de  médecine  de  Rouen,  sont 
élus  Lorrispomliviits  nationaux  de  l'Académie  de  médecine.  — 
Le  gouvernement  ciryptien  coneent  à  renouveler  fOur  cinq 
ans  la  juridiction  des  tribu- 
naux znixtes.  —  Kn  Kapa- 
jnie,  M.  Sagasta  refuse  la  dé- 
nii-!^ion  donnée  par  M.  Mon- 
tero  RiOS,  président  du  .Svnat , 
pniir  pouvoir  difendre  Ra  con- 
.Uiitc  comme  président  de  U 
commission  de  la  paix  ik  Paris. 
16.  —  Mort  de  M.  Félix 
Faure,  président  de  h*  liyyu- 
hlique  fnmçalse.  M.  F.  Faure 
.tait  HL-  à  Paris  le  31  janvier 
ISil.  Il  était  fils  de  Jean-Marie 
Faure,  fabricant  de  fauteuils, 
71,  rue  du  Pau  bourg-Sain  t-De- 
ni-i.  Apre?  des  débuts  très  mo- 
destes, comme  employé,  Félix 
Faure  s'associa  h  une  maison 
de  commerce.  Par  son  activité 
et  son  intelligence,  il  sut  faire 
prospérer  ses  affaires.  Très  es- 
timé au  Havre,  où  il  s'était 
établi,  il  fut  élu  conseiller  mu- 
nicipal et  adjoint  au  maire. 
A  cette  époque,  en  1S70,  il  prit 
une  part  active  dans  l'orga- 
nisatiuti  de  la  garde  nationale, 
dont  il  fut  nommé  chef  de 
bataillon. Sa  brillante  ounduite 
lui  valut  la  décoration  de  la 
Lcgion  d'honneur.  Hn  ISSI,  il 
fut  élu  députe  de  la  3'  circon- 
scription du  Havre  ixvr  5  876 
voix  contre  5  612  à  M.  Levail- 
lant  du  Douet.  Réélu  en  Î88S 
au  scrutin  de  liste, en  1889  dans 
la  2"  circonscription  du  Havre, 
et  eu  1803  dans  la  même  cir- 
conscription, il  est  appelé  en 
1894  au  ministère  de  la  ma- 
rine. Il  paf^se  du  ministère  de 
la  marine  à  l'Klysée.  M.fasimir- 
l'crier,  ayant  donné  sa  démis- 
sion de  président  de  la  Répu- 
blique, le  Congrès  se  réunit  i^ 
Versailles  le  17  janvier  1890 
IKJur  élire  sou  successeur.  .Vu 
premier  tour  M.  F.  Faure  ol>- 
tient  244  voix  contre  338  i\ 
M.  lîrisson  et  184  à  M.  Wal- 
deck-nouasean.  Au  deuxième 
tour,  AL  F.  Faure  est  du  |wr 
430  voix  contre  361  à  M.  Bris- 
son.  Le  fait  le  plus  important 
lie  hi  jirésidencc  de  M.  Félix 
Faure  fut  ta  conclusion  de 
l'alliance  franco-nisse  à  la  suite 
«lu  viiyage  de  Nicohis  II  en 
France  au  mois  d'octobre  1890 
et  liu  vovage  de  M.  F.  Faure  en 
lîn?sieen"noût  1897.  M.  F.  Faure, 
ipii  dans  la  matinée  avait  pré- 
siilc  le  conseil  des  ministres  et 
avait  reçu  dea  visites  dans 
l'aprî'S-mtdi,  se  sentit  subite- 
ment souffrant  vers  six  heures 
du  soir.  A  dix  heures  il  éuit 
„i,>rt.  —  Mort  de  M.  Gar- 
sonnet,  doyen  do  la  Faculté 
de  droit  de  Paris.  —  M«^  Le 
et  Oury»  archevêque  d'AI^'T, 
prennent  possession  de  leurs  sièges. 

17.  —  A  l'occai»i(Hi  de  la  mort  du  Président  de  la  Répu- 
blique, la  famille  Faure,  le  gouvernoment  et  le  Pariement 
reçoivent  de  nondrcux  tHégrammes  de  condoléances 
des  souverains,  chefs  d'Ktais  ,i  l';.rleiiu  nls  étrangers.  La 
Cliambre  italientie  su-ipen.i  -.s  ^.aii..s  pour  deux  jours  en 
signe  de  deuil.  A  la  Chambre  et  au  Sénat,  la  iribimoest 
voilée  de  crêpe.  Les  i)ré»ideiits  des  detix  assemblées  prononcent 
en  termes  éloquents   Pélogc  de  M.  Félix   Faure.  Lecture  est 


A  r  i;  K 


Nordez, 


l.ijo 


MEMENTO    ENCYCLOPÉDIQUE 


585 


donnéâ  (le  la  lettre  convoquant  le  Congrès,  &  VersaîUeâ,  pour 
le  18  fùvrier  et  la  séance  est  levée  en  signe  de  deuil.  Le  corps 
-le  M.  Fflix  Fiiure  est  embaumé  et  exposé.  —  Mort  de 
M'-''^  Gaussail,  évêque  de  Perpignan.  —  Uort.de  M.  de  La- 
cretelle,  ;iiiciL-ii  député  de  Riône-et -Loire. 

18.  —  Réunion  du  Congrès  à  Versailles.  M.  Emile 
Loubet,  président  du  Sénat,  est  élu  président  do  la  Répu- 
blique, au  premier  tour  de  scrutin,  par  483  toÎs  contre  270  à 
M.  Mfline  et  50  à  divers,  sur  82-1  votants.  Après  les  compli- 
ments d'usage  et  la  transmission  des  pouvoirs,  M.  Loubet  se 
rend  à  l'Elysée  pour  saluer  le  corps  de  son  prédécesseur  et 
présenter  ses  condoléances  à  la  famille.  Il  se  rend  ensuite  au 
ministère  des  affaires  étrangères,  ou  il  s'installe  provisoirement. 
M.  Dupuy  remet  au  président  de  la  République  la  démission 
collective  clu  cabinet.  M.  Loubet  le  prie  de  rester  en  fonctions. 
—  IToe  terrible  catastrophe  de  chemin  de  fer  se  produit 
;i  Foret,  près  Bruxelles.  23  personnes  sont  tuées  et  80  blessées, 
dont  30  grièvement.  —  ilort  de  M.  Gaston  Bozérian,  dé- 


traité  de  paix  avec  les  Etats-Unis.  —  En  Gràte,  réunion  de 

l'assemblée  chargée  de  voter  la  nouvelle  Constitution.  —  Après 
8  mois  de  pourparlei^,  la  commission  anglo-américaine 

des  affjiires  canadiennes  s'est  sL'p,irée  s;iits  avoir  pu  trouver  un 
terruin  d'entente. 

21.  —  Par  décrets,  les  ministres  sont  maintenus  dans 
leurs  fonctiotis.  —  M,  Loubet  préside,  pour  ï.\  première  fois, 
le  conseil  des  ministres.  —  Li^  seiiérul  Davunt.  grand 
chancelier,  remet  à  M.  Loubet  le  collier  de  l'ordre  de  la 
Légion  d'honneur  en  présence  des  ministres.  —  Appel  du 
cuii-.  il  itiuiiiiiiul  A  ]a  population  p;irisienne,  l'invitant  à 
s'abstenir  de  manifester.  —  Le  président  du  conseil  à 
la  Cli.imbre  et  U-  tuimstie  de  la  justice  au  Sénat  donnent  lec- 
ture du  message  du  Président  de  la  République. 

22.  —  M.  Loubet  reçoit  les  envoyés  cxtraordiuuires  et 
les  ministres  -tr^m^ers  venus  à  Paris  pour  représenter  les  sou- 
verains aux  fuiiériiilles  de  M.  F.  Faure.  —  Dans  une  lettre 
au  cardinal  Gibbons,  archevêque  de  Baltimore,   le   pape  met 


LES     FUN'ÊRAILLES      DU     PRÉSIDENT      FÉLIX      FAPPE      —      LE      CHAR     FT^ÈHRE 


îKite  de  Loir-tt-Cher.  —  Mort  de  l'archiduchesse  Maria- 
Immaculata,  fille  de  Fer.iinand  II,  roi  des  Deux-Siciles.  — 
A  la  Chambre  autrichienne,  le  président  du  conseil, 
baron  Banffv,  annonce  que  le  cabinet  va  remettre  sa  démission. 
19.  —  Mise  en  bière  du  corps  de  M.  F.  Faure.  en  pré- 
sence des  membres  de  la  famille  et  de  M.  Dupuy.  —  Election 
législative  (scmtin  de  ballottage).  Arrondissement  d'Eperuay  : 
M.  Peignot.  radical,  est  élu  par  10  98-t  voix.  —  Des  manifes- 
tations se  produisent  dans  la  soirée,  sur  les  boulevards,  A 
l'occasion  de  l'élection  présidentielle.  —  Les  élections  légis- 
latives en  Grèce  donnent  un  résultat  favorable  au  gouver- 
nement. Les  delyannistes  ont  échoué.  —  L'empereur  d'Au- 
triche accepte  la  démission  du  cabinet  Banffy  et  confle 
à  M.  de  Szell  la  mission  de  former  le  nouveau  cabinet.  —  A  la 
suite  d'attaques  de  journaux  officieux  monténégrins  contre  la 
dynastie  des  Obrenowitch,  le  ministre  serbe  à  Cettigne 

e^t  rappek". 

20-  —  La  Chambre  vote  160  000  francs  pour  les  funé- 
railles nationales  de  M  F.  Faure.  Elle  vote  ensuite  un 
troisième  douzième  iirnvisoire.  —  I^  nouveau  président  de  la 
République  accorde  un  jour  de  congé  aux  troupes  et  aux 
élèves  dos  écoles  de  l'Etat.  Les  punitions  sont  levées.  — 
M.  Max  Régis  est  condamné  par  défaut  à  3  ans  de  prison 
et  lOOÛ  francs  d'amende  et  M.  Filippi  à  8  mois  de  prison  tt 
100  francs  d'amende,  par  la  cour  d'assises  de  l'Isère,  pour  pro- 
vocation au  meurtre  et  au  pillage.  —  A  la  réunion  des 
Cortès  d'Espagne,   le   gouvernement  dépose,  au  Sénat,  le 


le-  fidèles  en  g.^rde  contre  certaines  hardiesses  des  thèses  de 
M-"""  Ireland  qui  sont  en  contradiction  avec  les  doctrines. 
—  Le  duc  d'Orléans  vient  à  Bnixelles  conférer  avec  les 
notabilités  du  itartî  rovalistc  au  sujet  de  la  situation  résul- 
tant de  la  mort  de  M.' Ft-H^  Fuire.  —  M.  Michelidatris  est 
nommé  président  de  l'Assemblée  Cretoise. 

23.  —  Funérailles  nationales  de  M.  Félix  Faure. 
Le  cortège  part  à  dix  heures  du  matin  de  l'Elysée  pnir  Notre- 
Dame,  oii  a  lieu  un  service  solennel,  sous  i\  présidence  de 
M^'  Richard,  cardinal -archevêque  de  Paris.  —  M.  Loubet,  pré- 
sident de  la  République,  accompagne  la  dépouille  mortelle  de 
srm  prédécesseur  de  l'Elysée  au  cimetière  du  Père-Lachaise.  — 
La  foule  recueillie,  échelonnée  sur  tout  le  parcours,  ne  se  livre 
à  aucune  manifestation  déplacée.  Devant  le  cimetière,  le  cer- 
cueil est  placé  sur  un  catafalque.  Neuf  discours  sont  prononcés 
par  M.  Deschanel,  président  de  la  Chambre  ;  M.  Franck-Chau- 
veau,  vice-président  du  Sénat  ;  M.  Dupuy,  président  du  con- 
seil des  ministres  ;  M.  de  Freycinet,  ministre  de  la  guerre  ; 
M.  Lockroy,  ministre  de  la  marine;  les  représentants  du  dépar- 
tement de  la  Seine- Inférieure  et  de  la  ville  du  Havre.  —  Dans 
presque  toutes  les  capitales  d'Europe,  de;  services  solennels 
sont  célébrés  en  l'honneur  de  M.  F.  Faure,  et  la  plupart  des 
souverains  assistent  à  ces  cérémonies.  Des  services  ont  lieu 
aussi  dans  presque  toutes  les  villes  "le  France.  —  Le  gouver- 
nement prescrit  l'arrestation  de  MM.  Déroulède  et  Marcel 
Habert,  députés,  qui  ont  pénétré  dans  la  caserne  de  ReuiUy 
avec    les    troupes   revenant    des   obsèques    de  M.    F.    Faore. 


5sa 


MKMtlNTO    ENCYCLOPKDIQUE 


M.  Dérou!c<le  aTait  en^gë  le  général  Roget,  qui  commandait 
les  troapes,  à  marclier  sur  l'Elysée  avec  ses  régiments  et  avait 
harangue  les  troup*'»  ilans  le  mi'me  but.  MM.  Déroulède  et 
Haben  ayant  refusé  de  sortir  de  la  caserne,  malgré  lc5  injonc- 
tions du  général  Roget,  ont  été  retenus  i>ar  lui  en  attendant 
qu'il  soit  statué  sur  leur  sort.  —  M.  Millevoye,  député,  est 
également  arrêté  sur  prévention  de  provocation  à  r»ttrûupement. 
—  M.  Loubet  reçoit  à  «Huer  les  représentants  des  souverains  et 
gouvernements  étnuigers  venus  en  mission  aux  obsèques  de 
M.  F.  Faure.  —  Des  manifestations  se  produisent  dans  la 
gfiirée  sur  les  boulev;*rds  et  dans  divers  quartiers.  Elles  sont 
vigoureusement  réprimées  par  la  police  et  de  nombreuses  am?- 
tations  sont  opérées.  —  La  révolution  au  Nicaragua  est 
terminée  par  suite  d'un  compromis  entre  le  gouvernement  et 
les   chefs    insurgés    du  territoire  de  Mosquitos. 

24. M.    Loubet  adresse  à  l'armée,    par  l'intermédiaire 

du  miuistre  lie  la  guerre,  ses  félicitations  pour  sa  belle  tenue 
pendant  les  obsèques  de  M.  F.  Faure.  —  La  Chambre  vote  la 


suppenpion  de  l'immunité  parlemcnt-iire  en  ce  'jui  '_oiict.ri.' 
MM.  Déroulède  et  Marcel  Hsbert.  M  Millevoye  c<: 
mis  en  liberté.  —  Mort  des  généraux  Grimaud  t-i  de  Roche- 
bouëtt  ancien  président  du  conseil  "Je>  iiiiiii.-:r^-  tt  luinistri- 
de  U  guerre  en  1877.  —  M<.rt  do  M.  Charles  Nuitter. 
archiviste  de  l'Académie  rationale  de  niu-iiiiU',  ;iiiT»ar  ilmmji- 
tique.  —  Mort  de  M.  Welté.  ancien  cn^eiller  fédéral,  q  n 
fut  six    fois  président  de  la  ConfL-d»  r.itioii  helvétique. 

25.  —  Mort,  à  Nice,  dn  baron  Reuter,  fondateur  ■] 
l'Agence  Reuter.  —  Le  nouveau  cabinet  austro-hongrois 
est  composé  comme  suit  :  de  Szell,  pn-#idence  et  intérieur  . 
comte  Emmanuel  Szeclicnyi,  ministre  do  la  conr  ;  LuX^k-. 
finances;  général  Fejervary,  ministre  des  honveds:  .■K.lexandri 
Hegedus,  commerce;  \VliiA?ics,  instruction;  Daranyi,  agricul- 
ture; Alexandre  Pl<>?7.,  justice;  Csch,  ministre  de  Croatie.  Le 
cabinet  est  libéral. 

26.  —  Election  législative.  1""  circonscription  de  Nar- 
boune    :  M.  Ferroul,   ancien    député,    socialiste,   e«t    élu    pwr 

6  758  voix,  en  remplacement  de  M.Bar- 
ti8S4>l,  invalidé.  —  Des  perquisitions 
sont  opérées  aux  bureaux  de  VAnti-jHéf, 
chez  différentes  porsoimalités  du  comité 
royaliste  et  de  lu  Ligue  antisémitique. 

—  La  peste  est  officiellement  coui-- 
tatéeàDjeddali.  -  M.  Polo  Barnabe. 

.-secrétaire      d'Etat     aux     affaires 
étrangères    en     Espagne,    e 
ministre  à  Lisbonne. 

27.  —  M.  Lortet.  doyen  de  la 
Faculté  de  médecine  de  Lyon,  est 
nommé  corresrondant  de  l'Académie  de 
méileciiie.  —   M.  Ray  Lankester» 

ntendant  du  Britiï.h  Muséum,  est 
nommé  correspondant  étranger  de  la 
même  académie.  —  M-  Nisard,  am- 
bassadeur de  France  prés  le  Saint- 
Siège,  présente  ses  lettres  de  créance  au 
pjipe.  —  L'anarchie  règne  au  Maroc  ; 
les  troupts  sont  impuissantes  k  rétablir 
l'ordre, 

28.  —  Arrivée  k  Marseille  de  l'eat- 
reine  Ranavalo,  de  Madaga^c^ir. 
ijui  v.i  être  iiitenicc  en  Algérie.  — 
MM.  Lister,  de  Londres,  et  Koch. 
de  Berlin,  sont  nommés  nu-mbres  jissi- 
ciés  étrangers  de  l'Académie  de  uu-dc- 

-  Le  colonel  Kitchener» 
frère  du  sir.lar  et  conimandant  de  l'ex- 
pédition contre  le  Khalifa.  donne  si 
démission.  —  M.  Cuest-is  i-st  élu  pré- 
sident de  la  République  de  l'Uru- 
guay pour  quatri'  ans,  de  1S99  à  1903. 

—  Le  Sénat  esiwgnul  rejette  piU"  120to1x 
contre  118  le  contre-projet  des  opposi- 
tions relatif  à  la  cession  des  Phi- 
lippines. Le  gouvernement,  trouvant 
cett«  majorité  insuffisante»  donne  sa 
démission. 


LKH     KTN  f.ltAII.I.ES     UV    PRÉSIDENT     FÉLIX     PACUR    —    NOTRE-OAMB 


PAVILLON    DE    GARDE 


RENDE/- \  OLb     DE     ClI\Sbl 


T'^^V 


;OUPE    SUR    BC 


PREMIER  ÉTAGE 


REZ-DB-CHACSSÉB 


^^vÇ^^^^^^Éâsèè^^^^^^^^^^ 


A  1  entiee  d  un  paie  tnclob  de  muis,  danb  iLqutl 
se  trouve  un  important  château  du  xvu«  siècle,  et 
auquel  atlienncnt  de  grandes  propriétés  de  chasse, 
on  a  élevé  un  pavillon  de  garde,  destiné  également 
à  servir  de  rendez-vous  de  chasse,  quand  le  châ- 
teau n'est  pas  habité:  ce  pavillon  et  ses  dépen- 
dances ont  donc  été  conçus  sur  un  assez  largo 
plan. 

A  rez-de-chaussée,  il  contient  une  salle  où  peut 
se  réunir,  et  dîner  au  besoin,  une  nombreuse  as- 
semblée :  en  temps  ordinaire,  une  cloison  mobile 
A  réduit  cette  salle,  pour  l'usage  exclusif  du  gar- 
dien, à  des  proportions  plus  modestes.  Une  grande 
chambre  de  maître  avec  toilette  et  waler-closets 
est  disposée  au  premier  étage;  la  seconde  chambre 
est  celle  du  gardien  et  dans  les  combles  sont  deux 
autres  chambres,  à  la  disposition,  soit  de  ce  der- 
nier, soit  de  deux  invités. 

Comme  dépendances,  à  rez-de-chaussée  :  une 
cuisine,  water-closels,  cour  de  service  avec  une 
remise  et  écurie  pour  deux  chevaux.  La  construc- 
tion du  pavillon  est  élevée  en  pierres  du  Poitou  : 
les  dépendances  sont  en  briques  et  moellons 
enduits,  —  les  couvertures  en  ardoises. 

L'ensemble  de  ces  bâtiments  a  donné  lieu  à  une 
dépense  de  .39  000  francs  ainsi  repartie  : 


MaçODiiei-ie 21  000  fr. 

Charpente,  menuiserie 6  300    fl 

Serriirerie 2  500     » 

Couverture,  plomberie 4  300    » 

Peinture,  vitrerie 2  100    » 

Fermetiu-e 800    » 

Divers 2  000     » 

Total 39  000  fr. 


H.  D. 

Arclûtecte. 


TABLEAUX    DE    STATISTIQUE 


Vie  probable  et  vie    moyenne. 

Le  Bulletin  de  l'Institut  international  de  s'atis'ique,  au  cours 
il'une  étude  sur  li>  mouvoment  de  la  population,  a  donné  le 
tableau  de  la  vie  probable  et  de  la  vie  moyeiiue  eu  divers 
pays,  d'après  la  compilation  et  l'étude  de  nombreuses  statis- 
tiques. Par  vie  probable,  on  entend  la  période  après  laquelle 
les  vivants  &  une  époque  donnée  seront  réduits  de  moitié;  par 
vie  moyenne,  ïe  temps  qu'un  certain  nombre  de  personues, 
nées  au  mi^me  moment,  vivraient  si  toutes  vivaient  le  même 
nombre  d'années.  La  grande  mortalité  infantile  fait  considéra- 
blement varier  les  résultats  suivant  qu'on  considère  depuis  la 
naissance  ou  à  partir  de  cinq  ans;  et  il  est  à  remarquer  que 
les  différences  constatées  pour  les  divers  pays  s'atténuent  de 
façon  sensible  lorsqu'on  fait  abstraction  des  cinq  premières 
années. 

TIF.   PROBAni.R  VIE  HOYKSSK 


Anpleterre  .  .  .  TiS 

Autriche  ....  31 

Jiavière 38 

Belgique .14 

Danemark.  ...  58 

Kcosse 53 

Espagne 27 

Finlande  ....  51 

Trance.  .....  51 

Hollande  ....  53 

Italie 4.'i 

Islande 5G 

•lapon 51 

iLÎssacliusetti». .  50 

Norvège GO 

Prusse 41 

Saxe 42 

Suètie Gl 

Suisse 53 

Wurtemberg .  .  45 


Etats  d'après   leur  territoire 
et  leur   population. 

Ces  chiffres  s'appliquent  tant  .■an\-  Ktats  eux-mGmes  qu'aux 
colonies  et  protectorats.  L'empire  britannique  est  donné  sans 
le  protectorat  de  la  République  sud -africaine,  la  Franco  sans 
le  Sahara,  l'empire  ottom:in  sans  la  Bosnie  et  l'Herzégovine, 
qui  sont  au  contraire  comprises  dans  l'Autriche-Hongrie.  Les 
Etats-Unis  et  l'Espagne  sont  indiqués  avec  les  motlifications 
résultant  du  traité. 


Empire  britannique .  29 .  346 

—  russe 20.244 

—  chinois.  ...  11.100 

États-Unis 9.698 

Brésil 8.337 

France 4  4U7 

Empire  ottoman  .-.  .  4.100 

—  allemand.  .  .  2.980 
Républ.  argentine.  .  2.900 
Etat  indép. du  Congo.  2.600 

Portugal 1.966 

Mexique 1  946 

l'ays-Bas 1 .  870 

l'erse 1.650 

Venezuela 1.539 

Bolivie. 1.300 

Pérou 1.200 

Autriche-Hongrie  .  .  e84 

Italie G(i5 

Suède.  . 450 

EttpagMc 421 

.lapon  (avec  Formoso)  416 

Norvège 820 

Danemark 267 

Uoumanio 181 

Bulgarie 97 

Grèce •.  ...  66 

Serbie  . .  48 

Snffwc 41 

Hrigiquo 2a 


Empire  chinois 400 

—  britannique .  .  381 

—  ru.sse 129 

Franco 79 

Etats-Unis 77 

Empire  allemand.  ...  55 

JaiK)n  (avec  Formose).  44 

Autriche-Hongrie..  .  .  43 

Empire  ottoman  ....  Il 

Pays-Bas 31 

Italie 31 

Etat  indép.  du  Congo.  25 

Espagne 16 

Mexique 12 

Brésil 10 

Portugal 10 

Belgique (i, 

Roumanie 6, 

Suède 4. 

République  argentine.  4. 

Bulgarie 3. 

l'érou 3 

Suisse S 

Danemark 2. 

Serbie 2, 

Venezuela. 2, 

Grèce 2, 

Norvège 2, 

Bolivie 2 


La  production  du   mercure  (Eu  tonnes). 


Espagne I   666  1.609       1.606 

Etats-Unis 1.047  1.066       1.252 

Autriche- Hongrie  .  .        612  619          535 

Russie 200  196           434 

Italie 273  268           199 

Le  bétail  en  Europe. 


Ba.-uf8.      Uoutons.      Pom. 


Russie 

Autriche-Hongrie. 
Empire  allemand. 

France  

Iles-Britaimiques. . 

Italie 

Suède  

Eçpagnc 

Roumanie 

Danemark 

Belgique 

Pays-Bas 

Serbie 

Grèce 

Portugal 


33,7 

58.0 

11,7 

16,7 

U,.'. 

11,5 

17.8 

13,6 

12,9 

13,7 

21,1 

7,4 

10,9 

30,8 

4,3 

.'■.0 

6,9 

1,8 

2,r> 

1.3 

0,8 

2.3 

16,9 

î,3 

2,5 

,'•,0 

0,9 

1,7 

l.a 

0,8 

1,4 

0,4 

0.6 

1,.S 

0.7 

0.7 

U.9 

3,0 

0,9 

11,3 

3..-. 

0,2 

Altitudes   de    quelques   lieux    habités. 


Thok  djaloiuig  (Asie). 

4.977 

Quito  (Am6r.  Smi)  .  . 

2.913 

Kursok  (Asie) 

4.541 

Observatoire    du    Pic 

Stiition  lie  Pike(  Amé- 

du Midi 

2.870 

rique  Un  Nord).  .  . 

4.358 

Bogota  (Amérique  du 

•I\icora  (  Anitr.  Sud).  . 

4.170 

Sud) 

3.6»0 

llyii  (Asie) 

4.129 

Hospice     du     Grand 

Mouktinalt  (Asie)  .  .  . 

4.012 

Saint-Bernard .... 

2.472 

Potosi  (Amùr.  Sud).  . 

4. 000 

Saint-Vemn  (Franco). 

3010 

La  Paz  (Araér.  .Sud).  . 

3.700 

Brinnçon  (France).  .  . 

1.326 

L'iiassa  (Asie) 

3.565 

Madrid 

G52 

Surface    cultivée    du    département 
de    la  Seine. 

Culture  fruitière  non  comprise. 

llCCtAtVS.  lu'Ct 


Froment 3.891 

Pommes  de  terre  .  .  .  3.869 

Avoine 2.S81 

Luzerne 945 

Seigle 840 

Betteraves  fourmg. .  .  634 


Vigne 

TrJ'fle 

l'ri's  naturels 

Sainfoin 

Orge 

Betteraves  &  suer«. 


Le  commerce  des  vins  de  Champagne. 


1841-1815.  . 
1849-1850.  . 
1854-1856'.  . 
1859-1860.  . 
1864-180.5.  .  , 
1869-1870.  .  , 
187.1-1875.  . 
I879-18SO.  .  , 
1881-1885.  .  , 
1889-1890.  .  , 
189U.1891.  .  , 
1891-1892.  .  . 
1802-1893.  .  . 
1893-1894.  .  , 
1804-189.5.  .  . 
1805.1896. .  . 
1896-1897,  .  , 
1897-1808.  .  . 


4.380.214 
5.001.044 
6,805.773 
8.265.39.1 
g. lui. 441 
13.8.58.839 
15.318.345 
16.524.503 
18.189.256 
10.148.383 
21.690.111 
19.685.115 
16.600.678 
17.350.340 
16.129.374 
17.966.840 
22.155.798 
31.697.188 


2.3.55.438 
1.705.7S5 
2.4.52.743 
2.039.621 
2.801.626 
3.628.461 
3.517.182 
2. 666. .561 
2.822,601 
4.176.189 
4.077.083 
4. 558. 881 
4.487.535 
4.876.518 
4.908.281 
6.005.845 
6.304.115 
5. «00. 590 

O.    Fn 


6.635.653 
6.706.779 
0.348. 516 
11..H05.016 
11.003.067 
17.4.>i7.S00 
13.835.527 
19.191.151 
21.011.857 
33.324.671 
25.778.191 
21.213.996 
21.OS8.213 
23.2.V..S67 
31.037.655 
24.0S2.6K8 
28. 3(0.913 
27.387.787 

IXÇOIS. 


LES   TIMBRES-POSTE    DU    MOIS 


L'Espagne  a  demande  à  ses  posles  et  télégraphes 
leur  contribution  pour  payer  les  frais  de  la  guerre 
désastreuse  qu'elle  a  soutenue  contre  les  Etats- 
Unis  :  d'où  un  impôt  spécial,  représenté,  comme  on 
l'a  déjà  fait  en  ce  pays,  lors  de  ses  guerres  inté- 
rieures, par  des  tiiubi-es  d'irnpnt  de  ijuerre. 

liappcions  que  ces  figurines  n'opèrent  pas  l'af- 
franchissement même  à  l'intérieur  de  l'Espagne  et 
à  fortiori  n'ont  aucune  valeur  pour  les  correspon- 
^lances  internationales. 

Les   premières   portent,   avec   la   date   1S98-1S99, 

•tte  nouvelle  eflîgic  du  jeune  roi  à  laquelle  on 
^  était  empressé  de  faire  in  eitremis  des  timbres 
jiour  les  colonies  perdues  l'an  dernier;  le  mot 
recargo  signifie  exactement  "  nouvelle  charge  ■>. 
Les  derniers  parus  portent  simplement  un  numéro; 


en  l'honneur  de  leur  illustre  adversaire.  Voilà  donc 
notre  compatriote  illustré  d'une  avenue  à  Paris, 
près  du  Champ  de  Mars,  et  de  timbres-poste  à 
l'ilc  ALiurice. 

Les  Allemands  ont  modifié  la  surcharge  de  leurs 
timbres  d'.\frique  sud-ouest,  ainsi  écrite  aujour- 
d'hui :  neulsch-Siidweslafrica,  en  un  seul  mot,  de 
même  que  ceux  d'OsInfrira. 

Nous  apprenons  qu'un  envoi  de  timbres  destiné 
à  l'Afrique  centrale  anglaise,  ayant  été  détourné, 
pour  éviter  la  fraude  au  point  de  vue  postal,  on 
surchargera  des  lettres  V.  U.  ce  qui  reste;  heureux 
événement  pour  les  amateurs,  sans  compter  que  les 
timbres  volés  se  retrouveront  d'une  manière  ou 
de  l'autre. 

Le  Canada  a  déjà  modifié  son  timbre  planisphère 


i:  s  P  .4 1:  N  F. 


IL    I  .\  I  E  s     !■  O  R  T  l'  G  A  1  s  E  s 


lU    sont    tous    noirs,    et   de    5.   10  et  15  centimes. 

Le  timbre  de  1  gulden  de  Hollande,  commémo- 
ratif  du  jour  du  couronnement  de  la  jeune  reine 
^\'ilhelmine,  n'ayant  décidément  pu  être  agréé  par 
elle,  est  supprimé. 

Le  Portugal  saisit  un  des  premiers  le  prétexte 
de  la  prescription  du  dernier  congrès  postal  inter- 
national pour  l'unification  des  couleurs  des  timbres 
de  même  valeur,  et  fait  paraître  le  15  r.  vert  et 
le  25  rose.  Cela  nécessitera  des  changements  parmi 
les  autres,  quelle  bonne  source  de  bénéfices  !  sur- 
tout étendant  la  mesure  aux  colonies.  Nous  avons 
déjà  vu  les  timbres  du  continent  d'Angra,  de 
Funchal,  de  Horla  et  de  Ponta  Delgada;  comme 
ils  sont  tous  semblables,  nous  donnons  le  type  de 
Funchal. 

Si  nous  quittons  l'Europe,  nous  voyons  la  Chine 
compléter  la  série  de  ses  timbres,  bien  gravés  ^en 
Angleterre),  par  les  50  c.  vert,  30  rose,  20  rouge,  et 
I^ar  le  4  cents  brun,  avec  dragon  dont  nous  don- 
nons la  reproduction. 

Les  Slrails  Selttements  Malacca'.  comme  un 
certain  nombre  de  colonies  anglaises,  adhèrent  à  la 
nouvelle  union  de  Vlmperial  penny  pnstage;  mais 
comme  l'équivalent  du  penny  en  cents,  monnaie 
coloniale,  est  4  cents,  que  cette  valeur  n'existait 
pas,  en  attendant  le  timbre  définitif,  on  a  vite 
saisi  le  prétexte  d'une  surcharge  :  il  était  trop 
compliqué  sans  doute  de  se  servir  de  deux  timbres 
de  2  cents. 

Mentionnons  aussi  l'Etat  indien  de  Cochin,  qui 
remplace  ses  semblants  de  timbres  par  quelque 
chose  d'encore  fort  laid,  lithographie,  légendes  et 
cliilTres.  .3  pies  bleu,  1/2  p.  vert,  1  rose  et  2  violet. 

Sous  le  prétexte  que  La  Bourdonnais  a  été  gou- 
verneur de  l'ile  de  France,  les  Anglais,  plus  en 
quête  sans  doute  d'organiser  un  bicentenaire  que 
mus  par  le  désir  d'honorer  nos  grands  hommes, 
vont  faire  paraître  une  série  de  timbres  à  Maurice, 


en  vert  bleu,  l'Océan  est  devenu  grisâtre.  Ce  n'est 
pas  une  variété,  mais  un  vrai  changement  de  cou- 
leur; un  nuage  aurait-il  passé  qui  ait  obscurci  le 
ciel. 

Nous  reproduisons  un  des  timbres  taxe  d'JIa'iti, 
complétant  la  série,  très  bien  gravée  par  1"  «  American 
Banknole  ",de  New-'i'ork;  il  y  a  2  c.gris  noir,  5  brun 
clair,  10  jaune  orange  et  50  vert. 

En  attendant  des  timbres  spéciaux  pour  Cuba, 
qui  seront,  parait-il,  suivant  la  mode  actuelle,  avec 
des  modèles  variés  représentant  des  allégories, 
paysages  et  portraits,  les  Etats-Unis  emploient 
leurs  timbres  avec  surcharge  de  "  Cuba  .,  et  de  la 
valeur  en  monnaie  espagnole. 

La  République  Dominicaine,  jalouse  de  l'Espagne, 
qui  avait  ramené  les  cendres  de  Christophe  Colomb, 
ne  veut  même  pas  lui  laisser 
intact  ce  maigre  souvenir  de 
ses  colonies  des  Antilles,  et 
prétend  les  posséder;  en  con- 
séquence, il  sera  élevé  un 
monument,  d'où  une  série  de 
timbres-poste  commémoratifs 
que  l'on  nous  annonce. 

Enfin,  rOcéanie  nous  envoie, 
du  Quecnsland,  le  timbre  de 
demi-penny  vert,  modifié  no- 
tamment par  l'adjonction  du 
chiffre  dans  les  coins. 

Pour  terminer,  nous  remar- 
querons que  le  timbre  de 
France  de  5  centimes  vert  a 
subi   un   vrai  changement   de 

couleur.  On  l'imprime  en  verl  jaune,  afin  qu'il  ne 
soit  plus  confondu,  à  la  lumière,  avec  le  15  bleu  ; 
le  5  vert  de  Tunis,  fabriqué  dans  les  mêmes  ateliers, 
a  naturellement  subi  la  même  modification. 


RÉPUBLIQTB 
D  '  H  A  'i  T  I 


Je) 


Repaire. 


QUESTIONS    FINANCIÈRES 


De  même  qu'il  n'est  pas  très  aisé  de  faire  un 
civet  sans  lièvre,  de  même  il  n'est  point  très  facile 
lie  faire  l'historique  financier  d'un  mois  dont  la 
oaracloristique  a  clé  de  manquer  d'histoires.  Il  y 
a  eu  dos  préoccupations  par-ci,  des  appréhensions 
par-là:  mais  les  unes  et  les  autres  étaient  toutes 
en  façade,  toutes  en  surface;  et  dés  qu'on  se  met- 
tait à  les  approfondir  un  peu,  on  trouvait  tout  de 
suite  le  vide.  C'est  ainsi  qu'on  nous  a  parle  d'un 
renchérissement  possible  de  l'argent  à  Londres,  et 
d'une  grosse  émotion  partout  à  propos  des  inci- 
dents chinois  :  or  l'argent  n'a  manifesté  sur  le 
Stock  K.'îchangc  que  des  exigences  très  ordinaires, 
et  de  l'émotion  d'origine  chinoise  c'est  à  peine  s'il 
a  été  question.  On  nous  a  dit  aussi  que  les  rela- 
tions se  tendaient  à  nouveau  entre  la  Krance  et 
l'Angleterre;  mais  il  faut  bien  croire  qu'il  n'y  a 
rien  de  bien  sérieu,\  là  dedans,  puisque,  depuis 
quelque  temps  déjà,  la  Vénérable  old  laily  qui 
règne  sur  le  vaste  empire  de  nos  voisins  est  en 
train  de  contempler  ton  azur,  t>  Méditerranée  I 

Ainsi  de  tout  le  reste.  Des  bruits,  et  rien  autre. 
Des  nuages  qui  passent,  mais  sans  crever.  En 
somme,  nous  restons  dans  les  dispositions  où  nous 
étions  naguère:  et  ce  ne  sont  pas  de  mauvaises 
dispositions.  Elles  seraient  même  tout  à  fait  satis- 
faisantes si  seulement  les  transactions  étaient  un 
peu  plus  animées.  Cela  viendra  peut-être. 

En  tout  cas,  si  cela  ne  vient  pas,  la  faute  n'en 
sera  pas  au  comptant,  qui  ne  cesse  de  montrer  de 
bonnes  tendances.  Dès  qu'on  lui  offre  la  plus  petite 
occasion  d'enqjloyer  ses  fonds,  il  la  saisit  avec  le 
plus  grand  empressement.  Il  y  a  deux  mois,  l'em- 
prunt de  l'Indo-Chine  était  souscrit  de  la  manière 
que  vous  savez;  le  mois  dernier,  l'émission  du 
Crédit  foncier  était  couverte  plutôt  sept  fois 
(pi'une.  Il  est  vrai  que  dans  l'un  et  l'autre  cas,  les 
capitau.v  à  déplacer  n'étaient  pas  bien  lourds  ;  mais 
l'eusscnt-ils  été,  que  le  comptant  aurait  souscrit 
tout  de  même,  et  largement.  Il  y  a  un  fait  certain, 
c'est  qu'il  a  soif  de  placements.  On  ne  lui  en  donne 
pas.  Ce  n'est  pas  sa  faute.  C'est  la  faute  des  éta- 
blissements de  crédit,  créés  et  mis  au  monde  pour 
lancer  des  alïaires  et  qui  s'en  gardent  bien.  Ils  ont 
de  bien  gros  frais  généraux,  les  établissements  de 
crédit;  et  les  iiMaircs  (pii  exigent  plusieurs  cen- 
taines de  millions  —  les  seules  qui  puissent  fournir 
des  "  résultats  ■>  sérieux  —  sont  bien  rares.  Dans 
ces  conditions,  les  établissements  aiment  mieux 
laisser  s'accumuler  chez  eux  d'énormes  dépfits,  qu'ils 
emploient  en  toutes  sortes  de  combinaisons  très 
compliquées;  et  ils  laissent  ainsi,  dédaigneuse- 
ment, les  II  petites  affaires  »  à  des  maisons  plus 
modestes,  cl  qui,  ayant  à  nourrir  des  frais  géné- 
raux moins  considérables,  peuvent  se  contenter  à 
moins  de  frais. 

Elles  sont  loin  de  s'en  plaindre,  les  maisons  plus 
modestes;  elles  auraient,  d'ailleurs,  mauvaise  grâce 
A  le  faire,  car  ce  dédain  des  grands  établissements 
leur  assure  la  fortune.  C'est  ce  qui  est  arrivé  à 
la  lianqiie  spéciale  des  vnlciir.t  industrielles,  jiar 
exemple,  qui  est  en  train  de  prendre  une  place 
tout  à  fait  prépondérante.  Elle  est  arrivée  juste  au 
bon  moment  et  juste  avec  l'idée  qu'il  fallait.  Cette 
idée  consistait  à  prendre  des  maisons  industrielles 
déjà  ])rospêres  et  de  fournir  à  ces  maisons,  mises 
en  actions  par  ses  soins,  les  moyens  financiers  de 
dévcloiipcr  leur  industrie.  C'est,  comme  vous  le 
voyez,  d'une  extrême  simplicité  en  théorie.  I.a  mise 
en  pratique  était  un  peu  plus  difficile,  car  il  fallait 
savoir  clutisir  a\ec  discernement  les  industries  à 
développer.  I.e  (inancicr  qui  gouverne  la  lianque 
des  valeurs  industrielles  a  eu  la  main  heureuse. 
Toutes  les  entreprises,    dont   il   a  jusqu'à   présent 


organisé  le  développement,  ont  donné  des  résul- 
tats excellents.  Emises  individuellement  à  100  francs, 
les  actions  des  Chaussures  l'Incrmjable  valent 
220  francs  en  chiffres  ronds,  celles  des  Chaussures 
françaises,  165  francs,  celles  des  ISiscuils  Ulihel. 
lia  francs,  celles  des  Tarernes  l'ousset  et  Royales 
réunies.  200  francs,  et  ainsi  de  suite,  et  toutes, 
même  au  prix  où  elles  sont  parvenues,  donnent 
encore  de  5  à  6  9é,  voire  davantage,  à  leurs  por- 
teurs. 

Ce  sont  là  de  très  beaux  résultats:  et  il  faut  féli- 
citer la  Banque  des  valeurs  industrielles  d'avoir 
compris  qu'il  fallait  intéresser  le  petit  public  à  des 
entreprises  purement  commerciales,  purement 
industrielles,  sans  aléa  d'aucune  espèce,  et  dont 
l'avenir  était  en  quelque  sorte  garanti  par  le  passé. 
—  puisque,  ces  entreprises,  on  ne  les  créait  pas. 
mais  on  les  prenait  après  expérience  faite.  Tant 
(|ue  la  Banque  des  valeurs  industrielles  ne  se  dé- 
|iartira  pas  de  ce  principe  et  nous  ne  voyons  vrai- 
ment pas  pourquoi  elle  s'en  départirait^  il  n'y  a 
aucune  espèce  de  raison  pour  qu'elle  ne  progresse 
pas  sans  cesse.  Et  les  attaires  qu'elle  lance  sont 
d'avance  assurées  de  plus-values,  parce  qu'une 
partie  de  leurs  actions  est  réservée  par  préfé- 
rence soit  aux  actionnaires  de  la  Banque  elle- 
même,  soit  à  ceux  des   sociétés  déjà  exploitées. 

Il  convient  donc  de  ne  pas  perdre  de  vue  les 
valeurs  «  travaillées  ■•  par  la  Banque  spéciale  des 
valeurs  industrielles.  Elles  constituent  de  bons 
placements  au  point  de  vue  de  la  sécurité  et  du 
revenu,  et.  prises  dès  l'origine,  peuvent  et  doivent 
donner  des  plus-values  fort  appréciables.  La  plus 
récente  de  toutes  est  la  Société  des  eaux  minérales 
et  gazeuses,  qui,  aux  cours  d'aujourd'hui,  doit 
donner  un  revenu  d'entre   7  et  8  %. 

C'est  à  des  placements  de  ce  genre,  des  place- 
ments purement  industriels,  des  placements  en 
valeurs  d'entreprises,  ayant  donné  depuis  long- 
temps des  preuves  non  é(niivoqucs  de  vitalité  et 
de  |)rospérilé.  —  que  nous  voudrions  voir  nos  lec- 
teurs employer  tout  ou  partie  de  leurs  disponibi- 
lités. Celles-ci  vont  se  liouvcr  accrues  par  l'échéance 
des  coupons  d'avril,  un  des  quatre  grands  mois  à 
coupons  de  l'année.  Les  placements  de  ce  genre, 
d'ailleurs,  ne  manquent  pas;  et  nous  sommes  tou- 
jours un  peu  surpris  quand  nous  entendons  les 
ca|)ilalisles  se  plaindre  de  leur  extrême  rareté.  C'est 
que  CCS  capitalistes  ne  se  donnent  pas  la  peine  de 
chercher.  Il  est  deux  valeurs  que,  pour  notre  part, 
nous  avons  souvent  signalées,  et  irue  nous  recom- 
mandons encore.  C'est  d'abord  Vohllçjation  5  9é  de 
(a  Hevue  du  Monde  Moderne  et  Yaclion  des  Trani- 
iraj/s  des  l)eux-i>èvres.  qui,  avec  la  double  garantie 
de  l'Etat  et  du  déparlement,  finiront  par  s'établir 
au  même  niveau  que  les  valeurs  similaires,  les- 
quelles se  capitalisent  à  des  taux  variant  entre  3  et 
3  .l/i  %. 

Si  nous  nous  départissons  des  valeurs  indus- 
trielles, nous  signalerons  comme  obligation  d'Etat 
un  titre  de  loul  repos,  rapportant  b  0/0.  et  devant 
atteindre  le  pair,  c'est  l'obligation  ottomane  1K96. 
Ce  titre  entre  tout  A  fait  ilans  la  catégorie  des  va- 
leurs de  poitefouille,  où  il  peut  figurer  comme 
emploi  de  lurmier  nrilre.  Un  dernier  mol  qui  a 
son  importance.  Nous  parlons  plus  haut  de 
l'échéance  d'avril,  une  des  plus  fortes  de  l'année. 
Nous  en  prolitons  pour  rappeler  aux  Iccleurs  que 
nous  sommes  à  leur  disposition  pour  l'encaisse- 
ment <le  leurs  coupons  et  la  vérification  auv 
tirages. 

E.    BliNOIST, 
Directeur  ilil  Monilntr  économtifUf  etjftuncitr 
IT,  rue  ilvi  Poiit-Ncuf. 


BOURSE    DE    PARIS  (Comptant).  ~  Cours  extrêmes  de  Février  1899. 


FONDS   D'ÉTAT   ET  DE   VILLES 


3  X  français  perpétuel 

3  X        d**      amortissable 

3  \li%  à."       

Obligations  tunisiennes  3  %  1892. .    . 
Emprunt  Annam  et  Tonkiu  2  1/2  %■ 

Emprunt  de  Madagascar  2  1/2  % 

Angleterre,  consolidés  2  3/4  X 

République  argentine  6  %  1886 

Autriche  4  %  1876,  or 

Belge  %  %  1873  conv.  12«  série) 

Brésilien  4  %  1889 

Cliine  4  X  1895,  or 

état  indép'  du  Congo,  lots  1888 

Egypte  7  %y  dette  unifiée  nouvelle.. 

—      3  1/2  %,  dette  privil.,  conv.. 

Espagne  extérieure  4  %  1882,  perpét. 

;4  %  1881, or 


^  %■ 


Italii 

Portugais  1863  Z  % 

Roumain  i  %  1890 

Russe  4  %  1880  (6«  émission) 

—  ^%  1889,  or 

—  4  X  consol.  (1'"  et  2'  séries). . 

—  4  ;?r  1890  (2"  et  3«  séries) 

—  Z  %  1891,  or 

—  ^%  1893,  or 

—  3  1/2^  1894,  Ubéré 

—  Z  %  1896 

Serbie  4  %  1895 

Suisse  (chemins  de  fer)  3  % 

Turquie,  dette  convertie  (D)  4  X 

—  oblig.  consolidé  1890.  i% 

—  —    otiom.  priorité  1890,  4  jjr. 

—  —     privil.  douanes  6  % 

—  —     ottom.  1894,  4  X 

—  —      1896,  6  % 

Ville  de  Paris   1865,  4  2" 


-  1871,  3  jT-.- 

-  1875,  4  .ir  . . . . 

—  1876,  4  ir.... 

—  1892,  2  1/2 ^tout  payé. 

—  1894-96.  2  1/2  %   d» 

-  If 98,  2^ 

Ville  de  Marseille  1877,  Z  % 

—  d'Amiens  1871,  4  X 

—  de  Bordeaux  1863.  Z  % 

—  de  Lille  1860,  Z  % 

—  —       1893,  3  \I1  % 

—  de  Lyon  1880,  3  % 

ÉTABLISSEMENTS    DE   CRÉDIT 

Banque  de  France (Actions) 

Banque  Paris  et  Pays-Bis.  d® 
Banque  Transatlantique  . .  d** 
Compagnie  Algérienne  ...         d" 

Comptoir  d'escompte d* 

Crédit  Foncier  de  France. .  d® 
POBOières  1879,  3^  ...  (Obligations) 

—  1883,3;!' d" 

—  1886,  Z  % d" 

—  1896,  2.80  ^lib.        d' 
Communales  1879,  2.60  %  .         d' 

—  1880,  3  jr...  d' 

—  1891,  Z  %  ...  d' 

—  1892,  3  X....  d» 

(Crédit  Industriel (Actions) 

Crédit  Lyonnais d° 

Société  Générale d» 

Banque  Ottomane 1' 


Rp'.oet 
i  miiet 

Plus  haul. 

Plm  bas. 

3  0 

103 

„ 

102  06 

3  y, 

101 

17 

lUO  90  [ 

3  50 

104 

1. 

103  40 

16  » 

500 

» 

490  I) 

2  50 

87 

60 

85  50 

12  50 

87 

» 

86  > 

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112 

50 

111  . 

25  > 

469 

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4  » 

103 

'."0 

102  75 

3  > 

102 

15 

102  15 

4  » 

64 

16 

59  75 

20  » 

104 

10 

101  7.) 

» 

91 

» 

8S  25 

20  08 

109 

90 

108  40 

17  57 

105 

90 

105  26 

4  » 

6.-) 

85 

62  r.5 

4  n 

103 

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102  2.-. 

4  » 

96 

60 

93  80 

»  93 

27 

75 

23  65 

4  > 

94 

10 

93  40 

4  > 

101 

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102  1. 

4  1 

103 

80 

101  76 

4  D 

104 

.iO 

101  86 

4  » 

103 

75 

101  50 

3  » 

96 

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94  (10 

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101  75 

3  60 

101 

60 

99  86 

3  B 

95 

75 

94  40 

4  » 

63 

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61  60 

3  1 

104 

40 

102  15 

1  » 

24 

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23  70 

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419  l 

20  » 

494 

II 

484  1 

26  » 

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20  » 

468 

1 

460  0 

26  » 

49.i 

50 

463  g 

18  08 

660 

647  > 

10  66 

430 

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421  » 

10  68 

411 

50 

409  » 

18  06 

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18  06 

672 

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8  82 

405 

11 

401  l 

8  82 

397 

7.5 

396  26 

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4U  J 

10  70 

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52.5 

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623  « 

2  64 

131 

11 

127  » 

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602 

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500  g 

2  67 

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75 

101  1. 

115  c 

3950 

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3800  n 

36  95 

985 

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972  0 

11  68 

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422  g 

29  60 

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775  » 

26  K 

601 

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688  g 

24  96 

772 

n 

735  g 

13  40 

607 

11 

601  g 

13  48 

461 

I 

466  » 

13  40 

494 

i 

490  11 

12  46 

496 

1. 

491  g 

11  50 

49S 

60 

497  « 

13  40 

610 

» 

499  50 

10  72 

402 

» 

S9S  50 

14  36 

496 

11 

496  g 

12  J 

630 

J 

612  g 

32  05 

909 

s 

888  g 

12  » 

580 

D 

544  g 

12  60 

6S7 

50 

66.<  11 

CHEMINS  DE    FER  j 

Est 500  fr.  tout  payé  (Actions)  ; 

P.-L.-M d»  d»       i 

Midi d«  d«       1 

Nord d»  d» 

Orléans d"  d" 

Ouest d"  d< 

Bône-Guelma.  .  d*  d< 

Bst-Algérien...  d"  d< 

Ouest-Algérien .  d"  d' 

Aiidalous d®  d' 

Autrichiens. ...  d"  d' 

Sud-Autriche . .  d«  d< 

Nord-E-<;pague. .  d"  d< 


Est  3  %  nouveau (Obli( 

P.-L.-M.  3  %  nouveau d" 

Midi  3  «- nouveau d« 

Nord-Est  français  3  X d» 

Orléans  1884 d" 

Ouest  3  %  nouveau d» 

Bône-Guelma  Z  % d» 

Est-Algérien  Z  % d» 

Ouest- Algérien  Z  % d» 

Médoc  Z  % d" 

Andalous  3  %  estamp d" 

Autrichiens  3  %  1"  hypoth.  d" 

Nord-Espagne  1"  hypothèque,  d® 


VALEURS   DIVERSES 

Dock?  et  Entrep.  de  Mar5eille.(Actions) 

Bntrep.  et  Mag.  Gén.  de  Paris.  d« 

CI»  G'"  Transatlantique d» 

C*  française  des  Métaiix ....  d® 

C"  générale  des  Tramways ...  d" 

C*  générale  des  Eaux d» 

C"  du  Gaz  de  Bordeaux d» 

C"  du  Gaz  général  de  Paris.  d" 

C"  du  Gaz  de  Marseille d" 

Aciéries  de  France d« 

Forges  et  Chantiers  Méditer.  d" 

Bateaux  Parisiens d^ 

C'*franç.desChargeursréunis.  d" 

C"  des  Lits  militaires d" 

Société  de  la  Tour  Eiffel d» 

C"  intern'*  des  Wagons-lits . .  d^ 

Régie  des  tabacs  ottomans..  d* 
C"  générale  des  Eaux  Z  % ..  (Oblig.) 

-  5^.-  d» 

C"  Parisienne  du  Gaz  i  %  ..  d" 

central  500  tr.  4  .^ d« 

C'«  du  gaz  p.  France  et  Et.  4  I".  d» 

C''>desMessag.Marit.31/2i'.  d» 

C»  G'»  Omnibus  de  Paris  4  ?" .  d» 

01»  (^«  Voitures  à  Paris4X.  d» 

C" &'  Voitures  Urbaine  b% .  d» 

C»  des  Lits  militaires  i  % ..  d» 

Canal  de  Panama,  lots,  t.  p. .  d° 

—  210  p d° 

—  bons  à  lots  89.      d» 
C'«  du  Canal  de  Suez  5  % ...      d» 

3  %  (1"  série).  d" 
Z%  (2«  série).  d« 
Obligations  du  Monde  Moderne  (5  fr. 
net  de  revenu).  —  Coupons  payables 
le  1'=^  avril  et  le  1"  octobre  aux 
bureaux  du  Monde  Moderne  ou  au 
Comptoir  général  de  crédit,  17,  rue 
du  Pont-Neuf. 


32  1 
49  70 
45  42 
55  90 
62  99 
34  75 
26  97 
26  10 
22  78 
6  g 
31  g 
4  g 
6  g 
4  26 
13  44 
13  44 
13  44 
13  44 
13  44 
13  44 
13  46 
13  50 
13  43 
13  64 
11 
15     g 


16  43 

26  72 

17  30 

27  96 

69  98 
82  66 

20  32 
46  60 
34  44 
26  30 
22  63 
65  04 
44  79 

6  15 
30  g 
26  g 
13  46 

22  94 

18  16 
18  16 
18  20 
16  84 
18  » 
18  18 

23  30 

21  81 


24  50 
13  40 
13  60 


19.-.  t 
1416 
2139 
1860 
1225 


476  75 
466  60 


2301 
1960 


1270 
1640 


1045 
1920 
1400 
2116 
1830 
1200 


473  50 
473  75 


1C55 
2230 
1960 
460 
1130 
1095 


LA    CARICATURE      INTERNATIONALE 


Jeux  et  Récréations,   par  m.  g.  Beudin 


W  275.  —  Haut  :  Noirs.  —  B:is  :  Blancs. 


Los  blancs  jouent  et  font  m  it  lu 

«o  276.  —  Haut  .  Noir?.  —  Bas  .  BUi 


JjOA  blancs  jouent  et  gagnent. 


N**  277.  —  Mots  en  losaugc 
Se  volt  «lans  l;i  verte  prairie 
■C'nminc  c\ïV7.  tous  les  avortons.  — 

Adresser  les  communications   i 


Une  certaine  maladie 

Très  commune  clioz  les  moutons.  — 

Est  tisité  par  tout  le  inonde, 

Quoique  très  insignifiant.  — 

On  peut  voir  ces  poissons  dans  l'onde 

De  ce  bassin  res))leDdisâant.  — 

Il  fut  de  la  Oraiule  Ânglelfrn- 

Un  célèbre  navigateur.  — 

Petites  rabanes  en  terre 

Qui  serrent  d'abris  au  planteur.  — 

Cuillers  dont  on  fait  grand  usage 

Au  jeu  du  mail.  —  Un  possessif.  — 

Se  voit  près  du  charmant  rivage 

Ht  chez  l'être  r(-barb;itif. 

N"  278.  —  Mathématiques. 

Un  prre  pirtage  entre  ses  trois  enfants 
la  somme  de  'i<i  francs,  de  telle  sorte  que 
rainé  a  autant  de  pièces  de  li  francs  que 
le  second  a  de  iiièecs  de  2  francs  et  le 
troisième  de  pièces  de  1  fraue.  Combien 
de  pièces  chacun  a-t-iî  reçues  ? 


SOLUTIONS 

N0  269.—  1.  ClTnècluvd.v.     1.  lîpr.C. 
2.  K  :.  r  1).  '2.  n  jone. 


3.  T  3  T  U  éohco  et  umt. 

I.  n  7  T  D. 

2.  T  1  1).                S.  R  joue. 

1.  T  1  T  n  éohoc  ot  m»t. 

N«  270. 

17  II     SI  80     33  29     22  17 

li;     ;     30  21     2t  33     12  23 

.■10  !ii    : 

.-.     1 

1  1.'. 

gftgiio. 

N"  272. 

-  L  A    C  K      1)  r.      M  0     N  K 

eu    RI       SO     LUS 

IIK    .«0    1,  lîll 

N"  27i.  —  Vigogne;  Cigogne. 

H*  273.  —  Soit  X  l'avoir  de  CharlM, 
Louis  aura  42  -f  x.  Après  le  don  du  père, 
on  aura  :  42  +  j-  -f  6  =  S  (.r  -|-  6>  ou 
^S  -f  j:  =  3  X  +  1«.  Et  30  =  2  X.  D*où 
X  -  ir». 

Louis  avait  57  francs  et  Charles  15  francs. 

N"  274.  —  On  doit  s'arranger  de  façon 
que  la  partie  adverse  n'ait  plus  deviuit 
elle  que  .'>  pions  au  moment  où  elle  de^Ta 
jouer.  Car  si  elle  ne  prend  qn'un  pion, 
on  en  prend  soi-même  trois,  et  elle  eal 
ensuite  obligée  de  prendre  le  dernier.  Sî 
elle  en  prend  deux,  v.ms  en  prenez  égale- 
ment  deux  et  le  résultat  est  le  même. 
Knfin  si  elle  en  prend  trois,  vous  n'en 
prener  qu'un  et  pir  suite  la  partie  adverse 
IK-rd  encore.  Pour  arriver  i\  ce  résultat, 
vous  commencer  par  prendre  S  pions.  Si 
la  partie  adverse  en  prend  1,  vous  on 
prenez  encore  3  ;  si  elle  en  prend  3,  vous 
en  prenez  vous-même  deux  ;  enfin  si  elle 
en  prend  3,  vous  n'en  pn-ne»  vouB-même 
qu'un.  Vous  agissez  donc  de  manière 
(priiprès  avoir  joué  deux  fois,  il  y  ait  en 
tout  7  pions  de  pris.  Cela  fail.  la  i»rtio 
adverse,  jmiant  pour  la  deuxième  fols, 
ïirendra  1.  ou  2,  ou  3  pions.  Si  elle  n'en 
prend  qu'un,  vous  en  prenez  3  ;  si  elle  ou 
prend  S,  vous  en  pivnez  3  également;  st 
elle  en  preni  3,  vous  n'en  prenez  qu'un, 
de  telle  sorte  qu'après  avoir  joué  i»our  la 
troisième  fois  il  y  ait  II  pions  de  pris. 
l,a  iMtrtie  adverse,  jouant  A  sou  tour, 
l)rcndra  eiMurc  l.  ou  2,  nu  3  pions.  Sui- 
vant le  nombre  de  pions  pris  vous  agirez 
do  fiiçon  qu'il  n'y  ait  pUis  que  fi  pions  à 
prendre  au  moment  oft  l'adversaire  devra 
jouer  et  vous  serez  olors  sûr  tic  U  vic- 
toire. 


les  jeux  à   Af.  G.  Btu*lin,à  Hillancourt  (Seine),  avec  timbre  pour  réponse. 


LA    CUISINE    UU    MOIS     —     LA    \\K    IMIATIQUK 


Purée  Conti  aux  croûtons.  —  Formule.  —  COO  gr. 
'  de  Icnlilles,  un  lilrc  el  diini  d  eau,  15  grammes  de  sel, 
I:  5  grammes  do  sucre,  lUO  grammes  de  licurre,  100  grammes 
l        de  mie  de  pain  rassis,  un  peu  de  crème  douce. 

Opkbation.  —  l.aver  les  lenlilles  à  plusieurs  eaux.  Les 

'         couvrir  largement  d'eau  Iroide  et  les  faire  bouillir  rapi- 

demcnl.    A    mesure  qu'elles    monleni,    les    enlever  avec 

l'ècumoire  el  les  melire  dans  le  litre  et  demi  d'eau  avec 

le  sel.  Celte  laiton   de  les  trier  est   plus  rapide  el   plus 

sûre  ([uc  de  les  trier  sur  la  table,  les  pierres  et  le  sable 

'         ne  pouvant  surnager.  Cuire  les  lenlilles  au  l'our  2  heures, 

f-        les  passer  au   tamis  de  crin,  ajouler  un  peu  de   lait   ou 

r        d'eau  si  la  purée  était  trop  épaisse,   remettre  au  leu  et 

ï         laire  bouillir  en  remuant  avec  une  cuiller  de  bois;  laisser 

„         sourire  à  côté  du  feu  et  écumer.  Couper  la  mie  de  pain 

en   tout    petits  cubes,  les  éparpiller  sur   une  plaque  de 

lôle  sucrée,   saupoudrer  de  sucre  et  faire  dorer  au  four, 

5  ou  6   minutes  suflisent.    Mettre  la   crème  et  le  beurre 

dans  la  soupière;  verser  la   purée,  ajouler  les  croatons 

et  servir. 

Rougets  au  gratin.  —  Formule.  —  ■4  rougets  de 
1U0  grammes  chacun.  iM  grammes  de  champignons,  une 
tomate,  une  cuillerée  de  mie  de  pain  passée  au  tamis, 
21)  grammes  d'échalote,  un  peu  de  persil,  2  décilitres  de 
vin  blanc  et  1  de  bouillon,  M  grammes  de  beurre,  sel, 
pointe  de  cajenne. 

Opération.  —  Tremper  la  tomate  5  secondes  dans  l'eau 
bouillante  et  la  monder;  la  couper  par  le  milieu  et  Jeler 
les  semences,  la  hacher  grossiéremcnl,  mettre  sur  une 
assiette.  Couper  la  racine  au.\  champignons,  les  laver 
avec  soin  et  les  hacher;  mettre  aussi  sur  une  assiette, 
hacher  l'échalote  et  la  pa.sser  une  demi-minute  dans  le 
beurre,  ajouter  la  tomate  et  la  faire  fondre  en  remuant 
le  hachis  de  champignons  et  laisser  cuire  une  minute,  la 
mie  de  pain  et  le  persil,  mouiller,  eondimenter  relevé, 
faire  réduire  10  minutes  en  remuant.  l.aver  et  écailler  les 
rougets,  les  essuyer  avec  un  linge,  couper  les  nageoires, 
beurrer  légèrement  un  plat  ovale,  le  saucer  légèrement, 
poser  les  rougets  dessus  en  biais,  les  deu.x  des  extrémités 
le  ventre  en  dehors,  les  couvrir  avec  la  sauce  qui  reste, 
les  poser  dans  le  four  très  chaud,  à  côté  du  foyer  et  à 
mi-hauteur  du  four,  dans  5  minutes  retourner  le  plat  et 
dans  â  autres   le    servir  arrosé  d'un    peu    de    citron. 

Noisettes  de  veau  princesse.  —  4  tranches  de 
niels  mignons  de  veau,  pesant  100  grammes  chacun, 
',  fonds  cFartichauts  cuits,  4  truffes  cuites,  2  bottillons  de 
pointes  d'asperges,  1  décilitre  de  madère  et  autant  de 
JUS,  50  grammes  de  beurre. 

Opération.  —  Prendre  le  bas  des  asperges  de  la  main 
gauche,  avec  les  trois  majeurs  de  la  droite,  la  faire  plier 


en  la  prenant  au-dessous  de  la  lèle.  à  l'endroit  où  elle 
casse  Iranc,  la  |)artie  comestible  cesse:  les  laver,  choisir 
les  plus  jolies  tètes  el  en  faire  quatre  petits  bouquets 
d'environ  4  centimètres  de  longueur.  Couper  tout  ce  qui 
reste  en  petits  morceaux  d'un  demi-centimètre,  cuire  le 
tout  réuni  12  minutes  dans  un  litre  d'eau  légèrement 
salée.  Egoutter  el  laisser  sécher  sur  un  linge.  Si  l'on 
n'a  pas  des  fonds  d'artichauts  cuils,  il  faut  commencer 
par  là.  .Sauter  les  noisettes  légèrement  aplaties  d;ins  une 
sauteuse  un  peu  épaisse  12  minutes  sur  le  feu,  pas  trop 
vif,  avec  très  peu  de  graisse,  enlever  les  noisettes  sur 
une  assiette,  égoutter  la  graisse  cl  verser  le  jus  dans 
la  casserole,  le  faire  réduire  i'i  une  cuiller  à  bouche,  verseï" 
le  madère  el  faire  chaufler  sans  bouillir;  chaufler  les 
petits  bouquets  sans  les  défaire,  les  poser  en  croix  sur 
un  plat  rond  les  têtes  en  dehors,  les  fonds  d'artichauts 
entre  chacun.  Chaufferies  pointes  coupées  dans  la  sauce, 
ajouler  le  beurre,  un  soupçon  de  sel  el  de  poivre,  lier  er> 
tournant  la  casserole,  garnir  les  fonds  d'artichauts,  dans 
le  milieu  dresser  les  noisettes  sur  ou  .sous  les  truffes  bie\i 
chaudes,   arroser  avec  une  cuiller  de  cuisson  des  truffes. 

Colins  rôtis.  —  A  cette  époque  de  l'année  la  chasse 
est  complètement  épuisée;  les  colins  ou  cailles  de  \  ir- 
ginie  arrivent  fort  a  propos  pour  varier  un  peu  les  rots. 
Celte  caille  est  plus  grosse  que  les  nôtres,  sa  chair  est 
très  fine  et  très  blanche,  12  minutes  de  cuisson  à  \a 
ijroche,  15  au  plus  suffisent.  La  vider,  la  flamber,  l'enve- 
lopper d'une  barde  de  lard  mince  el  frais,  tenir  le  feu 
clair  cl  vif;  ne  pas  arroser,  saler  sur  plat  après  lavoir 
débridée.  Entourer  de  citron  et  du  cresson  alénois. 

"Vert-vert.  ^  Faire  le  même  biscuit  décrit  dans  le 
mois  de  février  dernier,  remplacer  les  amandes  par 
30  grammes  de  farine,  soit  110  grammes  ce  sucre,  110  du 
farine  et  4  œufs. 

La  r.BÉME.  —  Formule.  —  Demi-litre  de  lait,  5  jaunes  et 
1  œuf  entier,  CO  grammes  de  beurre,  150  grammes  de 
sucre  semoule,  une  pincée  de  sel,  (iO  grammes  de  pis- 
taches mondées,  un  verre  à  madère  de  kirsch,  une  pincée 
de  vanille  en  poudre,  20  grammes  de  farine. 

Opération.  —  Piler  les  pistaches  avec  le  kirsch, 
ajouler  cleu.x  ou  trois  cuillerées  de  lait  vers  la  fin  pour 
éviter  d'en  faire  de  Ihuile.  Délayer  le  sucre  avec  les 
jaunes,  ajouter  la  farine,  l'œuf  entier,  ensuite  le  lait  et  le 
sel,  faire  cuire  jusqu'au  premier  bouillon  en  remuant. 
Verser  dans  un  saladier,  refroidir  en  remuant  toujours, 
mélanger  les  pislaches  et  additionner  le  beurre.  Couper 
le  biscuit  en  trois  Iranches,  melire  entre  chacun  une 
bonne  couche  de  crème,  le  reste  dessus  el  autour. 

A.    COLOMBl  1  , 


Teinture  de  la  paille.  —  On  peut  faire,  avec  de  la  paille, 
de  fort  jolis  ouvrages.  Pour  avoir  de  la  paille  colorée, 
voici  ce  que  recommande  la  Science  en  famille. 
.  Voulez-vous  teindre  vos  pailles  en  bleu,  par  exemple! 
Préparez  un  bain  de  bleu  avec  de  l'indigo  en  boule  ou 
du  bleu  en  liqueur;  mettez  plus  ou  moins  d'eau,  suivant 
la  nuance  voulue.  Si  le  bleu  est  foncé,  vous  faites  bouillir 
ce  bain,  vous  le  relirez  du  feu,  puis  vous  y  jetez  pendant 
quelques  moments  les  pailles  rondes;  vous  les  retirez,  les 
lavez  dans  l'eau  fraîche  et  enfin  vous  faites  sécher.  Si  la 
couleur  est  très  lendie,  vous  couchez  les  pailles  dans  le 
fond  d'un  vase,  vous  en  croisez  les  couches  el  vous  versez 
de.ssus  le  bain  tiède  et  adouci.  Vous  terminez  comme 
pour  le  bain  précédent. 

Pour  le  jaune,  vous  l'obtenez  par  une  décoction  de 
sena-marila  et  vous  opérez  comme  il  est  indiqué  pour  le 
bleu. 

Après  avoir  teint  la  paille  en  jaune,  si  vous  la  plongez 
ensuite  dans  un  bain  bleu  plus  ou  moins  foncé,  vous 
obtenez  une  teinte  verte  el  vous  l'obtenez  facilement  de 
la  nuance  que  vous  désirez  avec  un  peu  d'habitude. 

Vous  obtenez  une  teinte  rouge  par  la  cochenille,  mais 
alors  il  ne  faut  pas  laver  la  paille,  en  la  retirant  du  bain. 

Pour  le  rose,  ajoutez  de  l'eau  au  bain  rouge  jusqu'à  ce 
que  l'on  obtienne  le  bain  désiré. 

Passez  dans  un  bain  rose  la  paille  teinte  en  bleu  el 
vous  avez  du  violet. 

On  obtient  le  brun  en  teignant  successivement  les 
pailles  en  verl,  en  jaune,  en  rouge,  et  en  les  passant 
ensuite  dans  un  bain  de  bois  de  campèche;  enfin,  on 
arrive  à  leindre  la  paille  en  noir  au  moven  d'un  bain  de 
pyrohgnatc  de  fer  et  d'un  bain  de  bois  de  campèche. 

Soudure  de  la  corne.  —  La  corne  est  fort  difficile  à  souder 


à  elle-même,  car.  en  cherchant  à  ramollir  les  surfaces,  ou 
n'arrive  souvent  i|u'à  les  griller.  La  Chronique  indusIrielU 
indique  les  précautions  a  prendre  pour  réussir.  Après 
avoir  suffisamment  fait  chauffer  la  corne  au-dessus  du 
feu,  on  gratte  bien  l'extérieur  des  deux  feuilles  que  l'on 
veut  réunir,  de  façon  que  les  surfaces  puissent  reposer 
exactement  l'une  sur  l'aulre  en  biseau  sur  un  chanfrein 
d'environ  5  millimètres.  Les  feuilles  élant  ainsi  préparées, 
l'ouvrier  saisit  les  pinces  chaudes  el  les  appuie  le  long  du 
bord  des  deux  feuilles,  qu'il  a  soin  de  se  faire  présenter 
conjointives  el  de  faire  lécèrcmenl  humecter.  Après  un 
fort  coup  de  pince,  suivi  àe  deux  ou  trois  autres  plus 
faibles  pour  régulariser  la  prise,  les  deux  feuilles  se  trou- 
vent parfaitement  recollées.  On  gralte  légèrement  alors 
au  racloir  pour  enlever  les  aspérités,  on  passe  la  jointuie 
au  Iripoli, 

Fixation  des  étiquettes  sur  le  verre  et  la  porcelaine.  —  L:) 
gomme  arabique  est  tout  à  fait  insuffisante  pour  coller 
les  étiquettes  sur  le  verre  el  la  porcelaine.  Au  bout  de 
peu  de  temps,  elles  se  détachent  et  tombent,  La  colle 
ci-dcfsous  ne  prèle  pas  au  même  inconvénient. 

Gomme  arabique 200  grammes. 

Gomme  adragantc 50         — 

Glycérine 200         — 

Huile  de    thym 5         — 

On  ajoute  de  l'eau  jusqu'à  consislance  sirupeuse. 
L'huile  de  tyni  rend  la  gomme  imputrescible. 

All}âtre  jaiini.  —  L'albâtre  jauni  se  nettoie  avec  de  l'eau 
de  savon.  On  lave  ensuite  à  l'eau  pure  et  on  sèche  avec 
de  la  peau  de  gant  ou  de  la  mie  de  pain. 

Victor    de   Glèves. 


BIBLIOGRAPHIE 


Le  Monde  renversé,  par  Lesage  cl  d'Orneval, 
fui  reprcsenli'.  en  1718,  à  la  foire  Sainl-Laurent  et 
repris,  en  février  dernier,  à  l'Odéon.  Cel  opéra- 
comique,  sans  musique,  vient  d'être  édile  à  la 
Librairie  théâtrale  avec  la  conférence  par  laquelle 
M.  Léo  Claretie  le  présentait  au  public.  Celte  con- 
férence est  un  modèle  du  genre,  claire  et  spiri- 
tuelle, mettant  les  choses  au  point  et  rendant  la 
vie  à  un  passé  un  peu  mort.  Elle  prépare  les  esprits 
il  comprendre  et  à  goûter  ce  qu'ils  vont  entendre. 
<'l  c'est  là  proprement  le  but  d'une  conférence. 

I.a  maison  Georg  Hirth,  de  Munich,  poursuit  sa 
grande  publication  sur  le  Style  dans  les  arts, 
('.elle  encyclopédie  embrasse  tous  les  ,iits  plas- 
liques,  y  compris  ceux  de  la  décoration  indus- 
trielle. La  première  série  est  consacrée  à  la  Beauté 
humaine  à  travers  les  àr/es:  chaque  livraison  con- 
tient douze  planches  et  est  vendue  1  fr.  25,  prix 
<'xlraordinaire  de  bon  marché.  L'élévation  des 
modèles  donne  une  preuve  nouvelle  du  goût  du 
1)'  Meinrich  Bulle  qui  les  choisit  et  les  accom- 
pagne de  substantielles  notices,  et  l'excellence  de 
leur  reproduction  fait  honneur  à  l'éditeur.  De 
jiarcilles  publications  sont  établies  en  comptant 
sur  le  grand  public  et  ne  peuvent  vivre  que  s'il 
répond  à  l'appel.  Or  elles  sont  un  grand  succès. 
Nous  devons  y  voir  une  manifestation  de  l'esprit 
<|ui  anime  la  nation  allemande.  Du  haut  en  bas  de 
l'échelle  sociale,  elle  est  animée  de  la  volonté  de 
triompher  dans  la  lutte  pour  l'existence  et  elle 
«'stimc,  à  bon  droit,  que  l'Art,  que  nous  consi- 
dérons volontiers  comme  une  distraction  de  luxe, 
<"st,  au  contraire,  une  des  sources  les  plus  fécondes 
<le  l'énergie  humaine. 

M.  le  prince  TcnicliefT  a  traduit  lui-même  en 
français  et  édité,  chez  Cornély.  son  ouvrage  d'abord 
icril  en  russe  sur  l'Activité  de  l'homme.  ?a  thèse 
est  que  les  actes  et  la  conduite  de  l'homme  dépen- 
<lcnt  directement  des  besoins  de  sa  vie  et  de  sa 
condition  sociale,  et  les  considérations  qu'il  déve- 
loppe reposent  sur  des  faits  précis.  La  part  de  l'ima- 
gination et  de  la  volonté  ne  semble  pas  être  faite 
(l'une  façon  suffisante  et  cependant  les  conclusions, 
qu'on  ne  saurait  trop  louer,  aboutissent  à  l'amour  de 
la  vie  et  au  développement  nécessaire  de  l'activité. 

L'ouvrage  est  complété  par  une  étude  curieuse 
<le  la  grande  race  des  Ksquimaux,  qui  se  croient  le 
type  le  plus  |)arfait  de  l'humanité  et  qui  ont  tout 
jiu  moins  le  mérite  de  lutter  courageusement  contre 
les  difficultés  de  leur  existence,  donnant  ainsi  un 
salutaire  exemple  d'énergie  ù  l'humanité. 

Max  de  Nansouty  vient  de  publier  chez  Juven 
son  Année  industrielle  pour  1898.  L'auteur  est  un 
incompaïahlc  viilgarisalcur  et,  mieux  que  personne, 
il  sait  ipistnniv  sans  ennuyer.  Tous  ceux,  et  ils 
sont  de  plus  en  plus  nombreux  à  notre  époque, 
qui  veulent  suivre  les  progrès  de  la  science  appli- 
quée sous  toutes  ses  foiiiies  liront  cet  aimable 
ouvrage  avec  un  extrême  plaisir:  ils  y  trouveront 
les  qualités  du  style  littéraire  le  plus  pur,  unies 
A  une  précision  documentaire  irréprochable.  Il 
semble  que  rien  ne  puisse  rester  obscur,  quelle  que 
soit  la  difliculté  technique  du  sujet,  sous  celte 
plume  gaie  et  alerte,  maniée  par  un  auteur  dont 
l'art  aimable  met  A  profit,  pour  dimner  ses  expli- 
cations, une  érudition  profonde. 

M.  le  professeur  lioger  vient  de  iniblier  chez 
Carré  et  Naud  une  Introduction  à  1  Etude  de  la 
médecine,  écrite  pour  ceux  qui  se  préparent  i  cel 
oit,  mais  copalilc  de  rendre  les  plus  réels  services 


à  tout  le  monde.  Malgré  son  caractère  de  vulgari- 
sation, l'ouvrage  est  un  peu  scientifique,  mais  d'une 
science  qui  peut  être  comprise  facilement. 

Cet  ouvrage  décidera  les  vocations  hésitantes, 
dans  un  sens  ou  dans  l'autre,  en  éclairant  la  voie 
à  suivre,  et  cela  suffit  pour  le  recommander  à  une 
bonne  partie  de  la  jeunesse  française.  Il  sera  aussi 
d'un  vif  intérêt  pour  les  personnes,  plus  ou  moins 
malades,  qui  aiment  à  reconnaître  leur  cas  dans 
les  livres  spéciaux,  en  leur  donnant  des  idées  géné- 
rales plus  utiles  que  les  détails  où  elles  se  perdent 
généralement. 

La  librairie  Flammarion  a  publié  de  nombreux 
ouvrages  parmi  lesquels  nous  citerons  : 

Un  volume  pour  les  amateurs  de  l'escrime  :  L'£pée, 
par  Claude  La  Marche.  L'auteur  exprime  ses  justes 
idées  sur  le  rôle  prépondérant  que  joue  l'esprit 
dans  le  maniement  de  l'arinc  de  terrain.  C'est  la 
psychologie  de  l'art  des  armes.  Il  nous  fait  com- 
prendre que,  si  les  modernes  ont  enrichi  de  pro- 
grès nouveaux  et  illimités  la  Science  du  fleuret, 
les  anciens,  obligés  de  s'exercer  sans  le  masque, 
s'étaient,  dans  l'art  des  combats  singuliers,  appro- 
chés de  la  perfection  par  la  simplicité  des  coups 
et  par  le  caractère  véritablement  pratique  des 
manœuvres  destinées  à  produire  l'attaque  et  à 
assurer  la  défense. 

Dans  sa  collection  des  mémoires  militaires  les 
Mémoires  d'un  soldat-ordonnance  pleinsdc  naïveté, 
de  vérité  et  de  saveur.  Le  brave  Hrossmann  a  fait 
toutes  les  campagnes  du  second  Empire,  même  celle 
du  Mexique,  et  il  a  combattu  la  Commune.  Il  a  res- 
senti les  joies  de  la  victoire,  les  affres  de  la  défaite, 
les  douleurs  de  la  captivité  et  les  angoisses  de  la 
guerre  civile.  C'est  l'àme  du  soldat  simple  et  sans 
c<miplications  de  responsabilités;  c'est  le  courage 
el  la  bonne  humeur  française.  Il  faut  savoir  gré 
à  l'officier  qui  a  provoqué  cette  publication. 

Xanrof  y  poursuit  ses  subtiles  enquêtes  sur  les 
Coins  du  Cœur  humain  et  sa  vivante  gaieté  ne  laisse 
jamais  passer  l'enseignement  philosophif^ue.  Casli- 
tjal  ridendi)  mnres  Nous  aimons  cette  méthode  qui 
porte  plus  que  les  pompeux  discours.  On  commence 
par  rire  du  prochain  et  l'on  s'arrêle  là,  quand  on 
n'a  point  d'esprit.  Mais  l'esprit  domine  en  France, 
et  on  s'aperçoit  que  les  travers  des  autres  sont 
au  fond  de  nous-mêmes.  Peut-être  s'en  corrigera- 
t-on  el  voilA  pourquoi  les  livres  qui  font  rire  sont 
les  meilleurs. 

Le  vénérable  aunuNnier  de  Saint-Cyr,  M.  l'abbé 
Lanusse,  a  réuni  dans  un  volume  ses  souvenirs 
de  la  campagne  du  Mexique.  Des  Braves,  tel  est 
le  litre  du  livre  où  l'on  ne  trouve  en  cITol  que  des 
récits  de  bravoure.  Dans  sa  glorieuse  carrière 
d'aumonicr  militaire  le  brave  abbé  a  payé  de  sa 
personne  et  a  toujours  réconforté  les  autres  de  sa 
bonne  humeur.  Û  a  vu  couler  bien  du  sang.  Son 
Ame  de  soldat  vibre  au  clairon  et  aux  victoires  de 
la  pairie,  mais  son  Ame  aussi  ne  peut  s'empêcher 
de  souhaiter  la  paix.  C'est  un  problème  qu'il 
appartient  aux  hommes  de  résoudre  el  il  leur  en 
indique  le  moyen  :  •■  .\imez-vous  les  uns  les 
autres.  •■ 

Les  Guides  Flammarion  se  distinguent  par  leur 
sens  pratique.  Dressés  par  l'ingénieur  Sauverl,  ils 
oITrenl  une  accumulation  de  renseignements  dos 
plus  utiles.  Dans  cette  collcclion  qui  s'enricliil  tous 
les  jours,  trois  brochures  viennent  de  paraître, 
qui  sont  consacrées  A  la  Cê>tc  d'azur. 


f/Édileur-Gévant  :   A.  Qp.^ntin. 


Le 


Monde   Moderne 


Mai    1899 


LES    POSTES     D'OVR 


La  maison  de  Térakh  était  en  émoi. 
Les  esclaves  noirs  du  pays  de  Coush 
s'empressaient  dans  les  cours  et  dans  les 
salles,  avant  même  que  le  jour  fût  levé; 
les  uns  s'occupaient  à  des  préparatifs  de 
festin;  les  autres  arrosaient  d'eau  par- 


i 


I.I-:    HOMAN    UK    LA     TOI 


fumée  les  dalles  des  chambres;  d'autres 
encore  allaient  et  venaient  sur  le  mur 
d'enceinte,  écoulant  les  rumeurs  de  la 
ville  et  guettant  le  premier  rayon  du 
soleil. 

On  touchait  au  quatorzième  jour  du 
mois  de  justice,  consacré  au  dieu  lunaire 
Hourki.  Des  multitudes  campaient  en 
dedans  et  en  dehors  des  portes  de  la 
ville  d'Our,  la  capitale  de  la  Chaldée, 
pour  assister  aux  prières  et  au  sacrifice 
annuels. 

Le  vieux  ïéralvli  prenait  à  ces  fêtes 
un  intérêt  particulier.  Non  point  qu'il 
ressentit  plus  de  ferveur  que  le  reste  du 
peuple,  et  peut-être  même  en  ressentait-il 
moins;  mais  il  avait  conscience  d'être 
nécessaire  à  l'entretien  de  cette  ferveur, 
car  pour  adorer  des  idoles  il  faut  qu'il  y 
en  ait  ;  or  c'était  lui  qui  les  taillait  dans 
la  pierre,  et  lorsque,  avec  la  cité  tout 
entière,  il  se  prosternait  devant  son 
(cuvre,  il  savait  bien  au  fond  de  lui- 
même  que,  si  puissant  que  le  dieu  put 
être,  lui,  Térakh,  en  était  l'artisan  et  le 
créateur. 

En  ce  moment  même,  à  la  lueur  dune 
lampe  suspendue  au  plafond  d'une  vaste 
salle,  il  donnait  les  derniers  coups  de 
ciseau  à  une  énorme  image  en  pierre 
qui  devait  le  lendemain,  sous  le  nom  de 
Hourki,  être  l'objet  de  l'adoration  de 
tout  un  [)euple. 

Pénétré  de  son  sujet,  lier  de  son  art  et 
de  sa  mission,  il  avait  doté  1  idole  de 
hideur  et  d'épouvante.  Les  bras  étendus 
en  un  geste  de  caresse  homicide,  elle 
penchait  en  avant,  comme  pour  mieux 
aspirer  la  fumée  du  sacrifice  que  lui 
oll'riraient  ses  dévots,  une  face  grima- 
vante,  dont  les  lignes  e\[)rimaient  la 
malice  et  la  cruauté. 

L'aube  n'avait  pas  encore  rayé  de  sa 
première  ligne  blanche  le  bord  de  l'ho- 
rizon, lorsque  le  piétinement  et  la  ru- 
meur d'une  caravane  en  marche  parvin- 
rent aux  oreilles  des  guetteurs  attentifs 
sur  les  murailles.  En  avant  venaient  les 
chefs,  graves  et  dignes,  montés  sur  des 
chameaux  aux  pieds  de  velours;  derrière 
eux,  des  hommes  à  l'air  farouche,  che- 


vauchant des  étalons,  poussaient  à  tra- 
vers les  rues  étroites  un  fourmillement 
de  moutons  et  de  chèvres.  La  caravane 
s'arrêta,  avec  des  oscillations  et  des 
remous,  devant  les  portes  de  la  demeure 
de  ïérakh,  dont  la  vaste  enceinte,  coni- 
[)renanl  de  nombreuses  cours  et  un 
jardin  qu'on  nommait  paradis,  en  sou- 
venir de  l'Kden,  ])ouvait  rece\oir,  sans 
être  encombrée,  toute  cette  horde  de 
bêtes  et  de  gens. 

Cependant  l'aurore  rosissait  :  la  ville 
s'éveillait  partout  ;  les  habitants  sortaient 
au  bruit,  et  se  disaient  les  uns  aux 
autres  : 

—  C'est  le  fds  de  Térakh,  qui  \  ient 
du  désert. 

Et  sur  la  muraille  les  guetteurs 
criaient  : 

—  C'est  lui  I  C'est  lui  1 

La  porte  de  la  cour  d'entrée  s\3uvrit 
toute  grande.  Le  premier,  un  jeune 
homme  entra,  pressant  impatiemment 
son  chameau.  Sans  attendre  l'agenouil- 
lement de  sa  monture,  il  sauta  à  terre  et 
s'élança  sur  le  seuil,  l  ne  femme  y  était 
déjà,  devant  laquelle  il  se  prosterna 
dans  une  altitude  de  tendresse  cl  de 
respect,   en  la  saluant  du  nom  de  mère. 

—  Relève-loi,  mon  fds,  dit-elle.  Tu 
arrives  en  même  temps  que  le  bienfait 
de  la  lumière  des  dieux. 

—  Comment   se  portent   mes  frères? 

—  Ils  sont  en  prière;  ils  adorent  le 
grand  Shamshou,  le  dieu  du  fou.  Ils  se 
portent  bien. 

—  El  mon  père?  Je  prononce  son 
nom  le  dernier,  parce  que  l'émotion  me 
serre  le  cœur  à  cette  question  :  com- 
ment se  porte  mon  père? 

—  Il  se  porte  bien,  mon  lils,  el  il 
l'alloiid  devant  la  face  de  son  dernier 
dieu. 

—  Qu'llou  soit  béni  pour  les  bonnes 
paroles,  o  ma  mère  bien-aimée  !  Je  vais 
vers  mon  ])ère.  N'ois,  j'ai  amené  cinq 
cents  des  premiers-nés  de  nos  troupeaux 
pour  mon  père  el  pour  l'holocauste. 

El  de  la  main  il  indiquait  la  cohue 
bêlante  que  les  serviteurs  enfermaient 
ilans  l'enclos. 


I,K    ROMAN     DE    LA     TOI 


—  L'abondance  et  les  richesses  coulent 
fie  tes  mains,  dit  la  femme,  dont  la  voix 
et  les  veux  trahissaient  la  fierté  mater- 
nelle. 

Le  jeune  homme  pénétra  dans  les 
appartements  intérieurs  et  parvint  bien- 
tôt à  la  salle  reculée  où,  retenu  par  sa 
dignité  de  père,  Térakh,  impatient,  l'at- 
tendait. 

—  O  mon  père  1 

—  Mon  fils  : 

Et  devant  l'image  grimaçante  de 
Hourki,  Térakh  et  Abou-Hamou  s'étrei- 
gnirent  et  se  donnèrent  le  baiser. 

Douze  fois  s'était  accom[)lie  l'évolution 
du  mois  lunaire  depuis  la  dernière  visite 
du  jeune  homme.  Dix  ans  auparavant, 
lorsque,  ayant  atteint  sa  majorité,  il 
avait  laissé  pousser  les  boucles  de  ses 
cheveux  sur  son  front,  Térakh  lui  avait 
dit  : 

—  yia  volonté  est  que  tu  serves 
Hourki,  le  dieu  des  dieux,  dans  le  grand 
temple. 

Mais  le  fils  avait  un  moment  regardé 
le  père  en  silence  ;  puis,  sans  se  départir 
du  respect  dû  à  celui  qui,  lui  avant 
donné  la  vie,  avait  le  droit  de  la  lui 
reprendre,  il  avait  répondu: 

—  0  mon  père  1  n'est-ce  pas  assez 
pour  toi  de  faire  les  dieux?  Quand  je 
vois  de  quelle  matière  tu  les  tires,  une 
voix  intérieure  me  défend  de  les  ensei- 
gner au  peuple.  En  vérité,  je  ne  sais 
pourquoi,  mais  je  voudrais  être  berger, 
l'esprit  délivré  de  la  confusion  de  tant 
de  dieux,  ou  m'en  aller  en  quelque  pavs 
lointain. 

Térakh  était  un  homme  sage.  II  com- 
prit que  ce  n'étaient  point  là  des  paroles 
vaines;  il  donna  à  son  fils  sa  part  d'héri- 
tage et  lui  permit  de  suivre  sa  voie.  Le 
jeune  homme  s'enfonça  dans  le  désert, 
vécut  sous  la  lente  et  éleva  de  nombreux 
troupeaux.  Il  crût  en  richesse,  et  aussi 
en  influence  sur  les  tribus  nomades  au 
milieu  desquelles  il  vivait,  et  qui  lui 
donnèrent  le  nom  d'.Abou-Ramou,  c'est- 
à-dire  «  le  Père  très  haut  ».  Amraphel, 
le  roi  d'Our  et  de  Shinar,  avait  pour 
conseiller  Térakh,  le  tailleur  d'images  I 


divines:  mais  il  ne  pouvait  s'empêcher 
de  ressentir  une  jalousie  mêlée  de  crainte 
contre  ce  liis  de  Térakh,  dont  les  trou- 
peaux égalaient  en  nombre  les  étoiles 
du  ciel,  qui  commandait  à  des  centaines 
de  serviteurs  dévoués,  et  qui,  malgré  sa 
jeunesse,  inspirait  tant  de  confiance  et 
de  respect  que  les  gens  des  tribus  l'appe- 
laient le  père  des  plaines  de  Shinar. 

Cependant  Térakh  regardait  tour  à 
tour  le  dieu  qu'il  venait  de  faire  sortir 
d'un  bloc  de  pierre  et  le  visage  de  son 
fils.  Celui-ci  comprit  le  désir  du  sculp- 
teur, si  naturel  à  tout  artiste. 

—  C'est  un  dieu  tout  à  fait  terrible, 
dit-il.  Je  croirais  même  que  c'est  ton 
meilleur  ouvrage. 

—  Tu  ne  t'es  pas  incliné  devant  lui 
en  entrant,  reprit  Térakh.  Prends  garde. 
Le  roi  punit  ceux  qui  n'adorent  pas 
Hourki,  l'éclatant  seigneur  des  mois. 

—  Hourki  n'est  pas  encore  installé 
sur  son  trône,  mon  père,  répondit  Abou- 
Ramou.  D'ailleurs  tu  dois  connaître  son 
pouvoir,  puisque  lu  l'as  fait.  Quant  au 
roi,  je  suis  sans  crainte  :  j'ai  pour  guide 
quelqu'un  de  plus  grand  qu'Amraphel  . 
ou  Hourki,  ajouta-t-il  en  s'inclinant 
soudain  devant  un  être  invisible,  avec 
une  telle  expression  de  révérence  et  de 
soumission  que  le  vieillard  en  resta 
muet  délonnemenl. 

Il  voulut  changer  le  cours  de  la  con- 
versation et  reprit  : 

—  Iskah  est  devenue  prétresse  de 
Hourki.  C'est  la  seule  nouvelle  que  j'aie 
à  t'apprendre. 

—  Je  n'ai  pas  vu  l'enfant  depuis  des 
années,  répondit  Abou-Ramou.  Elle 
était  à  Sippara  la  dernière  fois  que  je 
suis  venu.  Où  est-elle  maintenant? 

—  Ce  n'est  plus  une  enfant.  Elle  a  la 
majesté  du  palmier  royal  et  la  beauté  du 
lis.  Haran  ne  peut  rien  faire  d'elle  :  il 
l'a  donnée  à  Hourki. 

Pendant  que  le  père  parlait,  le  sou- 
venir s'éveillait,  en  la  mémoire  d'Abou- 
Ramou,  d'une  petite  fille  à  la  peau  brune, 
à  l'œil  noir,  au  rire  léger  et  aux  pieds 
rapides,  avec  laquelle  il  jouait  comme 
avec  un  chien  favori,   et  qui,   parfois, 


I.1-:    noMAN     DE    I.A    FOI 


levait  sur  lui  un  lon^f  et  timide  regard 
de  créature  apprivoisée.  El  ce  souvenir 
lui  fut  plaisant.  Il  avait  des  serviteurs 
et  des  servantes;  ceux-là  avaient  des 
l'enimcs  et  celles-ci  des  époux,  mais  lui, 
le  i'  père  très  haut  ■■  du  Shinar,  n'avait 
ni  l'emnies  ni  concubines. 

«  Prétresse!  pensail-il.  Quel  besoin 
d'elle  peut  avoir  Hourki?  " 

Et  il  répéta  : 

—  Où  est-eilr  niaiiiteiKinl.  mon  père? 

—  C'est  l'heure  où  elle  donne  à 
manger  aux  oiseaux  dans  le  jardin.  \'a 
la  trouver:  car  je  crois  qu'en  son  c<enr 
elle  s'inquièle  de  lui. 

Et  Abou-Ramou  alla  dans  le  paradis 
des  palmiers,  à  la  recherche  d'Iskah. 

Une  fraîcheur  régnait  en  cet  éden, 
en  dépit  de  l'ardeur  des  rayons  de 
Shamsliou.  Les  dattiers  majestueux  y 
maintenaient  une  ombre  agréable.  Des 
ruisseaux  le  coupaient  en  tous  sens; 
ratnios|)hèrey  était  chargée  des  parfums 
enivrants  des  fleurs,  des  amandiers,  des 
grenadiers  et  des  acacias.  .\bou-Uamou 
l'cspirait  avec  délices  ces  effluves  et  ces 
fragrances  dont  les  grands  vents  du 
désert  lavaient  déshabitué,  et,  ravi  de 
la  beauté  et  du  parfum  des  choses,  il  dit 
à  demi-voix  : 

—  Je  ne  crois  pas  c|ue  le  dieu  liimrki 
soit  ici. 

—  .Mil  ah!  .\l)ou  !  \  en\-tn  (pie  je 
rapporte  ce  mot  au  roi? 

Le  fils  de  Térakh  s'arrêta  court.  Il 
avait  reconnu  le  rire  candide  et  mo- 
cpieur,  la  voix  provocante'  et  ingénue 
qui  l'avaient  taquiné  et  amusé  tant  de 
fois. 

—  Où  es-tu.  Iskah?  cria-t-ii.  \'iens. 
enfant  ;  montre-toi  ! 

In  rire  clair  tinta,  et  diin  massif  de 
grenadiers  surgit  uile  fcunie  nuageuse  et 
blanche.  En  un  clin  d'u'il  elle  fut  près 
de  lui.  Elle  riait  et  parlait  à  la  fois. 

—  O  le  ])lus  ancien  des  pali'iarches  ! 
reganle  et  dis-moi  si  je  suis  une  enfant. 

Et  d'un  geste  ra[)ide  elle  rejeta  le 
léger  voile  fpii  la  protégeait  contre  le 
soleil,  l'allé  sei-oiia  la  léte,  et  seschexeux 
noirs   lireiil    nu   cadre  à   siin  visage,  l  ii 


sourire  irrésistible  entrouvrait  ses  lèvres 
vermeilles.  Sa  peau,  couleur  de  l'olive 
mûre,  se  creusait  de  fossettes  mignonnes 
et  joyeuses.  Ses  yeux  étincclaient  comme 
le  bouillonnenienl  des  sources  au  soleil  de 
midi. 

.M)ou  contemplait  Iskah ,  stu[)éfail 
de  retrouver,  au  lieu  île  1  enfant  qu'il 
avait  quittée,  la  plus  belle  des  femmes 
d'Our. 

Iskali  aussi  le  regardait.  Sa  hante 
stature,  la  régularité  de  ses  traits,  le  feu 
du  commandement  qui  pal|)itail  dans 
ses  narines  et  luisait  dans  ses  yeux. 
(pieiiiue  chose  de  mystique  et  d'ins|iiré 
{[ui  l'enveloppait  comme  d'un  parfum 
précieux,  et  qu'elle  sentait  être  en  de- 
hors et  au-dessus  de  sa  propre  nature. 
l(Hit  cela  attirail  l'allenlion  de  la  vierge 
et  réveillait  en  son  cceur  des  scnli- 
ments  nés  dès  son  enfance,  mais  restés 
indécis. 

— •  Il  n'a  pas  son  égal  clans  Shinar. 
pensa-t-elle:  mais  ce  ne  sera  jamais  mes 
lèvres  qui  le  lui  diront. 

—  Es-tu  une  femme,  Iskah,  ou  une 
déesse'.'  demanda  .\bou-Ilamou. 

Et  elle  ré])ondit,  avec  un  regard  mé- 
laiic<ilique  et  doux  : 

—  .Aujourd'hui,  .Abou,  je  suis  une 
l'enime.  Demain  je  serai  une  déesse,  si 
In  \eiix  m'appeler  de  ce  nom. 

!,<■  iendem.iin.  en  effet,  était  le  grand 
jour  des  cérémonies  et  des  sacrifices,  le 
jour  où  l'on  inaugurerait  le  nouveau 
dieu  sorti  des  mains  de  Térakh,  le  jour 
(le  la  pleine  lune,  où  Iskah  devait  entrer 
dans  le  temi)le  au  service  de  Ilourki  et 
n'en  pins  sortir  jaiuais. 

I':ile  reprit  : 

—  .Mldiis!  viens  a\ec  moi  distribuer 
aux  (ii>eaii\  leur  |)àliÈre.  J'ai  ])eur  qu'ils 
ne  ineureiit  de  faim  (piaiid  je  ne  serai 
plus  là.  (!'est  la  dernière  fois  que  je 
leur  donne  à  manger. 

Et  disant  ci-ia  elle  souriait,  mais  son 
sourire  était  triste. 

Des  pensées  lumnltnenses  agitaient  le 
ccenr  d'.Vbou-Itanmn.  —  Ehqimi!  pen- 
sail-il, fant-il  (pie  rii.irmonie  se  mette 
an  ser\  ice  delà  ditl'ormitè?  I''aut-il  (]u'un 


l.E    UOMAN    DE    LA    FOI 


nonslre  ait  la   beauté  pour  prêlresse?  1       —  Tu  me  regardes  d'un  air  étrange? 
['iip  âme  toute  hlanche   de\  ra-t-ellc  se    ,   lui  dit  tout  à  coup  la  jeune  fille. 


4ii 


.qi-^i 


LE    PÈRE    ET    LE     FILS 


souiller  et  se  noircir  dans  des  mvstères  |  —  C'est  parce  que  lu  veux  être  prê- 
sans  nom?  Faut-il  qu'Iskah  devienne  tresse,  répondit  Abou-Ramou  simple- 
l'esclave  de  Hourki?  I  ment. 


LE    HOMAN     DE    I.A     l'OI 


Mais  l'éclat  de  ses  yeux  aclu'vnil  le 
sens  de  ses  paroles. 

—  Mon  père  ne  pense  pas  ainsi  , 
reprit  Iskah,  l'air  fjravc;  ni  Térakh,  ni 
mes  autres  parents.  Ils  disent  cpie  le 
dieu  a  soif  de  moi. 

Et  elle  répéta  deux  lois,  lentement, 
comme  elle  eût  fait  d'un  oracle  : 

—  La  volonté  de  mon  père  est  ma  loi. 

—  Sa  volonté  est  une  :iiioiiiiM;ilinn, 
s'écria  .Abou-Ramou. 

—  Ilourki  est  un  dieu  |iiiissant,  ja- 
loux des  autres  dieux,  dil  Iskah  d'un 
ton  de  respect  cnnienu. 

—  Hourki  u  est  qu'une  pierre,  el  je 
le  briserai  1 

.■\bou  n'avait  pas  lini  de  proférer  ce 
blasphème  que  la  main  d'Iskah  était  sur 
sa  bouche. 

—  ()  .\bou  I  s'écria  la  jeune  lille, 
frissonnant  d'elfroi,  le  désert  l'a  rendu 
fou.  Tais-toi!  J'ai  peur  que  quelque 
esclave  ne  t'entende  et  ne  le  dise  au 
grand  prêtre,  et  que  tu  ne  meures. 

—  Tu  t'inquiètes  de  cela?  ninrnuira- 
t-il,  tout  ému. 

Elle  ne  trou\a  (|u'un  mot  pour  répon- 
dre. Rejelant  la  tête  en  arrière,  les 
deux  mains  étendues,  oublieuse  de  lout, 
elle  poussa  ce  cri  : 

—  Oh!  Ishtar! 

Cette  invocation  naïve  à  la  déesse  de 
l'amour  déchira  le  voile  devant  les  yeux 
d'.Abou  et  lui  fit  lire  clairenienl  le  plus 
secret  désir  de  son  cœur. 

—  Iskah?  dit-il  doucemcnl,  en  1  atti- 
rant vers  lui. 

—  LaiRse-moi.  Laisse-nmi,  .I'mI  dil  ce 
<iue  je  ne  voulais  pas  dire.  Ilourki  ne 
permet  |)as  cela. 

Mais  .\bou-Haniou,  lallirajit  toujours 
plus  près  de  lui,  lui  murmurait  à  l'oreille  : 

—  Iskah,  j'ai  besoin  de  toi. 

-    Ilourki  aus>i,  ré|Hin(lil-cllr.  déses- 
pérément. 

Alors  il  éclata. 

—  Ilourki  n  aura  ricii  de  tcu,  i;ii- nion 
amour  l'a  prise  tout  cntièi-e  pour  l'aire 
de  loi  ma  femme. 

Iskah  essaya  un  mslajil  de  ré>ister. 
Mais  pondant  (pi'elle  croyait  le  r('p(iu>ser 


d'un  regard  de  dédain,  elle  se  laissait 
aller  dans  ses  bras.  .Alors,  doucemenl, 
il  lui  souleva  la  tête  el,  ])eiiché  sur  elle, 
])longea  ses  yeux  dans  les  siens  avec 
l'anxiété  d'un  astrologue  qui  cherche  un 
signe  dans  le  ciel. 

Iskah,  comme  en  extase,  lui  rendait 
son  regard  énamouré,  cl  des  larmes  lentes 
coulaient  sur  ses  joues. 

—  Iskah,  i-epril  le  ji'unc  Iminnie  d'un 
ton  impérieux,  m'aimes-tu? 

D'une  voix  ferme,  elle  répondit  : 

—  Tu  le  sais  maintenant,  mon  sei- 
gneur. Ton  joug  est  sur  mon  ànie  jusqu'à 
mon  dernier  souille.  .M;iis.  hélas!  mun 
corps  est  à  Ilourki. 

A  ces  mots,  .\bou-Hamou  se  redressa 
comme  si  le  dieu  de  la  guerre,  N'ergal 
en  personne,  lui  portail  un  défi.  On  eût 
dit  qu'il  grandissait;  l'éclair  se  jouait 
sous  ses  sourcils.  Iskah  le  coiitemplail, 
émerveillée.  l'!nliii,  il  lit  un  elforl  el 
parla  : 

—  Iskah,  ma  bieii-aimée,  écoule  le 
secret  de  ma  \u\  ,1c  re(;ois  dans  mes 
S(niges  les  coniniaudcnu'nts  <run  Dieu 
nouveau. 

Il  s'arrria.  cnmnie  si  l'énergie  de  sa 
|)ar(ilc  lui  idiitractait  la  gorge  cl  i'élouf- 
fait. 

.Mais  lilenlot  il  reprit  : 

—  Il  ne  peut  y  a\oir,  il  n'y  a  pas 
d'autres  dieux  tpie  lui.  Sa  face  est  aveu- 
glante comme  le  soleil.  Sa  \oix  est  douce 
comme  ui\  munnuir.  ,1e  n'adore  point 
d'autres  dieux,  imn.  pas  même  Ilourki. 
.Mon  Dieu,  à  moi,  n'est  pas  une  jiierrc; 
c'est  un  esprit. 

Ces  paroles  étaient  au-dessus  de  l'in- 
lelligence  d'Iskah.  .Mais  elle  aimait 
comme  les  fennnes  de  son  temps  et  de 
sa  rail-,  acceptant  les  croyani  es  el  la 
volonté  (le  l'honHne  choisi,  en  nu'me 
temps  (pie  M>ii  pn'iiiicr  liai>er. 

—  (Jucl  c-l -on  iiiim?(lcniaii(la-l-elle. 
(piaiid  son  etl'arement  lin  permit  de 
parler.  I'!s-tu  son  prêtre? 

—  Son  nom  ne  m'a  pas  élé  révélé, 
répondit  .\bou.  iliin  Ion  de  res|iect.  Il 
est  rétcniel,  ihni  Shaddai,  le  Toul- 
l'iiissanl. 


LE    liOMAX    DE    LA    FOI 


LA  REXCOXTRE  DANS  LE  JARDIN 


I.1-:    liOMAN    DK    LA    Fol 


—  Abou,  gc'iiiil  la  vierj^eeii  s';illiu-liaiit 
à  lui  et  se  cacliaiit  le  visaffc,  en  proie  à 
une  relif^'iouse  lerreur,  cs-lu  plus  ffrand 
que  lloiu'lvi?  l>-lii  plus  ("orl  tpie  le  roi 
Aniraplu'l?  (111!  ne  le  \ante  pas  parée 
que  lu  m'aimes I  Aie  pitié  fie  toi-même! 
Le  dieu  me  réelame. 

—  Si  je  brise  le  dieu,  seras-tu  ma 
femme?    demanda-t-il    impérieusement. 

—  Si  ton  dieu  est  plus  f;rand  (|ue  mon 
dieu  cl  ta  main  plus  lourde  que  la  main 
du  roi,  si  tu  me  ravis  au  fjrand  autel  de 
Hourki,  ta  volonté  sera  la  mienne  et  ta 
servante  ira  où  lesif;ne  de  ta  tête  lui  dira 
d'aller. 

l-'nc  voix  (H'rranlc  a|ipelall  à  i  aulre 
bout  du  jardin. 

Ils  éclianj;èn'nl  un  baiseï-  dans  une 
étreinte  el  se  séparèrent  jus([u'aii  len- 
demain, jour  de  la  fête  de  HourLi. 


I  I 


La  statue  taillée  par  Terakli  avait  été 
placée  sur  un  énorme  autel  en  face  du 
trône  du  roi,  au  sommet  d'une  jnramide 
tronquée  haute  de  vin^t  pieds,  tout 
auprès  de  la  tour  du  sou\enir,  ou  Zilioti- 
rat.  A  ses  ])ieds  se  dressaient  ça  cl  là 
les  autels  moindres  de  Nana,  de  Nébo, 
de  Ner};al  et  des  autres  dieux,  où  les 
prêtres  brûlaient  déjà  des  holocaustes, 
en  atlendaiil  le  f^rand  sacrilice  offert  à 
Hourki,  le  dieu  préféré  d'.Amrapliel . 
prêtre-roi.  La  jalousie  brûlait  dans  le 
cœur  de  tous  ces  prêtres,  plus  ardente 
que  le  feu  sur  leurs  autels.  La  crainte  les 
faisait  se  prosterner  humblement  de\anl 
la  puissance  du  dieu  Hourki;  mais  la 
haine  entretenait  sans  relâche  en  eux  le 
désir  de  la  revanche  et  l'espciir  de  la 
révolte. 

Ilnurki  n'était  pas  un  diiMi  sanj;ni- 
naii'c;  cepenilant  il  voulait  qu'une  fois 
par  an  le  roi  plaçât  dans  ses  bras  un 
enfant  nouveau-né,  pour  y  être  consumé 
au  feu  d'ini  bûcher  bâti  à  ses  pieds, 
qu  allnmail  la  prêtresse  elle-même. 

Tout  était  prêt  pour  ce  sacrilice.  La 
foule  se  pressjiil.  inqial  iente.  anlnur  iln 


Zikoural.  Le  chaut  des  prêti-es  moulait 
en  une  clameurassourdissante  qui  domi- 
nait tout  aulre  bruit.  Au  milieu  d'eux  le 
roi  se  tenait,  étendant  le  bras  drnil.  au- 
tour duquel  brillait  un  bracelet  d'or. 
Sur  sa  tête  s'élevait  la  mitre  royale, 
semblable  à  une  colonne  dressée  sur  une 
hauteur. 

Kniln  la  dernière  noie  de  I  hvniiie 
triomphal  retentit  el  décrut  dans  le 
silence  universel.  Le  roi  commença  à 
fjravir  les  marches  qui  montaient  à  l'au- 
tel. Cependant  la  tribu  d'.\bou-I{amou, 
écartant  les  jjrêlres,  les  dévols  et  les 
curieux.  a\all  rempli  l'espace  libre  entre 
la  midtitude  et  le  soubassement  de  l'édi- 
fice sacré.  Le  roi  aperçut  cette  troupe 
d'hommes  armés,  qu'il  savait  résolus  el 
dévoués  à  lem-  maître,  et  sentit  l'outrage 
fait  à  son  autorité  de  sacerdote  royal. 
Mais  il  ne  |)ouvail  interrompre  la  céré- 
monie dont  les  devins  avaient  fixé  l'ordre, 
et,  en  différant  le  sacrilice  ])our  châlier 
les  insolents,  donner  l'exemple  du  sacri- 
lège. Jetant  sur  Abou-lJamou  un  regard 
chargé  d'orages,  il  se  contenta  de  sedire 
en  lui-même  : 

—  Je  livrerai  son  corps  en  |)àtureaux 
chiens;  de  ses  serviteurs  je  ferai  mes 
escla\es,  el  je  me  nourrirai  de  ses  trou- 
peaux.  Je  les  tiens  comme  en  un  filel. 

A  ce  moment  un  murmure  de  surprise 
el    d'admiration    courut    dans   la   foule. 

Près  de  la  monstrueuse  ligure  de 
Hourki  a])])araissail  soudain  la  nouvelle 
grande  prêtresse,  Iskah,  tille  de  llarau. 
Sa  robe,  toute  décorée  de  (leurs,  tom- 
bait, blanche,  sur  ses  pieds,  conune  uni» 
cascade  d  écume.  En  ses  bras  elle  portait 
un  petit  enfant,  de  l'air  d'une  reine  qui 
préseule  à  son  peuple  son  héritier  nou- 
\('an-n(''.  Le  raMiniienienl  d' nu  ci  eu  r  pur 
l'enx  irnniiail  cl  une  s|ileM(l('ur  de   gloire. 

.\  sa  \  ne,  le  roi  ne  pu!  retenir  une 
sourde  exclamalion  :  il  n'axait  |)as  cru 
qu'elle  |)n(  êlre  si  belle.  .\bou-Uamou 
l'enlendil;  son  souille  dev  iul  brûlaul  ;  il 
se  rapprocha  de  l'autel. 

.\n  moment  où  la  prêtresse,  s'incli- 
nanl  en  inie  salutation  solennelle,  re- 
nii'llail     aux    mains   du    roi  reiifanl   élu 


LE    ROMAN    D1-:    LA    FOI 


LE    lîOMAN    DK    LA     FOI 


pour  le  sacrilice,  celui-ci  cri;i.  A  ce  va- 
j;issemeiit  i\\'^u  répondit  du  milieu  de  la 
l'oule  une  plaiiile  désos|)érée.  .Mais  le 
iiéraul  étouH'a  les  lanienlatious  du  père 
en  criant  d  une  \oix  relenlissaiile  celle 
proclamation  : 

—  Quiconque,  au  son  de  la  cymbale, 
ne  tomi)e  pas  sur  la  l'ace  et  n'adore  pas 
Hourki,  le  dieu  lunaire,  le  dieu  des 
dieux,  sera  jeté  vivant  dans  la  fournaise. 
Ainsi  dit  .Amraphel,  son    f,^rand   prêtre. 

Le  héraut  achevait  à  peine  cpie  les 
cynihales  retentirent.  I>a  foule,  d'un 
seul  mouvement,  se  prosterna,  la  face 
dans  la  poudre.  En  même  temps,  .Abou- 
Ramou  sautait  d'un  bond  sur  la  pre- 
mière marche  de  l'autel,  en  franchissait 
tous  les  degrés  avec  une  rapidité  d'éclair, 
et  s'arrêtait  auprès  diskah,  immobile 
et  comme  pétrifiée.  Qui  l'eût  l'c^ardée  à 
cet  instant  eût  pourtant  aperçu  sur  ses 
lèvres  un  sourire  de  joie,  fufiilif  connue 
la  lueur  d'un  météore  à  l'horizon. 

Cependant,  les  hommes  du  désert 
s'étaient  portés  en  avant  et  formaient 
autour  de  l'aulel   un  cnrfinn  redoutable. 

Tout  cela  s'élail  fail  a\aiil  que  les 
dévots  se  fussent  redressés  de  leur  pros- 
ternement.  En  relevant  la  tête  et  les 
yeux  vers  l'anlel,  la  foule  elfarée  eut 
un  instant  d'hésilalion.  D'instinct  les 
hommes  de  'l'éi-akh  se  serrèrent  derrière 
les  serviteurs  d'.Abou-Hamou  :  et  le 
jeune  audacieux,  du  haut  de  l'autel, 
brandissant  dans  sa  main  droile  le 
maillet  de  bronze  dont  son  |)rri'  s'élail 
servi  ])Our  façoimer  la  slalue  du  dieu, 
jela  ces  paroles,  qui  passèicnl  sin-  la 
mullilude  comme  un  vent  d'orale  : 

—  Hommes  d'Onr,  habitants  de  Shi- 
narl  un  l)ieu,  don!  le  souflle  seul  est 
plus  puissant  que  Ions  les  dieux  d'Our 
réunis,  me  commande.  Hegardez  1  je 
l'ra|,pe. 

\A  à  den\  mains  il  a>scii 
du  maillet  sur  la  (éle  de  Ib 
s'écioula  sur  son  piédestal. 

I)éjà  il  avait  saisi  la  prrlrc- 
soii  embrassemeni  cl  il  lin  iiiinii 
l'oieille  : 

—  Mon  DicM 


un  con|> 
urki,    ({ni 


.|-,l    p 


pui- 


sant que  ce  Hourki?  Vierge,  suis-moi. 

En  réponse,  elle  arracha  de  son  front 
la  mitre  sacerdotale,  et,  d'un  beau  geste, 
croisa  les  bras  sur  sa  poitrine  et  s'inclina 
devant  lui. 

.\lors seulement  .\nira])hel revint  de  sa 
stupéfaction  et  se  rappela  qu'il  était  roi. 
D'une  voix  où  vibraient  la  haine  el  le 
désir  de  la  vengeance,  il  cria  : 

—  Prêtres  de  Hourki!  soldais  de 
Shinarl  jete/.-les  dans  la  fournaise I 
Frappez  la  maison  de  Térakh.  Consu- 
mez la  tribu  d".\bou-Uamou.  Frappez- 
les!  Où  qu'ils  soient,  frappez! 

El,  oubliant  la  victime  qu  il  tenait,  il 
laissa  tomber  l'enfant  sur  les  bois  odoi-i- 
féranls  du  bûcher,  pour  saisir  de  sa 
main  le  lils  de  Térakh. 

Iskah  se  baissa,  prit  l'enfahl,  le  .serra 
contre  son  C(cur,  et  du  |)ied  dis|)ersa  les 
légers  fagots. 

—  Tu  ne  m'arrêl('ra>  pas.  Ann-aphcl, 
car  mon  Dieu  me  c(uiduil,  dit  .\bou- 
Ramou  en  s'arrachant  dune  secousse  à 
1  étreinte  du  roi.  .Alors,  l'arc  el  le  car- 
quois sur  l'épaule,  le  maillet  à  la  main, 
il  prit  dans  ses  bras  Iskah  portant  len- 
fantelet,  et,  s'élançanl  du  boi-d  de  l'autel, 
franchit  d'un  saut  prodigieux  tout  Ics- 
]iace  qui  le  séparait  des  hommes  de  sa 
Iribu. 

Ce  fut  le  signal  d'une  confusion  dont 
les  prêtres  des  dieux  opprimés  proli- 
lèrent  pour  se  venger  de  leur  longue 
humiliation.  Les  sectateurs  de  Nana  et 
de  Nébo  tombèrent  sur  les  dévols  di' 
Hourki,  et  le  sang  coula  dans  les  rues 
de  la  cité  chaldéenne. 

.Au  milieu  de  ce  tnnnillc,  .\bou-Haniou. 
entouré  de  ses  serviteurs,  se  relourna 
vers  le  roi,  qui,  toujours  debout  sur 
l'autel,  s'em|iortait  eu  menaces  contre 
lui  el  en  imprécations  contre  son  peuple. 
Trois  fois  il  lendil  son  arc  dans  la  direc- 
lion  de  son  ennemi,  cl  liois  fois  un  sen- 
limenl  doni  il  ne  se  rendait  pas  compte 
ari'éla  la  llèche  prête  à  partir.  Honteux 
de  son  hésitation  el  IronvanI  plus  viril, 
après  loul.  de  luer  im  homme  ipie  de 
briser  un  dieu  de  pierre,  il  allait  enfin 
lâcher   la    cor.le   de   l'arc,  quand  l>kali, 


LE    UOMAN    D1-:    I.A     l-'OI 


].K    ItOMAN    DE    LA    KoI 


soulevant  le  ])elil  enfant  jusqu'à  toucher 
la  pointe  de  bronze  de  la  llèche,  lui  dit 
ce  mol,  bien  étranffe  en  ces  temps  de 
combats  et  de  meurtres  : 

—  Abou-Hamou,  tu  ne  tueras  |>i)int  1 
Abou-Ramou.  abaissa    son    arme,    et 

cria  : 

—  A  la  niaisiiii  de  Ti'i'akli  —  puis,  au 
désert  ! 

A  travers  la  foule  hurlant  d'aU'olement 
et  de  terreur,  au  milieu  du  carnafre 
auquel  les  prêtres  des  dieux  rivaux  et 
jaloux  excitaient  leurs  dévots  exaspérés, 
Abou-Ramou  et  sa  suite  parvinrenl  sans 
ojjstacle  jus(|u'à  la  maison  de  Torakh. 
En  chemin,  Iskah  avait  senti  une  main 
toucher  son  vêlement,  et  elle  avait  vu 
uit  homme  se  f,disser  comme  un  serpent 
loin  d'elle,  emportant  la  petite  créature 
qu'elle  avait  sauvée.  Presque  aussitôt 
un  cri  de  femme,  où  s"exi)rimaient  toutes 
les  antroisses  et  toutes  les  joies  de  la 
nialernité,  frajjpa  son  oreille.  F,e  père  et 
la  mère  avaient  retrouvé  lein-  enfanl. 

.\bou-Ramou,  sans  hâte,  ordonna  le 
départ.  Son  vieux  père  le  suivait,  avec 
.Antelai,  sa  femme,  et  toute  sa  maison. 
Et  lorsqu'on  vint  dire  à  Aniraphel  qu'ils 
sortaient  de  la  ville  et  qu'on  pouvait  les 
poursuivre  et  les  écraser  : 

—  Laissez-les  aller,  réponilil-ll 
voix    lente    et    lasse.   .l'ai    \u    un 
plus  grand  que  llourki.  C.'r>[  lui 
protège.  I.,aisse/.-les. 

lis  voyaf^èrent  toute  la  nuil, 
s'arrêtèrent  qu'au  matin,  sur  les  t 
du  désert. 

Alors  .\l)ou-Kaniou  et  Iskah  descen- 
dirent du  chameau  sur  lequel  ils  avaient 
l'ait  route  tous  deux,  la  main  dans  la 
main,  et  d'inie  \oix  à  la  fois  sonore  et 
lointaine,  connne  \enantdu  fond  de  son 
,ime,   il  dit  : 

-^  Iskah   bien-aiméel   mon   âme  s'at- 


I  une 
Dieu 


et   ne 
>ntins 


tache  à   loi  d'un  amour  plus    immense 
que  les  cieux  là-haut,  plus  profond  que 
celle    terre  sous   nos  pieds,   plus  vasle 
que  la  face  des  eaux  sur  l'abime. 
El  elle  dit  : 

—  iMiseijfue-nioi  Ion  nouveau  l)ieu. 
Je  l'adorerai ,  et  je  le  trouverai  très 
dou.x. 

Fatifjuée,  elle  appuya  la  lêle  sur  le 
bras  d'Abou,  rêvant  une  vie  de  félicité 
dans  le  calme  de  sa  demeure.  .Mais  lui 
fouillait  de  l'ieil  l'occident  lointain.  Il 
était  de  ceux, qui  unissent  en  une  même 
émotion  l'ambition  et  l'amour,  et  il  rêvait 
de  fonder  une  nation  iïOU\elle  avec  l'ap- 
pui d'un  Dieu  nouveau. 

Puis  il  pencha  la  lêle  au-dessus  d'elle, 
pour  se  réjouir  dans  la  contemplation  de 
sa  beauté.  L'expression  de  sa  physiono- 
mie avait  chan-jé  :  ce  n'était  plus  la  prê- 
Iresse,  et  voilà  que  la  Iranquille  pureté 
de  la  vierge  s'illuminait  et  se  transfor- 
mait en  la  sérénité  satisfaite  de  l'épouse. 

—  .Mon  Dieu  I  s'écria  .\bou-Ramou, 
je  meurs  dans  la  joie  dont  ta  bonlé  me 
comble  ! 

Et  attirant  sa  femme  sui-  son  cœur,  il 
la  cacha  dans  les  plis  de  son  manteau, 
pour  que  son  peuple  ne  vit  pas  leurs 
lèvres  s'unir  en  un  baiser. 

Cette  histoire,  consignée,  —  (|ui  en 
doute? —  dans  un  livre  plus  \  icux  que 
le  tem|)s,  développe  et  commente  les 
événements  brièvemenl  indiqués  au 
livre  XI  de  la  (n-iièse,  on  il  est  question 
de  l'exode  d".\bram  ou  .-Vbrahani,  fils 
de  Térakh,  lequel,  a\ec  son  épouse 
Sarai,el  le  reste  de  sa  famille,  quitta  la 
cité  d'Dur-Kasdim  en  Clialdée,  pour  se 
rendre  au  pays  de  Kenaan. 

1).  -  1 1.    (i  \  i  SSi;noN, 
l)'a|M■^^    IIfuiu.ixt    C.   \\'ai\i>. 


:«W^'' 


LAMOUR    DANS    LAMARTINE 


Quand  ce  nom,  Lamartine,  est  pro- 
noncé devant  une  nombreuse  assemblée, 
il  n'est  personne  qui  ne  ressente  une 
commotion  particulière  et  n'éprouve 
un  élan  de  sympathie  pour  le  grand 
homme  qui  l'a  rendu  illustre.  Les  uns 
ont  lu  sa  |)rose  étincelante,  les  autres  se 
souviennent  de  ses  admirables  discours; 
ceux-ci  se  rappellent  son  courage,  ceux- 
là  les  luttes  pénibles  de  ses  derniers 
jours  ;  tous  entendent  chanter  dans  leur 
mémoire  c(uelque  strophe  de  sa  lyre 
sublime,  sinon  quelque  poème  entier 
enfanté  par  son  génie. 

La  jeune  lîlle,  la  femme,  fiancée, 
épouse,  mère,  amante,  évoquent  sa  mé- 
moire,   avec   une   admiration    mêlée  de 


tendresse  et  de  respect  :  n'a-t-il  pas 
exprimé,  dans  un  langage  magique, 
leurs  aspirations  secrètes,  leurs  désirs 
les  plus  chers,  leurs  rêves  les  plus  doux, 
leurs  espérances,  leurs  tristesses,  bref, 
leur  idéal  d'amour,  de  passion,  de  dé- 
vouement? 

Et  le  jeune  homme,  l'homme  fait,  le 
vieillard?  N'ont-ils  pas  trouvé  en  lui  un 
mentor  affectueux  qui  assigne  à  leur 
ambition  un  but  élevé,  un  morali.ste 
indulgent  qui  compatit  à  leurs  désillu- 
sions et  les  réconforte,  un  consolateur 
et  un  sage  qui  les  entretient  des  vérités 
éternelles,  et  leur  apprend  à  mourir, 
après  leur  avoir  enseigné  l'art  de  la  vie. 

C  est  le  grand  lyrique  du  xix'  siècle. 


LAMDlli     DANS     I.AMAHTINK 


Tous  les  senlimcnls  qui  agitent  lo 
cœur  humain,  qui  le  bouleversent,  qui 
lui  arrachent  des  cris  de  douleur,  de 
triomphe  ou  de  révolte,  Lamartine 
les  a  ressentis  :  de  là  celte  éloquence 
qui  déborde  de  ses  vers,  et  nous  remue, 
et  nous  empoiffne  jusqu'au  fond  de 
Tètre.  Les  oraf^es  des  passions  ont 
rava.i,'é  son  âme,  les  éni},mies  philoso- 
pliiques  du  berceau  et  de  la  tombe  lui 
ont  donné  l'angoisse,  toutes  les  ambi- 
tions de  la  terre  ont  tenté  son  ivresse 
intellectuelle,  toutes  les  misères  de  l'hu- 
manité l'ont  ému,  toutes  les  beautés  de 
l'univers  l'ont  séduit,  toutes  les  coupes 
enchantées  ont  enivré  sa  lèvre...  De  là 
ces  accents  inconnus  jusqu'à  lui  ;  de  là 
son  cetivre  si  vaste,  si  multiple,  si  admi- 
rable ;  de  là  le  prestige  de  son  génie. 

En  l'ace  de  lui,  il  faut  s'incliner,  car 
c'est  un  maître,  un  grand  homme,  un 
sublime  poète.  La  Patrie  française  peut 
être  lière  d'un  tel  lils  :  elle  en  a  peu, 
dans  son  livre  d'or,  qui  .soient  de  sa 
taille  et  mérilcnl  comme  lui  le  divin 
laurier  de  la  gloire. 


Je  me  représente  Lamartine  à  l'âge 
de  trente  ans,  portant  sur  son  large 
front  l'auréole  lyrique,  de  stature  éle- 
vée, mince,  élégant,  s'avançant  dans  la 
vie  comme  un  conquérant,  comme  un 
jeune  Dieu.  Nous  sommes  en  1820,  les 
Médidilians  viennent  de  paraître,  le  nom 
(lu  poète  vole  de  bouche  en  bouche, 
ses  vers  harmonieux  sont  déjà  dans 
toutes  les  mémoires,  et  autour  de  lui  on 
sent  je  ne  sais  quel  frémissement,  pré- 
curseur des  hautes  destinées. 

Le  sentiment  qui  domine  dans  son 
attitude,  comme  dans  ses  poèmes,  c'est 
la  mélancolie,  la  tristesse,  et  une  révolte 
naissante  contre  les  fatalités  de  l'exis- 
tence, la  contingence  des  choses,  la 
durée  é|>liénière  de  notre  bonheur. 

1^1  pourtant  il  est  au  nombre  des  heu- 
reux :  une  mère  adorable  l'a  élevé  et 
veille  sur  lui;  il  a  des  sœurs  qui  l'envi- 
ronnent de  tendresse;  son  père  l'aimo, 
est  lier  de  sa  muse  et  stimule  son  ambi- 


tion :  des  amis,  dignes  de  ses  confiden- 
ces, le  consolent  ;  les  salons  les  plus 
renommés  lui  sont  ouverts;  les  plus 
doux  sourires  lui  sont  prodigués...  D'où 
vient  donc  en  Lamartine  cet  abatte- 
ment, ce  découragement  même,  en  face 
de  l'avenir?  1-À'outcz  sa  plainte  tou- 
chante, dans  la  pièce  Vlsolcnieni,  qui 
ouvre  les  Méclitalions  ;  après  avoir 
décrit  le  charme  du  soir,  il  s'écrie  : 

Mais,  à  ces  doux  labieaux  mon  âme  indifférenie 
N'éprouve  devant  eux  ni  charme  ni  Iransporis  ; 
je  contemple  la  terre  ainsi  qu'une  oinorc  irrante  : 
Le  S(;lcil  des  vivants  n'ochauffe  plus  les  morts. 
Pe  colline  en  colline  en  vain  roftant  ma  vue. 
Du  sud  à  l'aquilon,  de  l'aurore  au  couchant. 
Je  parcours  tous  les  points  de   l'immense  étendue, 
Et  ie  dis  :  nulle  pan  le  bonheur  ne  m'attend. 
Que  me  font  ces  vallons,  ces  palais,  ces  chaumières. 
Vains  objets  dont  pour  moi  le  charme  est  envoler 
Fleuves,  rochers,  forêts,  solitudes  si  chères, 
Un  seul  être  vous  manque,  et  tout  est  dépeuplé! 
Que  le  tour  du  soleil  ou  commence  ou  s'achève, 
D'un  œil  indiff.:rent  je  le  suis  dans  son  cours; 
En  un  ciel  sombre  ou  pur  qu'il  se  couche  ou  se  lève, 
Qu'importe  le  soleil?  Je  n'attends  rien  des  jours. 

Quand  je  pourrais  le  suivre  en  sa  vaste  carrière, 
Mes  yeux  verraient  paitout    le  vide  ei  les  déserts  ; 
Je  ne  d.-sire  rien  de  tout  ce  qu'il  éclaire; 
Je  nj  demande  rien  à  l'immense  univers. 

Ces  strophes  sont  caractéristiques  : 
elles  indiquent  combien  l'âme  délicate 
du  poète  a  été  froissée  déjà,  au  contact 
de  la  réalité;  combien  elle  a  trouvé  de 
disjiroportions  entre  son  iiléal  sublime, 
trop  sublime  même,  et  les  ébauches  de 
ce  monde  ;  combien  il  y  a  loin  de  son 
rêve  enthousiaste  et  charmant  aux  bru- 
talili's  de  l'exil  que  nous  traversons. 

.Vil  !  je  reconnais  bien  là  le  poète  de 
race,  qui  se  forge  des  félicités  brillantes 
et  durables,  et  pleure  ensuite,  quand  la 
pierre  du  chemin  le  meurtrit  dans  sa 
course.  Quel  noble  élan  il  veut  donner 
aux  énergies  qui  surabondent  en  lui  ! 
Quel  essor  vont  prendre  ses  vingt  ans, 
sa  jeunesse  !  Comme  les  jours,  les  mois, 
les  ans  se  colorent  à  ses  yeux  d'une 
tiarté  pure  et  consolante,  d'un  rayon 
ni;igi(pie  (pie  rien  ne  doit  faire  pâlir! 

C'est  là  sa  grandein-,  mais,  hélas  ! 
c  est  ;itissi  la  soin'ee  de  son  iiiforlnnc. 
Son   rêve   est    trop    beau,     tro|>    parfait 


I.  ■  A  M  OVn     U  A  N  S     I.  A  M  A  H  ï  I  N  E 


pour  ce  l'raffile  et  mouvant  univers. 
Lamarline  ne  tarde  pas  à  s'en  apercevoir. 

Son  C(i;ur  aimant  s'était  attaché  à  une 
jeune  femme  rencontrée  à  Aix-les-Bains  : 
c'est  une  passion  véritable,  qui  va  bientôt 
lui  inspirer  des  vers  immortels  :  le  Lac, 
A  Elvire,  d'autres  pièces  encore. 

Liaison  admirable  s'il  en  fut  jamais. 
Ces  amants  étaient  dignes  de  s'aimer  et 
de  s'adorer.  Leur  bonheur  fut  court,  il 
ne  dura  qu'une  année,  l'impitoyable 
mort  arracha  Klvire  à  son  poète  si  cher, 
qui  ne  put  même,  paraît-il,  assister  à  ses 
derniers  moments.  Ce  fut  le  médecin 
qui  lui  annonça  la  fatale  nouvelle.  Il 
devint  inconsolable  :  tel  un  peuplier 
superbe,  orgueil  du  vallon,  que  la  fou- 
dre frappe  et  brise  du  sommet  a  la  base. 

.Après  ce  deuil  d'une  amante  chérie, 
le  plus  poignant  peut-être  qui  existe,  on 
s'explique  la  tristesse  infinie  de  Vlsole- 
menl.  Lamartine,  dans  son  désespoir,  ne 
veut  plus  rien  demander  à  la  terre,  vide 
pour  lui  désormais.  11  contemple  le  ciel, 
et  achève  ainsi  son  poème  : 

Mais  peut-être  au  delà  des  bornes  de  sa  sphère. 
Lieux  où  le  vrai  soleil  éclaire  d'autres  deux, 
Si  je  pouvais  laisser  ma  dépouille  à  la  terre, 
Ce  que  j'ai  tant  rêvé  paraîtrait  à  mes  yeux 

Là,  )e  m'enivrerais  à  la  source  où  j'aspire  ; 
Là,  je  retrouverais  et  l'espoir  et  l'amour, 
Et  ce  bien  idéal  que  toute  âme  désire, 
Et  qui  n'a  pas  de  nom  au  terrestre  séjour  ! 

Que  ne  puis-je,  porté  sur  le  char  de  l'Aurore, 
Vague  objet  de  mes  vœux,  m'élancer  jusqu'à  toi! 
Sur  la  terre  d'exil  pourquoi  resté-je  encore  ? 
Il  n'est  rien  de  commun  entre  la  terre  et  moi. 

Quand  la  feuille  des  bois  tombe  dans  la  prairie, 
Le  vent  du  soir  s'élève  et  l'arrache  aux  vallons; 
Et  moi,  je  suis  semblable  à  la  feuille  flétrie  : 
Emportez-moi  comme  elle,  orageux  aquilons  ! 

Autant  que  le  début,  cette  fin  de 
V Isolemenl  constitue  un  document  moral 
de  première  importance,  et  mieux  que 
de  longues  dissertations  elle  nous  révèle 
l'état  d'âme,  non  seulement  de  Lamar- 
tine, mais  de  la  jeunesse  instruite  de 
1820  à  1830.  Cette  jeunesse  avait  la  foi, 
croyait  en  Dieu,  ne  craignait  pas  de 
tendre  vers  lui  les  bras  et  de  l'invoquer 
comme  un  père  et  un  ami. 

Dans  tous  les  poètes  de  cette  époque, 
I.X.  —  40. 


MAISON'    NATALE    DE    L  A  .M  A  1!  T  I  N  E 

La  maison  natale  de  Lamartine,  à  M.àcon,  porte  le 
numéro  18  de  la  rue  des  Ursulines.  En  1870,  on  a  placé 
sur  la  façade  une  plaque  de  marbre  noir  où  on  lit  l'iu- 
scriptiou  suivante  : 

ICI    EÇT    NÉ 

ALPHOXSK-SIARIE-LOriS 

DE    LAMARTINE 

I.E    21    OCTOBRE    1790. 

Lamartine  trouva  cette  maison  dans  l'héritage  de  son 
oncle,  l'abbé  Jeau-Baptiste-Frauçois  de  Lamartine,  dont 
il  fut  légataire  universel.  Il  la  vendit  en  1828  pour  la 
somme  de  4  OOÛ  francs. 


Mctor  Hugo,  Alfred  de  \'igny,  Alfred 
de  Musset  lui-même,  nous  retrouvons 
ces  invocations  à  la  divinité,  ces  appels 
à  un  être  juste,  bon  et  tout-puissant, 
ces  cris  de  soulfrance,    ces  vœux  tou- 


I.  A  M  A  in  I  m; 


s  A  I  X  T  -  P  O  I  N  T 

Lamartine  devint  acquéreur  de  la  terre  de  Saint- 
Point  (Saône-et-Loire)  à  la  suite  d*une  donation 
qui  lui  fut  faite,  aux  termes  de  son  contrat  de 
mariage  (1820).  Eu  187i>,  sa  nièce,   il""^  Valeutîne 

Ce^^iat  de  Lamartine,  légataire  universelle,  devint  propriétaire  de  ce  domaine.  Dans  la  préface  des  Recueittemnl» 
l'citiques,  le  poète  raconte  son  existence  à  Saint-Point  :  les  vingt  pages  qu'il  écrit  &  ce  sujet  sont  admirables  : 
«  Au  milieu  de  cette  nature,  dit-il,  de  ces  collines  où  l'on  a  grandi,  ot  l'on  doit  vieillir,  à  dix  pas  du  tombeau  ou 
repose,  en  nous  attendant,  tout  ce  qu'on  a  le  plus  pleuré  sur  la  terre,  est-il  possible  que  l'àme  n'éprouve  pas  nn 
frisson  universel...  » 

C'est  à  Sahit-Point  que  reposent  les  restes fnnèbres  de  Lamartine,  à  côté  de  ceux  de  sa  mère,  de  sa  femmeet  dcsaûlle. 


chanls,  di.-iims  Ir  mut,  tps  jjrirres  luini- 
hles  et  ferventes  nue  les  crovaiils  adres- 
sent au  ciel  dans  le  malheur  qui  les 
menace  ou  la  détresse  qui  les  accable. 
Ils  puisaient  là  une  consolalLon  el  une 
espérance  que  nous  ne  connais.sons  plus 
f;uére,  nous,  poètes  de  la  lin  de  ce  siècle 
incrédule  el  sceptique.  Il  en  est  peu, 
pai'nii  nous,  qui  s'adressent  à  Dieu  dans 
leurs  poèmes  el  réclament  son  appui 
au  milieu  des  lulles'de  l'exislencc,  des 
nautraf^es  du  cu'ur,  des  désillusions,  de 
la  |)erle  des  êtres  chers  :  nous  opposons 
aux  décadences  fatales  de  la  vie  un 
stoïcisme  (pii  n'est  pas  sans  -fraudeur, 
mais,  hélas  1  nous  levons  rarement  nos 
veux  vers  le  ciel,  parce  (|ue  nous  crai- 
gnons qu'il  ne  soit  désert  et  sourd  à  nos 
lanienlalions. 

Si  Laniarliiie  croit,  s'il  inxiKpic  llieii. 


ce  n'est  pas  seulement  parce  ipi'ij  a  été 
élevé  au  sein  d'une  famille  pieuse,  el  a 
sucé  pour  ainsi  dii-e  la  foi  a\ec  le  lait 
malernel,  c'est  aussi  parce  qu'une  soif 
insatiable  de  perfection  le  possède  et 
ne  lui  laisse  aucun  repos. 

Là,  je  m'enivrerais  .î  la  source  où  j'aspire. 
Là,  je  reiniuverais  et  l'espoir  et  l'amour!... 

I/espoir  el  l'amour!  X'oilà  bien,  n'est- 
ce  pas,  le  cri  de  la  jeunesse  :  c'est  ce 
qui  domine  en  elle,  c'est  ce  (|ui  l'en- 
trahie,  la  stimule,  et  lui  donne  une  allure 
de  triomphe  à  latpielle  rien  ne  résiste. 

J'ai  vu,  au  musée  de  Lyon,  un  tableau 
de  Courbet,  qui  |)orle  ce  litre  :  les 
Amanis  hetireii.r.  Ils  sont  représentés, 
se  tenant  la  main,  silencieux,  le  re};ard 
baifjné  de  tendresse,  le  visajje  illuminé 
de  passion.  C'est  une  toile  admirable, 
qui  vous  relient,  vous  fascine,  el  qu'on 
quille  avec  un  indélinissable  rcf^ret. 


I.'AMUIH     DANS     I.AMAliTIMi 


Laniai'linc  et  son  amie  devaient  avoir 
cette  alliliule  fortunée,  lorsque  ensemble 
ils  exploraient  les  environs  dAix-Ies- 
Hains  et  traversaient  le  lac  du  Bour^et. 
C'c::-t  bien  ainsi,  dailleurs,  que  l'imagi- 
nation se  les  représente,  quand  on  lit 
les  vers  sublimes  du  Lac,  consécration 
immortelle  de  la  félicité  de  deux  amants. 

On  conqirend  qu'après  avoir  goûté  de 
pareilles  délices,  le  poète,  séparé  de  son 
amie  par  la  mort,  se  soit  trouvé  dans 
l'isolement  et  ait  eu  à  peine  le  courage 
de  vivre. 

Quelle  élévation  il  donne  à  son  Ijnn- 
beur  1  Quel  noble  maintien  il  garde 
timjours  !  Qui  n'a  remarqué  combien 
cbastes  dans  l'expression  sont  les  stro- 
phes du  Lac?  11  s'agit  cependant  d'une 
scène  vivante  de  tendresse.  Lamartine, 
ose  à  peine  laisser  entendre  qu'il  peint 
deux  êtres  humains,  pleins  de  jeunesse, 
transportés  par  les  désirs  fougueux  que 


le  regard  l'ail  naître  et  que  les  lèvres 
murmurent.  Pour  lui,  il  est  question 
avant  tout  de  l'àme  dominant  les  volup- 
tés de  la  terre. 

Les  vers  les  plus  brûlants  du  Ascsonl 
contenus  dans  deux  strophes  que,  pai- 
une  sorte  de  pudeur  lyri{|ne,  il  suppi-ima 
de  l'édition  délinitive  des  Méditations. 
Elles  méritent  de  vivre  cependant,  au 
même  titre  que  les  autres  strophes  de 
cette  pièce  célèbre.  Elles  viennent  après 
les  vers  : 

L'homme  n'a  point  de  porl,  le  temps  ii'a  point  Je  rive  ; 
11  coule  et  nous  passons! 

Les  voici  : 

Elle  se  tut;  nos  cœurs,  nos  yeux  se  rencontrèrent. 
Des  mots  entrecoupais  se  perdaient  dans  les  airs, 
Et  dans  un  long  transport  nos  imes  s'envolèrent 

Vers  un  autre  univers. 
Nous  ne  pîimes  parler;  nos  âmes  affaiblies 
Succombaient  sous  le  poids  de  leur  félicité, 
Nos  cœurs  battaient  ensemble,  et  nos  boucites  unies 

Disaient  l'éternité! 


MONTCEAU 


Le  domaine  de  Montceau  (Saône-et-Loire)  échut  en  héritage  à  Lamartine,  en  1833,  après  la  mort  de  sa  tante 
Eugénie  Lamartine.  Il  fut  vendu  en  1870.  D.ins  un  pavillon  octogone  du  jardin,  couvert  de  chaume  à  l'époque,  le 
grand  homme  écrivit  son  ouvrage  fameux  :  Les  Girondine,  Il  avait  réuni  là  tous  les  documents  de  sa  vaste  enquête 
sur  la  Révolatiou,  et  trav.ùUait  avec  acharnement  dans  ce  pavillon,  ayant  presque  toujours  son  grand  chien  couché 
à  ses  pieds. 


L ■  A  M O U  H     I)  A  N S     I.  A  M  A  HT  I  N  i; 


Quelle  (liscrclion  dans  ce  baiser  ! 
(domine  celui  qui  Ta  donné  tient  ;i  cœur 
de  l'idéaliser  1  Est-ce  des  lèvres  mortel- 
les qui  l'ont  fait  retentir?  Ne  seniblc- 
t-il  pas  que  ce  sont  de  purs  esprits,  qui 
ont  revêtu,  pour  un  moment,  une  forme 
passaf^ère,  se  sont  enlacés  divinement  et 
se  sont  ensuite  envolés  dans  les  ricux? 


Si  Limarline  se  montre  sobre  de  dé- 
tails poui-  exprimer  les  manifestations  de 
son  amour,  il  se  plaît,  par  contre,  à 
nous  décrire  le  cadre  où  il  s'est  déve- 
loppé, s'est  épanoui  et  a  eu  son  apnj^ée, 
et  par  là  il  atteint  profondément  notre 
émotion  et  nous  conquiert  sans  réserve. 
Nous  l'aimons  autant  que  nous  l'admi- 
rons. 

O  I.1C  !  rochers  inuols  !  grottes!  forêt  obscure! 
Vous  que  le  temps  épargne   ou   qu'il  peut  rajeunir, 
Gardez  de  cette  nuit,  gardez,  belle  nature, 

Au  moins  le  souvenir  ! 
Qu'il  soit  dans  ton  repos,  qu'il  soit  dans  les  orages. 
Beau  lac,  et  dans  l'aspect  de  tes  riants  coieaux, 
Et  dans  ces  noirs  sapins,  et  dans  ces  rocs  siuvages 

Qui  pendent  sur  tes  eaux! 
Qu'il  «oit  dans  le  zépliir  qui  frémit  et  qui  passe, 
Dans  le  bruit   de   tes  bords  par  tes  bords  répétés, 
Dans  l'astre  au  front  d'argent  qui  blanchit  ta  surface 

De  ses  rnolks  clartés  ! 
Que  le  vent  qui  gémit,  le  roseau  qui  soupire, 
Que  les  parfums  légers  de  ton  air  embaumé. 
Que  tout  ce  qu'on  entend,  l'on  voit  ou  l'on  respire, 

Tout  dise  :  ils  ont  aimé! 

Par  ces  accents,  ces  appels  directs, 
ces  conlidcnccs  intimes  à  la  Natiu-e, 
considérée  comme  une  personnalité  con- 
sciente ;  par  cette  intensité  de  senti- 
ments; par  ce  rôle  prépondérant  (hniné 
à  l'ensemble  barmonieux  des  êtres, 
témoins  de  nos  joies  el  de  nos  peines, 
I,amartinc  se  montre  le  vrai  disciple  de 
Jean-.Facques  Rousseau  et  réf;ale  |)f('s- 
que  par  son  élocpieiice  enflammée  <•! 
persuasive. 

Qui  de  nous  ne  reconnail  l(\cai!ie  de 
([uclque  roman  beureux  de  s^enni'sse, 
dans  ces  descrijitions  cbarmai^es,  dans 
ces  eaux  limpides,  ces  rocbers,  ces  bois, 
celte  brise  embaumée'? 

La  vue  d'un  l)i'au  site,  d'un  verdoyant 
p:iysa(,'e,    nue    |ii-iimi'nade   an    Innii    des 


bois,  au  sonnnel  d'une  montagne,  au 
pencliaiil  diiii  coteau  ;  une  lon{,'ue  cau- 
serie dans  (|uel(|ue  allée  paisible,  sur  le 
banc  d'un  vieux  pare,  le  lonjî  d'une 
rivière  ombrafjée  de  peupliers;  un  aveu 
nuirnun-é  dans  un  senli(>r  fleuri,  sous  un 
berceau  de  verdure,  dans  un  beau  jar- 
din, au  milieu  d'un  verjier;  un  rendez- 
vous  solitaire  vers  un  hameau  lointain, 
sur  les  l)ords  d'un  lac,  dans  une  île  sou- 
riante... constituent  la  douce  vie  de 
ceux  qui  s'aiment  ;  nous  mettre  sur  cette 
voie,  c'est  s'emparer  de  nous  délicieuse- 
ment :  c'est  là  l'icuvre  de  Lamartine, 
sa  poésie,  son  j;énie. 


Comme  tous  les  j^rands  poètes,  l'au- 
teur des  Méditations  avait  le  sentiment 
de  sa  puissance,  el  il  ne  craignait  pas 
d'affirmer  à  celle  qu'il  appelle  Elvire, 
qu  elle  allait  dans  ses  vers  devenir 
immortelle. 

Il  faiil  remonter  insi|ii'an  vieux  Cor- 
neille, jus(pi'à  Horace  même  ])oiir  trou- 
ver une  audace  aussi  belle.  »  Non  omnis 
moriar,  je  ne  mourrai  ])as  tout  entier  » 
s'écriait  le  poète  latin.  Lécri\ain  du  Cid 
disait  à  une  grande  dame  dont  il  était 
épris,  et  qui  lui  résistait  : 

Cependant,  j'ai  quelques  charmes 
Qui  sont  assez  éclatants, 
Pour  n'avoir  pas  trop  d'alarmes 
De  ces  oulr.iges  du  temps. 
Vous  en  avez  qu'on  adore, 
Miis  ceux  que  vous  mcpriscz 
pourraient  bien  Jurer  encore, 
Quand  les  vôtres  seront  usés. 
Ils  pourraient  sauver  la  gloire 
Des  yeux  qui  me  semblent  doux, 
Et  dans  milli  ans  faire  croire 
Ce  qu'il  me  plaira  de  vous. 
Dans  cette  race  nouvelle 
Où  j'aurai  quelque  crodit. 
Vous  ne  passerez  pour  belle, 
Qu'autant  que  je  l'aurai  dit. 

Lamartine,  dans  la  troisième  Médita- 
tion, A  HIvire,  exprime  nu  sentiment 
analogue  :  il  y  ai)])orte  même  un  ton 
émouvant  d'affirmation  sereine,  inconnu 
jusipi'à  lui.  11  pose,  au  début  de  son 
poème,  le  principe  cpi'il  va  développer  : 
ai)rès  avoir  évocpié  le  somenird'llorace. 


I.  A  MU  LU    DANS     I.AMAliTINE 


C'est  à  la  suite  du  piirtage  que  le  père  de  Lamartine  fit  de  ses  biens  à  ses  six  enfants,  que  le  poète  devint  pro- 
priétaire de  la  terre  de  Milly  (Saone-et-Loire)  en  1830.  Pressé  par  la  nécessité,  le  cœur  navré,  il  fut  obligé  de  la 
vendre  eu  1860.  Cette  terre  lui  fut  payée  500  000  francs. 

Lamartine  a  immortalisé  ce  domaine  dans  sa  deuxième  Harmonie,  qui  porte  ce  titre  ;  Millt/  ou  la  Terre  natale. 
Qui  n'a  lu  ces  vers  admirables  ? 


Voilà  le  banc  rustique  o(i  s'asseyait  mon  père, 
La  salle  où  résonnait  sa  voix  mâle  et  sévère. 
Quand  les  pasteurs  assis  sur  leurs  socs  renversés, 
Lui  comptaient  les  sillons  par  chaque  heure  tracés... 

En  teiTuinant  son  poème,  Lamartine  nous  émeut  jt 
pera,  et  cette  crainte  lui  arrache  les  cris  les  plus  humains  qui  aient  retenti  sur  sa  I; 


Toilà  la  place  vide  où  ma  mère  à  toute  heure 
Au  plus  léger  soupir  sortait  de  sa  demeure. 
Et,  nous  faisant   porter  ou  la  laine  ou  le  pain, 
Vètissait  l'indigence  ou  nourrissait  la  faim  ! 


lar 


13.  Il  prévoit  que  cette  terre 


de  Pétrarque  et  du  Tasse,  qui  ont  consa- 
cré à  jamais  le  nom  des  femmes  ciières 
à  leur  muse,  il  dit  : 

Heureuse  la  beauté  que  le  poète  adore! 

Heureux  le  nom  qu'il  a  chanté! 

Toi  qu'en  secret  son  culte  honore. 
Tu  peux,  tu  peux  mourir  :  dans  la  postérité 
Il  lègue  à  ce  qu'il  aime  une  éternelle  vie; 
El  l'amante  et  l'amant  sur  l'aile  du  génie 
Montent,  d'un  vol  égal,  à  l'immonalité! 

\'oilà  l'axiome  formulé  :  seule,  la  pen- 
sée humaine  peut  braver  la  décadence, 
la  décrépitude,  et  surnager  sur  le  flot 
des  âges.  Puis,  procédant  par  comparai- 
son, il  rappelle  à  son  amie  que  tout, 
dans  la  nature,  change,  meurt  et  dispa- 
raît  sous   la   poussière   du   temps  et  de 


loubli.  Après  une  énuméralion  qui  est 
un  chef-d'œuvre  de  la  langue  française, 
le  poète  revient  à  la  pensée  du  début  : 

Vous  tomberez  ainsi,  courtes  fleurs  de  la  vie  ! 
Jeunesse,  amour,  plaisir,  fugitive  beauté; 
Beauté,  présent  d'un  jour  que  le  ciel  nous  envie, 
Ainsi  vous  tomberez,  si  la  main  du  génie 
Ne  vous  rend  l'immortalité  ! 

Enfin,  il  sort  des  aperçus  généraux, 
et  s'adresse  directement  à  son  amie.  Ah  ! 
qu'elle  a  bien  fait  de  s'attacher  à  lui,  de 
s'attendrir  à  ses  aveux,  de  lui  donner 
son  âme,  de  l'aimer  1  Une  noble  récom- 
pense l'attend,  récompense  enviée,  que 
peu  de  femmes  obtieuiienl.  Sans  doute, 
ils  subiront  la  loi  commune,  à  leur  tour 
ils  seront  emportés  dans  la  nuit  de  la 


618 


I.AMOrii     DANS    I.AM  AliTINK 


tomlie  :  mais  leur  mémoire  ne  périra 
jamais.  Dans  laclmirable  essor  de  son 
lyrisme,  Lamarline  sefîace,  el  ne  voil 
plus  que  celle  qu'il  admire  et  qu'il  aime. 
11  aehève  ainsi  : 

Vois  d'un  œil  de  pitii  la  vulgaire  jeunesse, 
Brillanie  de  beauté,  s'enivrant  de  plaisir  : 
Quand  elle  aura  tari  sa  coupe  enchanteresse, 
Que  restera-l-il  d'elle  ?  A  peine  un  souvenir  : 
Le  tombeau  qui  l'attend  l'engloutit  tout  entière, 
Un  silence  éternel  succède  à  ses  amours; 
Mais  les  siècles  auront  passé  sur  ti  poussière, 
Elvire,  et  tu  vivras  toujours! 


On  peut  juy^cr  par  ces  accents,  coin- 
bien  Lamartine  l'ut  heureux  dans  le 
choix  de  ses  all'ectifins.  L'influence 
qu'exerça  sur  lui  la  femme  aimée  l'ut  pro- 
pice à  son  génie,  et  il  n'eut  pour  son  sou- 
venir que  des  bénédictions  et  de  tendres 
regrets. 

Ne  cherchez  jinint  ijuv  hii  l'amer- 
tume qu'enfantent  les  trahisons,  les 
cris  de  douleur  de  l'orgueil  blessé,  la 
désespérance  qui  suit  l'abandon,  les 
invectives  à  l'amour...  Non,  il  laisse  ces 
colères  sentimentales  à  son  illustre  l'ival, 
Alfred  de  Musset,  dont  les  imprécations 
éloquentes  retentissent  encore  dans  le 
ciel  étoile  des  poètes  : 

Amour,  fléau  du  monde,  cxécralile  folie  I... 

L'auteur  de  Uidin  fui  Irompe.  de  là 
son  dépit  retentissant.  Lamartine,  lui, 
est  séparé  par  la  mort  de  celles  qui  ont 
charmé  sa  jeunesse,  Graziella,  Ehire.  Il 
les  pleure,  il  les  enveloppe  dans  un  doux 
linceul  de  regrets,  et  dresse  à  leur  mé- 
moire d'impérissables  monuments. 

Pour  (îraziella,  figure  naïve  et  char- 
mante, il  écrit  le  Premier  Reçjrel  : 

Sur  la  plage  sonore  où  la  mer  de  Sorrente 
Déroule  ses  flols  bleus,  au  pied  de  l'oranger 
Il  eit,  près  du  sentier,  sous  la  haie  odorante, 
Une  pierre  petite,  étroite,  indifférentj 
Aux  pas  distraits  de  l'étranger! 

Qui  n"a  su  par  ca'in-,  (|ui  n'a  récité  el 
lu  somciil  la  pièce  entière?  Il  s'en 
échappe  une  émotion  sincère,  une  fraî- 
cheur de  sentimeiil,  un  parfum  de  ten- 
dresse (|u'on  ne  ressent  cpi  au  prinlemps 


de  la  vie,  el  qui  s'envolent,  hélas  I   avec 
lexpérience  et  les  années. 

.Après  la  mort,  l'oubli,  n'est-ce  pas, 
va  étendre  son  ombre  surcelle  mignonne 
créature  qui  s'ap|)elle  Graziella  ".'  Qui  se 
souviendra  d'elle?  Qui  viendra  sur  sa 
tombe  modeste  é\oquer  sa  louchante 
image?  Kcoutons  le  poète  : 

Nul  ne  visite  plus  cette  pierre  effacée, 

Nul  n'y  songe  et  n'y  prie!...  excepté  ma  pensée, 

Quand,  remontant  le  flot  de  mes  jours  révolus, 

Je  demande  à  mon  cœur  tous  ceux  qui  n'j  sont  plus  ! 

Et  que,  les  yeux  flottant  sur  de  chèrts  empreintes. 

Je  pleure  dans  mon  ciel  tant  d'étoiles  éteintes! 

Elle  fut  la  première,  et  sa  douce  lueur 

D'un  jour  pieux  et  tendre  éclaire  eiicor  mon  cœur! 

Pour  l'^lvire,  âme  lendre  el  délicate, 
foyer  de  sincère  passion,  digne  de  com- 
prendre et  de  suivre  le  génie  lyrique 
dans  ses  aspirations  les  plus  hautes, 
Lamartine  compose  une  série  de  poèmes 
admirables.  (|iii  sont  ])eut-ètre  ses  chants 
les  plus  beaux,  el  certainement  les  plus 
humains  de  son  (cuvre.  Faut-il  citer 
encore  le  Lac,  puis  Souvenir,  Invocu- 
lion,  le  Temple,  la  dixième  .Méditation... 
combien  d'autres  I 

Quelle  doticeiir  dans  crtir  prière  adres- 
sée à  Elvire  \i\aiile.  (pii  s  inquiète  de 
sa  tristesse  : 

Ne  m'interroge  plus,  6  moitié  de  moi-même! 
Enlacé  dans  tes  bras,  quand  lu  me  dis  :  je  t'aime; 
Quand  mes  yeux  enivrés  se  soulèvent  vers  toi. 
Nul  mortel  sous  les  cieux  n'est  pluslicureux  que  moi  ! 
Mais  jusque  dans  le  s:in  des  heures  fortunées. 
Je  ne  sais  quelle  voix  que  j'entends  relenlir 

Me  poursuit  et  vient  m'averlir 
Que  le  bonheur  s'enfuit  sur  l'aile  des  années, 
Et  que  de  nos  amours  le  flambeau  doit  mourir! 

(".'est  la  crainte,  en  effet,  qui  nous 
allt'iiil  au  niilii'U  du  bniiheur  le  plus  sûr 
el  le  pins  aniniié  ;  lions  voudrions, 
dans  iici>  l'élicités  si  chères,  élre  rassui'és 
(■cintre  les  injures  du  temps,  contre 
l'iiniveisrlK' décadence  et  la  mort  inexo- 
lalilc...  \  aiii  désir  I  mais  dont  liuten- 
silc  alle.Nte   la  sincérité  de   notre  cceiu'. 

Quelle  (loucetn-  encore  dans  celle  évo- 
cation d'Llvire  reposant  dans  la  tombe: 

Mais  ta  jeune  et  brillante  image, 
Que  le  regret  vient  embellir, 
Dans  mon  sein  ne  saurait  vieillir  : 
Comme  l'ime,  clic  n'a  point  d'àgc  !  ' 


I.  A  M  (ira    DANS     LAMAUTINE 


LE    CHALET    DE    PASSY 


A  la  Ad  de  sa  vie,  Lamartine  connut  la  pauvreté,  et  même  la  gêne.  Touchée  de  ses  malheurs,  la  Ville  de  Paris 
lui  donna  un  abri  à  Passy.  Le  chalet  qui  lui  fut  accordé  se  trouvait  alors  au  n'*  135  de  l'avenue  d'Eylau,  C'est  là 
qu'il  vécut  ses  derniers  jours,  et  mourut  à  l'âge  de  soixante-dix-hnit  ans,  le  28  février  1869. 

Quinze  jours  avant  sa  mort,  il  disait,  en  regardant  mélaucoliquement  les  arbres  de  sou  chalet  ;  «  Je  sens  que  je 
ne  vivrai  pas  longtemps...  Je  désire  qu'on  me  transporte  sans  bruit  à  Saint -Point,  auprès  de  ceux  qui  m'ont  aimé, 
et  de  ceux  qui  me  regretteront  sincèrement.  »  A  Saint-Point,  en  effet,  les  habit.ints  ont  toujours  professé  une  sorte 
lie  culte  pour  l'immortel  poète. 


Non,  tu  n'as  pas  quitté  mes  yeux; 
Et  quand  mon  regard  solitaire 
Cessa  de  le  voir  sur  la  terre, 
Soudain  je  te  vis  dans  les  cieux  ! 

Quand  je  dors,  tu  veilles  dans  l'ombro  ; 
Tes  ailes  reposent  sur  moi  ; 
Tous  mes  songes  viennent  de  toi. 
Doux  comme  le  regard  d'une  ombre  ! 

Pendant  mon  sommeil,  si  la  main 
De  mes  jours  déliait  la  trame, 
Célesl:  moitié  de  mon  âme, 
j'irais  m'éveiller  dans  Ion  sein  ! 

Par  ces  nobles  élans  survivant  à  la 
mort,  par  cet  homniafje  rendu  à  lainia- 
ble  femme  qui  fit  palpiter  son  âme, 
Lamartine  nous  a  légué  un  consolant 
exemple.  Aucun  luiaj^e  ne  vient  troubler 


à  nos  yeux  ce  lidèle  attachement,  qui 
nous  élève  et  nous  maintient  au-dessus 
des  misères  de  ce  monde.  Le  spectacle 
en  est  rare  dans  l'histoire  connue  des 
liaisons  humaines. 


La  note  doniiiiaiile  dos  premières  œu- 
vres de  Lamartine,  \c:^  Médi laitons  et  les 
Harmonies,  c'est  la  lentlresse.  Son  âme 
en  est  baignée.  Il  se  complaît  dans  ce 
sentiment,  il  l'exprime  sous  toutes  les 
formes,  et  comme  il  a  perdu  des  êtres 
chers  dès  le  début  de  sa-  carrière,  ses 
vers  sont  empreints  d'une  indicible 
mélancolie. 


I.AM(irii     DANS    LA.MAHTIM-: 


Jus(|uà  la  liii,  le  poêle  {çardcra  cette  |  croyances  des  vieux  âges  ont  été  battues 
indicible  tendresse,  que  nous  retrouvons  en  brèche,  où  rien  n'est  demeuré  inat- 
daiis  la  Chute  d'un  Ange,  et  plus  encore   !   laqué. 


oaiis  Jocelijn,  admirable  épopée  di' 
l'amour  chaste  et  soulTrant,  et  des  beau- 
tés de  la  nature. 

Toujours  sous  sa  |)lume  revivent  ces 
trois  élén:enlsde  séduction  :  la  passion, 


L  aU'eclion,  la  lencIresM'  pour  un  être 
cher  n'a  point  sondiré  cepentlant  dans 
runiverselle  tempête,  et  l'amour  est 
resté  debout  au  nnlieudes  décombres  et 
des  ruines.  Nous  avons  naf^uère  ex|)i'iiué 


> 


W'-''^'~ 


/.  >.^-^,ifi^Si^y 


I  .N     I,  1  T    1)  E    .M  l)  t:  T 


Lamartine  est  représenté  ici  sur  son  lit  île  mort,  il'iiprés  une  photographie  ilu  temps,  prise  p.ir  le  sculpteur 
Ailam-Salomon,  le  jour  même  où  expira  l'nuteur  des  ilMilaliom.  On  peut  remarquer  sur  In  poitrine  Ae  l'illustre 
mort  un  |)etit  crucifix  en  bois  noir.  Il  l'avait  porté  dans  sa  poche  pendant  toute  sa  Tic. 


la  douleur,  et  les  merveilles  de  l'univers, 
("était  là,  d'ailleurs  son  propre  tempé- 
rament ;  il  aimait,  il  soulTrail,  et  il  admi- 
rail.  Tel  il  esl,  Ici  il  se  doinu',  el  cipinme 
sa  sincéi'ilé  esl  absolue,  nous  nous  lais- 
sons emporter  par  siui  coup  d'aile  ;  ravis, 
nous  le  suivons  où  il  veut  nous  mener. 

Le  succès  sans  |)i'écédenl  des  Mcililn- 
tionis  el  (le  ./oceli/n   \  ienl  de  là. 

Le  ^rand  toiirnienl  de  l'être  humain, 
c'est  le  l)esoi<i  d'aimer,  surtout  dans  nos 
sociétés  bouleversées,  où  le  doiile  s'est 
(glissé     dans      les     ('diiscieiices,     où     les 


cette  pensée  dans  un  poème  dont  voie 
le  début  : 

Amour,  c'est  cncor  toi  le  gr.inJ  consolateur. 
Le  charmeur  éternel,  la  suprême  puùssance  î 
Tu  triomphes  toujours,  ô  divin  enchanteur, 
Et  lu  nous  remplis  l'àme  avec  la  renaissance! 

De  tous  les  Dieux  difunis  que  la  Grèce  aiorait. 
Et  que,  chargé  de  (leurs  et  de  dons  magnifiques, 
Le  vieux  monje  païen,  suppliant,  vénérait 
Sous  le  marbre  orgueilleux   des  temples  pacifiques  ; 

De  tous  ces  Immortels,  descendus  au  tombeau. 
Et  dont  la  maiesté  fait  sourire  l'Histoire, 
Toi  seul  es  demeuré  debout,  vivaiU  et  beau, 
Et  l'univers  entier  proclame  ta  victoire! 


L  AMdLIJ    DANS    LAMAliTlNK 


Je  sais  qu'on  l'a  inauJit,  que  des  infortunes 
Ont  lancé  contre  toi  leur  stérile  doctrine  : 
Je  sais  qu'ils  ont  gémi,  regrettant  d'être  nés. 
Et  voulant  t'arracher  du  fond  de  leur  poitrine  ! 

Dans  leur  folle  amertume,  ils  avaient  confondu 
L'impudique  débauche  et  les  feux  qu'elle  attise, 
Avec  ton  noble  élan,  avec  ta  convoitise. 
Et  voulaient  te  ravir  l'hommage  qui  l'est  dû! 

Mais  ces  blasphémateurs  t'apportaient  leur  otfrande, 
Aussitôt  que  l'espoir  refleurissait  en  eux  : 
Leur  soif  d'aimer  encore  était  d'autant  plus  grani. 
Qu'ils  avaient  méconnu  ton  éclat  lumineux  ! 

Et  sans  te  souvenir  de  leur  ingratitude, 
De  leurs  dédains  passés,  de  leur  égareme 
Tu  les  environnais  de  ta  sollicitude. 
Tu  L-s  éblouissais  de  ton  rayonnement  I 

J'aime!  je  suis  aimé!  Voilà  toute  la  vie 
Ces  deux  mots,  dans  le  cœur,  résonnent  nuit  et  jour. 
Comme  un  chant  de  bonheur,  ou  comme  un  cri  d'envie! 
Tout  commence  et  finit  par  un  soupir  d'amour  1 

A  ce  besoin  puissant,  qui  est  la  prin- 
[)iile  raison  d'être  de    notre   existence. 
Lamartine  jeta  comme  aliment  des  pages 
stibliines,    oii   palpitait    son 
■une  aimante,  où  on  sentait 
liatire  son  cœur,  où  débor- 
dait toute  la  sève  de  sa  jeu- 
nesse :  aussi  les  ditTt'rentes 
classes  de  la  société  allèrent 
à   lui  ;  les  jeunes   gens,  les 
l'emmes  surtout  se  passion- 
nèrent pour  ses  vers,  et  sa 
gloire  neul  point  de  limites. 
Depuis  la  Nouvelle  Héloïxe 
de  Jean-Jacques  Rousseau, 
on  n'avait  point  vu  un  pareil   en- 
gouement. 

Certains  critiques,  troul)lés  par 
tine  telle  renommée,  reprochèrent  à 
l'auteur  quelques  faiblesses  de  stvie  et 
un  manque  de  proportions  dans  le  dé- 
veloppement de  ses  poèmes,  de  Jocelyn 
notamment.  C'étaient  là  de  pures  chi- 
canes de  grammairiens,  qui  restèrent  sans 
écho  devant  l'entraînement  Ivrique  de 
l'œuvre  Lamartinienne.  Comme  le^ Médi- 
tations, Jocelyn  surtout  est  un  livre  de 
pursentimenl.  un  livre  jailli  ducœursans 
elFort,  et  c'est  par  là  qu'il  nous  captive. 
Comme  l'a  dit  un  biographe,  >■  l'ambi- 
tion que  Lamartine  avouait  s'est  réalisée  : 
son  Jocelyn,  après  avoir  l'ait  couler  bien 
des  larmes  de  pitié,  a  sa  place  marquée 


dans  les  bibliothèques  de  famille,  à  coté 
de  Paul  et  Vin/inie,  près  de  René  et 
d'Obermann,  sur  le  ravon  spécial  qu'on 
réserve  aux  livres  intimes  et  préférés  >■. 


LE    TOSIBEAU    DE    LAMARTINE 
(  Vue  de  la  fhaivlle  de  '^tint-Point.) 

0  forêt  de  Saint- Point  !  Oh  !  cachez  bien  ma  cendre, 

Sous  le  chêne  natal  de  mou  ot)scur  vallon  ! 

Le  vœu  de  Lamartine  a  été  réalisé,  n  dort  là-bas  sou 
dernier  sommei',  près  des  êtres  qu'il  aima,  sa  mère,  sa 
femme,  sa  fille.  Son  tombean  se  trouve  dans  une  petite 
chajieUe  qu'il  avait  fait  construire,  longtemps  avant  sa 
mort,  sur  ua  terrain  indépendant  du  domaine  de  Saint- 
Point  et  du  cimetière. 

La  statue  de  M™^  de  Lamartine,  qui  décore  la  petite 
chapelle,  est  un  ehef.d'œuvre  d'Adam-Salomon.  n  Elle 
fait  pleurer  ceux  qui  la  voient,  a  écrit  le  poète,  et  fait 
sourire  ceux  qui  espèrent...  Cest  la  mort  devenue  immor- 
talité !  » 


I.AMOLH     DANS    1,  A  M  A  1(  T  I  N  K 


De  nos  jours-,  (|uelques  auteurs  cha- 
grins prélendeut  que  le  chantre  d'Elvire 
est  oubhc.  cl  fiue  sa  j^loire  a  pâli.  Ce 
sont  là  (les  alléfralions  sans  l'onileniciit. 
Non,  quand  un  homme,  un  écrivain,  un 
poète  a  joué  le  rôle  de  J^amartine  ;  quand 
il  a  tenu  toute  une  nation  attentive  aux 
sons  de  sa  lyre  et  aux  accents  de  sa  voix  ; 
quand  il  a  l'ail  battre  les  cieurs  et  pleurer 
les  yeux  par  ses  chants  d'anuinr,  de 
tristesse  et  de  désespoir;  quand  il  a 
atteint,  ne  fût-ce  qu'un  moment,  les 
sommets  du  j^énie,  c'est  lini,  son  nom  ne 
scirace  plus  de  l'histoire,  il  est  écrit  en 
lettres  sans  cesse  étincelantes  au  l'imilnii 
du  temple  immortel,  et  il  n'a  à  redouter 
ni  les  fatalités  de  l'oubli,  ni  la  |)oussiére 
des  àf;es.  Tels  Homère,  A'ir^'ile,  Dante, 
Milton,  Shakespeare,  Corneille,  Jean- 
Jacques  Rousseau,  Gœthe,  Alfred  de 
Mussot,  \'ictor  Hugo. 

Il  y  a  toujours,  dans  le  vaste  monde, 
quelques  consciences  avides  qui  se  ré- 
chautl'ent  et  s'éclairent  à  de  pareils 
■  llanibeaux,  et  ce  culte  discret  cl  désin- 
téressé atteste  plus  éloquenunent  leur 
survivance  et  leur  renommée  que  les 
applaudissements  et  les  fêles  pom- 
peuses. 

i^amartinc  oublié  I  Non  certes,  lilsl-ce 
que  tous  ceux  qui  le  lisent,  le  relisent, 
et  l'admirent  dans  les  délices  de  la  soli- 
tude et  du  silence  vont  ensuite  le  crier 
sur  la  place  et  dans  les  feuilles  publi- 
ques? Est-ce  que  les  femmes  élégantes, 
instruites,  et  charmantes,  qui  bercent 
parfois  leurs  rêveries  au  ryllime  enchan- 
teur de  ses  vers,  prennent  pour  confi- 
dents de  leurs  émotions  ces  critiques  et 
ces  auteurs  malveillants  (|ui  se  plaisent 
à  ensevelir  |>ériodi(pienienl  le  chantre 
d'I'-U'ire  dans  les  llols  du  plus  noir 
Léthé.' 

Ces  fossoveurs-hi,  j'en  ai  peur,  seront 
depuis  longtenqjs  morts  tout  entiers,  (|uo 


le  prince  de  la  poésie  qui  nous  occupe 
sera  plus  que  jamais  i-ayonnant  de  vie 
et  d'immortalité. 

Dans  ces  derniers  temps,  les  écrixains 
les  ])lus  (pialiliés  de  notre  épocpie,  et 
parmi  eux,  M.  Jules  Lemaitre,  M.  de 
\'ogué,  de  r.\cadémie  française,  M.  tie 
Hérédia  leur  collègue,  dans  son  discours 
de  réception,  ont  consacré  à  Lamartine 
des  |)ages  émues.  c[ui  ont  été  |)artoul 
accueillies  comme  un  ,ulc  de  justice 
littéraire. 

<■  I^amai'lhie.  dit  M.  de  \"ogué  à  la 
fin  de  son  élude,  fui  sans  doute  déchiré 
par  de  basses  ou  d'aveugles  cfilères. 
mais  nous  en  avons  perdu  jusqu'à  la 
trace.  Si  d<'s  \ivants  obscurs  le  calom- 
nièient.  (pii  (>n  prend  souci  aujourd'hui? 
L'aboi  joyeux  des  chiens  du  poète  i-etentil 
encore  à  notre  oreille;  elle  ne  perçoit 
même  plus  la  rumeur  évanouie  d'insul- 
teurs  ignoi-és. 

<'  C'est  là  peut-être  ce  (|u'il  y  a  de 
plus  instructif  et  de  plus  réconfortant 
dans  la  |)aisible  ascension  de  son  astre 
sur  notre  horizon...  Celte  consolation, 
nous  la  devons  avec  tant  d'autres  au 
doux  et  grand  poète  qui  se  dresse  der- 
rière nous,  comme  montent  dans  la  nuit 
d'aoijl,  sur  la  route  parcouiHie,  ces  |)eu- 
pliers  géants  qui  semblent  porter  les 
étoiles,  absorber  tout  ce  (pielles  ver- 
sent de  paix  sur  le  monde,  el  transmel- 
lent  au  co-ur  des  hommes  les  llols 
d'amour  conlinualeur  épanchés  par  ces 
fovers  de  \  le  clernelle.   ■■ 

Tout  i-écemment,  nous  avons  acheté 
un  exem|dairedes.l/é</i7a/i'on.'î.  Qu'avons- 
nous  découvert,  en  l'ouvi-ant  ?  Des  (leurs 
desséchées  aux  plus  beaux  |iassages,  des 
pensées,  des  roses,  des  branches  d'hé- 
ïiolrope.  Il  n'est  donné  qu'à  un  pelil 
nonVbrc  de  ]>rivilégiés  d'être  associés 
ainsi  aux  intimités  mysiérieuscs  de  l'âme 
humaine.  C'est  là  la  vraie  gloire. 


IIi 


Iti 


LES    SINGES    AXTIIROPOIDES 


1;T      le     l'ITIIKCANTIIltOl'lS 


De  tout  temps  et  à  tous  les  degrés  de 
la  civilisation,  l'homme  s'est  préoccupe 
de  la  question  de  son  origine.  Il  n'y  a 
pas  de  peuplade  sur  la  terre,  si  inculte  soi  t- 
elle,  qui  n'ait  été  ou  ne  soit  encore  en 
possession  d'une  légende,  d'une  tradition 
se  rapportant  à  ce  sujet.  Plusieurs  popu- 
lations nomades  de  la  Sibérie,  de  même 
que  les  .Vïnos  de  1  lie  Yéso.  se  disent  être 
les  descendants  en  droite  ligne  de  l'ours 
noir.  Certaines  tribus  des  Peaux-Rouges 
voient  dans  le  serpent  leur  ancêtre  pri- 
mitif. Les  anciens  Turcs-Ouïgourscroient 
descendre  d'un  couple  d'humains  sorti 
d'un  arbre  fendu  en  deux.  Les  Dja'itwa 
de  l'Inde  septentrionale  considèrent  le 
singe  M  hanouman  »  comme  fondateur 
de  leur  race.  Et  dans  les  niasses  popu- 
laires de  nos  pays  civilisés,  que  de 
croyances  nai'ves,  que  de  légendes  com- 
pliquées, que  de  mythes  poétiques  sur 
l'origine  de  1  homme  !  Dans  la  partie 
plus  instruite,  plus  éclairée  de  la  société, 
la  question  change  de  face.  On  ne  se 
contente  plus  d'un  récit  na'ïf,  d'une 
image  plus  ou  moins  séduisante;  on 
cherche  l'explication  scientifique  du 
phénomène,  et  si  la  science  n'est  pas  en- 
core prête  à  donner  une  réponse,  tant 
pis,  on  lui  arrache  une  bribe  de  phrase, 
souvent  un  mol  pour  échafauder  une 
théorie  quelconque,  sans  se  soucier  de 
la  rigueur  de  la  méthode  scientifique. 
Ainsi  se  forment  les  légendes  scientifi- 
ques dont  on  ne  peut  jamais  découvrir 
l'origine.  N'a-t-on  pas  répété  à  satiété 
dans  le  public  éclairé  que  "  l'homme 
descend  du  singe  »,  sans  jamais  préciser 
la  source  où  l'on  a  puisé  celte  information? 
El  elle  serait  bien  difficile  à  trouver  cette 
source,  car  jamais  aucun  naturaliste 
n'aurait  pu  dire  sérieusemenl  qu'une 
forme  animale  descend  d  une  autre  qui 
continue  à  vivre  à  côté  d'elle. 


^lais  nous  n'allons  pas  nous  engager 
dans  la  discussion  des  hypothèses  scien- 
tifiques sur  l'origine  de  l'homme.  Notre 
but  est  plus  modeste.  Nous  voulons  ré- 
sumer brièvement  les  principales  don  nées 
sur  les  singes  qui,  par  leur  organisation, 
se  rapprochent  le  plus  de  l'homme,  afin 
que  l'on  puisse  juger  où  en  est  la  question 


.1  E  U  X  E     CHIMPANZÉ 

de  la  parenté  de  l'homme  el  du  singe. 
Nous  voudrions  aussi  donner  quelques 
renseignements  sur  les  nouvelles  décou- 
vertes paléontologiques  qui  se  rapportent 
à  ces  singes  et  à  l'homme. 

Les  singes  anthropoïdes  constituent 
un  groupe  très  restreint  du  règne  ani- 
mal, composé  de  quatre  genres  seule- 
ment. Deux  de  ces  genres,  le  gorille  et 
le  chimpanzé,  habitent  l'Afrique:  deux 
autres,  l'orang-outan  et  le  gibbon,  sont 
confinés  dans  le  sud-est  de  l'.Asie.  On 
peut  même  réduire  le  groupe  en  question 
à  trois  genres  seulement,  car  beaucoup 
de    naturalistes    considèrent   le    gibbon 


Li;S    SINGKS    ANTIIIiOPOIDi:S    ET    LE    l'I  T  II  IXA  NT  II  M  (J  l'LS 


comme  une  forme  intermédiaire  entre 
Jes  anthropoïdes  et  les  singes  ordinaires 
de  l'ancien  conlinenl,  comme  les  sem- 
nopithèques,  par  exemple. 

Les  anliiropoKJes  ont  un  certain  nom- 


(■  H  I  M  P  A  N  Z  f;     A  D  r  L  T  F. 


brc  de  caractères  ([ui  leur  sont  communs 
il  tous,  et  qui  les  (listinj,^uent  des  autres 
sin|,^es.  l^ssentiellement  arboricoles,  ils 
ne  marchent  pas  de  la  même  fafon  que 
les  maca(|ues  ou  les  pavians  :  penchés, 
ils  se  déplacent  en  s'appuyani ,  non  pas 
sur  la  paume  de  leur  main,  mais  sur  la 
face  dorsale  des  phalauf^es  |)liées.  Ils 
n'ont  ])as  de  ipieue  comme  les  autres 
sinL'cs,    ni     d'abaioues     (lui     ser\enl     à 


ceux-ci  de  sacs  à  provision.  lîniîn  ils 
sont  dépourvus  de  ces  callosités  sur  cer- 
taines parties  du  corps  qui  se  trouvent 
chez  tous  les  pithéciens  et  atteif,'nent 
souvent  des  proportions  énormes',  par 
exemple,  chez  les  cynocéphales.  Si 
d'autre  part  on  compare  les  anthropoïdes 
homme,  au  point  de  vue  de  leur  mor- 
pliologie  et  de  leur  structure  anatomique, 
ou  s'a|)crçoit  que  tout  en  lui  ressemblant 
d'une  façon  générale,  ils  s'en  distinguent  : 
par  rallilude  imparfaitement  bipède  et 
les  variations  dans  la  structure  de  la 
colonne  vertébrale  dépendant  de  celle 
atlidude;  par  la  morphologie  de  leur 
pied  et  de  leur  nez;  par  leur  pouce  non 
opposable  et  surtout  par  le  faible  volume 
relatif  de  leur  cerveau  et  le  peu  de 
complication  que  présentent  les 
circonvolutions  à  la  surface  de  cet 
organe,  qui  cependant  sont 
disposées  d'après  le  même 
plan  général  que  celles  de 
homme. 
De  tous  les  anlhropoi'des. 
le  mieux  connu  est  le  chim- 
panzé. On  le  voit  dans  la 
plupart  des 
grands  jardins 
zoologiques. 
J.es  individus 
jeunes,  très 
gais,  joueurs, 
attirent  de  suite 
l'atleiition  du 
xisileui-  par 
leurs  gestes 
quasi  humains, 
par  leurs  mou- 
vements moins 
brusques,  plus 
rédéchis  que  ceux  des  singes  pilhé- 
cienS.  Tout  récemment  encore,  une  jeune 
femelle  de  chimpanzé  était  exhibée  à 
Paris,  dans  la  boutique  d'un  »  marchand 
d'animaux  en  tout  genre  »,  du  quartier 
de  la  Malle  au  vin.  (]e  petit  être,  sur- 
nommé Juliette,  a  eu  ce  (|ue  beaucoup 
d'honunes  n'ont  pas  souvent,  une  ■•  boiuie 
presse  ».  Les  reporters  ont  consigné  sur 
leurs  carnets  tout  ce  qu'on  pouvait  dire  sur 


I.KS    SINGES    ANTIIROPOIDKS    KT    LE    IMTM  EC  A  NT  H  li  ()  PUS 


son  coniple  et,  en  véritable  enfant  ^âtée, 
Juliette  fut  installée  un  beau  jour  clans 
le  salon  de  dépêches  d'un  grand  journal 
parisien.  Couchée,  malade,  dans  un  su- 
perbe lit  garni  de  dentelles,  elle  y  fut 
entourée  jusqu'à  sa  mort  de  soins  tou- 
chants de  la  part  du  public  et  des  jour- 
nalistes. 

I,a  fréquence  des  chimpanzés  dans  les 
jardins  zoologiques  et  même  dans  les 
ménageries  foraines  lient  à  ce  que  l'ha- 
bitat de  ces  animaux  est  beaucoup  plus 
vaste  que  celui  des  autres  anthropoïdes. 
On  rencontre  en  elTet  le  chimpanzé  dans 
l'Afrique  occidentale,  depuis  la  Gambie 
jusqu'à  la  rivière  du  Cuanza  et  dans 
l'Afrique  orientale,  depuis  le  pays  de 
Djouba  jusqu'au  lac  Tanganyika  ;  de 
plus,  il  est  probable  que  ce  singe  fré- 
quente aussi  les  forêts  de  l'Afrique  cen- 
trale entre  les  deux  régions  que  nous 
venons  de  délimiter  à  l'ouest  et  à  l'est. 
Les  autres  anthropoïdes  ont  un  habitat 
plus  restreint.  Le  gorille  n'a  jamais  été 
rencontré  en  dehors  du  Congo  français, 
l'orang-outan  n'est  connu  que  dans 
deux  îles  de  l'.Archipel  asiatique  :  Bor- 
néo et  Sumatra;  enfin  le  gibbon  habite 
les  mêmes  terres  insulaires  et  de  plus  la 
jiresqu'ile  de  Malakka  et  le  nord  de 
r  Indo-Chine. 

Le  chimpanzé  est  facile  à  distinguer 
de  ses  frères  de  race  :  ses  oreilles  énormes, 
qui  se  détachent  des  deux  côtés  du  crâne, 
suflîraient  à  elles  seules  pour  le  caracté- 
riser; mais  il  faut  y  ajouter  l'expression 
de  sa  figure,  plus  douce  que  celle  du  go- 
rille, plus  intelligente  et  plus  vive  que 
celle  de  l'orang-outan.  Enfin,  la  forme 
de  son  nez  et  de  la  partie  inférieure  du 
visage  est  bien  dilTérente  de  ce  que  l'on 
observe  chez  le  gorille,  surtout  adulte. 
D'ailleurs,  il  faut  remarquer  que  les  dif- 
férences entre  le  jeune  et  l'adulte  sont 
beaucoup  moins  accentuées  chez  le  chim- 
panzé que  chez  les  deux  autres  grands 
anthropoïdes.  Parce  dernier  trait,  comme 
par  l'ensemble  de  sa  structure  corporelle, 
c'est  le  singe  qui  se  rapproche  le  plus 
de  l'homme.  Quant  à  son  intelligence, 
elle  est  certainement  supérieure  à  celle 


des  autres  animaux,  le  chien  excepté. 
Non  seulement  un  chimpanzé  est  capable 
de  manger  à  table  comme  un  homme, 
fourchette  et  cuiller  en  main,  mais  il  peut 
encore  exécuter  une  foule  de  mouvements 
et  de  travaux  qui  sembleraient  être  ex- 
clusivement réservés  à  l'homme.  Hulfon 
a  décrit  (sous  le  nom  de  Jocko  un  jeune 
spécimen  qui  mangeait  fort  proprement 
sa  soupe  avec  une  cuiller,  débouchait 
une  bouteille  de  vin  et  vidait  son  verre 
en  portant,  d'un  geste  familier,  la  sanlé 
de  ses  visiteurs;  il  épousselait  la  table 
où  il  dînait,  faisait  le  lit  où  il  couchait. 
«  Je  l'ai  vu,  dit  BulFon,  aller  prendre  une 
tasse  et  une  soucoupe,  les  apporter  sur  la 
table,  y  mettre  du  sucre,  y  verser  du 
thé,  le  laisser  refroidir  pour  le  boire,  et 
tout  cela  sans  autre  instigation  que  les 
signes  ou  la  parole  de  son  maître,  et 
souvent  de  lui-même.  »  Ce  récit,  presque 
stéréotypé,  a  été  répété  mille  et  mille 
fois,  à  propos  d'autres  singes,  presque 
toujours  avec  variantes  et  nouveau.x  dé- 
tails. Un  chroniqueur  n'est-il  pas  allé 
jusqu'à  dire,  il  y  a  quelques  années,  que 
le  chimpanzé  de  BufTon  non  seulement 
reconduisait  ses  visiteurs  par  la  main, 
mais  qu  il  embrassa  même  un  jour  un 
vieil  académicien  pour  le  remercier  de 
lui  avoir  offert  une  brioche?  Si  le  fait 
est  vrai,  il  faut  croire  que  du  temps  de 
BulTon  les  chimpanzés  vivaient  en  grands 
seigneurs,  et  étaient  très  familiers  avec 
les  princes  de  la  science;  mais  les  temps 
ont  changé;  les  chimpanzés,  comme 
tout  le  monde,  sont  obligés  de  se  plier 
aujourd'hui  aux  dures  exigences  de  notre 
société  démocratique.  Il  y  a  quelques 
années,  au  Cap,  un  de  ces  singes  occu- 
pait le  poste  d'aiguilleur  sur  une  ligne 
de  chemin  de  fer.  Au  jardin  botanique 
de  Lisbonne,  un  autre  spécimen  de  la 
race  était  employé  comme  jardinier;  il 
faut  dire,  dans  l'intérêt  de  la  vérité,  que 
ce  dernier  vidait  assez  souvent  l'eau  de 
l'arrosoir  dans  son  estomac  au  lieu  de 
la  répandre  en  pluie  vivifiante  sur  les 
tulipes  et  les  roses.  Mais  aucune  de  ces 
V  bêtes  n  n'a  montré  autant  d'intelligence 
que  le  fameux  chimpanzé   chau\'e,  sur- 


LliS    SINGKS    ANTIlHOPOIDi;?    KT    Li;    IMT  11  HC.A  NT  H  U  O  PUS 


nommé  "  Sall\"  »,  pensionnaire  du  jardin 
zoologique  de  Londres  pendant  liuil  an- 
nées. Grâce  au  dressage  spécial  que  lui 
lit  subir  son  gardien,  sur  l'instigation  de 
11.  Romanes,  savant  anglais  très  connu. 
Il  Sally  ."  avait  appris  à  compter.  Chaque 
fois  que  le  gardien  lui  ordonnait  d  ap- 
porter deux,  trois,  cinq  brins  de  paille, 
il  arrachait  le  nombre  voulu  de  sa  litière 
et  passait  le  paquet  à  son  maître  à  travers 
le  grillage  de  la  cage.  Uarement  il  se  trom- 
pait quand  le  nombre  ne  dépassait  pas 
cinq;  les  erreurs  devenaient  plus  fré- 
quentes pour  les  nombres  six  et  sept. 
Mais  au  delà  de  ce  chilVre  l'aliili(|ue,  les 
méprises  devenaient  presque  la 
règle  et  le  compte  se  Iranfor- 
mait  en  chaos  et  confusion, 
idemment  l'idée  de  l'incom- 
mensurable se  confondait  chez 
c  chimpanzé  avec  tout  nombre 
supérieur  à  sept.  M.  Romanes 
a  voulu  aller  plus  loin  dans  ses 
expériences  et  dresser  Sally  à 
distinguer  les  cou- 
leurs. Mais  il  n'est 
arrivé  à  aucun  résul- 
t  a  t     positif. 


i.y 


0  O  II  1  I>  L  E    M  A  L  E 


dis- 
cernait bien 
une  étolfe  blan- 
che d'une  étolfe 
de  couleur, 
mais  ne  faisait 
aucune  distinc- 
tion entre  les 
ililVérentes  cou- 
Kurs.  Était- il 
atteint  de  la 
cécité  des  cou- 
leurs"? on  n'en 
sait  rien:  tou- 
jours est-il  que 
1  '  ox  péri  ence 
échoua. 

.\u  contraire 
du  chimpanzé, 
le  gorille  est  de 
tous  les  a  n - 
thropoùlcs  ce- 
lui iHic  l'on  voit 


I.i:S    SINGKS    ANÏlIltUl'OIDES    ET    L  lO    1>  ITII  KC  AN  ï  11  li  O  l-L'^  627 

de  dilTéreiiles  maladies  el  succombaient 
au  bout  de  quelques  semaines  de  séjour; 
pendant  ce  court  laps  de  temps,  lanj^uis- 
sants,  ils  ne  donnaient  qu"un  faible  rellet 
de  limage  qu'ils  présentent  à  l'état  de 
liberté.  Les  jeunes  qu'on  a  pu  garder  en 
captivité  dans  leur  pays  d'origine  se 
montraient  les  uns  farouches  et  indomp- 
tables malgré  leur  âge;  les  autres,  au 
contraire,  assez  doux,  susceptibles  de 
s'attacher  à  leur  maître.  De  toute  façon 
ils  étaient  moins  fourbes,  plus  graves  el 
réiléchis  que  les  singes  ordinaires.  Le 
gorille  élevé  à  Loango  par  .\L  Falken- 
stein  avait  grand'peur  du  tonnerre  et 
en  général  de  tout  bruit  insolite.  Le  son 
d'une  trompette  l'émolionnait  au  point 
liORiLLE   .\GÉ  DE  DEUX    .ANS  de  i)roduire  sur  lui  l'elTet  d'un  purgatif. 

Le  savant  naturaliste  allemand  employait 
le  plus  rarement,   aussi  bien    en   liberté 
qu'en    captivité.    Découvert    il    y   a    à 
peine   cinquante    ans    par    le   mission- 
naire   A\'ilson,    il    doit   sa   célébrité    en 
grande  partie  aux  récits  colorés  et   ex- 
traordinaires que  publia  sur  son  compte, 
peu  de   temps   après,   l'explorateur  Du 
Chaillu.    Depuis,   quelques  rares  voya- 
geurs seulement,  de  Compiègne,  Read, 
Koppenfels,    Petit,    ont    eu    l'occasion 
d'apercevoir,  en  pleine  forêt,  sans  pou- 
voir l'approcher,  cet  animal  redoutable, 
dont  les  canines   ne  le  cèdent  en  rien  à 
celles  du   lion   et  du   tigre.   Quant   aux 
gorilles  amenés  en  Europe,  on  les  compte: 
à  notre  connaissance,  il   n'y  en  pas  eu 
plus  de  six  ou  sept  exhibés  à  Paris,  à 
Londres    et    à    Berlin.    Et    encore,    ce 
n'étaient  que  des  sujets  jeunes,  donnant 
une  idée  très  imparfaite  de  l'adulte,  car 
chez  aucun  animal  peut-être  la  différence 
entre  les  individus  jeunes  et  les  adultes 
n'est  aussi   grande   que  chez  le   gorille. 
Les  énormes  crêtes  sur  le  haut  du  crâne, 
les  masses  musculaires  du  cou  et   de  la 
nuque,  les  arcades  qui  surplombent  les 
orbites,  forment  comme  une  visière  au- 
dessus  des  veux,  la  mâchoire  formidable 
et  tant  d'autres  caractères  distinctifs,  ne 
se   développent   qu'avec  l'âge.    Il    faut 
ajouter  aussi  que  la  plupart  des  gorilles 
amenés  en  Europe  étaient  déjà  atteints 


OBAXG-  orT.*: 


JEUNE     FEMELLE 


Ll^S    SINCES    ANTIIIiOPOIDKS    KT    I.K    !■  I  T  II  KC.A  N  111  U  (>  PfS 


même  quelquefois  exprès,  quand  l'animal 
élait  indisposé,  ce  moyen  ihérapeulique 
à   coup   sûr   nouveau   cl  original.    Les 
jeunes  gorilles  qu'on  a  eu  occasion  d'ob- 
server à  Paris  paraissaient  être  plus  slu- 
pides    et    plus    farouches   que   tous   les 
autres  antliro[)oïdes.  Il  se 
peut    d'ailleurs   que    leur 
attitude  morose  et  passive 
n'était  que  la  conséquence 
v^        -i       de  leur  état  maladif. 


OUANG-OUTAN,     V I E P X     MALE 


Passons  maintenant  aux  singes  an- 
Ihropo'ides  de  l'.Asie,  l'orang-oulan  cl  le 
gibbon.  l'U  tout  d'abord  qu'il  nous  soit  per- 
mis de  faire  une  incursion  dans  le  domaine 
de  la  linguistique.  Le  nom  du  premier 
de  ces  animaux  devrait  toujours  s'écrire 
omnif-oiilan  et  non  orançj-niilançj , 
comme  on  le  voit  assez  souvent,  lin 
langue  malaise,  le  premier  mot  signifie 
"  liomnic  des  bois  »,  tandis  que  le  second 


veut  dire  «  débiteur  »,  ce  qui  n'est  pas 
la  même  chose,  on  en  conviendra  aisé- 
ment, même  sans  savoir  le  malais.  Moins 
nombreux    que    les    «  débiteurs   »,  les 
"  hommes  des  bois  »  ne  sont  cependant 
pas  une  rareté  en    Europe.   On  en   voit 
jusque  dans  les  ménageries  ambulantes. 
Les   Parisiens  doivent  encore  garder  le 
souvenir  du  fameux  «  Edgard  »  dont  les 
journaux    ont   beaucoup    parlé    et    qui, 
après  avoir  mené  joyeuse   vie  et  avoir 
absorbé  force  alcools  frelatés  dans  les 
cafés  et  brasseries  du  quartier  latin,  finit 
par  échouer,  comme  tant  de  ses  congé- 
nères, sur  la  table  de  dissection  du  labo- 
ratoire danatomiecomparée  au  Muséum. 
.^Llis   ■'    Edgard    ",    perverti   par    les 
hommes,    n'était     qu'une    exception 
jjarmi  les  orangs-outans,  qui,  dans  les 
conditions  normales,  se  dis- 
tinguent au  contraire  par  la 
gravité   de  leur   démarche, 
par  leur  nature  mélancolique 
et  par  leur  caractère    con- 
centré   et    apathique.    Tels 
furent     les    doux     superbes 
représentants  de  la  race, 
Max  et    ^L^urice,  qui 
malheureusement,     ne 
\écurent   que    l'espace 
d'un  matin   au    Jardin 
d'.Vcclimatntion,  il  y  a 
decelaqucl(|uosannées. 
Celaient  des  individus 
âgés:    l'un   d'eux    pré- 
sentait même  quelques 
signes  de  décrépitude. 
Leur  taille,  1"',  10,    re- 
présentait certainement 
le  maximum  de  la  sta- 
ture   de   cette    espèce 
d'anthropoïdes.    l.,es    énormes    excrois- 
sances sur  les  joues,  qui  ne  sont  que  des 
amas  tie  graisse,  la  boursoullure  au-de- 
vant du  cou,  produite  par  les  sacs  aériens, 
donnaient  à  leur  physionomie  quelque 
chose  d'étrange  et  de  féroce.  Leur  apa- 
thie et  leur  llegme    étaient    désolants; 
on   eût   dit  que  chaque  mouvement  leur 
contait  des  elTorls  de  volonté  inouïs. 
Il  ne  faut  pas  en  conclure  hâtivement 


LKS    SINT.KS    ANTIIHOPOIDKS    Kï    l.K    l' 11' 1!  KC  A  N  TU  H  U  l'I' S 


cependant  que  l'orang-outan  soit  dénué 
d'intelligence.  Au  contraire,  après  le 
chimpanzé,  c'est  lanlbropoïde  le  mieux 
doué  sous  ce  rapport.  On  peut  en  juj^er 
par  le  récit  suivant  que  nous  empruntons 
il  Frédéric  Guvier  :  «  L'n  orang,  qui  est 
mort  récemment  à  la  ménagerie  du  Mu- 
séum, dit  cet  auteur,  avait  coutume, 
lorsqu'était     venue     riicure    ilu    dîner, 


son  désir,  grimpa  à  la  corde,  monta  au- 
dessus  des  trois  nd'uds  cl  les  défit  tous 
trois,  en  présence  de  iM.  Geoll'roy  Sainl- 
Ililaire,  qui  me  rapporta  ce  fait.  » 

Le  même  singe,  désirant  ouvrir  une 
porte,  son  gardien  lui  donna  un  trous- 
seau de  quinze  clefs;  notre  singe  les 
essaya  Tune  après  l'autre,  jusqu'à  ce 
qu'il  eût  trouvé  celle  qui  ouvrait.  Une 


^0: 


;ixe. 


GIlSliDX     BLANC     UE     L    IXDu-CHIK 


d'ouvrir  la  porte  de  la  chambre  où  il 
prenait  son  repas  en  compagnie  de  plu- 
sieurs personnes.  Comme  il  n'était  pas 
assez  grand  pour  atteindre  la  clef  de  la 
porte,  il  se  pendait  à  une  corde,  se  ba- 
lançait et,  après  quelques  oscillations, 
arrivait  rapidement  à  la  clef.  Son  gar- 
dien, ennuyé  de  tant  d'exactitude,  pro- 
fila un  jour  de  l'occasion  pour  faire  trois 
nœuds  à  la  corde  qui,  ainsi  raccourcie, 
ne  permettait  plus  à  l'orang  d'atteindre 
la  clef.  L'animal,  après  un  essai  infruc- 
tueux, reconnaissant  la  nature  de  l'ob- 
stacle qui  s'opposait  à  la  réalisation  de 

rx.  -  41. 


aulre  fois,  une  barre  de  fer  ayant  été 
mise  entre  ses  mains,  il  s'en  servit 
comme  d'un  levier. 

Le  second  anthropo'ide  asiatique,  le 
gibbon,  est  tout  le  contraire  de  l'orang- 
outan.  C'est  un  être  agile,  gai,  toujours 
en  mouvement. 

II  est  beaucoup  plus  petit  que  les  trois 
singes  dont  nous  venons  d'esquisser  le 
portrait;  mais  ce  qui  le  caractérise  sur- 
tout, ce  sont  ses  longs  bras  qui  touchent 
presque  la  terre  quand  l'animal  se  tient 
debout,  tout  droit,  comme  un  homme. 
Rien  n'est  plus  amusant  que  d'observer 


;i.\(;i:s  ANTiiinii'oiDiis  i:t  i.i:  iMTiii:cANTiiru)i'L's 


un  gibbon  dans  une  ménagerie,  car  i 
ne  perd  rien  de  son  agilité  naturelle 
en  ta[)livilé.  ICnlrons  dans  la  "  singerie 


V  I-  E    DE   r  i;  0  i- 1  L   I)  r    t  h  o  x  c 

DU     I- IT  II  EC  AXTB  llOP  IS 

du  Muséum  cl  arrêtons-nous  devant  la 
cage  où  se  trouvent  deux  gibbons 
blancs.  Nous  surprenons  l'un  d'eux 
assis  sur  une  barre  qui  traverse  sa 
demeure,  en  train  de  ronger  ses  ongles, 
mauvaise  habitude  qu'il  a  en  commun 
avec  certains  enfants  de  toutes  les 
classes  de  notre  société  humaine.  Tout 
à  coup  il  saisit  une  corde  qui  se  trouve 
il  proximi(é,  s'y  suspend,  se  balance  en 
l'air  et  projette  son  corps  à  l'autre  bout 
de  la  cage  où  il  bouscule  son  compa- 
gnon de  captivité  et  engage  une  lutte 
avec  lui.  Bientôt  réconciliés,  les  deux 
adversaires  commencent  à  fouiller  dans 
la  paille;  mais  cette  occupation  est  vite 
abandonnée  :  d'un  saut  léger,  l'un  bondit 
sur  le  trapèze  et  commence  à  se  balancer 
avec  une  joie  non  dissimulée,  tandis  (|ue 
l'autre  est  déjà  perche  sur  la  barre,  tâ- 
chant de  se  tenir  en  équilibre  en  se  ser- 
vant de  ses  longs  bras  comme  d'un  ba- 
lancier. Le  voilà  qui  fait  un  dcmi-toni- 
et  se  tenant  à  la  corde,  va  se  gratter  la 
tête,  méditant  un  nouveau  tour  de  gym- 
nastique. Ces  animaux  ne  louchent 
pres([uc  jamais  du  pied  le  plancher  de 
leur  cellule;  ils  sont  tout  le  tem|)s  en 
l'air.  D'ailleurs,  des  observateurs  dignes 
de  foi  assurent  qu'en  Birmanie  et  en 
Malaisie,  les  gibbons  exécutent  des 
voyages  de  plusieurs  di/.aines  de  kilo- 
mètres sans  quitter  les  cimes  des  arbres, 
sautant  d'une  liraiiihc  à  l'autre,  même 


quand  la  distance  qui  sépare  deux  arbres 
dépasse  10  ou  12  mètres. 

Par  quelques  caractères,  comme  l'at- 
titude presque  bipède,  l'absence  de  sacs 
aériens  sauf  chez  une  seule  espèce  ,  la 
|)roéminence  du  nez  (chez  certaines  es- 
pèces du  moins  ,  le  gibbon  se  rapproche 
de  l'homme;  mais  sa  petitesse,  son  faciès 
général,  ses  énormes  bras  l'éloignent 
considérablement  des  k  hominiens  ».  Par 
contre  il  présente  des  analogies  avec  les 
singes  inférieurs  callosités,  forme  de 
l'oreille,  disposition  des  poils  sur  la 
tête,  etc.).  Au  point  de  vue  de  l'intel- 
ligence, il  parait  même  être  au-dessous 
des  singes  ordinaires. 

D'après  la  courte  esquisse  que  nous 
venons  de  tracer,  on  peut  s'apercevoir 
d'un  fait  signilicatif  ;  à  côté  des  rensei- 
gnements précis  et  multiples  sur  la  mor- 
phologie et  l'anatomie  des  anthropoïdes, 
on  possède  très  peu  de  connaissances 
exactes  sur  leur  intelligence,  leur  genre 
de  vie,  leurs  mœurs.  Ainsi  par  exemple, 
pour  une  question  simple  en  appa- 
rence, comme  le  régime  alimentaire,  on 
est  encore  à  discuter  si  ces  singes  sont 
frugivores  ou(inmi\  ores.  lit,  maintenant. 


si  des  formes  existantes  on  veut  passer 
à  celles  ipii  ont  vécu  dans  les  temps  géo- 
logiques séparés  de   nous  par  des   cen- 


LKS    SINGKS    ANTlIltDl'OlDlîS    KT    Ll".    IM  T  il  EC  A  NT  11  UO  1>L' S 


taines  de  milliers  d'années,  la  pénurie  de 
documenls  devient  extrême. 

Cependant,  ce  sont  ces  restes  fossiles, 
enfouis  dans  la  terre,  qui  doivent  nous 


C  It  A  N  E     DE     l'homme    y  U  A  T  E  R  X  A  I  P.  E 
Vf     DE    PROFIL 

révéler  un  jour  l'exislence  des  formes 
intermédiaires  entre  l'homme  et  le  singe, 
comme  ils  l'ont  fait  pour  les  formes  de 
passage  entre  les  oiseaux  et  les  reptiles, 
le  fameux  archéoptérix  et  le  ptérodactyle. 
Jusqu'à  ces  derniers  temps,  on  ne  con- 
naissait que  quelques  fragments  de  mâ- 
choires et  d'autres  ossements  de  deux  ou 
trois  espèces  de  singes  anthropoïdes, 
trouvés  en  Europe  ou  dans  l'Inde.  Le 
dryoplhécus,  si  bien  décrit  par  M.  Gaudry. 
est  un  de  ces  singes  qui  a  vécu  pendant 
la  période  miocène  dans  le  midi  de  la 
France;  il  ressemblait  au  gorille  actuel. 
tout  en  étant  plus  petit.  Son  contem- 
porain, le  pliopithèque  de  Gervais,  ap- 
partenant aux  genre  gippon.  L'anthro- 
popithèque  des  couches  pliocènes  dites 
Sivalik  idans  l'Inde;  paraît  avoir  eu  un 
air  de  parenté  avec  le  chimpanzé. 

A  ces  maigres  trou\ailles,  vint  se 
joindre  tout  récemment  une  découverte 
d'une  plus  haute  importance.  Un  savant 
médecin  hollandais,  M.  Eugène  Dubois, 
avait  trouvé,  en  1892,  près  de  Trinil, 
sur  les  bords  de  la  rivière  de  Bengavan 
(île  de  Java),  dans  une  couche  de  tuf 
volcanique  appartenant  à  la  fin  de  la 
période  pliocène  ou  au  commencement 
de  la  période  quaternaire,  un  fragment 
de  crâne,  deux  dénis  et  le  fémur  d'un 
être  qu'il  a  décrit  sous  le  nom   de    Pi- 


(hecHiilhropus  ereclus.  Ce  nom  seul  in- 
dique déjà  que  les  ossements  en  ques- 
tion présentent  des  caractères  inlermé 
diaires  entre  ceux  de  l'homme  et  des 
singes  anthropoïdes.  La  description  dé- 
taillée, accompagnée  de  dessins,  de  ces 
fossiles  ne  fut  publiée  qu'en  1894  et,  à 
peine  arrivée  en  Europe,  souleva  de  très 
vives  discussions  dans  le  monde  savant. 
En  Angleterre,  des  anatomistes  de  pre- 
mierordre,  Turner,  Cunningham,  Garson 
ont  déclaré  que  les  ossements  trouvés 
par  M.  Dubois  appartiennent  à  un  être 
humain;  tandis  qu'en  .Allemagne,  des 
savants  non  moins  compétents,  \'ircho\v, 
Krause.  ANaldeyet  et  autres,  inclinaient 
plutôt  à  reconnaître  une  naluresimiesque 
à  ces  mêmes  ossements.  En  France,  les 
avis  étaient  partagés,  mais  des  savants 
comme  Mathias  Duval  et  Manouvrier 
n'hésitaient  pas  à  voir  dans  ces  osse- 
ments une  forme  intermédiaire  jusqu'à 
un  certain  point  entre  l'homme  et  l'an- 
thropoïde. Pendant  qu'on  se  livrait  ainsi 
aux  discussions  académiques,  en  se  ba- 
sant uniquement  sur  la  lecture  du  texte 
et  l'examen  des  planches  de  M.  Dubois, 
ce  naturaliste   arrivait    en   Europe   rap- 


0 


i 


^w-  t 


L  E     M  i:  -M  E  , 


portant  une  riche  moisson  de  faits  et 
400  caisses  d'ossements  fossiles  de  dil- 
férents  animaux,  y  compris  le  précieux 
pithecanthropus.     La    vue    des    objets 


I.IÎS    SINC.IÎS    ANTIlUorOIDKS    HT    I.i:    l' ITII  i:i  :  A  N  TU  H  (  )  PU  S 


mêmes  ébranla  la  conviction  de  plusieurs 
savants  réunis  au  Congrès  zoologique  do 
I,eyde  l'été  passé.   Quelques-uns  d'entre 


i..*»»!'T.'.     ~-^^^ 


■  Il  A  N  E     DE     r  H  I  M  r  A  N  /,  le  , 


■  r     DE    PROFIL 


eux,  tout  en  formulant  des  réserves,  se 
sont  rangés  à  l'opinion  de  M.  Dubois,  el 
plus  lard,  dans  sa  tournée  à  Paris  et  à 
Londres,  le  naturaliste  hollandais  a  pu 
recueillir  encore  un  certain  nombre  d"a- 
dhércnts  ii  ses  idées.  En  eirel,  si  l'on  com- 
pare la  calotte  crânienne  trouvée  par 
M.  Dubois  à  celle  de  Ihomme,  des  cou- 
ches quaternaires  de  Spy  (Belgique),  on 
est  frappé  de  leur  ressemblance,  et  l'on 
est  tenté  d'attribuer  à  un  être  humain 
le  fossile  de  Bengavan.  Mais  si,  d'autre 
part,  on  place  celte  calotte  à  côté  d'un 
crâne  de  chimpanzé,  la  similitude  de 
formes  saute  non  moins  impérieusement 
aux  yeu^.  Dans  ces  conditions,  com- 
ment ne  pas  admettre  que  l'être'  en 
question  est  intermédiaire,  morphologi- 
quement parlant,  entre  l'homme  el  le 
singe?  Le  volume  même  du  crâne,  es- 
timé approximativement,  à  1000  centi- 
niètrescubes,  représente  juste  la  moyenne 
arithmétique  entre  celui  des  singes  ayant 
le  plus  gros  cerveau  el  entre  le  volume 
moyen  du  crâne  des  hommes  normaux. 
Le  fait  de  l'existence,  d'une  forme  inter- 
médiaire, le  rapj)rochanl  cependant  plus 
d<'  l'homme  que  des  anthropoïdes  paraît 
donc  êlrc  établi.  Reste  l'interprétation. 
Kn  se  plaçant  sur  le  terrain  de  la  seule 
hypothèse  scientilique  existante  sur  les 
origines  des  êtres,  celle  du  transfor- 
misme, on  peut  discuter,  comme  le  font 
mainlenani   les  savants  (pii    ont  accepte 


le  l'ait,  la  question  de  la  place  du  pilhe- 
canlhropus  dans  la  phylogénie  de 
l'homme. 

Ce  n'est  pas  la  découverte  d'un  os  qui 
pourrait  trancher  la  queslion  si  compli- 
tpjée  de  l'origine  de  l'homme;  il  faut 
d'autres  arguments,  tirés  d'autres  faits; 
ce  n'est  qu'un  ensemble  de  preuves  mul- 
tiples qui  pourrait  donner  de  la  valeur 
aux  théories  el  aux  hypothèses.  En  atteii- 
Icndanl,  on  ne  peut  s'empêcher  de  re- 
connaître que  la  découverte  de  M.  Du- 
bois a  une  grande  portée  scientifique  el 
mérite  l'attenlion  sérieuse  de  tous  ceux 
qui  s'intéressent  aux  problèmes  généraux 
de  la  biologie.  Elle  provoquera  d'aulres 
recherches.  Déjà  un  autre  crâne  sem- 
blable à  celui  de  pithecanthropus,  mais 
incontestablement  humain,  vient  d'être 
signalé  par  le  professeur  Xehring.  Peut- 
être  demain  trouvera-t-on  au  contraire 
des  squelettes  entiers  des  êtres  encore 
plus  dégradés,  et  pourra-l-on  faire  un 
pas  de  plus  vers  la  solution  du  pro- 
blème. La  science  nous  a  ménagé  tant  de 
surprises  dans  ces  derniers  temps,  qu'on 
est  en  droil  d'attendre  d'elle  les  décou- 


1.  K     M  ft  SI  F,     V  V     D'  BN     H  A  r  T 

\c'rlcs  les  plus  nUTvoilIcuse?-  cl    les  pi 
exlrannlinan'es. 

.1 .    D  i;  M  K  i;  n 


LES    AHCIIIVKS    NATION ALKS 


La  plupart  îles  archives  d  Etal  occu- 
peiil  aujourcrhui  d'anciennes  demeures 
seigneuriales  ou  de  vieux  palais.  A  Mi- 
kn ,  les  splendides  collections  histo- 
riques lombardes  sont  installées  dans 
l'ancien  Sénat  ;  à  Florence,  elles  forment 
un  étaj,'e  des  «  Uffizi  »  ",  à  La  Haye,  le 
dépôt  central  des  papiers  du  gouverne- 
ment est  au  «  Buitenhof  »,  ancien  palais 
(les  députés  d'Amsterdam  aux  Etats  gé- 
néraux des  Pays-Bas;  en  Angleterre, 
les  archives  du  Royaunie-L'ni  furent 
longtemps  centralisées  à  la  fameuse 
■'  Tour  de  Londres  »  ;  en  Espagne,  celles 
de  Castille  sont  demeurées  au  château 
fort  de  Simancas,  en  pleine  campagne; 
en  France,  les  archives  nationales  sont 
réunies  depuis  1808  dans  l'ancien  palais 
(le  Rohan-Soubise,  vaste  et  somptueux 
bâtiment  agrandi  plusieurs  fois  depuis, 
dont  l'entrée  est  rue  des  Francs-Bour- 
geois (jadis  de  Paradis),  et  contigu  à 
l'Imprimerie  nationale,  établie  elle- 
même  dans  l'ancienne  demeure  du 
cardinal  de  Rohan. 

Mais,  avant  même  qu'il  fût  question 
d'hôtel  Soubise  dans  le  quartier  du  Ma- 
rais, les  terrains  aujourd'hui  occupés 
par  les  Archives  nationales  ont  abrité 
plusieurs  familles  illustres.  Sur  la  rue 
des  .Archives  actuelle  (jadis  rue  du 
(-haumei,  et  vis-à-vis  la  rue  de  Braque, 
s'élève  encore  la  porte  d'entrée,  llanquée 
de  deux  élégantes  tourelles,  de  l'ancien 
hôtel  du  connétable  de  Clisson,  élevé, 
après  1370,  grâce  à  des  libéralités  royales 
et  restauré  plusieurs  fois  :  ce  vestige 
assez  imposant  de  l'architecture  civile 
du  xiv^  siècle,  sans  égal  dans  Paris,  a 
conservé  extérieurement  son  aspect  pit- 
toresque et  archaïque;  à  l'intérieur,  il  ne 
subsiste  plus  qu'un  escalier  à  vis,  trop 
souvent  remanié,  et  deux  fenêtres  de 
l'ancienne  chapelle.  La  «  fontaine  Cli- 
chon  »,  remplacée  au  xvni^  siècle  par 
une  autre  qui  a  elle-même  disparu,  est 


signalée  seulement  à  l'attenlion  des 
passants  par  une  inscription  : 

Ut  darct  hanc  populo  fonleni  ccrlabat  utei-quo, 
Subisius  posuil  ma-nia.  Pra-tor  aquas. 

Des  vicissitudes  de  l'ancien  hôlel  Clis- 
son, nous  ne  retiendrons  que  son  acqui- 
sition par  le  surintendant  des  finances, 
Ph.  Babou  de  la  Bourdaisière,  en  1529, 
et,  un  quart  de  siècle  plus  tard,  par  la 
famille  des  Guises,  François  de  Guise, 
le  cardinal  de  Lorraine  et  le  prince  de 
Joinville  en  furent  successivement  pro- 
priétaires et  en  augmentèrent  l'impor- 
tance, notamment  par  l'adjonction  de 
l'hôtel  de  La  Boche-Guyon,  comme  l'in- 
dique le  vieux  plan  de  Goniboust  (1652). 
Le  souvenir  de  celte  famille  n'existe 
plus  à  l'heure  actuelle  que  dans  le  bel 
escalier  en  pierre,  du  xvi"  siècle,  très  élé- 
gant, qui  porte  une  croix  de  Lorraine 
comme  motif  de  décoration  dans  la 
courbe  de  la  rampe  en  fer  :  les  derniers 
vieux  bâtiments  de  cette  époque  ont 
disparu  en  1870  pour  faire  place  à  de 
nouvelles  constructions  mieux  appro- 
priées aux  besoins  modernes,  ainsi 
que  la  fenêtre  popularisée  par  .\lexandre 
Dumas,  d'où  Sainl-Mégrin  aurait  été 
précipité  dans  la  rue.  Les  vieux  histo- 
riens de  Paris  ont  vanté  la  richesse 
des  appartements  des  Guises  où  se  trou- 
vaient, entre  autres,  de  magnifiques 
tapisseries  et  des  peintures  de  ce  Pri- 
matice  que  nous  connaissons  si  mal 
aujourd'hui. 


Echue  à  la  princesse  de  Condé  et  à  la 
duchesse  de  Brunswick,  qui  ne  l'habi- 
taient ni  l'une  ni  l'autre,  celte  propriété 
fut  vendue  en  1704  au  prince  François 
de  Rohan-Soubise  pour  la  somme  de 
326000  livres.  Ce  fut  lui  qui,  à  l'aide 
d'une  fortune  d'ailleurs  mal  acquise, 
entreprit  les  travaux  de  construction  de 


LES    AlICIIlVKS    N  ATluNA  I.KS 


riiôtel  actuel  et  de  la  ma^Miiliquc  colon-   1   dont  la  réputalion  a  de  beaucoup  dépassé 
nade  qui    le  précède,   travaux   terminés   I   celle   de  son  inailre.   La  disposition  de 


l'IlKTIC     DU      I,'a\(1I:N      II  Ù  T  H  I.      IIK      C 

(Une  (les  An-luvis,  xiV  siùolc.) 


seulement  en'I'C».  Deux  .ii.liilccles  les  i  cette  cour  dliciniiciir.  remle  d'un  doul>l. 
dirif,'èrenl  :  Delamaii-,  cpii  a  doniK^  les  1  portique,  esl  du  plus  heinruv  ell'el,  cl  l;i 
plan-;.  !■(   sou  élè\'e.  (iei-maiii  Holl'iand,    I    l'avade    pi-incip.ili'    esl    dés   d('coralive. 


LES    AliCll  IVKS    NATKiNAI.i: 


mal},M-é  ia  disparition  des  armoiries  qui 
ornaient  jadis  le  fronton.  La  pureté  et 
I  harmonie  des  détails  ne  nuisent  en  rien 
à  la  correction  et  à  la  netteté  de  Ten- 
senible,  que  tous  les  guides  du  wiii'' siècle 
vantent  à  l'envi. 

Knlrez-vous?    L'intérieur   ne    semble 
tout  d'abord  pas  répondre  à  l'extérieur. 


de  moulures,  de  panneaux,  de  cartouches, 
d'écussons,  de  balcons,  qui  valent  tout 
ce  que  le  xviii''  siècle  le  plus  raffiné  a 
laissé  de  plus  sobre  et  de  plus  élégant  à 
la  fois.  Les  pièces  successives  aboutissent 
aux  deux  salons  ovales  du  haut  et  du  bas 
qui  sont  des  chefs-d'œuvre  de  composi- 
tion   charmante    et    de   grâce    délicate. 


(Vue  panoramique  de  la  cour  d'honneur  et  de  l'entrée  des  dépôts.) 


Au-dessus  de  l'escalier  monumental  con- 
struit vers  1843  à  la  place  d'un  ancien 
escalier  plus  élégant  ,  l'œil  est  choqué 
par  des  peintures  modernes  de  Jobbé- 
Duval,  que  je  me  garderai  bien  de  dé- 
crire, et  que  loi»  n'ose  classer  dans  l'art, 
tant  le  mauvais  goût  y  a  présidé. 

Mais  si  l'on  pénètre  plus  avant,  au 
rez-de-chaussée,  dans  les  anciens  appar- 
tements du  prince,  au  premier  étage, 
dans  ceux  de  la  princesse,  on  admire,  à 
côté  de  décorations  disparues  dont  Bof- 
frand  nous  a  laissé  la  description,  une 
série  de  détails  de  plafonds,  de  lambris. 


D'ailleurs,  ce  sont  des  artistes  émi- 
nents  qui  ont  complété  l'œuvre  de  Tar- 
chitecte  et  imprimé  à  ces  constructions 
un  cachet  si  exquis.  C'est  aux  sculpteurs 
Sig.  Adam  et  J.-B.  Lemoine  qu'on  eut 
l'idée  de  demander  les  allégories  du  salon 
ovale  du  rez-de-chaussée  :  la  Musique, 
la  Justice,  la  Peinture  et  la  Poésie, 
rilisloire  et  la  Renommée  sont  l'œuvre 
du  premier:  l'Astronomie,  l'Architec- 
ture, le  Drame,  la  Comédie,  sont  dues 
au  second.  Plus  loin,  c'est  un  dessus  de 
porte  de  Trémolières,  Diane  désarmant 
I  Amour,  qui  a  figuré  au  Salon  de  1737, 


I.KS     AliC  II  I  Vi;S    N  AT  lONA  I.KS 


el  un  Reslout  de  la  nièmearincf  :  Apol- 
lon apprenant  ;i  l'Amour  à  jouer  de  la 
li/re. 

Au  premier  ('•t:ij,''e,  dans  l,i   i-luiinhre  à 


cadre  chanlourné,  délicieuses  composi- 
tions du  plus  féminin  des  peintres  de 
l'époque,  souvent  reproduites. 

I.e  salon  ovale  qui  fait  suite  est  célèbre 


A  .V  C  I  E  N      H  û  T  K  I.     S  O  f  B  I  s  K 

(Vue  lie  l'aile  gauche  de  la  cour  iiitérieiiiu.) 


coucher,  quelques  scènes  de  mythologie 
galante,  sculptées  dans  le  bois  doré  en 
bas-relief  et  remplissant  les  trumeaux 
(pii  séparent  les  glaces  des  portes,  ou 
formant  médaillons  dans  les  angles  de  la 
corniche,  ou  se  reliant  les  unes  aux  autres 
dans  les  voussures  ou  dans  les  gorges 
d'entre-deux  fenêtres,  ont  pour  auteurs 
des  artistes  de  talent,  mais  dont  le  nom 
reste  ignoré.  Au-dessus  de  la  porte  d'en- 
trée, une  toile  de  Boucher,  représentant 
les  Grâces  présidant  à  l'éducation  de 
l'Amour,  fait  face  ;'i  un  'l'i'éniolières  de 
I7.S7,  où  est  mise  en  scène  J/iVicrrc  c/i- 
seiijnanl  à  une  Jeune  fille  l'art  de  la 
tapisserie;  el,  au  fond  de  l'alcùvc,  deux 
pastorales   de   lioiiclicr  (l;iii>.    leur    \ieu\ 


par  sa  composition  même,  due  au  génie 
de  Boffrand,  et  par  son  ornementation 
délicate  qu'a  imaginée  el  rendue  Natoirc, 
de  1737  à  173'.t,  dans  huit  gracieux  car- 
touches consacrés  à  la  légende  de  Psyché 
d'après  le  conte  d'Apulée.  Ces  tableaux 
sont  célèbres  aussi  el  forment  Tteuvre 
capitale  du  peintre  Naloire,  qui  s'y  est 
assurément  surpassé.  Notre  gravure  re- 
présente la  première  el  la  dernière  scène  : 
Psijché  recueillie  par  Zàpliire,  el  Psyché 
ravie  au  ciel  par  l'Amour. 

Si  nous  poursuivons  notre  visite  dans 
ce  délicieux  inléi'ieur,  c'est  encore  sur 
des  compositions  de  Trémolières,  surdcs 
(iMivrcs  de  Moucher  Mercure  faisant 
l'éducatiitn   de   l'Amour,    I7.'{H)   (jne   nos 


i.i: 


Al!  cil  [\i: 


N  ATIONAI.KS 


\eux  se  reposent;  puis  deux  nouveaux 
dessus  de  porte  dus  à  Restout  lie  Secret 
et  lu  Prudence),  et  à  Carie  Xan  Loo 
(Castor  el  Pollux)  ;  plus  loin,  deux  autres 
\  an  1,00,  deux  autres  Restout  i  .\ep(une 
cl  Amphitrile :  lioréc  el  le  \'ot/,-iifeur  , 
cl,  pour  terminer,  deux  excellentes  toiles 
(le  Boucher  (  Vénus  au  bain  et  l'Aurore 
cl  Ccphale),  complètent  celte  décoration 
orifj'inale,  contemporaine  des  bâtiments 
où  elles  se  trouvent  et  pour  lesquels 
elles  ont  été  faites.  C'est  chose  rare 
aujourd'hui  de  retrouver  une  œuvre 
d'art  ;i  l'emplacement  même  qui  lui  était 
clesliné  au  moment  où  elle  fut  comman- 


doté  dès  le  principe,  et  qui  fut  achevée 
en  trois  années. 

Les  grandes  constructions  qui  font 
vis-à-vis  au  corps  principal  du  palais, 
dans  la  cour  intérieure,  ont  été  commen- 
cées vers  18iO,  avec  l'idée  d'exécuter  un 
pendant  qui  ne  se  ressent  pas  trop  de 
son  élégant  voisinage;  en  1865  fut  inau- 
gurée la  vaste  galerie  monumentale  qui 
termine  les  palais  des  Archives  du  côté 
nord,  sur  la  rue  des  Quatre-Fils;  et  de 
nouveaux  bâtiments  ont  été  élevés  à 
droite,  depuis  1872,  pour  contenir  les 
accroissements  toujours  plus  nombreux 
du  dépôt.  Cet  ensemble  occupe  une  su- 


r^f'rl?^ .. 


S.tl,  OX     OVALE     DU     HBZ-DK-C  11  A  r  s-^  li  K 

Fragment    des    sculptures    de    Jean-Baptiste    Lemoyue 

ÇL'ArcUitectiirt:  et  l'astronomie.) 


dée  à  son  auteur,  et  c'est  là  un  des  prin-   I   perficie  considérable,  mais  non  suffîsam- 
cipaux  mérites  de  l'hôtel  Soubise.  d'être      ment  isolée  :  les  dangers  d'incendie  n'y 


demeuré  dans  ses  grandes  lignes  avec  la 
magnifique  ornementation    dont    il    fut 


peuvent  venirquede  l'extérieur,  puisque 
des  ordres  sévères  interdisent  d'y  laisser 


LES    AMC.III  VKS    N  A  T  M  l  N  A  I.Kï 


pénétrer,  sous  aucun  prélexle,  le  feu  ou 
la  lumière  factice. 


On   croit   volontiers,   flans 


public. 


nistères,  préfecture  de  la  Seine,  ambas- 
sades, etc.)  et  le  public  font  quotidien- 
nement par  écrit  ou  par  voie  directe  : 
et  ce  public,  qui  s'élève  parfois  à  cin- 
c|uante  personnes  par  jour,  comprend  les 


que  les  savants  attachés  à  cet  établisse- 
ment jouissent  d'honorables  sinécures 
([ui  leur  assurent  un  repos  précoce  et  leur 
permettant  d'utiliser  leurs  loisirs  à  des 
travaux  personnels.  Il  n'en  est  rien  ce- 
pendant. Peu  nombreux  relativement, 
puis(|ue  l'administration  ne  comprend 
(|ue  vin};t-cinq  fonctionnaires,  les  archi- 
vistes ont  à  classer  les  fonds  anciens  et 
modernes;  à  in\cnlorier  les  séries  les 
plus  inijxirlanlos  ])our  l'histoire;  à  rece- 
voir et  à  distribuer  les  pa[)icrs  récents 
périodi(|uemenl  déposés  par  les  minis- 
tères de  l'instruction  publique,  de  la 
justice  et  du  commerce;  à  transcrire  les 
<locuments  dont  on  exige  des  expéditions 
authentiques;  à  satisfaire  aux  demandes 
nombreuses  que  les  administrations  inii- 


érudils  français  et  étrauf^ers,  les  histo- 
riens, les  simples  curieux,  les  généalo- 
gistes, les  propriétaires  de  Paris  et  des 
environs  (pour  des  procès,  des  copies  de 
plans),  les  avoués  cl  les  avocats,  les 
mandataires  d'établissements  publics 
hôpitaux,  écoles  spéciales,  chambres 
syndicales,  etc.!,  ainsi  que  les  élèves  de 
l'Kcole  des  Chartes  qui  viennent  s'y 
exercer  à  la  paléographie. 

l'n  peu  de  statistique  montrera  ipie 
le  travail  est  assez  copieux,  puisque  le 
bureau  spécial  des  renseignements  a 
enregistré  l'an  dernier '2 •J7.')  demandes, 
(jui  ont  amené  I  CM  recherches,  et  qu'il 
a  fallu  répondre,  dans  le  même  laps  de 
temps,  à  .'VJtJ  lettres.  I.c  nombre  des 
lecteurs  entrés  dans  la  salle  du  public 


NATKiNAI.KS 


en  1896,  a  atteint  près  de  KUIOd,  aux- 
quels on  a  communiqué  :J'J  (1(1(1  articles, 
tous  extraits  préalablement  de  leur  place 
respective  dans  le  dépôt  et  estampillés. 
I>es  mois  les  plus  cliarifés  ont  été  ceux 
de  mai  et  de  décembre. 

Rt  Ton  pourra  se  l'aire  une  idée  ap- 
proximative de  Tanipleur  des  collections 
et  de  la  dilUculté  des  recherches  si  l'on 
sait  que.  d  après  un  relevé  officiel,  cet 
établissement  renferme,  dans  138  salles 
et  ."j  852  travées,  63  000  mètres  de  ta- 
blettes où  sont  rangés,  dans  un  ordre 
matériel  parfait,  94  700  registres,  77  850 
liasses  et    83<i.50   cartons    formant    un 


cette  suite  immense  de  salles  parfaite- 
ment organisées,  en  sortent  générale- 
ment émerveillés. 

On  est  porté  facilement  à  supposer, 
lorsqu'on  vient  pour  la  première  fois 
rechercher  un  document  dans  ces  Ar- 
chives, qu'il  suffit  de  se  présenter  pour 
obtenir  immédiatement  la  communica- 
tion de  ce  cpie  1  on  désire.  Bien  que  ces 
dernières  années  aient  vu  réalisée  la 
suppression  successive  de  beaucoup  de 
formalités  administratives  qui  dataient 
d'un  autre  âge,  il  est  bien  entendu  que 
certaines  demandes  d'intérêt  politique  ou 
privé  doivent  être  soumises  à  la  signa- 


ANCIE5S    .4PPARTEMEXT3    DE     L'HÔTEL     DE     SOTBISE 
(Fragraent-s  de  décoration  d'une  chambre  à  coucher.) 


poids  total  approximatif  de  1  405350  ki- 
logrammes. Ce  sont  certainement  les 
plus  grandes  archives  du  monde,  et  celles 
de  Londres  [Record  Office]  viennent  en 
seconde  ligne.  Les  étrangers  qui  visitent 


tare  des  chefs  de  1  administration  avant 
d'être  autorisées  à  la  salle  du  public,  et 
que,  pour  le  bon  ordre  de  la  maison,  il 
doit  être  tenu  exactement  compte  des 
dossiers,    registres    et    pièces    volantes 


A  i;  c  1  m' li  s  N  A  r  i  <  >  n  a  l  k  s 


communiqués.  Mais  qu'on  ne  s'imagine   I   les  documents  relatifs  à  telle  localité  ; 
pas.  comme  nous  l'avons  entendu  dire  I   le    simple   bon    sens    indique    que    les 


;  il  A  .M  II  u  i<: 


V  u  i:  l;      Il  E      1.  .V      P  II  1  X  C  E  s  .s  E      u  L     >  n  I    11  I  s  E 

(B;is-relief  de  bois  doré.) 


fréquemment,  iiui>  Icnis  les  documents 
sont  rangés  du"  i)oul  ii  l'autre,  dansdes 
archives  d'l*)tat,  par  ordre  chronologique 
ou  par  ordre  ononiastiipie  ;  (|u'un  généa- 
logiste ou  un  hisloi-ien  local  |ieut  venir 
deinandcr  le   dossier  de  telle  famille  mi 


grandes  administrations  de  l'I'-lat  ont 
versé  leurs  papiers  dans  un  ordre  qui  a 
été  généralement  respecté,  et  que  l'on 
se  trouve  ainsi  en  présence  des  registres 
du  Trésor  des  (Chartes  (ancienne  chan- 
cellerie   iii\:ile  ,    ou    du    Parlement   de 


I.KS    AUC.IIIVKS    NATIONAI.KS 


Paris  dans  certaines  salles,  de  ceux  de  la 
Chambre  des  Comptes,  du  Chàlelet 
ancienne  police  de  Paris  ,  ou  du  Conseil 
ilHtat  dans  d'autres,  et  ainsi  de  suite. 


le  chef  de  la  section  compétente,  de 
feuilleter  les  divers  inventaires  qui 
peuvent  l'éclairer:  il  parcourt  ensuite 
les  liasses  ou  les  volumes  qui  paraissent 


.4  r  r  A  R  T  F.  >t  E  -N  T  s     DE      LA      T  R  I  .\  C  E  S  S  E     DE     S  O  U  B  U 

(Fragment  du  salon  ovale  du  premier  étage.) 


n  importe  donc,  pour  l'archiviste,  avant  |   de  nature  à  répondre  à  la  question  posée. 
<1  élaborer  une  recherche  autorisée  par  |    puis  il  rédige  une  note  brève,  mais  aussi 


I.KS    A  IICII  1  V1-; 


NATlONA  l.i; 


complète  que  possible,  sur  le  résultat  de 
son  investigation,  qui  est  aussitôt  trans- 
mise au  demandeur.  Pour  les  demandes 
un  peu  complexes,  ou  dépourvues  d'in- 
dications sul'tisantes  pour  {guider  l'archi- 
viste, il  n'est  [)as  rare  que  la  réponse 
soit  relardée  de  deux  nu  trois  joui's. 


de  quelques  chiffres,  est  facile.  Si  l'on 
prend  une  seule  des  vin','t-cinq  séries 
(dite  série  X,  chacune  d'elles  étant  dési- 
gnée par  une  lettre  de  l'alphabet  i  dont 
se  compose  ce  magnifique  dépôt,  on  voit 
qu'elle  contient  à  elle  seule,  —  et  c'est, 
il  est  vrai,   une  des  plus  considérables, 


■II.VMBRE      A      ((ll'CIIER      DE      LA      T  II  I  N  C  ES  S  E     DE     .SIlEnisE    (  T  R  E  M  lU,  1  É  u  E  S  ) 

(^Minerve  enseiynatil  ii  tine'eiine  tlle  l'art  de  la  Tapisserie.) 


l.e  directeur  général,  en  gardien  vigi- 
lant, se  tient  au  courant  du  service  par 
<lesra|)|)orts  nx-nsiiels  qui  lui  permettent 
de  s<>  rcjidreconiplc  du  clicinin  parcouru 
et  de  l'iinporlance,  toujours  plus  gi-ande. 
que  prend  son  élablissenienl.  pour  le 
[)lus  grand  bien  des  travaux  historiques. 

Des  amis,  curieux,  vous  interrogent 
quelquefois  :  (•  Mais,  depuis  le  temps, 
on  ne  doit  plus  rien  pouvoir  découvrir, 
dans  ces  archives?  ..   I,a   réponse,  aidée 


—  'Jt) 780  articles  volumes  ou  liasses), 
dont  beaucou])  contiennent  un  millierdc 
|iièces  chacun,  depuis  l'année  I "2.")  1  jus- 
qu'à la  Héviilulion.  Dans  le  nombre,  on 
ne  peut  guère  compter  plus  de  2  JllO  vo- 
lumes inventoriés.  auxqiu'Is  il  convient 
d'ajouter  peut-être  I  "JOO  volumes  où  les 
recherches  sont  facilitées  par  des  réper- 
toires anciens,  insuffisants,  mais  encore 
utiles.  (Quelle  colleclion  inépuisable  de 
documents  subsiste,  intacte,  où  les  dé- 


N  ATIdNA  I.ES 


couvertes  sonl  souvent  l'elFel du  hasard, 
dans  les  seules  archives  de  lancien  Par- 
lement de  Paris  I 

Assurément,  quelques  érudits  remar- 
quables, quelques  «  dépisteurs  ■>  habiles 
ont  déjà  trouvé  dans  les  différents  fonds 
des  .Vrchives  Nationales  matière  à  d'im- 


Telle  est,  esquissée  à  {grands  traits, 
la  physionomie  de  l'hôtel  Soubise,  de 
celte  ancienne  demeure  de  luxe,  restau- 
rée et  agrandie,  qui  abrite  aujourd'hui, 
en    plein    Paris    vi\aiil,   dos   trésors    de 


T  A  B  I.  E  A  r     DE    T  n  É  M  ij  L  I  È  II  E  S     (  Defsus   de   porte 
{Les  Carachres  de  ThèophraMe  ou  hi  Sincérité.) 


parlantes  publications  :  il  sufiil  de  citer 
les  noms  bien  connus  de  Douët  d'Arcq, 
de  Boutaric,  de  Siméon  Luce,  d'Emile 
Campardon,  d'A.  de  Boislisle,  de  Jules 
(iuilTrey,  d'A.  Tuetey  et  de  Paul  (iuérin. 
Mais  la  moisson  est  loin  d'être  termi- 
née, et  l'histoire,  l'art,  la  géojjraphie, 
la  philologie,  l'histoire  des  mœurs  et 
1  économie  politique  ont  encore  beau- 
coup à  gagner,  à  mesure  que  l'on  con- 
naîtra mieux  les  documents  conser- 
vés  aux  Archives   nationales  de  Paris. 


toute  nature  d'oii  l'art  n'est  point  exclu 
et  que  le  public  ne  connaît  pas  assez. 
Ai-je  besoin  d'ajouter  qu'il  mérite  une 
visite  au  même  titre  que  beaucoup  d'au- 
tres monuments  historiques  de  notre 
capitale?  Les  vieilles  habitations  seigneu- 
riales commencent  à  se  faire  rares,  il  en 
disparait  chaque  année  ;  et  il  est  malheu- 
reusement vrai  qu'on  les  ignore  trop  en 
raison  de  leur  petit  nombre. 

H  K  N  R  1     S  T  E  1  N . 


I.    lu:-,    \(if.   I   vfil.  in-ls.  1'.  (»llciuliirlV. 


It  gnidr  qui  ronduil  ers  prlrrios  in  lirs 
DflJ  Ifs  otMDS,  IfS  bois  fl  les  il»s»rU. 
Commi'  pour  ririter  leur  allure  trop  ifole, 
llr  monirot  m  moiarol  jetlr  «in  cri  prr(iDl 

l'ommr  on  doublr  rubaa  la  raraiaoe  oodoir. 
Bruil  rlrangrmrDl,  ri  par  \t  ciri  déploie 
Son  grand  triangle  ailr  qui  ta  s'rlargissanl. 

Vais  leurs  trrres  captifs  rrpandus  dans  la  plaine 
Engourdis  par  le  froid,  rbeœiuent  graieœeol. 
In  enfant  en   haillons  en  sifflant  les  prominr 
Comme  de  lourds  Taisseani  balanci-s  lentement, 
ils  entendent  le  tri  de  la  tribu 
Ils  i^rigent  leur  léte  ;  et  regardant  s'enfuir 
Les  libres  loiageurs  an  traders  de  l'espace. 
Les  captifs  lool  à  coup  se  Uient  pour  partir. 
Ils  agitent  en  lain  leurs  ailes  impuissantes, 
Ll,  dressés  sur  leurs  pieds,  sentent  confusén^ent, 
^  1  cet  appel  errant,  se  leier  grandissantes 
La  liberté  première  au  fond  du  cœur  dormant. 
La  fièire  de  l'espace  et  des  liêdes  riiages. 
Dans  les  champs  pleins  de  neige  ils  courent,  effarés. 
Et  jetant  par  le  ciel  des  cris  désespérés 
Ils  répondent  longtemps  à  leurs  frères  sauTages, 

r, n  DE  lu i n s 


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LES 


CAMPAGNES   DE    NAPOLÉON    EN    ITALIE 


\'oil;i  juslc  un  siècle,  un  petit  général, 
dont  lo  nom  de  Huonaparle-Ramolinn  ne 
disait  encore  rien  à  l'Europe,  conquérait 
en  trois  mois  une  partie  de  ritalie.  Il 
bousculait  avec  trente  mille  hommes  un 
ennemi  dix  fois  supérieur,  et  révélait 
une  promptitude  dœil,  une  précision  de 
mouvements,  une  énergie  d'attaque 
vraiment  prestigieuses.  Le  poète  devait 
dire  de  l'entraîneur  d'Aréole  : 

...  Pareil  à  l'<iclair,  tu  sortis  d'un  orage; 

Tu  foudroyas  le  monde,  avant  d'avoir  un  nom. 

Cette  brusque  entrée  en  scène  du 
Napoléon  de  l'avenir  n'avait  pu  per- 
mettre, semble-t-il,  à  aucun  illustrateur 
officiel  de  la  gloire,  à  aucun  traducteur 
patenté  des  lignes  et  des  couleurs  de  la 
guerre,  de  se  trouver  aux  côtés  du 
héros.  Faute  de  peintres,  faute  de  gra- 
veurs, ces  tableaux  éblouissants  de  vic- 
toire allaient  risquer  de  disparaître  au 
lendemain  même  de  leur  radieuse  invrai- 
semblance. La  fumée  du  canon  ne  se 
dissiperai!  ni  ]ilns  vite,  ni  moins  sfire- 
ment. 

■•\  peine  les  yeux  des  soldats  conserve- 
raient-ils, comme  un  mirage,  de  vagues 
glorieux  souvenirs.  Par  bonheur,  et  de- 
puis longtemps,  les  armées  de  France 
s'étaient  pourvues  d'artistes  formés  dans 
leur  sein  et  toujours  prêts  à  prendre 
leur  histoire  sur  le  fait,  à  relater  en 
dessins  leurs  grandes  journées,  les  lu- 
mières subites  de  leurs  généraux,  les 
révélations  des  jeunes  talents.  ne|)uis 
Louis  \I\',  elles  avaient  pu  se  suffire  à 
elles-mêmes,  et  les  peintres  militaires, 
de  la  suite  de  Van  dcr  Meulen,  les  .Mar- 
tin, les  Parrocel,  les  faisaient  surtout 
valoir  par  le  côté  décoratif. 

En  1688,  entre  la  paix  de  Nimègue  cl 


celle  de  Ryswici^,  Louvois  fondait  à 
\  ersailles  le  dépôt  de  la  guerre,  c'est- 
à-dire  les  archives  historiques  et  gra- 
phiques des  armées  du  roi.  Près  de 
trente  ans  plus  tôt  déjà,  un  ou  deux 
officiers  étaient  désignés,  par  régiment, 
pour  relever  sur  place  et  figurer  mili- 
tairement les  opérations  de  guerre. 
A  mesure  des  progrès  matériels  de  la 
tactique,  il  fallait  former  ainsi  un  vaste 
répertoire  dont  l'intérêt  technique  et 
national  irait  grandissant.  L'initiative 
de  I^ouvois  visait  donc  la  centralisation 
et  la  préservation  de  ces  précieux  docu- 
ments et,  pour  l'avenir,  une  certaine 
direction  d'ensemble  imprimée  aux  Ira- 
vaux  des  officiers  par  ce  dépôt  de  la 
guerre. 

\'ers  1711,  le  dépôl  fut  transféré  à 
Paris,  à  l'hôtel  des  Invalides,  et  confié 
aux  mains  d'un  AL  de  la  Faye  ;  mais, 
en  1734,  l'accroissement  de  ces  archives 
était  devenu  trop  considérable  pour 
n'être  ])as  remis  à  la  garde  d'un  oflicier 
général,  et  Louis  X\'  en  chargea  le 
maréchal  de  Maillebois.  Mêmeau  moment 
de  la  création  de  Louvois,  les  officiei*s 
de  régiments  chargés  du  dessin  des  cam- 
pagnes continuèrent  à  vivre  à  leurs 
corps.  l"]n  1()U(>,  ils  commencèrent  tou- 
tefois à  former  un  groupe  distinct  ;  et, 
malgré  leur  attache  toujours  officielle- 
ment persistante  à  leurs  régiments,  on 
sentait  l'heure  où  la  force  naturelle  îles 
choses  en  ferait  un  service  <lonl  les 
maréchaux  de  France  et  le  commanilc- 
ment  supérieur  voudraient  tenir  dans  la 
main  et  près  d'eux  le  faisceau  compact. 

Ils  étaient  alors  connus  sous  le  nom 
d'inf/cniciirs  dex  camps  cl  nrmcex.  Leur 
premier  chef,  M.  de  Lilliers  eut,  en  1717, 
le  grade  de  brigadier  d'infanterie,  l'^n 
172(î,  ils  prirent  le  titre  (.Vingcniciirx- 
gciii/r.tphcs  des   c.inip.t    cl   arniccx,  et. 


l.KS     CAMI'AIÎNKS     1)K    N  AIH)  I.KON     KN     ITAIIK 


thiiis  la  ^'uerre  suivanle,  on  les  vit 
répartis  aux  états-majors  et  procédant 
aux  levés  des  champs  de  bataille,  des 
camps,  des  positions  et  pays  occupés. 
Le  ministère  de  d'Argenson  leur  assurait 
enlin  une  existence  spéciale  :  leur  rési- 
dence fut  \'ersailles,  leur  uniforme,  celui 
des  ing^énieurs  ordinaires  du  roi,  et 
leurs  chefs  continuèrent  d  être  des  offi- 
ciers supérieurs. 


iljj.».. 


travaux,  le  successeur  du  maréchal  de 
Maillebois  au  dépôt  de  la  guerre,  M.  de 
V'ault,  rédigeait  pendant  près  de  qua- 
rante ans,  et  en  cent  vingt- cinq  vo- 
lumes, l'historique,  d'après  les  textes  et 
documents,  des  diverses  campagnes, 
depuis  la  guerre  dWllemagne  de  1677 
jusqu'à  la  paix  de  17(')3. 

Sous  Louis  X\  L  les    ingénieurs-géo- 
graphes renchérirent   encore   d'habileté 


LE      PASSACiE      1)1-      PO      DEVANT      1' L  A  1  > 

Dessin  de  Zix  et  île  Bourgeois. 


Leur  manière  de  dessiner  avait  tout 
l'esprit  de  l'époque,  et  jusque  dans  les  ari- 
dités inévitables  de  certaines  parties  de 
leurs  besognes.  Pendant  la  guerre  de  Sept 
ans,  ils  eurent  à  leur  tète  ^L  Beaudouin, 
dont  l'active  direction  leur  fit  mener  à 
bien  de  précieux  travaux  lopographiques 
sur  la  Westphalie,  le  Bas-Rhin,  la  Messe 
et  le  Hanovre  :  cartes  et  dessins  du  plus 
étonnant  mérite.  A  la  paix,  ils  entrepri- 
rent une  carte  de  France,  la  belle  carte, 
dite  carte  des  chasses,  et  reçurent  du 
maréchal  de  Belle-Isle  une  organisation 
de  cadre  réglementée  :  leur  corps  se 
composerait  désormais  d'un  ingénieur 
en  chef,  de  quatre  brigadiers,  huit  capi- 
taines, seize  lieutenants,  et  deux  pein- 
tres de   batailles.   Conjointement  à  ces 


sur  leurs  anciens  el  se  firent  dans  l'ar- 
mée des  noms  à  réputation.  Roger,  De- 
planque,  Dupin-Montesson,  Gauthier, 
Deshayes-Montigny,  L'Huilier,  oncle 
du  futur  général  Berthier,  Pauly,  For- 
tin, Cattemi  furent  les  meilleurs  d'entre 
les  bons,  et  commencèrent,  le  long  des 
Pyrénées,  le  beau  travail  des  .\Iduldes, 
tout  en  contribuant,  avec  les  officiers  du 
génie,  aux  fortifications  des  frontières  du 
nord.  L'orage  de  la  Révolution  ne  manqua 
pas  de  les  menacer,  comme  il  menaçait 
stupidement  toutes  les  institutions.  La 
Constituante,  avec  sa  folie  puérile  de 
louche-à-tout,  décrétait,  le  18  août  1791 , 
la  suppression  des  ingénieurs-géogra- 
phes. Mais,  sitôt  la  guerre  avec  la 
Prusse  déclarée,  on  s'apercevait  tout  de 


Mis  CAM  i>.\(;  \i:s  i)i:  n.m-oi.kon    i:x   itai.ii-; 


suite  (le  ce  vide,  et  les  g^énéiiiux  dcman- 
dèreiil  instamment  leur  rétablissement. 
Le  ministre  de  la  guerre  essaya  de 
s'adresser,  mais  en  vain,  aux  anciens  du 
corps.  La  plupart  avaient  déjà  pris 
allègrement  leur  parti  d'un  congé  aussi 
brutal  Fortin,  Cattemi,  Deshayes- 
Montigny  voyageaient  dans  l'Inde, 
Pauly  en  Californie,  Gauthier  avait 
suivi    le    comte    d'Estaing,     L'Huilier 


leurs  aloi-les,  susceptibles  de  grossir  le 
nombre  de  ces  topographes-artistes 
commissionnés. 

A  chaque  corps  d'armée  allait  donc 
être  attachée  une  brigade  d'ingénieurs- 
géographes.  Cette  brigade  se  composait 
d'un  chef  de  section  et  de  six  à  douze 
dessinateurs,  suivant  le  cas.  Le  chef  de 
section  activait  et  surveillait  toutes  les 
opérations  relatives  à  la  topographie  et 


était  avec  15ougainville.  La  seule  res- 
source ])our  en  improviser  de  nouveaux 
fui  de  faire  appel  à  de  vieux  savants 
géographes,  dont  le  dépôt  de  la  guerre 
utilisa  ainsi  les  tristes  loisirs  de  la  Ter- 
reur. On  choisit  en  hâte  un  groupe  de 
jeunes  gens  aptes  à  s'inculquer  vile  le 
rudiment  et  à  former  d'oflice  trois  bri- 
giidcs  d'ingénieurs,  chacune  de  douze 
sujets.  Un  cours  d'inslruclion  théorique 
et  prali(|ue  ouvert  annucllenicnl  à  dou/.c 
élèves  (levait  assurer  la  i-cconstilulioii 
du  corps.  De  leur  ccité,  les  généraux  ne 
se  faisaient  ])as  faute  de  recruter  eux- 
mêmes,  au  hasard  des  rencontres  cl 
dans  les  rangs  des  troupes,  des  dcssina- 


à  l'histoi-iqne  militaire.  Il  recueillait  et 
rassemblait  tous  les  éléments  nécessaires 
à  la  formation  de  la  carte  générale  du 
théâtre  de  la  guciTc,  les  détails  des 
reconnaissances  militaires,  des  marches, 
des  mouvements  de  l'armée,  les  actions 
générales  et  les  faits  pai'ticuliers.  Les 
ingénieurs-dessinateurs,  sous  ses  ordres, 
faisaient  la  levée  de  tout  le  pays,  s'oc- 
cupaient de  la  formation  cl  des  dessins 
(les  caries,  plans,  vues  de  batailles, 
reconnaissances,  notaient  la  nature  du 
sol,  la  pojiulalion,  l'industrie,  les  pro- 
ductions el  le  commerce  de  la  contrée. 
lis  recueillaient  également  les  faits  his- 
t()ri(]ucs  militaires  venus  i\  leur  connais- 


I.KS    CAMPAGNES    DE    N  A  P  O  1. 1:(  i  N     EN     ITALIE 


sance  d'une  façon  authentique  ou  dont 
ils  pouvaient  avoir  été  témoins.  Chacun 
devait  faire  passer,  à  hi  lin  du  mois,  au 
chef  de  section,  un  "  huile  ■  de  laperçu 
de  son  travail. 

Ils  étaient  bien  ainsi  les  pionniers 
minutieux  de  l'histoire;  et  les  g^énéraux 
Meunier  ou  Clarcke,  directeurs  du  dépôt 
général  de  la  guerre,  en  recevant  ces 
dossiers  de  campagne,  à  Paris,  pouvaient 


à  l'exploration  du  pays,  soit  sous  la 
lente  des  généraux,  dont  ils  étaient  les 
in<lispensables  lumières,  soit  sur  le 
champ  de  bataille,  pendant  et  après 
l'action. 

Mais  plus  d  un  lecteur  du  Monde 
Moderne,  dont  l'attention  a  pu  se  laisser 
prendre  par  une  certaine  nouveauté  du 
sujet,  commence  peut-être  à  s'inquiéter 
des   conséquences  de  cette   perspective 


l  P  I  T  r  I.  A  T  1  ( 


lÉNÉRAL      PROVERA 
)essin  de  Martinet. 


C  O  S  3  A  R  I  A 


les  classer  avec  la  certitude  de  mettre 
en  ordre  les  chapitres  les  plus  pittores- 
quement  précis  de  nos  victoires. 

Les  chefs  de  section  avaient  grade  de 
capitaines  de  cavalerie  à  la  solde  de 
4 000 francs;  les  ingénieurs-dessinateurs, 
grade  de  lieutenants  de  première  ou  de 
seconde  classe  à  la  solde  de  3000  ou  de 
2  400  francs.  Défense  était  faite  de  les 
employer  pour  des  services  étrangers  à 
leur  mission  technique.  D'ailleurs,  on 
avait  eu  soin  de  les  délimiter  par  le 
titre  même  de  leur  fonction  :  ils  s'appe- 
laient le  bureau  topoc/raphique  de  telle 
ou  telle  armée.  C'étaient  les  gens  les 
plus  actifs  des  étals-majors,  soit  au  loin 


ouverte  sur  un  monde  inconnu,  car  il 
y  a  là  des  conséquences  d'une  logique 
inévitable.  Si  ces  ingénieurs-géographes- 
artistes  ■  sont  représentés  comme  les 
peintres,  eux  aussi,  des  campagnes  de 
Napoléon,  n'est-ce  pas  autant  d'atteintes 
au  prestige  amoindri  de  nos  grands 
peintres  militaires.  Gros,  Carie  Vernet, 
et  les  autres  ? 

La  plus  célèbre  peinture  militaire,  la 
Balaitle  d'Eylau,  de  Gros,  par  exemple, 
fut  exécutée  presque  textuellement 
d'après  le  croquis  d'un  modeste  Alsacien 
du  nom  de  Benjamin  Zix  !  En  outre, 
presque  tous  les  tableaux  de  guerre  de 
\'ersailles  sont   les  g'randissements  des 


CAMP  A  cm:  s   i)i;   napiu.kon    i:x   itami: 


huilés  de  nos  iiif^éiiieurs-arlisles,  dont 
les  peiiilres  d'iilelicr  peuvent  passer  à 
première  \iic  [loiir  s'être  fai(  un  facile 
honneur. 

Lecteur,  ne  vous  inquiétez  ])as.  I,a 
justice  dislribulive  nesl  pas  un  vain 
mot  dans  les  arts,  elle  va  départager  au 
mieux  le  continrent  de  mérite  de  cha- 
cun. Celte  source  de  documents  pitto- 
resques et  historiques,  dont  les  travaux 
des  ingénieurs-artistes  alimentaient  sans 
interruption  le  dépôt  de  la  guerre,  était 
notoirement  publique  pour  les  ofliciers, 
les  historiens,  les  artistes,  les  hommes 
d'Etal;  elle  était  publique  et  même  obli- 
gatoire, car  la  garantie  d'exactitude 
d'une  impression,  d'un  récit,  d'une  page 
écrite  ou  peinte,  était  naturellement  en 
raison  directe  de  sa  conformité  la  plus 
fidèle  possible  avec  les  documents  origi- 
naux. Le  premier  devoir  de  conscience 
d'un  peintre  était  donc  de  recourir  à 
ces  précieux  croquis  vécus.  Sur  de 
trouver  en  eux  les  éclaireurs  naturels  de 
SCS  travaux,  il  pouvait  d'autant  plus 
librement    se    li\ier    à    son    souille    de 


facture  et  de  couleur,  et  parlir  de  là 
pour  tous  les  beaux  effets  décoratifs 
susceptibles  de  donner  relief  et  planta- 
tion scénique  à  ces  canevas  prépara- 
toires. I/ingénieur-géographe  apportait 
la  vérité  de  la  vie,  le  peintre  y  joignait 
la  magie  décisive  de  l'art. 

-Afin  de  corroborer  davantage  l'exac- 
titude des  ingénieurs-géographes,  ordre 
était  donné  aux  généraux  de  division 
d'adresser  au  minisire  de  la  guerre, 
le  15  et  le  .'JO  de  chaque  mois,  le  bul- 
letin historique  des  opérations  de  leur 
corps.  Et  même,  pour  rendre  plus  facile 
et  fra|)pante  la  lecture  de  ces  rapports, 
un  modèle  de  rédaction  par  articles 
était  adopté  :  1»  la  composition  de  la 
division;  2"  sa  position;  3°  ses  muta- 
tions et  mouvements;  }"  mêmes  détails 
sur  les  divisions  ennemies  dans  la  mesure 
du  possible;  5"  noms  des  généraux  ou 
officiers  sujjérieurs  chargés  de  l'exécu- 
tion de  l'action  et  dénomination  des 
corps  v  ayant  pris  part;  (5"  résultai  de 
l'action;  7"  les  faits  d'armes  et  belles 
actions  a\cc    le   noni   de    leurs  auteurs. 


V    'v 


Ucs^^iri  (te  Tauiiny. 


I.KS    C.AMI'AGNICS    Dli    NAPOLÉON    EN     lïALUC 


LEVÉE      DU     SIÈGE      D  K      M  A  N  T  O  U  E 
Dessin  de  Tiiunav. 


Puis,  comme  si  ce  mcmoire  ne  inàcliail 
jKis  encore  suflisjimnieiil  la  besogne  aux 
historiens  à  venir,  le  dépôt  s'enrichissait 
de  récits  de  longue  haleine  composés  par 
des  historiographes  militaires.  Legrand- 
Mollerat,  chef  de  bataillon  du  génie, 
avait  écrit  au  jour  le  jour  les  faits  de 
l'armée  de  Uhin-et-Moselle  depuis  le 
!.'{  ventôse  an  III  jusqu'au  18  fructidor 
an  \';  le  général  Mathieu-Dumas,  suc- 
cesseur de  M.  de  \'aultau  dépôt,  et  dont 
on  connaît  les  mémoires,  rédigeait  l'his- 
torique de  la  campagne  de  l'armée  des 
Grisons  où  il  avait  été  chef  de  létat- 
major  :  le  général  de  division  Foissac- 
Latour  entreprenait  les  annales  de  la 
campagne  de  \'almy  et  de  la  guerre  de 
Hollande;  d'autres  plumes  encore  s'em- 
plovaienl  à  des  narrations  complètes. 

II 

Au  moment  où  s'ouvre  la  campagne 
de  1791),  un  groupe  d'hommes,  César 
Herlhier,  Rousseau,  Navarre,  de  la 
Chasse,  Hailleul,  Auguste  Chabrier, 
Abancourt  recevaient  le  litre  de  direc- 
teurs des  bureaux  topographiques  et 
allaient  s'acheminer  vers  les  dill'érentes 
armées.  César  Berthier  se  trouva  désigné 
poursuivre  Bonaparte.  Ce  Berthier,  dont 
l'homonymat  avec  le  général  de  divi- 
sion, chef  de  l'état-major,  devenait  un 
honneur  inattendu  pour  sa  section, 
comptait  dans  sa  brigade  six  dessina- 
teurs princi]iaux  :  Roger  père,  un  vieux 


cajiitaine-géographe  ;  Roger  lils,  un  dé- 
butant ;  Marchand  le  cadet,  Epaillv, 
Rodolphe  Schouany,  et  Lemberl  dont 
un  dessin  du  Passage  du  pont  d'Arcole, 
gravé  par  Fiayn  et  Chaponnicr,  ré- 
pandit un  peu  le  nom.  Roger  lils  fut 
tué  au  pont  d'.\rcole,  sous  les  yeux  du 
général  Berthier,  à  un  moment  où  il 
oubliait  évidemment  le  crayon  pour  le 
sabre  des  belles  mêlées.  A  voir  les 
relevés  et  figurations  des  autres,  on  sent 
tout  de  suite  l'elT'et  d'entraînante  admi- 
ration produit  par  la  beauté  des  sites  et 
la  furie  des  combats  sur  1  œil  et  la  main 
de  ces  spectateurs  attentifs.  Le  sujet  ne 
les  portait  pas  seulement,  il  les  trans- 
portait :  les  indécis  en  devenaient  ré- 
solus, et  la  franchise  de  la  plume  et  des 
i-ehauts  dénote  leur  sorte  de  souffle 
inspiré,  devant  les  scènes  dont  ils  avaient 
conscience  d'être  les  historiens  pour 
ainsi  dire  responsables. 

Le  général  Berthier,  très  exact  teneur 
d'archives  et  fort  préoccupé  de  pouvoir 
recueillir  tous  les  plans  de  la  campagne, 
était  homme,  d'ailleurs,  à  doubler  en 
eux  l'aiguillon  d'enthousiasme  de  la 
brigade.  Et  puis,  la  plus  heureuse  ren- 
contre venait  tout  à  coup  leur  adjoindre 
une  recrue  dont  ils  tirèrent  un  nouveau 
surcroit  d'émulation. 

A  l'entrée  de  nos  troupes  dans  le 
Faucigny,  un  jeune  paysagiste,  fixé  de- 
puis plusieurs  années  à  Sallenches,  se 
sentait  entraîné  soudain  par  l'odeur  de 
la  poudre  et  prenait  du  service  dans  l'ar- 


I.KS     CAMl'AC.  NKS    1)  K    N  A  l'O  I.Kd  N     KN     ITAI.Ii: 


lillerie.  Nature  enthousiaste,  il  n'en 
étail  pas  à  son  essai  comme  résolution 
de  premier  mouvement,  et  sa  présence 
en  Suisse  avait  été,  elle  aussi,  improvi- 
sée. Parti  dès  viiij^lans  de  Saint-Fol,  en 
Artois,  pour  un  voyage  d'étude  en  Italie, 
il  s'était  arrêté  au  pied  des  Alpes, 
ému  de  leurs  saisissantes  beautés  et 
préférant  à  tous  les  chefs-d'ieuvre  des 
hommes  les  chefs-d'ieuvre  de  la  nature. 
Il  commençait  aussitôt  à  peindre  des 
vues  de  Suisse  très  vite  recherchées  des 
amateurs.  Toujours  en  exploration  sur 
les  sommets  ou  les  flancs,  il  se  pénétrait 
1  d'il  de  reiu'hainemenl  et  des  ramifica- 
tions des  prodigieux  massifs,  sans  pou- 
voir se  douter  de  l'application  prochaine 
réservée  à  ce  goût  passionné  des  formes 
du  sol,  application  destinée  à  faire  du 
nom  de  Louis  Bâcler  d'.Alhe  le  syno- 
nyme de  premier  topographe  pittoresque 
militaire  connu.  Officier  dès  le  lende- 
main de  son  engagement,  Hacler  d'.Albe 
fut  d'abord  tout  à  ses  devoirs  de  zèle 
et  de  bravoure  ;  mais  Bonaparte  l'ap- 
pelait sans  tarder  près  de  lui  et  le 
faisait  l'un  de  ses  aides  de  camp,  avec 
mission  de  reprendre  le  pinceau,  mais 
surtout  de  s'armer  du  compas  et  de 
l'aquarelle  pour  la  confection  d'une 
carte  générale  de  l'Italie.  I^e  jeune  en- 
rôlé dut  trouver  un  peu  bien  inattendue 
celle  manière  d'être  ramené  si  vite  à 
ses  préoccupations  de  [)avsagiste,  et 
se  défendit  vraisemblablement  de  toutes 
ses  forces  d'un  travail  d'une  telle 
responsabilité.  Bonaparte  n'entendit 
rien  :  il  lui  montra  la  carte  du  Pié- 
mont par  Borgonio,  la  carte  de  la  côte 
de  (îénes  par  Ciiaffrion,  la  Mappa  del 
censo  du  Milanais,  et  put  lui  demander 
avec  raison  si  des  documents  de  celle 
incertitude  étaient  suffisants  aux  opé- 
rations militaires.  L'insistance  du  géné- 
ral était  un  ordre  et  Bâcler  y  répondit 
par  une  fiévreuse  mise  au  travail.  Tous 
les  relevés  et  plans  des  ingénieurs-géo- 
grai)lK's  lui  sont  confiés,  les  l)il)li<ithè- 
qucs  et  dé|)ôts  publics  d'Italie  ouxerts. 
Après  dos  nxiis  d'uni"  aclivili'  incrovablo, 
(Ml    VMil   p;iijilrc  (le  iiii  l;i  lirllc  carte    du 


théâtre  de  la  guerre  en  Italie  :  trente 
feuilles  colombier.   Cela  ne  l'avait   pas 

em[)èché  d'assister  à  toutes  les  jour- 
nées fameuses  de  la  campagne,  et  il 
dessinait  même  sur  place  le  Passage  du 
J'('i  (Iciaiil  J'ini.iance,  dont  une  estampe 
de  Mercoli  le  jeune  popularisait  bienli'it 
la  scène  :  le  Passage  du  ponl  de  Lndi. 
gravé  par  Mercoli  père;  la  lialaille  de 
Ihvoli,  aujourd'hui  dans  les  cartons  de 
dessins  du  musée  du  Louvre,  et  la  col- 
lection entière  des  hauts  faits  de  cette 
prestigieuse  descente  en  Lombardie. 
.Aussi,  dans  le  cours  de  l'année  ISO."),  au 
moment  où  Napoléon  décidait  de  dé- 
corer la  grande  galerie  du  palais  des 
Tuileries  des  batailles  mémorables 
d'Italie  et  d'Egypte,  songea-t-on  loul 
nalui-ellement  à  Bâcler  d'.Albc  pour  la 
lialaille  d'Arcole.  (^elle  vaste  loile,  dont 
les  promeneurs  du  musée  de  Versailles 
peuvent  apprécier  la  vie,  est  de  la  plus 
solide  fi-anchise  de  pinceau,  et  le  mou- 
vement de  figures  n'y  serait  pas  mieux 
précisé  par  un  peintre  d'hisloire. 

A  la  paix  de  Campo-Formio,  Bâcler 
organisait  le  dépôt  de  la  guerre  cisalpine. 
à  Milan,  puis  continuait  sa  carte  d'Italie 
par  le  jjrécis  de  la  Sardaigne,  de  Naples 
et  de  la  Sicile.  Pendant  un  séjour  à 
Paris,  il  fournissait  d'excellents  mé- 
moires sur  la  gravure  des  cartes,  et  c'est 
d'un  atelier  mis  sous  sa  direction  d'où 
devaient  sortir  de  surhabiles  graveurs 
topographes.  .Au  premier  signal  <le  la 
campagne  de  1800,  il  rejoint  Bonaparte 
pour  ne  plus  guère  le  quitter.  La  science 
de  l'u'il,  la  distinction  d'esprit  et  de 
manières  de  sa  première  éilucation  en 
faisaient  le  compagnon  le  plus  précieux 
et  le  plus  agréable.  .Aussi  Napoléon 
I  l'emmena-t-il  partout,  à  .Austerlit/, 
léna,  Friedland,  AN'agram  et  jusqu'à  la 
Moskova.  Semi-confident  des  plans  de 
campagne.  Bâcler  les  traçait  sur  les 
cartes  et  collaborait,  en  plus  d'une  sorte, 
à  la  victoire,  jiar  l'apport  de  mille  élé- 
ments d'information  ;  puis,  au  lende- 
main lies  lriom])lies,  il  traçait  sous 
l'ii'il  du  héros,  le  partage  des  provinces. 
i.i     (Irlniiiliil  ion    des     |-!ta(s     nouxcaux. 


LES    CAMPAGNKS    DK    N  A  l'O  I.  KO  N     KN     ITAI.IK 


contribuanl  ainsi  à  régler  le  sorl  des 
peuples.  Est-ce  assez  roman  pour  une 
vie  destinée  d'abord  aux  seules  joies 
ronlemplatives  des  grandes  montagnes! 
Et  le  grade  de  général  venait  encore  se 
joindre  à  tous  ces  prestiges.  Les  cartes 
et  les  dessins  de  Bâcler,  dont  le  Ministère 
de  la  guerre  conserve  soigneusement 
Id'uvre,  nous  expliquent  sa  juste  quali- 
iication  de  premier  ingénieur-géographe 
de  son  temps.  Ses  dessins  vivent   d  une 


tionnels.  Dans  ses  dessins,  les  nuages 
du  ciel  et  ceux  de  rarlillerie  jouent  uu 
rôle  toujours  varié  et  toujours  à   l'clFet. 

En  180-J,  Bâcler  était  devenu  cliel'des 
ingénieurs-géographes  attachés  au  dépôt 
de  la  guerre  à  Paris.  Comme  ses  res- 
sources pécuniaires  avaient  besoin  de 
se  grossir  un  peu,  il  vendait  clic/,  lui  les 
estampes  de  ses  compositions,  de  compte 
à  demi  avec  ses  graveurs. 

A  partir  de  1797,  le  bureau  topogra- 


■  1  T  l   1,  A  T  m  -N      U  K      -M  - 

Dei;.sin  de  Meynier. 


vie  tout  alerte,  et  sa  carte  d'Italie  fut 
une  révolution.  Abandonnant  toute 
perspective  linéaire  et  ramenant  tout  à 
la  projection  horizontale,  il  rompit  avec 
les  rochers  en  élévation,  avec  les  arbres 
cachant  les  routes  au  lieu  de  les  border, 
avec  les  crêtes  de  montagnes  baignées 
de  rivières,  et  entendit  laissera  une  juste 
distribution  du  clair-obscur,  à  une  sorte 
de  perspective  aérienne,  le  soin  de  faire 
sentir  et  de  déterminer  l'élévation  rela- 
li\e  des  montagnes.  Mais,  par-dessus 
tout,  il  mettait  en  usage  un  genre  de 
tracé  également  pittoresque  et  géomé- 
trique, où  les  exigences  de  la  précision 
ne  perdaient  rien  aux  agréments  des 
tons  ni  des  nouveaux    repères  conven- 


phique  permanent  d'Italie  fut  établi  à 
Finale,  sous  la  direction  successive  de 
Navarre,  puis  de  de  la  Chasse  dont  le  zèle, 
au  milieu  de  nos  revers  inattendus  et 
prolongés,  réalisa  quatre  travaux  d'en- 
semble :  le  Combat  de  Vaprio,  les  mou- 
vements de  VArmée  sur  VAdda,  le 
Combat  d'Alexandrie,  la  Bataille  de 
Noiu'. 

111 

La  campagne  de  1800,  précédée  de  la 
formation  de  l'armée  dite  deré.serve,  eut 
pour  bureau  topographique,  sous  les 
ordres  de  Bailleul  :  Bonne,  Schneider, 
Marchand  aîné,  Sainson,  Lapie,  Amédée, 
Pichon  et  Rodolphe  Gauthier. 


LES     CAMl'AdNLS    D 1-;    N  A  l'O  I.IOO  N     KN     ITAI.IK 


I.aiiic,  d'une  exlrèmc  prestesse  de 
main ,  n'avait  guère  son  pareil  pour 
l'impromptu  des  croquis  ;  mais  le  plus 
lin  dessinateur  du  groupe  était,  sans 
conteste,  Gauthier,  l'ancien  ingénieur- 
géographe,  celui-là  même  dont  le  départ 
avec  le  comte  d'Eslaing  a  été  signalé 
plus  haut.  Le  malheureux  amiral  payait 
de  sa  tclc,  en  1794,  ses  longs  services 
de  grand  marin  français  et  ses  illusions 
généreuses  de  l'assemblée  des  Notables. 

Gautliier,  une  seconde  fois  désemparé, 
ne  tardait  pas  à  voir  le  dépôt  de  la 
guerre  le  prier  instamment  de  rentrer  à 
son  ancien  corps.  La  tentation  était  trop 
forte  pour  un  artiste  tant  soit  peu  épris 
de  son  métier,  jamais  les  ingénieurs- 
géographes  n'avaient  été  ni  ne  seraient 
à  plus  éblouissante  et  incessante  féerie. 
Gauthier  n'hésitait  guère  et  reprenait 
du  service.  On  se  hâta  de  le  désigner 
pour  l'armée  d'I*]gypte,  en  remplacement 
de  Milber;  mais  les  circonstances  ne  lui 
permirent  point  de  passer  Malte,  et  il 
dut  revenir  à  Toulon  attendre  de  nou- 
veaux ordres.  I/escadre  fran(.'aise  v 
avant  relâché,  l'amiral  Hraix  lui  com- 
manda d'embarquer  avec  lui  comme 
ingénieur.  Hentré  à  Paris,  Gauthier 
désira,  cette  fois,  une  destination  où  il 
pût...  abordersérieuscment  ;  aussi  le  mi- 
nistre Clarcke  l'inscrivit-il,  comme  com- 
pensation, sur  la  liste  de  la  brigade 
topogra|)hiqiu' de  Bonaparte;  et, à  défaut 
des  pyramides  bâties  des  Hamsés,  il 
verra  franchir  les  pyramides  naturelles 
de  l'Europe.  Un  joli  dessin  signé  de  lui 
et  vulgarisé  presque  aussitôt  par  une 
gravure  au  lavis  d'.Auberlin,  dessin  du 
Passage  du  mont  Saiiil-/iern;inl,  mon- 
trait combien  son  lalciil  se  dévelopjiait 
au  milieu  d'aussi  in\  raiscniblables  spec- 
tacles. 

,Au  Sainl-Iiernanl,  (  l.iiilliiiT  cl  ses 
camarades  faisaienl  lencDiiIrt.' d  un  ca|)i- 
laine  du  génie,  nommé  J^ejeune,  dont  la 
ré])utation  comme  artiste  allait  grande- 
ment sélalilir.  \  celui-là,  comme  à 
Hacler  d'Albf  (piahr  ans  |)lus  tôt,  une 
campagne  de  lionapartc  albiil  ré\éler 
le  vrai  sens  de  la  peinlnir  inilil.iire. 


Lejeune  tint  à  la  fois  de  l'ingénieur- 
géographe  et  du  peintre  militaire  d'ate- 
lier :  il  vécut  la  guerre  comme  l'un,  et  la 
traduisit  décorativement  comme  l'autre. 
Si  ces  pages  pouvaient  s'étendre  el  per- 
mettre de  montrer  la  légion  des  peintres 
de  Napoléon  en  train  de  s'assimiler  les 
beaux  documents  des  ingénieui's-géo- 
graphes,  la  transition  toute  naturelle 
des  uns  aux  autres  serait  la  silhouelle 
du  général  Lejeune.  D'un  sens  topogra- 
phique et  scénique  très  net,  Lejeune 
mettait  toute  sa  sûreté  de. vécu  au  bout 
de  ses  pinceaux;  c'était  le  géographe- 
artiste  devenu  peintre,  el  le  peintre 
pourvu  de  l'expérience  du  géographe- 
artiste. 

-Vutant  dire  l'introuvable  idéal  du 
genre. 

Lejeune  fut  façonné  à  l'école  de  la 
guerre,  et  si  ses  dispositions  natives  de 
peinture  avaient  eu  à  se  développer  en 
pleine  paix,  peut-être  n'eussent-elles  pas 
atteint  d'aussi  personnels  résultats. 

Né  à  Strasbourg  en  1775,  Lejeune 
était  élève  de  l'.Académie  royale  de 
peinture  de  Paris,  au  moment  de  la 
Révolution.  Incorporé  dans  un  régiment 
du  génie,  il  eut  la  bonne  chance  fie 
suivre,  comme  interprète  de  langue  alle- 
mande, legénéral  Jourdan,  commandant 
l'armée  de  Sambre-et-Meuse,  devint 
lieutenant  de  sapeurs  et  lit  la  campagne 
de  Hollande.  Ses  travaux  de  forlilica- 
tions  el  ses  brillantes  a|ililudes  lui  valu- 
rent d'être  attaché  en  17'.(S  au  général 
Berthier,  alors  ministre  de  la  guerre.  Il 
l'accompagnait  au  passage  des  .-Mpes  et 
se  signalait  en  présence  de  toute  l'armée 
dans  l'alFaire  du  fort  de  Hard.  .Après  la 
campagne,  le  capitaine  Lejeune  s'em- 
presse de  consacrer  ses  premiers  loisirs 
de  paix  à  peindre  la  bataille  de  Mnrengo. 
11  l'avait,  auparavant  déjà,  dessinée  sur 
place,  en  une  composition,  dont  le  gra- 
veur François  Jourdan  lit  un  beau 
cuivre.  Le  25  mai  ISOI,  jour  anniver- 
saire de  la  bataille,  le  tableau  était  mis 
sous  les  yeux  du  premier  consul,  et 
valait  de  sa  main  à  l'auteur  une  médaille 
d'or.     Iîi)n,q)ai'te    venait,    du    reste,    de 


I.i:S     CAMl'ACNKS    DK     NAl'OI.ÉON     KN     ITALIK 


prendre  grande  estime  personnelle  du 
capitaine-artiste.  Le  lendemain  de  Ma- 
rengo,  le  général  en  chef  récompensa 
d'un  grade  tous  les  officiers  de  son  état- 
major;  Lejeune  fut  le  seul  à  s'exclure 
volontairement  de  cet  avancement;  il 
lui  aurait  fallu  sortir  de  larme  du  génie, 
et  Lejeune  tenait  à  son  corps.  Il  v  tenait 
pour  s'y  être  distingué,  il  y  tenait  sur- 
tout, devons-nous  penser,  pour  la  faci- 


en  loile  des  images  de  la  guerre.  Ht, 
d'une  bravoure  de  pinceau  analogue  à 
sa  bravoure  d'officier,  il  ne  reculait 
devant  aucune  dimension,  aucune  diffi- 
culté scénique. 

Ses  plus  importantes  peintures  sont 
Lodi,  Allkirchen,  l'Entrevne  de  Tilsil, 
le  Premier  passaçje  du  Jiliin,  Somo- 
Sierra,  Salinas,  Sarayosse,  et  surtout 
quatre    tableaux    des    diverses     phases 


JE       l,X     l  H  I  L  .S  E  I,  L  A 

Hippolyte  Lecomte. 


lité  des  vues  d'ensemble  et  l'étude  des 
spectacles  savants  de  la  guerre.  Ce  bel 
attachement  n'avait  pu,  dès  tout  de 
suite,  échappera  Bonaparte.  Aussi  dut-il 
signer  avec  d'autant  plus  d'aise  les 
grades  successifs  paroù  Lejeune  parvint 
dans  le  génie;  chef  de  bataillon  à  .\us- 
terlitz,  colonel  au  siège  de  Saragosse, 
général  de  brigade  et  chef  d'état-major 
de  corps  d'armée  au  lendemain  de  la 
Moskova.  Lejeune,  d'une  incessante 
activité,  réussit,  en  effet,  à  mener  sa  vie 
de  soldat,  sans  nuire  à  ses  travaux  de 
peintre  militaire.  Pour  lui,  la  guerre, 
c'était  la  guerre;  la  paix,  c'était  la  mise 


de  la  journée  d'Austerlilz.  L'une  de 
ces  quatre  toiles  eut  même  les  hon- 
neurs dune  curiosité  dont  peu  d'exem- 
ples, pas  même  le  Sacre  de  Napoléon 
par  David,  fournissent  l'équivalent.  Le 
Bivouac  de  l'Empereur  la  veille  d'Aus- 
lerlilz,  d'une  saisissante  vérité  de  tètes 
et  de  poésie,  attira  tout  Paris  au  Louvre 
par  masses  compactes,  et  l'administra- 
tion des  musées  dut  poser  des  faction- 
naires devant  le  tableau  !  Le  général 
Lejeune  s'intitulait  lui-même  «  élève  du 
paysagiste  ^'alenciennes  ».  De  fait,  sa 
préoccupation  continuelle  des  fonds, 
des  lointains,  du  cadre  de  nature  de  ses 


«56  I.KS    CAMI'ACNKS    DK  NAPOLKON     KN     ITALIK 

siijels    monliait    assez     riiiilueiue     du  i  d'un  tnlonl  fri-aiuli  au  milieu  des  étapes, 

"!•''''■<*•  1   /ix  se  distingua   par  une  souplesse  de 

I  n  autre  artiste  de   gracieux   intérêt  i   qualités  bien  diverses. 


d  irnaf^icr,  Menjamin  Zix,  eut  l'Iioinieur 
(le  suivre  Na[)oléon  entre  le  général 
I-ejeune  cl  Haeler  d'Alhe,  dans  des  con- 
ditions où  plus  d'un  ingénieur-géographe 
pouvait    le    jalouser.    Nouvel    exemple 


.Au  délnil  de  sa  campagne  de  Suisse 
(I799>,  le  général  de  Sehauenl)urg  a>ail 
remarqué,  dans  une  demi-lirigade d'infan- 
terie, un  jeune  sous-oflicicr  se  mêlant  de 
dessin  avec  une  assurance  et  une  grâce 


Li:s  c.AM  l'AC. m:s   i>1':   nai'oi.kon   i;\    itai.ik 


<loii(    il   apprécia  tout  de  suite  rintérèt, 
et  rattachait  à  son  quartier  général. 

Le  fi^renadier  se  nommait  Zix,  natif 
<li'  Slrasbourg  comme  son  général  :  il 
allait  appliquant  sur  les  grandes  routes  et 
(hms  les  camps,  à  la  libre  école  de  la 
nature  et  de  l'observation,  les  principes 


plus  larges  et  com])lexes...  autant  dire 
lidéal  de  l'improvisateur  militaire, 
l'homme  de  regard  et  de  rendu  inten- 
sifs. A  Berne,  Zix  faisait  le  portrait  du 
fils  de  son  général,  sous  l'uniforme  d'en- 
fant de  troupe  d'un  régiment  de  hus- 
sards, et  le  futur  pe(it  baron  do  Schniieii- 


BONAPARTE      0  R  G  A  X  I  S  A  X  T      1.  E      1'  A  S  S  .1 
Dessin  lie  Tbi- 


DU      M  1  )  N  T     S  A  1  N  T  -  B  E  R  N  A  R  D 


de  son  rudiment  de  dessinateur;  talent 
tout  personnel,  tout  inné,  inaccessible 
aux  scrupules  excessifs  de  la  règle  ou 
de  l'élude.  Sitôt  choisi,  sitôt  employé  ; 
et  le  voilà  dessinant  la  reprise  du  fort  de 
Ivehl,  la  prise  de  Berne,  celle  de  Soleure, 
celle  de  Zurich  et  l'attaque  de  Stanlz 
par  le  lac  de  Lucerne.  Ces  premières 
(Buvres  le  révélèrent  tout  entier  :  pres- 
tesse de  main,  concision  claire  du  trait, 
connaissance  du  soldat  sous  les  aspects 
et  les  raccourcis  les  plus  difficiles: 
promptitude  et  sûreté  d'œil  dans  la  vue 
d'ensemble  et   de   détail   des   scènes  les 


burg,  dont  les  souvenirs  devaient  écrire 
plus  tard  de  bien  touchantes  pages  sur 
l'artiste,  se  prenait  de  vive  sympathie 
enfantine  pour  la  gaieté,  l'esprit  d'en- 
train du  grenadier. 

Zix  avait  tout  naturellement,  et  dès  le 
premier  jour,  connu  et  fréquenté  le  bu- 
reau topographique  de  l'armée  des  Gri- 
sons, dont  l'ingénieur  Rousseau  était  le 
chef;  il  rencontrait  là  un  groupe  actif: 
Weiss  et  Martel  chargés  de  la  recon- 
naissance du  Haut  Adige,  des  environs 
de  Trente  et  du  mont  Splugen;  Hogard, 
nn  protégé  de   Bonaparte,  Delahaye  et 


LES    CAMPAGNES    DK    NAPOLÉON     KN     ITAI.Ii; 


sans  doule  aussi  Berlay-Berthicr,  de 
Chcvrière.  Non  loin  de  là,  au  quartier 
général  de  l'armée  du  Danube,  à  Zurich, 
régnail  de  même  une  grande  animalion 
de  reconnaissances  et  de  relevés.  Le 
directeur    de    la     section,     Tingénicur 


depuis  Airolo  jusqu'à  Allorf  ;  Mulre  et 
le  même  Gordon  à  des  explorations  de 
montagnes  en  Suisse  :  Kalise,  Pressât, 
Ilortode  et  Ilastrel  aux  travaux  du  ser- 
vice plus  jourualier  de  l'état-major. 
Mais  l'amitié  du  général  de  Scliauen- 


iAtiE      ni-      MONT     SA  J  NT-BEllNAKD 

Dessin  de  Meynier. 


Abanciuiil,  l'im  dos  plus  agissants  et  à 
coup  sur  le  plus  écrivant  de  tous  les 
chefs  (le  brigade,  à  juger  par  sa  volu- 
mineuse correspondance  avec  le  dépôt, 
faisait  rayonner  ses  artistes  dans  tous 
les  sens:  il  occupait  Guillon,  à  la  levée 
de  la  rive  gauche  du  Rhin,  Gordon  et 
Noltz  au  travail  de  la  vallée  d'L'rsercn, 


hiirj;  cl  ilii  hardii  DiMimi  ^ilhiil  épargner 
à  /ix  les  divor.s  échelons  cl  les  premières 
fatigues  de  la  carrière  d'iiigénieur- 
géographe.  Il  recevait,  un  beau  jour,  sa 
riMiilIc  (Ir  route  pour  Paris,  oii  le  direc- 
teur (les  musées  l'utilisait  d'abord  au 
grand  ouvrage  aloi-s  en  préparation  sur 
l'expédition  d'i^gyple,    puis   en    faisait 


Li:S    CAMl'AC.N'KS     DH    N  A  l'O  I,  KON     EN     IT  A  1. 1  K 


le  dessinateur  habiluel  de  l'adminislra- 
tinii  du  Louvre,  et  l'attachait  enfin  au 
grand  état-major  de  Napoléon.  L'alerte 
gaieté  de  talent  de  Zix  le  faisait  em- 
|)lo\ er, après  Auslerlitz,  à  des  eaux-lortes 
m-l'olio  re[)résentant  les  fêtes  données 
par  la  ville  de  Strasbourg  à  l'empereur 
et  à  l'impératrice.  Toujours  ingénieux, 
l'une  de  ses  bonnes  inspirations  fut  la 
s|iirale  héroïque  de  la  colonne  \'endôme. 
Sans  lui,  le  baron  Denon  n'aurait  pas 
eu  peul-ètre  la  pensée  de  cette  torsade 
ininterrompue  de  bas-reliefs  s'enroulant 
et  retraçant  jusqu'au  faite  les  prouesses 
de  la  grande  armée.  Le  peintre  Bergeret, 
chargé  de  leur  composition,  et  le  groupe 
considérable  de  sculpteurs  choisis  pour 
modeler  les  futurs  bronzes  réalisèrent 
l'idée  de  Zix  avec  un  style  de  conception, 
un  accord  d'exécution  vraiment  épiques 
et  ressentis. 

En  l'attachant  au  quartier  général  de 
1  empereur,  le  baron  Uenon  s  était  ré- 
servé un  agréable  et  très  habile  croqueur 
X'ignettiste  d'un  précieux  compagnon- 
nage, épris,  comme  il  l'avait  été  dès 
la  première  heure,  du  génie  de  Napo- 
léon et  considérant  le  héros  en  plein  feu 
de  bataille  comme  le  plus  beau  spectacle 
à  portée  d'un  œil  artiste,  Denon  ne  pou- 
vait se  défendre  de  suivre  toutes  les 
campagnes  et  de  dessiner  d'une  main 
singulièrement  exercée,  car  c'était  la 
main  d'un  ancien  aquafortiste  à  succès, 
de  dessiner  le  plus  de  souvenirs  possi- 
ble. Mais  l'elFort  continuel  de  la  plume 
ou  du  crayon  lui  aurait  par  trop  gâté 
son  plaisir,  et  Zix  avait  l'oftice  de 
secrétaire...  graphique,  si  l'on  peut 
dire. 

Sous  un  tel  directeur  et  juge,  Zix  ne 
risquait  pas  d'être  oublieux,  encore 
moins  incorrect  :  il  ne  s'agissait  point 
d'ailleurs  de  satisfaire  uniquement  la 
passion  de  curiosité  de  Denon  ;  un  inté- 
rêt général  s'ajoutait  à  cette  considéra- 
lion  personnelle  et  doublait  avec  raison 
les  motifs  d'application  de  l'artiste,  et  cet 
intérêt,  dont  on  trouvera  plus  loin  l'in- 
dication, mêlait  son  talent  à  celui  des 
ingénieurs-géographes. 


IV 

Mais,  pourrai!  objecter  le  lecteur, 
comment  n'a-t-cm  cessé  d'illustrer  celle 
étude  sur  les  ingénieurs -géographes - 
artistes,  de  dessins  dont  pas  un  ne  sort 
de  leurs  mains?  carie  Passage  du  P<j, 
signé  de  Zix,  ne  saurait  compter,  puisque 
l'artiste  n'y  assistait  pas,  son  collabora- 
teur Bourgeois  encore  moins.  Assuré- 
ment, les  portefeuilles  du  ministère  de 
la  guerre  olfriraient  à  l'infini  les  choix 
les  plus  instructifs  de  huilés  et  d'aqua- 
relles; toutefois,  il  a  paru  plus  conforme 
à  l'une  des  destinations  même  des  œuvres 
des  géographes  de  montrer  l'usage  fait 
de  leurs  dessins  au  point  de  vue  de  l'his- 
toire par  les  yeux.  Napoléon  les  dési- 
gnait, en  effet,  à  deux  emplois  directs  : 
et  d'abord  servir  à  l'étude  technique  de 
ses  généraux  et  officiers,  puis  être  les 
canevas  précis  dont  tout  artiste,  peintre, 
sculpteur,  graveur,  devrait  suivre  stric- 
tement les  données.  Pour  réaliser  prati- 
quement ce  double  but,  il  encourageait 
la  publication  du  Mémorial  topogra- 
pfiiqiie  el  mililaire,  recueil  périodique 
de  la  plus  passionnante  actualité  ;  mais 
surtout  il  commandait  la  gravure  des 
batailles  et  des  faits  de  ses  campagnes, 
une  entreprise  dotée  de  60  000  francs 
annuels  jusqu'en  1811.  Ce  sont  juste- 
ment des  dessins  de  cette  suite  dont 
la  reproduction  a  semblé  plus  complè- 
tement significative.  Ils  furent  faits 
d'après  les  œuvres  des  géographes - 
artistes,  et  même  revisés  sur  place,  par 
excès  de  zèle  consciencieux  :  chaque 
année,  à  la  belle  saison,  le  baron  Denon, 
directeur  général  des  musées  impériaux, 
partait  pour  l'Italie,  r.41lemagne  ou  l'Es- 
pagne, accompagné  soit  de  Zix,  soit  d'un 
autre  dessinateur.  Tous  deux  vérifiaient 
sur  le  terrain,  renforçaient  tel  détail, 
élaguaient  tel  autre,  amenant  ainsi  la 
vérité  au  point  le  plus  lumineux  de  per- 
fection. 

Déjà  l'on  a  vu  le  baron  Denon,  dans 
l'état-major  de  chacune  des  campagnes 
de  l'empereur,  dessiner  et  faire  dessiner  : 
on     peut    donc    imaginer    l'impeccable 


LES    CAMl'AC,  Ni;s    1)K    N  A  l'i  )  I,  Ko  \    KN     ITAI.Ii: 


])récision  de  cette  nouvelle  rexision  sur 
place. 

La  collection  de  ces  dessins  pour  la 
gravure  s'élève  à  deux  cents  feuillets, 
presque  tous  des  campafïncs  d'Italie.  Ils 
étaient  restés  dans  la  l'amille  du  baron 
Denon  jusqu'en  ces  derniers  mois  et 
viennent  d'être  acquis  par  le  musée  de 
\'ersailles.  Les  talents  les  plus  spirituels 
et  souples  avaient  été  occupés  à  celte 
série  :  Carie  Vernet,  Demarne,  Eschard, 
Monligny,  Rumeau,  Alavoine,  Knip;  et 
parmi  les  noms  des  vignettistes  de  ce 
texte,  Taunay,  Rœhn,  Bourj^eois,  Mar- 
tinet, Thévenin,  Hippolyte  Lecomte,  le 
^'endre  de  Carie  Vernet,  Mongin  el  Mcy- 
nicr,  combien  de  vigueur  ou  de  délica- 
tesse de  plume,  et  comme,  à  distance  de 
près  de  deux  siècles,  Callot  et  Israël  Syl- 
vestre retrouvent  les  héritiers  de  leurs 
vives  représentations  de  guerre  I  Théve- 
nin surtout,  dans  son  dessin  de  Boiia- 
naparle  organisant  le  passar/e  du  mont 
Saint-Bernard,  dessin  très  supérieur  à 
sa  grande  peinture  du  musée  de  \'cr- 
sailles,  et  Meynicr  par  le  faire  si   pillo- 


resquemenl  coloré  du  Passage  du  mont 
Saint-Bernard,  se  montrent  à  hauteur 
de  la  ])his  fine  tradition  française. 


A  l'heure  présente  où  le  moindre 
sabreur  de  l'épopée  impériale  trouve 
dans  les  mémoires  et  les  sous-mémoires 
dont  la  librairie  nous  inonde  des  pié- 
destaux d'honneur  parfois  excessifs, 
n'estimera-t-on  pas  de  stricte  justice 
d'avoir  signalé  le  mérite  et  les  services 
de  ce  groupe  des  ingénieurs-géographes? 
Eux  aussi  ont  été  des  braves,  et  deux 
fois  braves ,  car  ils  Tétaient  avec  le 
désintéressement  de  la  seule  gloire  des 
autres  à  enregistrer.  Sans  eux,  une 
partie  du  sens  et  des  mille  éclairs  de 
l'épée  de  Napoléon  serait  perdue  pour 
l'élude,  et  leur  rôle  ne  semble  presque 
inférieur  à  aucun  dans  l'universel  con- 
cours de  volontés  entraînées  d'enthou- 
siasme au  service  du  conquérant. 

lIlNRl      1>1      Cn  FN  N  K\  I  i:R  KS. 


F.  N  L  i  V  K  M  K  .\  T      [I  E      I,  A     U  A  L  E  It  I  K 
Dessin  Uo  Moyiiit 


DU      DU  e     D  K      i'  A  II  M  I 


LA     PRISON     DK     FHKSNES-LES-UINGIS 


Tous  les  journaux  ont  annoncé  le  ilé- 
ménagenien(  de  Mazas,  déniénajj;enient 
considérable,  s'il  en  l'ut  jamais,  puisqu'il 
s'agissait  de  transporter  d'un  point  à  un 
autre  mille  deux  cents  locataires  d'un 
f,'enre  particulier  et  avec  des  précau- 
tions toutes  spéciales. 

L'opération  a  été  exécutée  sans  tam- 
bour ni  trompette,  aucun  incident  ne 
s'est  produit,  et  à  cette  heure  les  démo- 
lisseurs ont  mis  bas  les  murs  de  la  jiri- 
son  elle-même. 

Pourquoi  cette  démolition?  La  prison 
de  ^L'izas  tombe-t-elle  en  ruine'.'  est- 
elle  dél'eclueuse,  malsaine,  incommode, 
contraire  aux  principes  établis  par  la 
loi  de  I  87,')? 

Nullement,  ilazas  est  une  prison  des 
plus  modernes,  une  de  celles  que  l'.Ad- 
ministration  montrait  aux  déléf,'ués 
étrangers  réunis  à  Paris  en  1895,  à  l'oc- 
casion du  Congrès  pénitentiaire  inter- 
national. Elle  a  été  construite  dans  les 
dernières  années  du  règne  de  Louis- 
Philippe,  alors  que  les  idées  de  réforme 
pénitentiaire  étaient  en  honneur  et  que 
des  hommes  comme  de  Beaumont,  de 
Tocqueville,  Bérenger  de  la  Drôme  et 
Demetz  faisaient  campagne  pour  que 
l'Etat  substituât  partout  le  régime  de 
l'emprisonnement  individuel  à  celui  de 
l'emprisonnement  en  commun. 

<i  La  prison  en  commun,  disait 
M.  Demetz,  n'est  presque  plus  une 
peine;  elle  offre  au  criminel  un  asile, 
une  existence,  une  sécurité,  des  sym- 
pathies et  des  suffrages  que  la  société 
lui  refuse.  Loin  d'être  un  objet  d'elTroi 
pour  celui  qui  la  une  fois  habitée,  elle 
devient  une  station  où  il  se  repose  des 
fatigues  et  des  tribulations  de  sa  vie 
aventureuse,  où  il  retrempe  son  énergie 
et  sa  perversité  dans  les  conseils  et  les 
encouragements  de  ses  compagnons  d'in- 
famie, it 

.Mazas  fui  le  premier  type  de  la  prison 
IX.  -  43. 


cellulaire  modèle,  destinée  à  moraliser 
le  condamné  tout  en  le  punissant.  La 
prison  se  compose  de  six  longues  gale- 
ries rayonnantes  qui  renrerment  les  cel- 
lules et  ont,  pour  point  de  départ  et  de 
réunion,  une  salle  de  forme  polygonale 
où  est  placé  le  guichet  central. 

Les  bâtiments  sont  séparés  par  des 
cours  triangulaires,  dans  chacune  des- 
quelles on  trouve  une  série  de  petits 
]H-éaux  disposés,  également,  suivant  la 
forme  panoptique  et  destinés  aux  pro- 
menades solitaires  des  prisonniers. 

Mazas  contient  mille  deux  cents  cel- 
lules. Les  travaux  de  construction  ont 
duré  neuf  années  et  ont  coûté  plus  de 
cinq  millions.  C  est  dans  la  nuit  du  l'.l 
au  20  mai  1850  que  sept  cents  condam- 
nés venant  de  la  prison  de  la  Force  pri- 
rent pour  la  première  fois  possession 
du  nouveau  local,  dans  lequel,  depuis 
lors,  tant  d'hommes  appartenant  aux  si- 
tuations sociales  les  plus  diverses  sont 
venus  expier  leur  faute  et  verser  des 
larmes  de  sang.  Si  ces  murailles,  témoins 
de  tant  de  désespoir  et  de  quelques  re- 
pentirs, pouvaient  parler,  quelles  souf- 
frances atroces  elles  nous  révéleraient  1... 

Mazas  est  donc  loin  d'être  une  vieille 
prison  démodée.  Pourquoi  alors  la  dé- 
molit-on? 

(.)n  la  démolit  pour  des  considérations 
édilitaires. 

La  loi  de  1875  a  prescrit  l'application 
du  régime  cellulaire  aux  prisons  dépar- 
tementales. Pour  obéir  à  celte  loi,  le  dé- 
parlement de  la  Seine  doit  transformer 
la  presque  totalité  de  ses  prisons.  Des 
établissements  comme  la  Grande-Ro- 
quette, Sainte-Pélagie,  Saint-Lazare  ne 
se  comprennent  plus  aujourd  hui.  Leur 
reconstruction  complète  s'impose,  mais 
comment  faire  face  à  cette  dépense? 

Dès  1S75,  le  Conseil  général  de  la 
Seine  s'est  mis  à  l'œuvre  et  a  essayé  de 
résoudre  le  problème.  Mais  toujours  les 


i.A   l'iiisoN   i)K  kri:sm;s-i.i;s-iungis 


V  U  K      C  A  V  A  L  I  ]•:  [{  V,     —     V  A  U  T  1  K      DE      I,  A  V  C  H  E 


iivaiit-[)i'()jets  ont  dénioiilré  la  iiéoessilé 
(le  dépeiiFer  une  somme  d'au  moins 
■25  millions  de  francs. 

ICn  présence  d'un  pari'il  tiiill'ic,  \c 
C.onseii  trénérnl  a  ajouniù  la  (|ucslion 
et  s'est  contenté  d  amorcer  la  réforme 
en  supiiriniant  la  maison  de  ré|)ression 
de  Saint-Denis,  qu'il  a  remplacée  par  la 
constriiclion  des  quartiers  cellulaires  de 
Nanlerrc,  a\iiour(rhui  occupés  par  les 
femmes.  .\  plusieurs  reprises  depuis, 
divers  rap])orleurs  du  (-onseil  t,a'iiéral, 
M. M.  Darhot  et  \aillan(,  aujourd'hui 
député,  entre  autres,  se  sont  occupés 
de  la  question,  mais  sans  qu'une  solu- 
tion intervinl.  M.  Louv;ird,  le  distingué 
chef  du  service  d'architecture  dn  ilc])ar- 
lenicnt,  que  le  ffouvernemeni,  bien  ipic 
très  tardivement,  vient  de  récompenser 
de  ses  lon^s  services  et  de  son  dévoue- 


ment absolu  aux  intérêts  du  départe- 
ment de  la  Seine,  avait  pris  soin  de  thé- 
sam-iser  et  de  faire  réserver  des  sommes 
im|)ortantes  pour  faciliter  le  commen- 
cement de  I  opération,  et  ce  n'est  que 
quelque  temps  avant  la  mort  d'.AIphand 
(pie,  sur  un  avant-projet  linancier  qui 
lui  fut  présenté  par  l'architecte  ^[.  Pous- 
sin, projet  basé  sur  la  démolition  de 
.Mazas  et  des  autres  prisons  intérieures 
et  la  revente  des  terrains,  l'opératiou 
fut  ju^'ée  [lossible  par  le  rej,'rcllé  direc- 
teur des  travaux  de  Paris  cl  de  nou- 
velles études  autorisées. 

\'ers  18iM>,  la  question  revient  donc 
sur  le  tapis.  Cette  fuis,  elle  est  prise  en 
mains  par  deux  hommes  d'une  rare 
éiici'^ie,  MM.  Louis  l.ucipia  et  Hassinet. 
dont  les  noms  méritent  de  rester  atta- 
chés à  cette  (grande  réforme.  MM.  Louis 


IN    in:   i-i;i>Ni: 


■  i,i;s-ii  fNi;  \- 


TE      CAVALIÈRE      —      r  A  U  T  1  K      l'i;      HUnlTC 


Lucipia  et  Bassinet  ont  compris  que  la 
situation  actuelle  ne  pouvait  être  main- 
tenue ;  ils  ont  compris  qu'une  ville 
comme  Paris  ne  pouvait  rester  en 
arrière  des  autres  capitales:  ils  ont 
compris  tout  ce  qu'il  y  a  à  la  fois  de 
faux  et  d'inhumain  dans  le  raisonnement 
i\c  ces  braves  gens  qui  pensent  qu'il  est 
inutile  et  injuste  de  l'aire  des  dépenses 
pour  les  prisonniers.  Ils  savent,  M.  Louis 
Lucipia  surtout,  i[ue  le  condamné, 
quelque  coupable  qu'il  soit,  a  ilroit  à 
la  pitié  et  que  la  société  a  tout  intérêt 
à  le  traiter  avec  humanité,  de  façon 
qu  au  moment  de  sa  libération  il  ne 
sorte  pas  de  la  prison  plus  corrompu 
qu  il  ne  l'était  au  moment  de  sa  con- 
dannuilion  et  plus  incapable  encore  de 
gagner  son  pain. 

■    La    réforme    est    nécessaire,   a    dit 


^L  Louis  Lucipia,  cela  suffit,  nous  la  fe- 
rons ",  et  dans  son  espi-il  le  mot  réforme 
ne  s'appliquait  pas  seulement  aux  bâti- 
ments, mais  à  l'institution  elle-même; 
Assurément  il  ne  dépend  pas  d'un  Con- 
seil général  de  modifier  l'application 
des  peines,  mais  il  dépend  de  lui  de 
construire  des  établissements  dans  des 
conditions  telles  qu'un  régime  nouveau 
s'impose  et  qu'une  pédagogie  péniten- 
tiaire toute  dilférenle  de  l'ancienne 
prenne  naissance. 

Et  d'abord  pourquoi  avoir  des  prisons 
dans  Paris,  où  le  terrain  coûte  si  cher, 
où  l'air  et  l'espace  font  défaut?  Si  nous 
transportions  tous  nos  détenus  à  la  cam- 
pagne? Cette  idée,  qui  était  partagée  par 
i'.Vtlministration,  lit  bien  vite  son  che- 
min. Depuis  de  longues  années,  AL  Bau- 
(liii.  aujourd'hui  député,  était  acquis   à 


I.A    PRISON    DE    FRESNES-I.ES-niXGIS 


ridée  de  la  démolition  de  Mazas.  x  Dé- 
barrassez-moi de  ce  mur  noir  qui  frappe 
si  désagréablemenl  l'œil  de  l'étranger 
qui  débarque  à  Paris,  disait-il  à  ses  col- 


is té  uieuu   d'cne   division 


lègues  du  Conseil  général,  et  avec  l'ar- 
gent que  vous  donnera  le  terrain  de 
Mazas  vous  ferez  votre  prison  ailleurs.  >i 
MM.  Ilattal  et  X'illiiiii,  (|ui  rcpréx-ii- 
laicnt  le  X''  arrondissement,  tenaient  le 
même  langage  pour  ce  qui  concerne  la 
prison  de  Sainl-Lazarc.  l'n  fonction- 
naire de  très  grande  valeur,  M.  J.e  Houx, 
directeur  des  all'aires  déiiartcmenlales, 
dans  le  service  duquel  avaient  été  placés 
les   travaux   dé|)arlcnicntaux,  à  la  mort 


d'Alphand,  a  su  grouper  et  aider  toutes 
ces  bonnes  volontés,  et  c'est  ainsi  qu'avec 
l'assistance  de  M.  Duflos,  directeur 
de  l'administration  pénitentiaire,  le 
problème  a  abouti. 
Dans  quelques 
iiiinées,  il  n'y  aura 
|)lus,  il  Paris,  que 
les  jirisons  de  pré- 
vention. Tous  les 
condamnés  subi- 
ront leur  peine  à 
l'extérieur  de  la  ca- 
pitale, et  cette 
grande  réforme 
aura  été  opérée 
sans  sacrifices  pour 
le  contribuable,  car 
elle  se  sera  sul'li  à 
elle-même,  c'est-à- 
dire  (]u'aveclc  prix 
des  bâtiments  dés- 
all'ectés  on  payera 
la  totalité  des  con- 
sl  rue t  ions  nou- 
velles. 

Le  Conseil  gé- 
néral ayant  décidé 
(le  procéder  par 
solutions  succes- 
^i\es,onconimenva 
\>;\v  s'occuper  des 
niants.  I^a  prison 
lie  la  Roquette  a 
lie  désaffectée  et 
lis  enfants  qu'elle 
loiilcnait  ont  été 
transférés  à  VJCcole 
l.epelletier  de 
Saint  -  Fargcau  ,  à 
Monlesson.Je  vous  le  disais  bien  que,  dans 
sa  tête,  M.  Louis  Lucipia  poui-suivait  la 
réalisation  d'un  plan  .1  ci'ilc,  la  solution 
d'une  question  pédagogicpie  et  sociale. 
IJuaiid  il  se  trouve  en  présence  d  en- 
fants, il  n'admet  pas  la  culpabilité  : 
1'  Point  d'enfants  coupables  :  des  enfants 
à  instruire  et  à  élever  dans  le  sens  vrai 
du  niot.  )> 

C'est  ainsi  <|ne  la  prison  de  la  Hoquette 
a  été   i-cinplacee  i)ar  l'Iù'olc   l.epelletier 


VUE    D    E  N     H  .V  n  T 


LA    l'IUSON    DK    l'HKSNES-LES-liUNdlS 


de  Sainl-P'ary:eau,  située  à  Monlesson, 
au  pied  des  coteaux  verdoyants  de  Saint- 
Germain.  Une  somme  de  2  500  000  francs 
a  été  alfectée  à  cet  établissement,  qui, 
aujourd'hui,  est  en 
plein  fonctionne- 
ment. 

.\près  les  en- 
fants, voici  le  tour 
des  condamnés 
hommes  :  Mazas, 
Sainte-Pélagie  et  la 
Grande  -Roquette 
vont  disparaître. 
Les  prévenus  qui 
étaient  à  Mazas 
ont  été  transférés 
à  la  Santé,  dont  le 
nombre  de  cellules 
a  été  considérable- 
ment augmenté  par 
la  suréleva  lion  d'un 
étage.  C'est  égale- 
ment à  la  Santé 
que  désormais  les 
condamnés  poli- 
t  i  c[  u  e  s  subiront 
leur  peine. 

Quant  aux  con- 
damnés de  Mazas, 
de  Sainte-Pélagie 
cl  de  la  (îrande- 
lloquettc,  ils  ironi 
à  F  r  e  s  n  e  s  -  1  e  s  - 
Rangis. 

Le  nouvel  éta- 
blissement s'élève 
sur  le  territoire  de 
1  a  co  m  m  u  n  e  de 
Fresnes,  au  lieu  dit 
"  la  Vallée-Renard 
Paris.  Il  comprend  trois  prisons  cellu- 
laires de  cinq  cents  cellules  chacune; 
ces  trois  prisons  sont  espacées  de 
5()  mètres  l'une  de  l'autre. 

Les  trois  prisons  sont  entourées  du 
chemin  de  ronde  traditionnel.  En  dehors 
de  ce  chemin,  on  a  construit  toute  une 
série  de  pavillons  destinés  au  personnel 
de  l'administration  qui  naturellement 
sera  fort  nombreux.  Ces  pavillons,  tous 


alignés  en  façade  sur  une  grande  roule, 
forment  en  quelque  sorte  une  seconde 
ligne  de  surveillance. 

La   dépense   totale  dépasse  la  somme 


;  T  É  li  I E  r  11    D  '  u  X  E     n  I  V I  s  I  n  N    —    \'  r  e    du    u  e  z  -  n  e  -  c  h  a  r  s  s  é  e 


,  à  1"2  kilomètres  dt 


de  10  millions.  Le  chilTre  est  gros,  mais 
il  n'est  que  juste  de  reconnaître  qu'il 
s'agit  d'un  bâtiment  dans  lequel  l'archi- 
tecte, M.  Poussin,  qui  avait  déjà  fait 
ses  preuves  en  construisant  la  maison 
d'éducation  de  Montesson,  a  su  réaliser 
tous  les  progrès  hygiéniques  modernes. 
J'ai  eu  l'honneur  d'être  rapporteur  de 
ce  projet  devant  le  Conseil  supérieur 
des  prisons,  où  de  nombreuses  objec- 
tions avaient  été  soulevées. 


I.A    PRISON    1)1-:    l'UliSNlCS-LES-RUNOlS 


Le   Conseil   supérieur   des  |)risons 
esl  niilurellemenl   liostile  à  (oui  pro- 
jel  qui    a   pour   l)ul   d'accumuler  un 
faraud    nombre    de    détenus    sur    un 
mèmepoinl.  Il  désireque  le  directeur 
dune    prison,    tout    comme    le    chel' 
d'une  école,  n'ait  sous  ses  ordres  que 
le  nombre  d'individus  qu'il  peut  ciYci-- 
livement  surveiller  et  diriger.   Aussi 
s'est-il  effrayé  quand  on  lui  a  proposé 
de  réunir  mille  cinq  cents  condamnés 
dans  un  seul  établissement.  II  a  toLit 
de  suite  pensé  aux  difficultés  de  toute 
nature  que   cet  étal  de  choses  ferait 
naître.  Comment  assurer  la  discipline 
et  la  justice  au  milieu  d'une  pareille 
afçglomération?  N'était-ce  pas  se  con- 
damner à  confier  aux  ajjents  subal- 
ternes le  soin  de  distribuer  les  puni- 
lions  el  les  récompenses?    Comment 
assurer  les  visites  au  parloir?  S'inia- 
f;ine-t-on  mille  cinq  cents  femmes  se 
présentant    le    même    jour    à    l'unique 
])orte   de  la   prison    pour  voir  les  con- 
damnés? l"]l  les   membres  des  Commis- 
sions   de    patronage    ne    seront-ils    pas 
perdus  et    découragés    au  milieu    de   ce 
dédale   immense?    Et   si    une  épidémie 
venait  à   se  déclarer,  si  le  feu  prenait  à 
rétablissement?  Que  de  difficidtés,  que 
de  dangers! 

l/.\dministralion  et  l'architecte  ont 
compris  tout  ce  qu'il  y  avait  de  fondé 
dans  les  critiques  du  Conseil  supérieur, 
qui,  de  son  côté,  a  senti  que  Paris  se 
trouve  dans  des  conditions  exception- 
nelles, et  que  ce  qui  peut  être  aisément 
réalisé  en  pi-ovince  est  inapplicable  lors- 
qu'il s'agit  de  Paris. 

Après  quelques  conférences,  1  accord 
s'est  fait,  et  de  cet  accord  esl  né  le  pro- 
jet qui  a  consisté  à  l'aire  trois  prisons 
cellulaires  pouvant  cnntonir  cinc|  cents 
détenus  chacune  et  ayant  leur  organisa- 
lion  spéciale  au  point  de  vue  du  contrôle, 
de  la  surveillance,  des  parloirs,  bains  el 
|)réaux,  mais  ayant  en  commun  le  ser- 
vice d'arrivée,  les  services  généraux,  la 
chapelle-école  et  le  quartier  de  |)unilion. 

I,e  condamné  arrive  à  la  jirison,  — •  il 
(>st  placé  dans  une  cellule  d'attente,  puis 


"^^^^ 


ELI.  IJ.  h      \  IKi      LIT     OUVERT     ET    T  A  n  I.  E 
R  E  L  E  V  f:  K 

il  est  introduit  dans  le  grelVe  où  l'on 
dresse  l'acte  d'écrou,  -  il  ])asse  à  la 
douche,  où  on  le  netloie.  il  revêt  le 
costume  pénitentiaire,  il  est  classé  dans 
une  industrie  de  son  choix  autant  que 
possible,  enfin  il  esl  dirigé  sur  une  des 
trois  prisons  et  enfermé  dans  sa  cellule. 

Ces  cellules,  réparties  sur  cinq  étages, 
sont  des  chambres  excessivement  confor- 
tables. Ce  qui  frappe  avant  tout  le  visi- 
teur qui  pénètre  dans  ces  cellules,  c'est 
l'abondance  de  lumière.  M.  Poussin  a 
renoncé  à  la  petite  fenêtre  en  usage  qui 
mesurait  si  parcimonieusement  le  jour 
au  condamné  ;  il  a  établi  des  fenêtres 
placées  au  nu  de  la  paroi  intérieure 
du  mur  et  mesurani  l"',"2t>  de  largem- 
sur  1'",,").")  de  hauteur.  Pour  que  le  détenu 
ne  puisse  regarder  dans  les  cours,  la  par- 
tie inférieure  de  la  fonélre  est  vitrée  en 
verres  dépolis. 

Les  cellules  ont  i  nièires  de  long  sur 
:2"',,")(>  de  large  avec  un  cube  d'air  de 
.'{(I  mètres  icelles  de  .Mazas  n'ont  que 
■2(l"'\.'')70  .  Le  plani'her  est  en  chêne; 
les  nnirailles  sonl  peintes  d'un  enduit 
genre  liipulin  (pii  leur  donne  l'appa- 
rence de  plaques  de  niai-bre.  l'ne  lampe 
;'(  incandescence  de  dix   bougies  éclaire 


I.A     PRISON     DK    FHKSNKS-LKS-UrNGIS 


CELLULE    AVEC    LIT    PLIÉ    ET    TABLE 
B  A  B  A  T  T  l'  E 

celte  jolie  chambre,  à  laquelle  une  bou- 
che lie  chaleur  assure  une  température 
miuima  de  1  i  dej;rés. 

Le  mobilier  est  parfait.  Il  se  compose 
(l'un  lavabo,  d'un  water-closet  absolu- 
ment inodore,  d'un  lit  pliant  qui  se  rabat 
contre  le  mur  de  façon  à  donner  le  plus 
d'espace  possible  au  condamné,  d'une 
table  é^'alement  pliante  et  d'une  chaise. 

Deux  étag^ères  sont  destinées  à  rece- 
voir les  livres  de  lecture  et  les  menus 
objets  de  ménage.  Un  bouton  électri- 
que permet  au  prisonnier  d'appeler 
un  gardien  en  cas  de  nécessité  justifiée. 

Il  est  impossible  d'être  plus  conforta- 
blement logé,  et  la  prison,  ainsi  com- 
prise, réduit  la  peine  à  la  privation  de  la 
liberté.  Tous  les  jours,  les  condamnés  se 
promènent  individuellement,  pendant 
une  heure,  dans  un  promenoir  de  forme 
rectangulaire,  autour  duquel  on  a  mé- 
nagé des  massifs  de  verdure. 

Il  y  a  une  vingtaine  d'années,  alors 
que  je  m'occupais  déjà  de  questions  pé- 
nitentiaires, jai  demandé  modestement 
que  les  prisonniers  eussent  le  droit  de  se 
procurer  quelques  fleurs  dans  leurcellule. 
Ma  proposition  a  été  repoussée.  Qui 
m'eût    (lit    alors    qu'un    jour    viendrait 


où  l'Administration,  avec  raison, 
donnerait  elle-même  à  profusion  les 
plantes  et  les  fleurs  aux  détenus? 

Les  personnes  étrangères  aux  études 
pénitentiaires  trouveront  probable- 
ment ce  luxe  exagéré.  Mais  M.  Louis 
]..ucipia  sait  ce  qu  est  une  prison,  il 
sait  ce  que  soulFre  l'homme  qui  est 
enfermé  entre  quatre  murs,  et  il  sait 
aussi  quelle  influence  heureuse  peut 
a  voir  sur  un  condamné  le  parfum  d'une 
fleur,  la  vue  d'une  plante,  l'apparition 
d'un  rayon  de  soleil,  la  contempla- 
tion d'un  coin  du  ciel  ! 

Une      chapelle-école,     renfermant 
deux  cent  cinquante  alvéoles  disposés 
de  façon  que  les  condamnés  ne  puis- 
sent   apercevoir  que   l'ofliciant,  per- 
mettra de  célébrer  le  culte  religieux. 
Elle  permettra  également  à  l'institu- 
teur de  faire  la  classe,  au  directeur 
d  adresser  une  communication  à  ses 
détenus,  enfin  à    des    conférenciers    de 
bonne  volonté  de  donner  des  conférences 
dans  lesquelles  on  s'elforcera  de  parler  à 
la  conscience  et  au  cœur  des  condamnés. 
Dans  une  prison  cellulaire,  le  régime 
disciplinaire  est  naturellement  fort  doux. 
Les  prisonniers  étant  isolés  les  uns  des 
autres,  il  n'y  a  à  craindre   ni  révolte   ni 
acte  d'indiscipline.  Les  punitions  sont 
très  rares.  Aussi,  pour  cet  énorme  elTec- 
tif  de  mille  cinq  cents  détenus,  l'archi- 
tecte n'a-t-il  prévu  que  trente-deux  cel- 
lules de  punition. 

L'infirmerie  elle-même  est  cellulaire. 
Elle  se  compose  de  soixante-seize  cham- 
bres cellules,  réparties  en  quatre  pavil- 
lons à  deux  étages.  Chacune  de  ces 
chambres  a  un  cube  d'air  de  42  mètres. 
Je  ne  parle  pas  de  tous  les  détails 
techniques  qui  ont  trait  à  l'éclairage 
électrique,  au  chauffage,  à  la  ventilation, 
à  linstallation  des  cuisines,  de  la  bou- 
langerie, de  la  buanderie  mécanique,  au 
transport  des  aliments  et  des  matières 
premières  dans  les  cellules,  îi  l'évacua- 
tion des  eaux  résiduaires,  au  tout  à 
l'égout,  au  service  de  l'eau  potable.  Ce 
sont  là  des  points  qui  ne  sauraient  inté- 
resser les  lecteurs  de  cette  revue,  mais 


I.A     PHISON    Dr.    FRKSNKS-I.KS-IîlNr.IS 


qui  retiennent  l'allenlion  des  hommes 
du  métier.  C'est  dans  ces  détails,  c'est 
dans  la  façon  dont  il  a  su  surmonter 
des  dirticultés  considérables  et  prévoir 
les  hypothèses  les  plus  diverses  que 
M.  Poussin  a  révélé  tout  son  talent.  La 
prison  de  Fresnes  lui  l'ait  le^jjlus  <^rand 
honneur,  et  c'est  avec  impatience  que 
tous  ceux  qui  ont  suivi  pas  à  pas  son 
œuvre  attendaient  que  le  gouveriicnient 
lui  décernât  la  récompense  qu'il  a  si  bien 
méritée  et  que  M.  le  sous-secrétaire 
d'Klat  à  l'Intérieur  lui  a  solennellement 
remise  le  jour  de  rinau;,uiration  de  la 
prison. 

Les  habitants  de  Houry-la-Ueine  se 
sont  émus  quand  ils  ont  vu  construire 
dans  leur  voisinai;e  cette  immense  pri- 
son. Ils  se  sont  dit  qu'un  établissement 
de  ce  genre  libérait  tous  les  jours  une 
cinquantaine  de  condamnés  au  moins. 
Qu'allaient  devenir  leurs  villas  el  leurs 
verjjers  a\ec  de  pareils  touristes? 

(Ju'ils  se  rassurent!  Le  Conseil  supé- 
rieur des  prisons  et  l'.Administration  ont 
pris  leurs  précautions.  Aucun  condamné 
ne  sera  libéré  sur  leur  territoire,  aucini 
ne  verra  le  pays,  ni  à  l'arrivée,  ni  au  dé- 
part. Le  waf,'on  cellulaire  qui  les  amè- 
nera à  Fresnes  les  ramènera  à  Paris  dans 
la  cour  de  la  Santé,  et  c'est  là  que  le 
prisonnier  sera  rendu  à  la  liberté. 

I-lt  à  présent  la  |)arole  est  aux  con- 
damnés. Pour  leur  permettre  de  s'amen- 
der, la  société  n'aura  éparf,^né  aucun 
elTort,  aucun  sacrifice.  C'est  à  eux  qu  il 
ap|)artienl  de  prouver  que  toulcelar^ciil. 
tout  ce  talent,  tout  ce  dévouement  n'ont 
pas  été  dépensés  en  pure  perle. 

Le  Conseil  pénéi'al  espère  cnuxrir  la 
plus  grande  partie  des  millions  engagés 
flans  cette  allairc  par  la  vente  des  pri- 
sons désad'ectées.  Il  compte  retirer 
10  millions  des  bâtiments  de  Mazas,  de 
Sainte-Pélagie  et  de  la  Grande-Uoqueltc. 
l'-n  tout  cas,  il  csl  évident  que  la  dispa- 
rition de  Ma/.as  va  transformer  K'  quar- 
tier de  la  gare  de  Lyon  et  que  les  belles 
constructions  qui  s'élèveront  en  face  de 
la  gare  fiuirnii-onl  des  ressources  impor- 
tantes dniil    1,1    ville   de    l'aris  prolil.T.i. 


La  démolition  de  la  Grandc-Roquelle 
donnera  une  plus-value  aux  terrains  que 
r.Assistance  publique  possède  dans  le 
voisinage.  ,\vec  cette  prison  disparaî- 
tront les  exécutions  publiques  sur  la 
place  de  la  Hoquette.  L'.\dministralion 
va,  dit-on,  désigner  le  nouvel  emplace- 
ment sur  lequel  devra  désormais  se  dres- 
ser l'échafaud.  l'.spérons  que  le  Parle- 
ment prendra  les  devants  et  tranchera 
la  question  en  décidant  que  les  exécu- 
tions se  feront  dans  l'intérieur  des  pri- 
sons. Des  spectacles  de  cette  nature  ne 
sont  plus  de  notre  temps:  nos  nueurs  y 
répugnent.  Mou  père  m'a  souvent  ra- 
conté que  dans  son  enfance  il  y  eut 
dans  sa  ville  natale,  à  Nice,  une  exécu- 
tion capitale.  Savez-vous  ce  que  (il  l'ins- 
tituteur? .-\u  petit  jour,  il  plaça  ses  élèves 
autour  du  poteau  au  haut  duquel  le 
condamné  allait  être  pendu,  de  façon 
qu'ils  jjussent  apercevoir  le  moindre 
détail  de  la  scène  horrible  qui  allait  se 
passer  sous  leurs  yeux.  Au  niomenl 
précis  où  le  condamné,  le  cou  pris 
dans  le  nœud  coulant,  fut  jeté  dans 
l'espace,  l'instituteur  administra  une 
gille  formidable  à  chacun  de  ses  élèves 
en  criant  à  leurs  oreilles  :  ^  Enfants, 
prenez  exemple  I  » 

Le  brave  homme  se  croyait  péda- 
gogue. .Aujourd'hui  on  ((ualiliei'ait  sa 
pédagogie  de  criminelle.  La  génération 
qui  nous  suit  traitera  aussi  sévèrement 
la  pédagogie  du  législateur  qui  a  pensé 
(|u'on  pouvait  donner  un  exemple  salu- 
taire au  peuple  en  le  faisant  assister  à 
un  meurtre  légal. 

Mais  laissons  de  coté  celle  tligression. 
.le  disais  que  le  Conseil  général  de  la 
Seine  espérait  couvrir  la  dépense  à  l'aide 
de  la  vente  des  établissements  désalfee- 
tés.  Il  est  à  souhaiter  qu'il  n'éprouve  de 
ce  chef  aucune  tléception,  alin  qu'il 
termine  son  œuvre  en  s'occupanl  des 
femmes  coiulamnées  et  en  faisant  dis- 
paraître la  |)rison  de  Saint-Lazare,  ce 
foyer  de  pestilence  morale  et  matérielle 
cpii  emi)oisonne  le  X''  arrondissement 
(le  Paris. 

I.nl  I  s    P.\I   1  I  AN. 


PORTE    d'entrée    Dr    CHATEAT    DE    LA    HVXArOATE 


UNE    EXCURSION    DANS    LES    COTES-DU-NORD 

TONQL'EDEC,     LA     HUNAUDAYE.     LE     GlILDO 


Connaissez-vous  Tonquedec?  C  esl  la 
plus  belle  ruine  du  moyen  âge  en  Bre- 
laj;ne,  la  plus  imposante,  la  plus  dijjne 
de  détourner  le  voyageur  du  droit  che- 
min de  Paris  à  Brest.  Son  site  au  som- 
met d'un  mamelon  dans  une  contrée 
pittoresque  signale  de  loin  cette  forte- 
resse à  1  attention  du  pavsagiste;  ses 
six  tours,  ses  deux  enceintes  succes- 
sives, ainsi  que  son  donjon  encore  de- 
bout, la  recommandent  à  Ihistorien.  à 
I  archéologue. 

Dans  cette  partie  de  la  presqu'île 
armoricaine  qui  regarde  la  Manche  au 
nord-ouest,  les  vieux  châteaux  forts 
abondent.    On    ne    peut    faire    un    pas 


sans  heurter  du  pied  quelque  vieille 
pierre  et  toutes  n  appartiennent  pas  aux 
âges  primitifs.  A'ers  la  côte. les  défenses 
se  multiplient.  La  plupart  de  ces  châ- 
teaux datent  du  xiv"^  siècle,  la  grande 
époque  des  luttes  contre  les  Anglais. 
Ils  ont  été  construits  à  1  issue  de  guerres 
intestines  qui  avaient  détruit  beaucoup 
d  anciennes  forteresses,  et  le  plus  sou- 
vent sur  le  même  emplacement.  Il  y  a 
lieu  de  penser  que  ces  anciens  châteaux 
avaient  été  bâtis  à  1  époque  où  les  pre- 
miers navires  Scandinaves  tirent  leur 
apparition  sur  la  côte.  Les  lieux  d'atter- 
rissenient  y  sont  nombreux  et  faciles: 
depuis   Saint-Malo  jusqu'à    l'extrémité 


l'NE    EXCI'HSION    DANS    I.ES    COTES-Or-NOlU) 


de  la  presqu'île,  un  ennemi,  monté  sur 
des  embarcations  légères,  trouvait  aisé- 
ment un  sable  découvert  à  marée  basse 
pour  y  jeter  ses  guerriers  téméraires.  11 
fallut  se  mettre  en  garde  contre  l'enva- 
hisseur :  de  là  ces  défenses  hâtives, 
grossières,  d'un  médiocre  appareil,  dont 
les  ruines  sont  encore  éparses  dans  les 
trois  départements  cotiers,  quand  elles 
n'ont  pas  été  remplacées  par  des  forte- 
resses plus  récentes. 

Tonquedec  est  une  de  ces  forteresses 
relativement  modernes.  Elle  fut  bâtie 
en  13',(9  par  Rolland  de  Coëtmen  sur 
l'emplacement  d'un  château  que  le  duc 
Jean  IV  de  Bretagne  avait  fait  démolir. 
Ses  tours  extérieures  sont  énormes,  d'un 
bel  appareil,  et  le  plan  est  original.  Il 
dessine  un  polvgone  irrégulier  dans 
lequel  sont  inscrits  deux  châteaux  dis- 
tincts avec  leur  cour  particulière.  Le 
premier,  celui  qui  sert  d'entrée,  est 
flanqué  de  quatre  grosses  tours;  c'est 
la  pièce  de  résistance.  Le  second  est 
flanqué  à  son  entrée  de  deux  tours 
d'un  moindre  diamètre.  Derrière  cette 
deuxième  enceinte  se  dresse  le  réduit 
ou  donjon,  sur  la  pointe  d'un  rocher  au 
pied  duquel  coule  la  rivière  du  Léguer; 
ce  donjon  ne  présente  aucune  ouver- 
ture au  rez-de-chaussée.  Ce  n'est  pas  le 
donjon  hospitalier  de  Pierrefonds;  on 
n"v  peut  entrer  que  par  une  courtine 
vers  huiuelle  il  tendait  naguère  les  bras 
d  un  pont-levis.  Cette  courtine  elle- 
même  est  défendue  par  deux  fortes 
tours.  .l'ai  naguère  rencontré  une  dis- 
position analogue,  mais  beaucoup  moins 
grandiose,  dans  le  Nassau  :  le  château 
de  Ilohcnstein,  bâti  dans  un  site  ana- 
logue à  celui  de  Tonquedec,  a  conserve 
dans  ses  ruines  une  tour,  un  réduit  dont 
les  murailles  enveloppent  un  noyau  de 
rocher;  on  y  pénétrait  également  par 
une  courline,  mais  l'accès  n'était  pas 
défendu  par  un  pont-levis. 

(>e  c|ui  reste  (lu  château  de  Tdiupu'cloc 
est  d'une  grande  uiagnilicence  de  maté- 
riaux et  d'une  belle  proportion  dans  ses 
diverses  parties:  ou  la.  fort  ;'i  tcul, 
comparé  à  Pierrefonds.  l'uv  ses  ili-l'inscs 


intérieures,  il  pouvait  offrir  une  plus 
longue  résistance  que  la  forteresse  de 
Louis  d'Orléans.  Ses  tours,  rondes  a 
I  extérieur  et  d'un  plus  granrl  diamètre, 
sont  toutes  hexagonales  au  dedans,  et 
les  murailles  n'ont  pas  moins  de  3  à 
4  mètres  d'épaisseur.  Pierrefonds  avait 
aussi  des  murailles  épaisses;  mais,  con- 
struites en  calcaire  de  l'Oise,  elles 
étaient  loin  d'olfrir  aux  coups  de  bélier 
et  aux  boulets  de  pierre  la  solidité  du 
granit.  Le  seul  rapprochement  que  Ion 
puisse  établir  entre  les  deux  forteresses, 
c'est  qu'elles  furent  toutes  deux  éven- 
trées  sous  Louis  XIII  par  ordre  de 
Richelieu.  Les  forteresses  du  moyen  âge 
représentaient  ce  que  nous  appelons 
aujourd'hui  le  <■  particularisme  •>.  La 
politique  de  Richelieu  visait  à  con- 
sommer 1  unité  française. 

Tonquedec  avait  été  déjà  visité  par 
les  membres  du  dernier  Congrès  d'his- 
toire et  d'archéologie  tenu  à  Saint- 
Brieuc.  Le  grand  Congrès  provincial, 
réuni  en  185)6  dans  la'  même  ville,  décida 
qu'il  porterait  cette  fois  ses  pas  vers  les 
châteaux  fie  la  llunaudaye  et  du  (luildo. 
Nous  ])artimcs  douze,  tous  plus  ou  moins 
imbus  d'archéologie,  tous  enflammés  du 
désir  d'en  approfondir  les  mystères. 
Chemin  faisant,  nous  passerions  un  ra- 
pide examen  des  curiosités  monumen- 
tales semées  sur  la  route,  des  vieilles 
maisons,  des  plus  vieilles  églises,  et,  s'il 
s'en  rencontrait,  nous  ne  dédaignerions 
pas  de  noter  sur  nos  calepins  les  monu- 
ments mégalithiques  dont  la  terre  armo- 
ricaine n'est  point  avare. 

Notre  |)remière  halte  fui  à  Laniballe. 
La  Collégiale,  ancienne  chajjelle  du  châ- 
teau, (pie  Richelieu  lit  aussi  démolir, 
çst  plus  curieuse  que  belle.  De  gros  pi- 
liers dénoncent  à  l'intérieur  le  xn"'  siècle, 
et  le  double  triforium  des  travées  du 
chirur,  du  coté  gauche,  raconte  que 
celle  partie  supérieure  de  l'cdilice  fut 
bâtie  ou  l'eslaurée  vers  le  milieu  du 
xiv*';  au  dehors,  le  portail  septentrional 
est  un  bon  niorceau  d  architecture  ro- 
mane assez  bien  conservé.  On  rencontre, 
d'ailleurs,  dans  cet  édifice  des  traces  de 


l'NE    KXC.ritSKiN     DANS     I.ICS    Cl  )  T  KS-D  f -M  )  I!  D 


(dus  Il's  siècles  à  c<)in])ter  ilii  xii''.  Son 
étuiuluo  comme  chapelle  de  chùleau 
léodal  donne  une  idée  de  ce  que  devait 
être  cette  forteresse.  11  ne  reste  rien  du 
château,  que  le  mamelon  sur  lequel  il 
était  solidement  assis  et  dont  on  a  fait 
une  promenade  omhra^fée  par  do  beaux 
oi-mes. 

L'n  coup  d'icil  l'ut  ensuile  donné  ,'i  la 
petite  égflise  de   Saint-Marlin.  (pii   dalc 


en  ces  contrées  que  de  pareilles  ren- 
contres. Nous  vîmes  des  pierres,  grandes 
assurément,  nombreuses  à  coup  sûr; 
mais  ouvrages  de  l'homme,  nullement. 
En  fait  de  monuments  mégalithiques,  il 
n"v  avait  là  que  deux  moulins  dont  les 
ailes  lournaieni  lentement  au  souille 
de  la  brise  de  -mer.  Nous  n'avions 
pourlanl  pas  perdu  noire  temps,  car  du 
liant  tie  ce  mamelon  le   rci;ar(l  s'élend  à 


I.  A  Hux A  fn  A  YE,   rnTf;   xiird-est 


du  xi""  siècle,  sans  en  faire  grand  étalage. 
La  plupart  des  églises  antérieures  au 
xni' siècle  sont  en  Bretagne  dune  archi- 
tecture massive  et  lourde,  qui  ne  vise 
qu'à  la  solidité,  ^'ers  le  xi\",  elle  com- 
mença à  prendre  son  essor  pour  arriver, 
an  xvi",  à  ces  découpures  dans  le  granit 
qui  font  la  joie  des  hommes  de  goût  à 
la  recherche  d'une  originalité  nationale. 
La  Bretagne,  dès  cette  époque,  est  en 
possession  d'un  style  à  elle,  plein  d'élé- 
gance et  de  hardiesse. 

Nos  chevaux  nous  menèrent  bon  train 
dans  la  lande  où  un  curieux  du  pavs 
prétendait  avoir  découvert  des  monu- 
ments mégalithiques  du  plus  haut  inté- 
rêt, menhirs,  dolmens,  allées  couvertes 
et  le  reste.  Rien  n'est  plus  vraisemblable 


perte  de  vue  sur  un  horizon  immense  et 
tout  verdoyant.  La  verdure  en  cette 
partie  de  la  Bretagne  est  caractéristique  : 
il  semble  que  les  champs,  vallées  et  col- 
lines ne  fassent  qu  une  forêt.  Cet  aspect 
particulier  provient  du  grand  nombre 
de  haies  vives  dont  les  domaines  très 
divisés  sont  entourés,  et  plus  encore  du 
g'rand  nombre  de  pommiers  dont  les 
champs  sont  plantés.  La  Bretagne  dis- 
pute à  la  Normandie  la  royauté  du  cidre. 

Nous  avons  repris  nos  places  dans  nos 
deux  breaks;  les  postiers  du  Léon  des- 
cendent les  rampes  au  grand  trot  et  les 
remontent  au  galop. 

Des  voix  s'élèvent  ;  un  grand  bruit  se 
fait  entendre.  Seraient-ce  les  guerriers 
assoupis  des  sires  de  Tournemine,  trou- 


L'.XE    EXCURSION    DANS    LES    COT  ES-D  I-N(l  HI) 


blés  dans  leur  sommeil  cinq  fois  sécu- 
laire, qui  se  réveilleraient  pour  s'opposer 
•par  la  force  à  notre  visite  indiscrète,  ou 
1,1  voix  des  châtelaines  montant  vers  nous 


|)nur  nous  faire  un  accueil  courtois  dif^iie 
(le  la  vieille  Hrc(af;Me  ?  I.'uii  de  no\is  imucI 
l'opinion  hardie  t|ue  ces  voix  apparlien- 
draienl  pluhil  à  la  l'aniille  des  palmi- 
pèdes (pii  sau\èrenl  autrefois  le  Capi- 
tole.  Quelque  téméraire  que  nous  parût 
l'opinion,  nous  fûmes  bientôt  convaincus 


que  notre  ami  avait  raison  :  ces  roix 
d'en  bas  étaient  bien  celles  d'un  trou- 
peau d'oies  qui,  arrachées  aux  douceurs 
du  pâturafje,  venaient  de  se  précipiter 
dans  les  eaux  d'un 
éliiuf,'  sur  lequel  deux 
chênes  loull'us  répan- 
daient leur  ombre  pro- 
tectrice. Tirés  de  nos 
perplexités,  nous 
n'avions  plus  qu'à 
gravir  le  tertre  des 
vieux  fossés. 

Nous  voici  sous  les 
ffrands  oinbraj;es  de 
la  lIunau<laye.\'oi!ées 
par  le  feuillaire,  les 
ruines  ap|)araissent 
tout  à  coup  el  produi- 
sent une  impression 
saisissante,  l'ne  dou- 
ble cnrcinle  de  fr>ssés 
dcssiiu'  au(i)nr  d  elles 
(lcii\  ciriiinvallalions, 
aii|ciui(l  liui  plantées 
d  arlucs.  Les  douves 
Mint  à  sec  et  Idn  peut 
à  liiisir  examiner  le 
|iK(l  de  la  forteresse. 
I.,i  |)orte  d'entrée  est 
inlaclc  ;  il  n  v  manfpie 
(|ue  la  luTsi'  et  le 
l)onl-le\is.  l^lle  est, 
comme  d'habitude, 
nnverte  entre  deux 
Iniiis,  mais  une  des 
Imirs  plus  ffi-osse  que 
In  11  Ire  est  aussi  placée 
.1  plus  j,'raiule  dis- 
laiKe.  .\  gauche  de  la 
i^riinde  porte  se  trouve 
mil'  poterne  qui  avait 
siin  petit  ponl-levis 
an  de  l'éditice  est  un 
pentagone  il  régulier  ;  cinq  tours  énormes 
en  llanipienl  les  cin(|  angles  par  des  sail- 
lants vai'iés.  (JueUpies-unes  de  ces  tours 
sont  faiblement  engagées;  celle  qui  est 
située  à  (Imite  de  la  porte  n'est  ronde  «pi'à 
I  extérieur;  elle  ollVe  à  1  intérieur  trois 


Il  ft  i. 


irhciiliiT.    I. 


L'NE    EXr.riiSlON    DANS    I.KS    C.OT  KS-DL'-N  OIU) 


pans  coupes.  Aucune  nest  complètement 
cylindri(|ue:  elles  sont  toutes  bi'ilies  en 
bel  apjjareil,  avec  un  ail  très  a\ancé  en 
stéréotomie,  et  suivant  une  inclinaison 
extérieure  des  murailles  qui  l'orme  un 
aufjle  très  aijcu  avec  la  verticale  inté- 
rieure. Il  résulte  de  cette  flisposilion 
que  les  murs  sont  sensihliMiient  plus 
épais  en  bas  qu'eu  haut. 


au-devant  des  amis  et  des  dames.  Par 
malheur,  ce  lo-jis  du  seif,'neur  a  ici  dis- 
paru. Les  parties  habitables  du  château 
se  sont  écroulées  avec  les  courtines  de 
l'est,  et  l'd'il  attristé  plonge  dans  les 
ruines  désertes,  lue  tour  est  lézardée 
de  bas  en  haut  ;  une  autre  a  laissé  choir 
dans  le  l'ossé  une  partie  de  son  soubas- 
sement   :    les    habitants    du    pays    sont 


Il  Y.     LA     31  EU 


Les  proportions,  d'ailleurs,  sont  bien 
prises  et  donnent  à  tout  1  édifice  une 
remarquable  élégance  que  complètent, 
aux  sommets  des  tours  et  de  hautes 
courtines,  les  lleurons  ogivaux  de  mâ- 
chicoulis très  saillants,  portés  sur  des 
consoles,  d'un  excellent  profil.  Nous  ne 
sommes  déjà  plus  aux  temps  des  som- 
bres forteresses  bâties  uniquement  pour 
la  défense.  On  a  orné  la  demeure  du 
maitre,  et  même  au  dehors  on  montre  à 
l'ennemi  un  commencement  d'ornemen- 
tation. La  courtoisie  existe  déjà;  la 
politesse  y  ajoute  son  charme,  et  à  l'in- 
térieur un   lofjis  s'avance  dans  la  cour 


venus  prendre  les  pierres  et  semblent 
avoir  transformé  en  carrière  ce  monu- 
ment, qu'une  incurie  coupable  a  négligé 
de  classer  parmi  les  monuments  histo- 
riques. La  Commission  des  monuments, 
si  elle  se  résout  à  inscrire  la  Hunaudave 
sur  ses  listes,  fera  bien  d'y  ajouter  deux 
chênes  jumeaux  au  bord  d'un  étang  qui 
baigne  la  première  enceinte.  Il  n  en  est 
pas  de  plus  pittoresques  à  Fontainebleau. 
Par  la  sommaire  et  très  incomplète 
description  que  nous  en  avons  faite,  le 
lecteur  a  pu  conclure  que  le  château  de 
la  Hunaudave  appartient  à  la  fin  du 
\i\'  siècle,   comme   Pierrefonds.    Il    fut 


INI-:    KXCrUSKiN     1>ANS     M:S    C.OTKS-DL-Milil» 


l)àli.  en  l.'HS,  par  Pierre  de  Toui-iiemiiie, 
dont  l'écusson  yit  mutilé  dans  les  fossés, 
t^est  douze  ans  après  que  fut  commencé, 
par  Louis  d'Orléans,  le  château  de  Fier- 
relonds,  et  il  ne  l'ut  galère  achevé  que 
dix-huit  ans  |>his  tard.  Heaucouj)  moins 
imposant  (|ue  la  Hunaudaye,  Pierre- 
fonds  était  plus  élégant,  plus  avancé 
vers  l'Afje  de  1  unité  française;  ses  ruines 
étaient  ])lns  complètement  répandues 
sur  le  sol.  ])liis  rebelles  à  une  restaura- 
lion  rigoureuse.  Les  cinq  tours  de  la 
Hunaudaye  seraient  plus  faciles  à  ré- 
parer, et  quelques  milliers  de  francs  suf- 
liraienl  piunles  eMi|)éclier  de  s'écrf)uler. 

11  n  en  est  pas  de  même  du  château 
du  Guildo.  Ici  la  ruine  est  complète. 
Les  pans  de  murs  épais  qui  |)enchent 
vers  l'ahime  ne  tarderont  pas  à_dis|)a- 
raître;  mais,  en  ouvrant  leurs  entrailles, 
ils  nous  révèlent  leur  secret.  I-e  (iuildo 
est  situé  sur  un  roc  au  bord  de  la  mer, 
sur  la  rive  droite  dune  petite  rivière 
lluvialc,  r.Agrcnon.  Les  sables  ont  di- 
])iiis  liinj;leni|)s  envahi  le  petit  esluaire 
et  la  baie  m'i  il  verse  ses  eaux.  .\u\ 
tem])s  où  les  navires  Scandinaves  visi- 
taient les  cotes  occidentales  des  contrées 
gauloises,  il  n'existait  guère  de  châteaux 
pour  en  défendre  l'accès.  Les  Romains 
après  la  conquête  n'avaient  fortilîé  que 
leurs  postes  militaires,  les  camps  où  se 
retranchaient  les  armées  légionnaires. 
Ceux  des  riches  Romains  qui  venaient 
habiter  la  Gaule  y  transportaient  leurs 
micurs  et  leui's  habitudes.  Us  n  habi- 
taient ])as  les  villes;  ils  vivaient  à  la 
campagne  et  leurs  habitations  étaient  de 
véritables  vilhv,  comme  en  Italie,  c'est- 
à-dire  des  exploitations  rurales,  avec  un 
logis  poni-  les  recevoir,  nullcnicnl  <l('s 
maisons  furies.  On  en  a  rclrnuxc  niairil 
débris  où  le  luxe  cl  I  arl  de  la  nu'lropole 
ont  laissé  des  trace-  (|iu>  I Un  recueille 
avec  soin.  Souvent  ces  habitations 
étaient  en  bois  et  l'enceinte  était  défen- 
due |)ar  des  palissades.  (^)uand  les  bandes 
germaines  s'avancèicMl  dans  les  (îanles, 
elles  songèrent  peu  à  s  y  corislrnire  des 
citadelles  :  elle-  s'cni|iar;iiciil    îles   villas 


romaines, et, se  pliant  aux  coutumes  des 
anciens  possesseurs,  elles  s'établissaient 
dans  le  pays  conquis  à  la  place  des  an- 
ciens maîtres. 

Les  chefs  de  ces  bandes  se  taillaient 
une  petite  souveraineté  à  Laide  de  leurs 
compagnons,  des  «  leudes  »  qui  for- 
maient leur  petite  armée.  Comme  il  n'y 
avait  plus  de  gouvernement  central,  que 
les  nations  gallo-romaines  n'étaient  plus 
reliées  entre  elles  par  un  pouvoir  uniipie, 
ces  chefs  de  tribus  ne  trouvaient  aucune 
résistance  autour  d'eux.  Si  quelques-uns 
se  fortifièrent  dans  leurs  domaines,  ce 
dut  être  pour  se  défendre  entre  eux  et 
(I  une  manière  sommaire,  car  on  ne  sau- 
rait assigner  une  origine  franquc  à  aucune 
des  ruines  dont  le  sol  français  porte 
l'empreiiite.  On  peut  à  couji  sur  aflirmer 
qu'il  n'y  eut  pas  de  château  fort  a\ant 
Charlemagne,  sinon  les  canqjs  reiranchés 
que  les  nouveaux  venus  avaient  arra- 
chés à  la  domination  romaine.  l^)uaud 
parurent  les  Scandinaves,  ils  trouvèrent 
les  cotes  sans  défenses  et  l'intérieur  des 
teri-es  mal  défendu. 

Ce  furent  les  Noi'niands  (pii  bâiireni 
les  premières  forteresses,  afin  do  se 
maintenir  dans  les  contrées  qu'ils  avaient 
occupées.  !Mais,  en  même  tem|)s  que 
l'exemple  donné  gagnait  de  proche  en 
proche,  les  pays  non  encore  soumis  à 
leurs  armes  se  hâtaient  délever  des 
tours,  (le  dresser  do  hautes  murailles, 
de  couronner  leurs  églises  et  leurs  nio- 
nastèresdecréneaux.  Ces  premiers  elfol^ls 
contre  l'ennemi  extérieur  lirent  sortir 
de  terre  et  planter  sur  les  rochers  de  la 
cote  des  édilices  épais,  massifs,  d'une 
faible  élévation  et  d  un  travail  hâtif, 
mal  ordonné,  eu  matériaux  de  rencontre. 
cM'CuU''  par  des  nm  ices  eu  larl  mili- 
laiie.  Je  n  lu>ile  pas  à  penser  que  le 
castel  du  (iuildo  dont  aucun  écrit  n  a 
révélé  1  origine  dut  être  tout  d  abord 
une  de  ces  forteresses  hâlivemenl  con- 
struites, avec  de  mauvais  matériaux  pris 
sur  place,  ajustés  sans  ai't.  uuicpienienl 
poin-  la  défense  du  moment.  (]'esl  à  ce 
genre  de  nécessité  |)assagère  que  paraît 
a\  nir  (il)(''i  le  pi-emier  consiriu'ieur  de  la 


LNI-;    KXCI'USION     DANS    l.KS    COT  KS- I)  f -N  i  >  M  1  > 


lorleresse  du  lluildo.  Tout  l'indique. 
I.  estuaire  de  la  petite  rivière  fluviale  de 
1  Ai;ren(iii,  moins  ensablé  à  celle  époque 
([U  aujoiiril  hui.  olIVait  aux  Scandinaves 
un  lieu  de  débarquement  facile.  Il  fallait 
en  interdire  1  accès  :  un  |,'raiid  rocher 
(|ui  s'élève  à  pic  sur  la  rive  droite  offrait 
une  assiette  naturelle;  on  y  éleva  des 
murs  épais,  peut-être  des  tours.  Elles 
durent    élre    carrées    sui\anl    le     mode 


fortes  dont  il  reste  peu  de  traces,  parce 
qu'elles  furent  la  plupart  remplacées 
au  XIV''  siècle  par  des  édifices  plus  com- 
plets, mieux  entendus  pour  la  défense, 
mieux  jiréparés  pour  les  sorties,  l.a 
science  militaire,  les  arts  balisticpies 
avaient  fait  des  progrès  qui  comman- 
daient des  changements  dans  les  plans, 
une  plus  grande  élévation  dans  les  tours 
et  courtines,    une  forme  nouvelle   dans 


romain  dont  subsistaient  les  ti 
fions.  Quand  les  Normands  se  furent 
installés  à  demeure  en  Neustrie  et  eu- 
rent même  conquis  l'Anglelerr-e,  ils 
tentèrent  d  enlever  également  la  jjres- 
cpi  ile  armoricaine,  afin  que  letn-  domi- 
nation s'étendit  sans  interruption  de  la 
Normandie  à  l'Aquitaine.  Que  les  ambi- 
tions féodales  aient  coïncidé  a\ec  ce 
mouvement  des  esprits  et  en  aient  accé- 
léré le  développement,  il  n  en  faut  pas 
douter.  Les  deux  forces  n'en  faisaient 
réellement  qu  une. 

C'est  alors  que  les  ducs  de  Bretagne 
et  leurs  vassaux  songèrent  sérieusement 
à  fortifier  leur  péninsule  et  que  1  on  vit 
s'élever  à  la  fin  du  xii*^  siècle  et  pendant 
le  Mil''  siècle  ces  châteaux,   ces  maisons 


les  embrasures  et,  dans  les  dispositions 
intérieures,  une  plus  grande  étendue  tles 
magasins  et  des  réduits.  Ce  qui  est  à 
remarquer,  c'est  que,  du  xii''  au  xv''  siècle, 
ce  sont  les  Normands  qui  enseignent  à 
leurs  adversaires  1  art  de  se  fortifier.  On 
a  fait  très  justement  observer  que.  les 
premiers,  sur  le  sol  des  anciennes  Gaules, 
les  Scandinaves  vainqueurs  songèrent  à 
bâtir  des  châteaux  forts,  et  ce  furent 
leurs  premiers  essais  qui  servirent  de 
modèles  à  leurs  adversaires. 

l,c  Cuildo  n'a   pas   éiliaiipé   à  ces  \i- 


UNE    EXr.CRSION    DANS    I.KS    COTES-DL-NO  li  H 


cissiludes.  Il  a  été  reconstruit  ou  reni;i- 
niô  au  moins  trois  fois.  Ou  en  trouve  la 
])rouve  dans  li>s  divers  a|)|)areils  eui- 
])loyi''s  cl  dans  i|uel(|ues  prolils  qui  tra- 
hissent 1  époque  à  laquelle  ils  furent 
taillés.  L'intérieur  de  lédilicc  avait  été 
profondénieut  restauré  quand  Gilles  de 
Hretafjue  vint  lui  demander  asile  et  y 
fut,  en  1 1 1(>.  arrêté  par  ordre  de  son  frère 
aîné,  le  duc  François  I''".  Il  serait  diffi- 
cile aujourd  hui  de  mettre  obstacle  à  la 
ruine  totale  de  cet  édilice  historique. 
Plus  encore  que  le  château  de  la  Hunau- 
daye,  il  est  devenu  une  carrière  où  les 
hahitants  des  villag'es  voisins  viennent 
prendre  les  matériaux  nécessaires  à  leurs 
maisons.  S  il  était  classé  parmi  les  mo- 
numents hislori(|Lies,  peut-être  jjourrait- 
on  niilln'  un  Irinie  à  ce  liillaf^e  d'épaves. 
Il  If  l'audiail  dans  tons  les  cas  pour  le 
château  de  la  I  liinaudaxc.  Il  esl  urj;cnt 
de  porter  sccuurs  a  ce  lie!  eililicc,  moins 
\aste,  mais  mieux  coiisei-vé  que  Ton- 
quedec.  l)eu.\  des  plus  belles  tours  sont 
en  danf;er  de  s'écrouler.  (Quelques  mil- 
liers fie  francs  suffiraient  [)our  empêcher 
ce  malheur;  le  daiifjer  auf;niente  d  année 
en  année. 

Notre  excursion,  diri^c'^e  avec  nn  savoir 
et  une  bonne  f;râce  iné])uisal)les  par 
M.  de  Kerdrel,  sénateur  du  .Morbihan, 
et  par  notre  fourrier,  M.  de  ll^stourheil- 
lon,  avait  été  coupée  en  deux  parties 
par  un  gai  déjeuner  à  Flancoét.  Cette 
contrée  où  les  beaux  paysages  abondent 
est  visitée  pendant  l'été  par  de  nom- 
breux artistes  américains  cl  anglais.  Ils 
siinl  assurés  de  rencontrer  là  des  motifs 
\ailcs  de  compositions  et  des  popu- 
lations originales  qui  se  répandent  aux 
grands  jours  de  l'êtes  en  pillores(pies  et 
joyeuses  réunions. 

Nos  i)eintrcs,  s  ils  veulent  recueillir 
encore  les  traits  saillants  de  la  pénin- 
sule armoricaine,  devront  se  hâter  d'imi- 
ter  leurs   confrères   d  .\niéri(|ue.   Heu   à 


peu  les  caractères  particuliers  des  races 
bretonnes  s'atténuent  et  s'elTacent.  Il 
n'est  déjà  plus  le  temps  où  chaque  vil- 
lage avait  son  costume  ;  où  dans  les 
grands  marchés  on  reconnaissait  sans 
peine  à  leur  coiffure  les  filles  de  telle  ou 
telle  paroisse.  L'instituteur  et  le  régi- 
ment tendent  à  faire  disparaître  ces  dif- 
férences dans  le  vêtement  comme  dans 
le  langage.  Les  nueurs  se  modifient 
comme  l'habit,  l'ai  vain,  la  section  d  his- 
toire de  1  .Association  bretonne  s  elForce- 
t-elle  de  retarder  ce  mouvement  vers  une 
uniformité  (|ue  beaucoup  de  bons  esprits 
déplorent.  L'unité  nationale  n'a  rien  à 
craindre  de  la  variété  jjrovinciale.  Les 
climats,  les  habitudes  et  les  besoins 
divers  qui  en  dérivent  sont  variés  à  l'in- 
fini :  pourquoi  les  bonnets  et  les  culottes 
seraient-ils  partout  les  mêmes?  Depuis 
([uelques  années,  l'.Association  bretonne 
demande  que  la  langue  de  la  pénin- 
sule soil  respectée,  que  du  moins  elle 
ne  soit  jias  pourchassée  et  traitée  en 
ennemie.  (]ctte  langue  n'est  pas  un 
])atois  comme  on  a  tenté  de  le  faire 
croire.  C'est  une  langue  qui  a  sa  gram- 
maire, sa  syntaxe  et  sa  littérature,  cl 
dans  sa  lilléi-aliu'e  une  part  de  poésie 
(pi'il  serait  bon  el  prudent  d'abriter. 
Les  enfants  de>  campagnes  parlent  el 
pensent  en  celle  langue.  .Au  lieu  de  la 
leur  arracher  de  la  bouche,  peut-être 
conviendrait-il  d  en  régler  l'exercice  et 
d'en  faire  |)rofiter  l'enseignement  même 
du  français.  C'est  ce  que  demande  avec 
insistance  la  grande  Société  bretonne. 
Apprendre  à  conserver  l'amour  du  sol 
paternel,  de  la  petite  patrie,  c'est  la  base 
même  de  cette  pensée  de  décentralisa- 
tion qui  semble  bien  devoir  un  jour 
l'emporter  sur  la  concentration  à  ou- 
trance. Le  mal  esl  t'oniui  :  ]).irtanl,  il 
devient    |ihis  aisé   de  le  comballre. 

.Ai.  PUONS  i;   ni;   (".mon  m;. 


M.    PAl  L    DKSCIIANKL 


M.  Paul  DeschaiicI  est  une  voloiilé. 
Il  sait  (.e  qu'il  veul  el  où  il  va.  Il  a 
tracé  son  projjraninie  de  politique  inté- 
rieure ilan.s  la  népiiJj!i(/ue  noiive/lc,  son 
programme  social  dans  la  Quesdon  .so- 
ciale, son  programme  de  politique  exté- 
rieure dans  Orateurs  el  Hommes  d' Etal, 
et  il  s'y  tient. 

Il  écrivait,  il  y  a  quinze  ans,  à  propos 
de  Frédéric  le  Grand  :  «  C'est  par  un 
continuel  elfort  de  volonté,  par  un  per- 
sévérant travail  sur  lui-même,  qu'il  est 
parvenu  à  exercer  filorieusement  ce 
métier  de  conducteur  des  peuples,  l'un 
«les  plus  durs  et  des  plus  nobles  que 
puisse  exercer  une  haute  intellijrence.  11 
n'est  pas  apparu  dans  le  monde  avec 
l'étoile  au  front  :  il  a  dû  conquérir  son 
propre  génie  en  quelque  sorte  pièce  à 
pièce.  Ce  génie  et  cette  gloire  se  sont 
tondus  et  trempés  laborieusement  au 
l'eu  de  l'orge  d'une  volonté  ardente  et 
sous  les  coups  de  la  fortune...  C'est  tou- 
jours la  raison  qui  le  gouverne,  et  l'on 
peut  appliquer  à  sa  vie  la  parole  de  Bos- 
suet  :  Le  bon  sens,  qui  est  le  maître  de 
la  vie  humaine,  y  règne  partout,  'i 

Puis,  comparant  le  fondateur  de  la 
puissance  prussienne  à  Napoléon  :  «  Ah  ! 
s'écriait-il,  combien  nous  préférons  ces 
grands  hommes  raisonnables,  qui  savent 
borner  leur  champ  d'action  et  rester 
maîtres  des  situations  qu'ils  ont  d'avance 
réglées,  qui  se  plient  d'abord  aux 
hommes  et  aux  choses  pour  les  faire 
plier  ensuite,  qui  entrent  dans  leur 
temps  pour  le  mieux  remuer  et  con- 
duire, qui  gardent  ce  qu'ils  ont  pris 
parce  qu'ils  ne  prennent  pas  plus  qu'ils 
ne  peuvent  garder,  combien  nous  préfé- 
rons ces  esprits  bien  trempés,  souples, 
fins,  aux  puissances  fatales  et  trop  sou- 
vent aveugles  qui,  par  leurs  bonds  im- 
pétueux et  leurs  aventures  insensées, 
faussent  tous  les  ressorts  de  la  poli- 
tique... Si  leur  action  est  moins  vive, 
elle  est  plus  durable;  s'ils  éblouissent 
IX.  —  44. 


moins    les   hommes,  ils   les  sei-vent   da- 
vantage... » 

Bien  servir  son  pays,  tel  est  le  but 
que  s'est  proposé  M.  Paul  Deschanel  dès 
sa  première  jeunesse.  C'est   là,  chez  lui, 


M.     EMILE      DKSCHAXEL 

du  reste,  une  vertu  héréditaire  :  il  l'a 
reçue  non  seulement  de  son  père,  mais 
aussi  de  sa  mère,  fille  du  docteur  Fei- 
gneaux,  une  des  illustrations  médicales 
de  la  Belgique,  qui  avait  été  mêlé  acti- 
vement, chez  nos  voisins,  aux  luttes  du 
parti  libéral. 


Sainte-Beuve  s'est  plu  à  citer  les  jolies 
pages,  pleines  de  fraîcheur  et  de  poésie, 
où  le  jeune  exilé  saluait,  à  Bruxelles,  la 
naissance  de  ce  fils  : 

«  Le  visage  de  votre  enfant,  spectacle 
d'un  intérêt  inépuisable!  Vos  yeux  ne 
peuvent  se  détacher  des  siens.  Le  charme, 
loin  do  diminuer,  va  toujours  croissant. 


M.   PALI,    dkscuam;]. 


Chaque  jour  développe  en  lui  de  nnu- 
velles  f^ràces. 

"  Aussi  chaque  jour,  désorm.nis,  el 
chaque  semaine  et  chaque  année,  sonl-ils 
les  i)ienvenus. 

<i  On  compte  le  temps  d'une  :uilie 
manière  qu'auparavant.  Toutes  ces 
heures  et  toutes  ces  années,  vous  ne 
voyez  plus  qu'elles  vous  font  vieillir, 
vous  voyez  qu'elles  le  font  grandir. 

<>  D'ailleurs,  vous  ne  vieillissez  plus; 
au  contraire,  vous  rajeunissez.  L'enfant 
vous  Ole  les  années  qu'il  prend. 

<■  Ses  yeux  brillants  de  gaieté  —  la 
gaieté  de  vivre  —  éclairent  autour  de 
vous  toutes  choses,  même  inie  chambre 
d'exil... 


i-'     ^_' 


M.     TAUI.     DE8CHANF.  L    .S  u  U  .M  K  T  T  A  N  T     IN 
A     LA     C  II  A  M  II  l<  K 


Il  l.,e  regard  de  reniant  guérit  toutes 
vos  plaies. 

<i  Les  petites  mains  de  l'enfant  sou- 
lèvent le  poids  sous  lequel  voire  cœur 
était  accablé. 

«  Lorscjue  vous  portez  voire  enfant, 
doux  fardeau  qui  vous  rend  léger,  il 
met  ses  petits  bras  autour  de  vous,  c'est 
lui  qui  vous  porte. 

u  11  vous  enlève  dans  les  nuages  bleus 
de  l'espérance,  au-dessus  des  nuages, 
au-dessus  des  douleurs. 

1.  KnfanI,  source  de  consolation,  de 
joie  et  de  vie!  On  lui  donne  la  naissance 
et  il  vous  la  rend,  car  il  fait  renaître 
voire  âme  de  ses  cendres  el  de  ses  dé- 
bris... 

"  Lui.  cixiucttement,  se  laisse  adorer  : 
il  revoil  toutes  les  caresses  et  en  rend 
Iles  peu.  Cela  lui  est  dû,  il  le  sail. 
(^u'avez-vous  il  regretter  là  ?  \'ous  fûtes 
adoré  ainsi  et  vous  files  de  même. 
Chacun  son  tour.  " 


.lelé  en    Mclgique  par  le  coup  d'Étal, 
M.   Emile  Deschanel  avait  été  dé|)ouillé 
aussi  de  sa  chaire  de  litléralure  grec(|ue 
à  l'Ecole  normale.  Celle  chaire,  il  l'avait 
conquise  à  vingt-cinq  ans,  el  il  avait  eu 
pour  éléxes celte  phalange  de  normaliens 
qui  a    laissé   d'impéris- 
sables souvenirs,  Taine, 
^    ^^::^=;r-^  Aboul,     Frévosl-Para- 
y  dol,  Challemel-Lacour. 
Sarcey,     J.-J.     W'ciss, 
Caio.  Mézières,  etc. 

Il  inaugura  à  Bruxel- 
les de  libres  confé- 
rences où,  pour  la  pre- 
mière fois,  les  femmes 
étaient  admises,  el  où 
se  retrouvait  l'élile  ties 
proscrits,  \'iclor  Hugo, 
Ivigar  Quinel,  elc,  — 
voire  même  Alexandre 
Dumas,  qui,  lui,  su 
l'éfngiail  dans  la  pro- 
scriplioii  poin- échapper 
à  SCS  créanciers. 

Itcnlré     en      France 


% 


>  II  n  11  a    1)  u 


M.     l'ALI.    UESCIIANEL 


jiprès  neuf  ans  d'exil,  M.  Emile  Descha- 
iiel,    de  concert  avec   Albert    Le    \{o\. 
•I.-J.  Weiss,    Edouard    Hervé, 
Ahoul,    Sarcey,    etc.,    créa    ces 
cours  de  la  rue  de  la  Paix,  qui 
eurent  une  si  fjrande  vof^ue  sous 
le  second  Empire  et  contri- 
buèrent activement  à  Tu-  .^  . 
nion  des  libéraux    et    des 
républicains. 

M.    Emile    Deschanel  a 
été  le  créateur  de  ce  genre 
nouveau,   de    cette    façon 
familière     d'enseignement 
supérieur  et  libre,  non  seu- 
lement à  Paris,  mais  dans 
la  France  entière,  en  Be 
gique,      en      Hol- 
lande,   en    Suisse; 
semeur  de  la  bonne 
parole,   il  méritait 
bien      ce      titre 
d'.4/)os/o/o.5que  lui 
donna      Sainte- 
Beuve. 

En  même  temps  il  collaborait  à  Vln- 
dépendance  belge,  au  Journal  des  Dé- 
bals, à  la  Revue  de  Paris,  à  la  Revue 
des  Deux  Mondes.  Ses  Causeries  de 
quinzaine,  du  Journal  des  Débats,  sont 
encore  un  régal.  On  peut  v  lire  nolam- 
menldes  pages  délicieuses  sur  la  mélan- 
colie, longtemps  avant  Schopenhauer. 


Sous  la  troisième  République,  député 
de  la  Seine,  puis  sénateur  inamovible, 
M.  Emile  Deschanel  fui  élu  professeur 
au  Collège  de  France. 

Depuis  dix-huit  ans,  il  y  occupe  la 
chaire  de  langue  et  de  littérature  fran- 
çaise moderne;  son  cours  est  suivi  par 
un  auditoire  nombreux,  svmpathique  et 
fidèle. 

Dans  sa  brillante  série  du  Romantisme 
des  classiques,  il  a  fait  voir  en  quoi 
Corneille,  Rolrou,  Molière,  voire  même 
Racine,  ont  été  les  précurseurs  des  ro- 
mantiques. 11  a  signalé  notamment  dans 
le  Tancrède  de  Voltaire  le  premier  drame 
romantique. 


PATL     DESCHANEL     INVITANT     LES     D t P T T É S     AU     SILENCE 


Son  Lamartine,  en  deux  volumes,  est 
une  cpuvre  définitive;  il  y  étudie  à  la 
fois  le  poète ,  l'orateur  et  l'homme  |3oli- 
tique.  A  M.  Emile  Deschanel  revient 
l'honneur  d'avoir  remis  l'opinion  pu- 
blique dans  la  direction  de  cette  gloire, 
comme  l'écrivait  Alexandre  Dumas  fils. 
Il  montre  en  Lamartine  l'homme  aux 
vues  prophétiques,  le  rates,  qui,  dès 
1840,  prédisait  le  retour  de  l'Empire  et 
devinait  même  le  boulangisme. 

Dans  ses  leçons  du  samedi,  le  savant 
professeur  fait  en  quelque  sorte  la  bota- 
nique de  la  langue.  De  là  est  sorti  le 
dernier  petit  ouvrage  qui  obtient  en  ce 
moment  un  si  vif  succès,  aussi  bien  chez 
les  gens  du  monde  que  chez  les  profes- 
sionnels ;  Les  Déformations  de  la  langue 
française.  On  y  voit  les  lésions,  les  ma- 
ladies dont  notre  langue  est  travaillée. 
Des  exemples,  des  anecdotes  sont  l'as- 
saisonnement de  celle   piquante  élude. 

Nourri  de  ce  qu'il  y  a  de  plus  pur 
dans  l'atticisme.  M.  Deschanel  est  un 
républicain  d'un  idéalisme  supérieur. 
D'une   fermeté    inébranlable,    il   a   ton- 


M.     PAUL    UESCIl  ANi;i. 


/ 


"  i^^A^tA./»-^  «*. 


Cij'v*       3  c      "T-i  y^ -v^-J^ 


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'»  îv^-f. 


V-Vc*«<       U.Jit<^f^    *^^      ^ji^     ^«    *^.' ^»^c^^i<: 
^  «      V  If  i~^ , 


'J/ 


F  A  r  -  S  I  M  I  L  É 


DE    I.  ÉCRITOIIE    DE  /"     Ci  A  P  7 

M.     PAIL      DESCHANEL    /         ^     L-f    rf  a.  J.      L-X^'f-^  Z-UX^  *^ 


Jl. 


jours  réglé  sa  coiuliiile  sur  les 
maximes  des  stoïciens.  Lorsque 
deux  roules    sont    à    suivre  et 
qu'on  peut  hésiter  entre   deux 
partis,   il  suffit   que   d'un   t-olé         ^;^_^^ 
soit  sou  intérêt  jjour  t|u  il  aille 
de   l'autre.  Quand,   vers  la   fin 
de    riMnpire,     M.    Duruv.  mi- 
uislre    de    l'Instruction    publi- 
(|ue,  lui  olFrit  de  créer  pour  lui 
une    chaire     au      Collè};e     de 
France,     il     refusa     de     prêter    le    ser 
ment  [jrofessioiiuel  cxifjé  à  celte  époipie 
et    |)réi'éra     continuer    nMclesUincnl    s^ 
carrière    de     conférencier,    (hi    linuve 
diiiis    <-elle    vie    si    |)nn 
liMiNde  ce  LTenre. 


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f 


J. 


nonilireux 


lils    a   été  à 


(^omme    on    le   voit, 
honne  el  noi)le  école. 

M.  l'aul   Desclianel    n'avait  pas  viiif;t 
ans,  (juand  il  entra  dans  la  vie  polili(pie 


M.     l'AUL    DESCIIANEL 


comme  secrétaire  de  M.  de  Marcère, 
minisire  de  l'inlérieur,  puis  de  M.  Jules 
Simon,  président  du  Conseil.  Apres  une 
r;i|)ide  carrière  administrative,  (|ui  lui 
\alut  les  postes  de  sous-préf'el  de  Dreux. 
de  Brest  et  de  Meaux,  il  fut  élu  en  1885 
député  du  département  d'Eure-et-Loir 
au  scrutin  de  liste,  par  plus  de  37000 
voix. 

l^)uel(|ues  mois  plus  lard,  il   faisait  ses 


premiers  il  a[)pela  l'attention  du  Parle- 
ment sur  l'insufli.sance  de  notre  Hotte 
en  croiseurs,  éclaireurs  et  torpilleurs, 
et  sur  les  abus  de  l'administration  de  la 
marine. 

En  I88ït,  après  la  campa|:;iie  boulan- 
giste,  où  il  avait  ])ris  nettement  parti 
contre  les  inspirateurs  d'un  couj)  d'Etat, 
il  fut  réélu  sans  concurrent  par  l'arron- 
dissement de  Nof;eMt-lc-Rolrou.  En  1890, 


HOTEL     DE     LA     préside: 


A  II  E   S  r  K    I.  K  ^    .1  A  uni: 


débuts  à  la  tribune  en  défendant  la 
cause  de  l'agriculture  française  et  le 
droit  de  cinq  francs  sur  les  céréales. 
«  Ce  fut,  dit  M.  Henri  .Avenel  dans  son 
volume  le  Nouveau  Ministère  et  la, 
?\ouveUe  Chambre,  un  des  débuts  ora- 
toires les  plus  éclatants  qu'on  eût  vus 
depuis  de  longues  années:  la  séance, 
après  ce  discours,  fut  suspendue  de 
fait,  et  la  presse  de  toute  opinion 
applaudit  au  jeune  orateur  avec  une  rare 
unanimité.  »  L'année  suivante,  il  traita 
le  même  sujet  avec  un  succès  égal.  Puis 
il  aborda  la  politique  extérieure,  dans 
une  éloquente  défense  de  nos  intérêts 
en  Orient.  Le  29  octobre  1888,   un  des 


il  défendit  éioquemment  la  liberté  de  la 
presse,  à  propos  de  la  proposition  de 
loi  ayant  pour  objet  d'enlever  au  jury 
et  de  déférer  aux  tribunaux  correction- 
nels la  connaissance  des  délits  d'injure 
et  de  difTaniation  commis  par  la  voie  de 
la  presse  ou  de  la  parole  contre  les 
hommes  publics. 

^Ltîs  il  n'est  pas  de  ceux  qui  confon- 
dent la  liberté  avec  la  licence  :  aussi, 
quand,  en  1892,  dans  la  grève  de  Car- 
maux,  les  chefs  du  parti  radical  s'al- 
lièrent pour  la  première  fois  aux  socia- 
listes révolutionnaires,  et  après  l'attentat 
commis  à  Paris  au  siège  de  la  Société 
des  mines,  M.  Deschanel  réclama  l'ap- 


M.     PAUI,    DESCIIANKI, 


plicalinii  des  lois,  et  stij;inatisa  les  a;;!- 
tateur.s  par  ce  mol  resté  célèbre  :  >.  La 
f^rève  est  le  bouillon  de  culture  du 
politicien.  »  Le  président  du  Conseil 
qu'il  appuyait  de  sa  parole  vibrante, 
était  M.  Loubet. 

Le  16  février  1893,  dans  une  ardente 
apostrophe,  il  sommait  M.  Delahaye  de 
se  faire   relever  de  son   MMineiit.   de  ré- 


'iVi])le  Alliance  ;  (|iii,  >'il>  n'ont  pas  eu 
la  main  heureuse  au  point  de  vue  de  la 
direction  des  événements,  ne  l'ont  pas 
eue  davanlag^e  au  point  i\e  vue  du  choix 
des  hommes,  puisque,  après  avoir  com- 
battu de  toute  leur  énergie  Gambella  et 
Miribel,  ils  ont  inventé  Boulanger  et 
Cornélius  Herz,  je  demande  de  quel 
(lidil  les  honinie^   prélendeiil    peser  sur 


SALLE      11  E  S      F  K  T  K 


vêler  les  noms  des  parlementaires  com- 
promis dans  le  Panama. 

Quelques  jours  plus  lard,  il  adjurait 
le  ministère  Ribol  de  se  séparer  de 
l'extrême  gauche  : 

<i  Je  demande,  s'écriait  loraleur,  en 
vertu  de  quel  droit  et  par  suite  de 
quelles  étranges  faiblesses,  des  hommes 
politiques  qui,  dans  l'espace  de  seize 
ans,  ont  renversé  quinze  ministères 
républicains  avec  le  concours  de  la 
droite,  (jui,  chose  bien  plus  grave,  à 
l'extérieui-,  ont  contribué  plus  que  qui 
que  ce  soit  h  laisser  tomber  l'Kgypte  aux 
mains  de  l'-Angleterre,  et  (pii,  si  on  ne  les 
en  avait  jias  empêchés,  auraient  laissé 
tomber  Tunis  et  Hizerte  aux  mains  de  la 


la  polili(|ue  il  une  majoi-ilé  en  dehors  de 
laquelle  ils  se  sont  volonlaii-ement  jilacés, 
el  sur  la  conduite  d  nu  gouvernement 
qu'ils  n'ont  cessé  de  combattre?  \'oilà 
l'éfpiivoque  qui,  depuis  seize  ans,  vicie, 
altère,  fausse  la  politi(|ne  du  parti  ré|)u- 
blicain  et  la  |iiililii|ne  générale  de  la 
France!  » 

l'uis  il  montrait  cpie  "  toutes  les  règles 
essentielles  du  gouverncmeni  parle- 
mentaire étaient  faussées  par  celte 
équivoque...  »  ;  que,  au  lieu  de  minis- 
tères «  homogènes  el  solidaires  »,  il  y 
avait  sur  les  bancs  du  gouvernement 
i>  des  mosaïques,  où  chacun  des  groupes 
les  plus  disparates,  chacune  des  opinions 
les  plus  divergentes  étaient  rei>résenlés. 


M.     PAUL    DESCII ANKL 


IIl'  I:i,  celte  incerlitude  dans  la  dircclioii 
(le  lîi  politique  f^énérale,  ces  tiraille- 
ments, ces  contlits  au  sein  de  chaque 
ministère;  cette  anémie  du  pouvoir  exé- 
cutif; enlin  cette  conlinuclle  iiistahilité, 
incompatible  avec  legouvernement  d'une 
Jurande  nation  comme  la  France,  et  sur- 
tout avec  la  (liioclion  de  sa  politique 
extérieure,  etc.  ■■ 

En  IcSUi,  à  la  revision  radicale  pi-éco- 


parodic  duf,'ouvernement  |)arlcmentaire. 
Le  mal  n'est  pas  seulement  dans  la  non- 
exécution  des  lois  constitutionnelles  et 
dans  la  violation  des  règles  les  plus 
essentielles;  il  est  aussi  dans  nos  mœurs 
|)olitiques  et  administratives;  il  est  dans 
cette  regrettable  confusion  des  pouvoirs  : 
l'exécutif  ainiihilé,  les  ministres  à  la 
remorf(ue  des  députés,  les  députés  à  la 
remorcrue   des   comités   et    des   coteries 


HOTEL     DE     LA     PIîÊSIIlEXrE     —     CABINET     DE 


niséepar  M.  Goblel,  il  oppose  la  réforme 
parlementaire  : 

«  Un  gouvernement,  dit-il,  ne  peut 
pas  être  à  la  merci  de  toutes  les  som- 
mations inconsidérées,  de  tous  les  ca- 
prices de  chacun  des  groupes  qui  com- 
|)Osent  l'une  des  deux  assemblées.  Le 
système  de  la  resjjonsabilité  ministérielle 
ainsi  compris  n'est  plus  le  moyen  le 
plus  ingénieux  et  le  plus  sur  de  suivre 
la  volonté  de  la  nation;  c'est  un  jeu 
puéril,  qu'un  grand  pays  ne  saurait 
supporter  longtemps,  et  contre  lequel, 
en  elTet,  la  France  a  protesté  violem- 
ment, comme  elle  a  pu.  Ce  n'est  pas  là 
le  gouvernement  parlementaire,  c'est  la 


locales...  Comment  veut-on  cpie  les  mi- 
nistres aient  le  temps  de  gouverner, 
d'administrer,  de  défendre  leur  existence, 
et  par-dessus  le  marché  d'accomplir  des 
réformes  et  des  œuvres  de  longue  haleine, 
lorsqu'ils  sont  accablés,  écrasés  par  ce 
système  de  concentration  bureaucra- 
tique à  outrance,  qui  a  été  créé  en 
l'an  \'I1I  pour  le  pouvoir  absolu  d'un 
homme,  et  qui  est  manifestement  incom- 
patible avec  le  suffrage  universel?  » 

Ne  trouvez-vous  pas  qu'il  y  a  quelque 
chose  de  réconfortant  à  songer  que  cette 
opinion  sévère  sur  nos  mœurs  politiques 
est  celle  d'un  homme  qui  dès  -mainte- 
nant occupe  une  des  plus  hautes  situa- 


M.     l'ALI.    DICSCIIANKI. 


lions  de  I  Kt;it,  et  j)eul  par  cela  même 
êlre  appelé  d'un  jour  à  l'aulre  à  les 
nindilicr?  Surloiil  quand  on  sait  que 
M.  Dcscliaiiel  ne  se  paye  |)as  de  mois  el 
qu'il  fera  tout  pour  assurer  le  succès  des 
idées  dont  il  a  toujours  été  le  vaillant 
et  énergique  champion. 

Cette  crânerie  n'était  pas  pour  plaire 
à  ses  collèf,'ues,  qui,  tout  eu  rendant 
li(in)nia},'f    à    son    talent    oratoire,    à    la 


suppression  des  évèchés  non-concorda- 
taires, des  subventions  aux  écoles  catho- 
liques d'Orient  ;  suppression  des  fonds 
secrets;  abrof^ation  de  la  loi  contre  les 
menées  anarchistes;  nianifestalion  du 
Père-Lachaise;  journée  de  huit  heures  : 
sur  tous  ces  points,  les  ministres  radi- 
caux ont  fait  exactement  ce  que  nous 
aurions  fait  nous-mêmes  si  nous  avions 
iti'   il    Kin-    place,    el    ce  qui,  fl'ailleurs. 


HOTRL     DE     LA    PRÈSIDKNCE    —    SALLE 


M  A  ÎJ  li  B  H      DU     I'  It  K  M  I  E  II      K  T  A  ■ .  K 


justesse  de  ses  vues,  nUeclaieiit  svsténia- 
(i(pu'inent  de  le  tenir  à  l'écart,  jusqu'au 
jour  où,  par  la  force  même  de  sa  valeur, 
il  se  trouva  élevé  à  la  vice-présidence  de 
la   Chambre. 

Il  refusa  le  ininistri-e  des  Colonies 
que  lui  ofTrit  M.  Mélinc;  mais  il  prêta 
à  ce  Cabinet  son  conc'fuu's  sincère.  Dès 
le  lendemain  de  la  conslilnl  ion  du  mi- 
nistère modéré,  il  pi'il  la  pai'iiie  pour 
le  défendre,  cl  ])our  constater  (pic  le 
ministère  radical  avait  failli  au  |>]'i>- 
f(ranmic  radi('al  : 

■■  ...  Hevision  de  la  Constitution; 
suppression  du  budf,'et  des  cultes;  sup- 
pression   (le    l'ambassade    au    \'alican  ; 


nous  eut  valu  les  critiques  el  les  atta- 
ques de  leurs  amis...  » 

lui  juin  suivant,  lors  des  débals  rela- 
tifs à  la  loi  sur  le  travail  des  femmes 
dans  les  manufactures,  il  prononva  un 
discours  <|ui  restera  comme  un  modèle 
(le  ce  i|iic  doivent  penser  les  hommes 
(le  lu  111  M'iis  dans  la  question  sociale. 

Prenant  jiosition  entre  M.  Jules 
(iuesde  cl  M.  de  Mun,  il  fil  nolammenl 
les  déclarations  suivantes  : 

«  Nous  croyons,  nous  aussi,  dil-il. 
(pie  le  contrat  de  travail  n'est  pa^  nu 
conli'at  comme  un  autre,  parce  «pi'ici  la 
marchandise  oITerte,  le  travail,  ne  fait 
(pi'un  a\ec  le  vendeur;  c'est  la  piM'sonne 


M.     PAUL    UlîSCII  ANKI. 


iuimaiiie  elle-même  qui  esl  enga^'ée, 
cesl  une  créature  qui  vit,  qui  pense  et 
(|ui  souffre... 

«  Nous  entendons  perfectionner,  cou- 
ronner l'o'uvre  de  la  Révolution,  en 
donnant  au  principe  de  la  liberté  du 
travail,  qui  a  été  sa  conquête  essentielle 
dans  l'ordre  économique,  ce  qui  est  son 
complément  nécessaire,  c"esl-;i-dire  le 
principe   d'association   sous    des  formes 


«  Cher  paysan  de  France,  éternel 
créateur  de  richesse,  de  puissance  et  de 
liberté,  éternel  sauveur  de  la  patrie  et 
dans  la  paix  et  dans  la  fîuerre,  loi  qui 
tant  de  fois  as  réparé  les  revers  de  nos 
armes  et  les  fautes  de  nos  fjouverne- 
ments,  ta  claire  et  fine  raison  sauvera 
d'un  matérialisme  barbare  l'àme  idéaliste 
de  la  France  !  » 

.\    la    veille    des    élections    ijénéralcs 


HOTaL     DR     LA     PRÉSIDENCE 


de  plus  en  plus  variées  et  de  plus  en 
plus  savantes;  et,  quand  l'association 
est  encore  trop  faible,  quand  l'individu 
est  encore  trop  isolé  ou  sacrifié,  l'inter- 
vention de  l'Etat,  non  pour  étouffer 
l'initiative  individuelle,  mais  pour 
l'aider,  au  contraire,  comme  le  tuteur 
soutient  la  plante  qui  s'élève.  » 

Le  10  juillet  1897,  M.  Deschanel  pro- 
nonçait, en  réponse  à  M.  Jaurès,  dans 
une  interpellation  sur  la  crise  agricole, 
un  discours  remarquable  dont  la  Cham- 
bre vota  l'affichage  dans  toutes  les  com- 
munes. Après  avoir  démontré  l'inanité 
des  théories  socialistes,  il  terminait  par 
cet  éloquent  appel  : 


de  1898,  à  Paris,  puis  à  Lyon,  en  de 
retentissantes  harangues,  il  développa 
le  programme  des  républicains  progres- 
sistes. Il  y  préconisait  notamment  le 
développement  de  l'association  profes- 
sionnelle, «  devenue  non  plus  une  arme 
de  guerre  au  profil  d'ambitieux  souvent 
étrangers  au  monde  du  travail,  mais 
l'instrument  d'émancipation  et  de  paix 
sociale  qui  créera,  sous  des  formes  de 
plus  en  plus  complexes  et  savantes,  le 
crédit,  la  prévoyance,  les  assurances, 
les  retraites,  la  conciliation  et  l'arbi- 
trage, tout  cet  ordre  nouveau,  cette  or- 
ganisation nouvelle  du  travail  qui  nous 
rapprochera  de  la  justice  par  la  solida- 


M.     1>AUL    UKSCHANEL 


riU-.    I.e  xx"^ siècle  sera  le  siècle   «le   l'as- 
socialion.  " 

lléélii  encore  une  iV>is  sans  concurrent 
;i  Nof;enl-le-Rotrou,  M.  Paul  Deschanel 
a  été  noniiné,  au  début  de  la  législature 
actuelle,  président  de  la  Chanibi-e  contre 
M.  Henri  Brisson  avec  une  majorité  de 
dix  voix,  puis  réélu,  le  10  janvier  IS'.K), 
par  '^^2'^  voix  contre  1H7  à  M.  Hrisson. 


Tout  le  monde  convient  que  M.  Paul 
Deschanel  accomplit  sa  tâche  avec  au- 
tant de  tact  rpie  de  bonne  ffrâce  ;  il  est 
bien  le  speaker  modèle,  tenant  la  balance 
é>;ale  entre  les  représentants  de  tous  les 
partis.  Il  n'avait  pas  attendu  d'être  au 
fauteuil  pour  donner  la  mesure  de  son 
esprit  prime-sautier.  Il  y  a  quatre  ans, 
au  cours  d'une  discussion  où  M.  Fa- 
bérol  se  signalait  par  ses  bruyantes 
interruptions,  il  le  cingla  de  celte  ré- 
l)li(|uc  :  «  C'est  sans  doute  parce  que 
M.  l'"abérot  siège  à  la  place  où  siégeait 
jadis  Bcrryer,  qu'il  interrnni|it  tou- 
jours! " 

Les  fonctions  du  piésidcnt  s'exercent 
au  moins  autant  dans  son  cabinet  c|u'ii 
la  salle  des  séances;  c'est  là  aussi  tpi'il 
doit  être  l'arbitre,  le  conciliateur  des 
iiartis.  A  force  de  finesse,  de  bon  sens. 
»le  ménagements,  il  peut  éviter  bon 
nombre  de  contlits,  prévenir  bien  des 
causes  de  malentendus.  M.  Paul  Des- 
chanel est  déjà  passé  maître  dans  ce 
l'oie.  Depuis  son  installation,  son  pres- 
tige augmente  de  jour  en  jour.  Il  a 
réussi  à  faire  de  la  présidence  la  maison 
commune  de  tons  les  partis. 


Actuclknieiit,  les  anciens  ennemis  de 
I.L  Képublique  sont  eux-mêmes  amenés 
à  convenir  qu'elle  est  le  seul  gouver- 
nement possible.  Mais  sur  quels  prin- 
cipes, suivant  quel  esprit  sera-l-elle 
organisée?  Tous  les  esprits  éclairés  sou- 
haitent plus  de  stabilité  dans  l'admi- 
nistration intérieure  de  notre  pays  et  de 
suite  dans   nos  relalinns  dijilomalifpies. 

I,a     revision    on     i'ap|ili(MtiMii     de    I;f 


Constitution  apparaissent  comme  les 
seuls  remèdes  à  la  situation.  Une  tenta- 
tive de  solution  ne  peut  manquer  d'être 
faite  tôt  ou  tard. 

Si  l'elTort  vient  d'une  personnalité  ou 
d  un  groupe  étrangers  au  Parlement,  les 
partis  qui  se  combattent  et  se  neutrali- 
sent à  la  Chambre  et  au  Sénat  oublieront 
instantanément  leurs  querelles  pour 
résister  en  masse  à  l'intrus.  Il  aura 
contre  lui  la  majorité  des  membres  des 
deux  Chambres  unis  pour  la  défense 
d'un  système  de  gouvernement  dont  la 
disparition  les  supprimerait  du  même 
coup. 

Si,  au  contraire,  la  tentative  sort  du 
Parlement  lui-même,  par  la  légalité,  il 
est  fort  probable  qu'elle  finira  par  réus- 
sir. M.  Paul  Deschanel  paraît  tout  indi- 
qué pour  coopérer  à  cette  ci-uvre  déci- 
sive dans  l'histoire  de  noire  temps. 

• 
•    • 

Sa  carrière  politique  a  été  si  brillante, 
que  ses  œuvres  littéraires,  qui  à  elles 
seules  eussent  suffi  à  le  mettre  en  évi- 
dence, ont  passé  au  second  plan.  Ksl-ce 
atavisme,  iidluence  d'un  père  qui  a  écrit 
des  anthologies  sur  le  bien  et  le  mal 
qu'on  a  dit  des  femmes  cl  de  l'amour? 
11  y  a  bien  de  l'esprit  et  de  la  pénétrati<in 
dans  le  volume  où  sous  ce  titre  :  Fiçjiires 
de  femmes,  M.  Paul  Deschanel  a  réiuii 
des  études  d'une  psychologie  sédui- 
sante sur  M"""*  Du  DelTand,  d'Kpinay, 
Necker,  de  Beaumonl.  Récaniier.  Pas 
une  ne  ressemble  à  l'autre,  chacune 
d'elles  représente  au  juste  le  ton  de  dis- 
tinction et  de  bonne  compagnie  de  son 
temps  et  ])ersonniRe  à  nos  yeux  un 
groupe  d'a|)rès  une  époque  distincte  de 
la  société  et  de  la  langue. 

N'oyez  plutôt  ces  croquis  qui  ont  la 
netteté  et  la  sûreté  d'une  pointe  sèche  : 
«  M"'"  Du  Dell'and  parle  et  écrit  à  ravir; 
tout  est  sobre,  naturel  et  vif;  parla  pré- 
cision, la  netteté,  le  llair  critique,  elle 
est  le  N'oltaire  des  femmes;  m;iis  aussi 
elle  donne  rim|)ression  d'un  monde  usé, 
desséché,  qui  a  trop  vécu  el  (pii  meurt 
de  l'abus  de  l'esprit.   ■> 


M.     l'AUI,    DESCIFANEI. 


«  Avec  M"'"  d'Épiiiay  le  loii  change. 
Voici  la  sensibilité,  le  besoin  de  meUrc 
en  roman  sa  vie  même,  la  manie  de  la 
(lissei'talion  prêcheuse  ;  elle  écrit  ses 
Confessions  el  son  Emile.  » 

Ne  faut-il  pas  bien  connaître  les 
femmes  pour  les  définir  ainsi?  VA  ne 
faut-il  pas  connaître  les  femmes  |)our 
{jouverner  les  hommes? 

En  tout  cas,  s'il  parle  d'elles  avec  un 
ffoùt  très  vif,  il  parle  aussi  ailleurs,  dans 
ses  Figures  littéraires,  de  «  ces  esprits 
supérieurs,  qui  s'élèvent  au-dessus  des 
passions,  se  dirigent  uniquement  par 
l'intelligence  et  par  la  raison,  qui  voient 
dans  la  recherche  de  la  vérité  tout  à 
la  fois  le  but  de  la  vie  humaine  et  la 
condition  du  bonheur,  et  prennent  pour 
guide,  non  le  cœur,  agent  inférieur  et 
obscur  de  l'instinct,  du  sentiment  irré- 
lléchi,  de  la  passion  aveugle,  mais  le 
cerveau,  organe  de  la  pensée  libre  et  de 
la  volonté  responsable.  ■■ 


L  hôtel  de  Lassay,  dépendance  du 
palais  Bourbon,  a  été  acheté  en  18.'V2  au 
duc  d'Aumale,  héritier  du  prince  de 
Condé.  pour  servir  de  résidence  au 
président  de  la  Chambre,  qui  jusque-là 
avait  erré  de  la  rue  de  Lille  à  la  place 
\'endônie.  M.  Dupia  fut  le  premier  hôte 
de  cette  demeure,  qui  ne  se  composait 
alors  que  d  un  rez-de-chaussée.  En  1846, 


on  construisit  le  premier  étage,  où  sont 
aménagés,  outre  les  appartements  par- 
ticuliers du  président,  la  salle  à  manger 
où  ont  lieu  les  fameux  déjeuners  du 
mercredi,  la  salle  de  billard  décorée 
d'une  belle  tapisserie,  et  ornée  (?)  des 
photographies  de  tous  les  prédécesseurs 
de  M.  Paul  Deschanel  depuis  M.  Grévy. 
Tout  près  se  trouve  la  salle  de  bains,  où 
la  tradition  s'obstine  à  placer  une  bai- 
gnoire d'argent  purement  imaginaire. 
11  n'y  a,  et  il  n'y  a  jamais  eu,  en  fait 
d'appareil  balnéaire,  qu'une  sorte  de 
cuve  en  ciment,  large  et  profonde,  in- 
stallée par  l'ordre  de  M.  \\'ale\\ski  sous 
le  second  Empire,  et  si  incommode, 
qu'à  l'exception  de  la  belle-mère  de  je 
ne  sais  plus  quel  président,  personne, 
depuis  lors,  ne  s'y  est  immergé. 

Au  rez-de-chaussée,  les  salons  des 
Jeux,  des  Saisons,  des  Arts  et  des  Elé- 
ments, décorés .  avec  une  certaine  ri- 
chesse, précèdent  le  salon  des  Sciences, 
qui  sert  de  cabinet  officiel  au  président 
de  la  Chambre.  C'est  de  là  qu'il  sort 
tous  les  jours  pour  gagner  la  salle  des 
séances,  accompagné  des  membres  du 
Bureau,  en  passant  par  la  salle  des  fêtes 
construite  par  ordre  de  M.  de  Mornj.- 
A  l'arrivée  de  ce  petit  cortège  dans  le 
vestibule,  la  compagnie  de  garde  fait  la 
haie  et  présente  les  armes,  tandis  que 
les  tambours  battent  aux  champs. 


C. 


Ni 


'?^^-^ 


'K^«l 


r.N-     DÉ.TEUXKU     A     LA      PUÉ3IDENCE     D  lî     L  .1     CHAMBRE 
L'HONNEUR     DES     (.4  R  A  X  D  3  -  D  T  C  S    DE     RUSSIE    iDapres  le  joaraal  /e  «irr) 


LA    AOITL'HK    A    PKTHOLE 


Ce  (|ue  c'est  qu'une  voiture  automo- 
bile, le  mol,  composé  de  l'expression 
grecque  autos  soi-même,  et  de  la  laline 
nwbilis  mobile,  le  dit  :  une  voilure  qui 
se  meut  d'elle-même,  dont  les  roues 
tournent  de  par  un  mécanisme  intérieur 
au  véhicule,  et  non  parce  qu'un  cheval 
ou  tout  autre  moteur  extérieur  les  en- 
traîne. 

La  voiture  ordinaire  a  quatre  roues 
qui  sont  seulement  porteuses.  La  voi- 
ture automobile  a  quatre  roues,  por- 
teuses aussi  toutes  les  quatre,  mais 
dont  deux,  qui  sont  actionnées  par  le 
moteur  ''généralement  les  roues  d'ar- 
rière), sont  en  sus  motrices;  et  dont  les 
deux  autres,  qui  servent  à  faire  prendre 
au  véhicule  les  directions  voulues,  sont 
en  sus  directrices.  Lorsque  le  train 
d'avant  est  moteur,  les  roues  peuvent 
être  à  la  fois  porteuses,  motrices  et 
directrices;  ce  sont  des  exceptions. 

Mais,  quelle  que  soit  la  position  de 
ces  roues  motrices,  comment  sont-elles 
mues  ? 

Pour  mouvoir  ces  roues,  les  inven- 
teurs ont  été  dans  l'obligation  de  trou- 
ver une  t'ner(jie  qui  à  la  fois  fût  sans 
danger,  peu  onéreuse,  et  de  ravitaille- 
ment facile.  Actuellement  nous  possé- 
dons trois  sources  d'énergie  applicable 
à  la  locomotion  mécanique. 

La  première,  la  plus  ancienne,  est  la 
vapeur.  Tout  le  monde  sait  ce  qu'elle 
est  :  l'état  gazeux  de  l'eau  obtenu  par  la 
chaleur  d'un  fojcr.  Le  fluide  fait  pres- 
sion sur  un  piston  qui  transmol  le  mou- 
vement aux  roues,  directement  ou  non. 

.Mais  la  vapeur,  si  pratique  sur  les 
rails,  l'est  malheureusement  beaucoup 
moins  sur  route.  La  difficulté  de  trou- 
ver et  d'emmagasiner  en  chemin  le 
charbon  destiné  à  chauffer  l'eau:  la  dif- 
ficulté même  de  trouver  rapidement,  en 
tous  lieux,  la  quantité  d'eau  nécessaire 
à  l'approvisionnement;   l'obligation  de 


surveiller  constamment  et  la  chauffe  cl 
la  pression,  etc.,  bref  dix  inconvénients 
majeurs  ont  vite  démontré  que  la  va- 
peur —  du  moins  dans  l'élat  actuel  de 
l'industrie  —  est  totalement  impratica- 
ble sur  route  pour  le  tourisme. 

La  seconde  source  d'énergie  admis- 
sible pour  les  automobiles  est  l'électri- 
cité. Le  moteur  électrique,  en  tant  que 
mécanique,  existe,  et  il  est  presque 
parfait.  Malheureusement  aussi  ce  que 
nous  ignorons  encore,  c'est  le  moyen 
de  lui  fournir  constamment  l'électricité 
dont  il  a  besoin  pour  fonctionner.  Il 
n'existe  pas  de  piles  suffisamment  puis- 
santes pour  l'alimenter.  Et  puis  les  piles 
s'usent.  Comment  les  remplacer  en  cours 
de  route,  chez  qui  en  acheter?  La  dé- 
pense par  kilomètre  serait  d'ailleurs 
considérable. 

On  a  donc  recours,  pour  alimenter  les 
moteurs  électriques,  aux  accumulateurs, 
c'est-à-dire  à  des  caisses  spéciales  dan> 
lesquelles  on  accumule,  on  emmagasine 
de  l'énergie  et  où  le  moteur  puise  au 
fur  et  à  mesure  de  ses  besoins  la  nour- 
riture dont  il  a  besoin. 

.Mais...  cl  le  mais  est  ici  de  grosse 
taille,  les  accumulateurs  sont  en  plomb, 
extrêmement  pesants,  et,  selon  les  con- 
naissances actuelles  de  la  science  élec- 
trique, une  voiture  ne  peut  guère  em- 
porter d'accumulateurs  pour  plus  de 
80  kilomètres  de  marche  environ.  Quand 
elle  a  épuisé  sa  charge,  il  lui  faut  revenir 
à  l'usine  centrale  d'électricité  pour 
(1  relayer  ".  C'est  expliquer  (|ue  la  voi- 
ture électrique,  manifestement  née  pour 
les  villes,  ne  peut  pas  encore  pratique- 
ment s'en  aller  promener  bien  loin  dans 
la  campagne. 

La  troisième  source  d'énergie,  celle 
qui  présente  seule  les  qualités  indispen- 
sables à  la  voiture  de  tourisme,  est  le 
pétrole  (essence  minérale),  car  l'alimen- 
tation  du   véhicule  peut  se  faire  chez 


I.A    \OITL'Rl-:    A    I>,KTI{OM': 


tous  les  épiciers  !  Celle  principale  qua- 
lilt'  de  «  vul^arisalion  n  aurait,  à  elle 
seule  même,  assuré  au  pétrole  la  place 
prépondérante  dans  la  locomotion.  Il  se 
trouve  que,  en  plus  de  ce  mérite,  le  pé- 
trole a  la  vertu  d'être  une  source  d'é- 
ncry^ie  beaucoup  plus  riche,  à  poids 
égal  si  l'on  peut  dire,  que  la  vapeur  et 
l'électricité,  puisqu'un  kilogramme  de 
pétrole  produit  onze  l'ois  plus  de  travail 
qu'un  kilogramme  de  charbon,  et  cent 
quinze  fois  plus  qu'un  kilogramme  d'ac- 
cumulateurs. 

Toutes  les  voitures  actuelles,  tous  les 
véhicules  qui  marchent  seuls  sur  route, 
à  l'avenlure,  sont  aujourd'hui  actionnés 
par  un  moteur  à  pétrole. 

Qu'est-ce  donc  qu'un  moteur  à  pétrole 
et  quels  sont  ses  principaux  éléments? 


Le  moteur  à  pétrole  est  un  simple 
moteur  à  gaz.  Au  lieu  de  consommer 
du  gaz  d'éclairage  comme  le  font  les 
moteurs  fixes  d'ateliers,  ce  qui  serait 
peu  pratique  sur  route,  il  consomme  du 
gaz  de  pétrole  que  la  machine  fabrique 
instantanément  au  fur  et  à  mesure  de 
ses  besoins.  Des  figures,  très  rudimen- 
taires  tout  exprès,  vont  expliquer  som- 
mairement comment  fonctionnent  ces 
moteurs. 

Le  moteur  à  pétrole  se  compose  d'un 
ci/lindre  A  (fig.  1),  vertical  le  plus  sou- 
vent, horizontal  parfois,  large  tube  de 
fonte,  parfaitement  cylindrique,  fermé 
à  un  bout,  dans  lequel  peut  aller  et  ve- 
nir un  pislon  B  qui,  au  moyen  d'une 
mnitivclle  C  et  d'une  bielle  D,  est  reliée 
à  une  roue  massive  \'  qu'on  nomme  un 
volant. 

Quand  le  pislon,  actionné  par  la  force 
dont  nous  allons  parler,  descendra  dans 
le  cylindre,  il  poussera  sur  le  volant;  il 
le  fera  tourner  dans  le  sens  de  la  flèche. 
Alors  le  volant,  lancé,  fera  remonter  le 
piston  dans  le  cylindre.  Aussitôt  la 
force  en  question  repoussera  en  bas  le 
piston  et  ainsi  de  suite.  Une  rotation 
du  volant,  ininterrompue,  sera  ainsi 
produite.  Donc  l'arbre  F,  celui  qui   est 


au  centre  du  volant,  sera  également 
animé  d'un  mouvement  de  rotation  qu'il 
nous  suffira  de  transmettre  aux  roues 


ÉLÉMENTS 
I)  '  r  N'      M  0  T  E  U  It 


Eu  .^,  le  cylindre  daii!^ 
lequel  va  et  Tient  le 
pùton  B.  Le  mouve- 
ment est  communiqué 
p;ir  la  manirelle  C  et 
la  hielle  D  au  rolant  V 
dont  le  centre  est 
Yaibre  F. 


motrices  de  notre  voilure  pour  quelles 
soient  actionnées. 

Mais  avant  de  voir  comment  mar- 
chera notre  voiture,  voyons  d'abord 
comment  marche  notre  moteur. 


La  force  qui  fait  ainsi  descendre  le 
piston  dans  le  cylindre  est,  dans  les 
moteurs  à  gaz  ou  à  pétrole,  celle  qui 
résulte  d'une  explosion.  Rassurons-nous, 
l'explosion  est  ici  toute  voulue,  toute 
limitée  et  tout  inolfensive. 

On  sait  que,  communément,  le  gaz 
d'éclairage,  le  gaz  de  pétrole,  etc.,  brû- 
lent quand  on  les  allume;  mais  que, 
lorsqu'ils  sont  mélangés  à  une  certaine 
quantité  d'air  atmosphérique  et  qu'on 
les  allume,  ils  explosent,  c'est-à-dire 
qu'ils  sautent.  Ils  sont  donc  devenus 
des  explosifs  en  se  mélangeant  à  une 
quantité  déterminée  d'air. 

Le  problème  du  moteur  à  pétrole 
consiste  ainsi  :  à  faire  arriver  au-dessus 
du  piston  un  volume  convenablement 
dosé  de  gaz  de  pétrole  et  d'air  atmo- 
sphérique qui  forme  un  mélange  explo- 
sible;  à  allumer  ce  mélange  pour  qu'il 
détone  et  chasse  brusquement  le  pislon; 


LA    VOITLHK     A     HKTROLE 


puis  à  évacuer  ce  gaz  vieux  pour  faire 
place  à  une  nouvelle  charge  de  ga/  neuf. 
Comment  ferons-nous  entrer  ce  mé- 
lange clans  le  cylindre  ?  Par  l'aspiration 
que  produit  le  piston  en  descendant 
dans  le  cylindre,  aspiration  qu'on  pro- 


Soupape 
d'echappemeiit 


une  aspiration  qui  ouvre  la  soupape  et 
appelle  du  gaz  dans  le  cvlindre.  L'air 
atmos|)liérique,  obéissant  à  ce  mouve- 
ment de  happement,  pénètre  dans  le 
carburateur  par  le  robinet  K  plus  ou 
moins  ouvert  selon  le  dosage  utile,  passe 


[nine  ds  l'air 
atmosphéhaue 


ÉLÉMENTS      n'iN      MilTElR     A      PÉTUilLE 
A     ALLIMAUE     ÉLEtTRIyfE 

.air  atmosphérique,  aspire  par  le  cylindre,  pénètre  par  le  ro- 
binet K  dajis  le  carburateur  J,  Il  se  carbure  au  contact  de 
l'essence  et  gagne  le  cylinilre  en  traversant  la  soupape  d'aspi- 
ration. Lorsque  l'étincelle  l'a  fait  exploser  et  que  le  travail 
utile  est  proiluit,  le  moteur  ouvre  automatiquement  la  soupape 
d'éclmppement.  et  l'aspiration  reprend. 


voque  à  la  main  pour  mettre  en  roule 
le  moteur. 

Le  cylindre  porte  dans  son  haut, 
nommé  culasse,  une  soupape  dite  sou- 
pape d'admission  ou  d'aspiration  qui  a 
pour  fonctions  d'ouvrir  ou  de  fermer 
en  temps  voulu  la  communication  entre 
le  cylindre  cl  l'appareil  priidiatcur  du 
gaz  détonant  qu'on  nomme  curhura- 
teur  ffig.  2). 

Si  nous  supposons  que  nous  ayons 
versé  du  pétrole  dans  un  réservoir  J, 
ouvert  seulement  à  sa  partie  supérieure 
par  un  conduit  dont  nous  pouvons  ré- 
gler graduellement  l'entrée  par  un  robi- 
net K;  que,  d'aulro  part,  nous  ayons 
réuni  ce  carburateur  sommaire  à  la  sou- 
pape (|iii  est  la  porte  ilu  cylindre,  voici 
les  phénomènes  qui  se  succèdent  : 

l']n  tournant  à  la  main  le  volant  pour 
mettre  en  route  le  moteur,  nous  faisons 
descendre  le  piston.  Nous  produisons 
le  vide  dans  le  cylindre,  par  conséquent 


sur  la  surface  du  pétrole,  lèche  le  liquide, 
se  «  carbure  ■>,  devient  explosif,  et  rem- 
plit le  cylindre  en  passant  par  la  sou- 
pape ouverte. 

Lorsqu'une  certaine  quantité  de  gaz 
est  entrée,  un  dispositif  d'allumage 
l'enflamme,  soit  par  une  étincelle  élec- 
trique, soit  par  un  tube  incandescent. 
L'explosion  se  produit.  La  soupape 
d'admission  est  brusquement  refermée, 
empêchant  tout  gaz  nouveau  de  péné- 
trer, et  le  piston  est  chassé.  Le  volant 
reçoit  une  imi)ulsion  très  vive. 

Parvenu  au  bas  de  sa  course,  le  pis- 
ton ne  produit  plus  d'elfet  actif.  C'est  le 
volant  qui,  en  vertu  tle  sa  force  de  rota- 
tion, le  fait  remonter  dans  le  cvlindre. 

Mais  le  cylindre  est  à  ce  moment 
rempli  des  résidus  gazeux  du  mélange 
explosif  qui  vient  de  travailler,  résidus 
déormais  inutiles  et  qu'il  faut  mettre  à 
la  porte.  Plaçons  en  face  de  celle  d'ad- 
mission    une     seconde     soupape     dite 


LA     VOITUHI':    A     l'KTHOI.E 


d'échuppemenl,  soup.npe  que  le  volant 
ouvrira  de  lui-mt'me  mécaniijuemenl  au 
moment  de  la  remontée  du  piston.  Far 
là  vont  s'échapper  au  dehors  les  ga/. 
inutiles,  refoulés,  balayés  par  le  piston. 

La  force  de  lancée  du  volant  doit  être 
assez  grande  pour  faire  continuer  encore 
au  piston  son  mouvement  de  va-et-vient, 
pour  le  faire  redescendre  à  moitié  course 
après  l'avoir  fait  remonter.  Redescen- 
dant, le  piston  recommence  à  aspirer, 
une  nouvelle  explosion  se  produit,  une 
nouvelle  impulsion  vive  sur  le  volant, 
et  le  mouvement  se  perpétue  ainsi. 

Tant  que  nous  graisserons  bien  les 
organes  en  jeu  et  que  nous  l'approvi- 
sionnerons de  pétrole,  le  moteur  fonc- 
tionnera. Ces  engins  à  pétrole  font  de 
cinq  cents  à  deux  mille  tours  à  la  minute. 


Une  particularité  cependant  empê- 
cherait vite  notre  moteur  de  continuer 
à  tourner  si  nous  n'y  prenions  garde. 
En  elfet,  ces  explosions,  si  nombreuses 
dans  un  temps  court,  dégagent  dans  le 
cylindre  une  chaleur  très  élevée  qui 
échauHerait  tellement  le  métal  que  les 
soupapes  bientôt  brûleraient  et  que  le 
piston  serait  bloqué,  ou  grippé,  ou  calé, 
selon  l'expression  qui  vous  plaira;  à 
coup  sûr,  le  moteur  serait  hors  d'usage. 

11  faut  donc  obligatoirement  refroi- 
dir le  cylindre,  et  sans  interruption. 
Dans  les  moteurs  de  puissance  relative- 
ment grande,  de  quatre  à  dix  chevaux 
par  exemple,  on  établit  autour  de  lui 
une  circulation  d'eau  qui  vient  d'un 
réservoir  spécial,  y  retourne  après  avoir 
entouré  le  cylindre,  s'y  refroidit,  puis 
revient  à  nouveau  refroidir  le  cylindre, 
et  ainsi  de  suite.  Dans  les  moteurs  de 
petite  vitesse,  un  à  trois  chevaux,  on 
se  contente  de  refroidir  le  cylindre  par 
une  circulation  d'air.  Le  cylindre  porte 
alors  des  saillies  circulaires  nommées 
ailettes,  faisant  bloc  avec  lui,  et  au  mi- 
lieu desquelles  s'établit  un  courant  d'air 
lors  de  la  marche  du  véhicule.  Ce  der- 
nier système  est  employé   surtout  dans 


les  motocycles  et  autres  véhicules  à  pé- 
trole légers. 

Le  refroidissement  par  eau,  qui  est  le 
plus  efficace,  qui  est  toujours  employé 
dans  les  voitures,  est  cause  souvent 
d'une  méprise  du  public.  Car  l'eau  de 
refroidissement  s'échauffant  parfois 
beaucoup,  il  arrive  que  sous  la  voiture 
sortent  des  panaches  de  fumée  blanche 
que  les  curieux  croient  venir  de  l'échap- 
pement d'une  petite  locomotive.  — 
Tiens,  disent-ils,  une  voiture  à  vapeur  ! 
—  Alors  qu'il  s'agit  communément 
d'une  voiture  à  pétrole.  Le  peuple  bap- 
tise d'ailleurs  de  «  vapeur  »  tout  véhi- 
cule qui  se  meut  sans  chevaux  ! 


Le  moteur  fonctionnant  selon  les 
principes  que  nous  venons  de  voir,  le 
constructeur  l'installe  avec  tous  ses 
organes  spéciaux  sur  la  voiture.  Moteur 
proprement  dit  avec  son  volant,  son 
régulateur  et  son  système  d'allumage 
pour  la  production  des  explosions  ;  ré- 
servoird'essence  ;  réservoird'eau,  pompe 
pour  la  circulation  de  cette  eau,  etc. 
Puis  le  constructeur  relie  le  moteur  aux 
roues  motrices. 

Les  appareils  de  transmission  dans 
les  automobiles  à  pétrole  sont  de  sys- 
tèmes très  divers  qu'il  serait  superflu 
d'énumérer  ici.  Tous  néanmoins  sont 
construits  pour  satisfaire  à  des  obliga- 
tions strictes  et  nombreuses,  on  va  le 
voir. 

En  premier  lieu,  l'appareil  de  trans- 
mission doit  être  u  isolable  >■>  du  mo- 
teur à  volonté,  c'est-à-dire  qu'il  faut  que 
le  conducteur  puisse  instantanément, 
et  aussi  souvent  qu'il  le  veut,  débrayer 
puis  embrayer.  En  effet,  le  moteur  à  pé- 
trole ne  peut  pas  se  mettre  en  roule 
seul,  comme  un  moteur  à  vapeur,  à  la 
simple  ouverture  d'un  robinet.  Il  faut 
qu'on  le  lance  d'une  façon  quelconque, 
le  plus  souvent  à  la  main.  11  est  donc 
très  important  qu'on  ne  le  laisse  pas- 
s'arrêter  quand  la  voiture  elle-même 
s'arrête,   sans  quoi,   dans  un  embarras 


l.A     VOITIUK    A     PKTIiOLU; 


de  rues  par  exemple,  on  ne  pourrait 
plus,  après  avoir  stoppé,  démarrer  à 
nouveau  sans  être  oblijjé  de  descendre 
<le  voiture  pour  remettre  en  roule  le 
moteur!  Aussi  quand  une  voiture  à  pé- 
trole est  arrêtée  par  un  embarras  de 
<-irculation,  la  voit-on  trépider  sur  place, 
car  le  moteur  continue  à  tourner  et  les 
explosions  ne  cessent  point.  Cette  par- 
ticularité n'existe  ni  dans  les  voitures  à 
vapeur  ni  dans  les  voitures  à  électricité. 
En  second  lieu,  il  faut  que  l'appareil 
de  transmission  soit  capable,  par  le 
moyen  de  roues  dentées  de  diamètres 
dilïérenls,  voire  de  poulies  de  tailles 
diverses,  de  fournir  à  la  voiture  des 
vitesses  variées.  En  effet,  le  moteur  à 
pétrole  possède  encore  ce  caractère 
spécial  de  ne  fonctionner  bien  qu'à  une 
vitesse  déterminée  et  qui  est  sa  vitesse 
de  régime.  On  ne  peut  donc  pas  compter 
sur  lui  pour  chang^er  d'allures. 

En  troisième  lieu,  il  faut  que  l'appa- 
reil de  transmission  n'attaque  pas  les 
roues  brutalement,  mais  progressive- 
ment, doucement  même.  En  effet,  les 
engrenages  et  les  poulies  ne  peuvent  pas, 
on  le  conçoit,  exister  dans  une  voiture 
en  nombre  suffisant  pour  imprimer  suc- 
cessivement au  véhicule  toutes  les 
vitc-ses  principales  comprises  entre  zéro 
et  10  kilomètres  à  l'heure  par  exemple; 
chaque  vitesse  exigeant  deux  roues  den- 
tées en  prise,  c'est  quatre-vingt  roues 
qu'il  faudrait,  soit  un  poids,  un  encom- 
brement et  un  prix  fantastiques  !  Dans 
la  pratique,  on  se  contente  de  quatre 
vitesses  au  maximum.  Les  voitures  por- 
tent des  engrenages  qui  donnent  par 
exemple  8,  l'i,  1  i  cl  .'Vi,  ou  bien  .5,  10, 
:20  et  'M)  kilomèlres  à  l'heure,  etc. 

Lors  donc  que  la  voiture  est  au  repos, 
le  moteur  étant  mis  en  marche,  si  au 
moment  du  démarrage,  nous  embrayons 
brusquement  sur  la  première  vitesse  de 
S  kilomèlres,  je  suppose,  tout  notre 
mécanisme  et  nos  voyageurs  vont  rece- 
voir un  clioc  formidable  dont  les  uns  et 
les  autres  subiront   les    dommages.  En 


effet,  nous  ne  pouvons  pas,  sans  un 
heurt  considérable,  animer  tout  d'un 
coup  d'une  vitesse  de  H  kilomèlres  à 
l'heure,  c  est-;i-dire  de  •J'","J5  environ  à 
la  seconde,  une  masse  qui  présentement 
est  inerte.  Il  faut  que  nous  trouvions 
le  moven,  tout  en  embrayant  sur  ce 
premier  engrenage,  puisque  nous  n'en 
possédons  pas  d'autre  moins  rapide,  de 
ne  pas  assommer  nos  gens  et  notre 
instrument.  Le  mode  d'embrayage  doit 
donc  être  progressif,  c'est-à-dire  que, 
par  des  cônes  friclionnanl  les  uns  dans 
les  autres,  ou  par  des  courroies  patinant 
sur  des  poulies,  le  choc  sera  amorti,  et 
le  véhicule  ne  sera  propulsé  que  gra- 
duellement, sans  violence.  La  brutalité 
serait  évidemment  un  défaut  capital 
dans  une  voiture  automobile. 


Telles  sont,  à  grands  traits,  la  théorie 
du  moteur  à  pétrole  et  les  obligations 
fondamentales  auxquelles  le  construc- 
teur est  contraint  de  se  soumettre  pour 
l'appliquer  à  une  voiture. 

Simple  à  énoncer,  cette  mécanique 
spéciale  est  cependant  des  plus  difficiles 
à  exécuter.  Elle  est  pleine  de  »  tours  de 
mains  »  que  peu  de  constructeurs  con- 
naissent bien  encore.  C'est  en  tout  cas 
une  grande  industrie  essentiellement 
française  qui,  de  jour  en  jour,  modifie 
les  mœurs  et  se  répand  dans  le  monde 
entier.  L'automobile  prépare  évidem- 
ment une  révolution  dans  la  locomotion, 
et  par  suite  dans  les  rapporis  des 
hommes,  plus  profonde  encoi-e  que  celle 
qu'on  doit  à  la  bicyclette. 

La  facilité  réelle  de  conduite  cl  d'en- 
tretien qu'offre  une  automobile  à  pé- 
trole, sa  serviabilité  constante  à  tous  les 
usages,  sa  parfaite  innocuité  font  d'elle 
dès  aujourd'hui  le  véhicule  pratique 
qui  peut  réaliser  bien  des  projets  et 
donner  corps  à  tant  de  rêves  I 

L.    IVm  nin     i>i:    S\rNii;ii. 


LE    MOUVEMENT    LITTÉRAIRE 


Krckmann  est  mort.  Il  avait  dispaini  depuis 
longtemps.  Cette  fois,  c'est  tout.  C'est  une  fin 
triste,  éteinte,  comme  un  enterrement  où  il  n'y 
aurait  personne. 

La  ballade  allemande  dit  que  les  morts  vont 
vite.  Les  vivants  vont  plus  vite  encore.  Erckmann 
ii'e.\istait  déjà  plus  avant  de  mourir.  Pas  un  hon- 
neur, pas  un  discours,  pas  un  adieu,  pas  une  chro- 
nique en  son  honneur  sur  sa  tombe  encore  ouverte. 
Rien.  Le  silence  et  l'oubli  !  Et  rien  n'est  plus 
injuste  ;  j'en  appelle  à  ceux  de  ma  génération  qui 
ont  lu  et  dévoré  des  yeux,  tout  jeunes.  Madame 
Thérèse.  VAmi  Frilz,  le  Conscrit  de  1813,  qui  sont 
des  modèles  dans  leur  genre. 

ErcUmann  et  Chatrian  !  Combien  de  gens  disent  : 
"  Eh  quoi  !  ils  étaient  donc  deux?  »  La  collabo- 
ration et  l'union  furent  telles  qu'on  prenait  Erck- 
mann Chatrian  pour  le  nimi  d'un  seul  homme. 

Chatrian  est  mort  en  I,s90. 

Erckmann, qui  vient  de  mourir,  était  né  à  Phals- 
bourg  en  1822.  Son  père  était  libraire.  Le  futur 
romancier  connut  Chatrian  qui  était  «»  pion  »  au 
collège  de  Phalsbourg,  en  1817.  Ils  s'entendaient 
parfaitement  et  firent  le  projet  d'écrire  quelques 
livres  en  collaboration.  Ils  donnèrent  au  journal 
Le  nèmocrale  du  Hhin,  deux  feuilletons,  \c  Sacrifice 
il'Ahraham  et  le  liourgmeslre  en  brmleille.  et  ils 
firent  représenter  au  théâtre  de  Strasbourg  V Alsace 
en  1814,  drame  patriotique  qui  fut  interdit.  Ces 
leuvres  sont  très  remarquables  par  le  style  et  l'art. 
Elles  sont  injustement  oubliées. 

Les  deux  collaborateurs  travaillèrent  ainsi  dans 
l'ombre  jusqu'en  1859.  Erckmann  avait  trente-sepi 
ans.  C'est  alors  qu'ils  firent  Vlllustre  dnc'eiir 
Matheus  qui  fut  un  succès  et  qui  commença  la 
belle  série  :  .1/ai/re  Daniel  Rock  ^1861),  le  Fmi 
YetfDf  18(j2\  la  Taverne  des  Jambons  de  Mayencc. 
Madame  Thérèse.  VAmi  Frilz,  Histoire  d'un  conscrit 
de  181.3,  Waterloo,  la  Guerre,  les  Vieuj:  de  la 
vieille,    le   Juif  polonais,  et   combien  j'en    passe  ! 

Quel  touchant  tableau  que  ces  deux  amis  si 
étroitement  unis  par  le  cœur  et  par  la  pensée. 
Malheureusement,  ils  se  brouillèrent  à  la  fin.  En 
1889,  le  secrétaire  de  Chatrian  publia  une  suite 
d'articles  pour  lesquels  Erckmann  poursuivit  son 
ami  en  correctionnelle.  Un  an  après,  Chatrian 
mourut. 

J'ai  conservé  un  souvenir  curieux  qui  réunit 
dans  mon  esprit  deux  noms  de  patriotes,  Erckmann 
et  Burdeau,  l'ancien  président  de  la  Chambre. 

Burdeau  était  alors  simple  professeur  de  philo- 
sophie au  lycée  Louis-Ie-Grand  ;  j'étais  élève  dans 
sa  classe:  c'était  en  1883.  Il  était  fort  sj-mpa- 
thique  et  patriote  ardent.  Il  avait  été  décoré  de 
la  Légion  d'honneur  pour  sa  conduite  en  1870. 
alors  qu'il  était  encore  élève  à  l'Ecole  Normale.  A 
nos  yeux,  c'était  un  héros  supérieur  et  d'une  autre 
essence. 

Paul  Bert  devint  ministre  et  le  prit  pour  son 
chef  de  cabinet.  Dans  les  dernières  classes,  la  phi- 
losophie eut  tort,  et  pour  occuper  le  temps,  Bur- 
deau nous  apporta  le  manuscrit  d'un  roman  que 
lui  avait  confié  son  ami  Erckmann,  et  il  nous  en 
fit  la  lecture.  Je  ne  sais  plus  trop  ce  que  c'est,  ni 
si  le  livre  a  paru.  C'était  un  récit  de  guerre  et 
d'invasion  ;  des  paysans  chantaient  : 

Les  p.mdoiirs  sont  :i  HiXguenau. 

Il  y  avait  une  très  touchante  histoire  de  chien, 
et.  si  je   me   le  rappelle,  c'est    que    Burdeau  nous 

IX.   —  45. 


avait  développé  un  cloquent  parallèle  entre  ces 
pages  du  chien  et  l'épisode  du  chien  d'Ulysse, 
dans  {'Odyssée,  et  il  ne  craignait  pas  de  dire  du 
romancier  moderne  : 

—  C'est  beau  comme  de  l'Homère  ! 

Voilà  un  hommage  précieux,  et  c'est  celui  que 
j'ai  voulu  déposer  parmi  les  trop  rares  couronnes 
qui  ont  été  apportées  sur  la  tombe  du  vieil  oublié. 

Le  début  de  leur  collaboration  est  curieux.  Ils 
étaient  venus  à  Paris.  Erckmann  avait  de  quoi 
vivre.  Chatrian  avait   pris    un    poste   de  petit  eni- 


E  II  C  K  M  ,V  N  X 


ployé  à  la  gare  de  l'Est.  Ils  avaient  tous  deux  en 
portefeuille  leur  manuscrit  du  conte  fantastique  le 
Bourgmestre  en  houleille.  Chatrian  le  porta  au 
journal  VArtisIe,  et  pour  lui  donner  plus  de  chance 
d'être  reçu,  il  le  présenta  comme  l'œuvre  ^d'un 
certain  Erckmann.  auteur  célèbre  en  Allemagne. 

Arsène  Iloussaye  y  fut  pris  et  publia  aussitôt 
le  Bourgmestre  en  bouteille,  conte  fantastique, 
traduit  de  l'allemand,  de  M.  Erckmann.  par  Cha- 
trian. 

II  y  a  un  an  à  peine,  Erckmann  écrivait  à  Jules 
Clarètie  une  lettre  touchante,  dont  voici  quelques 
lignes  : 

Eu  hiver,  j'écoute  bourdonner  mou  feu.  En  été,  je  fais  trans- 
porter mon  fauteuil  au  fond  de  mon  joirdm  clos  de  mur> 
t.\pis3ès  de  vignes  et  de  volubilis,  et  je  rêve  à  mes  belle? 
forets  des  Vosges,  à  m^  soierie,  aux  bonnes  figures  d'autrefois. 
Du  reste,  pas  de  souffrance. 

C'est  une  grande  satisfaction  de  n'avoir  jamais  manqué  â 
ses  devoirs,  ni  envers  soi-même,  ni  envers  sa  famille,  ni  envers 
sa  patrie,  et  c'est  la  seule  qui  me  reste  au  moment,  prochain 
sans  doute,  de  lever  le  pied  pour  entrer  dans  le  grand  inconnu. 

Comme  l'observa  le  destinataire,  c'étaient  les 
adieux  de   l'Ami  Frilz.  Aujourd'hui   ce  disparu  est 


I.K    MOUVEMENT     LITTIÎIIAIUE 


iiKprl;    il    avait  droit  A    notre    s 
aura  ilroil  à  l'estime  de  l'avenir 


venir,  comme 


De  remuer  la  question  du  latin  et  de  rallumer  la 
querelle  des  anciens  et  des  modernes,  il  semble  que 
ce  soit  l'antiquité  qui  en  a  profité,  car  les  romans 
antiques  n'ont  jamais  été  plus  fréquents.  C'est 
Aphniilile  ou  encore  Uilbilis,  de  Pierre  Louys  ; 
c'est  lu  Fleur  de  Cijlhère.  de  P.  Castanier;  c'est 
la  Panseuse  de  Ponipéi .  de  Jean  Bcrtlieroj'  (chez 
Ollbmioukf).  Nous  nous  arrêterons  un  instant  à 
ce  dernier. 

Le  livre  n'est  peut-être  pas  d'une  archéologie  à 
l'épreuve  de  toute  critique  ;  mais  il  est  pittoresque, 
poétique,  passionné  et  jrracieux.  C'est  quelque  chose, 
l.'histoiie  est  celle  de  la  petite  danseuse  Nonia,  qui 
dédaigne  les  hommages  de  ses  soupirants,  notam- 
ment du  peintre  Ludius,  et  qui  aime  épcrdument 
Hyacinthe,  un  Camille. 

Le  Camille  était  l'assistant  du  grand-prêtre,  une 
sorte  de  diacre,  qui  se  tenait  debout  aux  côtés  du 
pontife  en  tenant  les  vases  sacrés.  On  en  voit  un 
ainsi  figuré  sur  le  Virgile  du  Vatican. 

Leurs  amours  sont  patronnées  par  le  pontife,  qui 
voit  en  elles  un  culte  salutaire  rendu  à  la  déesse 
Aphrodite. 

Que  leur  arrive-t-il'?  Toujours  la  même  chose.  Ils 
s'aiment  tant  et  plus.  Le  Camille  meurt.  Nonia  est 
désolée. 

Sur  ce  tissu  léger  sont  brodées  des  scènes  anti- 
ques, des  vues  de  là-bas,  faites  avec  délicatesse  et 
charme. 

Voici  le  Vésuve,  qui  est  comme  le  président  de 
toute  cette  afl'aire  ;  c'est  son  ruisseau  de  feu  qui 
embrase  Hyacinthe  au  cours  d'une  promenade  dans 
les  roches  avec  l'incandescente  Nonia.  Ce  paysage-ci 
vous  donnera  la  note  de  toutes  ces  aquarelles  accro- 
chées le  long  du  récit  : 

Le  Vésuve  projetait  son  ombre  bienfaisante  sur  le  rivage. 
Depuis  la  base  jusqu'à  mi-côte,  une  ceinture  d'ornes  l'enser- 
rait, enguirlandée  de  vignes  claires  où  frissonnait  la  caresse 
fragile  des  pimpres  ;  plus  liant,  de^  olëandres  fleurissaient  en 
larges  roses  de  pourpre  qui  disaient  la  gloire  triomphante  du 
soleil  ;  et,  sur  le  plateau,  tout  au  sommet,  des  sapins  grêles 
formaient  une  clairière  lumineuse  où  venaient  s'aimer  le  soir 
les  nymphes  et  les  dieux  sylvestres. 

De  très  loin  ou  voyait  sa  masse  verdoyante,  tour  énorme, 
monter  dans  l'azur  ;  il  était  le  gardien  de  la  région,  le  géant 
clément  et  dons  qui  veillait  sur  la  félicité  des  peuples. 

Il  était  la  joie;  il  était  l'ivresse  et  l'amour;  à  ses  pieds,  les 
villes  reposaient  avec  des  mollesses  de  courtisanes.  C'était 
NéapoUs,  —  la  cité  nouvelle,  —  bâtie  sur  le  tombeau  d'une 
sirène;  HerculsDum,  sjivante  plus  qu'une  autre  dans  l'art  des 
voluptés  grecques.  Oploute  et  Rctina,  sœurs  jumelles  couchées 
dans  le  même  repli  du  golfe,  parmi  la  fraîcheur  des  citron- 
niers; Tompéi  enfin,  la  Joyeuse,  dont  la  beauté  peinte  éclatait 
sous  l'ardeur  du  jour,  comme  celle  d'une  flllo  violemment 
f.irdôe  offr.itit  ses  oharmes  à  la  convoitise  de  tous  les  regards. 

C'est  le  temps  des  vendanges,  ù  Pompéi;  parmi 
les  pampres,  les  thyrses,  les  danses,  la  folie  agi- 
lait  ses  grelots. 

Ce  jour-lA,  le  Camille  Hyacinthe  rencontra  et 
connut  la  danseuse  Nonia.  Nous  suivons  celle-ci 
dans  l'atelier  du  peintre  Ludius  Féli.x,  et  lout  ce 
coin  de  vieux  quartier  populaire  est  vu  avec  pré- 
cision et  couleur.  Tournez  les  pages  comme  celles 
d'un  album  de  voyage  :  voici  l'école  des  danseuses, 
l'orgie  chez  Labéon ,  le  temple  de  Vénus,  nous 
entrons  dans  l'échoppe  des  cordonniers  et  des  fou- 
lons, au  théâtre,  où  nous  assistons  A  une  Atellane, 
au  cabaret  de  l'Eléphant,  ù  l'amphilhéAtre  :  c'est 
quelque  chose  comme  le  gros  ouvrage  de  Uczo- 
bry,   plus  léger. 

r.epcndant,  comme  on  a  vu  entrer  Nonia  dans  le 
temple  où  habite  son  Camille,  on  a  cru  que  la  petite 
allait  lA  pour  le  grnnd-prêtre  el  voici  une  manière 


de  sédition  contre  lui.  Il  soulTrc  el  se  lait  pour  ii  • 
pas  gâter  le  bonheur  des  dcu.x  amanls. 

Nous  nous  promenons  avec  eux  dans  les  envi- 
rons, i'i  Rétina,  à  Oplonte,  à  Herculanum.  Ce  soni 
d'exquises  notes  de  voyage.  Quand  Hyacinthe  eut 
dix-huit  ans,  le  Camille,  —  ils  étaient  toujours  pris 
dans  des  familles  nobles  cl  riches,  —  retourna  dans 
sa  maison  parmi  les  siens,  chez  son  unclc,  qui 
organisa  des  fêtes  et  des  danses  cl  Nonia  y  parul, 
el  sa  beaulé  ennammanl  le  mailre  de  céans  fil  de 
l'oncle  un  rival  du  neveu. 

C'est  une  scène  touchante  celle  où  Nonia  se  donne 
au  laid  peintre  Ludius  pour  obtenir  de  lui  qu'il  la 
prenne  pour  modèle  et  l'emmène  dans  la  maison 
des  Velti,  où  il  doit  peindre  des  fresques  et  où 
Hyacinthe  est  malade.  Pittoresque  encore  celle  où 
la  foule,  dans  le  temple,  attend  le  miracle  par  lequel 
la  lyre  de  la  statue  d'Apollon  doit  s'animer  et  chan- 
ter toute  seule. 

Mais  Hyacinthe  meurt,  el  Nonia  retourne  seule 
dans  la  montagne,  et,  dans  son  deuil,  elle  danse, 
seule,  devant  le  ruisseau  de  lave  qui  avait  em- 
brasé le  cœur  de  son  amant. 

Tout  le  livre  est  écrit  d'un  style  ferme,  clair,  en 
général  dénué  de  toute  bizarrerie,  car  les  passages 
sont  rares  où  il  est  dit.  par  exemple,  en  parlant 
d'un  éphèbe,  que  sa  tête  «  s'inscrivait  "  au-dessus 
de  ses  épaules  comme  une  inscription  d'un  temple. 
Par  le  paysa.ae  gracieux  et  bien  italien,  par  les 
aimables  reconstitutions  des  mœurs  antiques,  par 
la  peinture  fraîche  cl  jeune  de  l'amour,  par  le  feu 
délicat  des  -sentiments,  par  l'aspect  un  peu  reli- 
gieux de  certains  cotés  du  tableau  et  par  la  sim- 
plicité des  lignes,  ce  roman  est  assuré  d'une  place 
honorable  parmi  les  romans  antiques,  entre  le 
SiHlios.  de  l'abbé  Terrasson.  /e,<î  .\[arlyr.i  et  les  Der- 
niers jours  de  l'aiiipéi,  ou  Rnme  nu  siècle  d'Auguste. 


M.  Ernest  Uaudcl  a  placé  l'action  de  son  roman 
les  Deux  éréi/i/e.s-,  paru  chez  Ji'vf.n,  dans  la  période 
troublée  qui  précède  les  Cent-Jours.  Le  récit  com 
menée  A  la  veille  de  la  capitulation  de  Paris,  en 
mars  ISM,  pour  se  terminer  A  la  rentrée  de  Na- 
poléon I",  l'année  suivante. 

Le  sujet  est  la  rivalité  de  deux  évêques  de  Gucr- 
landc,  petite  ville  de  Picardie. 

L'un,  Ml"  d'Ermel,  a  été  nommé  par  l'empereur, 
au  lendemain  du  Concordai,  pour  services  rendus 
lors  de  la  pacification  de  la  Vendée. 

L'autre  est  }iW  de  Magalon,  émigré,  aristocrate 
intransigeant  et  attaché  à  l'ancien  régime. 

Voilà  les  deux  rivaux.  Voici  maintenant  le  couple 
amoureux  de  ces  Monlagut-Capulel. 

MB'  de  Magalon  a  un  neveu,  \'iclurnien  de 
Ferrère. 

M"  d'Ermel,  le  cimcordatairo,  a  une  pupille, 
Frédérique  du  Quesnay. 

Viclurnion  aimera  Frédérique. 

Quand  s'ouvre  le  récit,   Frédérique  est  au   cou- 
vent des  dames  d'Abbémont,    ses  anciennes  insli- 
lutrices,   et   se   prépare  à  entrer  dans   les   ordres. 
Elle  fait,  A  cel  cfTet,  une   retraite   consocrée  à  des  ■ 
exercices  de  piété. 

Puis  elle  rentre  A  Ciucrlande.  Le  pays  commence 
à  être  envahi  ;  on  signale  partout  des  partis  de 
cosaques. 

Frédérique  et  sa  gouvernante,  pendant  leur 
retour,  sont  surprises  par  un  orage  et  cnlourécs 
dans  la  forêl  par  des  cosaques. 

Elle  reconnait  dans  leur  chef  un  compalriole, 
Viclurnieu  de  Ferrère,  passé  aux  alliés,  el  actuel- 
lement colonel  des  armées  du  Tsar.  La  jeune  fille 
le  traite  durement  et  lui  reproche  de  porter  les 
armes  contre  son  pays. 

Peu  après,  ('.uerlnnde  est  aux  mains  des  Russes. 


LE    MOUVEMENT     I.  ITTKK  A  1  K  E 


«95 


Suit  un  ciuieux  tableau  do  la  cour  à  Paris,  et  ce 
sont  des  |)anncau\  liabileuieul  bi'ossés  :  la  messe 
aux  Tuileries,  les  émigrés  avides  de  places. 

Victuriiien  devient  colonel  d'un  régiment  de  hus- 
sards et  aide  de  camp  du  comte  d'Artois.  Il  re- 
trouve A  Paris  la  Erédérique  de  Gucriande  venue 
chez  sa  tante,  la  marquise  de  Morville.  11  en  est 
violemment  amoureux.  Mais  elle  veut  entrer  dans 
les  ordres. 

Les  événements  se  précipitent.  Napoléon  a  quitté 
l'île  d'Elbe  et  marche  sur  Paris.  Louis  XVIII  est 
en  fuite. 

Msf  de  Mapalon  est  poursuivi,  traqué,  ainsi  que 
son  neveu  Victurnien.  Ils  sont  reçus  chez  l'évèque 
rival  et  heureux,  Ms'  d'Ermel,  qui  les  cache  et  va 
chercher  leur  grâce  auprès  de  Napoléon.  L'évèque 
révolté  est  touché  par  l'aimable  accueil  de  son 
successeur,  et  se  réconcilie  avec  lui.  Il  a  même 
la  joie  de  voir  Ms^  d'Ermel  s'elTacer  devant  lui  et 
le  laisser  officier  le  jour  de  Pâques  dans  sa  chère 
cathédrale. 

Il  meurt  le  jour  même,  d'émotions  et  de  fatigues, 
et  bénit  A  la  fois  son  rival  Mb'  d'Ermel,  son  neveu 
Victurnien  et  Frédérique. 

Celle-ci  a  vu  clair  dans  son  coeur  ;  ce  qu'elle 
prenait  pour  la  vocation  relit;ieuse  n'était  qu'une 
exaltation  des  nerfs  ;  elle  aime  Victurnien  ;  les 
eunes  gens  se  marient. 

Cette  trame  supporte  des  tableaux  bien  touchés 
et  documentes  solidement  par  cet  historien  si 
informé  qu'est  Ernest  Daudet.  Toute  la  partie  his- 
torique, de  beaucoup  la  meilleure  du  livre,  est 
dite  de  façon  vivante,  et  fait  une  illustration  pit- 
toresque à  cet  épisode  étonnant  de  la  première 
Restauration,  où  Louis  XVIII  arriva  et  s'en  alla 
avec  une  égale  indifférence  générale,  et  parut  un 
instant  sur  le  trône  comme  une  marionnette,  que 
Croquemitaine  fit  sauver  en  se  montrant,  et  en 
attendant  son  tour. 

Puisque  nous  parlons  de  Napolépn,  ne  le  quit- 
tons pas  sans  signaler  un  curieux  livre  de  l'histo- 
rien Emmanuel  liodocanachi.  qui  vient  de  publier 
deux  intéressantes  contributions  à  l'histoire, 
d'abord  les  Derniers  temps  du  siège  de  La  Rochelle 
^1628  d'après  la  relation  du  nonce  apostolique,  et 
ensuite  Banaparle  et  les  lies  Inniennes,  sujet  encore 
peu  exploré.  L'auteur  nous  dit  ; 

Derrière  les  acteurs  de  cette  comédie  qui  se  termina  en 
drame,  se  meuvent  deux  personnages,  dont  la  présence  en 
rehausse  singulièrement  l'intérêt.  Bonaparte  et  Ali,  pacha  de 
Tébélen,  se  trouvant  face  à  face  sur  cette  étroite  scène,  y  dé- 
ployèrent ^ans  entraves  les  procédés  de  leur  politique,  et  Ali 
put  se  datter  un  temps  d'avoir  triomphé  de  son  rival.  Son 
intervention  fut  décisive  dans  le  siège  de  Corfou. 

Ce  siège,  moins  célèbre  que  celui  de  Gênes,  parce  qu'il  n'a 
pas  en  d'historien,  n'est  ni  moins  tragique  ni  moins  glorieu.x. 
Les  soldats  de  la  République  montrèrent  alors  que,  s'ils  se 
donnaient  le  ridicule  de  parler  trop  souvent,  môme  eu  Grèce, 
des  héros  d'Homère,  ils  savaient  à  l'occasion  faire  preuve  des 
vertus  qu'ils  leur  prét.aient  ;  et  les  Russes,  qui  y  prirent  une 
part  décisive,  y  prouvèrent  que,  bien  qu'ils  aient  été  souvent 
nos  adversaires,  ils  ne  nous  ont  jamais  considérés  ni  traités 
comme  des 


C'est  un  curieux  chapitre  de  l'histoire  de  Bona- 
parte en  Orient  que  la  prise  de  possession  des  iles, 
leur  démocratisation,  le  gouvernement  de  Comeyras. 
et  tout  ce  siège  de  Corfou  où  nos  forces  cchouèi'ent. 
Le  récit  est  très  documenté  et  n'est  pas  inutile  à 
l'intelligence  plus  complète  du  génie  militaire  et 
organisateur  de  Bonaparte. 


Ce  n'est  pas  sans  curiosité  que  j'ai  ouvert  le 
petit  volume  de  Maurice  Bouchor  paru  à  la  librai- 
rie Hachette,   la    Chanson  de   Roland  traduite  en 


La  (Jianson  de  Itnland  est  écrite  en  roman  du 
XI»  siècle,  et  son  interprétation  exige  des  études 
de  linguistique  qui  ne  sont  pas,  probablement, 
l'objet  familier  des  soins  du  poète  des  Marion- 
nettes. On  ne  se  figure  pas,  sur  sa  table,  la  Chres- 
Inniathie  de  Bartch  voisinant  avec  le  .\oël  que 
chanta  Ponchon. 

Il  était  piquant  de  voir  comment  il  se  tirerait 
d'une  tâche  ardue.  Il  s'en  est  tiré  avec  esprit. 

Sa  traduction  n'ajoutera  rien  aux  travaux  des 
médiévistes.  Elle  n'est  pas  faite  pour  eux. 

C'est  une  interprétation  libre. 

C'est  un  essai  de  vulgarisation,  qui  n'est  tenu 
ni  à  être  complet  ni  à  être  fidèle. 

C'est  une  Belle  Infidèle. 

Comme  elle  est  le  fait  d'un  poète  expert,  habile, 
adroit  et  harmonieux,  elle  sullira  à  donner  au 
peuple  l'idée  de  ce  que  fut  cette  grande  et  belle 
geste. 

La  rythmique  en  est  fidèlement  reproduite. 

Traduite,  elle  peut  encore  être  récitée  à  haute 
voix,  comme  jadfs,  avec  le  refrain  Aoi. 

Pour  ceux  qui  ne  connaissent  pas  la  Chanson 
de  Roland,  il  est  infiniment  préférable  de  la  con- 
naître comme  ceci,  plutôt  que  de  ne  pas  la  con- 
naître du  tout.  C'est  de  l'excellente  diffusion. 

Le  plus  grave  reproche  que  je  lui  ferai,  après 
avoir  rendu  hommage  à  l'habileté  du  poète,  qui 
s'est  étudié  à  nous  rendre  la  musique  des  strophes, 
indépendamment  de  leur  contenu,  —  c'est  la  trop 
grande  liberté  prise  à  l'égard  du  texte.  Non  seule- 
ment il  l'élague,  mais  il  le  rend,  un  peu  trop,  par  à 
peu  près. 

Voulez- vous  que  nous  relisions  ensemble  l'épisode 
le  plus  touchant  de  la  geste,  quand  la  belle  Aude 
apprend  que  Roland  est  mort  :  elle  était  sa  fiancée. 
.\  celle  nouvelle,  elle  tombe  morte.  La  vieille 
geste  est  délicieuse  et  délicate  de  na'iveté  senti- 
mentale et  de  simplicité  touchante. 

L'épisode  entier  n'a  que  trois  strophes. 

L'empereur  est  revenu  d'Espagne,  et  rentré  à  Aix-la-Cha- 
pelle, la  meilleure  cité  de  France.  Il  monte  eu  son  palais,  il 
entre  dans  la  salle.  A  lui  vient  Aude,  la  belle  damoiselle.  Alors, 
elle  dit  au  roi  :  it  Ou  est  Roland,  votre  neveu,  qui  me  jura  de 
me  prendre  pour  sa  femme  ?  B  Charlemagne  en  éprouve  et 
douleur  et  accablement  ;  il  pleure  des  yeux,  il  tire  sa  barbe 
blanche  :  «  Sœur,  chère  amie,  c'est  d'un  homme  mort  que  tu 
demandes  nouvelles  1  Je  t'en  donnerai  une  belle  compensation  ; 
c'est  mon  fils  Louis.  Je  ne  puis  mieux  parler.  B  Aude  reprend  : 
d  Ce  propos  est  étrange  !  Ne  p'aise  à  Dieu,  ni  à  ses  saints,  ni 
à  ses  anges,  après  Roland,  que  je  reste  vivante  !  »  Elle  perd 
la  couleur  ;  elle  tombe  aux  pieds  de  Charlemagne.  Elle  est 
morte  !  Que  Dieu  ait  merci  de  son  àme  !  Les  barons  français  la 
pleurent  cl  la  plaignent.  Aude  la  Belle  est  à  sa  fin  allée. 
Croyait  le  roi  qu'elle  fût  pâmée.  Pitié  en  a  ;  il  pleure,  l'empe- 
reur; il  la  prend  dans  ses  mains,  il  l'a  relevée;  sur  les  épaules 
elle  a  la  tête  inclinée  Quand  Charles  vit  qu'il  l'a  morte 
trouvée,  quatre  comtesses  aussitôt  il  a  mandé.  A  un  monastère 
de  nonnes,  elle  est  portée.  Les  moines  la  veillent  la  nuit  jus- 
qu'au jour;  au  pied  d'un  autel  bellement  TentelTèrent  ;  Moult 
grand  honneur  lui  a  le  roi  donné.  Aoi. 

Voilà  le  texte  que  je  traduis  littéi'alement.  Voici 
comment  il  a  passé  dans  la  traduction  en  vers  de 
Bouchor  : 

Dans  sou  palais  il  est  à  peine  entré 
Que  jiisqu'â  lui  la  belle  Aude  s'avance  : 
«  Ou  donc  est-il,  Roland,  qui  m'a  juré 
De  m'épouser  dL-s  son  retour  en  France  'f  n 
Charles  gémit  ;  puis,  après  un  silence  : 
ce  Mort,  repond-il,  est  celui  que  tn  dis... 
Sœur,  chère  amie,  apaise  tî  souffrance, 
Et  ton  époux  sera  mon  fils  Louis,  o 

<i  De  tels  propos.  Sire,  me  sont  étranges  », 
Dit  la  belle  Aude.  Et  douce,  elle  reprend  : 
«  A  Dieu  ne  plaise  et  ne  veuillent  ses  anges 
Que.  'Vwn  seul  jour,  je  survive  à  Roland  !  » 


I.E    MOUVEMENT    LITTÉRAIRE 


Elle  devient  toute  pâle  en  parlant 
Et  tombe  aux  pieds  de  Charlemagne,  morte. 
Tous  les  barons  l'appellent  en  pleurant  ; 
Mais  c'est  fini,  sa  douleur  fut  trop  forte. 

Dieu  veuille  avoir  son  àme  dans  tes  cicux  I 
Charles,  d'abord,  croit  qu'elle  s'est  pâtnée. 
Lui  prend  les  mains,  la  relève...  Ses  yeux 
Demeurent  clos  et  sa  bouche  fermée. 
Sur  son  beau  cou  sa  tôte  inanimée 
Plie  et  retombe.  En  la  pleurant,  alors, 
Notre  empereur,  qui  l'a  toujours  aimée 
Fait  bellement  ensevelir  sou  corps. 

Eli  bien,  ce  n'est  pas  tout  à  fait  cela.  Il  me 
manque  tant  tic  si  jolis  détails  qui  mettaient  au 
tableau  la  couleur  et  l'ancienneté.  Le  récit  de  Uou- 
chor  est  banal,  peu  touchant,  sans  cette  grâce 
na'ive  et  exquise  qui  évoque  les  vieux  manoirs  et 
les  chastes  pucellcs  abritées  derrière  les  donjons. 
Le  moyen  âge  nous  a  livré  un  vitrail  haut  en  cou- 
leur ;  notre  poète  en  fait  une  grisaille.  Tout  ce  qui 
est  typique  a  disparu,  et  l'empereur  Charlemagne, 
pleurant  de  ses  yeux  et  tirant  sa  barbe  blanche. 
et  les  quatre  comtesses  mandées,  et  le  monastère 
des  nonnains,  et  la  veillée  de  la  morte,  et  la  tombe 
près  de  l'autel;  tous  ces  traits  précis  ont  disparu, 
et  je  les  regrette,  car  ils  sont  expressifs  ;  ils  évo- 
quent une  époque,  et  de  les  lire,  il  semble  qu'ap- 
paraisse la  pierre  tombale  sous  la  grande  nef. 
avec  le  portrait  incisé  de  la  belle  Aude,  les  deux 
pieds  posés  sur  un  lévrier. 

La  tentative  ne  sera  pas  vaine,  puisqu'elle  ré- 
pandra la  notion  d'une  des  belles  œuvres  de  notre 
moyen  âge  parmi  le  peuple  et  la  masse.  On  lira 
aussi  avec  intérêt  l'intéressante  préface  mise  en 
tète  du  petit  volume  :  on  y  voit  que  rien  n'est 
nouveau  sous  le  soleil. 

Cette  édition  populaire  du  Roland,  venant  après 
celle  du  Huun  de  Bordeaux,  de  la  maison  Didot. 
commence  peut-être  une  renaissance  de  médié- 
visme,  qui  pourrait  aboutir  A  un  second  roman- 
tisme. En  tout  cas  ce  sont  les  prcmieis  essais  de 
vulgarisation  de  textes  qui  n'avaient,  jusqu'alors. 
guère  servi  que  pour  les  examens. 


La  chronique  parisienne  cniplil  des  volumes, 
comme  les  Prirlrails  intimes,  d'Ad.  Hrisson,  un 
maître  du  croquis;  la  très  amusante  Vie  de  Paris, 
de  Jean  Bernard,  et  la  Vie  à  Paris,  de  Jules 
Claretie,  le  mémorialiste  si  informe,  si  amusant 
et  si  anecdotiquc  de  notre  temps  ;  je  dirais  presque 
que  c'est  le  dernier  chroniqueur,  car  on  a  perdu 
cet  art  de  deviser  la  plume  en  mains,  d'épiloguer 
avec  charme  sur  le  sujet  du  jour,  de  préciser  le 
présent  par  le  passé,  qui  est  proprement  le  talent 
du  brillant  causeur.  Par  exemple,  il  est  vite  dit, 
et  il  est  banal  de  dire,  que  la  circulation  devient 
très  difficile  dans  les  rues  à  cause  du  nombre 
croissant  des  voilures  et  des  automobiles.  Le 
chroniqueur  sait  le  dire  à  sa  façon  et  on  l'écoute  : 

—  ,Tc  constate  un  cortulri  effroi  parmi  les  llànours.  La 
Ràuerle,  cet  humble  plaiwir  do  ratflnéfl  ii  bon  marché,  n'est 
plus  possible  avec  les  voiturottes  A  vapeur,  (.'e  qui  donne  un 
prix  tout  particulier,  un  charnio  h  la  flibiorle,  c'est  la  quîétu<lc. 
Aujourd'hui,  le  péril  est  partout.  Il  fnut  au  Parisien  l'iull 
exercé  d'un  trapiwur  pour  travorner  les  carrefour».  Le  cocher 
est  un  adversaire,  le  chniiffriir  est  un  ennemi.  Il  n'y  avait 
iintrofoia  qu'un  carrefour  des  ICcrnsé»,  i\  Paris;  à  présent  il  on 

(Ht  dix.  Il  en  est  cent.   On   écriwe  partout C'en  est  f«it  des 

villes  loisibles,  de»  promenades  scntlraeiitalc»,  des  journaux 
qu'on  lit  en  marchant,  du  livre  nouveau  que  l'on  feuillette  des 
veux  avant  que  d'en  couper  les  pnRcs,  dés  qu'on  l'a  pris  chez 
ie  llbnilro.  VelUrr.  A  droite,  vclllfz  A  (rnuchc  !  Partout  le 
■  lanKcr.  Si  vous  voulez  du  recuoillomciit,  allez  A  Versailles 
ïoncore  y  trouverez -vous  des  tramways  électriques),  ou  ilans  le 
vieux  et  silen<-ieux  Valo^rnes,  ofi  eo  promenait  Barbey  d'Aure- 
villy en  rolie  rniiRr.  avec  une  cairnnle  irrotcsqno  au  front. 

W   recueillement?    Vielll.'   niodel    Kpol«é,  I,-   recuelllemenl. 


comme  les  Parisiens  eux-mêmes  !  On  u'en  rencontre  plus  diin- 
ce  Paris  nouveau,  qu'on  travaille  à  nous  faire  non  seule- 
ment redoutab'e  par  les  véhicules,  mais  ^autre  sujet  de  tris- 
tesite)  désagréable  aux  yeux,  polychrome  avec  des  barbouillages 
affreux,  des  coloriages  bleu  de  cobalt  ou  jaune  de  chrome  pour 
attirer  les  pa.«sants  et  accrocher  le  regard  des  promeneurs.  Je 
ne  veux  pas  désigner  la  noble  et  belle  rue  qu'on  vient  de 
déshonorer  ainsi,  par  un  badigeonnage  bleu  offensant.  On  vent 
attirer  les  yeux  et  on  les  choque,  et  on  les  poche.  Pour  peu 
que  cela  continue,  les  boutiques  parisiennes  auront  l'air  de 
magasins  criards  de  marchands  de  couleurs. 

—  Mais  il  faut  bien  se  faire  remarquer  î  Une  boutique  ainsi 
peinturlurée  est  une  annonce  toute  faite,  frappante  et  hur- 
lante I 

VoilÀ  le  mot  :  cette  couleur  hurle,  et  la  mode  de  ces  hurle- 
ments semble  se  répandre.  On  sera  bientôt  obligé  de  mettre 
des  lunettes  bleues  pour  éviter  ces  taches  de  couleur.  Et  qu'on 
ne  me  dise  p;is  que  j'attache  trop  d'importance  À  de  tels 
détails.  Une  rue  de  Paris,  c'est,  en  quelque  sorte,  la  propriété 
morale  de  tout  Parisien.  L'artiste  sans  sou  ni  maille,  l'ouvrier 
qui  ne  peut  guère  espérer  avoir  jamais  pignon  sur  rue,  le 
ti:ineur  —  s'il  en  reste  encore  —  ont  à  eux,  en  toute  justice,  la 
rue,  l'aspect,  la  perapectivs  de  cette  rue  qui  a  pour  proprié- 
taires légaux  et  effectifs  un  certain  nombre  de  gens.  I^* 
paysage  parisien  appartient  à  tout  Parisien. 

Toute  l'histoire  de  la  vie  parisienne  en  189S  est 
dans  ce  volume  boin-ré  de  faits,  de  souvenirs,  de 
mots  et  de  traits.  Il  enrichit  d'un  tome  une  col- 
lection précieuse  qu'on  consultera  plus  lard  comme 
on  a  recours  aujourd'hui  à  Barbier,  à  Buval.  à 
(îiimm  ou  A  Bachaumonl. 


Cesl  un  livre  de  solide  et  forlc  pensée,  de  dia- 
lectique nette  et  étayée,  que  l'ouvrage  de  Faguet. 
Questions  politiques  (chez  Colin^  Le  volume  con- 
tient quatre  éludes  :  La  France  en  1"S9,  puis  une 
question  bien  actuelle,  Décentralisateurs  et  Fédé- 
ralistes; ensuite,  l'auteur  étudie  le  Socialisme  en 
1S99,  et  clôt  l'ouvrage  par  celle  question  utTrio- 
lante  :  Que  sera  le  xx»  siècle? 

Ce  qu'il  sera?  bien  fin  qui  le  dira.  Doudan  écri- 
vait :  "  La  moitié  de  l'histoire  est  failc  d'événe- 
ments inattendus  qui  font  prendre  un  autre  cours 
au  fleuve;  et  conmie  dans  les  romans  d'.\nno 
RadclilTe,  c'est  par  une  porte  cachée  dans  la  mu- 
raille qu'entrent  et  sortent  les  personnages  impor- 
tants du  drame.  >>  Faguet  le  croit,  sans  s'en  émou- 
voir, et  il  refuse  au  hasard,  aux  accidents,  aux 
contingences  le  pQuvoir  de  faire  dévier  la  lente  el 
sin-e  évolution  des  choses.  El  pourtant,  si  le  ne/, 
de  CléopAtre  eût  été  moins  long? 

Parmi  les  fails  actuels,  assez  universels  pour 
être  considérés  comme  nécessaires  et  comme  gros 
de  l'avenir,  il  y  en  a  trois  essentiels  :  la  démo- 
cratie, les  grandes  agglomérations  politiques,  la 
ploutocratie. 

La  démocratie  est  la  tendance  générale  eu 
Europe;  de  ce  c6té-lA  l'oricnlation  est  nette;  par- 
tout la  consultation  populaire,  la  méfiance  des 
supériorités  individuelles.  —  Je  répondrai  :  sauf 
en  Russie  el  en  Turquie,  où  le  peuple  craint,  re- 
doute et  ne  voit  jamais  l'homme-dieu  qui,  derrière 
ses  hautes  murailles,  dirige  à  son  gré  ses  destinées, 
el  pénètre  par  toutes  les  fines  ramifications  de  sa 
police  secrète  au  sein  même  des  conspirations, 
pour  faire  disparaître   à  jamais   les  conspirateurs. 

La  tendance  aux  grandes  agglomérations  est  un 
second  fait.  Les  petits  peuples  s'ngrègenl  aux 
grands  et  aiment  mieux  faire  partie  d'un  vusie 
empire,  au  prix  de  leur  autonomie  et  de  leur  exis- 
tence ni-opre.  L'instinct  de  race  el  de  nationniilé 
s'est  épuisé.  Voilà  oc  <pie  Faguet  allirme,  quoique 
rien  ne  soit  plus  <liscutable;  A  part  les  Etats-Unis, 
dont  l'Union  est  tranquille,  je  ne  vois  pasassci  que 
les  petits  annexés  soient  si  heureux  de  l'èli-e;  on 
les  u  annexés,  mais  s'ils  le  pouvaient.  Irlandais. 
Polonais.    Hongrois.    Etats    allemands    ne    seraient 


LE    MOUVEMENT    LIÏTEUAIHE 


^iins  doute  pas  si  soumis  qu'ils  en  ont  l'air,  cl 
renïucraient.  Quant  aux  Belges,  aux  Hollandais, 
aux  Portugais,  aux  Danois,  aux  Grecs,  on  ne  voit 
pas  (pi'ils  aient  l'annexion  si  facile. 

Autre  fait  très  général  :  la  ploutocratie,  l'aristo- 
cratie de  l'or.  Ceci,  c'est  un  fait,  et  fort  grave. 
Kaguel  a  écrit  lA  de  bien  jolies  pages  sur  la  difTé- 
rence  entre  la  richesse  d'aujourd'hui  et  «elle  d'au- 
trefois, entre  -la  richesse  ancienne,  immobilière, 
et  la  richesse  actuelle,  mobilière  et  mobile  : 

Nos  graink-pères  étaient  un  peu  naïfs  qu:ind  ils  nous  di- 
^îent  :  «  Tu  vois,  avant  la  Révolution,  tout  ceci,  de  lu  mon- 
tagne au  fleuve,  dix  lieues  du  pays,  appartenaient  au  mar- 
quis de...  }>  C'était  exact,  et  eu  bonne  économie  sociale,  sauf  le 
cas  où  le  marquis  eût  été  un  grand  agronome,  il  faut  convenir 
que  ce  n'était  pas  une  bonne  chose;  mais  ils  oubliaient  que 
sur  CL'3  dix  lieues  de  p.iys,  toute  une  population  aussi  nom- 
breuse (presque  aussi  nombreuse)  que  vingt  ans  plus  tard, 
vivait  de  ces  dix  lieues  de  so',  et  que  M.  le  marquis,  quoique 
possesseur,  n'en  vivait  p;is  beaucoup  plus  qu'eux.  Il  en  vivait 
p*iur  sa  part  de  chef,  nn  peu  p'us  grosse  que  les  autres  parts, 
quelquefois  assez  étroitement  lui-même. 

Il  est  presqne  exact  de  dire  que  la  richesse  territoriale  est 
une  richesse  honorifique.  Son  produit  le  plus  clair  est  encore 
de  regarder  dix  lieues  de  pays  et  de  dire  :  u  Ceci  est  à  moi.  » 

Aujourd'hui,  l'homme  riche,  c'est  le  spéculateur, 
auprès  duquel  le  plus  riche  seigneur  territorial 
d'autrefois  est  un  hère.  Il  manie  le  monde  ;  l'hu- 
manité est  pour  lui  un  troupeau  qu'il  faut  faire 
travailler,  nourrir  et  tondre,  sans  souci  de  ce  que 
peuvent  être  l'idéal  ou  la  morale.  Cette  force  est 
formidable  ;  elle  a  trouvé  aussitôt  sa  résistance, 
et  c'est  le  socialisme.  Le  riche  est  objet  de  haine  : 

Ce  n'est  pas  sa  richesse  qui  vous  exaspère,  c'est  sa  force.  0» 
oe  lui  en  veut  point  de  jouir  davantage,  car  l'homme  a,  je 
crois,  le  sentiment  confus  qu'il  y  a  ime  très  faible  inégalité  de 
jouissojicc  entre  les  hcmmes;  mais  ou  lui  en  veut  de  ce  qu'il 
peut  tout  ce  qu'il  veut  et  de  ce  qu'on  ne  p3at  rien  contre  lui. 

Ce  sentiment  est  beaucoup  plus  fort  que  celui  qui  animait 
nos  pères  contre  les  châtelains  de  1788.  Les  paysans  de  1788 
n'eu  voulaient  point  précisément  à  leurs  a  seigneurs  »  d'être 
riches,  ils  leur  en  voulaient  d'être  gênants,  avec  les  restes  des 
droits  féodaux,  droits  de  passages,  etc.  L'ouvrier  du  xix^  siècle 
on  veut  à  son  patron  d'être  riche,  mais  cette  fois,  vraiment 
riclie,  riche  d'une  manière  incomparable,  et  d'être  le  maître 
absolu  du  travail,  sinon  personnellement,  du  moins  collecti- 
vement, puisque  changer  d'usine  ne  serait  nullement  changer 
de  traitement,  et  qu'on  peut  considérer  tous  les  patrons  i 
un   seul    patron   faisant    travailler  à  l'extrême 

Cette  Inégalité  de  richesse,  d'une  part,  inégalité  formidable  ; 
cette  enrégimentation  qui  ressemble  à  un  esclavage,  d'autre 
pîtrt,  sont  le-î  deux  grands  griefs  sur  quoi  repose  tout  le 
-ocialisme. 

A  la  faveur  de  quelles  facultés,  à  l'aide  de  quelles 
causes  ces  faits  ont-ils  eu  lieu?  Fagueten  énuraère 
plusieurs  :  affaiblissement  des  anciennes  forces  mo- 
rales, religion,  instinct  national,  honneur  de  caste, 
amour  de  la  patrie  fléchissant  devant  le  cosmopo- 
litisme, rapidité  des  communications,  des  infor- 
mations, de  la  production,  supériorité  de  l'arme- 
ment. J'aime  assez  cette  page  : 

Napoléon  I*"""  n'allait  pjs  sensiblement  pins  \ite  à  Moscou 
qu'un  empereur  romain  en  Perse  dans  une  expédition  contre 
les  Parthes  ;  il  n'était  pas  averti  beaucoup  plus  vite  de  ce 
qui  se  passait  â  l'extrémité  de  son  empire  ;  et  il  l'était  par  les 
mêmes  moyens,  p.^r  des  hommes  galopant  sur  des  chevaux, 
tant  la  télégraphie  aérîeime,  toute  ré::;ente,  du  reste,  était 
défectueuse;  il  ne  tuait  pas  beaucoup  plas  d'hommes  avec  ses 
fusils  à  pierre  et  ses  petits  canons  que  César  son  prédé- 
cesseur avec  ses  javelots,  ses  flèches,  ses  frondes  et  ses  cata- 
pultes ;  et,  détail  qui  dit  tout,  comme  l'ancien  César,  il  gagnait 
::«s  victoires  par  la  célérité  de  la  marche  à  pied  et  par  des 
rencontres  à  l'arme  blanche. 

Si  la  différence  entre  César  et  Napoléon  est  évaluée  à  un, 
c'est  à  dix  qu'il  faut  évaluer  la  distance  qu'il  y  a,  pour  la 
façon  de  marcher,  d'être  informé  et  de  combattre,  entre  Napo- 
léon et  de  Moltke.  C'est  l'image  exacte  de  la  différence  qu'il  y 
a  entre  ISOO  et  1900  comparée  à  la  différence  qu'il  y  a  entre 
l'an  I  et  ISUO. 

Tout   comme  un  Romain,   un  Franç^ais  du  xvru^  siècle  met 


huit    jours   pour  aller  de   Marseille  à  Voxis,  et  il  y  va  de  la 
même  façon,  en  char  tr<iiné  par  des  chcranx. 

Tout  comme  un  Romain,  un  Franc  ùs  du  xviil*  siècle  met 
huit  jours  à  recevoir  une  nouvelle  de  Marseille,  et  il  la  reçoit 
de  la  même  manière.  Dans  le  temps  qu'il  fallait  à  un  Farieien 
du  XYUC  siècle  pour  aller  à  iïarseille,  le  Parisien  de  1900  va 
à  Xow-York,  et,  s'il  s'agit  d'informations,  Marseille,  New- York 
et  Bourg-la- Reine  sont  comme  B'its  étaient  au  même  point. 
Bourg-la- Reine  est  même  le  plus  éloigné  et,  chose  qui  explique 
encore  très  bien  la  centralisation  en  progression  foudroyante, 
ce  ne  sont  pas  les  villes  loînjtalnes  qui  sont  éloignées,  ce  sont 
les  villes  petites,  parce  que  les  grandes,  si  lointiines  qu'elles 
soient,  sont  desservies,  et  les  petites,  si  proches  qu'elles 
soient,  le  sont  moins  bien. 

Or,  une  fois  faite  la  part  de  l'imprévu,  il  est 
probable  que  la  science  continuera  d'être  merveil- 
leuse, bienfaisante  et  dangereuse  et  absorbante. 
La  démocratie  deviendra  universelle  et  restera 
niveleuse,  réduisant  les  vieux  résidus  aristocra- 
tiques, académies,  musées,  enseignement  supérieur, 
très  patriote,  peu  militaire,  point  parlementaire, 
très  socialiste;  et  il  en  sortira  un  despotisme  de 
soldat.  Les  unions  douanières,  les  traités  de  com- 
merce feront  fusionner  les  petits  peuples  comme 
autant  de  provinces  et  simplifieront  la  carte  d'Eu- 
rope; la  ploutocratie  croîtra,  et  avec  elle  le  pau- 
périsme, le  socialisme  qui  sera  vaincu  par  la  défec- 
tion de  la  population  agricole. 

De  grandes  nations  démocratiques,  plus  ou  moins,  mais 
toutes  inclinant  de  ce  côté,  démocratiques  dans  leurs  institu- 
tions, dans  leurs  législations,  et  dans  leurs  mœurs,  avec  ten- 
dances vagues  et  grande  facilité  à  glisser  an  despotisme  mili- 
taire ;  disparition  des  petits  peuples  ou  réduction  des  petits 
peuples  à  un  état  de  vassalité;  ploutocratie  triomphante  et 
furieusement  att;iquée  par  les  masses  prolétaires;  gouverne- 
ments, même  s'ils  sont  despotiques,  très  hésitants,  très  tiraillés, 
ayant  des  velléités  socialistes  et  ramenés  p,\r  le  poids  de  la 
majorité  de  la  nation  dirigée  par  eux  à  une  politique  conser- 
vatrice et  sensiblement  favorable  à  la  ploutocratie  ;  disparition 
presque  complète  des  religions,  des  restes  ou  traces  subsistantes 
des  aristocraties  anciennes,  des  anciennes  mœurs  où  l'esprit 
reb'gieux  laissait  sa  marque  (.mariage  indissoluble,  famille  dis- 
ciplinée, subordination  de  la  femme  à  l'homme),  de  U  hante 
littérature  et  des  arts;  puissante  et  brillante  actinté  scienti- 
fique et  puissante  et  universelle  vulgarisation  de  toutes  les 
sciences  :  tel  me  parait  être  le  tableau  que  l'on  peut  tracer  en 
SCS  lignes  générales  du  sx«  siècle. 

Tout  ce  chapitre,  inspiré  par  la  lecture  d'un 
livre  de  M.Seignobos,  est  remarquable  et  attrayant. 
La  fin  est  l'examen  des  avantages  que  présage 
cette  prédiction,  des  périls  quelle  annonce,  et  des 
moyens  d'y  pourvoir,  dont  le  plus  net  est  le  réta- 
blissement de  la  loi  morale  dans  une  société  ido- 
lâtre du  bien-être.  Combattre  la  religion  est  une 
erreur,  car  elle  est  inofTensive,  et  peut  être  utile 
par  son  œuvre  assainissante.  Respect  aussi  à  la 
littérature,  aux  arts,  à  la  philosophie.  L'arbitrage 
européen  remplacera  en  partie  la  guerre  et  pro- 
duira les  mêmes  résultats. 

Si  Ihabitude  de  l'arbitrage  européen  eût  existé  en  1871,  la 
France  eût  perdu  T Alsace-Lorraine,  comme  elle  l'a  perdue,  il 
est  vrai.  La  France  de  1870,  par  une  singulière  illusion,  parais- 
sait trop  forte  à  tout  le  monde;  mais  depuis  cette  époque 
l'Europe  serait  revenue  sur  cette  décision  et  eût  compris  que 
la  France  trop  faible  et  l'Allemagne  trop  forte  sont  un  grand 
danger  qui  commence  singulièrement  à  se  faire  sentir. 

La  conclusion  contient  les  souhaits,  les  espoirs, 
les  conseils  que  forme  tout  homme  de  bonne 
volonté.  Et  il  y  a  quelque  chose  de  piquant,  de 
très  moderne  dans  ce  pronostic,  ce  coup  d'œil  en 
avant,  cette  science  de  l'avenir  raisonnée,  métho- 
dique, qui  flattera  à  la  fois  les  amateurs  de  pré- 
dictions de  l'ange  Gabriel,  les  savants  curieux  de 
fortes  déductions,  les  joueurs  et  les  bookmakers, 
à  qui  il  sera  désormais  loisible  de  donner  le 
xx*=  siècle  à  cinq  contre  un. 


Ci.  A  B  ET  1  E. 


CAUSERIE    SCIENTIFIQUE 


Les  travaux  du  mctropolilain  de  Paris  sont  enfin 
commences,  et  du  Bois  de  Boulogne  au  Bois  de  Vin- 
cennes  on  creuse  le  souterrain  où  il  devra  circuler. 
Nous  avons  publié,  au  mois  de  juin  dernier,  une 
carte  qui  indique  le  tracé  de  la  plus  j;rande  partie 
du  reseau;  mais,  pour  le  moment,  on  s'occupe  seu- 
lement de  la  linne  transversale  qui,  partant  du 
sud-est,  aboutit  au  nord-f)uest.  en  partajreant  à 
peu  près  la  capitale  en  deuv  parties  éfrales. 

Cette  ligne  aura  ime  station  place  de  la  Concorde. 


de  la  Concorde,  qu'on  perce  le  souterrain  ;  c'est 
la  méthode  qui  est  maintenant  adoptée  partout  el 
elle  facilite  beaucoup  le  travail  :  il  est  probable 
que  sans  elle  le  métropolitain  n'aurait  pu  être  ter- 
miné pour  1900.  en  supposant  qu'on  ait  autorise 
de  le  commencer  par  des  travaux  en  tranchée,  ce  qui 
parait  bien  peu  probable.  Dans  un  souterrain  dune 
longueur  de  près  de  la  kilomètres,  il  ne  fallait  pas  son- 
ger à  emplover  la  traction  ù  vapeur  :  (piels  que  soient 
les  moyens  d'aération  dont  on  dispose,  ils  eussent 
été  insullisants.  On  a  donc  résolu  d'emplover 
la  traction  électrique  par  trolley  :  le  courant 
d'une  usine  centrale  sera  envoyé  dans  une 
canalisation  générale 
uivant  le  tunnel,  et  il 
crvira  en  même  temps 
A  l'éclairage  et 
i\  la  traction  ; 
les  trains  se  suc- 
céderont Irèsra- 


Fig.    1.     —     Chantiers 

installés  dan.'»  les  rues 

pour  sortir  les  déblais 

du  souterrain    destiné  au  mu- 

tropolitain. 
Un  moteur    électrique    D,  recevant    le    courant  «lu 

secteur  de  la  ville,  actionne  le  mnnte-cbarge  M  qui 

monte  les  w.Tgonnets  V  remplis  de  déblais. 


où  se  trouvera  la  principale  entrée  de  l'Exposition 
Universelle  de  inOo  :  elle  aura,  place  de  l'Kioile,  un 
raccordement,  par  l'avenue  de  la  Grande-Armée,  avec 
la  porte  Maillot,  ce  qui  lui  permet  de  desservir  les 
importantes  communes  de  Neuilly  et  Courbevoie. 
Comme  gares  de  grandes  lignes,  elle  ne  dessert  que 
la  gare  de  Lyon  ;  comme  ligne  suburbaine  :  la  gare 
de  Vinccnnes. 

Le  trajet  est  entièrement  souterrain  :  de  cette 
façon  la  circulation  dans  les  rues  ne  sera  pas 
entravée  pendant  l'exploitation  ;  elle  ne  devrait 
pas  l'être  non  plus  pen<lant  la  construction;  cepen- 
dant, comme  il  est  nécessaire  d'aérer  la  galerie,  d'y 
descendre  des  matériaux,  d'enlever  des  déblais,  etc., 
il  a  bien  fallu  installer  dans  les  rues,  au-dessus  du 
souterrain  et  sur  tout  son  parcours,  des  postes 
desservant  les  puits  d'accès;  or  ces  postes  sont 
assez  rapprochés  et  quelques-uns  ont  une  inipor- 
lancu  assez  considérable  et  occupent  une  partie 
de  la  chaussée.  Ils  consistent  généralement  en 
un  baraquement  en  planches  A  un  étage  ^fig.  1 
dans  lequel  est  installé  un  ascenseur  M  mù  par  im 
moteur  électrique  D,  qui  reçoit  le  courant  de  la  cana- 
lisation urbaine.  Les  déblais  sont  montés  par  cet 
ascenseur  et  déversés  directement  soit  dans  les  tom- 
bereaux, soit,  comme  4  la  place  de  l'Ktoile,  dans  des 
wagons  (pii  forment  de  véritables  trains  qu'une  loco- 
motive emmène  hors  de  Paris.  Tout  cela  est  bien 
im  peu  encombrant;  mais,  en  somme,  ce  n'est  rien 
en  comparaison  de  ce  que  nous  auiiims  di"i  subir  si 
il  avait  fallu  faire  le  travail  en  tranchée.  C'est  par 
la  méthode  du  bouclier,  dont  n<jus  avons  déjA  en 
l'occasion  de  parler  ici  A  prfipo-  rlii  -.iphiin  du  pont 


pidement  :  toutes  les  deux  ou  trois  minutes  ;  le 
tarif  du  plus  grand  nombre  des  places  sera  deOfr.  I.i. 
et,  dans  ces  conditions,  on  peut  assurer  que  le 
nombre  des  voyageurs  sera  considérable.  Tous 
ceux  qui  font  un  parcours  de  4  A  5  kilomètres  auront 
avantage  A  se  servir  de  ce  moyen  de  transport;  les 
omnibus,  parcourant  le  même  itinéraire  A  la  sur- 
face, conseiveront  la  clientèle  des  gens  qui  font  de 
petites  courses;  il  y  aura  intérêt,  comme  on  le  fait 
déjA  pour  quelques  lignes  importantes,  A  réduire  le 
volume  de  ces  voitures  et  A  augmenter  leur  nombre. 


Si  la  ville  de  Paris  se  prépare  A  véhiculer  de 
nombreux  visiteurs  l'an  prochain,  les  Compagnies 
de  chemins  de  fer  et  les  Compagnies  maritimes  ne 
veulent  pas  non  plus  être  prises  au  dépourvu  :  les 
pi-emières  cherchent,  |>ar  tous  les  moyens  compa- 
tibles avec  leur  matériel  actuel.  A  augmenter  la 
vitesse  ;  les  secondes  construisent  des  paquebots 
dont  la  vitesse  ne  sera  peut-être  pas  plus  grande, 
mais  dont  la  capacité  sera  île  beaucoup  plus  im- 
portante (|ue  celle  des  transatlantiiiues  actuels. 

La  WhileSfar  l.ine  vient  de  mettre  A  flot.  A  Bel- 
fast, au  mois  de  janvierdernier.  l'I  Ve.im'c.  qui  dépasse 
les  plus  grands  navires  connus.  Le  plus  célèbre  par 
SCS  dimensions  était  le  (imat  Easiern.  construit, 
en  lSi;)3,en  Angleterre,  par  Brunel;  il  avait  2l«mè- 
trcs  de  long  et  2r)  de  large;  sa  ca|>acilé  était  de 
22  000  tonneaux  et  il  pouvait  contenir  1000  per- 
sonnes. Il  avait  deux  propvilseurs  :  une  hélice  mue 
pur  I  r,n{i  rlievnuvvapenr  il  des  roues  A  aid)cs  nuies 


CAUSKKIE    SCIENTIFIQUE 


par  I  noo  chevaux  ;  six  mais,  munis  de  voiles,  lui 
porinoltaient,  en  outre,  d'utiliser  la  force  du  vent 
quand  il  était  favorable.  Il  portait  avec  lui,  comme 
moyens  de  sauvetage,  deu.x  bateaux  à  vapeur  de 
.'iii  niÈtres  de  long  avec  machines  de  40  chevaux  et 
vinf,'t  bateaux  à  voiles,  une  vraie  llotte  !  Il  avait 
coûté  16'  millions  et  était  destiné  à  conduire  en 
Océanie,  le  plus  rapidement  possible  el  sans  escales, 
les  émi^'ranls  européens;  malheureusemenl.  il  ne 
pouvait    ciitivr    dans    auoiui    port  el  on  lo    démolit 


fig.  2.  —  L'Oc^aiiic  eompiré  aux  maisons. 
C'est  le  plus  graml   paquebot  qui  existe.  Lancé  récemment  à 
Belfast,  il  pourra  contenir  5  000  personnes.  Sa  longueur  est 
de  21-5  mètres.  Ses  machines  développent  45  000  chevaux. 

en  1891.  Il  ne  fut  guère  utilisé  qu'en  1865  pour  la 
pose  du  câble  transatlantique.  L'opération,  d'abord 
manquée  cette  première  année,  fut  reprise  l'année 
suivante,  et,  le  26  juillet  1S66,  l'Europe  était  reliée 
A  l'Amérique  par  2  400  kilomètres  de  cùble  élec- 
trique. 

VOceanic  dépasse  les  dimensions  du  Greal 
Easiern  :  il  a  213  mètres  et  jauge  28  500  tonneaux: 
mais  il  le  dépasse  surtout  en  puissance  de  ma- 
chines, car.  au  lieu  de  2  600  chevaux  dont  nous 
parlions  tout  à  l'heure,  nous  avons  ici  45  000  che- 
vaux, répartis  en  trois  machines  de  15  000,  action- 


nant chacune  une  hélice.  La  vitesse  pourra  atteindre 
23  nœuds,  c'est-à-dire  42  kilomètres  à  l'heure.  Cela 
n'est  pas  extraordinaire  comme  vitesse,  car  les 
paquebots  construits  récemment,  la  Timraine,  la 
Lmanla,  le  Kniser-WHhelm.  font,  en  moyenne, 
22  Â  23  nœuds;  seulement  ils  sont  beaucoup  moins 
grands  que  XOcennic  qui  peut  porter  cinq  mille 
personnes,  c'est-à-dire  le  double  de  ce  qu'en  por- 
tent les  autres;  il  est  donc  remarquable  que. 
malgré  cela,  il  soit  aussi  et  même  plus  rapide.  11 
ne  faut  pas  oublier  que  la  puissance  nécessaire  en 
chevaux-vapeur  ne  croit  pas  proportionnellement 
à  l'augmentation  de  vitesse,  la  progression  est 
très  rapide  :  ainsi,  quand  pour  faire  10  na-uds,  il 
faut  1  700  chevaux,  il  en  faut  8  500  pour  faire  seu- 
lement 7  nœuds  de  plus,  et  18  000  pour  faire 
22  nœuds  avec  le  même  bateau  et  dans  les  mêmes 
conditions. 

L'Ooe.ini'c.  pour  conserver  sa  vitesse  de  42  kilo- 
mètres à  l'heure,  devra  brûler  700  000  kilogrammes 
de  charbon  par  jour  I 

Un  de  nos  confrères  des  Etats-Unis,  le  Scientific 
american.  a  eu  l'idée  originale  de  comparer  le  nou- 
veau paquebot  aux  maisons  d'une  rue  (fig.  '2\,  et 
son  dessin,  que  nous  reproduisons  ici,  permet  de 
se  rendre  compte  de  l'importance  de  ce  navire. 


Faire  fabriquer  des  perles  à  volonté  par  les  huî- 
tres n'est  pas  une  idée  nouvelle,  car  dans  les  mers 
chaudes  où  vit  l'huitre  perlièrc,  on  a  déjà  obtenu 
des  résultats  appréciables  en  perçant  les  coquilles 
et  en  déposant  des  corps  étrangers  qui  se  recou- 
vrent assez  rapidement  de  substance  nacrée.  11  y 
a  longtemps  aussi  qu'on  a  pensé  que  le  même 
résultat  pourrait  probablement  être  obtenu  avec 
d'autres  espèces  de  mollusques,  voisins  des  huitres 
et  vivant  soit  à  la  mer,  soit  en  eau  douce  ;  mais 
les  essais  ne  donnèrent  pas  les  résultats  attendus. 
M.  Boutan,  s'inspirant  de  ces  faits,  a  été  amené, 
après  une  série  d'études  méthodiques,  à  faire  de 
nouvelles  expériences  dont  les  résultats  très 
encourageants  ont  été  communiqués  à  l'Académie 
des  Sciences.  Il  a  opéré  sm*  l'haliotis,  mollusque 
semblable  à  l'huitre  qui  se  trouve  en  abondance  sur 
les  cotes  de  la  Manche,  où  il  atteint  une  taille  assez 
considérable.  11  commence  par  percer  la  coquille 
et  introduit  par  l'ouverture  ainsi  pratiquée,  qu'il 
cimente  ensuite,  un  petit  morceau  de  nacre.  Celui-ci 
se  retrouve,  au  bout  de  quelques  semaines,  recou- 
vert de  plusieurs  couches  de  nacre  et  donne  l'as- 
pect d'une  véritable  perle  d'un  bel  orient.  Les 
premières  perles  obtenues  par  ce  procédé  ne  sont 
pas  assez  détachées  de  la  coquille,  elles  y  adhèrent 
par  une  base  trop  large,  ce  qui  leur  enlève  beau- 
coup de  leur  valeur:  mais,  dans  de  nouvelles  expé- 
riences, M.  Boutan  a  pu  corriger  ce  défaut.  Dans 
les  véritables  perles  naturelles  les  couches  de  nacre 
superposées  sont  toutes  orientées  de  la  même 
façon,  depuis  le  centre  jusqu'à  la  périphérie  ;  il 
n'en  est  pas  de  même  dans  les  perles  obtenues  par 
le  procédé  que  nous  venons  d'indiquer,  puisqu  il  y 
a  im  noyau  central,  qui  peut  être  en  nacre,  il  est 
vrai,  mais  dont  l'orientation  est  quelconque.  Quoi 
qu'il  en  soit  au  point  de  vue  du  résultat  cela  n'a 
pas  grande  importance,  c'est  l'aspect  extérieur  seul 
qui  est  intéressant.  Si  les  expériences  de  M.  Boutan 
donnent  lieu  à  une  exploitation  régulière,  les  pro- 
duits ne  seront  pas  des  perles  vraies,  ni  des  perles 
fausses  non  plus:  on  aura  la  catégorie  des  perles 
artificielles. 


Dès  les  débuts  de  la  radiographie,  en  1896,  on  lit 
des  progrès  assez  considérables.  On  s'est  vite 
aperçu  que  les  ampoules    pouvaient    être  avanta- 


CAUSEIUE    SCIENTIFIQL'E 


SS1>- 


,-euscmcnl  niodiCces  et  l'on  s'attacha  aussi  è  pcr- 
feclionnci-  les  interrupteurs  des  bobines  d'induc- 
llon.  Mais  là,  les  propres,  bien  qu'intéressants,  ont 
l'té  plus  lents,  et  voici  <|ue,  tout  à  coup,  une  dé- 
couverte, faite  en  Allemagne  par  M.  \\'clinelt, 
\  ienl  de  faire  faire  un  très 
-rrand  pas  à  la  question. 
Nous  devons  d'abord  rap- 
peler que  les  courants  in- 
duits de  haute  tension 
nécessaires  â  la  production 
des  rayons  X  sont  pro- 
duits   par     la    bobine    de 

liuhinkorfl'. 
Or  celle-ci 
com  pre  nd 
comme  pièce 

essentielle 
un  interrup- 
teur de  cou- 
rant, et  la 
(pialilé  des 
coiu'ants  in- 
duits dépen<l 
co  m  plè  te  - 


V<g.  :>. 


Fig.  3.  —    Interrupteur   employé    pour    l,i    protiuctioa 
fies  rayons  X. 

A,  clcctro-aiui;iiit;  T,  i>oint<^  de  platine  reliét' à  l'armature  et 
preunitt  contact  avec  les  ressorts  It,  point  où  se  fait  Tinter- 
ruption  ;  P,  potence  qui  supporte  ce^  ressorts  et  permet  le 
réglage.  Les  interrupteurs  ils  ce  genre  les  plus  perfectionnés 
ilounent  10  à  OU  interruptions  par  seconde. 

Fig.  4.  —  Interrupteur  récemment  imaginé  par  Wehnelt 
et  donnant  1  500  à  2  000  interruptions  pur  seconde. 

fti  fil  de  platine  isolé  A  dans  un  tube  de  verre  trcmi>e  dans 
l'eau  aciduk-c  en  face  d'une  lame  de  plomb  B.  Les  interrnp- 
tions  paraissent  être  produites  par  les  bulles  de  gaz  que 
l'eau  forme  en  se  décomposant  sous  l'influence  du  courant. 

nicntdu  fonctionnement  de  cet  interruplcur.  Dans  le 
principe,  et  sur  les  bobines  (n-diiKiircs  (pii  servent 
au.\  expériences  des  tid)es  de  (;iis>^lcr,  que  tout  le 
monde  connait,  on  se  contentait  dune  lame  de 
ressort  moulée  comme  le  ni.uteau  d'une  sonneiie 
électri(iue.  Mais  on  s'aperçut  vile  <iue  les  interrup- 
tions fournies  par  ce  système  élémentaire  étaient 
défectueuses,  cl  plusieurs  constructeurs,  notam- 
mcnl  M.  Hailinuet,  cherchèrent  i\  le  perfectionner. 
Dans  le  .système  imajçiné  par  ce  constructeur  ifij;.  3), 
les  intciruptions  se  produisent  au  sein  de  l'alcool 
entre  une  pointe  de  plaline  T  montée  sur  l'arnialurc 
d  un  éleclro-iiinianl  A  et  des  ressorts  It  placés  au- 
dessous  et  supportés  par  une  potence  1"  qui  permet 
lien  régler  la  hauteur;  les  inlerruptions  produites 
;Mnsi  sont  beaucoup  plus  régulières  et  plus  nettes. 
Mais,  (picls  que  soient  les  dispositifs  imaginés,  on 
.irrive  dillicilcmenl  i\  obtenir  plus  de  i«  ou  âO  iulcr- 
rupliuns  par  seconde.  Or.  avec  le  dispositif  de 
M     Wrhuelt,  on  en  (d>tienl  <).■  I  '>""    i    '  """    L-  pro- 


grès est  d'autanl  plus  considérable  que  ce  résull.il 
est  donné  sans  aucune  disposition  mécanique,  il 
faut  seulement  employer  un  courant  assez  impoi 
tant,  comme  celui  qui  est  fourni  par  les  distrilm 
tions  urbaines  :  cela  est  plutôt  un  avantage,  cm 
cela  permet  de  supprimer  les  piles  ou  les  accuniu 
laleursdont  on  était  obligé  de  s'encombrer.  I.'intcj 
rupteur  de  Wehnelt  est  constitué  simplement  Dg. -i 
par  une  tige  de  platine  A.  isolée  dans  un  tube 
de  verre,  qui  plonge  dans  un  vase  contenant  de 
l'eau  acidulée  avec  de  l'acide  sulfuri<(ue;  en  face, 
on  place  une  autre  lame  de  plomb  B,  et  c'est  toul. 
Quand  ce  système  est  intercalé  dans  le  courant,  le 
fil  de  platine,  bien  qu'au  sein  d'un  liquide  froid, 
est  porté  au  rouge,  l'eau  est  décomposée  et  une 
multitude  de  bulles  de  gaz  et  de  vapeur  se  forment 
autour  du  tilde  plaline  et  s'échappent  à  la  surface 
en  produisant  un  bruit  analogue  à  celui  d'une 
sirène  à  vapeur.  On  ne  sait  pas  d'tme  façon  précise 
ce  qui  se  passe  entre  les  deu.\  liges  plongées  dans 
le  liquide;  mais,  ce  qui  est  bien  certain,  c'est  que 
le  courant  y  est  interrompu  et  rétabli  environ 
deux  mille  fois  par  seconde,  et  cpie  le  courant 
induit  qui  en  résulte  sur  la  bobine  de  Itulinikoril 
produit,  non  plus  comme  à  l'ordinaire  des  étin- 
celles, plus  ou  moins  longues,  plus  ou  moins  foiu'- 
nies.  mais  de  véritables  llammes  très  chaudes 
auxquelles  on  peut  allumer  son  cigare.  Il  est  pro- 
lialilc  qu'on  va  trouver  à  cette  proiluction  intensive 
(in  courant  induit  de  nouveaux  emplois,  qui  nous 
réscr\cnt  bien  des  surprises;  mais,  tout  d'abtu'd, 
c'est  sur  la  radiographie  que  se  dirigent  les 
recherches  et  l'on  a  constaté  que  les  ampoules 
donnent  une  production  de  rayons  X  qui  permcl- 
tent  de  photographier  avec  des  temps  de  pose  très 
couris  et  dont  la  fixité  remarquable  est  très  favo- 
rable à  l'examen  radioscopique  sur  les  écrans 
lluorcscents. 


Il  y  a  plusieurs  années  qu'un  physicien,  M.  G.  Le 
lion,  a  publié  de  curieuses  expériences  sur  la 
faculté  qu'ont  les  corps  d'émettre  pendant  très 
longtemps  dans  l'obscurité  des  radiations  qui 
agissent  sur  la  plaque  photographique. 

I.e  nom  de  lumière  nuire,  donné  par  ce  physi- 
cien à  ces  radiations,  a  été  bien  des  fois  critiqué; 
le  fait  est  que  le  rapprochement  de  ces  deux  moLs 
est  plutôt  bizarre;  mais,  à  défaut  d'autre  dénomi- 
nation, il  faut  bien,  jusqu'à  nouvel  ordre,  se  con- 
tenter de  celle-là.  On  sait,  depuis  longtemps,  que 
les  corps  emmagasinent  de  la  lumière,  comme 
ils  emmagasinent  de  la  chaleur,  pour  la  restituer 
après.  La  preuve  en  est  dans  une  expérience  que 
font  souvent  bien  involontairement  les  amateurs 
photographes  :  on  est  en  voyage,  on  a  utilisé, 
sans  pouvoir  les  développer,  les  plaques  de  tous 
ses  chAssis,  et,  lorsqu'on  peut  recharger  ceux-ci 
avec  de  nouvelles  plaques,  on  emballe  soigneuse- 
ment celles  à  développer  dans  des  journaux. 
Lorsque,  rentré  chez  soi,  on  peut  enlin  développer 
ses  clichés,  on  est  tout  surpris  d'y  trouver,  outre 
le  paysage  qu'on  comptait  bien  y  voir,  un  article 
de  journal  qu'on  aimerait  autant  lire  ailleui-s.  Ainsi 
que  nous  l'avons  mentionné  précédemment. 
M.  \\.-}.  lîussel  a  prouvé  que  ce  fait  peut  être 
attribué  à  l'évaporation  de  1  encre  d'imprimerie; 
mais  it  est  aussi  souvent  imputable  A  une  autre 
cause  :  c'est  que  le  papier,  ou  du  moins  la  jiartie 
blanche  du  papier,  avait  absorbé  la  lumière  el 
qu'il  l'a  restituée  ensuite;  honnête  papier!  La 
plaipic  sensible,  trop  sensible,  hélas  !  est  là  pour 
en  lémoigner.  On  a  tiré  parti  de  ce  fait  pour  repro- 
duire des  gravures  sans  appareil,  en  les  exposant 
simplement  pendant  quelques  heures  au  soleil  et 
en  les  mettant  ensuite  en  contact,  pi-nilanl  plu*  ou 


CAUSEUIK    SCIENTIFIQUE 


iiKiiiis  iDiiKloiups,  il.ins  un  châssis-presse  avec  une 
pliKliu'  au  j;clatino-l)i(iniuic.  Le  procédé  est  inlé- 
iL-ssaiit  au  point  de  vue  expérimental  seul,  car 
(lan^i  la  pratique  il  sera  préférable,  pour  la  rapi- 
ililé  ili'  Icipéralion,   la  netteté   et  la  perfection  du 

<  liilu-,  irn|)iror  avec  un  appareil.  M.  Le  Bon  a 
l>iiussé  hcaucoup  plus  loin  les  expériences,  et  il 
:i  opéré  sur  des  substances  qui  sont  connues  pour 
absorber  d'une  façon  palpable  les  radiations  lumi- 
neuses et  les  restituer  ensuite  :  tels  le  sulfure 
de  calcium  et  le  sulfure  de  zinc  phosplioroscenls. 
Tout  le  monde  connait  les  boites  d'allumettes  qu'on 
rend  lumineuses  dans  l'obscurité  au  moyen  de  ces 
substances.  En  plaçant  à  la  lumière  un  écran  sur 
lequel  est  élendu  le  sidfurc  et  en  le  transportant 
ensuite  dans  un  endroit  absolument  noir,  il  brille 
pendant  plusieurs  heures;  mais,  au  bout  de  deux 
jours,  les  yeux  ne  distinguent  plus  absolument 
rien.  Il  y  a  cependant  encore  quelque  chose,  car, 
si  l'on  met  cet  écran  au-dessus  d'un  cliché  photo- 
Sraphique  en  contact  avec  une  plaque  sensible,  au 
bout  de  deux  heures  on  peut  développer  cette 
dernière  et  l'on  a  une  très  bonne  reproduction  du 
<'liché.  Si,  au  lieu  de  faire  cette  expérience  au 
bout  de  deux  jours,  on  attend  quinze  jours,  il 
faudra  d(mze  heures  pour  que  l'action  se  produise  : 
et  elle  persiste  encore  an  bout  de  six  mois,  mais 
•ilors  il  faut  quarante  jours  pour  qu'elle  agisse  sur 
la  |)laque  pliotographique. 

Celte  persistance  a  été  établie  encore  d'une 
uitre  façon  par  M.  Le  Uon  pour  prouver  que  les 
1  idialions  ainsi  émises  se  comportent  comme  les 
radiations  lumineuses  et  se  réfractent  dans  l'ob- 
ji  ctif  :  une  statuette  enduite  de  sulfure  de  cal- 
cium et  exposée  quelques  secondes  à  la  lumière 
devient  complètement  obscure,  pour  les  yeux,  au 
bout  de  deux  ou  trois  jours;  si,  dans  une  pièce 
complètement  obscure,  on  met  en  face  d'elle  un 
appareil  photographique,  dont  la  mise  au  point  a 
oie  réglée  d'avance,  on  obtient,  au  bout  de  dix  à 
quinze  jours,  un  cliché  très  distinct. 

A  la  suite  de  ces  expériences,  M.  (î.  Le  Bon  a  été 
amené  à  en  faire  d'autres  qui  mettent  en  évidence 
l'e.xistence  de  radiations  invisibles  pour  l'œil,  qui 
ne  sont  pas  les  rayons  X,  mais  qui  comme  eux 
traversent  certaines  substances  et  sont  arrêtées 
par  d'autres.  L'expérience  est  à  la  portée  de  tout 
le  monde,  car  elle  ne  nécessite  qu'une  lampe  à 
pétrole  et  un  écran  de  sulfure  de  zinc  phosphores- 
cent. Cette  substance  se  trouve  dans  le  commerce, 
préparée  par  la  méthode  de  M.  Ch.  Henry.  On  fait 
soi-même  l'écran  en  la  mélangeant  à  du  vernis  par 
parties  égales,  en  coulant  l'émulsion  ainsi  obtenue 
sur  une  plaque  de  verre  et  en  laissant  sécher 
ensuite.  Pour  rendre  un  tel  écran  lumineux,  il  suffit 
de  l'exposer  pendant  quatre  ou  cinq  secondes  à  la 
lumière  ;  mais,  chose  curieuse  (et  qui  n'a  pas  lieu 
pour  le  sulfure  de  calcium),  la  lumière  du  soleil 
agit  moins  que  la  lumière  diffuse  et  l'on  arrive  au 
maximum  d'intensité  en  interposant,  à  l'ombre,  un 
\'erre  bleu  devant  l'écran.  Lorsque  ensuite  on  entre 
dans  une  pièce  complètement  obscure,  on  voit  le 
sulfure  émettre  une  belle  couleur  verte.  Si  à  ce 
moment  on  interpose,  entre  l'écran  et  une  lampe 
à  pétrole  complètement  entourée  de  papier 
noir  P  ifig.  5),  un  objet  métallique  enfermé  dans 
une  enveloppe,  ou  dans  une  boite  C  en  carton, 
liu  voit  au  bout  de  quelques  secondes  l'écran  E 
s  éteindre  dans  toute  sa  surface,  sauf  à  l'endroit 
où  est  le  métal  :  l'objet  apparaît  alors  en  clair  sur 
fond  noir.  Il  y  a  donc  des  radiations  émanant 
de  la  lampe  qui  traversent  les  corps  opaques  et 
viennent  éteindre  les  radiations  émises  pour  le 
-ulfure    de    zinc;  elles   traversent  même  le  métal, 

<  iir  au  bout  de  peu  de  temps  l'image  de  l'objet 
disparait. 


Fig.  5.  —  Expciieuce  du  il.  (i.  Lu  lion  sur  les  effet? 
produits  par  les  radiations  invisibles. 

L,  tampc  k  pOtrolc  complètement  fermée  ;  I*.  paroi  en  papier  noi  r 
ou  ébonite;  B,  boite  en  ébonite  ronfermiuit  un  objet  mé- 
tallique, une  clef;  E,  plaque  de  verre  recouverte  de  sulfure 
de  zinc  pho9i>liorescent.  Ce  sulfure,  d'abord  rendu  lumineux 
p;ir  une  courte  exposition  à  la  lumière,  est  mis  devant  bi 
boite,  dans  l'obscurité  ;  les  rsidiations  obscures  qui,  émanent 
de  la  lampe  au  travers  du  pai)ier  ou  de  l'ébonite  éteignent 
la  pliospborescence  p.artout,  sauf  eu  face  du  métal  (lu'olles 
ne  traversent  que  beaucoup  plus  difficilement. 

De  tous  les  coi-ps,  c'est  l'ébonite  qui  se  laisse 
traverser  le  plus  facilement.  Pour  répéter  l'cxpé 
rience  d'une  façon  frappante,  il  ne  faut  pas  la  dis- 
poser tout  à  fait  comme  l'indique  notre  dessin  ;  on 
place  la  boite,  dont  les  fonds  sont  en  ébonite,  à 
2  ou  3  centimètres  de  la  face  P  de  la  lampe  et  l'on 
met  l'écran  E  directement  sur  la  boite.  Si  celle-ci 
est  en  carton,  en  bois,  en  marbre, etc..  l'expérience 
réussit  également,  mais  il  faut  beaucoup  plus  long- 
temps; une  simple  enveloppe  en  papier  noir,  dit 
papier  aiguille,  remplace  très  bien  la  boite.  Le 
charbon  est  le  corps  qui  se  laisse  le  moins  facile- 
lement  traverser,  et  cela  permet  de  faire  apparat ti'c 
sur  l'écran  des  gravures  mises  dans  une  enveloppe, 
car  l'encre  d'imprimerie  est  composée  de  parti- 
cules de  charbon.  Il  faut  faire  attention  que  cer- 
tains papiers  noirs,  certaines  préparations  d'ébo- 
nite  contiennent  du  charbon  dans  le  colorant 
employé  et  dans  ce  cas  sont  complètement  opaques 

Nous  devons  ajouter  maintenant  que  depuis  foi  I 
longtemps  on  sait  qu'il  existe  au  delà  du  speitie 
visible  de  la  lumière  des  radiations  invisibles  ;  telles 
sont  celles  notamment  qui  impressionnent  les 
plaques  photographiques  ;  mais  jusqu'à  présent  on 
ignorait  qu'il  y  eût  des  radiations  qui  fussent  sus- 
ceptibles de  traverser  les  corps  opaques  aussi  faci- 
lement que  l'a  démontré  M.  G.  Le  Bon.  Ses  expé- 
riences pourront  peut-être  dans  l'avenir  donner 
l'explication  de  phénomènes  encore  inexpliqués  el 
même  servir  de  point  de  départ  à  des  applications 
pratiques  qu'on  ne  peut  encore  prévoir. 


On  ne  doit  pas,  en  temps  d'orage,  se  mettre  à 
l'abri  sous  un  arbre,  car,  si  on  peut  éviter  d'être 
trop  mouillé,  on  risque  fort  aussi  d'être  foudroyé. 
Ceci  est  bien  connu,  mais  ce  qui  l'est  moins,  c'est 
que  la  foudre  ne  tombe  pas  inditïéremment  sui- 
toutes  les  essences  d'arbres,  et  certaines  espèces 
semblent  avoir,  plus  que  d'autres,  la  facilité  de  pro 
voquer  la  décharge  des  nuages  orageux.  Le  chêne 
est  l'arbre  qui  est  le  plus  souvent  frappé,  on  en  a 
vu  qui  étaient  foudroyés  deux  fois  en  l'espace  de 
quelques  jours.  Le  hêtre  est,  au  contraire,  très  rare 
ment  atteint.  En  le  prenant,  comme  unité,  on  a  le- 
chiffres  suivants  comme  fréquence  de  foudi'oiemeiif 
pourles  autres  arbres:  pin,  15;  essences  diverse-,  1»  ; 
chêne,  54.  Ainsi,  il  y  a  cinquante-quatre  fois  moin- 
de  danger  à  s'abriter  sous  un  hêtre  qu'à  se  mettre 
sous  un  chêne.  Pourquoi  '?  Jusqu'à  présent,  ou 
l'ignore:  mais  c'est  un  fait  qui  résulte  des  obser- 
vations que  l'Electricien  nous  communique  et  con- 
sidère comme  faites  assez  sérieusement  pour  méri- 
ter de  fi.xer  l'attention. 


CAUSERIE    SCIENTIFIQUE 


Le  chaulTaf.'c  par  l'électricité  est  certainement,  .'i 
bien  des  points  de  vue,  le  plus  à  recommander  : 
l'absence  de  déf^apemont  de  paz  cl  de  fumée,  la 
facilité  d'installer  les  appareils  partout,  de  les  dis- 
simuler dans  les  tentures,  les  boiseries,  la  com- 
modité d'allumapc  et  d'extinction  immédiats,  sont 
autant  de  raisons  qui, de  même  que  la  lumière  élec- 
trique, le  feraient  adopter,  si  ce  n'était  son  prix 
trop  élevé  dans  la  plupart  des  villes  et  notamment 
à  Paris.  Cependant  il  existe  bien  des  endroits  où 
l'on  arrive  à  distribuer,  dans  ce  but  spécial.  le  cou- 
rant électrique  à  un  prix  abordable.  On  sait  (|ue 
ce  mode  de  chaufTage  est  basé  sur  la  propriété 
qu'a  le  courant  électrique  de  porter  à  une  haute 
température  les  corps  qu'il  traverse  difficilemenl. 
qui  lui  olTrent  une  grande  résistance,  comme  on 
dit  en  termes  j)Ius  techniques  :  ordinniremcnt  on 
emploie  un  lil  métallique  formé  d'un  alliage  de  fer 
et  de  nickel,  on  en  forme  des  spirales  qui  permet- 
tent d'en  avoir  une  assez  grande  longueur  sous  un 
petit  volume  et  de  combiner  des  appareils  de  toutes 
sortes,  aussi  bien  pour  le  chaullage  des  a|)parte- 
ments  que  pour  la  cuisine.  Il  y  a  quatre  ans  qu'on 
a  installé  ce  mode  de  chaulTage  au  théâtre  du 
Vaudeville  de  Londres  et  l'on  obtient  en  peu  de 
temps  une  température  de  16  degrés  dans  la  salle, 
alors   qu'il   n'y  a    que  i    degrés  dans  les   endroits 


Fig.  G.  —  Cheminée  disposée  avec  les  bûches  électriques 
de  M.  Le  Koy. 

Ces  bûches  A  sont  formi^es  de  baguettes  de  siliohim  npfrlonu'ré 
renfermées  ilans  des  tubes  de  verre  vitics  d'air.  Le  t>iusS8ge 
du  cuurimt  électrique  les  porte  un  rouge  et  elles  chauffent 
par  rayonnement. 


non  chautl'és;  pour  un  Ihéàlir.  cola  |irésente  un 
intérêt  particulier,  car  les  causes  d'incendie,  bien 
que  subsistant  encore,  sont  moindres  qu'avec  le 
calorifère.  Au  point  de  vue  économique,  on  peut 
également  faire  entrer  en  ligne  de  compte  la  pro- 
preté, résultant  de  la  suppression  des  poussières 
occasionnées  par  les  chauiTages  au  charbon.  Au 
Canada,  on  a  pu,  dans  certaines  villes,  grice  à  des 
forces  motrices  hydrauliques,  donner  le  courant 
électri(|ue  A  un  i)rix  qui  i)ernu'l  de  l'enqiloyer 
d'une  façon  presque  générale  pour  le  chaullage  des 
appartements  et  la  cuisson  des  aliments;  poui- ce 
dernier  usage  surtout  ce  serait  le  rêve  de  la  cuisi- 
nière :  plus  besoin  d'allumer,  de  surveiller,  d'en- 
tretenir son  feu,  un  simple  bouton  à  tourner  !  On 
nous  assure  <pic  les  viandes  grillées  au  gril  élec- 
Iriipie  gardent  tout  leur  suc  et  ont  une  saveur 
«pion  ne  connaît  pas  avec  les  autres  sources  de 
chaleur.  Etant  donné  ipic  c'est  surloul  dans  la 
.journée,  (piand  l'éclairage  est  inutilisé,  cpi'on  a 
liesoin  de   chaulTage,  il   est  possible. que  les   usines 

/.en  rrmeitjnrmriif f  ilf  <tt  articU  Aon(  tïonnéi  au  point  <îf  rtir  sctentijiijw  rt  ru  thhors  dr  lotit' 
aujc  (irmaiulea   d'mirttêf»  ou  \U  rfntthjnemmtii  commtreii 


élcclrupies.  dont  le  matériel  chôme  forcément  .i 
certaines  heures,  puissent  arriver  A  une  combiiuii 
son  leur  permettant  d'abaisser  dans  des  propoi- 
lions  assez  notables  leur  prix  de  distribution 
du  courant  pour  cet  usage  spécial.  En  vue  de  celle 
réalisation  probable  du  courant  à  bon  marché  i>oiii 
le  chaulTage.  les  inventeurs  ont  déjà  combiné  liait 
un  matériel,  et  récenmient  M.  Le  Ri'y  a  imagiu- 
un  nouveau  mode  de  construction  des  résistant  t- 
éleetri<|ues.  qui  diffère  complètement  de  celui  qui 
était  en  usage  jusqu'à  présent;  au  lieu  d'être  en 
métal,  ses  résistances  sont  en  silicium  et  elles  sont 
enfermées  dans  un  tube  de  verre  où  l'on  fait  le 
vide.  Nous  avons  signalé  il  y  a  un  an  les  expé- 
riences de  M.  Le  Hoy;  aujourd'hui  nous  avons  pu 
voir  dans  différentes  expositions  la  forme  définitive 
de  ses  appareils  ^fig.  6). 

On  rassemble  l'un  à  coté  de  l'autre  un  plus  ou 
moins  grand  nombre  d'éléments  et  leur  montage 
est  des  plus  simples:  chaque  élément  A  se  termine 
par  une  partie  mélalli(iue  qu'il  suflil  de  placer  sur 
des  pinces  disposées  pour  la  recevoir.  Le  silicium 
aggloméré  a  sur  la  résistance  métallique  l'avan- 
tage de  dégager  un  nombre  de  calories  plus  élevé 
pour  la  même  quantité  d'électricité  absorbée;  c'est 
donc  une  considération  qui  doit  encore  entrer  en 
ligne  de  conqite  pour  faciliter  le  chauffage  électrique. 


On  a  préconisé  depuis  (|uel(iue  temps  l'emphi 
de  la  levure  de  bière  pour  le  traitement  des  furon- 
cles, clous  et  anthrax;  cela  n'est  pas  une  nouveauté, 
car  dans  les  pays  de  brasserie,  dans  l'est  et  le 
nord  de  la  France,  en  Allemagne,  on  a  remarqué 
depuis  longtemps  l'elTel  bienfaisant  de  la  levure  et 
certains  médecins  la  prescrivent  depuis  plus  de 
quarante  ans.  Cependant  ce  genre  de  traitement 
n'était  pas  très  répandu  et  quelques  expériences 
récentes  communiquées  aux  Sociétés  savantes  ten- 
dent à  le  généraliser.  La  méthode,  en  somme,  est 
très  simple;  on  ne  peut  pas  dire  d'elle  que  si  elle 
ne  fait  pas  de  bien,  elle  ne  peut  pas  faire  de  mal, 
car  certaines  personnes  ne  digèrent  pas  la  levure, 
mais,  dans  tous  les  cas,  elle  n'est  pas  dangereuse  et 
on  peut  toujours  l'essayer.  Un  médecin  de  l'hôpital 
Broca,  M.  Brocq,  l'a  expérimentée  depuis  quatre 
ou  cinq  ans  sur  lui-même,  car  il  était  sujet  à  de 
fréipienls  furoncles,  et  il  est  émerveillé  des  résul- 
tats. Son  traitement  consiste  à  prendre  avant 
chaque  repas  une  cuillerée  à  café  de  levure  fraîche 
de  brasserie;  c'est  une  sorte  de  crème  qu'on 
délaye  dans  un  peu  d'eau  et  dont  le  goût  n'est  pas 
désagréable,  surtout  si  la  levure  est  bien  fraîche  ; 
l'été,  elle  ne  se  conserve  pas  et  il  faut  la  renou- 
veler tous  les  jours.  A  iléfaut  de  levure  de  bière, 
on  peut  prendre  de  la  levure  de  pàlissi'rie,  plus 
facile  A  se  procurer;  son  aspect  n'est  pas  du  tout 
le  même,  elle  se  présente  sous  ra|>parence  d'une 
pâte  plus  consistante  et  elle  est  plus  difficile  & 
administrer. 

Quand  «m  commence  le  traitement  aussitôt  l'ap- 
parition du  furoncle,  la  douleur  disparaît  très  rapi- 
dement et  il  ne  vient  pas  A  maturité,  ("hezcerlams 
malades  ntleinis  depuis  de  longues  années,  on  a 
pu  faire  disiiaraitre  en  quinze  jours  toute  nouvelle 
apparition  de  clous  et  d'abcès. 

De  ditl'ércnts  c;)tés,  les  essais  de  ce  genre  se  sont 
multipliés  et  les  résultats  ont  prescpie  toujours 
été  satisfaisants;  il  est  probable  qu'on  arrivera  A 
se  ri'udre  compte  scii'ntiti(iuemenl  de  l'action  pro- 
duite sur  l'organisme  par  la  leviu-e  et  qu'on  prépa- 
rera celle-ci  sous  une  forme  médicamenteuse  cpi'il 
sera  facile  de  se  procurer  parlout, 


M 


'Mnnu:  .lri.«i  il  i 


CHRONIQUE     THÉÂTRALE 


Odéon.  —  Lis  Truands,  drame  en  cinq  actes  en  vers 
•le  M.  Jean  Riohepin. 

I.e  motier  —  car  au  train  dont  nous  allons  ce 
n'est  plus  guère  un  art  — le  métier,  dis-jc.  d'auteur 
dramatique  n'est  pas  des  plus  commodes.  Produc- 
teur et  consommateur  sont  divisés  par  un  malen- 
tendu qu'on  ferait  pourtant  bien  de  signaler  une 
bonne  fois  et  de  dissiper  à  tout  jamais...  L'un  pro- 
pose de  la  casse  en  échange  de  séné;  l'autre  refuse 
de  prendre  livraison  d'une  marchandise  dont  il  n'a 
cure.  L'un  se  réclame  de  la  dignité  et  de  l'élévation 
de  .son  art.  L'autre  argue  du  plaisir  spécial  qu'il 
entend  procurer  à  sa  propre  personne...  Les  deu.ï 
opinions,  inégalement  respectables,  sont  également 
défendables.  Tout  dépend  du  point  de  vue  auquel 
on  se  place.  Qu'un  théâtre  particulier,  entreprise 
commerciale,  s'inquiète  uniquement  des  goûts  et 
préférences  de  sa  clientèle  et  fasse  tous  ses  efforts 
pour  les  satisfaire,  c'est  agir  en  bon  fournisseur 
soucieu.t  d'achalander  sa  marque  de  fabrique,  et. 
charbonnier  a  beau  clabauder  qu'il  est  maitre  chez 
lui.  cette  indépendance  est  limitée  à  la  vogue  et  à 
la  prospérité  de  sa  boutique.  Mais  dans  un  théâtre 
classé,  classique,  un  théâtre  d'Etat,  subventionné, 
qu'on  exige  de  la  part  de  l'auteur  un  souci  aussi 
mesquin  et  réduit  à  cette  conception!  voilà  qui  ne 
va  pas.  j'imagine,  sans  controverse.  A  quoi  donc 
sert  la  subvention,  si  ce  n'est  précisément  à  per- 
mettre —  car  tout,  hélas  !  se  résume  en  la  question 
de  gros  sous  —  de  lutter  contre  les  défaillances  de 
caisse,  résultat  de  tentatives  moins  pratiques  et 
plus  artistiques?  Les  théâtres  subventionnés  sont- 
ils  faits  pour  gagner  uniquement  de  l'argent, et  une 
pièce  ne  doit-elle  être  proclamée  œuvre  d'art  qu'en 
raison  de  son  succès  financier?  Là  est  la  question, 
qu'il  n  est  pas  malaisé  d'élucider...  Si  on  l'admet,  il 
est  certain  que  dès  aujourd'hui  le  Théâtre-Français 
et  rOdéon  devront  bilTer  implacablement  de  leurs 
programmes  la  majeure  partie  du  répertoire,  car 
les  temps  sont  revenus  du  ; 

J'étais  seul  l'autre  soir  an  Théàtre-Frauçiis  ! 

Ces  réflexions  me  sont  suggérées  par  la  lecture 
de  la  pièce  nouvelle  que  Jean  Richepin  vient  de 
donner  à  l'Odéon  et  qui.  en  dépit  de  qualités  de 
tout  premier  ordre,  n'a  pas  trouvé  l'accueil  auquel 
l'auteur  du  Chemineau  était  en  droit  de  s'attendre. 
Cette  ceuvre  nouvelle  s'appelle  les  Traands.  On  y 
retrouve  les  qualités  maîtresses  du  chantre  des 
"  gueux  »,  avec,  en  plus,  une  virtuosité  incompa- 
rable. Il  y  a  dans  ce  drame  des  pages  de  tout  pre- 
mier ordre  que  le  poète  n'a  jamais  surpassées  et 
des  scènes  d'un  dramatique  empoignant  capable  de 
contenter  les  plus  difficiles. 

D'où  vient  alors  cette  résistance  à  l'emballe- 
ment? Eh!  mon  Dieu,  du  malentendu,  tout  sim- 
plement. Richepin  a  fait  une  œuvre  d'art,  affec- 
tant de  négliger  l'action  forcément  banale  et 
depuis  longtemps  ressassée,  se  complaisant  au 
contraire  dans  une  étude  de  caractères,  dans  la 
lutte  de  natures  opposées,  faisant  s'épanouir  celte 
fleur  sauvage  et  libre  dans  l'àme  de  son  roi  des 
truands,  et  nous  montrant  son  cœur  sensible,  tendre. 
tout  en  or  sous  les  haillons  d'un  ribaud,  mauvais 
gars,  coureur  de  filles,  voleur  et.  à  l'occasion,  assas- 
sin. La  thèse,  au  surplus,  en  vaut  bien  une  autre: 
et  j'avoue  qu  il  me  chaut  fort  peu  de  voir  Robin 
Cosleau  —  c'est  ainsi  que  se  nomme  le  héros  de 
I  histoire —  perpétrant  son  coup  du  trésor  de  Notre- 


Dame,  luttant  de  ruses  avec  les  archers  du  roi. 
escaladant  les  murs  et  bataillant  à  lu  façon  d'un 
brave  Bussy  de  la  Cour  des  Miracles  contre  une 
demi-douzaine  d'argousins  moyenâgeux...  J'estime 
que  les  franches  allures  du  siic,  ses  amours  et  sa 
tendresse  paternelle  m'intéressent  davantage  que 
les  arquebusades  et  les  coups  de  théâtre  dont 
regorgent  les  drames  de  l'illustre  M.  Rouchardy... 
Oui.  mais  le  public  n'est  pas  de  cet  avis,  et  ce  sont 
précisément  ces  amusements  puérils  qu'il  s'atten- 
dait à  trouver:  il  a  été  déçu  dans  son  attente  et 
s'est  abstenu...  Hélas!  à  ce  compte,  c'est  d'Enncry 
qui  aurait  raison...  Malgré  tout,  je  pense  qu'on 
peut  quand  même  en  douter... 

Voici  la  fable  :  Robin  Costeau,  ancien  brillant  élève 
de  l'L'niversité.  a  déserté  les  syllogismes  pour  la 
Truanderie.  Il  a  jeté  la  r«be  aux  orties,  et.  corseté 
de  buffle,  la  dague  à  la  ceinture,  il  fait  ripaille  et 
met  à  mal  et  à  sac  jolies  filles  et  trésors  cachés... 
Ce  n'est  point  par  là  qu'il  nous  intéresse,  ce  n'est 
point  l'enveloppe  truculente  qui  nous  séduit,  c'est 
ce  qu'elle  contient  :  un  brave  homme  et  un  père 
tendre.  Car  Robin  a  un  fils,  un  beau  gars.  Michault, 
qu'il  a  élevé  soigneusement  loin  de  sa  vie  d'aven- 
tures et  de  dangers,  et  pour  lequel  il  bourlingue 
sans  paix  ni  trêve,  de  façon  à  lui  faire  une  exis- 
tence exempte  de  soucis...  Mais  Michault  chasse 
de  race.  Fils  de  trousseur  de  cotes,  l'amour,  un 
amour  farouche,  est  entré  dans  son  cœur  pour  une 
belle  et  pure  fille  de  bohème,  la  Mignote,  laquelle 
n'a  de  pensées  que  pour  le  grand  Robin  qui,  mal- 
gré ses  cheveux  grisonnants  et  son  teint  de  bistre, 
a  fait,  sans  y  prendre  garde,  une  impression  sur  ce 
cœur  tout  jeune,  qui  ne  demande  qu'à  s'offrir... 
\'ous  sentez  que  là  est  le  fond  du  drame...  Com- 
ment se  tirera- t-il  de  cette  impasse,  entre  la  jolie 
sauvageonne,  dont  la  fraîcheur,  en  somme,  l'af- 
friande,  et  son  fils,  qui  devient  ainsi  son  rival?  Le 
vieux  brave  n'hésite  pas,  il  se  sacrifie,  et  quoi  qu'il 
lui  en  coûte,  c'est  lui-même  qui  poussera  les  deux 
jeunes  gens  au  bras  l'un  de  l'autre.  Cependant 
Michault  est  triste,  il  est  aussi  fils  d'éventreur  et 
sa  main,  lasse  de-  manier  le  paisible  aviron  du  pas- 
seur de  Seine,  a  des  démangeaisons  de  tripaillerie, 
quand  elle  caresse  le  pommeau  de  son  coutelas... 
C'est  dans  son  destin  !...  Robin  Costeau.  abdiquant 
en  faveur  de  son  gars,  le  nomme  capitaine  et  lui 
confie  une  expédition  périlleuse,  dont  il  lui  indique 
tout  le  plan,  fort  bien  combiné  :  il  s'agit  d'enlever 
le  trésor  de  Notre-Dame...  Michault  n'a  point  suivi 
les  instructions  de  son  père,  et  le  coup  a  raté: 
mais,  désireux  de  se  montrer  un  vrai  truand  aux 
yeux  de  la  Mignote.  il  a  crevé  la  panse  de  cinq 
archers,  et,  pour  couronner  ses  exploits  par  un 
coup  de  maitre,  égorgé  l'archidiacre,..  Ça,  c'est 
une  faute!  Massacrer  des  archers,  peccadille,  on  en 
est  quitte  pour  une  amende  :  mais  tuer  un  prêtre, 
c'est  la  potence...  Robin  fait  cacher  son  fils,  le 
met  hors  de  l'atteinte  des  gens  de  justice,  et 
quand  ceux-ci  se  présentent,  il  s'accuse  lui-même 
du  meurtre  pour  sauver  la  vie  de  son  fieu...  Con- 
duit à  Montfaucon.  il  est  sur  le  point  de  s'échapper, 
grâce  à  un  coup  de  force  que  Michault  et  la  Mignote 
tentent  pour  le  délivrer  :  le  guet,  qui  conduisait 
son  prisonnier  au  gibet,  est  attaqué  par  une  bande 
de  truands  et  s'enfuit  sous  une  grêle  de  flèches. 
Malheureusement  une  d'elles  a  atteint  le  truand 
qui  meurt,  la  chanson  aux  lèvres,  en  bénissant  les 
jeunes  amours  de  son  fils  et  de  la  Mignote. 

De  tout  ceci,  parbleu,  il  n'y  a  pas  à  confectionner 


CHHONMQUE    TMKATIIALK 


tiii  plat  bien  compliqué;  mais  quelles  dclicicusos 
\iix^cs  en  clieniin,  et  comme  les  caractères  y  sont 
bellement  dessines!  Cest  d'abord  un  premier  acte 
(l'une  si  curieuse  reconstitution  moyenAjçeusc,  avec 
son  école  de  la  vieille  Université  où  le  docte  Jehan 
de  Conllans  enseij::nc,  en  latin  rocailleux,  les  rèj^Ics 
du  sylloj;isme  à  sa  classe  d'écoliers,  dans  laquelle 
Uobin  Costeau  fait  irruption  avec  son  cortège 
bizarre  de  ribaudes  et  de  truands,  au  son  d'une 
chanson  qu'on  hurle  à  plein  gosier. 

LKS    TRUANDS. 

A  pleins  posiers,  t\  corps  perdu, 
Hurlu,  berlii.  TïhOAa,  vibédu, 

Chez  Floni  qui  leur  baillo 
Son  vin  à.  la  futaille, 
A  pleins  grsiers,  h  corps  perdu, 
Hurlu,  bertn,  ribéilîi,  ribMu 

Les  truiinds  fout  ripaille. 

Ecoulez  maintenant  Robin  Costeau  : 

Ou 
înti 

(Derrière  Robin  Costeau  se  rue  la  bande  des  truands  et  dex 
•'ihaudes,  parmi  lesquelx  plusieurs  portent  triompha  fanant  xur 
l-nrs  épaules  Flora,  di-mi-mie.) 

Salut,  t1  pjiuvrc  vieille  Université  motte! 

Voici  la  vie  et  lu  jeunesse  qu'on  t'apporte. 

Avec  nous  clrintons-en  le  lumineux  éveil 

A  pleine  vobc  joyeuse  et  forte. 

\'oulez-vous  connaître  maintenant  l'étraui^e  fas- 
cination que  le  vieux  truand  exerce  sur  son  peuple 
de  ribaudes,  oyez  la  dispute  entre  Flora  et  la  Mi- 
j;note  : 

FLOUA. 

Oui,  niessire,  en  vérité, 

Moi,  la  Flora,  moi  qui  se  mimme 

L'euijicritTC  de  lieauté, 

Mui,  elle  pour  qui  tout  homme 

Se  rlnrifre  en  brte  de  somme. 

Moi  ver-;  qui,  la  tlamme  aux  reiu<, 

Il  vient  plus  de  gens  qu'a  Home 

Il  ne  va  de  pèlerins. 

Malgré  tnut,  trlMire  et  fortune, 
Le  seig  'nr  .h    im..[,  .h^it.-au, 


Dont  jamais  I'htiéuu 
Et  dont  les  doigts  i 
Pont  des  bleus  ii  m: 


clanche, 

arteau 

.ir  blanche. 


s-  0  *I" 


i:h  !  par  Dieu,  n'en  sois  pas  si  fière,  la  Flora  : 
A  l'aimer  aujourd'hui  tu  passes  ton  caprice; 

Mais  que  demain  ta  maison  dépérisse 
l'it,  ton  amonr  ce  tant  devant  ton  avarice, 
Demain  un  autre  t*aura. 
Tandis  que,  moi.  si  je  l'aime, 
Moi,  baehelette  rie  bohème, 
Moi,  la  Mipnotc,  qui  n'ai  pas  un  liard  vivaiit. 
Moi,  .si  je  l'aime,  après  lui  comme  avant 
J'aurai  au  n'être  à  personne, 
Aluei  que  ma  chanson  le  sonne. 

(/aie  chante.) 
Toi,  l'aimé  qui  m'aimeras, 
l'in  m'étreignant  dans  tes  l)nis 

Tu  m'auras  toute. 
Nul  aux  fruits  do  mon  verger 
N'a  pris  le  duvet  léger 

Qui  les  velouté. 
Quand  plus  tu  no  m'aimera!', 
A  qui  m'ouvrira  les  bras 

Itestant  farouclic. 
Mon  corps  sera  le  linceul 
De  te»  biiscrs  &  toi  senl, 
Morts  sur  mi  bouohe. 

N'est-ce  pas  exquis,  et  cela  ne  vaul-il  pas  mie 
que  des  estocades?  Voici,  ensuite,  la  ballade 
Itobin  Costeiui,  son  Kvnngilc  <lc  plaisir: 


N'tTonte  pas  ces  triste»  vieux 

Qui  voudniicnt  pour  t'appreiidre  h  vivre 

Qu'arrosé  dts  pleurs  de  tes  yeux 

Ton  nez  prît  racine  en  un  livre. 

Arrache  l'en  et  l'en  délivre  ; 

Et  tes  yeux  désonguignouués, 

Dis-leur  de  rire  et  de  le  .suivre. 

Ton  nez  va  devant.  Suis  ton  nez. 

Suis-le  bravement,  en  tous  lieux, 

Sans  peur  du  soleil  ni  du  givre. 

Souvent  le  pis  conduit  au  mieux. 

Quand,  atnurii  par  trop  de  pivre, 

11  te  semblera  d'uue  livre. 

N'en  prends  pas  des  airs  étonnés. 

Dans  le  ciel  pourpre  où  l'on  est  ivre 

Ton  nez  va  devant.  Suis  ton  nez. 

Il  ira  parfois  vers  des  yeux 

A  qui  pieds  et  poings  on  se  livre, 

Yeux  purvers,  yeux  délicieux 

De  femelle  à.  croupe  lie  guivre. 

Ne  crains  pas  pourtant  de  poursuivre. 

Si,  dans  l'ombre  où  vous  claironnez. 

Plissions  au  clairon  de  cuivre, 

Ton  nez  va  devant  ?  Suis  ton  nez. 

KN  VOl 

Prince,  i\  cour  de  rimes  on  ivre. 
Voici  mes  propos  temiioés, 
Kt  je  conclus  :  si  tu  veux  vivre, 
Ton  nez  va  devant.  Suis  ton  nez. 

Kt  les  escholiers  conquis  jellenl  au  vent  livres 
et  cahiers  et  s'en  vont  avec  la  ribauderie,  conduits 
par  le  jeune  François  Villon,  qui  mit  plus  tard  sa 
vie  en  accord  parfait  avec  de  tels  principes. 

Le  vieux  Jehan  de  (^onflans  resie  seul  avec  son 
massicr  Thibault,  et  les  deux  amis,  le  maître  et 
l'élève,  reprennent  la  leçon  interrompue. 

Voyons,  on  conscience,  n'est-ce  pas  lA  du  bon 
théâtre,  d'un  comique  parfait'?  Certes,  il  n'y  a  point 
de  calembredaines  ni  de  cabrioles.  Mais  est-il  bien 
certain  que  l'art  ne  réside  que  dans  les  calem- 
bours ? 

Au  second  acte,  ce  sont  les  émotions  douces,  les 
Ames  sont  de  miel  et  tout  atlendries.  C'est  d'abord 
le  brave  Tliibault  que  François  Villon  amène  chez 
Uobin  Costeau. 


VILLON. 

s(unmes  fous  quand  même, 
1.  u<3V|i..r-  ......S  venons  voir  loi, 

'■  d'un  coup  de  dague  et  de  fièvro  transi, 
Notre  pauvre  Robin  que  j'aime 


lisque 


ïni 


KVl.- 


Du  meilleur  de  moi.  je  t'assure, 
Hi-his  !  je  ne  suis  p:is  médecin  pour  guérir 

Un.  fièvre  ni  sa  blessure  ; 
Mais  tu  lia  bien  p<nirtant  do  me  venir  quérir. 
Quand  on  a  mal,  il  n'est  pire  détresse 
Que  d'être  seul,  dans  son  mat  s'ablmant  ; 
V.t  le  meilleur  remèile  et  plus  calmant. 

Ce  n'est  tisane  ni  compresse, 

Cluimauve,  mauve  ou  cumin. 
C'est  encore  un  ami  qui,  la  msiin  dans  lu  UKiin. 
Voup  dit  des  mots  de  tenilresse. 

Un  duo   d'amour   à    présent.   Goûtez  ce  morcci 
de  roi.  C'est  MichnuU  el  la  Mi^^noto  qui  parlent. 

M  1 1-  H  A  II  LT,  se  rapprochant  df  la  Miçnotr. 

V,l  moi  rie  mOme,  ù  mauvaisu  jolie. 
Si  mon  amour  sans  ce^se  en  soufTrant  to  BuppUi- 

S;ins  rien  obtenir  i\  son  pré. 
Ce  qui  m'attend,  c'est  pireilto  aventure. 

Toujours  t'jumant.  toujours  déwspéré. 
De  peine  en  pleurs  et  de  pleurs  en  torture. 
Ainsi  qu'elle  a  perdu  le  sens,  j»»  le  perdrai 

Passeur  au  bateau  eluiviré 
Dont  la  raison  sera  comme  un  noyé  qui  flotte. 

LA     MKIKOTR,    moqWUSe, 

Non,  non,  MIelmult,  je  n'en  crois  rien. 
Cliavirtr  ton  bateau.  Toi  !  Tu  t'y  prends  trop  bien 


CUaONIgL'E    TIIKATRALK 


Bou  mariuier  et  bon  pilote. 
Pour  ne  pas  le  mener  juste  où  ta  veux, 
Ceet-à-dire  à  rendroit  où  se  tend  ton  verveiix  ; 
Et  tu  penses  déjà  m'y  tenir... 

(Arec  une  pirotutt^^. 

Pas  .-=1  sotte 


M  1  C  U  A  D  L  T. 

Ah  :  toujours,  tu  te  moques  ! 
Bt  moi,  lâche,  je  le  supporte  !...  Non  !  As.cc2 1 

Assez  de  ces  jeux  où  tu  m'efâloques 
Le  cœur  à  coups  d'épingle  adroitement  lancés  ! 
Dis-moi  la  vérité,  plutôt,  d'un  seul  coup,  franche  ! 
Plante-moi  dans  le  cœur  un  couteau  justiu'au  manche 
Tu  l'aimes,  n'est-ce  pas,  lui,  lui? 

LA    MKîNoTE   (iugénumeiU). 

Point  ne  le  sai-î. 


Pas  plus  que  toi  je  n'y  vois  clair. 
e  soit  de  l'amour,  pourtant,  çi  m'en  a  l'&ir  : 
i  ça  n'eu  est  pas  encor,  cest  près  d'en  être. 
Las  ;  qua  j'en  ai  de  peine!  Et  cependwt. 
Tu  m'en  fais  le  conSdent 
D'une  àme  à  ce  point  âincére, 
e  ne  t'en  veux  pas  d'en  avoir  tel  souci, 
Et  que  mon  cœur  qui  se  serre 
T'aime  eneor  plus  de  m'en  parler  ainsi. 

LA    il  I G  X  o  T  E,  attendrie. 

Ah  I  Michault,  pour  ta  récompense. 
Sache  que  tu  n'es  pas  vraiment 
igue  que  tu  crois  ni  si  méchant  qu'on  pense  ; 
Et  sache  surtout  qu'en  aimant 
Comme  ta  fais  à  cette  heure 
C'est  la  façon. la  meilleure 
D'Otre  aimé  toi-même  à  ton  tour. 


Lei  Truands.  —  Deuxième  acte. 


LULï,    Stupéfait. 


MIGNOTE 


Du  tout.  Je  n'y  vois  pas  matière. 
Ces  mots  qui  peuvent  bien  te  paraître  insensés 
Viennent  du  fond  le  plus  grave  de  mes  pensers. 
Et  c'est  la  vérité  que  je  dis  tout  entière- 


Ce  que  je  sens  pour  lui,  moi-même,  en 

Qai  veux  te  l'expliquer,  j'ai  grand'peine  à  l'entendre. 
C'est  quelque  chose  assurément 
De  très  doux  et  de  très  tendre 
Où  mon  cœur  va  se  chirmant; 
Et  d'autre  part  et  tout  ensemble 
Ce  que  je  sens  pour  lui  ressemble 

Au  très  profond  respect  qu'on  a  pour  un  purent. 

Et,  si  je  le  chéris,  c'est  eu  le  vénérant. 

Est-ce  de  l'amour?  Que  t'en  semble? 


Point  ne  suis  assei 
cas  choses-là  pour  i 


Connaissez-vous  rien  de  plus  délicalemcnt  pur 
que  ces  douces  confidences  de  deux  âmes  ingé- 
nues? Si.  peut-être!  cet  autre  duo  entre  la  même 
enfant  loyale  et  le  vieux  truand  qui  a  étoufté  dans 
son  propre  coeur  une  passion  naissante  cl  veut 
l'arracher  aussi  du  cœur  de  la  fillette. 

ROBIN     COSTB  AU. 

Calme  l'égarement  de  tes  yeux  inquiet-. 
Et  que  ta  prime  amour  sourie  à  ta  dernière  ! 
Ta  bonne  foi  dans  une  erreur  fut  prisonnière. 
Alors  que  tu  disais  m'aimer  et  le  croyais. 

LA   MIGXOTE,  doidoureusement  ttonm'e. 

Je  croyais  t'aitner! 

BOBXN   COSTEAU. 

Certes!...  Et  de  quelle  manitjn- 
Ed  le  croyant,  ton  désir  s'est  leurré. 
Fuisqu'enfîu  je  l'ai  vu,  je  te  le  montrerai. 
Moi,  vieux  fo',  dont  plus  tôt  l'œil  se  fût  éclairé. 
Si  les  ans  donnaient  siges-^e  plénière. 


CHRONMQLli    THEATUALE 


Imagine,  petite,  imtÉ{;iiie  une  âeur 
Dont  poiu<lrait  au  eouchunt  la  sève  priiitaiiLt.-re. 
Ce  soleil,  prodiguaut  son  reste  de  chaleur. 
Superbe  encore  dans  sa  gloire  rose  et  verte, 
C'est  vers  lui,  toute  fraîche,  et  Ba  corolle  ouverte. 
Qu'elle  se  tournerait,  amoureuse,  en  ri'vant, 
Sans  savoir  qu'il  va  choir  bient4*>t  dans  le  ciel  blrn 
Et  que  celui  qu'il  faut  aimer,  celui  qu'elle  aime. 
Ce  n'est  pus  celui-là,  mais  le  soleil  levant. 


Tais-toi.  Pourquoi  tuer  mon  rêve  V 

R  O  n  1  N     C  (t  s  T  E  A  U. 

Pour  que  l'autre  naisse  et  s'achève 
Comme  il  doit  s'achever  dans  un  jeune  ciel  bleu. 
Par  le  soleil  d'aurore  h  qui  tu  dois  ta  sève, 
Puisqu'il  le  brûlera  tout  un  long  jour  en  feu. 
Tourne-toi  vers  lui  1  Regarde  I  11  se  lève. 

Knnn  voici  la  moi't.  Mort  siiuriantc.  sans  ciis, 
mort  heureuse,  en  somme,  et  d'un  brave  homme 
au  milieu  des  siens. 


.    J'ai,  mes  petits,  que  je  vais  trépassant. 
J'ai  que  je  perds  tout  mon  sang 
L:"i.  par  cette  blessure... 

(//  montre  m  plaie  d'où  le  minj  i 

TCIUS. 
Ah  ! 
hou  IN'  coSTEAi:,  à  Michiiult  et  ii  hi  Mignole. 

Une  de  ■ 

L'uc  des  nôtres  ! 


M  I  c  H  ^ 


ROItlN    COSTKAD. 

Certe  1  Et  j'en  ai  l'âme  en  f6te. 
LA  M  10  NOTE,  effitrée  et  jetant  son  arbalète. 
j'en  ai  tiré,  moi,  j'en  ai  tiré,  grands  Dieux  I 

Il  OBI  N  COSTEAU,  lyfiquement. 

Ah  I  si  c'est  la  tienne,  tant  mieux  ! 

M  lu  K  0 T K. 


Que  dis-tu  lA  ? 


ROBIN     COSTEi 


Rien  1  rien  !  Point  ne  t'en  ofFarouche. 
Tu  sais,  quand  on  est  près,  tout  prés  de  s'en  aller. 
On  dit  n'importe  quoi  qui  vous  vient  à  la  bouche. 

On  parle...  au  hasard,  pour  parler. 
Mais  ce  n'était  pas  ça  que  j'avais  à  vous  dire  ; 
C'était...  d'être  heureux...  amoureux. 
Et  que,  moi-même,  au  seuil  de  la  mort  qui  m'attire, 
.lo  suis  plein  de  bonheur  à  vous  sentir  heureux. 
Et  j'avais  à  vous  dire  encore... 
Quoi  donc  'l...  Je  ne  sais  plus...  Si  l  si  1 
Je  vais  le  retrouver.  ■Voici  1. . 
Attends  nu  peu,  la  Mort,  attends,  pécore  ! 
Tu  ne  veux  pas  î  Allons  I  C'est  bien.  Marche  I  J'y  suis. 
Prépare  tout  pour  nos  épithalames. 
Je  n'ai  jamais  fait  attendre  le3  dames. 
Mon  nez  va  devant.  Je  le  suis. 

{Il  tombe  mort,  la  face  en  arant.i 

Voilà  le  beau  di'ame  de  passion  que  l'Odéon  vieni 
de  l'epi'ciscnlcr.  Quel  sort  hii  est  prësentemenl 
réservé  '?  Je  l'ignoi'e.  Mais,  quoi  qu'il  arrive,  il  res- 
tera, et  s'il  est  besoin  pour  lui  de  revanche,  l'heure 
siircment  en  sonnera. 


r'i'UlK-SAINï-MAU'liN.   —    ï'tlii  que  reine,   pièce  on  cinq    acti-^ 
et  sept  tibleaux  de  M.  Emile  Bergcrut. 

Je  me  sui.s  un  peu  étendu  sur  les  Truands,  doni 
l'art  très  délicat  méritait  celte  étude,  et  force  m'esl 
bien  de  regagner  le  temps  perdu  sur  la  pièce  de 
Herucrnt,    le<|Mel    di'cidément    n'ii    pas    de    chance 


depuis  je  ne  sais  cond)ien  d'années,  par  M"''  Sar.ili 
Uernhardl,  a,  suivant  la  coutume  de  la  maison, 
attendu  sous  l'orme  tant  et  Uint  que  l'auteur  a  liiii 
par  la  reprendre  et  la  porter  chez  Coquelin... 
Mon  Uieu  I  que  ne  ferait-on  pas  pour  être  .joui'  '. 
Mais  vraiment  c'est  demander  beaucoup  à  la  bonne 
volonté  du  public  que  de  vouloir  lui  faiir 
admettre  Coquelin  en  Bonaparte  et  en  Napo- 
léon 1  Je  sais  bien  qu'il  y  a  des  iiccommode- 
mcnts  avec  le  maquillag^e  et  que  Coquelin  est 
passé  maître  en  l'art  de  se  «  caniouller  ■>;  mais  il  y 
a  la  voix,  la  satanée  voi.x  claironnante,  ia  voix  si 
peu  premier  Empire,  la  voix  de  Cyrano,  de  Mas- 
carille,  la  voix  célèbre,  universelle,  populaire...  et 
puis,  et  puis,  il  y  a  la  couronne!  Oh!  la  couronne 
au  tableau  du  sacre,  reproduction  assez  réussie  du 
célèbre  tableau  de  David  I  Déjà,  comme  Corse  aux 
cheveux  plats,  ça  n'était  pas  très  réussi  aux  pre- 
miers tableaux,  mais  en  César  imperalur.  avec  le 
manteau  de  cour  sur  les  épaules,  et  la  couronne 
au  front,  non,  vrai,  cela  mancpiait  de  majesté.  On 
me  dira  que  Diiquesne  qui,  dans  Madame  Sans- 
Gène,  personnifia  le  conquérant,  n'avait  avec  le 
masque  césaricn  légendaire  qu'une  très  va^çue 
ressemblance.  Mais  quoi'?  soit  dit  sans  ofTenser 
Duquesne,  il  était  Duquesne,  il  n'était  pas  Co- 
quelin :  on  pouvait  oublier  bénévolement  l'inlcr- 
prèle  pour  ne  voir  que  le  personnage,  tandis  que 
Coquelin  !  Essayez  donc  d'oublier  ce  diabled'homme 
(piand  il  est  en  scène.  La  j;'"''"^  de  l'empereur  ne 
peut  éclipser  la  sienne.,  Bonaparte,  Napoléon  et 
Coquelin  en  une  seule  et  même  personne!  C'est 
trop  de  plus  que  la  moitié.  Le  mystère  de  la  Iri- 
nité  est  un  luxe  que  Dieu  seid  peut  se  permettre 
et  Coquelin  n'est  qu'un  homme...  quoi  qu'on  dise... 
En  revanche,  M°""  Jane  Ilading  est  bien  jolie  en 
Joséphine.  Je  ne  sais  si  la  vraie  lui  ressemblait, 
mais  alors  tant  pis  pour  elle,  et  le  vainqueur 
d'Austerlitz  aurait  eu  bien  tort  de  la  répudier 
pour  cette  bonne  bourgeoise  de  Marie-Louise. 
Elles  ne  furent  guère  plus  vertueuses  l'une  que 
l'autre,  mais,  si  l'Autrichienne  était  digne  du  trône 
par  la  naissance,  la  créole  parvenue  était  impé- 
ratrice de  charme  et  de  beauté. 

La  pièce'?...  Eh!  mon  Dieu,  ce  sont  des  anecdotes 
encore,  toujours.  Prenez  l'histoire,  détachez  les 
différents  épisodes  qui  se  rapportent  d  ces  années 
où  le  premier  consul  aimait  comme  un  sous-lieute- 
nant et  oi'i  l'empereur  faisait  l'amour  comme  un 
capitaine  d'artillerie,  jusqu'au  moment  où  il  crut 
devoir  ronq)re  brutalement  comme  un  soudard 
ambitieux,  et  vous  aurez  Plus  que  reine!  —  Les 
deux  tableaux  du  divorce  sont  pathétiques  parce 
que  l'histoire  semble  avoir  écrit  pour  le  théâtre, 
et  c'est  peut-cire  grûce  à  cette  collaboration,  q^ue 
Bergeral  n'a  eu  garde  de  repousser,  grâce  aussi  A 
une  mise  en  scène  tout  A  tour  pittoresque  et  somp- 
tueuse, que  le  drame  s'allirmcra  comme  un  succès. 
C'est  la  grftce  que  je  souhnile  A  mon  vieil  ami 
Bergeral,  que  j'aime  de  tout  mon  cœur,  qui  est 
un  véritable  artiste,  et  qui  mériterait  bien  de 
décrocher  une  bonne  fois  la  timbale. 


M.  Emile  Moreau.  l'un  des  auteurs,  avecSardoii, 
de  .Madame  Sans-ilèiie.  a  fait,  ce  mois-ci,  repré 
senler  au  ^'aul^e\"ille  .Madame  de  l.avalelte. 

L'anecdote  qu'il  a  découpée  en  cinq  tableaux 
ingénieusement  cond)inésTst  de»  plus  populaires. 
Chacun  sait  «pie  le  comte  de  I^avalelle,  condamné 
à  mori  par  les  tribunaux  de  la  Itestauration  pour 
avoir,    siuis    le    règne   tic    l'usurpaleur,   rempli    le<« 


CHRONIQUE    THÉATUALE 


lonctions  do  ministre  des  postes,  dut  son  salut  i 
l'habile  dévouement  de  sa  femme,  qui  le  fit  évader 
en  lui  prêtant  un  costume  féminin  grùce  auquel  il 
passa  sans  être  reconnu  sous  les  yeux  des  geô- 
liers... L'an  dernier,  l'Odêon  avait  donné  une  pièce 
inspirée  par  le  même  sujet  :  Cnlinelle.  Il  n'y  a  entre 
elles  que  la  dilTérence  du  tour  de  main,  mais  les 
estliéliques  sont  en  tous  points  semblables.  Il  s'agit 
d'amuser  les  spectateurs  par  une  succession  de 
tableau^w  pittoresques,  et  par  l'évocation  d'une 
époque    assez    lointaine    déjà    pour    présenter    un 


le  ministère  pendant  que  M""'  de  Lavalelte  subit 
de  la  part  du  ministre  un  interrogatoire  au  sujet 
de  l'évasion  dont  elle  est  complice.  Pressée  de 
questions,  elle  va  avouer:  mais  Itichelieu  a  une 
âme  généreuse,  il  ne  veut  pas  entendre  l'aveu  pour 
n'être  pas  obligé  de  sévir.  A  ce  moment,  la  poj  le 
du  cabinet  s'ouvre  et  Lavalette  lui-même,  fuyant 
devant  les  sbires  lances  i  sa  poursuite,  entre,  la 
tête  perdue,  venant  ainsi  de  lui-même  se  faire 
prendre  au  piège...  Si  le  ministre  le  livre,  il  est 
perdu.  M°"  de  Lavalette  lui  adresse  du  regard  une 


ni'c-sse  'Vaudemont.  Dnc  de  Kichelîc 

rn  jésuite. 

M-  de  L-iralett 

M-  Aichsinhiud.          H.  Hauiy. 

M.  Rambert, 

M-  Rejane. 

Madam 

■7e  Lavalette.  —  Cin 

}uième  acte. 

ragoût  de  choses  anciennes  auxquelles  le  public  a 
pris,  depuis  di.\  ans.  un  plaisir  que  j'aurais  plus 
que  pei'sonne  mauvaise  grâce  à  lui  reprocher... 
Mais  il  n'y  faut  chercher  ni  étude  de  mœurs  fouil- 
lée, ni  même  étude  de  caractères.  Ce  sont  des 
tableaux  amusants,  je  le  répète,  et  qui  procurent 
le  genre  de  sensations  qu'ils  promettent.  On  ne  sau- 
rait leur  en  demander  davantage...  Il  y  a  même.  — 
c'est  un  luxe  dont  il  faut  savoir  gré  à  l'auteur,  car 
il  aurait  pu  s'en  dispenser,  n'y  étant  point  contraint 
par  son  sujet  —  il  y  a,  dis-je.  certaines  scènes  fort 
habilement  filées  et  aboutissant,  comme  de  règle, 
à  de  palpitants  coups  de  théâtre  qui  ont  déterminé 
le  succès.  Je  veux  parler  du  dernier  acte  qui  se 
passe  dans  le  cabinet  du  duc  de  Richelieu  au  mi- 
nistère des  affaires  étrangères...  C'est  là  que.  à 
l'insu  du  duc.  Lavalette,  traqué  par  la  police,  s'est 
réfugie  après  son  évasion.  La  cachette  semblait 
sûre,  mais  le  préfet  de  police  Ta  éventée.  Il  fouille 


suprême  prière.  Richelieu  est  un  galant  homme,  il 
se  lève  et  se  tournant  vers  le  fugitif  : 

—  Monsieur,  dit-il,  ce  n'est  pas  moi  qui  vous  ai 
in\ilé  à  venir  ici  ;  mais  enfin  vous  êtes  mon  hôte. 
Voici  une  porte  qui  ouvre  sur  un  corridor  secret, 
par  où  vous  pourrez  gagner  une  rue  qui  n'est 
point  gardée.  Allez... 

Lavalette  est  une  seconde  fois  et  définitivement 
sauvé. 

Les  policiers  font  irruption  au  moment  où  se 
referme  la  porte  libératrice,  tandis  que  M"'  de 
Lavalette  baise  avec  reconnaissance  la  main  de 
son  sauveur. 

C'est  un  amusant  tour  de  passe-passe  très  dex- 
trement  exécuté.  Il  est  à  présumer  que.  pendant 
de  longs  soirs,  le  public  ira  chercher  dans  cette 
pièce  un  plaisir  sans  émoi  qu'il  est  sûr  d'y  ren- 
contrer. 

MvrnicE  Lefevmk. 


LA     MUSIQUE 


TuKAruK    i)K  Monte-Carlo.  —  Mruallne,  tragédie  lyrique  on 

quatre  actes  et  cinq  tableaux,  de  MM.  Armand  Silvestre  et 

K.  Morand,  musique  de  M.  Isidore  de  l^int. 

Selon  ses  bonnes   et  louables    li.>l)iludcs.  il  n'est 

l>iis    de    sjiison    Ihéàtiale,    l'i     Monte-Carlo,     dont 

M.   Cunsboui-^'    ne    relianssc    l'éclal  .     pai-    l'aUi-ail 


Mevsaline  parait.  Les  conversations  se  taisent  el 
ce  ne  sont  qu'hypocrites  adulations  au.vqueilcs  clic 

firéfère  les  téméraires  refrains  que  chantent,  au 
oin,  guides  par  Harès,  des  bandes  de  révoltés.  Sur 
l'ordre  de  l'impéralrice,  Harès  est  amené  en  sa 
présence.  Indomplable,    il  j.ttr    ;'i    l\  fuco  de  Mev- 


Décor  du  troi.sième  acte,  quat 


d'une  ou  de  plusieurs  grandes  premières  représen- 
tations d'oeuvres  musicales  inédites. 

Le  21  mars  dernier  ce  fut  la  belle  tragédie 
lyrique  Mcssaline.  cpii  eut  les  honneurs  de  la  rampe. 
L'intérêt  de  cette  œuvre,  indépendamment  de  son 
inoonleslable  valeur  musicale,  réside  dans  l'esthé- 
licpic  psychologie  par  la(|iiclle  l.--  poètes  ont,  si- 
non excusé,  du  moins  prescpie  jusiilié  en  de  fort 
beau.x  vers  les  débordemcnis  de  ré|)c)usc  de  Claude. 

Ce  n'est  plus  la  débauchée  clïrénée  dont  l'his- 
tiiirc  a  cloué  à  l'éternel  pilori  et  le  nom  et  l'ef- 
figie ;  mais  une  infatigable  poursuivante  de  ceUe 
décevante  chimère  sentimentale,  l'amour,  (pie  l'on 
cherche  vainement,  d'humanité  en  humanité, 
sans  en  jamais  pouvoir  atteindre  même  l'ombre. 

An  premier  acte,  nous  sommes  dans  les  .jardin> 
du  palais  impérial.  Toute  une  foule  de  scrvanle>. 
d'esclaves,  d'alTrnncliis  et  de  courtisans  attend  le 
réveil  de  Vnléria  Messalina  !  On  parle  dllélion 
(M.  Tamagno  ,  le  beau  glailiali  nr  africain  qui  est 
en  ce  moment  l'enfant  gAlé  du  public  du  cirtpie  ; 
<•!  dont  le  frère,  Harès  (M.  Mnuvet  ,  chante  au 
coin  de  tous  les  carrefours  de  Home  des  hymnes 
lie  révoltes  ou  d'ironiques  couplets  dont  les  stro- 
phes ins(denlis  stigmatisent  audacieusemenl  r.\u- 
gu.1,1. 


saline  toute  sa  haiijc  et  tout  son  mépris.  Impas- 
sible, elle  écoute  A  peine  les  injures,  admire  le 
chanteur,  et,  de  sa  voix  la  plus  douce,  lui  dit  : 


H  Allas. 

Mais  je  suis  homme, 
Kt  partout  sur  tes  pas  j'Irai,  criant  : 

Voyez  l'infAme 
Qui  sonillc  on  nous  l'image  auguste  de  la  femme 
Kt  lirave  le  seul  Dlen  qu'on  doit  servir  :  l'anion 

Tu  n'as  jamais  connu 
1/angoisso  de  l'espoir  et  la  douceur  des  tannes 
Et  l'amour  a  brise  ses  tr.iits  sur  ton  sein  nu. 
("est  pouniuoi,  demeurant  i\  Um  cUarnic  rebellr, 

.le  te  hnis,  sans  retour, 
De  souiller  ta  beauté  faite  pour  notre  anumr. 

Et  si,  Iwlle, 
lie  mépriser  l'amour  er(>ii  pour  ta  bcautO  ! 


Moi,  mépriser  l'uuiour,  quuid  o'e-l  loi  qui  me  fuit  I 

et    e\latiqne,  semblant  contcmplei    un   loinUiin   ■•! 
bii'iiluureuv  mirage,  elle  ajoute  : 


mkssalim: 


A('l>assioD3(o. 


Publié  avec  l'autorisation  de  M.  Choudens,  éditeur,  Paris.  Tous  droits  réservés. 
IX.  -  40. 


MKSSAI.INE 


fW'  r-     r  r  J  il  j.    j^.  .-  ^^ 


Très  lent       p 


v/J' J'jiii  J_J  J''^j'i'i^:-J.j.77^i  r  rp'f^^ 


m 


Mais  aimcrd^a-mour,      Mai*  aimiTun  jour    IWir  ;iiiii.rri>  .  pa    .    oi'IIi'ITuti'hu 


jias     .     SI',  .II'     don  .  lierais  tout       pour         aimer   une  heii.r.'  !■.(  iniu.rir — a. près!.. 


LA     MUSIQUE 


Du  laroiiclie  rcvullc,  l'invincible  cliarnicresse  fait 
un  nouvel  esclave,  et,  dès  cet  instant,  l'amour  subit 
d'IIarès  pour  l'impératrice,  qui  s'est  voluptueuse- 
ment abandonnée  entre  ses  bras,  est  aussi  grand 
qu'était  sa  haine. 

Au  deuxième  acte,  nous  sonmics  dans  une  des 
tavernes  de  ce  cloaque  de  Kome  qu'était  le  faubourj; 
de  Suburre.  C'est  la  nuit,  et  l'ori^io  y  est  d'autant 
plus  cynique  que  les  mauvais  exennilos  qui  vien- 
nent d'en  haut  semblent  l'cncouraseï-.  bculet  rêveur. 
Ilarès  se  complaît  dans  l'impérissable  souvenir  de 
l'impératrice,  qui  l'a  déjà  abandonné. 


.  mourdont  j 


Voilée,  à  l'aflût  de  la  réalisation  de  son  insaisis- 
sable cliimére,  Messaline  va  se  trouver  être  déli- 
vrée, dans  une  sanj^lante  bagarre,  par  Ilélion,  qui, 
fatalement  et  involontairement,  se  trouve  être  le 
rival  de  son  frère  Harès. 

Au  troisième  acte,  premier  tableau,  dans  une  des 
résidences  secrètes  de  l'impératrice,  vaincu  et  sans 
volonté,  Hélion  avoue  son  trouble  : 


HELION 


Et  tandis  qu'à  l'orchestre  le  thème  de  l'amour 
s'épanouit  progressivement,  dans  une  scène  qui 
m'a   rappelé  la  beau   drame   de  Victorien  Sardou, 


Tluhidiirn.  Hélion  avoue  à  Messaline,  dont  il  ne 
connaît  ni  le  nom  ni  le  visage,  et  son  amour  pour 
elle,  et  sa  haine  pour  l'impératrice. 

HP       ,    — . 


Ji't'ai  .me et  ji^ 

Un  répond  avec  douceur  : 

AU  '.  tu  l'as  dit  ei.fiQ,  enfin  que  tu  m'aimuis  1 

Toute  haine  est  folie  ; 

Oublie  la  haine  à  jamais  ! 

.Si)is  tout  à  l'amour  et  redis  encor 

Que  tu  m'aimes  !... 


HELICi 


Oui,  je  t'adore  !.. 


On  frappe,  c'est  Harès,  qui,  ayant  reconnu  Mes- 
saline dans  les  bras  de  son  frère,  veut  l'empêcher 
d  être  victime,  comme  lui,  des  inoubliables  charmes 
Je  cette  funeste  femme.    Pour   qu'il    soit    évincé. 


Messaline  donne  des  ordres  A  .ses  gardes.  Assounné, 
Harès  est  précipite  dans  les  flots  du  Tibre. 

Au  deuxième  tableau  de  co  même  acte,  sauvé 
par  des  gens  du  peuple  qui  l'ont  reconnu,  alTolé 
d'amour  inassouvi  et  de  haine  jalouse,  Harès,  mon- 
trant du  doigt  la  résidence  secrète,  jure  de  frappei- 
mortellement  l'impératrice. 

Au  quatrième  acte,  c'est  la  loge  impériale.  Mes- 
saline est  arrachée  de  ses  rêveries  par  Hélion, 
qui,  ne  sachant  ce  qu'est  devenu  Harès,  s'est  écrié 
en  plein  cirque  : 

Peuple,  on  m'a  pris  mon  frère  I...  C'est  ton  impératrice!... 

Farouche,  repoussant  tout  obstacle,  il  vient  jusque 
dans  la  loge  impériale  menacer  Messaline.  11  va  la 
tuer;  mais  lorsque,  bravant  sa  fureur,  clic  soulève 
son  voile,  douloureusement  il  laisse  tomber  son 
glaive,  car  il  a  reconnu  en  elle  la  femme  du  fau- 
bourg de  Suburre. 

Messaline  a  enfin  trouvé  en  ce  belluaire  farouche 
la  personnification  de  son  idéal.  De  lui,  elle  ne  craint 
pas  la  mort,  et,  désespéré,  invoquant  les  dieux  de 
sa  patrie  lointaine,  Hélion  s'écrie  : 


HELION  (pri.rii) 


vous   0  mes  Dieux     monte  ma  pri 


Le  désespoir  d'Hélion  se  change  en  haine,  mais 
il  ne  peut  frapper  celle  qu'il  a  tant  aimée  et  qui  de 
sa  main  implore  témérairement  la  mort. 

Ouvrant  une  porte  derrière  laquelle  on  l'a  pré- 
venue qu'un  inconnu  s'était  caché  pour  la  frapper, 
Messaline  va  au-devant  du  trépas.  Hélion  ne  peut 
s'empêcher  de  la  sauver  en  abattant  celui  qui,  le  bras 
levé,  va  poignarder  l'Augusta  et  en  qui  il  ne  recon- 
naît son  frère  que  lorsqu'il  l'a  mortellement  blessé. 
Harès  n'a  qu'un  sentiment  d'exquise  tendresse 
vis-à-vis  de  son  frère  qui  vient  de  le  frapper. 

Quelavie  e'tait    Hûu.ie!..Pfousnous  aimions  laiiU 

Fou  de  douleur,  Hélion  se  précipite  dans  l'arène 
au  milieu  des  fauves  en  furie,  et  où  voudrait  le 
suivre  Messaline  qui,  retenue  par  la  main  crispée 
d'Harès,  mort  en  baisant  le  bas  de  sa  robe,  s'écrie 
terrifiée  : 

Ah  1  sur  moi,  ces  mains  de  mort  I...  J'ai  peur  !... 

Indépendamment  de  MM.  Tamagno  et  Bouvet, 
Mme  Uéglon,  à  qui  était  confié  le  rôle  écrasant  de 
Messaline,  a  été  la  tragédienne  accomplie  et  la 
chanteuse  impeccable  que  les  librettistes  et  le  mu- 
sicien pouvaient  souhaiter,  et  si  je  ne  craignais 
de  dire  une  fois  de  plus  ce  que  tout  le  munde 
n'ignore,  j'ajouterais  qu'à  l'interprétation  de  la 
légendaire  figure  féminine  qu'est  Messaline,  son 
étrange  beauté  était  indispensable.  L'œuvre  musi- 
cale, remarquablement  dirigée  par  Léon  .lehin,  peut 
se  scinder  en  deux  parties  bien  distinctes  :  celle 
qui,  la  plus  importante,  est  toute  de  sentimenta- 
lité, de  passion,  et  celle  dont  les  recherches  vou- 
lues d'archaisme  se  sont  plu  à  évoquer,  en  nos 
esprits,  ce  que  pouvaient  bien  être  les  rythmes  et 
les  sonorités  de  cette  lointaine  époque  dont  le 
récit  des  fastes  semble  être  plus  du  domaine  de  la 
fable  que  de  l'histoire. 


I.A     ML'SIQUK 


Beaucoup  de  bruit  pour  rien.  —  Troisiùme  acte. 


Opkua-Comiqcb.  —  Braucoup  Je  bruit  pour  rien,  opéra  en 
quatre  actes  et  cinq  tableaux,  d'après  Shakespeare,  poème 
tîe  M.  Edouartl  Blaii  ;  musique  de  M.  Paul  Puget. 

Jamais,  quand  on  son^e  aux  lauriers  espérés  et 
non  cueillis,  litre  ne  fui  plus  ironique.  L'auleur 
n'est  pas  le  seul  à  avoir  molivû  ce  demi-succès  de 
convenance.  L'œuvre  qui.  indiscutablement,  ren- 
ferme de  fort  jolies  papes  a  eu  le  grand  tort  ou 
plutôt  la  malchance  de  ne  pas  venir  à  son  heure 
et  d'avoir  été  confiée  &  un  ensemble  d'interprètes 
qui  donnaient  pcut-cIre  des  espérances,  mais  ne 
les  ont  pas  réalisées. 

L'orchestration  trop  soignée  même  semble  être 
|)lutot  le  résullat  d'une  application  constante  que 
les  fruits  d'une  inspiration  toute  vibrante  de  cet 
intime  bonheur  motivé  par  la  conception  d'une 
œuvre  d'art.  Le  su.jct,  plus  que  classique,  légen- 
daire, est  trop  connu  de  tous  pour  que  ,j'ai  à  le 
rappeler  ici.  Hector  Herlioz  s'en  empara  du  reste 
pour  écrire  ces  deux  actes  pétillants  d'esprit 
connus  sous  le  titre  de  ISéntrix  et  llènéilirl.  ('est 
justement  le  côté  spirituel  cl  amusant  de  Miirh 
ntlii  abnut  nuthinfi  que  M.  K.  Hlau  a  le  plus  oublié 
dans  son  adaptation,  suivant,  avec  jusle  raison, 
le  tempérament  nmsical  de  ^L  1'.  Pujel  dimt  le 
talent,  plus  voisin  de  la  gi'Acc  que  de  l'envolée. 


Sri.piH'iir,    iiH   trnips 


inii.bli's-r 


.1  atlcndu  xingl  si\  ans   pour  se  produire,  puisqu'il 
c'-t  iiri.v  de  Homo  depuis  1x7.'t. 

Malgré   les   niunilicences   de   décors   cl   de   cos- 
lûmes   dont    M.    A.  Carié   a  1res  nrtislmu'nt   paré 


celle  partition,  l'œuvre  a  paru  peu  moderne. 
Mais  est-ce  la  faute  de  l'auteur  qui,  parfois,  a  su 
trouver  des  inspirations  fort  émouvantes,  comme 
cet  arioso  dont  on  a  été  regretlablemcnt  privé 
par  les  exigences  de  la  mise  en  scène? 


1  .orsqiic  tuvi  IIS  au  raoude 

Il  ne  faut  pas  oublier  que  la  partition  de  lieaii 
coup  de  hruil  pntir  rien  dormait  depuis  plus  de 
di.x  ans  dans  les  sarcophages  de  l'est  hétisme  qu'é- 
taient les  carions  de  feu  M.  Carvalho.  El  pour 
peu  que  l'œuvre  eut  eu  quelques  lusli-cs  avant 
d'avoir  été  présentée,  vous  voyez  que  son  manque 
d'actualité,  pour  être  préjudiciable  à  l'auteur,  est 
imputable  A  nos  ridicules  nio-urs  artistiques. 

Je  ne  veux  pas  quitter  l'ccuvio  do  >L  I'.  l'upcl 
sans  on  signaler  au  moins  quelques-unes  des  plus 
charniiintes  pages.  Fort  bien  venu,  le  duo  du 
deuxième  acte  me  semble  être  une  dos  principales 
inspirations  de  celle  œuvre. 


Cl.MJniO 


HKKO.Aiiiii'iis! 


n,,lnn.., 


Le  prélude  du  premier  acte  cl  la  marclio  nupliah 
suivie  d'un  épilhalamc  qui  n'est  pas  sans  granileiii, 
méritent,  par  leurs  belles  sonorités,  de  relonir  Ic- 
souvenirs  de  l'audileur  le  plus  cxige.int. 

(!  L  1 1  I  \  r  VI    l>  \>- vKiis. 


ÉVÉNEMENTS     GÉOGRAPHIQUES 

ET   COLONIAUX 


Oui,  nous  Cùiiiiiionçons,  en  muticiv  ooluniale,  à 
devenir  sages  un  peu.  Voici  deu\  mois,  il  nous  fal- 
lait louer  l'insUUition  récente  de  jardins  d'essai 
coloniaux.  Aujourd'hui,  ce  sont  de  nouvelles  créa- 
tions, également  pratiques  et  utiles,  qu'il  nous  faut 
signaler.  En  vérité,  la  girouette  du  pavillon  de 
Flore  a  tourné,  et  le  vent  est  propice.  Le  mérite 
en  revient  pour  une  grande  part  au  Jupiter  de 
l'endroit,  un  ingénieur  qui  a  du  bon  sens  et  de  la 
science,  et  qui  travaille.  Le  mérite  en  revient  aussi 
à  la  nation  elle-même,  qui  a  fait,  en  dix  ans,  son 
éducation  coloniale. 

M.  Guillain,  reprenant  une  idée  de  son  prédé- 
cesseur, M.  Trouillot,  fondait,  le  1^  février,  le  Jar- 
din d'essais  colanial  de  Vincennes.  Le  16  mai-s,  il 
fondait  VOf/ice  colonial.  En  commençant  par  le 
jardin  d'essais,  le  ministre,  sans  doute,  voulait  pro- 
clamer cette  vérité,  que  les  produits  coloniaux 
sont  surtout  des  jiroduits  agricoles,  et  que  nos 
colonies  vaudront  ce  que  vaudra  leur  agriculture. 
Et  il  donnait  aux  agriculteurs  coloniaux  le  centre 
nécessaire  d'informations  où  ils  pourraient  venir 
apprendre  ce  qui  leur  est  utile,  quels  progrès  ils 
ont  à  réaliser,  quelles  plantes  ils  doivent  clioisir, 
quelles  graines  ils  peuvent  semer.  L'Office  colonial 
constituera,  par  contre,  le  centre  où  les  métropo- 
litains pourront  venir  s'informer  des  colonies.  La 
colonisation  est  œuvre  de  science.  Qui  tente  cette 
œuvre  sans  sa\'oir  est  certain  d'échouer.  Dans  les 
locaux  de  l'Office,  au  Palais-Royal,  le  futur  colon, 
l'industriel  et  le  commerçant  apprendront  quelle 
colonie  achètera  les  produits  de  leur  industrie, 
quel  sol  est  capable  de  faire  fructifier  leurs  efforts 
et  à  quel  prix.  Il  y  aura  là  une  exposition  perma- 
nente des  produits  coloniaux  offerts  et  des  pro- 
duits métropolitains  demandés;  et  les  gouverneurs, 
les  fonctionnaires  des  colonies  en  congé  viendront, 
àjours  fixés,  répondre  à  toutes  questions.  Une  publi- 
cation mensuelle,  la  Revue  coloniale  transformée, 
racontera  sans  cesse  cette  exposition  permanente; 
elle  nous  donnera  des  statistiques  détaillées  et 
récentes.  Muni  de  ces  trois  organes  :  la  Jievae,  le 
service  d'informations,  le  jardin  d'essais,  le  minis- 
tère des  colonies  n'aura  plus  d'excuse,  s'il  ne  tra- 
vaille surtout  à  mettre  en  \"aleur  nos  possessions 
et  à   devenir  enfin  le  ministère  de  la  colonisation. 

DéjiV  au  reste,  se  révèlent  de  divers  côtés  d'heu- 
reux indices.  En  Nouvelle-Calédonie,  un  gouverneur 
bien  avisé  et  courageux,  M.  Feillet,  s'est  proposé 
comme  tâche  essentielle  d'attirer  dans  son  île, 
pour  cultiver  le  sol,  des  colons  libres;  nous  avons 
dit  les  résultats  obtenus.  Plus  récemment,  nous 
résumions  l'œuvre  accomplie  à  Madagascar  par  le 
général  Galliéni.  et  montrions  ce  chef  de  guerre 
aussi  heureux  de  la  vue  d'un  champ  ensemencé 
que  de  celle  d'un  rebelle  vaincu.  Au  Congo,  enfin, 
d'immenses  territoires  viennent  d'être  concédés  à 
des  capitalistes  français.  Eh  oui  —  et  ceci  est  un 
fait  d'une  portée  incalculable, —  notre  argent  com- 
mence à  connaître  la  route  de  nos  colonies;  assez 
longtemps  il  s'est  égaré  dans  les  fanges  d'isthmes 
lointains    et   complu  à   gonfler  des  poches   russes, 

Cortugaises.  chinoises.  Que  l'argent  français  veuille 
ien  enfin  féconder  des  ferres  françaises,  qui  s'en 
plaindra  chez  nous  '?  Déjà  le  succès  avait  été  signi- 
ficatif, de  l'emprunt  pour  les  chemins  de  fer  d'Indo- 
Chine.  Cet  emprunt  avait  été  couvert  trente-six 
fois;  l'Indo-Chine,  sous  sa  seule  garantie,  deman- 
dait 55  millions  :  on  lui  offrit  près  de  2  milliards  ! 
Le  31  mars  dernier,  six  concessions  de  terre,  repré- 
sentant une  surface  de  près  de  "  millions  d'hec- 
tares,   étaient   consenties,  pour   le   Congo,    par  le 


ministre;  aussitôt,  tes  demandes  de  concessions 
arrivèrent  par  dizaines;  s'il  était  donné  suite  à 
toutes,  assure-t-on,  le  sol  tout  entier  de  la  colonie 
serait  distiibué.  Demain  plus  de  50  millions  de 
francs  seront  engagés  dans  l'exploitation  écono- 
mique de  notre  Congo. 

Capitalistes  et  gouvernement  sont  d'accord  pour 
tenter  l'exploitation  de  notre  domaine  d'au  delà 
des  mers.  Bien  ne  pouvait  arriver  de  plus  lieu- 
reux  à  la  cause  coloniale.  Lorsque  nos  colonies 
d'Afrique  nous  permettront  de  ne  plus  acheter  aux 
voisins  pour  175  millions  de  café  par  an;  le  Can\- 
bodge  et  le  Soudan,  de  ne  plus  acheter  pour 
170  millions  de  coton;  Madagascar  et  l'Indo-Chine, 
de  ne  plus  acheter  pour  180  millions  de  soie,  qui 
donc  ne  jurera  pas  avoir  été  de  tout  temps  •.  un 
vieux  colonial  ■■  ?  Il  faut  que  nos  colonies  arrivent 
à  ce  degré  de  prospérité;  mais,  jusque-là,  il  nous 
reste  à  faire,  et  à  nous  tous,  gouvernement,  publi- 
cistes,  opinion  publique,  encore  un  tout  petit 
elTort. 


Vous  savez  que,  depuis  le  mois  derniei",  nous 
avons  signé  une  nouvelle  convention  avec  l'Angle- 
terre. Il  s'agit  naturellement  de  l'Afrique. 

Voici  d'abord  le  tracé  de  la  nouvelle  frontière, 
instituée  par  la  convention  du  21  mars  1899. 

La  frontière  part  du  M'Bomou  (limite,  depuis  la 
convention  du  14  août  1894,  entre  notre  Congo  et 
l'Etat  indépendant.  Elle  suit  la  ligne  de  partage 
des  eaux  des  bassins  du  Congo  et  du  Nil,  puis  des 
bassins  du  lac  Tchad  et  du  Nil,  jusqu'au  11»  degré 
de  latitude  nord.  Entre  ce  parallèle  et  le  15"' degré, 
elle  contournera  par  l'ouest  le  Ouada'i  ;  une  com- 
mission de  délimitation  doit  fixer  sur  place  les 
limites  exactes  de  cet  Etat,  étant  entendu  que  la 
frontière  ainsi  déterminée  ne  sera  pas  plus  à  l'est 
que  le  23"  degré  de  longueur  est  (méridien  de 
Greenwich),  ni  plus  à  l'ouest  que  le  21»  degré.  Au 
nord  du  15»  parallèle,  la  zone  française  est  limitée 
au  nord-est  et  à  l'est  par  une  ligne  qui  part  de 
l'intersection  du  tropique  du  Cancer  avec  le  16»  degré 
de  longitude  est  de  Greenwich  (13"  40'  de  Paris), 
c'est-à-dire  des  environs  de  la  frontière  occiden- 
tale de  la  Tripolitaine,  et  qui  se  dirige  vers  le  sud- 
est  jusqu'à  sa  rencontre  avec  le  24»  degré  de  longi- 
tude est  de  Greenwich  i21''20'  de  Paris);  elle  suit 
ce  méridien  jusqu'à  la  frontière  nord  du  Darfour. 
Territorialement,  cette  frontière  laisse  du  côté 
français  le  bassin  du  Chari,  le  Ouada'i,  le  Borkou, 
le  Tibesti,  et,  du  côté  anglais,  le  Bahr-el-Gazal  et 
le  Darfour. 

Telle  est,  dans  ses  termes,  la  convention  qui 
renverse  nos  projets  d'agrandissement  territorial 
dans  la  vallée  du  Nil  et  met  le  point  final  à  l'inci- 
dent de  Fachoda.  Que  penser  d'elle? 

Il  est  difficile  d'en  penser  beaucoup  de  bien. 
"  Toute  entente,  disions-nous,  parlant  de  la  con- 
vention nigérienne  du  14  juin  dernier,  exige  des 
concessions  réciproques.  >•  Cette  fois,  les  conces- 
sions sont  toutes  du  même  côté.  Notre  drapeau 
recule;  celui  de  l'Angleterre  avance.  Nous  éva- 
cuons nos  postes  du  Bahr-el-Gazal  :  Tamboura, 
Meschra-el-Rek  (nous  ne  parlons  plus  de  Fachoda, 
dont  le  sacrifice  est  déjà  de  l'histoire);  et  les  An- 
glais n'évacuent  rien  du  tout.  On  dira  bien  que  le 
Bahr-el-Gazal  est  un  marécage,  les  officieux  feront 
bien  remarquer  «  qu'il  est  manifestement  en  dehors 
de  la  sphère  de  notre  action  ■>  :  que  n'ont-ils  fait 
ces  remarques  il  y  a  trois  ans!  Puisque  nous 
avons   poussé  nos  postes  jusque-là,  c'est  que  noua 


TU 


ÉVÉNEMENTS    GÉOGRAPHIQUES 


pensions  y  trouver  notre  profit.  Avouons-Ic.  ■■  L'ar- 
ticle 9,  disions-nous  encore,  qui  règle  la  question 
commerciale,  est  bien  fait  pour  appeler  les  appri'v 
hcnsions  et  susciter  la  critique.  »  Or  cet  article  9 
est  introduit  dans  le  nouvel  arrangement.  D'après 
ses  termes,  entre  les  parallèles  â»  et  14"  20,  •.  les 
citoyens  et  protégés  des  deux  nations  jouiront, 
pendant  trente  années,  du  mcme  traitement,  pour 
tout  ce  qui  concerne  la  navif^ation  fluviale,  le  com- 
n-crce,   le   régime   douanier   et  fiscal,  et   les    ta.xes 


lim/U  d'éprét U  conrention  franco ■  tnjlaise l /miles  à'£l3ts Chemin dt  fer. 


f.  A    C  0  N  V  K  N  T  î  ( 


f    KUANCO-ANGLAISE    D  |i 
r,'APIliqUK    FRANÇAISE 


de  toute  nature  ".  Il  est  regrettable  que,  dans  le 
bassin  du  Tchad  comme  dans  celui  du  Niger,  nous 
limitions  nous-mêmes  notre  propre  liberté  d'action. 
Conquerront-ils,  nos  commerçants,  les  régions  que 
nos  soldats  abandonnent'.'  Ou  bien  les  commer- 
çants anglais,  poursuivant  l'œuvre  de  la  diplomatie 
de  leur  pays,  viendront-ils  conquérir  les  régions 
qui  nous  sont  laissées?  Non,  l'exemple  des  dilli- 
cultés  i|ue  nous  avons  dû  vaincre  A  Madagascar 
auniit  dil  mieux  conseiller  :  vis-A-vis  des  Anglais, 
le  meilleur  principe  de  conduite  A  observer  est 
celui  ilu  Chnrun  chez  soi. 


Bref,  •■  M.  Cambon  a  bien  mérite  de  sa  patrie  et 
s'est  acquis  la  gratitude  des  rivaux  de  son  pays  ». 
Qui  parle  ainsi?  C'est  le  Daily  Chrnnicte:  et 
vous  voj'ez  bien  que.  cette  fois  encore,  on  a  illu- 
miné sur  l'autre  rive  du  détroit. 

Et  cependant  nous  sommes  fort  contents  que 
celte  convention  ait  été  signée  :  et  pour  trois  rai- 
sons, dont  In  dernière  est  la  plus  importante. 

D'abord,  la  jonction  entre  notre  Afrique  du 
Nord  et  notre  Congo  est  assurée.  Ce  résultat,  évi- 
demment, n'est  pas  de  ceux 
qu'il  convienne  de  louer 
jusqu'au  ciel.  «  Désormais, 
nous  pouvons  aller  d'Alger 
A  Brazzaville  par  terre.  " 
Oui,  mais  ferons-nous  sou- 
vent ce  voyage  ?  Il  est  à 
croire  que  de  longtemps 
cette  jonction  vantée  ne 
sera  réalisée  que  sur  les 
cartes.  C'est  un  jeu  très 
amusant  d'agrandir,  le  soir, 
dans  son  atlas,  au  crayon 
rouge,  les  limites  de  l'em- 
pire français.  Cependant  on 
ne  saurait  conlcstcr  qu'il 
n'y  ail  lA  pour  nous  quelque 
avantage.  La  convention  du 
11  juin  1,S9S.  si  elle  stipulait 
la  reconnaissance  par  l'An- 
gleterre A  la  France  des 
Il  rives  »  nord  et  est  du  lac 
Tchad,  était  muette,  par 
contre,  sur  la  souveraineté 
du  Kanem  et  du  Ouada'i;  et 
dans  les  négociations  qui 
l'avaient  précédée,  le  gou- 
vernement anglais  s'était 
refusé  à  nous  reconnaître  la 
propriété  des  régions  qui 
menaient  vers  la  vallée  du 
Nil.  Désormais,  ce  gouver- 
nement aura  les  mains  liées 
Nos  explorateurs  et  —  tout 
arrive  —  nos  commerçants 
pourront,  sans  craindre  de 
■'  causer  des  alTaires  ••,  se 
répandre  sur  tout  le  bassin 
du  Tchad.  Ils  seront  pro- 
tégés, du  côté  anglais,  par 
une  frontière  nettement  dé- 
limitée. 

Les      régions     qui      nous 
sont  reconnues  :    Baguirmi, 
Ouada'i,     Tibesti,     ont    par 
elles  -  mêmes      une      valeur 
réelle.  Elles  constituent  une 
surface     énorme,     dont     la 
plus  grande  partie  est  vierge 
encore  de  toute  exploration. 
S'il  faut  en  croire  les  rares 
voyageurs     (comme     l'.Mle- 
mànd  Nachtigal  qui  traversa, 
du    Tchad    au    Nil,    le    Ba- 
guirmi, le  Ouada'i  méridional    et   le    Darfour),   ces 
régiims   seraient     sutlisanmient    arrosées    par    les 
rivières   qui    coulent  vers   le   Tchad  ;    elles   possè- 


21    M  A  li  s    18  9  9 


populatici^  nombreuses  de  sémites 
de  nègres;  leur  sol  conviendrait  A 
ullures.  en  particulier  A  celle  du 
Nord,    le    Tibesti    est    un    pays 


(lerairnl  une 
musulmans  et 
de    grandes    c 

coton.     IMiis     „,    ._     .- ç 

nmniagneiix,  dont  l'altitude  ne  serait  guère  infé 
rieure  A  .1000  mèlres;  l'Européen  pourrait  donc 
vivre  lA  et  travailler.  Certes,  nous  nous  plaisons 
A  croire  éloignée  l'heure  où  nos  .soldats  fouleront 
res  hautes  terres.  Nous  avons  trop  besoin,  en  tant 


ÉVÉNEMENTS    G  ÉOG  R  A  l'H  I  Qf  ES 


DIFFICULTÉS   EN   AFniQVE   —   TRIPOLI    :    LA   PLAGE   (Collection  de  Croizier.) 


d'autres  points,  de  fortifier  d'abord  notre  position 
et  de  mettre  en  valeur  le  sol,  pour  éparpiller  nos 
elTorts  jusqu'à  ces  régions  reculées  de  notre  empire 
africain.  Cependant,  à  s'assurer  des  terres  de  ré- 
serve, mieux  vaut-il  les  savoir,  pour  l'heure  à 
venir,  utilisables. 

Et  la  troisième  raison  pour  laquelle,  à  notre  sens, 
il  convienne  de  se  féliciter  de  cette  détestable 
convention,  c'est  qu'il  était  nécessaire  qu'une  con- 
vention intervint,  et  au  plus  tôt. 

Du  besoin  où  est  la  France  de  simplifier  sa  poli- 
tique extérieure,  ou  du  moins  de  donner  à  ses 
efforts  au  dehors  une  direction  unique  et  un  but 
commun,  c'est  là  une  idée  que  l'occasion  nous  a 
permis  de  développer  jjlusieurs  fois.  Nous  devons 
choisir,  regarder  vers  le  Rhin,  ou  regarder  vers 
l'Egypte.  Pour  nous,  depuis  longtemps,  le  choix 
est  fait,  et  pour  des  raisons  impérieuses  qui  ne 
seraient  pas  ici  à  leur  place.  Mais  il  est  un  côté 
de  la  question,  qui  entre  dans  le  cadre  de  ces 
études  familières.  Un  rapprochement  avec  l'Alle- 
magne, dit-on,  nous  vaudrait  d'abord  l'évacuation 
par  les  Anglais  de  l'Egypte,  et  nous  apporterait 
ensuite  un  concours  ellicace  et  utile  dans  nos  en- 
treprises coloniales.  M.  de  Lanessan,  ancien  gouver- 
neur général  de  l'Indo-Chine,  député,  vient  de  faire 


justice,  dans  une  revue  coloniale,  de  ces  croyances 
erronées.  Il  montre  l'Allemagne,  ou  se  désintéres- 
sant de  l'Egypte,  ou  aidant  l'action  anglaise  dans 
ce  pays.  •<  Pourvu  que  le  canal  de  Suez,  dit-il,  reste 
libre,  l'Allemagne  se  déclare  satisfaite...  On  peut 
être  assuré  qu'elle  ne  s'exposera  jamais,  pour  l'éva- 
cuation de  l'Egypte,  à  une  guerre  avec  l'Angle- 
terre. Or  personne  n'iijnore  que  la  guerre  seule 
pourrait  désormais  contraindre  les  Anglais  à 
étacuer  la  vallée  du  \il.  •■  Et  M.  de  Lanessan, 
après  avoir  examiné  les  résultats  de  notre  entente 
avec  l'Allemagne  en  Orient  et  en  Chine,  ajoute  : 
"  Ces  faits  montrent,  en  premier  lieu,  que,  bien 
loin  de  servir  nos  intérêts  coloniaux,  toute  divi- 
sion de  la  France  et  de  l'Angleterre  a  pour  résultai 
fatal  de  les  compromettre.  Ils  témoignent,  d'autre 
part,  non  seulement  que  l'Allemagne  est  impuis- 
sante à  servir  notre  politique  coloniale,  mais  en- 
core qu'elle  a  tout  intérêt  à  la  desservir.  »  Nous 
irons  plus  loin,  nous  nous  méfions  de  l'empereur 
allemand,  dont  la  fonction  propre  est  la  garde  de 
l'Alsace-Lorraine.  du  Reichsland,  clef  de  voûte  de 
son  empire,  et  nous  croyons  qu'une  fois  la  guerre 
déclarée  entre  l'Angleterre  et  nous,  les  prévenances 
ayant  cessé,  nous  ne  nous  trouverions  pas  en  face 
d'un  seul  ennemi. 


■  Li   :   LE   MAKCHÊ   (Collection  de  Croizier.) 


ÉVIÎNICM  KNTS     G  KOG  K  APH  IQU  ES 


1^ 

n 

.v^j^HB 

ik 

Wm 

ir   soiDAX    fxiTrxiKX   (Collection  Foi.) 


I/Anglctci'i'c,  ù  tout  prix,  voulait  nous  écarlcr 
de  l'Egypte.  L'Egypte,  route  niailressc  de  l'empire 
britannique,  route  des  Indes,  route  de  l'Australie, 
route  de  l'Africiuc  orientale,  route,  ajoute  M.  Cecil 
Uhodcs,  de  l'Afrique  australe  et  du  Cap,  a  pour 
l'Angleterre  un  intiirft  essentiel.  Comme  elle  était 
I)rête  A  eombatlre,  nous  devions,  après  Kachoda, 
ou  combattre  ou  reculer.  xVinsi  la  question  était 
autrement  grave  que  s'il  ne  s'était  agi.  en  réalité, 
que  d'une  province  de  l'Afrique  centrale.  C'était 
notre  politique  extérieure  tout  entière,  qui  était 
intéressée  dans  ce  conflit,  qui  était  gênée,  qui 
pouvait  être  faussée  par  lui.  Et  c'est  pourquoi  un 
accord,  j'allais  écrire  :  quel  qu'il  fut,  était  souhai- 
table. J-a  convention  du  21  mars  1899  est  peu 
digne,  en  elle-même,  d'éloges;  cependant  il  faut 
remercier  les  négociateurs,  p.irce  qu'ils  mil  alxaili. 


La  cimclusion  de  celte  convention  eut  ee  |ue- 
micr  résultat  de  donner  comme  un  coup  de  fouel 
i\  une  idée  depuis  longtemps  en  marche.  On  a 
reparlé  du  Irnnsunharien.  dont  on  parle  en  France 
depuis  plus  de  vingt  ans. 

M.  l'aul  I.eroy-Heaulieu,  le  savant  économiste, 
s'est  mis  A  faire  campagne,  parla  voix  et  la  plume, 
en  faveur  du  Transsaharien  ;  et  le  Congrès  de  géo- 
graphie, réuni  le  2(i  mars  A  Alger,  avait  inscrit  ce 
projet  dans  son  ordre  du  jour.  Ainsi  sollicitée, 
l'opinion  publicpie  s'est  émue  de  nouveau  de  ce 
revenant. 

Il  esl  peu  de  projets  sur  lesquels  l'accord  semble 
moins  prêt  de  se  faire,  f  Hèverie  de  nos  débuts  colo- 
niaux! "  s'éerie  le  Temps:  tandis  cpie  M.  Paul 
Leroy  Deaulieu  déclare  net  :  "  Il  n'y  a  pas,  il  ne 
peut    pas    y  avoir  d'o'uvre   plus  nationale,  il  n'y  a 


pas,  il  ne  peut  pas  y  en  avoir  de  plus  urgente.  •• 
Lorsqu'il  s'agit  de  lixer  les  points  de  départ  cl 
d'arrivée  de  la  ligne,  les  opinions  ne  sont  pas  plus 
conciliables.  Hegardez  la  carte,  disent  les  Tuni- 
siens :  le  Transsaharien  ne  |)eut  partir  que  de 
Tunis,  ne  peut  aboutir  qu'au  Tchad.  Regardez  la 
carte,  disent  les  gens  de  Constanlinc  :  nous  avons 
un  chemin  de  fer  lout  construit,  long  de  300  kilo- 
mètres et  vous  cherchez  une  autre  amorce  pour  le 
Transsaharien  ?  Quelle  folie  1  Le  chemin  de  fer  du 
Sahara  doit  partir  de  Philippevillc,  passer  par 
Conslantine,  IJjskra,  Touggôurt,  Ouargla,  Temas- 
sinin,  l'A'ir...  Regardez  la  carie,  disent  les  gens 
d'Alger  :  d'Alger,  capitale  de  l'Empire,  doit  partir, 
se  dirigeant  vers  Laghouat  et  El-dolea.  le  rail  qui 
nous  unira  au  Soudan,  Regardez  la  carte,  disent 
enfin,  avec  les  gens  d'Oran,  de  nombreux  parti- 
sans :  d'Oran  part  une  ligne,  qui  est  déjà  poussée 
jusqu'au  parallèle  32»30,  qui  a  de  l'eau  sur  tout 
son  parcours,  qui  mène  à  l'entrée  du  Touat,  et  les 
oasis  du  Touat  vous  mèneront  jusqu'au  coeur  du 
Sahara,  et  vous  hésitez'?  Ou  bien  le  Transsaharien 
échouera,  ou  bien  il  partira  d'Oran,  passera  par 
Tamentit,  dans  le  Touat.  par  Timissao,  au  pied  de 
l'Ahaggar  et  aboutira  à  Tombouctou. 

Ces  divergences  d'opinion  prouvent  tout  au 
moins,  à  mon  sens,  que  la  question  n'est  pas  suf- 
fisamment mûre;  et  peut-être  conviendrait-il,  avant 
de  se  lancer  dans  la  construction,  en  plein  désert, 
d'une  ligne  hmguc  de  2  500  kilomètres  et  coûtant 
250  à  300  millions,  d'attendre  que  celte  construc- 
tion soit  d'une  utilité  évidente  pour  tous.  Nous 
commençons,  semble-l-il,  à  acquérir  aux  colonies 
un  peu  d'esprit  pratique,  à  penser  à  la  culture, 
aux  travaux  publics  qui  rapportent.  Au  Sahara,  des 
gens  sensés  nous  crient  :  Casse-cou  [  Prenons 
le  temps  d'aller  vérifier  leur  dire.  Précisément  une 


\i     SOI  PAN    1.(1  >  I- I  1  I,  S    (Ccilk-rtiun  Ko;V  | 


ÉVÉNEMENTS    GÉOG  U  A  l'H  IQUES 


mission  est  en  Irain  tic  tiaverscr  ces  régions. 
M.  Foureau  cl  le  cumnianclanl  Laniy.  dont  nous 
avons  pai'lé  ici  niênic,  étaient,  le  11  février,  à  Ina- 
*zaoua,  distant  de  ifO  Uilomètres  d'Ai^adès,  la  capi- 
tale de  l'Air;  à  celte  heure,  ils  se  reposent  dans 
les  oasis  heureuses  et  le  danfrer  est  der- 
rière eux.  Nous  déciderons-nous  sans 
attendre  leur  retour?  Et  ne  serait-il  pas 
plus  sa(;e  de  se  rallier  au.v  vœux  émis 
par  le  Conjurés  de  géographie  d'Alger,  et 
que  voici  : 

1»  Que  l'occuimtion  du  Touat  eoit  dêciilt'e, 
aiusi  que  le  pro'ùngement  île  la  ligne  de  l'ejctrême 
Sud  de  Berroiwgbia  à  Bogbrtr  et  de  Djenien-bou- 
Uezg  à  Duvcyrier  ; 

2°  Que  les  pouvoirs  publics  fius^eut  procéder,  le 
plus  tôt  possible,  au  niveMemeat  de  la  voie  traus- 
saharieniic  comprise  entre  Tombouctou  et  le 
Touat,  afin  d'en  étudier  le  régime  hydrographique  ; 

3"  Que  des  études  soient  entreprises  du  côté 
du  Tchad,  concurremment  avec  colles  entreprises 
du  côté  de  Tombouctou  et  du  ï?ud  algérien. 

Nous  nous  rallions  à  ce  double  pro- 
gramme. L'occupation  du  ïouat,  nous 
en  démontrions  la  nécessité  ici  même, 
voici  trois  mois.  Le  gouverneur  géné- 
ral de  l'Algérie,  l'honorable  M.  Lafer- 
riére,  dans  un  discours  prononcé  le 
7  mars,  à  Paris,  disait  :  "  bi  donc  il  y 
a  dans  notre  hinterlaiid  des  postes  qu'il 
convient  d'occuper  pour  assurer  la  sé- 
curité du  Sahara,  il  n'est  pas  seulement 
de  notre  droit,  mais  il  est  de  notre  de- 
voir d'occuper  ces  postes  »,  cl  il  ajou- 
tait :  Il  Au  Touat  est  le  nœud  de  la 
question.  »  Le  Touat  occupé,  c'est  la 
police  du  désert  rendue  possible  ;  c'est 
un  trafic  assuré  avec  les  habitants  des 
oasis,  qui  ont  trop  de  dattes,  dont  man- 
quent nos  tribus  algériennes,  et  pas 
assez  de  blé  ;  c'est  ainsi  une  bonne  par- 
lie  du  Transsaharien  rendue  nécessaire 
sans  conteste.  Il  serait  vraiment  souhai- 
table que  le  gouverneur  général  travail- 
lât avec  énergie  à  réaliser  son  pro- 
gramme. 

Plus  loin,  au  delà  du  Touat.  c'est  l'in- 
connu. 

Explorons  d'abord. 

Et  ne  voilà-t-il  point  que  nos  méga- 
lomanes en  chambre,  peu  contents  de 
lancer  la  locomotive  vers  T»mbouctou 
el  vers  le  Tchad,  parlent  de  lui  faire 
escalader  les  pentes  du  Tibesti  mon- 
tagneux !  Ce  sont,  pour  un  quart  d'heure 
qui  sera  de  quelque  durée,  rêveries 
pures.  Elles  ont  failli  cependant  nous 
attirer  une  difficulté  diplomatique  avec 
deux  Etats  européens.  Le  Tibesti  est  au 
sud  du  Fezzan,  qui  est  au  sud  de  la 
Tripolitaine.  qui  est  au  sud  de  l'Italie.  Et  l'Italie 
a  protesté  !  On  sait  que  celte  puissance  s'est  depuis 
longtemps  découpé  en  imagination  un  empire  dans 
l'Afrique  du  Nord, et  que  cet  empire  a  une  capitale, 
Tripoli.  Donc,  on  touchait  à  son  hinterlanri.  à 
son  bien  futur.  Notre  ambassadeur  à  Rome,M.Bar- 
rère,  a  été  invité  à  donner  une  explication  qui  avait 
semblé  inutile.  Il  a  donc  répété  que  la  Tripolitaine 
et  Tripoli  n'étaient  intéressés  en  rien  parla  récente 
convention  ;  que  nous  avions  cherché  exclusive- 
ment à  consolider  notre  empire  africain  par  une 
entente  avec  un  compétiteur  qui  n'était  pas 
l'Italie  :  que  nous  ne  songions  nullement  à  détruire 
l'équilibre  dans  le  bassin  de  la  Méditerranée.  Ces 
explications,     que    nous    avons    eu    la    bonté    de 


donner,  l'Italie  a  eu  la  bonté  de  les  accepter,  et 
l'incident  est  clos.  Mais  la  Turquie,  elle  aussi, 
s'élail  émue.  Car  Tripoli,  n'en  déplaise  aux  députés 
italiens,  est  à  celte  heure  encore  possession  turque. 
Tout   récemment,  un    nouveau    vali,  llachim   bev. 


.Vf   soVD.ix    éi;tptien'   (Collection  Foi.) 


était  installé  avec  le  cérémonial  d'usage  ;  ses  pre- 
mières paroles,  significatives  en  de  telles  circon- 
stances, ont  été  un  hommage  de  fidélité  au  sultan 
Abdul-IIamid.  Est-ce  donc  la  Tripolitaine  que 
vise  la  protestation  de  la  Turquie?  Nous  répon- 
drons ici  encore  que  la  Tripolitaine  n'a  rien  à  voir 
dans  cette  affaire.  Est-ce  plutôt  son  hinlerland, 
le  Tibesti,  le  Ouada'i?  S'il  en  est  ainsi,  nous  ne 
répondrons  rien.  Il  conviendrait  que  la  Porte  pro- 
testât contre  l'installation  effective  des  Anglais  au 
Soudan  égyptien,  avant  de  s'émouvoir  de  l'entrée 
dans  notre  sphère  d'influence  de  territoires  qui 
ont  échappé  depuis  si  longtemps  à  son  autorité. 


G  .\  s  T  o  >•   R  o  u  v  I  F,  n . 


Phiititgraphies  communiquées  par  la  Société  de  géographie.) 


LE    MONDE   ET    LES  SPORTS 


LES     OKCIIIDOPIULKS 


La  fin  de  notre  siècle  aura  été  le  moment  d'une 
transformation  dans  les  goiits  de  la  jeunesse  active; 
si  Ton  remonte  une  vingtaine  d'années  en  arrière 
et  si  l'on  compare  les  plaisirs  à  la  mode  de  ce 
moment  à  ceux  d'aujourd'hui,  on  constate  une 
différence  radicale.  Maintenant  la  mode  est  aux 
sports  et,  ajoutons-le,  aux  sports  de  plein  air.  La 
cause  de  cette  poussée  peut  être  trouvée  clans  dif- 
férentes   raisons,  dont     l.n    ininfipnl i    ...ii,  .|.. 


courses  sera  sûrement  un  sporlsman,  et  pourtant 
son  activité  n'est  que  cérébrale,  il  dirige,  de  très 
loin  souvent,  son  petit  ministère  ;  c'est  à  peine  s'il 
se  dérange  pour  aller  visiter  son  centre  d'entraîne- 
ment, dont  la  charge  est,  la  plupart  du  temps, 
confiée  à  un  homme  du  métier.  La  photographie 
est-elle  un  sport?  Sans  doute,  elle  en  a  tous  les 
avantages  et  tous  les  inconvénients:  en  ellet,  elle 
■  -1  '^Tv  .ni^<^  fii>  mônviMiionl,  elle  excite  une  ému- 


>  I.  L  E  l  T  1  u  X     nul)  u  .\  T  u  i;  I.  c  I  s  s  L  .M  .- 


Ht./,    u.    1)1  VAL,   A    vi;r. SA  1  Li. ta 


l'hygiène;  on  recoTin.iil  l.i  ii.'c.--ili' du  mouvement 
physique, qui  enip.'t  lir  I  .i^:r  'ir  I.imt  ^rntir  ses  elTets  ; 
d'autre  part,  les  In.  iil.nls  ,1,  l.m  nspii-é  au  dehors 
sont  loin  d'être  MrHht;.-.il.lcs.  Cclli;  raison,  qui  a 
déjà  son  importance,  ne  serait  pas  sullisanto  A  elle 
seule  pour  expliquer  l'engouement  du  immunt  :  il 
y  en  a  une  autre.  Le  développement  de  l'industrie 
sportive,  à  qui  l'on  doit  les  inventions  de  la  bicy- 
clette, de  l'automobile,  etc.,  a  contribué  puissam- 
ment à  développer  en  nous  le  goût  de  l'exercice; 
les  moyens  de  sport,  les  instruments  si  vous 
aimez  mieux,  sont  devenus  A  notre  portée;  ils 
n'exigent  pas  des  développements  musculaires  con- 
sidérables, ils  sont  A  même  de  nous  procurer  une 
dose  de  plaisir  sullisantc  et  ils  sont  d'un  prix  en 
rapport  avec  les  moyens  de  chacun. 

Aujourd'hui  toutest  spcu-t  ;  liuito  occupation 
ileiiuinilanl  le  développement  d'un  ell'orl  physiqvie 
ou  inlellictuel  et  A  huiuclle  on  s'adourie  pour  le 
plaisir  piiicuré,  sans  aucune  idée  de  lucre,  peut 
être  considérée  comme  un  sport.  Il  n'est  pas  tou- 
jours nécessaire  (ju'il  y  ait  mouvement  pour  qu'il 
y  ail  «porl   :  ainsi,  le   propriétaire  d'une    écurie  de 


lation.  enfin,  elle  est  un  plaisir;  d'autre  part,  elle 
a  le  défaut  d'être  absorbante,  à  tel  point  que  ses 
adeptes  lui  prêtent  une  importance  telle  qu'on  lui 
donne  souvent  le  pas  sur  des  occupations  qui  se- 
raient plus  utiles  et  plus  fécondes. 

Le  jardinage,  lui  aussi,  est  un  sport,  et  peut-être 
l'est-il  plus  ([ue  bien  des  exercices  qui,  au  premier 
abord,  semblent  posséder  celte  qualité  A  un  plus 
haut  degré.  U  nécessite  une  dépense  de  vitalité 
matérielle  et  cérébrale  de  tous  les  instants,  l'ama- 
teur de  fleurs  <|ui  cultive  chez  lui  les  variétés 
d'une  espèce  déterminée  se  passionne  A  ce  plaisir 
autant,  sinon  plus,  (pie  tous  les  détenteurs  de 
records.  Il  faudra  qu'il  soit  ctmslamnient  en  éveil 
pour  voir  ce  qui  se  passe  chez  ses  collègues,  qu'il 
surveille  lui-même  sa  propre  culture,  qu'il  s'ingénie 
A  tnuiver  des  moyens  pour  produire  des  types 
d'une  variété  nouvelle,  ou  possédant  un  ensemble 
lie  qualités  qui  les  mette  au-dessus  de  ceux  qui  ont 
été  obtenus  précédemment.  L'émulation  est  grande 
auprès  des  amateurs  de  fleurs;  cl,  le  jour  où  ils 
peuvent  présenter  un  sujet  dont  ils  sont  les  auteurs, 
ils  éprouvent  tous  les  plaisirs  d'un  véritable  succès. 


LE    MONDE    ET    LES    SPORTS 


719 


Il  fui  un  temps  où  les  producleurs  de  tulipes 
étaient  très  à  la  mode.  Deux  lleurs  plus  modernes, 
et  cent  fois  plus  intéressantes,  l'ont  détrôné  :  les 
fleurs  aimées  des  collectionneurs  sont  aujourd'hui 
les  chrysanthèmes  et  les  orchidées  ;  mais,  des  deux 
espèces,  celle  qui  détient  les  plus  belles  faveurs, 
c'est  la   reine  Orchidée. 

Aucune  lleur  n'est  susceptible  de  présenter  un 
nombre  de  variétés  aussi  considérable  et  d'olTrir 
des  dilTérences  aussi  grandes  d'une  espèce  à 
l'autre.  Ainsi  prenez  un  Odontoglossum,  qui  est  le 
type  d'une  famille,  et  comparez-le  à  un  Cypripe- 
(liiim.  on  retrouve  forcément  dans  chacune  des 
deux  fleurs  les  éléments  constitutifs  de  l'orchidée, 
nïais    avec    quels    changements  !     Ici,    la    fleur    est 


nous,  c'est  une  acclimatation  artificielle,  car  elles 
ne  poussent  pas  en  pleine  terre,  mais  ont  constam- 
ment besoin  de  la  chaleur  ou  de  l'humidité  des 
serres;  on  arrive,  à  force  de  soins,  à  pouvoir  les 
faire  vivre  chez  nous,  à  les  reproduire  et  à  créer 
des  variétés  nouvelles  :  certains  horticulteurs  ont 
une  habileté  spéciale  pour  celle  partielle  leur  mé- 
tier, ils  savent  choisir  les  espèces  voulues  pour 
donner  naissance  à  des  enfants  qui  souvent  sont 
très  supérieurs  à  leurs  parents,  au  point  de  vue  de 
la  qualité.  On  retrouve  chez  le  sujet  hybride  des 
particularités  qui  rappellent  ses  auteurs,  cl  pourtant 
l'ensemble  de  la  plante  ne  ressemble  jamais  com- 
plètement à  celle  dont  elle  est  issue.  Nous  avons 
pris  trois  types  de  fleurs  que    nous    avons    réunis 


•IIEZ    M.    Dr 


unique  sur  sa  tige;  là.  elle  se  multiplie  comme  un 
rameau;  dans  le  premier  cas,  le  labelle  ^sorte  de 
glande  sise  au  premier  planl  se  développe  en  une 
forme  puissante  et  prend  pour  lui  l'intérêt  principal 
du  sujet:  dans  les  autres,  au  contraire,  il  disparait 
presque,  souvent  il  n'existe  plus  qu'à  l'état  d'em- 
bryon, afin  de  permettre  aux  pétales  et  aux  cétales 
d'ofl'rir  une  couronne  gracieuse,  dont  rien  ne  vient 
distraire  la  légèreté.  Le  Caltleya  —  c'est  une  autre 
famille  —  se  présente  sous  un  aspect  intermé- 
diaire :  il  y  a  parfois  deux  ou  trois  unités  sur  une 
même  tige,  la  fleur  est  grande,  aucun  des  éléments 
n'est  sacrifié,  ils  s'épanouissent  tous  dans  toute 
leur  plénitude;  mais  les  dispositions  semblent  avoir 
été  si  bien  coordonnées,  il  y  a  une  telle  proportion 
de  forme  et  de  coulem*  entre  les  pièces  organiques. 
qu'il  se  dégage  une  harmonie  vivante  et  presque 
voulue  de  tout  cet  ensemble,  c'est  le  rajonnement 
d'une  fleur  parvenue  à  sa  grande  maturité,  parfaite 
et  orgueilleuse  de  sa  beauté. 

Les  orchidées  ne  sont  pas  des  plantes  euro- 
péennes, elles  ont  été  importées;  mais,  grâce  à  une 
cuKurc  intelligente,  elles  se  sont   acclimatées  chez 


en  un  seul  bouquet,  puis  photographiés.  Cette  image, 
que  nous  reproduisons  à  la  fin  de  cet  article,  ne 
donne  pas  l'impression  complète  de  la  réalité, 
puisque  la  couleur  joue  un  rôle  considérable  dans 
la  distinction  des  orchidées.  La  fleur  la  plus  à 
droite,  qui  est  un  Odttntoglossum  Harrt/anum,  a 
été  prise  comme  élément  mâle;  celle  du  milieu. 
l'Odontoglossum  Pescafurei.  est  la  mère,  et  la  der- 
nière, celle  de  gauche.  VOdonloglossum  Rolfese.  est 
l'hybride  ou  le  produit.  On  retrouve  dans  cette 
dernière  la  forme  à  peu  près  fidèle  de  l'auteur  mère, 
mais  le  labelle  est  plus  développé  comme  dans 
VHarryanum:  quant  à  la  couleur,  celle  du  produit 
est  une  combinaison  des  deux  ;  la  mère  était  blanche 
et  le  père  raarron  avec  des  zébrures  jaunes  et 
violettes;  or,  dans  le  produit,  on  retrouve  un  fond 
blanc  marqué  de  points  violets  et  de  lignes  jaunes. 
Les  spécialistes  sont  très  habiles  à  mélanger  les 
espèces  de  façon  à  améliorer  la  race;  c'est  un  art 
véritable  qui  transforme  la  culture  des  fleurs  en 
une  sorte  d'industrie.  Le  résultat  de  ce  travail  des 
serres  est  qu'il  existe  aujourd'hui  des  variétés 
d'orchidées  en  très  grand  nombre  qui   n'ont   plus 


LE    MONDE    ET    LES    SPOKl; 


aucun  rapport  avec  les  types  premiers  qui  ont  été 
importés  des  centres  naturels  et  qui,  d'ailleurs, 
continuent  à  l'être  constamment. 

On  peut  dire  qu'actuellement  il  y  a  deux  sortes 
d'orcliidées,  celles  qui  sont  importées  et  qu'on 
pourrait  appeler  naturelles,  parce  qu'elles  sont 
sauvapes  et  qu'elles  n'ont  jamais  subi  le  travail 
du  Jardinier,  et  les  orchidées  de  culture,  dont  les 
prototypes  ont  été  apportés  à  une  époque  peut-être 
l'ûnlaine.  puis  ont  l'ait  souclie  pour  produire  ces 
innuiiilnables  variétés  que  nous  admirons  aujour- 
d'hui chez  les  amateurs  et  les  lleuristes. 

yi.  Duval,  qui  possède  à  Versailles  des  serres 
d'orchidées  couvrant  plusieurs  hectares  et  qui  est 
l'homme  de  France  le  mieux  rensei(;né  sur  la 
question,  assure  que  les  premières  fleurs  importées 
en  Europe  datent  de  1731,  et  qu'avant  cette  époque 
elles  étaient  inconnues  chez  nous.  Malgré  cette 
origine  lointaine,  les  ouvrages  spéciaux  parlent  peu 
d'orchidées  pendant  le  siècle  dernier,  et  il  faut 
remonter  à  1810  pour  trouver  une  culture  sérieu- 
sement menée.  Les  premiers  noms  qu'on  peut 
inscrire  dans  les  fastes  des  orchidées  sont  ceux 
de  MM.  Loddiges.  Bien  des  mécomptes  devaient 
pourtant  accompagner  les  premiers  essais  ;  ce 
n'est  qu'en  1815  que  l'on  commença  à  voir  se 
répandre  le  goût  de  ces  (leurs.  Des  serres  furent 
construites  de  tous  les  côtés,  et  >L  Van  Houtte.  un 
horticulteur  célèbre  qui  a  laissé  ses  mémoires  dans 
la  Flore  des  serres  et  des  jardins,  parle  de  quelques 
milliers  de  variétés  existant  au  milieu  de  ce  siècle. 

Ce  qui  fait  la  valeur  d'une  orchidée,  c'est  sur- 
tout sa  rareté,  la  beauté  n'intervient  qu'en  deuxième 
ligne.  Il  est  évident  que  si  un  horticulteur  arrivait 
à  produire  un  sujet  exceptionnel  et  inconnu  jus- 
qu'alors, mais  de  formes  disgracieuses  et  rachi- 
liques,  il  'ne    pourrait    guère    trouver   un   amateur 


LE    C  T  r  I!  I  I'  K.  D  I  r  M     L  E  E  .V  N  f  M 


I.  H    c  T  P  i;  1  I'  I.  1)  I  r  M     s  A  .M  f  .\  I  A  N  II  M 


qui  lui  oITrirait  un  pri\  élevé  do  son  Invention:  il 
f.iul  .Missi  que  la  lleur  soit  belle,  qu'elle  se  pré- 
•-(•nli'  bien,  que  toutes  les  parties  soient  fermes  cl 
sailhmtis  et  qu'il  n'y  ail  aucune  solutiim  dans  la 
suilr  des    (leuis    quand    celles-ci    sont    en    nombre. 


Les  prix  les  plus  élevés  qui  aient  été  payés  sont  : 
7  000  francs  pour  le  Caliteya  Trianx  en  1881,  cl 
10  000  francs  pour  le  Vanda  Sanderiana.  En  1886, 
VOdiinliiglnssum  Dufali  a  été  payé  4  200  francs,  et 
dernièrement,  dans  une  vente, 
il  atteignait  lOUOO  francs;  par- 
lons enfin  du  Ci/pri'/jef/i'um  ^'an- 
dene.  dont  la  valeur  est  de 
22  UUO  francs.  Ces  chiffres  énormes, 
qui  paraissent  démesurés  au  pu- 
blic, n'en  sont  pas  moins  réels  et, 
ajoutons-le,  justifiés.  Ce  qui  fait 
la  valeur  d'un  objet,  ce  n'est  pas 
seulement  sa  beauté,  sa  rareté  et 
la  difficulté  de  se  le  procurer, 
c'est  surtout  le  désir  de  le  possé- 
der ;  un  collectionneur  d'une  es- 
pèce particulière  d'orchidées,  — 
il  en  est  qui  n'aiment  que  les 
odontoglossum,  d'autres  les  cali- 
leya,  etc.,  —  voyant  un  nom  qui 
n'existe  pas  dans  sa  serre,  voudra 
naturellement  posséder  le  sujet 
iilijit  «le  sa  convoitise:  il  mettra 
en  mouvement  lous  ses  moyens 
pour  l'acquérir;  il  ne  serait  même 
pas  un  amateur  sérieux  s'il  ne 
possédait  pas  ce  désir  ardent  de 
compléter  sa  collection.  11  n'y  a 
donc  rien  d'étonnant  A  ce  qu'il 
paye  un  prix  élevé  pour  ime  plante 
désirée  &  la  fois  par  plusieurs  et 
qui,  foreémcnl,  doit  appartenir,  A 
la  fin,  A  celui  qui  la  payera  le  plus 
cher.  Il  en  est  de  même  pour  tous 
les  genres  de  colleclions  :  certains 
timbres  valent  plusieurs  mi  licrs 
de  francs, et  pourlniit  la  beiiutéde 


J/:^"^ 

♦ 


I,  H    CTI'KirKIi 
I.  A  W  II  K  N  C  K  A  N 


LE    MONDE    ET    LES    Sl'OUTS 


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ce  peUl  boul  du  morcciiu  de  papier  coloiié  n  ex- 
plique, en  aucune  façon,  son  prix.  En  pai-lanl  d'or- 
chidées, si  vous  nienlionneï  ces  sommes  énormes 
.ippliquées  i  une  fleur,  on  vous  répondra  invariable- 
ment :  ■■  Ce  n'esl  pas  moi  qui  donnerais  un  prix  pareil, 
j'aimerais  mieux  acheter...  »  Mais  vous,  profane  !... 
vous  êtes  incapable,  si  grosse  que  soit  votre  for- 
lune,  d'acheter  une  orchidée  d'amateur,  parce  que 
pour  vous  elle  n'a  aucune  valeur,  vous  ne  pouvez 
pas  la  comprendre  !  il  n'y  a  donc  aucune  raison 
pour  que  vous  la  possédiez  !  Mettriez-vous  un 
stradivarius  de  valeur  entre  les  mains  d'une 
personne  qui  ne  sait  pas  jouer  du  violon!  Non... 
n'est-ce  pas,  car  elle  ne  peut  pas  en  faire  sortir  les 
trésors  de  sons  que  seul  un  artiste  est  à  même  de 
tirer.  Il  en  est  de  même  des  fleurs  et  de  toutes 
choses,  un  objet  n'a  de  valeur  qu'autant  qu'on  est 
i\  même  de  l'apprécier. 

Les  prix  élevés  payés  pour  quelques  plants  d'or- 
chidées ne  doivent  pourtant  pas  décourager  les 
personnes  qui  cultivent  des  fleurs  pour  leur  plaisir: 
ioutes  les  orchidées  n'atteignent  pas  ces  sommes 
énormes,  la  plupart  des  fleurs  se  vendent  quarante, 
cinquante  et  cent  francs.  La  culture  en  est  des 
plus  intéressantes  et  ne  présente  pas  les  gros  aléas 
que  souvent  un  jardinier  nonchalant  et  peu  scru- 
puleux suggère  à  son  maître  pour  le  dissuader.  Il 
faut  des  soins,  assurément,  mais  moins  qu'on  ne  le 
croit.  D'autre  part,  les  bénéfices  des  orchidées 
sont  très  grands  :  la    fleur   est  jolie,    elle   dure  un 


mois  et  la  plante  est  dune  ténacité  cxtraortiinairc; 
sa  vie  peut  être  de  trente,  quarante  années,  sans 
qu'il  y  ait  de  dilTércncc  dans  sa  production.  On 
peut  donc  considérer  l'achat  d'une  orchidée  comme 
une  bonne  alTaire,  puisque  pendant  un  temps 
presque  illimité  elle  peut  vous  donner  des  fleurs 
tous  les  ans. 

C'est  une  chose  des  plus  intéressantes  d'aller 
visiter  une  serre  d'amateur:  on  y  constate  un 
ordre  parlait  et  ce  souci  méticuleux  d'une  cor- 
rection complète  jusque  dans  les  plus  petites 
choses  :  le  sol  doit  posséder  certaines  qualités  de 
perméabilité,  on  le  traite  d'une  façon  spéciale:  les 
empotages  doivent  se  faire  dans  des  conditions 
déterminées  :  les  jardiniers  sont  stylés  comme  les 
hommes  d'une  grande  écurie  bien  tenue  ;  chactm  a 
son  ouvrage  déterminé,  les  heures  sont  réglées  de 
façon  (pi  il  n'y  ait  pas  de  confusion  ;  bref,  il 
existe  toute  une  petite  organisation  dans  laquelle 
le  personnel  est  hiérarchisé  comme  dans  un  minis- 
tère. 

Parmi  les  principaux  amateurs  qui  ont  consacré 
une  partie  de  leur  temps  et  de  leur  fortune  à  la 
culture  des  orchidées,  il  faut  citer  le  duc  de  Massa, 
qui.  à  une  certaine  époque,  possédait  la  plus  belle 
collection  d'orchidées  ;  les  barons  Edmond  et 
Gustave  de  Rothschild  ;  le  comte  de  Germiny,  à 
Gouville:  MM.  Gibcz,  Hlin,  Mantin  et  Cardozo,  à 
Passv. 


La  fleur  de  gauche  {Odonto- 
fflossum  Rolfeœ)  e6t  l'hybride 
de  l'orchidée  du  milieu 
(  Odonlofflosaum  Pescatorei) 
prise  comme  mère  et  de 
celle  de  droite  {Oâonlo- 
glossum  Ilarri/anum)  prise 
comme  père. 


LA     MODE     DU     MOIS 


Le  petit  drap  léger,  aussi  fin  que  du  cachemire,  le 
crêpe,  le  voile,  l'étamine,  le  cachemire  et  la  popeline 
tant  dea  tissus  appréciés  en  cette  saison  de  transition. 

De  plus  en  plus,  les  jupes  affectent  la  forme  collante, 
dite  fourreau  ;  et  certaines  femmes  poussent  à  un  tel 
point  le  respect  de  la  mode  qu'elles  en  arrivent  ë,  sup- 


voilée  de  vieille  dente'.le  ou  de  guipure  d'Irlande  dans 
les  tons  feuille  ou  bis.  Tel  est,  du  reste,  notre  modèle. 
Les  revers,  en  soie  blanche  brodée,  sont  lisérés  par 
une  petite  guipure  dans  l'intérieur  de  laquelle  on  passe 
un  petit  ruban  de  velours  ou  de  satin  noir.  Chemisette 
intérieure  en  mousseline  de  soie   blanche  et  entre-deux 


primer  le  jupon  de  dessous.  Les  balayeuses  se  multi- 
plient alors  et  suppléent  A  peu  près  au  jupon  an  bord 
de  la  robe;  mais,  sur  les  hanches,  le  moulage  absolu 
finit  par  être  si  excessif,  qu'il  tourne  presque  &  l'indé- 
cence. Aussi  n'engagerai-je  i>ersonne  à  suivre  cette 
exagération. 

Le  boléro,  modifié  et  très  varié,  est  plus  que  jamais 
le  roi  du  jour.  Tantôt  il  tient  lieu  de  corsage,  tantôt 
de  vêtement,  souvent  de  tous  deux  &  la  fois.  En  tous 
les  cas,  il  se  porte  non  moins  pour  toilette  babillée 
que  pour  costume  courant.  U.ins  notre  modèle  n*  1 
composant  une  jolie  toilette  pour  voiture,  visite,  ^re 
o'ciock  ou  promenade,  le  corsage  boléro  est  &  basques 
d'habit  derrière  et  i,  pointes  devant.  On  peut  le 
faire  en  soie  brochée  ou  brodée,  même  en    soie   unie, 


de  guipure,  ouverte  en  carré  &  la  naissance  du  cuu. 
Ceinture  drapée  en  satin  noir,  remontant  sur  le  gilei 
pour  se  terminer  &  la  hauteur  de  la  poitrine  par  une 
double  coque. 

Jupe-fourreau,  en  petit  drap,  popeline  ou  satin  noir, 
ornée  de  deux  volants  un  forme.  Boa  de  plumes  blanches. 
Grande  capeline  en  paille  d'Italie,  Ciibossée  et  abais.sée. 
style  Louis  XVI,  ornée  de  fleurs  de  saison  et  de  noeud> 
de  velours  ou  de  satin  noir.  Chou  sous  la  pa.sse,  ap- 
puyant sur  les  cheveux.  GanU  et  ombrelle  blanche; 
cette  dernière  montée  sur  bois  rustique. 

Le  dessin  n»  2  donne  l'idée  d'un  ch.irmant  petit  cos- 
tume tailleur,  très  facile  à  porter  A  pieil  pour  les 
courses  matinales.  Il  composerait  également  un  coquet 
costume  de  voyage. 


LA    MODE    DU    MOIS 


Il  est  en  petit  drap  beige,  orné  d'applications  de  dra|i 
blanc,  et  la  jupe  composée  d'une  double  tunique  est 
du  dernier  genre. 

Corsage-blouse  fermé  par  deux  barrettes  boutonnées, 
laissant  à  découvert  un  gilet  de  mousseline  de  soie  châ- 
taigne incrustée  de  motifs  de  dentelle  blanche.  Col  de 
velours  châtaigne  brodé  de  blanc,  et  petits  revers  de 
drap  blanc  brodés  de  brun.  Col  montant,  en  mousseline 
de  soie  châtaigne  drapée,  et  petit  dépassant  blanc. 
Chapeau  marin  en  paille  beige,  orné  d'une  plume  de 
fantaieie  et  de  nœuds  de  velours  châtaigne.  Bas 
bruns  et  souliers  mordorés.  Gants  de  suède  clairs. 
Manches  toujours  lonirues  et  légèrement  évasées  du  bas. 


Mai.-i,  pour  terminer  l'esplication  de  ce  modèle,  disons 
que  le  collier  princesse  de  Galles  est  en  perles  fines  ;  le 
face-à-main  en  écaille  blonde  avec  chiffre  en  or  incrusté 
de  pierreries.  Quant  aux  gants,  ils  sont  en  chevreau 
blanc,  et  la  coiffure  composée  de  deux  fantaisies  en 
plumes  blanches  et  gris  dégradés,  et  d'une  aigjrette. 
Souliers  de  chevreau  orchidée  et  bas  de  soie  ivoire. 

Entin,  pour  grand  dîner  ou  pour  soirée,  je  ne  saurais 
trop  vanter  une  tunique  en  guipure  d'Irlande  sur  fond 
de  soie  crème  ou  de  couleur,  serrée  à  la  taille  par  une 
petite  ceinture  drapée  en  velours  cerise.  Un  plissé  de 
mousseline  de  soie  églantine,  drapé  en  travers,  forme 
le    haut   du  corsage  et  la   nai'Jsance  des    manches  qui, 


Pour  théâtre,  casino,  dîner  au  restaurant,  festival  ou 
petite  soirée,  en  supprimant  le  chapeau  bien  entendu, 
notre  modèle  n"  3  est  d'autant  plus  appréciable  qu'il  peut 
à  volonté  se  porter  absolument  montant,  soit  par  l'adjonc- 
tion d'une  grande  chemisette,  soit  eu  continuant  la  che- 
misette de  mousseline  de  soie  drapée  horizontalement 
jusqu'à  ce  qu'elle  ferme  le  col  droit  et  montant.  Cette 
robe  est  en  crêpe  de  Chine  orchidée  pâle,  plissé  et 
incrusté  de  guipure  ancienne.  Le  corsage-cuirasse  et  les 
manches  longues  sont  entièrement  en  guipure  ;  les 
manches  à  clair  et  le  corsage  sur  transparent  de  soie 
orchidée.  On  peut,  à  volonté,  et  suivant  le  goût,  pailleter 
la  guipure,  ce  qui  est  le  dernier  cri  de  la  mode;  on 
met  en  ce  moment   du  pailletage   partout  et   sur   tout. 


tout  eu  laissant  sur  le  haut  du  bras  une  petite  ouver- 
ture, se  terminent  par  des  manches  longues  et  à  clair, 
en  guipure  d'Irlande.  Autour  du  cou,  grande  châtelaine 
en  perles  noires  et  souliers  en  soie  mate  cerise  sur  les 
bas  de  soie  crème  brodée. 

Comme  coiffure,  toujours  beaucoup  de  souplesse  dans 
les  cheveux,  de  frisures  et  d'ondulations  larges. 

Pour  les  personnes  sérieuses  ou  d'un  certain  âge,  on 
fait  en  ce  moment  des  robes  en  tulle  noir  brodé  de 
paillettes,  soit  noires,  soit  mélangées  de  noir,  de  clair 
de  lune  et  d'acier,  ce  qui  produit  le  plus  heureux  effet. 
Ces  robes  se  portent  aussi  bien  sur  des  fonds  de  soie 
noire  que  de  couleur;  on  peut  même  les  faire  mobiles 
et  varier  les  fonds,  ce  qui  est  très  pratique. 


I,A     M  DDK    DU     MOIS 


NOS    PATRONS 

Chemise  habillée.  —  Cette  chemise  a  des  bretelles, 
i-nues  seulement  par  lies  boutons,  ce  qui  permet  de  les 
supprimer  pour  les  corsages  de  bal. 

Le  dos  et  le  devant  se  coupent  semblablement.  Pour 

couper  l'un  ou  l'autre,  nn  plie  son  étoffe  en  deux,  lisière 


sur  ILsière  ;  on    pose,   par  conséquent,  la  partie  droite 
du  patron  sur  la  pliure  droit  fil  du  tis.su. 

On  garnit  le  haut  de  la  chemise  avec  de  la  broderie' 
ou  de  la  dentelle,  et  l'on  passe  un  rulian  dans  un  trou- 


trou  pour  servir  de  coulisse.  Une  putite  bande  il'étoffe 
très  étroite,  garnie  tout  autour  comme  la  chemise,  seit 
d'épaulette  ;  mais  un  simple  ruban  noué  en  flot  sur 
l'épaule  peut  remplacer  cette  épaulette. 

Le  chiffre  bc  place  4  gauche,  légèrement  en  biais»,  et 
r>ai  très  loin  du  milieu. 


LA    MODE    DU    MOIS 


COSTUMES    TAILLEUR 

1.  Robe  de  visite  en  drap  idéal  nickel  biodé  camaïeu, 
doublé  de  soie  gris  argent.  Double  jupe  formant  pointe 
devant.  Boléro,  très  ajusté  derrière,  vague  et  allongé  en 
pointes  arrondies  devant.  Col  et  revers  chàle  eu  moire 
gris  argent  brodée.  Chemisette  intérieure  plissée  en 
surah  crème  ;  col  droit  et  cravate  de  dentelle  nouée  en 
nœud  papillon.  Chapeau  canotier  en  paillasson  gris, 
recouvert  d'une  couronne  de  roses  Maréchal  Niel.  Gants 
de  suède  gris  clair;  souliers  Richelieu  en  peau  de 
daim,  et  bas  de  soie^ioire. 

2.  Costume  trotteur  en  cover-coat  bleu  de  France. 
Jupe  plate,  bien  en  forme,  doublée  de  silkcrin  tilleul. 
Plusieurs  rangs  de  piqûres  au-dessus  de  l'ourlet  com- 
posent la  seule  garniture  de  la  jupe.  Corsage-jaquette 
\  basques  courtes,  denii-aj  usté,  avec  coutures  piquées 
en  relief.  Doubles  revers,  dont  le  second  est  en  soie 
tilleul,  mais  que  l'on  peut,  à  volonté,  faire  en  moire 
bleue,  pour  rendre  le  costume  plus  facile  à  porter.  Gilet 
en  drap  crème.  Ombrelle  en  écossais  bleu  et  blanc  avec 
manche  rustique.  Bas  et  souliers  noirs,  gants  de  suède 
fauve.  Toque  de  fantaisie  eu  paille  de  riz  bleue,  garnie 
de  plumes  de  même  nuance. 

3.  Costume  de  voyage  en  popeline  de  laine  rouge 
foncé.  Jupe  en  forme,  et  toujours  très  plate  sur  les  han- 
ches. Grosses  tresses  de  soie  noire  piquées  à  plat  sur  la 
jupe  et  autour  du  corsage.  Jaquette,  très  ajustée  der- 
rière, mais  croisée  et  droite  devant  ;  chemise  d'homme 
en  batiste  blanche  à  col  droit.  Cravate  de  soie  noire,  et 
chapeau  de  paille  rouge,  orné  d'une  draperie  en  satin 
noir  et  d'un  chou  de  soie  crème,  devant.  Ombrelle  de 
taffetas  rouge.  Souliers  boutonnés,  eu  chevreau  noir,  et 
bas  de  fil  d'Ecosse  noir.  Gants  de  soie  noire  ou  rouge, 
comme  le  costume. 

4.  Costume  de  bicycliste  en  gros  de  Londres  gris 
foncé.  Jupe  en  forme,  piquée  en  bordure  et  se  trans- 
formant à  volonté  en  culotte.  Corsage -veston,  nouveau 
modèle,  ajusté  dans  le  dos,  droit,  croisé  et  boutonné 
devant.  Col  droit.  Cravate  et  bas  écossais.  Souliers 
jaunes.  Petit  chapeau  canotier  en  paille  blanche  avec 
velours  noir  autour  de  la  calotte.  Cette  veste  peut  se 
porter  à  la  ville  ou  en  voyage,  avec  jupe  longue. 


OUVRAGES    DE    DAMES 

Be nielle  au  crochet  pour  lingerie.  —  Le  travail  se  com- 
mence par  les  barrettes  et  l'engrêlure,  c'est-à-dire  en 
hing.  Le  reste  du  travail,  au  contraire,  se  fait  en  tra- 
vers, en  allant  et  venant  ;  il  se  rattache  par  le  crochet 
à  l'engrêlure. 


^;' 


Mûrie.  —  Nom  brodé  au  plumetis  pour  mouchoirs  ou 
lingerie.  Ne  pas  craindre  de  rembourrer  fortement,  pour 
donner  plus  de  relief  à  la  broderie. 

Porte-brosses.  —  Prenez  un  carton  ferme,  large  de 
0"',40  environ  et  haut  de  0",2ô.  Bourrez-le  légèrement 
d'ouate,  et  recouvrez-le  d'étoffe  ancienne,  dont  vous 
collerez  les  deux  bouts  en  dessous.  L'euvers  est  doublé 
de  drap.  Faites,  en  même  soie  ancienne,  trois  pochettes 


coulissées.  Fixez-les  sur  le  carton,  et  parez  l'ensemble  de 
nœuds  et  de  galons  genre  ancien.  Attachez  en  haut,  à, 
chaque  coin,  un  ruban  destiné  à  suspendre  le  porte- 
brosses  que  soutient,  au  milieu  du  ruban,  un  anneau 
dissimulé  sous  un  chou. 

Chausson  au  crochet  tunisien,  ^<iVLr  babj.  Le  dessus  du 
chausson  se  fait  de  la  forme  d'un  dessus  de  pantoufle 
ordinaire.  Il  se  ferme  derrière  par  une  couture  à  l'ai- 
guille ou  une   maille  au  crochet.  La  semelle,  également 


au  crochet  tuii;-  i    part.    Elle    se    rattache 

au-dessus  par  uu>.  miiUe  au  crochet.  On  termine  le 
chausson,  en  haut,  par  une  dentelle  coquille  dort  les 
mailles  du  pied  forment  engrélure.  Ruban  passé  dans 
l'engrêlure  et  noué  pour  fermer  le  chausson,  orné,  uu 
peu  plus  bas,  d'un  second  nœud  de  ruban. 

Beiîtiie   de   Pu  ési  1. 1.  V. 


MEMENTO    ENCYCLOPÉDIQUE 
Événements  de  Mars  1899. 


1  —  Le  Sénat  adopte  l'ensemble  du  projet  de  loi  sur  le 
dessaisissement  de  la  Cliambre  crimlDelle  de  la  Cour  de 
cassation  —  Des  perquisitions  nouvelles  sont  opérées  aux 
siégea  des  diverses  li(fues.  —  M.  Louis  Lucipia  est  élu 
président  du  Conseil  municipal  de  Paris.  -  Mort  de  M.  Fer- 
nand  Xau,  directeur  du  Jo'inml.  —  Mort  de  M.  Duruof, 


le  premier  «éronante  qui  franchit  les  lignies  allemandes  en 
ballon,  pendant  le  siégo  de  Paris.  —  Mort  du  général  Miquel 
de  Riu.  —  Le  ministre  d'Uali<-  en  Cliino  demande  la  cession 
A  iKiil  de  la  baie  de  San-Moun,  sur  la  cote  du  Tclio- 
Kiiing,  et  le  ministre  de  lîclKiqu''  demande  également  nne  con- 
cofsion  .'l  Han-Keou.  -  Vn  ukase  de  l'cmiiereur  de  Russie 
retire  ou  granil-diiih.  di'  Finlande  les  prérogatives  consti- 
tutionnelles .l.int  il  iiiii^-'ait  depuis  «on  annexion  A  la  Kussic. 
—  \i!  Sénat  américain  vote  le  bill  fixant  à  65  00»  régu- 
liers et  Sftwiii  volcintairei  l'efTeilif  de  l'armée  permanente  jus- 
qu'en lUUl.  —  Le  pape  est  ..pi  r.-  .l'un  kïsU.  au  tlano  gauclio. 
L'opération  réossil.  —  A  Budapest,  le  premier  ministre 
expose  le«  pointit  principaux  .le  son  pr. .gramme  :  maintien  du 
p«etc  duallitd  de  1867  entre  l'Autriche  et  la  Hongrie  et  déve- 
loppement d'une  politlqv  ..---.-  -.  ..v,a-_i 
Hongrie. 


vraiment   nationale   et  libérale 


2.  —  M.  Loubet  s'installe  officiellement  i  l'Elysée.  — 
A  l'Académie  française,  réception  de  M.  GuilUnme  en 
remplacement  .le  M.  le  duc  il'Aumale.  M.  Mézières  répond  au 
récipiendaire.  —  (mverture  du  congrès  des  viticulteurs  de 
France.  —  Le  M<it\n  verse  au  Trésor  la  somme  de  3f<3  S27fr.  1'., 
montant  de  la  s.,usoripnr.n  ouverte  pour  la  construction  des 
sous-marin9  Fnmçtnt  et  Algérien.  —  A  Madrid, 
le  général  Toral,  ipii  signa  la  capitulation  de 
Sauliugo,  est  .rruté.  —  Des  désordres  se  pro- 
duisent à  Santiago  p;tr  suite  do  rétablissement 
d'un  nouvel  imp.jt  sur  les  magasins. 

3.  —  Le  pnsi.leut  de  la  République  reçoit  le 
prince  de  Galles.  —  Sur  la  proposition  de 
M.  .le  Freyciiiet.  M.  Louhct  sii_'iio  deux  .lécrets 
sur  l'orgiiiisatiiin  de  la  haute  inspection  et 
sur  le  tableau  d'avancement.  —  M.  Faî- 
tières est  clu  président  du  Sénat,  en  remplace- 
ment de  il.  Louljet,  au  deuxième  tour,  par  1-Jl  voix 
c..ntre  b.'i.  —  Li  Chambre  valide  l'élection  de 
M,  Thomson,  soumise  à  l'onquète.  —  La 
Chambre  criminelle  de  la  Cour  de  cassation  ren.l 
un  arrêt  dans  l'affaire  de  règlement  de  juges 
Picquart.  Picquart  et  Leblois  sont  renvoyés  de- 
vant la  Chambre  des  mises  en  accusation  pour 
faux,  usage  de  faux  et  communication  de  dossiers 
secrets.  Le  conseil  .le  guerre  reste  saisi  en  ce  qui 
concerne  les  dossiers  Boulot  et  des  pigeons  voya- 
geurs. —  En  Bolivie,  les  forces  du  prési.lent 
Alonso  sont  de  nouveau  battues  par  les  fé.iéra- 
listes  de  la  Paz,  commandés  par  le  colonel  Pan.lo. 
oari.lidat  libéral  à  la  présidence.  —  L'amiral 
MontojO  est  ecroué  à  la  prison  militaire  de 
M  j  [ni,  —  Le  gouvernement  autrichien  docide 
i.Apuisi.iu  .les  prédicateurs  protestants 
.  traugors  qui  avaUMit  provoqué  des  conversions 
eu  masse  dans  un  but  de  sêpanition  i...liti.iue. 

4.  _  Arrivée  à  Paris  .iu  roi  de  Suède,  se 
i-..n.iant  en  villégiature  i  Diarriu.  —  Arrivée  à 
Paris  .lu  président  de  la  République  de 
Costa  Rica,  venant  de  Londres.  —  La  reine 
Ranavalo,  .le  M.a.lagascar,  s'embarque  iV  Mar- 
~.ill.^  p.'ur  Alger,  où  elle  sera  internée.  —  Mort 
lie  M,  Laurenceau,  ancien  préfet  du  Gar.l.  — 
Ix^s  gouvernements  français  et  anglais  se  mettent 
.l'accord  au  sujet  do  l'établissement  d'un  dépôt  de 
.harbon  par  la  France  i\  Mascate,  dans  les 
mêmes  conditions  que  celui  qu'y  a  établi  l'An- 
gleterre. —  Le  préfet  de  la  Seine  informe  l'Aca- 
démie des  Eciences  morales  et  politiques  de  la 
.lécouvertc  des  restes  de  Turgot  dans  U  cha- 
lelle  .le  l'hôpital  Liinnec.  —  Le  nouveau  mi- 
nistère espagnol  est  composé  comme  suit 
Pri  si. louée  et  iilïaires  étrangères,  M.  .■^ilvelB  ; 
s.ms-secrétaire  d'Etat,  M.  Ranccs  ;  intérieur. 
M.  Dato;  sous-secrétaire  d'EUt,  M.  le  marquis  .1.- 
Lema;  fi[iance.«,  M.  Villavcrde;  justice,  M.  Duran  ; 
guerre,  général  Polavieja;  sout-eecrétaire  d'Ktat, 
général  Ca|>debon  ;  travaux  publics  et  colonie-, 
marquis  Pidal  ;  marine,  amiral  Gomez.  Tout  le 
r  .\  I  s  K  cabinet  est  conservateur.  —  Mort  de  M.  Cook, 

fondateur  lie  l'agenee  de  voyages. 
5.  —  Une  terrible    explosion  se  produit  à    1 . 
poudrière  de  la  marine  .le  Lagoubran,  entre  la  Scyne  . 
Toulon.  La  poudrière  ett  entièrement  .letrultc  et  les  maisoi 
du  village,  qui  se  trouvait   A    proximité,   s'elTondrent.    Il    y    :. 
71  morts  et  UO  blessés.—  Le  l'song-li-^ amen  de  Chine  déclare 
qu'il  ne  peut  faire  droit  4  la  .leman.io  ilo  l'Italie  concernant 
la  cession  A  bail  de  la  baie  de  San-Moun.  —  Ix.  cabinet 
de  l'ijruguay  est  eonslltué.  Les  (  liaujbres  votent  l'amniltie 
pour  t.. us  les  prisonnier»  politiques. 

6  —  M.  Loubet,  pour  sa  première  sortn-  omeielle,  >  . 
Tisiier  le  c.n.ours  général  agticole.  -  M.  Helmert,  .1. 
Berlin  est  élu  membre  correspondant  de  I  AcaJénne  uc- 
gcloncès.  —  I.a  quar.mtainc  est  levée  A  Tamatave.  -  U» 
magistrats  des  trois  Chambres  de  la  Cour  .le  ea«<ati.;n  sont 
saisis  de  renquMo  de  la  Chambre  criminelle  jur  l'affaire  «n 
reviaion  du  procès  Dreyfus,  et  M.  BaUot-Beaupr*  est 
nommé  rapporteur.  —  M.  Grosjean,  3"gc  A  Ver«lile«,  qui 


MEMENTO    ENCYCLOPÉDIQUE 


:-2i 


avait  joaé  un  rôle  actif  dans  l'affaire  Beaurepeire,  est  snspendn 
pour  trois  mois  par  la  Cour  de  cassation.  —  Les  Gortés 
«i'Espjgne  sont  suspentlues.  —  Le  professeur  'Wassermanxif 

de  l'Institut  de  bactériolngie  de  Berlin,  dit  avoir  trouve  le 
miorol>e  de  la  pneumonie  et  le  sérum  qui  peut  guérir  ce  mal. 

—  Le  ministre  de  Russie  en  Serbie,  M.  Jacluuski.  n'ayant 
pas  été  invita  an  dîner  de  la  cour  à  roccasion  de  la  proclauia- 
tion  du  royaume  de  Serbie,  quitte  Belgrade. 

7.  —  M.  Loubet  échange  dis  visites  avec  M.  Iglesias, 
président  de  la  République  de  Costa  Rica.  —  Au  Sénat, 
M.  Fallières,  prenant  possession  du  f;iutenil  de  la  prési- 
dence, prononce  le  discours  d'usage.  —  A  Toulon,  funérailles 
solennelles  des  victimes  de  la  catastrophe  de  Lagou- 
bran.  I^e  ministre  de  la  marine  y  assiste.  Dans  la  soirée,  une 
sentinelle,  placée  près  d'une  poudrière,  essuie  deux  coups  de 
revolvtr  sans  être  atteinte.  Les  auteurs  de  cette  tentative 
criminelle  ne  sont  pas  découverts.  L'émotion  est  considérable 
à  Tou'on  et  on  redouble  de  précautions.  —  An  banquet  de  la 
Chambre  de  commerce  de  Londres  M.  Cambon,  ambassa- 
deur, prononce  un  discours  sur  les  conditions  essputielles  d'an 
rapprochement  entre  les  deux  pays. 

8.  —  M.  Goxnbarieu,  préfet  de  la  Meuse,  est  nommé 
directeur  du  cabinet  du  président  de  la  Bépuldiqué.  —  A  la 
Chambre,  au  cour?  de  la  discussion  du  budget  de  la 
guerre,  M.  de  Freycinet  prononce  un  important  discours 
sur  la  situanon  de  notre  armée  et  il  conclut  en  disant  que  le 
pays  peut   attendre   l'avenir   avec  confiance.  — 

L;i  Chambre   roumaine    adopte  h   l'unani-  

mité  im  projet  d'entente  avec  l'empire  allemand 
au  sujet  de  la  mise  en  communication  directe 
de  Berlin  avec  Bucarest.  Const;*ntza  et  Constaii- 
tinople.  —  L'amiral  Knoor,  commandant  su- 
périeur de  la  marine  allemande,  démissionne. 
Il  n'est  pas  remplacé.  L'empereur  exercera  le 
commanlement  supérieur  de  la  marine  comme 
celui  de  l'armée  de  terre.  —  Le  gouvernement 
brésilien  accepte  la  proposition  du  gouverne- 
ment britannique  de  soumettre  à  un  arbitrage 
la  question  de  délimitation  de  la  frontière  de 
la  Guyane. 

9.  —  Mort  de  M^'  Clari,  archevêque  de  Vi- 
terbe  et  Ta^canella,   nonce   apostolique    à  Paris. 

—  A  Paris,  malgré  le  mauvais  temps,  l'anima- 
tion est  très  grande  à  l'occasion  de  la  mi- 
carême.  —  L'établissement  d'mi  cordon  sa- 
nitaire pour  les  pèlerins  venant  de  la  Mecque, 
parmi  lesquels  on  avait  constaté  un  cas  de 
peste,  provoque  de  graves  désordres  à  Djeddab. 
Le  sultan  ordonne  de  supprimer  le  cordon  sjiui- 
taire  dans  le  Hedjaz.  —  La  Chambre  hongroi=v 
adopte  le  compromis  provisoire  avec  l'Au- 
triche. 

10.  —  Le  Conseil  mimicipal  de  Paris  vote 
un  crétlit  pour  l'érection  d'nn  monument  à 
Charles  Floquet,  au  Père-Lachaise.  —  Mu- 
surus  pacha,  prince  de  Samos.  est  révcque 
par  le  suiian  et  remplacé  par  Vayanès  Ef- 
fendi.  —  Un  violent  cyclone,  sur  les  ci'tes  du 
t'ueenslaud,  c^use  la  mort  de  plus  de  600  per- 
sonne et  la  perte  de  Si)  bateaux  de  p<-Che. 

11.  —  La  reine  d'Angleterre  débarque 
à  Eoulogne-sur-Mer,  se  rendant  à  Xice.  —  Sa- 
mory  et  sa  suite  sont  débarqués  à  Libreville  et 
iiiteniès  à  N'Djalle,  sur  TOgoué.  —  La  mission 
Marchand  arrive  à  Goré  (Ahyssinie).  —  Après 
neuf  mois,  l'empereur  d'Allemagne  consent  à  ra- 
tifier l'élection  du  premier  bourgmestre  de 
Berlin,  M.  Kirschuer.  —  L'empereur  d'Alle- 
magne reçoit  M.  Cécil  Rhodes,  qui  vient  I'cl- 
tretenir  du  projet  de  chemin  de  fer  du  Cuire 
au  Cap.  —  L'assemblée  militaire  cubaine  décide 
la  destitution  et  la  mise  en  accusation  de 
Maximo  Gomez, sous  l'inculpation  de  manque- 
ment à  ses  devoirs  militaires.  Maximo  Gomez 
dit  qu'il  se  retire. 

12.  —  Election  législative.  Eure  :  cir- 
conscription de  Louviers,    en   remplacement  <le  i-\T'^n  ; 
M.  Thorel,  élu  sénateur.  Il  y  a  ballottage.  —  La 
commission  argentine  chilienne  chargée  d'exami- 
ner la  question  du  territoire  contesté  de  la 

Puna  d'Atacama.  n'ayant  pu  arriver  à  xme  solu- 

tior,  se   réunira   à    nouveau    sous   la  présidence  de  l'arbitre, 

M.  Bnchanan,  ministre  des  Etats-Unis  à  Buenos-Ayres. 

13.  —  Le  préfet  de  police  notifie  aux  Sociétés  de  courses  et 
aux  bookmakers  l'interdiction  de  tenir  des  paris  au  livre. 

—  Le  R.  P.  Colin,  de  Ma.iagascar,  est  ohi  .-nrrespnndant 
de  l'Académie  des  sciences.  —  Mort  de  M.  Paul  Bonnetain, 
commissaire  du  gouvernement  an  Laos.  —   Le>  inondations 


causent    de     grands    ravages    ilans    la    province    de    Murcie 
(Espîgnei. 

14.  —  Mort  de  M.  Erckmann  qui,  en  collaboration  avec 
M.  Chatrian,  publia  des  romans  nationaux.  —  M.  Urbain 
Gohier  et  son  éditeur,  poursuivis  on  Cour  d'assises  pour  lu 
publicatii-n  ilu  Ii\Te  l'A/tnti  contre  la  ntition^  font  acquittés.  — 
M.  Filhol,  membre  de  l'Académie  des  sciences,  est  élu 
membre  da  l'A-^adémie  de  médecine.  —  A  Notre-Dame,  obsè- 
ques de  M-'  Glari,  nonce  apostolique.  —  Le  ministre  d'Italie 
en  Chine  est  dé^-avoué  pir  le  gouveniement  pour  avuir  adressé 
un  ultimatum  \  la  Chine  au  sujet  de  la  demande  de  cession  de 
la  baie  de  San-Moun.  —  Les  gouvernements  allemand, 
anglais  et  américain  se  mettent  rl'accor*!  four  ajourner  toute 
décision  au  sujet  des  afTaires  de  Samoa  jusqu'à  ce  qu'ils 
aient  revu  des  informations  plus  complètes. 

15.  —  M.  Loubet  signe  un  déi-ret  graciant  tons  les  indi- 
vidus poursuivis  pour  cris  séditieux  proférés  le  jour  de 
son  élection.  —  Les  élections  législatives  en  Espagne 
sont  fixées  au  IG  avril  et  les  élections  sénatoriales  au 
30  avril.  La  Chambre  se  réunira  le  2  juin.  —  A  tieneve,  inau- 
guration «lu  monument  élevé  à  la  mémoire  de  Cari  Vogt.  — 
Le  prince  Georges,  gouverneur  de  i'rète,  demande  aux  quatre 
puissances  de  réduire  à  un  bataillon  l'effectif  de  leurs  troupes 
stationnées  en  Crète  \  titre  de  garnison  provisoire,  — 
L'assemblée  nationale  cub^ihe  p^blio  un  manifeste  confirmant 
la  destitution  de  Maximo  Gomez.  Le  peuple  proteste. 


FALLiÈRESj    PRÉSIDENT     DT     SÉNAT 


16.  —  Par  décret  est  institué,  à  Paris,  un  «  Office  colo- 
nial »  chargé  de  centraliser  les  renseignements  agricoles, 
commerciaux  et  industriels  relatifs  à  nos  colonies.  —  A  l'Ecole 
supérieure  de  télégraphie,  expériences  satisfaisantes  avec  mi 
nouvel  appareil  de  télégraphie  sans  fil  inventé  par 
M.  Branly.  —  A  Friedricli-nihe,  translation  des  restes  de 
M.  et    M""-   de  Bismarck  'i/ins  le  mausolée  définitif.  La 


MKMENTO    ENCYCLOPÉDIQUE 


cérémonie  a  lieu  en  présence  (ïe  l'emiwreur  (lailhiume.  — 
Ouverture  de  la  session  de  la  Chambre  ^ecque,  en  pr<-- 
sence  du  roi.  Lecture  du  iliscours  du  trùne.  —  Au  cours  d'une 
révolte   des   indigènes  de  Savemalata,  côte  des  Célébes, 

*__i,        !.-..__,■_      .  g.^^   —  Apn-s  son  entrevue 


i'adminiatratcur  hollandais  t 


nvec  l'empereur  Guillaume,  une  entente  s\'tal»Ut  entre  M.  Céi-il 
Ithodes  et  le  pouvernement  allemand  au  sujet  de  la  ronstruc- 
section  du  télégraphe  du  Cap  au  Caire,  sur 
territoire  allemand.  —  Aux  Philippines  les  Ami^ricains 
s'emparent  de  Passig  après  un  violent  t-.iiut'at.  —  La  régentr 
d'Espagne  signe  un  décret  pr«>iionç.int  l;i  dissolution  des 
Chambres  et  elle  ratifie  le  traité  de  paix  conclu  avec  Ic^ 
Etats-Unis.  —  M.  Silvela,  ministre  des  affaires  étrangères,  sol- 
licite les  bons  oftires  des  puissances  pour  arriver  à  la  libération 
des  Espagnols  retenus  prisonniers  par  les  Philippins. 

17.  —  Le  lieutenant  en  réfnrme  Boisson  est  condamné  à 
cinq  ans  de  prison  pour  tentative  de  communication  à  une 
puissance  étrangère  de  documents  intéressant  la  défense 
nationale.  —  Mort  de  M.  Krantz,  sénateur  inamorible.  com- 
missaire général  de  l'Exposition  de  l'^sg.  Le  nombre  des  séna- 
teurs inamovibles  est  réduit  à  vingt.  —  Mort  de  M""'  veuve 
Gltsinger,  fille  de  George  Sand.  —   L'Assemblée  cré- 


i.'Kxci.oHKiN    ru:    I  \ 


vit.Mi.N  t     -     I.  \    iEi.rni:i;iiii:    pis   vu  TIMF.^ 


MEMENTO    ENCYCLOPEDIQUE 


toise  vote  définitivement,  eu  ileuxicme  lecture,  le  projet  île 
Constitution,  comprenant  IIU  articles.  —  M.  Ji  Martine,  mi- 
nistre d'Italie  en  Chine,  rappelé  par  son  gouveruement 
à  la  suite  des  incidents  relatifs  i  la  cession  a  bail  de  la  baie 
de  San-Moun,  quitte  Pékin.  —  A  Xew-York,  un 
incendie  détruit  l'hôtel  'Windsor,  faisant 
43  victimes,  dont  32  n'ont  pu  Être  reconnues. 

18.  —  Des  expériences  faites  eu  présence  du 
sous-sccrctiiire  d'Etat  des  postes,  avec  un  télé- 
phone   haut-parleur,   inventé    par    M.  Pierre 

lïerinain,    d leiit    d'excellents   résultats.    —    Une 

explosion   dans   les    ateliers    de    pyrotechnie  de 
Bourges    fait  plusieurs   victimes.  —    Le   deuil    de 
M.  Félix   Paure  ayant  pris  fin,  M.  Loubet  reçoit 
les  membres  du  corps  diplomatique  qui  lui  présen- 
tent  leurs  hommages    et  les  félicitations  de   leuri 
gouvernements    à    l'occasion    de    son    élection.   — 
M>    et    M™^    Loubet    assistent    h    ime 
représentation  de  gala,  à  l'Opéra,  au  béné- 
fice de  l'Association   mutuelle  des  artistes 
dramatiques.  —  Mort  d'Abdou  Lahi,  fils 
d'Alimadou,  élève  de    l'Ecole  de  Saint-Cyr 
—    Le     prince     Georges     de 
Crète  demande  aux  puissances  une 
avance    de    2  40U  OOO    francs     pour 
aider    les     paysans    à    reeonst 
leurs  maisons    —  Le  prince  de  Bul- 
garie signe  un  décret  prononçant  la 
dissolution    de    la    Sobranié.   De 
nouvelles  élections    auront   lieu    le 
7  mai.    —   Par    l'intermédiaire    de 
M.  Cambon,  ambassadeur  de  France, 
le   gouvernement    espagnol    appelle 
l'attention  du  gouvernement  améri- 
cain   sur    la    situation    des    Espa- 
gnols    retenus     prisonniers 
par    Agi  "        " 


mmmm 


INCENDIE     DE    L'HOTEL     WINDSOR,      A     N  E  W  -  Y  0  R  K 
)  I  T  U  R  E    d'ambulance      T  R  A  N  S  P  0  R  T  A  X  T      LES     VICTIMES 


730 


MKMKNÏO    ENCYCLOPÉDIQUE 


mort,  à  Houolulu,  de  l;i  princesse  Kaiulsmi.  liii^ce  de  la 
reine  Lilinokalani,  qui  eût  liéritù  du  trône  si  les  îles  )Iawaï 
n'avaient  été-  anne.Ttres  par  les  Etats-Unis.  —  A  SymmCf 
G  000  musulmans  crêtois,  dOpourvus  de  moyens  d'existence, 
pillent  les  quartiers  grec  et  turc. 

19.  —  Mort,  t  Antibcs,  du  professeur  Charles  Naudin, 
membre  de  l'Acadùmio  des  SL-ience:?  depuis  18G3.  —  Des 
troubles  sont  susciti-s  à  la  Havane  par  une  socit-Cé  secrète 
de  gens  de  couleur.  Li  i>Mlico  intervient;  il  y  a  huit  tués  et  de 
nombreux  blessés. 

20.  —  Mort  de  M-  Bardou,  prtfet  des    Alpes-Maritimes. 

—  Mort  du  romancier  Paul  Mahalin,  connu  son^  le  nom 
de  Jean  Bruno.  —  Les  n^l-Kociatiuiis  entre  M.  Cumbon,  ambas- 
sadeur à  Londres,  et  lonl  Salisbury,  i)our  la  délimitation  des 
possessions  françaises  dans  l'Afrique  centrale,  aboutissent 
À  un  arrangement,  sous  forme  d'article  additionnel  à  la  con- 
vention du  Niger.  —  A  Kiel,  cérémonie  d'incorporation  dans 
la  marine  allemande  du  .  prince  "Waldemer,  fils  aîné 
du  prince  Henri  de  Prusse,  en  présence  de  rempereur  Guil- 
laume. 

21.  —  M.  Loubet  reçoit  le  duc  d'Oporto,  frère  du  roi  de 
Portugal,  et  lui  rend  sa  visite.  —  La  Chambre  vote  un  crédit 
de  500  000  francs  en  faveur  des  victimes  de  la  catastrophe  de 
Lag^oubran.  —  La  Cour  de  cassation,  toutes  chambres 
réunies,  rend  un  arrêt  accueillant  en  la  forme  la  demande  en 
récusation  des  trois  conseillers  ayant  siégé  dans  la  Commis- 
sion consultative  du  ministère  de  la  justice,  et  renvoie  au  24 
pour  statuer  sur  le  fond.  —  Une  explosion  se  produit  au 
laboratoire  des  poudres  et  salprtr'-s  à  l'uri-.  Il  y  a  trois  blessés. 

—  MM.  Auffret,  de  Brest,  et  Forgue.  do  Montpellier,  sont 
élus  corresponduits  nationaux  de  lAL;:idr[iiii^  de  médecine.  — 
Aux  Etats-Uiiis,  pnur  li  première  fois,  une  femme  est  exécutée 
au  moyen  de  rélectricité. 

22.  —  Mort  de  M.  Gulllemin,  député  d'Avesne  (Nord). 

—  Le  navire  brise-glace  I-:rmak  arrive  à  Cronstadt,  après 
un  voyage  de  150  kilomètres  à  travers  la  mer  gelée,  brisant 
une  couche  de  glace  qui  atteignait  souvent  2i".50  d'épaisseur, 
et  faisant  8  nœuds  à  l'heure.  Ce  résultat  est  considéré  comme 
très  important  au  point  de  vue  de  la  navigation  dans  les  mers 
du  Nord.  —  Les  ambassadeurs  de  France.  d'Angleterre  et  de 
Russie,  réunis  à  Rome  sous  la  prèsi'lence  de  l'amiral  Canevaro, 
repoussent  la  demande  de  crédit  du  prince  (Jeorges  de 
Crète,  et  décident  d'étudier  les  moyens  de  faciliter  au  gouver- 
nement Cretois  le  crédit  sur  les  marchés  européens. 

23.  —  Lord  Salisbury  arrive  à  lîeaulieu.  — La  Cliambre 
adopte  le  projet  de  deux  nouveaux  douzièmes  provisoires. 

—  Le  sort  désigne  le  département  de  la  8einc  pour  élire  un 
sénateur  en  remplacement  de  M.  Krant/,  inamovible, 
décédé.  —  Mort,  à  Arcf.chdu,  de  M'""  Aline  Valette,  secré- 
taire du  parti  ouvrier  et  l'une  des  initiatrices  du  mouvement 
féministe.  —  Mort  jle  M-î'  Fonteneau,  archevêque  d'Albi. 

—  Lord  Kitchener  se  défend  d'avoir  oriïonné  ou  autorisé 
l'exhumation  des  restes  du  Malidi,  qui  furent  jetés  dans  le 
Nil  après  la  prise  d'Omdurman.  Il  était  absent  lorsque  le  fait 
s'est  passé.  11  nie  aussi  avt)ir  ordonné  ou  suggéré  le  massacre 
des  dervielies  blessé^i.  —  Les  Américains  lancent  une  procla- 
mation aux  Philippins  leur  demandant  de  déposer  les 
armes  et  de  se  conflor  nu  gouvernement  qui  les  délivra  du 
joug  des  Espagnols. 

24.  —  La  Cour  de  cassation  rend  un  arrêt  rejetant  la  de- 
mande en  récusation  de  juges  furmuléo  pir  .M""*  Dreyfus 
et  la  condamne  h  100  francs  d'amende. —  Ll  znission  Four- 
reau Lami  arrive  h  Inazoua,  à  20  kilomètrf^  ;éii  -ml  .i'As- 
Biou,  et  repart  pour  l'Aïr.  —  Li  Chambre  rcpoii-^-'c  uni'  jiropu. 
sition  tendant  u  augmenter  l'indemnité  parlementaire. 

—  La  question  de  la  Puna  d'Atacana  e^t  réghc.  Le  tracé 
de  la  frontière  est  en  partie  celui  proposé  piir  la  Itéi)ublique 
argentine  et  en  partie  celui  proposé  par  le  Chili.  —  Les  Phi- 
lippins sont  (le  nouveau  battus  par  les  Américains  vers 
Malabon. 

25.  —  Tx  consoil  municipal  de  Paria  décide  qu'un  grand 
prix  vélocipédique  international  sera  organisé  en  1899  i-t 
(juo  l'Union  vtlocipéllquc  de  France  sera  clitirgée  de  l'organi- 
sation. —  Le  ronseil  niiinicipal  .l.cidc  que  les  fondations 
de  la  Tour  de  la  Bastille,  niisos  A  d.  couvert  par  le? 
fouilles  du  chemin  do  fer  nirimpolitain,  eemiit  rérdifiées  quai 
des  Célestins.  —  Mort  de  M.  Georges  Duplessis,  con- 
servateur honoraire  de   la  BIbliutluviuc  înitionale.  niombrc  do 


l'Institut.  —  Course  annuelle  de  Cinot  entre  les  Universités 
d'Oxford  et  de  Cambridge.  L'é<p'iiw  de  Cambridge  gagne 
de  quatre  longueurs.  ~  Aux  Philippines,  les  Américains 
enlèvent  les  premi»  res  liv-nes  de  retranclicments  des  Plrilippins 
s'étendaut  de  Mslal>oii  à  Novaliches.  Ils  arrivent  à  Maliloa, 
se  dirigeant  vers  Malolos,  sit-ge  du  gouvernement  philippin. 

26.  —  Election  législative  (scrutin  de  ballottage). 
Circonscription  de  Louviers  :  M.  Riberpray,  républic-ain,  est 
élu  parf.  'SI*)  voix.  —  Ouverture  du  20"  Congrès  des  So- 
ciétés de  géographie  à  Alger.  —  Ouverture  du  Con- 
cours hippique  annuel  de  la  i^ociété  hippitiue  de  Paris. 
Le  Qunv^><n'  iiun  r  i  iu- lunii  liJ  avril.  Il  a  lieu  dans  le  hall  du 
palai-  ii.s  M.*ri,inr-,  ;m  ChampdeMara.  —  L'arrivée  à  Bûoe  de 
M  Max  Régis,  maire  révoqué  d'Alger,  ayant  provoque  des 
trouble-.  M.  K--Kis  i-t  expulsé  de  B«»ne.  —  Mort,  à  Remire- 
mout,  du  général  Jouart,  commandant  Ui  4*'  division  d'in- 
fanterie. —  Mort  du  comte  de  Chaudordy,  ancien  amba-- 
sadeur  de  France  à  Londres.  —  Le  docteur  Emin  pacha, 
premier  eliirurgien  du  palai-^,  est  conilaiiun.'  à  l\xil  pfrp<Tn<-i 
pour  attentat  contre  la  vie  du  Sultan.  —  Mort  tle  M.  Mizon, 
connu  par  ses  iniport3nles  explorations  dans  l'Afrique  cen- 
trale. M.  Mizon  venait  d'être  nomm»-  gouverneur  de  Djitwuti. 

—  L'impératrice  douairière  de  Chine  rend  un  édit 
ordonnant  de  résister  par  les  armes  à  toute  tentative  Je  débar- 
quement de  troupes  étrangères. 

27.  —  Ll  commission  chargée  de  l'enquête  sur  rensei- 
gnement secondaire  clôture  ses  travaux.  —  Une  circu- 
laire du  comte  de  Mouravieflf  aux  représentants  de  la  Russie 
à  l'étranger  les  charge  de  transmettre  les  remerciements 
du  Tsar  pour  les  félicitations  qui  lui  ont  étr  adressL-es  à 
roccïisiou  de  sa  généreuse  initiative  en  faveur  du  désarmement. 

28.  —  MM.  Dupuy,  da  Toulouse,  et  Imbert,  de  M.'ut- 
pellier,  sont   élus    correspondants   de  lAnidéniie  de  mi-decine. 

—  Des  expériences  de  télégraphie  sans  fil  (système 
Marconi)  ont  lieu  entre  Wimereux  iFrancv)  et  Fnreland  (An- 
gleterre). Elles  donnent  d'excellents  n-sultat,-. 

29.  —  Il  est  procéilé  simultanément  en  France,  en  Russie 
et  en  Allemagne  au  lancement  de  ballons  sondes  et  de 
ballons  montés.  Cette  expérience  donne  des  résultats  très  inté- 
ressants. —  La  situation  est  très  tendue  à  Samoa.  Les  par- 
tisans de  Mataafa  ayant  refusé  de  se  soumettre  aux  Injonc- 
tions des  consuls  anglais  et  américains  leur  disant  d'évacuer 
le  territoire  d'Apia  et  de  retourner  dans  leurs  foyers,  les 
navires  anglais  et  américains  commencent  le  bombardement 
des  positions  occupées  par  les  partisans  de  Mataafa.  Le  consul 
d'Allemagne  annonce  qu'il  soutiendra  ces  derniers.  ^-  Des 
troubles  éclatent  dans  la  province  de  Chang-Toung  iCidnet. 
Des  Allemands  ayant  été  molestfs.  les  navires  .1.  barqueut  des 
troupes,  qui  occupent  Itchaou.  —  Au  Venezuela»  les  géné- 
raux ftuevara  et  Garcia-Gomez  détruisent  les  bandes  com- 
mandées par  le  général  Querra.  La  révolution  est  considérée 
comme  terminée. 

30.  —  Le  ministre  des  colonies  prend  un  ensemble  de 
mesures  destinées  à  préparer  la  mise  en  valeur  immédiate  du 
Congo  français.  —  Le  congrès  des  Sociétés  de  géo- 
graphie émet  un  vicu  en  faveur  de  la  crcatinn  de  ports 
fran.'>  a  Duniicrriuc,  au  Havre,  A  Saint-Nazaire.  Marsci'Ie.  Bor- 
deaux et  Alger.  —  MM  Déroulède  et  Marcel  Habert 
sont  renvoyés  devant  la  ihniibic  .Ir,  misi-  en  acousîtion. — 
La  Chambre  vote  renscKiblriiu  budget  «t  s'ainurne  au  2  mal. 

—  Le  Sénat  vote  les  douzièmes  provisoires  et  s'ajourne 
au  9  mai.  —  Le  vapeur  anglais  Stella,  ayant  à  bord  un 
grand  nombre  de  touristes  se  rendant  d'Angleterre  k  Jersey. 
s'échoue  sur  les  rochers  des  Casiiuets  par  suite  du  brouillard. 
Le  bateau  coule  en  quelques  minutes.  11  y  a  une  quarantaine 
de  viotinios. —  Aux  Philippines,  les  Américains  s'empa- 
rent de  Malolos.  Les  Philippins  se  retirent  à  Calumpit. 

31.  —  Le  Fig<iro  publie  le  dossier  do  Tenquéto  de  la 
Chambre  criminelle  sur  l'afTairc  Dreyfus.  Le  gouverne- 
ment décide  de  poursuivre  ce  journal  i»our  avoir  publié  ce* 
documents.  —  La  mission  Marchand  arrive  à  Addis- 
Ababa.  Toute  la  mitwion  est  on  bonne  santé.  Elle  a  reçu  en 
Ethiopie  un  accueil  très  cordial.  — Le  roi  de  Suède,  en  villé- 
giature i\  Biarritz,  visite  Irun  et  Fonttnibic.  —  Ix-  gouver- 
nement alloinand  avait  jiosé  un  tiltiniatuni  au  goUTernoment 
marocain  pour  le  payement  d'une  indemnité  ^  des  sujets  alle- 
mands molestés  au  Maroc  Le  gouvernement  marocaiD 
cède  et  accorde  l'imlenniit'-  nclauitT. 


VILLA     i       DANS    LE    MIDI 


Cette  villa,  bilie  au-dessus  de  rochers  qui  la  font 
dominer  presque  à  pic  la  Méditerranée,  a  été  dis- 
posée de  façon  à  ce  que  l'on  puisse  jouir  le  plus 
possible  de  l'admirable  panorama  qui  l'entoure. 
Portiques  à  rez-de-chaussée  et  treilles  à  l'italienne 
au    premier  étage,   balcons    et    belvédère    ont    été 

"  ménagés  à  cet  effet. 

En    sous-sol   se    trouvent 
cuisine,  salle    de   bain,    ser- 


vices divers  et  caves  ;  à  rez-de-chaussée,  deu* 
salons,  salle  à  manger  avec  office  et  water-closets  ; 
au  premier  étage,  quatre  chambres  avec  cabinets 
de  toilette,  lingerie  et  water-closets  ;  enfin  au 
deuxième  étage,  trois  chambres  d'amis  et  trois 
chambres  de  domestiques,  avec  divers  débarras. 
Par  des  pentes  pratiquées  devant  la  maison,  on 
accède  à  un  petit  havre  qu'on  a  disposé  pour  le 
mouillage  d'un  bateau  de  plaisance. 

La    construction   est    élevée    en    meulières, 

pierre    blanche,  avec    rehauts    de    céramique, 

■    la    couverture    est    en    tuiles.    L'ensemble 

de   la  dépense,    y  compris  travaux 

de  terrassements    et    soutènement, 

a  été  évaluée  au  total  de  115  000  fr., 

al     ainsi  répartis  : 

Ir    Terrassements,  murs  de  soutènement  et  ma- 

"  çonnerie 75  000  fr. 

Menuiserie  et  charpente 10  000     n 

Serrurerie '  S»"    >' 

Couvertarc,  plomberie 5  400    » 

Peinture  et  vitrerie,  tenture  .  .        6  SOO    » 

Fumisterie 2  000    "n 

Ckind"  J  ""  ^'11     Sculpture 2  600    » 

■  J,--  ilBI      Céramique  et  carrelages 3  800    » 

Divers -  -'O*)     " 

11.5  000  £r. 


KEZ-DE-CH  AUSSÉI 


PREMIER    ÉTAGE 


H.  D. 
arcbitecte. 


TABLEAUX   DE   STATISTIQUE 


Ku  se  basant  sur  les  résultats  d'une  enqut'te  faite  par  VOJice  du  travail  à  Washington.  VOffie^  du  travail  &aDçais  a  établi  les 
moyennes  suivantes  pour  les  trois  périodes  1S70-7S,  1879-8",  188H-9C.  Les  différences^  entre  les  iliver>es  villes  sont  sensibles,  mais 
il  faut  y  voir  surtoiit.le  résultat  de  l'abondance  du  travail  et  de  la  rareté  des  ouvriers,  «le  l'existence  plus  ou  moins  coûteuse 
suivant  le^^  prix  ou  les  obligations  ré??ultant  du  milieu. 


PHOPESSIONS 

!!■ 

7(J-1S 

,H 

J 

1 

7.-^7                  ^ 

18gS-18<. 

G 

" 

S 

1 

Y, 

°| 

^ 

1 

1 

'■\ 

i 

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1 

5 

'\ 

„ 

fr.  .-. 
6  S6 
6   75 
6     > 
0  35 
G  25 

6  «6 

7  06 
5  65 
5  96 
4  50 

H    ICI 
7  76 
7  50 
7   76 
7   70 
7  70 

7  40 

8  15 
7  70 

16     1. 
S  85 
14     » 
14     « 
12  80 

12  16 
14  80 

13  70 
13  30 

8    55 

111    35 

17  76 

18  35 
18  3(1 

16  30 
18   70 
25  80 

17  66 
11}  36 

fr.  c. 

4      11 
3   60 
3  90 

3  85 

4  13 
3  25 
3  90 
3  65 
3  30 

(r.  <•. 
7  66 

6  65 

6  80 

7  40 
7  20 
7  70 
6  SO 

(r.  0. 
S   26 
8  60 

7  60 

8  » 
8  20 
8  20 
7  80 

fr.  .-. 
17  86 
11    35 

16  16 
13  66 
13  76 
13  50 

17  86 
16  .50 
16  60 

8  30 

fr.  r. 
17      » 

17  35 

18  > 

19  20 
15  90 
18  20 
26  40 
15  76 
10  35 

4  05 

3  60 

4  n 

3  75 

4  35 
3  45 
3  90 
3   76 
3  40 
2  75 

ff.  o. 

5  30 
.s  50 
G  50 

6  90 
«  20 

7  60 

7  26 

8  n 
7     » 
6     > 

fr.  r. 
8      1) 
8  56 

7  80 

8  » 
8  25 
8     » 
8  46 
8  20 
7  70 

fr.  c. 
18     )> 
11   .55 
16  90 
M   16 
13  85 
13  66 
18  <,"0 
20  10 
18    10 
S  60 

le  85 

17  20 
IS   80 

17  16 
15  20 

18  3« 
23  SI 
15    l( 

9  30 

Compositeurs  typographes.  .  . 

3    lU 

3  00 

4  06 

3  25 
2  Df) 

2  su 

Maçons  (pierre) 

Peintres  en  bâtiment 

Les   salaires  en  Europe   et  aux  Etats-Unis. 


Les    banques    d'émission. 

Les  chiffres  ci-dessous,  provenant  pour  la  phipart  dn  BuHf- 
fin  de  gtatistigue  et  de  U^ffiflation  compa  rt'^- .  donnent  les  montants 
de  l'encaisse  et  de  la  circulation  des  différentes  banques  à  la 
fin  de  l'annte  1898.  La  composition  de  l'encaisse,  or  et  argent, 
est  également  donnée  autant  que  cela  est  possible. 

î  PR.VNCS 


Impériale   d'Allemagne.  940,4 

Locales  allemandes.  .  .  .  101,6 

D'Autriche-Ilongrie.  .  .  1014,9 

Nationale  île  Belgique  .  116,1 

-^        Bulgare  ....  8,5 

—        de  Danemark.  101,9 

D'Espagne 472,3 

De  Finlande 23,4 

De  France 3030,2 

Nationale  de  Grèce  ...  2,5 

D'Italie 366,0 

De  Naplcs 74,0 

Do  Sicile 36,7 

Do  Norvège 4.5,1 

Dos  Pavs-Bas 279,9 

Du  Portugal 76,6 

Nationale  de  Koumanie.  62,2 

D'Angleterre 733,4 

D'Ecosse 165,0 

D'Irlande 77,5 

Impériale  do  Ilufsie.  .  .  2763,7 

Nationale  de  Serbie.  .  .  14,3 

Ilojalo  do  .Suéde 48,3 

IMvécs  suédoises.  ...  :  30,9 

D'émission  suisses 104,0 

Impériale  ottomane.  .  .  38,3 

Associées  de  New-Yorli.  849,0 


La  production  de  la  truffe  en   France. 

kllogr.  kllogr. 


648,9 

291,5 

1696,7 

70,1 

31,5 

242,2 

754,7 

260,2 

1348,7 

99,8 

16,3 

526,8 

6,2 

4,1 

3,3 

101,9 

n 

131,7 

276,5 

195,8 

1444,0 

21,0 

2,4 

79,6 

822,6 

1207,6 

3810,2 

2,5 

» 

126,4 

303,6 

63,3 

799,0 

63,5 

10,5 

230.8 

35,2 

1,5 

61,0 

44,7 

» 

88,3 

108,8 

171,1 

467,9 

27,1 

49,5 

387,0 

60,2 

2,0 

167,0 

733,4 

S 

682,6 

147,5 

17,6 

200,0 

67,5 

10,0 

160,0 

2652,0 

111,7    • 

1821,8 

.5,1 

9,2 

33,2 

43,7 

4,6 

99,2 

l'2,6 

18,3 

111,0 

06,0 

9,4 

224,5 

I>ol 360.000 

Dordognu leO.OOO 

(Ituronio 53.000 

ATeyron  46.000 

Ix)t-ct-(liironne. .  .  .  36.000 

Vienne 32.000 


Corréic 20,000 

Charente- Inférieure.  18.000 

Tnrn-«t-(laronne  .  .  .  11.000 

Arlége 7.000 

01  ronde 4.000 


La   fabrication 
des   parfums  dans   les  Alpes-Maritimes. 

On  traite  annuellement  dans  les  Ali)Cs-Maritinics.  où  la  pro- 
duction dos  matières  premières  pour  la  parfumerie  représente 
aunuellemcnt  plus  de  15  millions  ; 

kilo^.  kitivr. 


Koses.  . 


2.000.000         r«ssie.s.  .  . 

2..'i00.000        Tubéreuses. 

200.000        Violettes  . 


.00(1 


Les  chemins  de  fer  électriques  en  Europe. 


Longueur  des  llgoi 

1S97  189» 


lombre  de  nitores. 

1897  l8iH> 


Allemagne 642''G9 

France 279  56 

Cr.-Bretagne  et  Irlande.  127  45 

Suisse 78  75 

Italie 115  65 

Antriche-Hongrie 83  89 

Belgique 34  90 

Kspagne 47     h 

llussle 14  75 

Suéde  et  Norvège  ....  7  50 

Autres  pays. 27  10 


1.138''20       1.631 


Les    moyens   do  transport   à   Paris. 

Les  tableaux  de  la  statistique  municiiiale  donnent  comme 
suit  le  mouvement  des  voyageurs  en  1897  : 

llmnibuB  de  26,  30  et  40  places.      138.286.020  voyageurs. 

Tramways. 103.619.314        — 

Voies  terrées 13. 661. 21 J        — 

Banlieue 713.145        — 

2,56. 3 10.. 596  voj-ngeurs. 

Pour  les  omnibus,  la  ligiio  Madelcinc-BastIUo  donne  14  mil- 
lions 500,225  voyageurs,  cl  i>our  les  tramways,  Moutrouge- 
Onre  de  l'Est,  13,070,964. 

O.    François. 


LES   TIMBRES-POSTE    DU    MOIS 


L'Europe  nous  envoie  quelques  nouveautés. 
Malte,  (jui  paraît  vouloir  aussi  abandonner  le  jeune 
profil  tic  la  reine  Victoria,  un  peu  suranné  aujour- 
d'hui, et  cependant  ne  pas  adopter  la  silhouette 
respectable,  mais  moins  décorative  qu'elle  oITrc 
actuellement,  fait  paraître  quatre  nouveaux  tim- 
bres :    l  1/2  p.  brun,  5  )>.  mufre.  2  sh.  ij  p.  olive  et 


10    shellings    bleu.    Des    deux    premiers   nous    ne 
dirons  rien,  en  donnant  la  reproduction. 

Les  autres  sont  de  prand  format  ;  le  premier 
montre  une  déesse  assez  banale,  coiffée  d'un  casque, 
armée  d'une  lance  et  d'une  épée  ;  le  second  repré- 
sente saint  Paul  au  bord  d'une  mer  agitée,  où  se 
débattent  encore  des  femmes  :  derrière,  un  feu  d'où 


ce  dont  nous  les  félicitons,  semblent  le  cultiver 
considérablement  pour  leurs  nouveaux  établisse- 
ments; c'est  ainsi  que  l'on  transforme  un  stock 
énorme  de  timbres  de  Cuba  et  Porto-Rico  princi- 
palement au  moyen  du  mot  >  llabilitado  "  et  de 
la  valeur  en  cents.  —  Étant  donné  le  peu  de  valeiu- 
matérielle  des  timbres-poste,  cela  n'est  que  de  la 
spéculation  :  avis  aux  amateurs. 

Saint-'Vincent  a  abandonne  ses  timbres  si  curieu- 
sement gravés,  et  prend  le  type  qui  tend  A  se 
(.'énéialiser  pour  les  colonies  anglaises,  en  deux 
couleurs,  les  petites  valeurs  de  1/2  p.,  1  p.  2  1/2, 
3  p..  1  p.,  5  p.  et  6  p.,  lilas  et  vert,  carmin 
bleu,  etc.,  les  fortes  valeurs,  de  1  et  5  sh.,  vert  et 
carmin,  vert  et  bleu. 

La  série  des  portraits  de  la  famille  royale  d'An- 
gleterre à  Terre-Xeuve  continue;  le  timbre  de  Se. 
à  l'effigie  du  prince  de  Galles,  qui  était  orange  et 
se  confondait  avec  le  vermillon  du  3  c,  représen- 
tant la  princesse,  devient  rouge  carmin. 

La  série  se  compose,  nous  le  rappelons,  de  la 
reine  'Victoria,  du  duc  Ed.  d''i'ork,  du  prince  et  de 
la  princesse  de  Galles. 

La  Nouvelle-Galles  du  Sud  modifie  ses  couleurs, 
sans  changer  les  types,  le  1/2  p.  devient  vert. 

Le  6  p.  de  la  série  du  centenaire,  rose  dans 
l'origine,  devenu   vert   il   y  a  peu,  devient  orange. 


s  A  1  N  T  -  M  A  R  I  X 


T  K  1!  K  !•:  -  N  !■:  l    V  I- 


A  1  X  T  -  V  I  X  I    V  X  T 


sort  un  serpent  ;  au  loin,  un  vaisseau  échoué  ;  c'est  un 
épisode  de  la  vie  de  l'apôtre. 

La  république  de  Saint-Marin,  qui  aura  bientôt 
plus  de  timbres  qu'elle  n'est  grande,  émet  deux 
petits  timbres  de  2  cent,  brun  et  de  5  cent,  rouge. 

Les  timbres  provisoires  de  Crète  seraient,  dit-on, 
sérieux,  ils  ressemblent  aux  timbres-taxe  de  Grèce; 
nous  avons  vu  le   10  par.  bleu  et  un   20  par.   vert. 

Les  Pays-Bas  se  préparent  à  faire  réapparaître 
le  timbre  de  1  gulden  ainsi  qu'un  de  2  1/2  et  un 
de  5,  au  même  type,  corrigé  suivant  les  désirs  de 
la  coquetterie  de  la  jeune  souveraine. 

Peu  à  peu  les  lats  se  mettent  à  exécuter  les 
décisions  prises  au  congrès  de  Washington,  c'est 
ainsi  que  la  Suisse  change  son  timbre  de  5  en 
vert,  le  10  en  rouge  et  le  25  en  bleu  ;  nous  ne 
savons  encore  cjuand  la  France  suivra  le  mou^'e- 
ment,  sauf  pour  notre  5  c,  qui  est  déjà  de  la  cou- 
leur décidée. 

Les  États-Unis,  en  attendant  les  merveilleux 
timbres  promis  pour  Cuba,  utilisent  ceux  de  la 
métropole  au  moyen  de  surcharges,  c'est  ainsi  que 
nous  voyons  1  c.  sur  le  J  vert,  2  1/2  sur  le  2  car- 
min, 3  c.  sur  le  violet.  5  c.  sur  le  bleu  et  10  c. 
sur  le  brun,  avec  le  mot  Cuba  et  l'indication  de  la 
valeur  en  monnaie  espagnole. 

Ajoutons  que  les  Américains. 4j)ut  en  prétendant 
ne  pas  aimer  en  principe  le  système  des  surcharges. 


L'horrible  petit  timbre  du  jubilé  do  la  reine,  de 
2  p.  12.  passe  aussi  du  violet  au  bleu. 

Nous  ne  parlons  pas  des  timbres  de  l'Inde.  Etats 
indépendants  qui  continuent  leurs  émissions,  beau- 
coup de  personnes  ne  les  collectionnant  pas,  vu 
le  peu  de  sérieux  de  ces  vignettes.  Ainsi  Bussahir. 
qui  possédait  des  timbres,  n'avait  même  pas  de 
bureau  de  poste  :  celte  la- 
cune est  comblée,  on  vient 
d'en  ouvrir  un,  sans  doute 
pour  vendre  les  timbres,  cai- 
les  correspondances  sont 
nulles  dans  les  minuscules 
Etats  du  rajah. 

Pour  terminer,  mention 
nons  sinon  un  timbre,  du 
moins   une   curiosité  postale  n-i'^-i;  v  i.  I,  i:  s 

d'actualité.  Le  jour  du  con- 
grès,' à  Versailles,  le  bureau 

de  poste  spécialement  installé  dans  le  palais  a 
été  pourvu  d'un  timbre  d'oblitération  particulier, 
qui  porte  les  énonciations  suivantes  :  Versailles- 
Congrès.  1",  2«  ou  3«  ilevée)  18  février  99.  — 
S.-et-Oise.  Ces  oblitérations  sur  lettres  seront  cer- 
tainement très  rares,  il  y  en  aurait  eu  moins  de 
deux  cents. 

.Tean    Repaire. 


QUESTIONS    FINANCIÈRES 


l'endanl  loiil  le  mois  d'avril,  la  (grosse  question 
à  l'ordre  du  jour  a  élé  celle  du  renchérissement 
de  l'arpent.  La- spéculation  a  élé  toute  désorientée, 
toute  troublée  par  le  haut  pri\  des  reports.  Habi- 
tuée à  payer,  pour  les  capilau.x  dont  elle  a  besoin, 
un  loyer  de  1  1/2  à  2  1/2  %.  elle  est  surprise  de 
voir  que.  tout  à  coup,  l'argent  manifeste  des  pré- 
tentions plus  fortes,  et  e.xige  une  rémunération  de 
5  9é  et  davantage,  même  pour  les  valeurs  les  plus 
solides  et  qui  impliquent  le  moins  de  risques, 
comme,  par  exemple,  les  rentes  françaises. 

En  thèse  générale,  cl  sans  nous  préoccuper  des 
ennuis  de  la  spéculation,  nous  ne  sommes  pas 
étonnés  de  ce  qui  se  passe,  et  encore  moins  cha- 
grinés. Le  renchérissement  de  l'argent  prouve, 
dans  une  certaine  mesure  tout  au  moins,  que  les 
détenteurs  de  capitaux  en  arrivent  peu  à  peu  é 
comprendre  l'inconvénient  de  ces  placements  pro- 
visoires qui  s'appellent  les  reports,  et,  à  peu  près 
sûrs  maintenant  que  la  paix,  tant  à  l'extérieur  qu'à 
l'intérieur,  ne  sera  pas  troublée  de  longtemps,  se 
tournent  vers  les  placements  définitifs.  Ceux-ci 
leur  offrent  un  revenu  rémunérateur,  beaucoup 
plus  rémunérateur  que  les  reports;  il  est  donc 
tout  naturel  qu'ils  préfèrent  ceux-là  à  ceux-ci  ;  si 
bien  que  lorsque  la  spéculation  demande  leur  con- 
cours, ils  ne  l'accordent  plus  qu'à  la  condition  d'y 
trouver  leur  compte,  d'y  trouver  un  revenu  au 
moins  égal  à  celui  que  leur  fournirait  un  revenu 
proprement  dit.  Par  exemple,  la  rente  rapporte 
25  centimes  par  mois  :  les  capitalistes  se  deman- 
dent p(iur<|iioi  ils  continueraient  à  accepter  les  10 
à  12  centiiMi";  et  quelquefois  moins  que  leur  pro- 
curaient les  reports.  Et  comme  ils  ne  trouvent  pas 
de  réponse  satisfaisante  à  cette  question,  surtout 
en  un  moment  où  tout  tend  à  se  rasséréner  en 
politique,  ils  serrent  les  cordons  de  leur  bourse. 

S'ils  les  serrent  pour  les  rentes,  valeurs  sans 
aléa,  à  plus  forte  raison  les  serrent -ils  pour  le 
reste,  —  et  surtout  pour  les  valeurs  industrielles, 
—  qui  sont  si  fort  à  la  mode  en  ce  moment.  Ici,  ils 
ont  pleinement  raison.  Ces  valeurs,  en  effet,  finis- 
sent par  présenter  de  grands  avantages  en  raison 
de  leur  extrême  abondance.  Nous  avons  déjà  signalé 
l'activité  avec  laquelle  certains  faiseurs,  profitant 
de  l'inclination  visible  du  public  pour  ces  sortes 
de  titres,  se  livrent  à  une  incessante  fabrication 
de  Sociétés  plus  abracadabrantes  les  unes  que  les 
autres.  Les  <i  petites  Sociétés  n,  c'est-à-dire  celles 
qui  exigent  seulement  un  capital  de  2  ou  3  mil- 
lions et  dont  les  actions  sont  de  100  francs,  sont 
celles  qu'on  s'applique  le  plus  à  multiplier,  sous 
prétexte  que  le  public  n'a  eu  qu'à  se  louer  du  succès 
de  cinq  ou  six  Sociétés  de  ce  genre.  On  nous  signale 
des  ■■  créations  »  vraiment  bizarres  :  on  met  en 
actions  une  fabrique  de  fromages,  un  ou  deux  cir- 
ques, une  école  d'équilntion  et  un  hippodrome,  situé 
à  proximité  d'un  cimetière, —  ce  qui  peut,  d'ailleurs, 
avoir  ses  avantages  en  cas  d'accidents  mortels. 
IJu'on  nous  fasse  la  grâce  de  croire  que  nous  n'in- 
ventons rien.  Du  reste,  beaucoup  de  nos  lecteurs 
iloivenl  être  édifiés  A  ce  sujet,  attendu  que  le  ser- 
vice de  publicité  en  ces  <.  entreprises  »  est  extrê- 
mement bien  fail,  et  <pie  tout  le  monde  a  re<,ui, 
reçoit  ou  recevra  A  domicile  une  nuée  de  prospectus 
ou  de  circulaires. 

Les  '  valeurs  industrielles  ..  françaises,  —  passe 
encore  ;  en  se  donnant  un  peu  de  mal,  il  n'est  pas 
impossible  d'obtenir  quelques   renseignements  sur 


leurs  tenants  et  leurs  aboutissants  et  sur  ceux 
des  gens  qui  les  lancent.  Mais  nous  sommes 
envahis  aussi  par  une  multitude  de  valeurs  étran- 
gères, également  parées  de  l'étiquette  •■  indu> 
trielles  »,  et  sur  le  coniple  desquelles  il  est  malaisé 
de  se  renseigner.  Pour  celles-là,  il  n'y  a  qu'une 
chose  à  faire  :  s'abstenir  soigneusement. 

Ce  n'est  pas  que  nous  nous  renfermions  dans  un 
étroit  nationalisme  et  que  nous  soyons  aveu- 
glément hostiles  à  toute  participation  à  des  affaires 
étrangères.  L'argent  est  une  marchandise  comme 
une  autre,  et  nous  pouvons  avoir  intérêt  à  l'ex- 
porter, de  même  que  nous  avons,  dans  certains 
cas,  intérêt  à  exporter  nos  autres  produits.  Mai> 
il  faudrait  que  ces  exportations  ne  se  fissent  qu'à 
bon  escient;  et  cela  n'est  pas  toujours  le  cas.  C'est 
ainsi  que  nous  avons  vu,  avec  regret.  d'importante> 
maisons  financières  honorer  de  leur  patronage  un 
emprunt  chinois,  effectué  dans  des  conditions 
plutôt  fâcheuses.  Le  prospectus,  entre  autres 
choses,  déclare,  en  gros  caractères,  que  ces  titres 
seront  amortis  en  vingt  années;  et  au-dessous  de 
cette  déclaration,  en  petits  caractères  celte  fois, 
se  lit  cette  mention  :  ■■  A  partir  de  ICOO  «.  Comme 
nous  sommes  en  1S99,  il  résulte  de  cela  que  l'amor- 
tissement a  lieu  en  Irenle  ans,  et  non  en  vingt. 
Pourquoi  cette  espèce  de  trompe-l'œil  ? 

On  nous  dit  aussi  que  Hankéou,  ville  où  doit 
aboutir  le  chemin  de  fer  que  l'on  doit  construire 
avec  le  produit  de  l'emprunl,  est  une  ville  de  trois 
millions  d'habitants;  et  on  fait  grand  état  de  ce 
cliilTre  énorme.  Ce  qu'on  ne  nous  dit  pas,  et  ce 
qu'il  importerait  de  savoir,  c'est  si  cette  ville  de 
trois  millions  d'habitants  a  des  industries.  En 
Chine  surtout,  les  vastes  agglomérations  ne  signi- 
fient pas  grand'chose  à  ce  point  de  vue  ;  et  il  n'csl 
jamais  venu  à  l'idée  de  personne  de  parler  de  l'ac- 
tivité industrielle  à  Pékin,  par  exemple,  qui,  soit 
dit  en  passant,  n'a  que  deux  millions  d'habitants. 
La  Chine  compte  donc  une  ville  plus  peuplée  que 
sa  capitale,  et  aucun  Européen  ne  s'en  est  jamais 
douté  !  Fâcheuse  ignorance  ! 

Tout  cela  n'a  pas  empêché  l'emprunt  chinois 
d'être  un  succès.  Du  moms,  les  journaux  quoti- 
diens nous  l'ont  alTirnié,  et  nous  n'avons  garde  de 
mettre  en  doute  leur  véracité.  Seulement,  nous  sa- 
vons ce  que  vaut  l'aune  des  succès  de  ce  genre. 
Le  syndicat  a  gardé  tous  les  titres  que  le  public 
n'a  pas  souscrits,  et  il  s'arrangera  pour  écouler 
ces  titres  peu  à  peu  sur  le  marché.  Nous  aimons  A 
penser  que  nos  lecteurs  ne  se  trouveront  point 
parmi  ces  preneurs  ultérieurs.  L'obligation  est  de 
500  francs;  émise  à  ■'iS2  fr.  50  et  rapportaçt  25  fr. 
par  an,  son  revenu  ressort  à  un  peu  plus  de  5  96. 
Eh  mais!  nous  avons  cela  sans  courir  si  loin!  A  la 
cote  onicielle  est  inscrite  l'obligation  ottomane  5% 
lSO(i,  qui  vaut  177  francs  et  rapporte  également 
25  francs  par  an.  Si  donc  on  tient  A  un  emprunt 
étranger,  d  nous  semble  que  ce  dernier  titre  est 
préférable  au  premier.  La  Turquie,  au  moins  par 
le  contrôle  européen  auquel  est  soumise  son  admi- 
nistration financière,  nous  offre  des  garanties  que 
nous  chercherions  vainement  en  Chine,  où  la  haine 
de  l'étranger  règne  toujours  et  de  plus  en  plus. 
Tant  et  si  bien,  que  la  sécurité  de  nos  entrcpri.se» 
là-bas  est  toujours  sujette  à  extrême  caution. 

E.  Bhnoist, 
Dlrcotoiir  «lu  Mottitettr  éf*momi<iHr  H  fiitnnHfT, 
»         17.  nie  ilii  I-imt-X.-ilf. 


BOURSE   DE   PARIS  (Comptant).  —  Cours  extrêmes  de  Mars  1899. 


FONDS   D'ÉTAT   ET  DE  VILLES 

S  %  français  perpélnel 

Z  %        à9      amortissable 

îl/SiTd»      

Obligations  tunisiennes  3  Jf  1892 . .    . 
Emprunt  Annam  et  Tonkin  2  1/2  %, 

Emprunt  de  Madagascar  2  1/2  % 

Ajigleterre.  consolidéa  2  3/4  % 

République  argentine  6  %  1886 

Autriche  4  %  1876,  or 

Belge  3  %  1873  conv.  (2"  série) 

Brésilien  4  %  1889 

Chine  4  ^  1895,  or 

état  indép'  du  Congo,  lots  1888 

Egypte  7  %,  dette  unifiée  nouvelle . . 

—     3  1/2  %,  dette  privil..  conv.. 

Espagne  extérieure  4  %  1882,  perpét. 

Hongrois  4  ;|f  1881,  or 

Italien  i  % 

Portugais  1853  3  % 

Roumain  4  %  1890 

Russe  4  %  1880  (6«  émission) 

—  i%  1889,  or 

—  i  %  consol.  (l"  et  2*  séries). . 

—  4  ^  1890  (2«  et  3»  séries) 

—  3  %  1891,  or 

—  i%  1893,  or 

—  3  1/2  X  1894,  libéré 

—  Z  %  1896 

Serbie  4  %  1896 

Suisse  (chemins  de  fer)  Z  % 

Turquie,  dette  convertie  (D)  4  ^ 

—  oblig.  consolidé  1890,  ^  % 

—  —    ottom.  priorité  1890,  4  %. 

—  —     privil.  douanes  6  % 

—  —     ottom.  1894,  4  ^ 

—  —      1896,6   % 

Ville  de  Paris   1865,  i  % 

—  1869,  i  %  

—  1871,  3  % 

—  1876,4^ 

—  1876,  i  % 

—  1892,  2  l/2^toutpayé. 

—  1894-96,21/2^  d» 

—  1898,  i  %  

Tille  de  Marseille  1877,  3  % 

—  d'Amiens  1871,  4  X 

—  de  Bordeaux  1863,  Z  % 

—  de  Lille  1860,  Z  % 

—  —       1893,  3  1/2^ 

—  de  Lyon  1880,  Z  % 

ÉTABLISSEMENTS    DE   CRÉDIT 

Banque  de  France (Actions) 

Banque  Paris  et  Pays-Bas.  A" 
Banque  Transatlantique  . .  d" 
Compagnie  Algérienne  ...         d» 

Comptoir  d'Lscompte d* 

Cré'iit  Foncier  de  France. .  d*^ 
Foncières   1879,  Z%  ...  (Obligations) 

—  1883,  3  i' d» 

—  1886,  2  80  jl" . . .         d« 

—  1896,  2,80  %  lib.         d» 
Communales  1879,  2,60  %  .        d° 

—  1880,  Z  %  ...         d» 

—  1891,  Z  %  ...         d« 

—  1892,3^....         d» 

Crédit  Industriel (Actions) 

Crédit  Lyonnais d° 

Société  Générale d" 

Banque  Ottomane d" 


bt.iel 

<'iar«l 

PI»  blDt. 

3  ■> 

103  » 

3  > 

101  60 

3  50 

103  70 

IS  s 

500  B 

2  50 

85  76 

12  60 

87  B 

9 

111  75 

26  > 

472  B 

4  » 

104  1' 

3  1 

101  60 

4  S 

64  » 

20  II 

103  .50 

> 

96  B 

20  08 

108  00 

17  67 

105  40 

4  T, 

60  00 

4  B 

103  50 

4  > 

9.1  6.3 

1  93 

87  60 

4  > 

93  76 

4  » 

102  90 

4  n 

1(12  40 

4  m 

103  J> 

4  I 

102  » 

3  » 

94  2.) 

4  B 

103  60 

3  50 

100  70 

3  » 

94  60 

4   B 

62  75 

3  » 

104  70 

1  B 

23  95 

20  B 

426  » 

30  B 

493  B 

2$  B 

606  60 

SO  B 

465  B 

35  B 

490  » 

18  08 

550  B 

10  66 

429  B 

10  68 

41(1  60 

18  06 

667  > 

18  06 

667  60 

8  83 

404  75 

8  83 

ICO  B 

S  72 

451  B 

10  70 

406  B 

3  60 

122  50 

3  B 

B   B 

3  64 

129  50 

3  16 

603  » 

2  67 

103  y>\ 

116  > 

4090  B 

36  95 

1II3S   B 

11  68 

430  » 

39  60 

738  B 

36  B 

610  > 

34  96 

760  B 

13  40 

505  B 

13  48 

460  B 

12  4i 

491  B 

13  44 

491  » 

11  50 

498  B 

13  40 

505  B 

10  72 

401  1. 

14  36 

495  B 

13  B 

630  B 

32  05 

905  B 

12   B 

680  B 

13  50 

578  »; 

101  90 
100  9.) 
103  25 


110  30 
468  B 
103  20 
101  05 
61  60 
103  B 


108  » 

103  90 
66  » 

101  60 
94  65 
36  30 
91  30 

101  70 

100  80 

101  60 

100  06 
93  70 

101  90 
99  86 


103  B 
32  70 
406  B 
477  B 
496  35 
460  B 
474  B 
644  B 


980 
430 
790 


500  25 
464  )> 


CHEMINS  DE   FER 

Est 600  fr.  tout  payé  (Actions  ) 

P.-L.-M d»  d" 

Midi d»  d« 

Nord d"  d» 

Orléans d»  i' 

Ouest d«  d"» 

Bdne-Guelma.  .         d°  d" 

Bst-Algérien ...        d°  d" 

Oaest-Algérien .        d*  A" 

Andalous d*"  d* 

Autrichiens d-  d'' 

Sud-Autriche . .         d'  d* 

Nord-E-spagne. .        d"  d" 

Faragosse d"  d» 

Est  3  %  nouveau (Oblig.) 

P.-L.-M.  3  %  nouveau d» 

Midi  3  %  nouveau d« 

Nord-Est  français  Z  % d» 

Orléans  1884 d» 

Ouest  3  %  nouveau d® 

Bône-Ouelma  Z  % d° 

Est-Algérien  3  % d« 

Ouest-Algérien  3  ^ d» 

Médoc  3  % d» 

Andalous  3  %  estamp d* 

Autrichiens  3  %  1'»  hypoth.  d"> 

Xord-Espagnel""*  hypothèque.  d" 


VALEURS   DIVERSES 

Docks  et  Entrep.  de  Marseille. (Actions) 

Entrep.  et  Mflg.  Gén.  de  Paris.  d* 

C'«  G'"  Transatlantique d» 

C'*"  française  des  Métaux ....  d" 

C*  générale  des  Tramways ...  d*" 

C®  générale  des  Eaux d* 

C'«  du  Gaz  de  Bordeaux d" 

C'«  du  Gaz  général  de  Paris.  d" 

C"  du  Gaz  de  Marseille d» 

Aciéries  de  France d» 

Forges  et  Chantiers  Méditer.  d« 

Bateaux  Parisiens d** 

C"  franc,  des  Chargeurs  réunis,  d» 

C'«  des  Lits  militaires d» 

Société  de  la  Tour  Eiffel d» 

C"  intern'«  des  Wagons-lits . .  d® 

Régie  des  tabacs  ottomans . .  d® 
C"  générale  des  Eaux  3  % ..  (Oblig.) 

-  -  h%..  d» 

C'«  Parisienne  du  Gaz  ^  % ..  d» 

Gaz  central  500  fr.  4  ^ d» 

Ci'  du  gaz  p.  France  et  Et.  4  J'.  d» 

Ci«dcsMessag.Marit.31/2;ï'.  d» 

C"  &'  Omnibus  de  Paris  i% .  d» 

C"  G"»  Voitures  à  Paris  Z\  2%  d» 

Cie Qie  Voitures  Urbaine  b% .  d» 

C"  des  Lits  militaires  i  % ..  d» 

Canal  de  Panama,  lots,  t.  p. .  d° 

—  —  310  p d" 

—  —    bons  à  lots  89,  d° 
C'°  du  Canal  de  Suez  i  % ...  à' 

—  3  %  (l'«  série).      d« 

—  3%  (3«  série).       d" 
Obligations  du  Mondt  Moderne  (5  £r. 

net  de  revenu).  —  Coupons  payables 
le  1'''  avril  et  le  1"  octobre  aux 
bureaux  du  Monde  Moderne  ou  au 
Comptoir  général  de  crédit,  17,  rue 
du  Pont-Neuf. 


6  B 
4  35 
13  44 
13  44 
13  44 
13  44 
13  44 
13  44 
13  46 
3  60 


32  16 

1070 

49  70 

1957 

46  42 

1406 

56  90 

2135 

53  99 

1860 

34  75 

1316 

26  97 

790 

35  10 

753 

23  78 

661 

473  B 

474  25! 

474  25  I 


13  48 

464 

„ 

13  54 

415 

11  B 

263 

15  B 

470 

11  B 

376 

14  30 

329 

16  43 

474 

25  73 

680 

17  30 

344 

37  95 

670 

B 

124S 

69  98 

32S5 

82  66 

1976 

20  32 

480 

46  60 

1180 

34  44 

1170 

26  30 

825 

22  63 

825 

65  04 

1370 

44  79 

1620 

6  16 

610 

30  B 

830 

25  B 

306 

13  46 

473 

22  94 

625 

18  16 

610 

18  16 

510 

18  30 

512 

15  84 

614 

18  B 

608 

B 

488 

50 

23  30 

214 

21  81 

613 

B 

117 

B 

368 

50 

B 

113 

24  50 

647 

13  40 

480 

13  60 

480 

5  * 

100 

b; 

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fîTnfTtfTt 


luî  mnn  \i*  fmm  ^-    fTTTTn 


KA1,ADE     PRINCIPALE     DE     LA     COUR     DE     .MARBRE     (ÉTAT     ACTfEL) 
Reproduction  très  réduite  d'une  des  pinnehes  de  l'édition  Marne. 


VERSAILLES    ET    LES    TIUANO.XS 


L'architecliii'c  doit  parler  clairement  aux  yeux  : 
c  Je  suis  un  palais  !  dit  Versailles,  rendant  plus 
éclatante  encore,  par  son  majestueux  exemple,  l'etcr- 
nclle  vérité  de  cet  axiome  d'art.  Je  suis  un  palais 
comme  il  n'en  existe  aucun  autre  dans  le  monde 
entier,  n  Ainsi  parle  M.  Ph.  Gillc. 

Et  c'est  cette  incomparable  merveille  que  la 
maison  Mame,  qui  aurait  pu  se  reposer  quelque 
temps  sur  les  lauriers  de  sa  Vie  de  Jèsus-Chnsl, 
entreprend  de  présenter  dans  une  somptueuse 
publication,  dont  les  trois  premiers  fascicules 
viennent  de  paraître. 

IMiilippc  (iillc  en  a  écrit  le  texte,  et  cet  honneur 
lui  revenait  de  droit.  Versailles  est,  avec  les  lettres, 
l'objet  de  sa  vie.  Il  lui  a  consacré  sa  passion  d'ar- 
tiste, son  érudition  sans  cesse  en  éveil,  son  culte 
du  beau.  C'est  lui  qui  a  mené,  à  travers  tous  les 
obstacles,  la  campaj^ne  pour  la  restauration  du 
palais  et  de  ses  jardins.  Il  a  triomphé  de  toutes 
les  apathies,  pires  que  les  hostilités,  et  c'est  vrai- 
ment à  lui  que  nos  enfants  devront  de  ne  pas  avoir 
vu  l'insouciance,  plus  cruelle  que  le  temps,  achever 
des  ruines  déjA  commencées. 

O  n'est  point  la  "  Kolie  du  gi-and  roi  ■>  qu'il 
s'apissait  de  défendre,  mais  les  splcndcui's  d'art 
(|u'elle  renferme.  Otte  folio  ne  fut  point,  d'ail- 
leurs, telle  que  le  veut  la  légende.  On  a  parlé  de 
plus  de  4  niilliai'ds,  alors  que  des  états  retrouvés 
depuis  n'élèvent  pas  l'ensemble  de  toutes  les  dé- 
penses, y  compris  les  Trianons,  Marly,  etc.,  A  plus 
de  r>00  millions  de  noire  monnaie. 

['X  qu'importent  les  cliilTres  en  celle  matière!  Il 
s'agit  ici  de  la  création  des  plus  admirables  œuvres 
d'art,  dans  tous  les  ordi'es,  nui  aient  jamais  été 
réunies  pour  In  glorification  du  beau.  C'est  un  musée 
sans  rival,  aujourd'hui  conservé  pour  des  siècles, 
que  M.  l'hilippi'  Ciilli'  di'iril.  l'n  appuyant  ses  des- 


criptions sur  Ihisloire,  avec  toute  l'autorité  qui  lui 
appartient. 

C'est  M.  Marcel  Lambert,  architecte  en  chef  de 
Versailles,  qui  a  pris  la  direction  d'une  illustration 
qui  comportera  plus  de  trois  cents  sujets,  dessins, 
gravures,  plans  et  relevés,  dans  le  texte  et  hors 
texte.  Sa  compétence  exceptionnelle  le  désignait,  et 
son  sens  artistique  s'affirme  hautement  par  le  parti 
pris  général  de  cette  illustration.  Les  procédés  de 
simili  cl  de  photogravure  en  paraissent  exclus,  sauf 
les  exceptions  nécessaires,  elles  yeux  sont  charmés 
par  la  vigueur  des  dessins,  les  tons  chauds  des 
gravures  sur  bois  et  le  charme  des  eaux-fortes. 

Ainsi  a  été  conçue  une  publication  magistrale, 
dont  l'exécution  est  à  la  hauteur  de  l'idée  ;  noble 
elTort,  à  une  époque  où  les  palais  ne  se  construisent 
plus  et  où  les  monuments  de  librairie  semblent  éga- 
lement manquer  d'architectes. 

La  maison  Mame  a  aussi  publié,  en  un  bel  in-folio, 
des  Récits  du  temps  passé,  ilc  M.  Maurice  Main- 
dron,  qui  sont  uni'  suciossion  de  faits  héro'iqucs. 
L'autcurh's  a  piésouUs  vu  ai  lisle,  comme  dans  une 
galerie  de  tableaux.  Les  commentaires  sont  inutiles 
quand  l'histoire  parle  avec  une  telle  éloquence,  et 
les  cii'urs  se  haussent  d'eux-mêmes  au  spectacle  de 
CCS  grandes  choses.  M.  Maindron  est  ici  dans  son 
atmosphère  familière. 

Kt  nous  ressentons,  devant  ces  exploits,  quelque 
humiliation  de  notre  petitesse  contemporaine.  Où 
sont  nujoui-d'hui  les  chevaliers  de  Malte  et  les 
Parisot  de  La  Valette  '?  Le  concept  humanitaire 
s'est  amélioré,  l'idéal  social  s'est  transformé  el, 
malgré  des  accusations  de  faillite,  le  progrès  est  en 
marche.  SoitI  mais  les  individualités  disparaissent 
et  les  caractères  s'amincissent. 

A.  0. 


Le 


Mon  de    Modetn  e 


Juin     1899 


LA    LIAISON    D'HIXTOR 


Les  Fossemufiiie  tenaient,  il  y  a  dix 
ans,  le  rôle  tort  enviable  d'cTceplton 
dans  la  haute  société  parisienne.  Leur 
nom  servait  aux  optimistes  car  il  en 
reste  encore  deux  ou  trois:  pour  prou- 
ver que  tout  n'est  pas  invariablement 
au  pire  dans  le  plus  mauvais  des 
mondes  possibles. 

Si  l'on  at'lirmail  que  l'amour  n'existe 
plus,  que  les  jeunes  gens  visent  à  la  dot, 
non  au  cœur,  de  la  fiancée,  on  était  sûr 
d  entendre  cette  objection  — à  supposer 
que  quelqu'un  se  donnât  la  peine  de 
discuter  1  axiome  : 

—  Cependant,  Hector  de  Fossema-jne, 
qui  était  fort  riche,  a  épousé  Suzanne 
de  Craponne-Xertigny  pour  ses  beaux 
yeux. 

Et,  contre  les  lamentations  variées 
des  pessimistes,  les  Fossemagne,  ou  l'un 
d'eux,  servaient  de  réponse  : 

—  Il  y  a  encore  des  gens  du  monde 
qui  ne  se  ruinent  pas  ;  \oyez  les  Fosse- 
magne. 

—  11  y  a  tout  au  moins  un  ménage 
heureux  à  Paris  :  les  Fossemagne. 

—  Il  y  a  une  femme  qui  n'a  pas 
d'aventure,  et  cependant  ce  n'est  pas 
faute  d  être  jolie  :  la  marc[uise  de  Fosse- 
magne. 

—  Il  y  a  un  mari  tidèle  :  Hector  de 
Fossemagne. 

Et  ainsi  de  suite. 

J'ai  connu  Hector  au  collège,  où  il 
était  <<  petit  ",  alors  que  j'étais  «  grand  ». 
Mais  la  musique  nous  rapprocha.  Il 
était  soprano  dans  les  chœurs  de  la  cha- 
pelle, où  je  faisais  trembler  les  vitres 
comme  basse.  Quand  nous  nous  retrou- 


vâmes, il  n  était  plus  soprano,  fort  heu- 
reusement pour  lui,  mais  il  était  tou- 
jours musicien.  Sans  la  malencontreuse 
idée  qu'a  eue  son  père  de  lui  laisser 
une  grande  fortune,  il  ferait  probable- 
ment aujourdhui  du  siniili-AN'aguer  tout 
aussi  proprement  qu'un  autre.  Il  avait 
du  moins  une  qualité  charmante  et  des 
plus  rares,  qui  était  de  ne  pas  se  croire 
du  génie.  Fort  timide,  au  surplus,  il 
gardait  ses  compositions  dans  un  tiroir 
et  n'en  parlait  qu'à  quelques  intimes,  se 
refusant  d'ailleurs  à  toute  audition. 

—  Comme  cela,  disait-il,  je  garde  les 
roses  de  lart  pour  moi,  sans  en  faire 
sentir  les  épines  au  prochain. 

Un  beau  matin  il  oublia  ses  oratorios 
et  ses  sonates.  11  était  amoureux,  ma- 
gnifiquement ,  poétiquement ,  stupide- 
ment amoureux,  de  la  très  admirée 
Suzanne  de  Craponne.  Pour  me  la  faire 
voir,  il  me  traîna  au  bal,  désirant  con- 
naître mon  avis.  Mon  avis,  s'il  faut  tout 
dire,  fut  qu'il  manquait  à  la  belle 
Suzanne  je  ne  sais  quoi  pour  me  char- 
mer. Ce  qui  lui  manquait,  je  1  ai  com- 
pris deux  ou  trois  ans  plus  tard  :  c'était 
d'avoir  un  cœur,  simplement.  A  |nu't 
cela,  elle  possédait  toutes  les  qualités 
—  et  le  nombre  en  est  beaucoup  plus 
grand  qu'on  ne  pense  —  dont  l'éduca- 
tion peut  enrichir  un  être  humain  que 
la  nature  a  privé  de  tendresse.  Il  faut 
même  reconnaître  que  l'éducation  de 
l'époque  présente,  avec  son  développe- 
ment hâtif  et  exagéré,  doit  aboutir  à 
l'élimination  de  la  tendresse.  Les  espèces 
de  fleurs  créées  dernièrement  parla  cul- 
ture manquent  de  parfum,  ce  qui  n'em- 
pêche de  composer  avec  elles  des  bou- 
quets incomparables.  Mais  il   manque  à 


I.A     1.1  AlSiiX     11   11  KC.TOH 


ces  bouquets  le  «  je  ne  sais  quoi  ■  dont 
l'absence  nrinquiélail  chez  Suzanne.  .\ 
tout  prendre,  je  n'avais  rien  de  précis  à 
formuler  contre  elle,  et  je  ne  formulai 
rien,  sauf  qu'elle  était  supérieurement 
belle,  vérité  hors  de  discussion. 

Je  m'ahslins  même  de  calmer  les  ter- 
reurs de  mon  ami,  dont  la  naïve  mo- 
destie envisaf;eait  des  chances  peu  pro- 
bables de  défaite.  11  était  jeune,  bien 
fait,  intellifjent,  forl  honnête,  artiste, 
mais  ])as  plus  que  ne  doil  l'être  un 
iiiimme  du  monde  (pji  veul  rrslci'  du 
monde.  Enfin,  il  était  riche,  cl  les  ('.la- 
ponne étaient  dans  la  ^ène:  ieni-  lille 
dépassait  la  vinfjlième  année.  Hector 
avait  tant  d  atouts  qu'il  pouvait  abattre 
son  jeu;  toutefois  il  était  de  ces  joueurs 
(|ue  désintéresse  une  partie  f^af^née 
d'avance.  Donc  je  lui  laissai  l'émotion 
de  1  entreprise,  les  soupirs  de  l'attente, 
les  battements  de  ccem-  de  l'anxiété.  11 
fui  le  plus  charniiiiil,  le  plus  lunide.  le 
|iliis  ir.initif  lies  ;niiinireu\  :  son  idole 
put  s'iniaffiner,  en  voyant  sa  ferveui", 
qu'il  combattait  vingt  rivaux,  ce  qui 
n'était  pas,  je  crois,  la  vérité  absolue. 
Bref,  après  une  cour  assez  longue,  mais 
délicieuse,  le  thermomètre  sentimental 
mai-quait  passion,  —  du  côté  d'Hector, 
—  quaiul  1  idole  tomba  dans  les  bras  de 
l'adorateur.  Le  monde  pendant  un  an 
les  perdit  de  vue. 

Ils  rejjarurenl  entin,  plus  heui-eux  (|ue 
jamais,  témoignant,  avec  un  bon  goût 
très  rare,  une  sorte  d'embarras  de  ce 
bonheur  qui  les  singularisait  tlans  la 
foule,  comme  eussent  fait  des  costumes 
de  l'autre  liémisphère.  Leur  bonheur 
devint  elfrayant,  en  quelque  sorte, 
lorsqu  ils  curent  une  petite  fille,  <pie 
son  père  nomma  Suzette.  On  peut  <liie 
cpie  celui-ci  connut  alors  un  apogée  de 
la  félicité  humaine.  Hélas!  l'arvcnu  au 
l>out  de  son  orbite  fortunée,  laslre  de  sa 
vie  allait  se  rapprocher  de  la  terre,  .le 
me  souviens  du  vague  serrement  de 
cn'ur  avec  lequel  j'enleiulis  Herlor  me 
faire  un  jour  cette  confession  : 

—  Toi  qui  analyses  les  cœurs,  tache 
de  m'expliipier  ce  qui  se  passe  dans  le 


mien.  Depuis  que  j  ai  une  fdlc,  mon 
bonheur,  chose  que  je  croyais  impos- 
sible, a  augmenté.  Pourquoi  suis-jc 
tenté  de  croire  qu'il  est  moins  calme? 
Les  yeux  de  celte  petite  créature  pas 
encore  tout  à  fait  humaine  s'ouvrent 
seulement,  et  déjà  ils  me  troublent.  Je 
soupire  comme  à  1  époque  où  je  n'étais 
])as  sur  d'être  aimé.  Il  y  a  eu  moi  une 
sorte  de  malaise  absurde  et  iiulétinis- 
sable.  (jcla  va-l-il  durer  ainsi? 

pour  la  ]ireiniêre  fois  depuis  son  ma- 
iia;;c  I  all'reux  mot  sortait  des  lèvres 
d  11.(1. .r.  L'A.XAL'^'SH  paraissait.  Dans 
K'  lar.liii  de  mon  pauvre  ami,  la  première 
ikur  automnale  apportait  l'annonce  des 
matins  moins  brillants,  des  soirs  plus 
^•ite  venus.  Sans  exprimer  toute  ma 
pensée,  je  lui  répouflis  : 

—  Probablement,  tu  es  jal.uix.  Si  lu 
ne  l'es  pas  encore,  un  instinct  vague 
t'a\ertil  que  tu  vas  l'être.  Oui,  tu  seras 
jaloux  de  la  tille.  La  mère,  à  certaine> 
ll(•Ul•e^,  se  placera  entre  toi  et  l'amanle. 
Vous  serez  trois  là  où  tu  as  connu  le 
duo  sublime.  C'est  la  loi.  Mais  la  na- 
ture, (jui  nous  meurtrit  à  chaque  phase 
de  notre  vie,  panse  nos  blessures  avec 
une  bonté  admirable.  Ce  que  l'amaul 
perdra,  le  p.Mc  va  le  retrouver.  Si  !.• 
Ileu\i'  de  l.ui  li.iiiheur  se  divise  en  deux 
branches,  qu'inqiorlel  II  nv  coule  |>as 
une  goutte  de  moins. 

Hector  parut  nu'diler  la  réjionse  ipi  il 
venait  d'entendr.'. 

—  Sais-lii  uiir  chose?  dit-il  au  bout 
d'un  iiislanl.  l'Ii  bien,  je  crois  avoir 
doniu'  un  nom  au  nuilaise  qui  me 
trouble  :  c  est  connue  le  remords  anticipé 
d'un  crime  que  je  vais  ciunmettre.  Oui! 
Je  sens  que  je  vais  aimei-  ma  tille  plus 
que...  tout  au   monde  ! 

—  'lu  appelle>  cela  un  crime?  lis-je 
en  l'iaiil. 

—  C  est ,  dans  tous  les  cas,  une 
eH'i'oyable  injustice.  Pendant  deux  an- 
nées ma  femme  a  été  le  seul  motif  de 
ma  vie,  le  seul  objet  de  ma  pensée.  Klle 
a  régné  sur  tous  mes  actes,  sur  lou> 
mes  désirs,  sur  toutes  mes  espérances. 
La   voilà,  aujourd'hui,   pourvue    d'une 


I.A     MAISON     I)   Il  i;c.Tnlt 


rivale,  et  pourquoi?  Est-ce  parce  qu  elle 
ma  néglio'é?  Cette  reine  a-t-elle  oublié 
son  sujet  fidèle  dans  les  plaisirs?  Non. 
Pendant  des  mois  elle  a  été  souiFrante, 
misérable.  Pendant  des  heures  elle  a 
subi   des  tortures.  Elle   a    risqué   sa  vie 


autant  que  nous  la  risquons  dans  une 
bataille.  Mais  nous  avons,  nous  autres, 
les  tambours  qui  battent,  le  drapeau  qui 
flotte  au  soleil.  Tordre  du  jour  qui  cite 
nos  noms,  les  galons  neufs,  la  croix, 
tout    ce    qui    peut,    en    quelque    sorte, 


IN    1)  il  i;i'/i'iiii 


exaspérer  le  eourafje.  Pauvre  Suzanne  1 
l'allé  n'a  rien  eu  de  tout  cela,  lît  lorsque, 
redevenue  femme,  sauvée,  ressuscilée, 
elle  vient  reprendre  sa  place  :  «  Part  à 
deux!  »  lui  crie  le  vagissement  de  sa 
fille...  Avoue  que  lu  n'avais  jamais  ré- 
fléchi à  cela. 

—  J'y  ai  réfléchi,  tout  au  contraire. 
Dieu  merci,  mon  âme  est  plus  simple 
que  la  tienne;  ma  conclusion  est  moins 
troublante.  Ce  remords  dont  tu  parles 
est  une  exagération  de  raffinement  dans 
la  sensitivité.  Je  ne  vais  pas  si  loin  que 
loi.  Je  me  contente  d'affirmer  qu'il  faut 
beaucoup  pardonner  aux  femmes,  d  a- 
bord  parce  qu'elles  aiment  plus  que 
nous,  je  pense,  et  ensuite  parce  que 
leur  enjeu  de  souffrance  physique  et 
morale,  aussi  bien  que  de  dangers  ma- 
tériels, est  beaucoup  plus  grand  que  le 
nôtre  dans  la  partie  conjugale.  .Autre- 
ment dit,  la  paternité,  c'est  les  grandes 
manu'uvres;  la  maternité,  c'est  la  vraie 
guerre,  avec  des  balles  qui  sifflent  el 
(les  sabres  qui  coupent.  Les  hommes 
l'oublient  trop  facilement. 

—  .*\h  !  s'écria  Hector,  moi  je  ne 
l'oublierai  pas.  J'ai  eu  trop  peur  pen- 
dant cette  guerre  dont  tu  parles! 

11  est  probable  que  Fossemagne  par- 
vint à  endormir  ces  scrupules  qui  font 
voir  en  lui  un  tour  de  pensée  très  |)eu 
banal,  dont  ses  actes  devaient  donner 
plus  lard  une  étrange  manifestation.  Il 
adora  sa  fille  avec  une  exaltation  in- 
quiétante: tous  ses  amis  voyaient  fort 
bien  (pi'il  ne  survivrait  pas  à  l'enfant, 
si  elle  venait  à  quitter  ce  monde. 
Suzanne,  embellie  encore  par  la  mater- 
nité, ne  laissait  paraître,  il  faut  le  dire, 
nulle  jalousie.  Aussi  bien,  [)our  lire  les 
secrets  cachés  sous  celle  enveloppe  su- 
perbe, on  aurait  eu  besoin  de  ces  rayons 
nouvellement  découverts  par  la  science. 
Une  chose  restait  indubitable  :  ce 
couple  n'avait  jamais  élé  plus  heureux, 
plus  uni,  plus  intact,  au  milieu  des 
malheurs,  des  querelles,  des  chutes 
(|u'il  semblait  dominer,  comme  l'impas- 
sible soleil  domine  l'agitation  périlleuse 
des  flots,  Hector  méprisait  le  monde,  il 


me  l'avait  confié  souvent;  mais  il  avait 
trop  de  sagesse  pour  laisser  voir  qu'il  le 
méprisait.  Lui  et  sa  femme  sortaient, 
recevaient,  juste  assez  pour  ne  pas  faire 
dire  qu'ils  étaient  des  originaux  ou  des 
avares.  Bien  des  jeunes  femmes,  surtout 
faites  comme  la  marquise,  auraient 
trouvé  cette  vie  un  peu  sévère,  el  je  le 
lui  déclarai  un  jour,' en  louant  sa  phi- 
losophie. Elle  me  répondit  : 

—  La  philosophie  est  très  facile  dans 
mon  cas.  J'étais  destinée  à  ne  pas  sa- 
voir ce  qu'est  une  toilette,  ou  une  voi- 
ture, ou  un  diamant.  J'ai  toutes  ces 
choses.  Les  avoir,  c'est  l'essentiel;  les 
montrer  plus  ou  moins,  c'est  l'acces- 
soire. Il  n'y  a  au  monde  que  deux  per- 
sonnes à  qui  je  désire  de  plaire  :  mon 
mari  et  moi-même. 

Celait  un  bel  éloge  que  la  marquise 
de  Fossemagne  donnait  à  sa  propre 
vertu;  mais  je  ne  pense  pas  qu'un  seul 
homme,  dans  tout  Paris,  aurait  pré- 
tendu qu'elle  se  le  donnait  a  lorl.  Peut- 
être  aurait-elle  mieux  rendu  justice  en 
disant  :  «  Moi  et  mon  mari.  »  L'affir- 
mation, même  ainsi  formulée,  n'en  était 
pas  moins  décourageante  pour  les  tiers; 
quelques-uns  décideront  qu'elle  l'était 
plus.  Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que 
j'ai  rarement  vu  faire  aussi  peu  le  siège 
d'une  jolie  femme.  Comment  l'aurait-on 
pu,  d  ailleurs,  |)uisque  smi  mari  l'accom- 
pagnait partout?  Conter  fleurette  à  ma- 
dame quand  monsieur,  enibossé  à  quel- 
ques pas,  vous  contemple  sans  jalousie, 
en  souriant  dane  sa  barbe,  c'est  un 
passe-temps  ridicule  et,  dans  notre 
belle  France,  le  jour  oi'i  il  sera  ridicule 
de  manger,  li>iilo  ];i  iKilldU  mourra  de 
faim. 


II 


Si  la  société  parisienne  a\ait  le  temps 
d'analyser,  autrement  qu'en  lisant  ou  on 
écoutant  l'analyse  faite  par  les  autres, 
elle  se  serait  demandé  pourquoi,  un  beau 
malin,  Hector  se  remit  à  composer  de  la 
musique.  C'est  une  question  que  je  me 
posai,  je  ra\<Mie.    Il  me  parut  que  mon 


l.A     I.IAISllN     1)   IIKCIOI! 


ami  travaillait,  après  plusieurs  années 
d'oisiveté,  parce  que  sa  l'emme  le  faisait 
rouj^ir  de  cette  oisiveté.  Et  quand  une 
femme  commence  à  s'apercevoir  que  son 
mari  est  oisif,  concluez  qu'elle  commence 
à  le  trouver  ennuyeux.  Suzanne,  dont 
l'habileté  me  frappa  dans  l'occasion, 
comprit  sans  doute  qu'il  fallait  encou- 
rag^er  les  travaux  du  compositeur  en  lui 
donnant  la  joie  incomparable  de  faire 
applaudir  sa  musique.  Pour  un  amateur 
qui  possède  un  appartement  très  vaste, 
cette  joie  est  facile  à  obtenir.  Donc  le 
marquis  de  Fossemagne  invita  ses  amis 
à  une  audition  de  ses  œuvres. 

11  Y  a,  sur  les  deux  rives  de  la  Seine, 
30  000  personnes  pour  qui  l'ennui  de 
rester  chez  soi  après  diner,  dans  un  bon 
fauteuil,  près  d'un  bon  feu,  en  compa- 
gnie d'un  bon  livre  ou  de  leur  femme 
léfritime,  suivant  les  cas,  constitue  le 
souverain  mal.  Kn  regard  de  cette  cala- 
mité, les  infortunes  secondaires  de  la 
vie  leur  paraissent  non  seulement  sup- 
portables, mais  presque  agréables,  par 
comparaison.  De  là  vient  qu  il  n'est 
pas  de  si  mauvaise  pièce  qui  ne  trouve 
des  spectateurs,  pas  de  soirée  si  mono- 
tone qui  ne  range  une  fde  de  voitures 
devant  la  porte  de  la  maison.  Dire  que 
les  auditions  d'Hector  de  Fossemagne 
étaient  amusantes  pourrait  passer  pour 
une  llatterie.  I"]lles  furent  immédiate- 
ment à  la  mode,  ce  qui  vaut  mieux.  Il 
en  donna  trois  pendant  un  certain  hiver, 
qui  fut  celui  où  sa  femme  eut  trente  ans. 

La  maison  avait  changé  d'aspect  de- 
puis que  l'art  en  avait  pris  possession. 
Même  en  dehors  des  soirées  musicales, 
on  y  voyait  des  instrumentistes,  dont 
plusieurs  étaient  reçus  presque  dans 
l'intimité.  Parmi  ceux-là.  il  faut  citer  le 
violoniste  Kopriva,  dont  Paris  fut  en- 
thousiasmé pendant  une  heure  et  dont 
la  disparition,  inexplicable  pour  tout  le 
monde,  le  sera  moins,  peut-être,  pour 
ceux  qui  liront  ces  lignes.  Ce  jeune 
Hongrois,  avec  sa  figure  calme  et  rosée 
de  clergyman,  manquait  de  technique, 
au  dire  des  grands  juges.  Malgré  cela, 
e    n'ai    jamais   entendu    un    violoniste 


porter  à   un   degré  pareil   la    fougue  de 
rim|)ression  produite. 

L'n  soir,  je  m'en  souviendrai  toujours, 
nous  avions  dîné  ensemble  chez  les  Fos- 
semagne.  Sur  la  fin  du  dessert,  je  dis- 
cutais avec  Kopriva,  malgré  mon  in- 
compétence, le  polenliel,  comme  nous 
disions,  des  divers  instruments.  Je  sou- 
tenais que  la  première  place  doit  être 
donnée  à  l'orgue ,  ce  qui  indigna  le 
jeune  artiste  comme  une  attaque  per- 
sonnelle. J'avais  observé,  en  plus  d'une 
occasion,  que  la  marquise  aimait  à  le 
contredire,  et  j'admirais  Kopriva  qui 
soutenait  en  pareil  cas  son  opinion  avec 
autant  de  liberté  que  s'il  n'eût  pas  eu, 
comme  contradicteur,  une  des  plus  jolies 
femmes  de  Paris.  Moi-même,  bien  que 
n'ayant  jamais  songé  à  voir  autre  chose 
qu'une  amie  dans  la  femme  d'Hector,  je 
n'aurais  pas  eu  mes  coudées  si  franches. 
Ce  soir-là,  Suzanne  nous  dit  ; 

—  Hier,  j'étais  à  Saint-Sulpice  pour 
un  enterrement.  \\'idor  nous  a  joué  la 
Marche  funèbre  de  Chopin.  J'en  ai 
encore  la  chair  de  poule.  Qu'aurait  pu 
faire  là  un  violon? 

Je  vois  toujours  l'expression  de  souf- 
france irritée  qui  assombrit  le  visage 
de  Kopriva  et  mit  un  éclair  dans  ses 
yeux  noirs  : 

—  Ah  I  vraiment  I  s'écria-t-il.  \'otre 
monsieur  \\"idor  vous  a  donné  la  chair 
de  poule,  avec  ses  claviers,  ses  pédales, 
ses  tuyaux  semblables  à  des  cheminées 
d'usine?...  Moi,  je  veux  que  la  Marche 
funèbre  vous  fasse  pleurer,  vous  fasse 
trembler,  vous  fasse  demander  grâce... 
Ah  !  vous  voulez  savoir  ce  que  peut 
faire  un  violon  I... 

Il  s'était  levé  de  table  comme  un  fou 
et,  par  une  sorte  de  fascination  étrange, 
nous  le  suivîmes  sans  prononcer  une 
parole.  Je  pensai,  quant  à  moi,  qu  il 
existait  entre  lui  et  ^^'idor  quelque  ran- 
cune professionnelle,  inconnue  du  pu- 
blic. Déjà  il  était  dans  le  boudoir  de 
la  marquise,  où  une  seule  lampe  très 
voilée  tamisait  une  lueur  rouge.  Dans 
l'àtre  mouraient  les  tisons  du  feu,  qui, 
toute  la  journée,  avait  surchaulTé  l'at- 


I.A     MAISON     DlIKC.TOIi 


mosphèrp.  In  parfum  violent,  dont 
Suzanne  nie  semblait  abuser  depuis 
quelque  tem])s,  saisissait  les  nerfs.  Déjà 
le  Ilong^rois  tenait  son  violon  ;  du  bout 
de  l'archel  il  désij^na  au  marquis  le 
siège  du  piano,  et,  par  les  simples  ac- 
cords successivement  majeurs  et  mineurs 
du  prélude,  Hector  ouvrit  une  scène  que 
je  n'oublierai  de  ma  vie. 

M de  Fossema^ne  s"était  assise  près 

de  la  lampe,  avec  une  expression  de  défi 
sur  son  admirable  visafje.  l'allé  oITrail,  en 
ce  moment,  limage  d'une  guerrière  (|ui 
va  combattre,  plutôt  que  d'une  mondaine 
qui  va  écouter  deux  pages  de  musiijue. 
.'Mors  le  génie  vibra  dans  les  cordes  de- 
venues vivantes  sous  les  doigts  de  l'ar- 
ti.ste.  Lui-même,  emporté  bientôt  |)ar 
cette  force  irrésistible,  nQ  se  souvint 
plus  que  sa  volonté  l'avait  déchaînée.  Il 
oublia  l'archet  qu'il  tenait  dans  sa  main, 
1  instrument  sur  lequel  se  promenaient 
ses  doigts  fiévreux,  les  auditeurs  (|ui 
étaient  là,   haletants. 

Le  drame  des  funérailles  se  dérou- 
lait; nous  entendions  les  cris  de  la  dou- 
leur jaillissant  des  lèvres,  suivis  de  ces 
sanglots  où  l'on  devine  le  c(eur  étouffé 
sous  des  larmes  qui  ne  coulent  plus. 
Nous  suivions,  au  rvlhme  lent  des  pas 
du  cortège,  un  char  lugubre  et  pesant. 
Va  toujours  la  foule  semblait  grossir.  Et 
toujours  l'orchestre  semblait  augmenter 
sa  puissance.  Car  ce  n'était  pas.  ce  ne 
pouvait  pas  être  un  violon,  de  (|ui  sor- 
tait cette  tempête  d'harmoiiif  .  celle 
vapeur  magnétique  (Iciiit  la  Iciisinii  crnis- 
sail  de  niinut<'  en  niiiuile,  :iu  pninl  (|u  il 
nous  semblait  que  les  murs  de  celte 
petite  pièce,  où  la  respiration  devenait 
gênée,  allaient  se  fendre  dans  une  ex- 
plosion, .lamais  les  cent  jeux  des  ])lus 
puissantes  orgues,  jamais  la  coborle  la 
plus  nondjreuse  d'exécutants  n'allein- 
dronl  ram[)leur  de  ce  chef-d".i'u\  rc  sous 
l'archet  de  Kopriva,  dans  ce  boudoir 
parfumé,  aux  tentures  sourdes... 

J.,a  tempête  s'était  calmée,  lue  mélo- 
die leiile,  sereine,  disait  la  résignation 
de  ceux  (|ui  restent,  l'élernelle  paix  du 
lonibeau  après  la  fali''ue  de   vi\re,  l'es- 


poir d'une  existence  meilleure.  A  la 
seconde  reprise  du  chant,  le  Hongrois 
vint  se  placer  devant  Suzanne,  et  alors 
cette  même  mélodie,  transformée,  devint 
un  chant  d'amour  éperdu,  si  clair,  si 
audacieux,  si  avoué  que  je  tournai,  les 
yeux  du  côté  de  l'accompagnateur, 
elfra^'é  de  la  scène  qui  allait  suivre. 
.Mais,  dans  cet  homme  penché  sur  son 
clavier,  je  crus  comprendre  qu'il  y  avait 
alors  non  plus  un  mari,  seulement  un 
musicien.  Hector  semblait  ne  pas  voir 
les  yeux  de  sa  femme  tout  baignés  de 
pleurs,  sa  poitrine  haletante  sous  les 
dentelles,  son  visage  où  le  défi  était 
mort.  Subjugué  lui-même,  tout  à  sa 
tâche  d  accompagnateur,  ce  malheureux 
ne  songeait  qu'à  faire  ressortir  le  jeu 
de  Kopriva.  Ignorait-il  donc  à  quelle 
œuvre  maudite,  infernale  il  s'asso- 
ciait?... .•\|)rès  les  dernières  mesures, 
dont  la  plainte  ralentie  expira  dans  un 
épuisement  mortel,  Kopriva,  le  front 
baigné  de  sueur,  partit,  sans  un  mol, 
nous  laissant  tous  brisés.  Je  le  suivis 
presque  aussitôt.  Le  marquis ,  paie 
comme  un  mort,  oublia  de  me  recon- 
duire. Moi-même  je  ne  me  souviens 
plus  comment  je  pris  congé  du  couple 
que  je  laissais  derrière  moi. 

Celte  soirée,  à  ma  connaissance,  n'eut 
pour  résultat  manifeste  que  de  ralentir 
mes  relations  avec  les  Fossemagne. 
Quand  je  retrouvai  Hector,  une  sorte  de 
gêne  avait  remplacé  la  franchise  de  nos 
rapports  quasi  fraternels,  .le  m'étonnai, 
soit  dit  en  |)assanl.  de  le  trouver  sou- 
dainement \ieilli.  .le  n  avais  plus  le 
même  plaisir  à  le  voir  et  je  sentais  que 
ma  présence  lui  donnait  le  contraire 
du  ])laisir.  Notre  amitié  de  vingt  ans 
passa  très  vite  de  1  inlimilé  à  la  froi- 
deur. Tout  cela,  couronné  par  la  sé|)a- 
raliiMi  anmielh^  des  Parisiens  après 
la  s.iisdii .  nie  lit  perdre  de  vue  les 
Fossemagne,  (|ui  ,  1  hiver  suivant,  par- 
tirent de  bnniio  heure  pour  Cannes. 
C'était,  si  je  ne  me  trompe,  la  première 
fois  qu'ils  prali<|uaient  celte  station 
hivernale,  donl  je  les  avais  entendus  à 
maintes  reprises  célébrer  l'ennui.   Moi- 


i\     1>    IIKC.Tdli 


inême  je  m'arrèlai  ;i  Cannes  celle  an- 
née-là, en  revenant  d'Italie.  Je  comp- 
tais n'y  faire  qu'une  halte,  ce  qui  me 
dis])ensait  de  me  montrer  chez  les 
Fossemaf^ne  ;  cependant  je  m'informai 
d'eux  auprès  d'une  vieille  parente  de 
qui  je  recevais  l'hospitalilé  : 

—  Ah  I  mon  neveu  !  voilà  nue  his- 
toii-e  !  voilà  un  scandale  1...  \ Uns  ne 
savez  i-ien?  D'où  venez-\ous  donc?  Ici, 


on  ne  parle  pas  d'autre  chose  ;  car  nous 
sommes  vertueux,  à  Cannes.  Si  encore 
ces  déhordenients  se  passaient  à  Nice, 
où  l'on  est  hahitué  aux  aventures  ! 

J'avais  encore  le  souvenir  d'une  cer- 
taine soirée  où  j'avais  senti,  par  un 
étrange  pressentiment,  que  la  Marche 
de  Chopin  accompagnait  les  ohsèqucs 
(lu  bonheur  conjugal  de  mon  ami.  Je 
hasardai  cette   question  philosophique  : 

—  Kst-il  donc  vrai, 
comme  l'a  dit  Balzac 
et,  plus  récemment, 
un  prédicateur  de  re- 
traites, qu'une  femme 
ne  doit  jamais  s'enor- 
gueillir de  sa  vertu 
avant  trente  ans? 

—  Qui     parle    d  e 


I.A     MAISON     1)   IIKCTOII 


femme?  La  pauvre  marquise  a  toujours 
été  irréprochable.  Cesl  de  son  mari  que 
nous  avons  à  rouf;ir.  Entre  nous,  il  a  dû 
fatiguer  le  ciel  par  sa  mauvaise  mu- 
sique. .Aujourd'hui  plus  de  doubles 
croches,  mais  les  f,'rifres  crochues  d'une 
demoiselle  qui  no  le  lâche  plus. 

—  Hector!...  Hector  infidèle  1...  Hec- 
tor aux  mains  d'une  intri^'anle  I. ..  Je 
n'en  crois  pas  un  mot  1 

—  Eh  bien,  si  vous  n  en  croyez  |)as 
un  mol,  faites- vous  montrer,  sur  la 
route  (l'-\ntil)es,  la  villa  dune  actrice 
de  quatrième  ordre  qui  se  nomme  Lucile 
Méfjnier.  Demande/  le  nom  du  monsieur 
qui  lui  a  procuré  cet  asile,  charmant 
d  ailleurs,  et  qui  va  s'y  enfermer  tous 
les  jours.  Si  tf'est  pour  jouer  sa  mu- 
sique, je   plains  la  malheureuse  ! 

—  El  la  marquise  ne  sait  rien? 

—  Les  avis  diffèrent.  Si  elle  ne  sait 
rien,  elle  y  met  de  la  bonne  volonté.  Il 
faut  dire  qu'elle  vit  très  en  dehors  du 
monde,  absorbée  dans  sa  fille,  une  déli- 
cieuse créature,  âgée  de  neuf  ans.  Aucun 
homme  n'entre  chez  Suzanne  qui,  vous 
pourrez  le  voir,  est  plus  belle  que  jamais 
dans  sa  beauté  triste  d'aujourd'hui.  Dé- 
cidément, il  ne  faut  pas  compter  sur  le 
bonheur  en  ce  monde,  lue  femme  ne 
devrai!  jamais  se  marier  1 

—  Cependant,  ma  chère  tante,  vous 
criez  analhème  sur  ceux  d'entre  nous 
qui  veulent  rester  célibataires.  Com- 
ment ferions-nous,  alors?...  Mais,  vous 
savez,  je  ne  croirai  au  dévergondage 
d'Hector  que  quand  j'aurai  vu. 

Hélas  I  Je  vis  deux  jours  après.  Tout 
le  monde  connaissait  Lucile  Hégnier,  à 
Cannes.  Le  premier  rôdeur  venu  me 
montra  sa  maison  ,  vrai  nid  d'amou- 
reux baigné  par  la  mer,  caché  dans  les 
palmes.  Et,  pour  comble  de  certitude, 
j'en  ((.v  sortir  mon  mni,  ayant,  à  vrai 
dire,  la  mine  d'un  amoureux  éconduit 
plutôt  que  celle  d'un  amoureux  vain- 
queur, l'^n  m'apercevant ,  il  éclaira  sa 
physionomie  d'une  gaieté  voidue,  fort 
peu  plaisante  à  contempler  : 

—  Ilalloa  !  me  cria-l-il  sans  liàler  ni 
ralentir   le   |)as.   Qur  dial)le   fais-lu  ici? 


—  Et  toi?...  lui  demandai-je  en  lui 
serrant  la  main  avec  aussi  peu  d'enthou- 
siasme qu'il  en  mettait  à  me  l'ollrir. 

—  Moi,  je  viens  de  faire  une  visite... 
Mais  comme  tu  es  froid  pour  un  vieil  amil 

—  Dire  que  J'ai  froid  serait  plus 
exact,  lui  répondis-je.  N'as-tu  jamais 
frissonné  en  passant  près  d'une  maison 
amie,  tombée  en  ruine? 

—  Qu'est-ce  qui  s'est  écroulé  ?  Ma 
vertu  ? 

—  Pour  pleurer  la  vertu,  il  faut  élre 
un  sage,  que  je  ne  suis  pas.  Pour 
pleurer  le  bonheur,  il  suffit  d'être 
homme.  C'est  ton  bonheur  détruit  que 
je  contemple  en  soupirant. 

—  Des  phrases,  mon  cher  1  J'ai  été 
heureux  dix  ans,  et  vertueux...  .^L'iis 
ceci  ne  regarde  que  moi.  C  était  large- 
ment payer  ma  part  au  très  petit  contin- 
gent de  moralité  et  de  félicité  que  l'es- 
pèce humaine  doit  fournir,  tout  en 
suivant  sa  route  à  travers  les  siècles. 
Est-ce  que  mon  corps  n'a  pas  changé 
durant  ces  dix  ans?  Pourquoi  mon  âme 
n'aurait -elle  pas  le  droit  de  changer 
aussi  ? 

—  Mais  ce  n'est  pas  de  ton  bonheur, 
c'est  de  voire  bonheur  que  je  parle.  Ta 
femme?...  Ta  fille?... 

—  Elles  vont  bien,  merci  1  Les  as-tu 
vues  ? 

—  Non,  et  je  ne  me  sens  pas  le  cou- 
rage de  les  voir.  De  quoi  parlerions- 
nous? 

—  De  moi.  Tu  les  ])Iaiiulrais.  Tu 
dirais  à  ma  femme  qu'elle  méritait 
mieux.  Car  tu  le  penses,  nécessaire- 
ment? Tout  le  monde  le  pense,  d'ail- 
leurs.  Elle   est   si    noblement   résignée  ! 

In  éclat  de  rire,  diaboli(|uc,  pénible 
à  entendre,  accompagnait  ces  paroles. 
Toute  celte  conversation ,  si  étrange- 
ment cynique  ,  si  nouvelle  dans  la 
bouche  d'Hector,  me  plongeait  dans  la 
stupeur  et  me  donnait  l'impression  que 
j'avais  devant  moi  un  inconnu,  (^c  mau- 
vais mari  avait-il  été  un  hypocrite  |)en- 
(lanl  la  moitié  de  sa  vie?  .M'a\ail-il 
trom|)é  pendant  vingt  ans?  J'essayai 
un    clfort   suprême  :  je  lui   demandai  : 


I.A     LIAISON     1)   lIKCToli 


;Mon  pauvre  ami,  est-ce  bien  toi 

qui  me  disais,  lorsque  ta  fille  est  venue 
au  monde  :  "  Je  sens  que  je  vais  trop 


laimer  et  jai  peur  que  ma  femme  en 
soit  jalouse  !  »  Tu  ne  l'aimes  donc  plus, 
la  petite  Suzetle? 


I.A     I.IAISdN     1)   IIKCTÔH 


Comme  si  je  l'avais  l'rappé  au  cœur, 
il  porta  les  mains  à  sa  poitrine  en  bal- 
butiant : 

—  Ma  fille  1...  Ma  lillc!...  Tu  ne  sais 
pas...  Tiens,  laisse-nioi  :  tu  m  assas- 
sines !... 

.le  n'osai  le  retenir.  Tout  t-ehi  était 
si  mystérieux  que  mon  rôle  d'ami  deve- 
nait intolérable.  Je  partis  le  lendemain, 
fort  déconcerté,  et  je  revins  à  Paris  oii, 
bientôt,  j'entendis  parler  de  ■•  la  liai- 
son »  d'Hector. 

.Aux  premiers  jours  de  mai,  l'apparte- 
ment des  Fosseniaf;ne  étaitencore  l'ermé. 
Puis,  juste  au  moment  où  Paris  allait 
devenir  désert,  on  apprit  qu'un  juge- 
ment de  séparation  —  en  faveur  de  la 
marquise  naturellement  — venait  d'être 
rendu.  L'hiver  suivant  la  trouva  instal- 
lée dans  un  entresol  modeste,  avec  une 
vieille  parente.  I'"lle  voyait  peu  do  monde 
et,  disail-on,  ne  vivait  que  pour  sa  tille 
dont  elle  surveillait  minutieusement 
l'éducation.  Mon  ancienne  amitié  avec 
son  mari  —  qui  voyageait  hors  de 
l''rance  —  m'interdisait  d'aller  la  voir. 
Ce  ménage,  après  avoir  tenu  dans  ma 
vie  une  place  considérable,  n'y  restait 
qu'à  l'état  de  souvenir,  mais  d'un  sou- 
venir inllnimcnl   flouloui-eux. 


111 

.le  nie  souvenais  à  peine  du  nom  de 
Lucile  Régnier,  lorsque,  trois  ans  plus 
tard,  une  circonstance  fortuite  nous  mit 
en  présence.  Des  amis  faisaient  jouer 
dans  leur  salon  une  comédie  fort  mince 
dont  j'étais  l'auteur.  Il  me  l'alhil  diriger 
les  répétitions.  Parmi  les  inler|)rètes, 
choisis  dans  plusieurs  petits  théâtres, 
qu'on  mettait  à  ma  disposition,  se  trou- 
vait l'ancienne  <■  liaison  ■•  d'Hector.  On 
devine  (|u'elle  m'intéressa  moins  pour 
ma  ])ièce  que  [)our  son  aventure  passée. 
l']lle  ne  man(|uait  ])as  de  talent,  ni 
même  d'une  distinction  relative.  Nous 
fûmes  très  vite  camarades,  et,  le  soir 
(le  la  représenlatiiui ,  elle  lit  de  son 
mieux  pour  donner  toute  la  \aleur  pos- 


sible à  une   (puvre  que  la   postérité  ne 
connaîtra  point. 

Comme  je  me  retirais,  chargé  de  ces 
bravos  qu'on  est  toujours  sûr  de  trouver 
dans  un  salon,  je  rejoignis  Lucile,  qui 
attendait  sa  voiture  : 

—  \'ous  ne  soupez  pas?  lui  denian- 
dai-je. 

Klle  me  répondit  qu'elle  n'iiimait  pas 
ces  collations  oii  les  artistes  sont  servis 
à  part,  ainsi  que  des  jiesliférés  : 

—  Cependant,  ajouta-t-elle,  je  meurs 
de  soif.  Si  mon  auteur  était  un  ange,  il 
monterait  dans  mon  coupé  et  m'abreu- 
verait de  quelque  chose  de  bien  frais, 
avant  que  j'aille  dormir. 

Je  répondis  que  j'allais  cire  un  ange 
et,  en  quelques  tours  de  roue,  nous  arri- 
vâmes à  un  restaurant  où  i<  j'abreuvai  ■> 
ma  jeune  première  d'une  douzaine  d'hui- 
tres  et  d'une  aile  de  poulet  froid,  le  tout 
arrosé  de  trois  coupes  de  cliquol.  Il  était 
lard;  la  salle  commune  où  nous  avions 
pris  place  était  presque  déserle,  et  Lucile 
avait  le  Champagne  triste,  de  sorte  que 
nous  fûmes  sérieux  comme  des  notaires 
en  fonction.  Klle  m'assura  que  j.e  lui 
semblais  fort  honnête  homme,  ce  qui 
ouvrit  la  porte  à  ses  confidences,  —  un 
peu  compliquées,  je  dois  le  dire.  —  Tou- 
tefois, elle  me  déclara,  non  sans  m'éton- 
ner,  qu'elle  mettait  l'amour  platonique 
au-dessus  «  de  l'autre  ". 

—  \'oulez-vous  me  dire  ce  que  c'est 
que  l'amour  platonique?  lui  deman- 
dai-je  axec  l'iiitention  calonniieuse  de 
la  prendre  au  dépourvu. 

—  L'amour  platonique,  me  répondit- 
elle,  c'est  quand  on  s'adore  sans  laire 
de  bêtises. 

—  Connaisse/.-vous  dos  exemples? 

—  Mais  certainement.  L'homme  que 
j'ai  le  plus  aimé  ne  m'a  jamais  embrassé 
le  front,  —  ni  autre  chose,  ajouta-t-cllo 
en  \o\ant  un  sourii-e  relever  ma  mous- 
ladu".  Va  cependant  je  l'ai  revu  tous  les 
jours  pendant  six  semaines.  11  m'avail 
loué  une  petite  maison,  à  Cannes,  sur 
la  roule  d'.\iilibes.  Le  |)remier  jour, 
quand  il  partit  sans  avoir  fait  autre 
chose    que    me    serrer    la    main,    fumer 


I.A     LIAISON     1)    Il  KC.TOli 


des  cigares  sur  ma  terrasse  en  exami- 
nant les  vagues,  et  martyriser  mon 
piano,  j'ai  cru  qu'il  était  timide  et  je 
me  suis  moquée  de  lui  avec  ma  femme 
de  chambre.  Croiriez-vous  qu'après  une 
semaine  de  ce  résime  le  bruit  de  ses 


pas  sur  la  route  me  donnait  des  palpi- 
tations de  cœur?  .Moi  qui  ne  comprends 
que  les  valses,  je  restais  pendant  des 
heures  à  écouter  sa  musique,  une  mu- 


LA     MAISON     D   IIKCÏOU 


sique  à  porter  le  diable  en  lerre.  Et  si 
un  homme  peut  se  vanter  qu'on  lui  a 
élu  licU'lc,  c  est  celui-là.  Quand  la  porte 
s'était  refermée  sur  lui,  je  prenais  la 
plume...  Probablement,  vous  ave/  reçu 
des  lettres  d'amour  :  comme  celles  que 
je  lui  écrivais  alors,  jamais!  ..  Le  rêve 
lini,  j'ai  bien  cru  ([ue  j  allais  mourir! 

Je  demandai  le  nom  de  cet  homme 
extraordinaire  sans  pouvoir  l'arracher 
à  Lucile;  mais  je  n'en  avais  pas  besoin  : 
Hector  de  Fossemagne,  de  toute  évi- 
dence, avait  été  le  héros  de  ce  roman 
bizarre.  Mais  à  quoi  songeait-il,  au  nom 
du  ciel  ? 

Je  demandai  à  ma  compagne,  sans  lui 
laisser  voir  que  j'avais  deviné  le  nom 
du  héros  : 

—  Vous  n'avez  pas  été  heureuse  long- 
temps? 

—  Six  semaines.  //  était  marié.  Sa 
femme ,  sans  doute ,  aura  pincé  mes 
lettres.  Il  y  a  eu  scandale,  séparation. 
Tout  cela  pour  quelques  cigarettes,  pour 
beaucoup  de  musique  lamentable,  et 
pour  des  conversations  aussi  peu  gaies. 
Si  vous  y  comprenez  quelque  chose, 
vous  êtes  malin. 

Certes,  je  n'étais  pas  plus  «  malin  » 
que  Lucile  Régnier;  j'en  fis  l'aveu  loyal, 
sans  chicaner  ma  petite  amie  sur  la  qua- 
lité, peu  méritoire,  de  son  amour  plato- 
nique. J'avais  de\ant  moi  un  mystère 
de  plus,  ajouté  à  pas  mal  d'autres  que  j  ai 
glanés  dans  le  sillon  de  la  vie  et  qui  se 
dessèchent  peu  à  peu  dans  ma  mémoire. 
Ivt,  de  fait,  celui  de  «  la  liaison  d'Hec- 
tor 1)  était  presque  oublié  quand,  à  mon 
extrême  surprise,  la  poste  m'apporta 
une  lettre  du  marquis  :  je  ne  l'axais 
pas  revu  depuis  (Cannes.  Il  m'écrivait 
simplcnienl,  comme  si  nous  nous  fus- 
sions quittés  la  veille  : 

i<  Tu  sais  par  les  journaux  le  mariage 
de  Suzette.  l'"ais-nioi  le  plaisir  ou  plutôt 
rends -moi  le  service  d'y  assister.  Les 
cérémonies  de  ce  genre  ne  sont  jamais 
agréables  pour  un  père  si'purc.  Je  vou- 
drais quitter  l'église  et  rentrer  dans  ma 
solitude  au  bras  d'un  ami,  caT  mes  forces 
physiques  et    morales  ne   sont  plus  ce 


qu'elles  étaient  il  y  a  dix  ans.  C'est 
entendu,  n'est-ce  pas,  mon  cher?  Tu 
viendras  ?  ■■ 

Non  seulement  Suzette  se  mariait, 
mais  encore  elle  faisait  >•  un  grand  ma- 
riage »,  un  mariage  de  cinquante  lignes, 
comme  disent  les  reporters  spéciaux.  Je 
trouvai  Saint-.\uguslin  renq)li  par  une 
foule,  et  quelle  foule  !  Connue  lleurs, 
comme  musique,  comme  toilettes,  comme 
noms,  il  était  vraiment  diflicile  de  rêver 
mieux.  Cependant,  parmi  ce  millier  de 
personnes,  —  à  commencer  par  moi.  — 
se  glissait  une  gêne  vague.  Peu  d'assis- 
tants, je  suppose,  auraient  voulu  être  à 
la  place  du  pauvre  Meclor,  obliquement 
agenouillé  sur  son  prie-Dieu,  de  façon  à 
ne  pas  voir  sa  femme,  qui,  elle  aussi, 
était  fort  changée. 

Le  discours  du  célébrant  fut  curieux. 
Ce  prêtre,  âgé  et  \cnérable,  n'en  était 
pas  évidemment  à  son  coup  d'essai  en 
matière  de  "  situations  délicates  ".M"'" de 
Fossemagne  fui  complimentée  sur  ses 
vertus:  éloge  trop  lourd,  sans  doute, 
pour  sa  modestie  ;  car  elle  l'écoula,  la 
tête  dans  ses  mains,  presque  avec  des 
sanglots.  Il  faut  supposer  que  l'orateur 
n'avait  pas  reçu,  comme  moi,  les  conli- 
dcnces  de  Lucile;  son  discours  fut  muet 
sur  les  vertus  de  mon  pauvre  Hector 
dont  il  [ml  heureusement  glorifier  les 
ancêtres,  ce  qui  jirouve  que  la  noblesse 
a  du  bon,  même  pour  un  ])rédicateur 
dans  l'enibari-as. 

A  la  sacristie,  le  supplice  fut  vrai- 
ment cruel.  Debout  à  coté  de  sa  femme, 
le  marquis  put  étudier  la  gamme  des  ava- 
nies, les  poignées  de  main  rapides  et 
volontairement  distraites,  les  sourires 
contraints  et  lîgés,  les  félicitations  bal- 
butiées; même,  de  temps  à  autre,  I  onii.v- 
sion  d'une  douairière  ;i  chc\  al  sur  les 
micurs.  Il  était  là  comme  un  in\ilê  né- 
cessaire, mais  connue  un  invité  dont  la 
présence  glaçait  tout  le  monde.  Il  tint 
bon,  toutefois.  Quand  il  se  sentait  las 
de  son  rôle,  je  voyais  son  regard,  où 
brillait  alors  un  éclair  d'amour,  se  tour- 
ner vers  sa  lille,  rayonnante  de  bon- 
heur, de  lu\<-  l'I  de  beauté. 


I.A     MAISON     1)   IIKCTOH 


Enfin ,  le  cortège  se  l'oniia  pour  la 
sortie.  J'attendais  ce  malheureux  sous 
le  porche.  Dès  qu'il  put  se  dérober,  il 
prit  mon  bras  et  nous  nous  perdîmes 
dans  la  foule.  Un  fiacre,  hélé  au  pas- 
sage, nous  emporta  derrière  ses  stores 
baissés,  comme  il  eût  emporté,  au  sortir 
de  la  cour  d'assises,  deux  accusés  mis 
au  grand  air  après  un  acquittement  dou- 
teux. 

Lorsque,  enfin,  nous  ncuis  trouxànies 
dans  le  rez-de-chaussée  d  Hector,  il  se 
laissa  tomber  dans  un  fauteuil,  épuisé  ; 
je  j)us  \oir  en  ce  moment  qu'il  avait 
presque  l'air  d'un  \  ieillard.  . 

—  Pauvre  ami  I  soupirai-je.  Comme 
tu  es  changé  I   Es-tu  malade? 

—  Malade  I  s  écria-t-il  en  riant  d  un 
rire  douloureux.  Usé  par  le  vice,  flétri 
par  la  débauche  :  voilà  ce  que  j'ai  lu 
dans  les  yeux,  deviné  dans  les  chucho- 
tements de  tous  ces  idiots  que  nous 
quittons.  Tâche  de  leur  faire  croire  que 
cet  appartement,  où  nulle  femme  n'a 
jamais  pénétré,  n'est  pas  le  rende/.-vous 
des  pécheresses  de  la  capitale  1  Toi- 
même  ne  l'as-tu  pas  entendu  dire?  Ne 
l'as-tu  pas  cru? 

—  Tu  es  probablement  beaucoup  plus 
oublié  que  tu  ne  penses,  répondis-je.  Il 
est  vrai  que  tu  viens  de  sortir  de  l'ou- 
bli pour  une  heure...  En  effet,  le  monde 
est  stupide. 

—  Heureusement  1  fit  \'iclor.  Stupide 
autant  qu'il  est  implacable,  de  sorte  que, 
au  moyen  de  sa  bêtise,  on  peut  mettre  en 
défaut  sa  méchanceté.  Oui,  on  le  peut; 
je  viens  de  le  faire;  la  farce  est  jouée. 
Su/.ette  \ient  d'entrer  dans  une  famille 
Iles  ancienne,  très  considérée,  infini- 
ment sévère.  Pauvre  enfant  1  Elle  avait 
contre  elle  mon  passé  et  ma  réputation. 
Mais  sa  mère,  qui  l'a  élevée  et  très 
bien  élevée,  il  faut  en  convenir,  était  un 
ange.  Le  prédicateur  1  offrait,  il  n'y  a 
qu'un  moment,  à  l'imitation  des  épouses, 
trop  nombreuses,  dont  les  maris  sont  des 
monstres. 

—  Je  sais  que  tu  n'es  pas  un  monstre, 
dis-je  à  Hector.  Quant  à  préciser  ce  que 
tu  es,    sur    mon    àme.  je   ne  le  poin-rais 


pas  I  Tiens,  mon  ami ,  le  moment  est 
venu  de  t'apprendre  que  Luciie  Régnier 
m"a  conté  votre  histoire,  .le  t'avoue  que 
je  n'y  ai  rien  compris  : 

—  L'indiscrète  1  Elle  pouvait  faire  tout 
manquer  1...  Par  bonheur,  ni  loi  ni  les 
autres  n'ont  cherché  l'énigme.  Ecoute, 
toi  qui  es  le  tombeau  des  secrets  !  La 
séparation ,  prononcée  au  profit  de  sa 
mère,  a-t-elle  empêché  Suzette  de  se 
bien  marier? 

—  Non,  certes  I  répondis-je.  Elle  ne 
pouvait  espérer  mieux. 

—  Et  si  les  rôles  avaient  été  renver- 
sés? Si  le  jugement  a\ait  été  contre  ma 
femme? 

—  11  est  certain,  affirmai-je,  que  ta 
fille  en  eût  souffert  gravement.  Il  est 
certain  qu'elle  n'eut  pas  fait  le  mariage 
qu'elle  vient  de  faire.  Mais  pourquoi  ce 
dilemme  de  séparations  où  lu  le  places? 
Veux-tu  dire,  —  et  vraiment  je  com- 
mence à  le  croire,  —  que  tu  t  es  fait 
condamner  volontairement  ? 

—  Je  me  suis  fait  condamner  volon- 
tairement, répéta  Hector  d  une  voix  tpii 
commençait  à  trembler.  //  fullait  une 
séparation.  J'en  ai  pris  l'odieux  à  cause 
de  Suzette. 

—  Mais  pourquoi  fallait-il  une  sépa- 
ration ? 

—  Parce  que,  mon  ami,  quand  on  a 
donné  à  sa  femme  tout  son  cieur,  toute 
son  admiration,  tous  ses  désirs,  tous  ses 
espoirs  pendant  dix  ans,  le  contour  de 
ce  visage,  la  forme  de  ce  corps,  le  son 
de  cette  voix  sont  le  plus  atroce  des 
supplices,  après  que  1  indignité  d'une 
ingrate  créature  vous  a   foudroyé  ! 

—  Tu  es  fou  !  m'écriai-je. 

Mais  la  protestation  resta  dans  mon 
gosier.  Tout  à  coup  le  souvenir  de  cette 
soirée  fatale,  où  Kopriva  nous  avait  ter- 
rassés tous  par  son  génie,  me  revint  à 
l'esprit.  Je  gardai  un  silence  dont  le 
malheureux  Hector  devina  la  cause  : 

—  Ah  !  toi  aussi,  tu  avais  vu,  soupira- 
t-il.  Tu  avais  vu  ce  miracle  effroyable  du 
démon  ;  une  femme,  une  mère,  fascinée 
en  quelques  minutes,  après  dix  ans  de 
bonheur  et   de  pureté.    JMais  lu  ignores 


I.  A     MAISON     11   lIKCTnlt 


une  chose  :  c"esl  que,  dès  le  lendeniiiin 
de  ce  concert  en  famille  donl  lu  fus  le 
lénioin,  ce  misérable  et  son...  admira- 
trice avaient  trouvé  moyen  de  se  re- 
voir... 

—  llectnr!...  ne  dis  p:is  cela,  m'é- 
criai-je. 

—  Oui,  des  le  lendemain  1  Tu  lui  re- 
prochais {l'avoir  une  beauté  froide  I... 
Elle  m'a  tout  axouc,  mon  ami.  Après 
cette  confidence  —  lu  admires  proba- 
blement sa  franchise  —  le  paradis  ter- 
restre de  ma  vie  devenait  un  enfer  où, 
comme  deux  damnés,  nous  allions  nous 
trouver  en  |)résence  pour  de  louf^ues, 
lonf;ues  torlures  1  Ccpendanl ,  même 
avant  de  se  jeter  à  mes  genoux,  elle 
avait  obtenu  de  Kopriva  le  serment  qu"il 
allait  partir,  qu'il  ne  mettrait  plus  lefiied 
en  France.  Fallait-il  que  cet  homme  fût 
enivré  d'amour  pour  obéir  i(unine  d  a 
fait  :... 

—  I'',t    lu   n'as   i)as   |)U...  ? 

—  Pardonner?  .-\h  !  j'aimais  trop!... 
.\lors  ce  fut  elle  qui  ni'oH'ril  de  partir, 
de  disparaître,  de  me  laisser  ma  lille  I 
J'entrevis  pourSuzetle  un  avenir  de  dis- 
^'ràce.  Ma  lille  1  Tout  ce  qui  me  restait 
au  monde!  Je  réfléchis  beaucoup  dès 
qu'il  me  fut  possible  fie  réfléchir.  C'est 
alors  que  j  inventai  la  comédie  deCannes. 
Lucilc  Réj^nier  t'a  dit  vrai.  Seulement 
elle  a  <lù  me  croire  fou  !... 

—  C'est  elle  qui  a  été  folle,  répon- 
dis-je,  car  elle  s'est  mise  à  t'adorer. 
Mais  revenons  à  ton  sacrilice.  l'ne 
chose  m'cmi)cchc  de  le  comprendre  :  ta   | 


lille  devenait  une  étranffère  pour  loi'.' 

—  Pas  tout  à  fait.  Je  la  voyais  sou- 
vent. Sa  mère,  donl  la  vie,  depuis  lors, 
a  été  une  longue  pénitence,  l'empêchait 
de  me  mépriser.  Dernièrement,  Suzanne 
m  écrivit  pour  m'olfrir  de  tout  révéler  à 
l'enfant  après  le  mariage.  Mais  je  ne 
veux  pas  que  ma  bien-aimée  ait  celle 
douleur.  Puisque,  dans  nos  moeurs,  la 
femme  est  déshonorée  par  l'infidélité, 
simple  peccailille  chez  l'homme,  il  faut 
que  Suzette  arrive  à  ses  cheveux  blancs 
avec  l'ignorance  de  la  honte  maternelle. 
D'ailleurs ,  depuis  la  cérémonie  d'où 
nous   sortons,  j'ai  de  nouveaux  projets. 

—  Mon  Dieu  !  m'écriai-jc,  que  vas-tu 
faire  encore?  Les  projets  d'un  homme 
de  ta  trempe  sont  efl'ravanls. 

—  Je  vais  faire  une  chose  ])eu  allen- 
due  en  elfet.  Je  vais  reprendre  avec  ma 
femme  les  apparences  de  la  vie  com- 
mune. De  celle  fa^on,  ma  lille  m'est 
rendue  et  ses  enfants  pourront  avoir 
mes  caresses.  I.e  monde  dira  :  <■  Quelle 
sainte  que  celle  admirable  Suzanne  !  V.Wc 
a  pardonné  !  »  Une  fois  encore  j'aurai 
trompé  le  monde  I 

—  Je  devine  ce  qui  se  passe  en  loi, 
dis-je  à  mon  ami.  Dans  la  rencontre  de 
lout  à  l'heure,  lu  as  senti  que  tu  aimes 
encore  la  femme? 

—  .Ah  !  lu  n'y  entends  rien  !  me  répon- 
dit Hector  de  Fossomagne.  J'ai  senti,  au 
contraire,  —  et  c'est  là  ce  ((ui  me  décide, 
—  j  ai  senti  tpie  je  ne  1  aime  plus! 

LlioN     un.     T  INSE.Vf. 


-t3((5- 


T  O  K I  O 


Un  des  vieux  résidents  étrangers  au 
Japon,  à  qui  on  demandait  un  jour  son 
sentiment  sur  ce  pays,  caractérisait  ses 
impressions  diverses  en  appelant  l'em- 
pire du  Soleil  levant  ■.  la  terre  des  dés- 
appointements )i.  Le  mot  est  joli  et  bien 
vrai  en  ce  qui  concerne  Tokio  spéciale- 
ment. On  avait  rêvé,  en  elTet,  quelque 
ville  g^randiose,  aux  portes  gigantesques, 
aux  palais  sans  nombre,  avec  toute  la 
richesse  et  la  splendeur  orientales,  et, 
quand  on  approche  de  cette  capitale 
d'un  empire  de  iO  millions  d  âmes,  on 
est  désagréablement  surpris  de  voir 
comme  un  immense  village,  aux  mai- 
sons basses,  aux  rues  boueuses,  avec 
une  vie  populaire  grouillante  et  une 
absence  de  luxe  absolue.  Peu  à  peu 
cependant,  lorsqu'on  se  défait  de  ses 
idées  premières,  on  garde,  somme  toute, 
l'impression  fort  curieuse  et  peu  banale 
d'une  grande  cité  étrangement  bariolée, 
pittoresque  et  vivante. 

S'il  faut  en  croire  les  vieilles  annales 
IX.  —   l!l. 


du  Japon,  le  pays  autrefois  n  aurait  pas 
eu  moins,  tour  à  tour,  de  soixante  capi- 
tales. Aux  anciens  jours,  en  elTet,  on 
avait  une  épouvante  superstitieuse  du 
lieu  dans  lequel  une  personne  était 
morte.  Le  fds  d'un  homme  défunt  se 
reconstruisait  toujours  une  autre  mai- 
son, et  de  même  aussi  le  successeur  d  un 
mikado  se  choisissait  une  nouvelle  ca- 
pitale. 

Lorsque  la  civilisation  chinoise  en- 
vahit le  Japon,  on  prit  une  manière  de 
vivre  plus  confortable  et  plus  raffinée, 
qui  était  tout  à  fait  incompatible  avec 
ces  changements  répétés.  Le  pays  n'eut 
plus  dès  lors  qu'une  seule  capitale,  mais 
ce  ne  fut  pas  immédiatement  Tokio. 

Tokio,  autrefois  Védo,  a,  en  elFet, 
une  origine  relativement  moderne.  .\u 
moyen  âge,  l'espace  que  la  ville  occupe 
maintenant  était  presque  totalement 
recouvert  par  la  mer  ou  par  des  lagunes. 
En  1456,  un  guerrier  du  nom  de  Ola 
Dokivan   y    construisit   une    forteresse. 


TOKIO 


Les  avantages  militaires  de  cette  posi- 
tion ne  lardèrent  pas  à  être  connus  de 
Hideyoshi,  le  «  Napoléon  du  Japon  », 
qui  dépêcha  un  de  ses  lieutenants.  Jeya- 
sou,  pour  en  prendre  possession.  Quand 
Jeifasou  devint  lui-même  shogoun,  cesl- 
à-dire  délégué  général  de  l'empereur,  il 
fît  de  Yédo  sa  capitale.  Depuis  ce 
temps-h'i,  le  Japon  eut  ainsi  prati- 
quement deux  métropoles  :  la  vraie 
capitale,  Kioto,  où  l'empereur  résidait 
dans  une  majestueuse  réclusion ,  et 
Yédo,  d'où  le  shogoun  exerçait  l'autorité 
effective  sur  tout  le  pays.  .\  la  suppres- 
sion du  shogounal,  en  ISdS,  le  mikado 
ou  empereur  vint  habiter  à  ^  édo  et,  le 
13  septembre  de  la  même  année,  le  nom 
de  la  ville  était  changé  en  celui  de 
Tokio,  qui  veut  dire  capitale  de  l'Est,  en 
opposition  avec  Sai-lvio  ou  capitale  de 
rOuest,  qui  était  le  nom  de  Kioto. 

Depuis  lors,  la  ville  n'a  pas  cessé 
d'être  le  siège  du  pouvoir  suprême. 
L  empereur  ayant  concédé  à  son  peuple, 
en  I8<S',*,  une  Constitution  établissant 
une  Diète,  c'est  à  Tokio  que  les  deux 
Chambres  qui  la  composent  ont  leurs 
palais  respectifs.  II  y  a,  en  outre,  dix 
ministères  entre  lesquels  est  répartie  la 
direction  effective  des  affaires  du  pays. 

Tokio,  (|ui,  tout  comme  Rome,  est 
bâtie  sur  plusieurs  collines,  couvre  un 
immense  espace  de  terrain  plus  vaste 
que  Paris  sans  doute.  (In  ne  s'en  éton- 
nera pas  si  l'on  veut  bien  songer  cjue  la 
ville  compte  I  ,")(i(M)0(l  habitants,  que 
presque  toutes  les  maisons  n'ont  pas 
d'étages,  et  que  beaucoup  sont  bâties 
au  milieu  des  jardins.  Certains  quar- 
tiers donnent  même  absolument  l'illu- 
sion (le  la  cam|)agne,  et,  lorstpie  dans 
(|uelque  rue  ombragée  de  Koishikawa, 
|)ar  exem])le,  on  rencontre  un  rustique 
tliar  à  bœul's.  on  ne  se  croirait  guère 
dans  une  des  ca[)ilales  du  monde. 

L'histoire  de  Tokio  est,  en  grande 
|)arlie,  une  succession  de  désastres  : 
tremblements  de  terre,  incendies,  ty- 
phons, inondations,  etc.  La  ville  a  été 
détruite  et  reconstruite  plusieurs  fois 
après  des  connagratinus  de  lnul   genre. 


En  I7t»3,  un  tremblement  de  terre  lit 
37  000  victimes.  En  1855,  un  autre  en 
fit  plus  encore. 

Quant  aux  incendies,  ils  y  sont  si 
fréquents,  et  si  appréciés  aussi,  qu'on  les 
appelle  •<  la  fleur  de  Tokio  •>  et  que  la 
langue  japonaise  a  toute  une  gamme 
très  nuancée  de  noms  divers  pour  les 
désigner  suivant  leur  origine,  leur  vio- 
lence, etc.  Le  plus  fameux  de  ces  sinistres 
est  celui  qui  détruisit  la  moitié  de  la 
ville  en  1657  et  brûla  1 10000  personnes. 
Tout  récemment  encore,  dans  le  cours 
de  l'année  dernière,  2000  maisons  furent 
réduites  en  cendres  dans  le  quartier  de 
Ilongo. 

On  s'explique  d'ailleurs  la  puissance 
de  destruction  et  la  violence  de  ces 
incendies  par  ce  fait  que,  précisément  à 
cause  des  tremblements  de  terre,  la 
ville  est  bâtie  tout  entière  en  bois.  Seuls, 
quelques  très  rares  particuliers  et  les 
grandes  administrations  ont  des  con- 
structions à  l'européenne.  L  usage  s'en 
est  introduit  au  Japon  en  187'2,  mais  il 
ne  s'est  pas  propagé. 

C  est  dans  celte  même  année  187 '2  que 
Tokio  a  été  réunie  par  un  chemin  de  fer 
à  Yokohama,  le  grand  port  de  commerce 
distant  de  30  kilomètres  environ.  La 
lumière  électrique  a  été  introduite  dans 
la  ville  pour  la  première  fois  en  1885  et 
les  téléphones  en  1890.  Mais  tous  ces 
perfectionnements  sont  enc«u'e  fort  peu 
répandus.  Je  termine  ces  renseigne- 
ments en  vous  rappelant  que  Tokio  a 
été  ouverte  aux  voyageurs  en  1809; 
mais  on  ne  peut  pas  y  résider  librement. 
Tsoukidji,  la  concession  étrangère,  est 
encore  le  seul  quartier  où  peuvent  ha- 
biter les  étrangers  sans  attache  avec  le 
gouvernement  jajionais. 

Va  maintenant,  pour  aci'oin])lir  luilre 
pèlerinage  aux  lieux  célèbres  de  la  ville, 
quittons  Tsoukidji  par  une  belle  journée 
de  printemps  ou  il'aulomne. 

Mais  tout  d'abord  —  à  tout  seigneur 
tout  honreur  —  il  faut  payer  son  tribut 
d'éloges  au  petit  véhicule  qui  est  le  roi 
incontesté  des  rues  de  Tokio;  car  enfin 
on  ne  peut  guère  parler  des  inénarrables 


tramways,  bourrés  comme  des  boites  de 
sardines,  traînés  par  de  petites  rossi- 
nantes faméliques,  et  qui  n'ont  d'inté- 
ressant que  de  rapporter  '^'t  pour  1(10 
aux  actionnaires  de  la  compagnie. 

Le  djinrikisha,  lui,  est  coquet,  pro- 
pret, léfjer,  et,  pour  peu  qu'on  choisisse 
un  bon  trotteur,  on  file  apréablenienl  à 
travers  la  ville  immense. 

On  ne  s'accorde  pas  quant   à  l'oriirine 


Les  deux  héros  de  la  profession  sont 
les  traineurs  de  Jjinrikishas  nommés 
Moukobata  et  Kitaj^a  qui,  en  mai  1891, 
accomplirent  l'acte  de  courag:e  dont  on 
a  coutume  de  faire  jjloire  au  prince  de 
Grèce,  en  sauvant  la  vie  au  tsarévitch 
de  Russie,  actuellement  Nicolas  IL  Le 
gouvernement  russe  leur  sert  à  tous  les 
deux  une  importante  pension. 

Je   viens   lie   dire   que   le  cJjinriliisha 


.MAISON'     DE     THE 


des  djiiirikishas.  Ils  datent  de  1867  ou 
1868  et  ont  remplacé  les  palanquins. 
Les  Japonais  en  attribuent  l'invention 
à  l'un  des  leurs  qui  vit  encore  et  pour 
lequel,  à  chaque  session  de  la  Diète,  on 
dépose  une  pétition  tendant  à  accorder 
une  pension  à  ce  bienfaiteur  national. 
II  est  plus  probable  cependant  que  l'in- 
génieux véhicule  a  été  imaginé,  en  1867, 
par  un  .Américain  nommé  Goble,  qui 
était  moitié  savetier,  moitié  mission- 
naire. L'idée  fit  immédiatement  for- 
tune, et  à  l'heure  actuelle  il  n'y  a  pas 
moins  de  40  000  djinrikishas  en  circu- 
lation à  Tokio.  La  course  en  coûte  15  à 
20  sens,  c'est-à-dire  8  ou  10  sous. 


est  le  seul  moyen  pratique  de  circuler 
dans  les  rues  de  Tokio.  J'oubliais  la  bi- 
cyclette dont  messieurs  les  Japonais  se 
servent  à  merveille.  Ils  ont  pris  du  pre- 
mier coup  cette  attitude  couchée  sur  la 
machine  qui,  pour  les  professionnels, 
est,  vous  le  savez,  un  brevet  de  chic  et 
de  suprême  élégance. 

Il  y  a,  à  Tokio  comme  partout,  des 
promenades  classiques  que  les  guides 
recommandent  et  qu'il  serait  de  mau- 
vais ton  pour  un  étranger  de  ne  point 
faire.  Une  des  premières  est  celle  du 
parc  de  Shiba.  Les  curiosités  y  sont, 
d'ailleurs,  des  plus  variées,  et  à  côté  de 
ses  temples  qui  comptent  parmi  les  pre- 


mières  merveilles  de  l'jirl  japonais  et 
dans  lesquels  f)ii  peut  admirer  les  tom- 
beaux de  quelques  shoyouns,  un  a  le 
loisii- de  visiter  aussi  un  des  prineipaux 
bazars  de  Tokio,  le  célèbre  Isirnnlioha, 
où  sont  mis  en  vente  les  mille  menus 
objets  de  la  vie  japonaise. 

A  quel(|uo  dislance  de  Sliiba  se 
trou\e  le  lemjjle  bouddhiste  de  Senr/a- 
liDiiil/i  où  sont  enterrés  les  r/nnrnnte- 
■tepl    linnins    qui.     voulant     veiif^iT     le 


meurtre  d'un  cher  nlnié. 
n'hésitèrent  pas  à  braver 
la  rij,'ueur  des  lois  et  mou- 
rurent après  avoir  mis  à 
mort  l'assassin  de  leur 
maître.  Les  quaranle-xepl 
lionins  reslenl  dans  l'ima- 
gination populaire  comme 
des  modèles  d'esprit  che- 
\alcresque  et  de  dévoue- 
ment. L'admiration  de  la 
foule  pour  CCS  héros  est  si  jjrandc  (|uc 
renccns  brûle  constamment  (le\ant  la 
tombe  de  leur  chef,  Ui.shi  lùiurano- 
sanlié,  et  que  des  milliers  de  cartes  de 
\isite  leur  sont  apportées  au  nouvel  an 
par  les  admirateurs  de  leur  courageux 
attai-hemenl . 

Le  parc  de  Shiba  est  à  un  bout  de  la 
ville  ;  son  rival  dans  la  faveur  populaire, 
le  parc  d'Ouéno,  est  au  côté  ojiposé. 
Pour  aller  de  l'un  h  l'autre,  on  traverse 
la  ville  entière. 

X'oici  d'abord  (iiiiza.  la  fjrandc  rue 
cil  vont  llâner  les  étran};ers,  avec  ses 
mafjasins  dont  quelques-uns  sont  orga- 
nisés à  reuro[)éenne  et  dans  lesquels  on 


a  l'agrément  de  pouvoir  pénétrer  sans 
quitter  ses  chaussures.  Puis,  tout  près 
de  là,  Aalca-dori  avec  ses  boutiques  de 
curiosités  qui  sont  le  paradis  des  bibe- 
loteurs. 

Nous  voilà  en  plein  centre  de  la  ville 
maintenant.  Nous  traversons  iXagala- 
tcho,  le  quartier  «  chic  "  de  Tokio,  le 
quartier  des  légations.  Tout  autour  dans 
la  plaine  se  dressent 
de  grandes  bâtisses  offi- 


V  o  s  s  ft    nu    r  A I.  A  I  s   i  m  !•  fc  u  i  a  i, 

cielles,  en  brique  rouge,  architecture 
européenne;  les  ministères,  le  palais  de 
la  Diète;  puis,  au  milieu,  faisant  une 
tache  heureuse,  le  palais  impérial.  Il  est 
pesamment  assis  sur  cette  grande  plaine. 
Les  fossés  qui  l'entourent,  avec  leurs 
talus  verts  et  les  arbres  qui  s'j  étalent 
et  les  myriades  de  fleurs  sauvages  flot- 
tant sur  les  eaux  tranquilles,  olfrenl  un 
des  plus  beaux  spectacles  de  Tokio. 

Le  palais  impérial  est  habité  de- 
puis IS8Ù  par  l'empereur.  L'entrée  en 
est  réservée  à  quelques  privilégiés  seu- 
lement. Extéi'ieurement,  les  bâtiments 
sont  d'architecture  japonaise.  Quant  à 
l'intérieur,  le  type  de   la   décoration  de 


LE     PARC     D    O  U  E  -N 


l'impériale  demeure  est  essentiellement 
marqué  par  une  simplicité  raffinée,  avec 
des  teintes  neutres  et  pâles  et  des  do- 
rures très  douces  :  c'est  du  pur  shin- 
toïsme,  le  vrai  style  impérial.  L'ameu- 
blement du  palais  vient  d  Allema^'ne 
et  est  d'un  elFet  moins  heureux. 

L'Université  de  Tokio  a  été  longtemps 
la  seule  du  Japon.  Depuis  quelques 
mois,  il  y  en  a  une  aussi  à  Kioto,  mais 
exclusivement  japonaise.  Celle  de  Tokio, 
au  contraire,  compte  nombre  de  pro- 
fesseurs étrangers.  Elle  comprend  six 
Facultés  :  droit,  médecine,  littérature, 
science,  agriculture  et  génie  civil.  La 
Faculté  de  médecine  est  exclusivement 
sous  l'influence  allemande;  les  autres 
ont  des  professeurs  de  diverses  natio- 
nalités :  français,  russes,  allemands, 
anglais,  etc.  Tokio  comprend  encore 
nombre  d'autres  établissements  d'en- 
seignement supérieur  :  l'école  normale, 
l'école  supérieure  de  commerce,  l'école 
des  nobles,  l'école  des  beaux-arts,  et  des 
écoles  militaire  et  navale. 

Nous  voici  enfin  à  Ouéno.  C'est  le 
quartier  le  plus  populaire  de  la  ville. 
Juché  sur  sa  colline,  avec  ses  minuscules 


maisons  de  thé  cachées  dans  les  bos- 
quets, ce  parc  charmant  est  le  rendez- 
vous  favori  des  promeneurs.  Tout  Tokio 
y  vient  voir  en  avril  les  cerisiers  en 
fleur,  et,  en  août,  les  lotus  qui  s'épa- 
nouissent sur  son  petit  lac  de  Shmoha- 
zoa-no-iké. 

Asakousa  est  à  quelques  minutes  de 
Ouéno  et  on  aperçoit  de  loin  son  hor- 
rible tour.  C'est  à  Asakousa  que  se 
trouve  le  grand  temple  de  Sensodji, 
populairement  appelé  Asakousa-h'wan- 
non,  parce  qu'il  est  dédié  à  Kwannon, 
la  déesse  de  Merci.  La  tradition  popu- 
laire donne  à  ce  sanctuaire  une  fabu- 
leuse antiquité,  et  c'est  le  plus  fréquenté 
de  la  ville.  C'est  le  temple  préféré  de 
la  classe  moyenne  et  des  basses  classes. 
La  grande  salle  olfre  certainement  un 
des  plus  extraordinaires  spectacles  qu'il 
soit  possible  d'imaginer.  On  y  voit  un 
extravagant  mélange  de  piété  et  de 
plaisirs,  de  splendides  autels  et  de  gro- 
tesques ex-voto,  de  jolis  costumes  et 
d'idoles  répugnantes.  Toute  une  foule 
grouille  là  parmi  le  claquement  des 
chaussures  de  bois,  —  car  on  ne  se  gêne 
guère  à  .Asakousa-Kwannon,   on   ne  se 


déchausse  pas  et  on  f^arde  son  chapeau. 
Des  coqs,  des  poules  trottinent  partout; 
des  pif^eons  se  pavanent  sur  les  solives; 
des  enfants  jouent  sur  les  statues  exté- 
rieures ;  des  soldats  fument;  les  crovanls 
Iraliquent  à  haute  voix  avec  des  mar- 
chands de  charmes,  et  dans  un  coin,  les 
amoureux  apportent  des  lettres  sup- 
pliantes à  la  divinité.  De  tout  ce  monde 
personne  ne  sort  sans  s'arrêter  devant 
une  malheureuse  idole,  horriblement 
sale  et  défi{;urée,  que  chacun  frotte 
selon  ses  maux,  qui  sur  les  yeux,  qui 
sur  lo  nez,  etc.  Au  dehors,  tout  autour 
du  teni|)le,  c  est  une  foire  pcr]>étuellc, 
un  entassement  extravaf;ant  de  bara- 
ques de  toutes  sortes.  Voilà  les  spec- 
tacles divers  :  théâtres,  jongleurs,  lut- 
teurs, singes  savants;  puis  les  boutiques 
à  deux  sous,  les  photographies  à  bon 
marché,  et  surtout  les  inénarrables 
pêcheurs  à  la  ligne  qui,  gravement,  un 
petit  bambou  en  main,  taquinent  des 
poissons  rouges  au  fond  d'un  baquet: 
une  «  foire  aux  pains  d'épice  ■>  débrail- 
lée, qui  se  prolonge  le  soir  aux  lanternes, 
et  cela  pendant  trois  cent  soixante-cinq 
jours  par  an. 

Derrière  Asakousa,  commence  la 
(c  Plaine  du  Honheur  »,  le  célèbre 
Yoshiwara,  où  sont  cloîtrées  les  fra- 
giles beautés... 

On  peut  dire  que  la  plus  grande  attrac- 
tion de  Tokio,  c'est  Tokio  elle-même, 
avec  ses  étranges  petites  maisons  de  bois, 
la  vie  en  plein  air  du  peuple,  le  bruit  des 
chaussures,  les  djinrikishaa,  les  petits 
enfants,  les  jolis  costumes  nationaux 
que  les  modes  européennes  n'ont  heu- 
reusement pas  encore  détrônés,  et,  enlin, 
pour  la  classe  des  bourgeois,  des  petits 
employés,  rindcscri])til)le  grotesque  tles 
combinaisons  de  ces  costumes  japonais 
avec  les  vieux  «  laissés  pour  compte  » 
des  tailleurs  occidentaux.  Tout  cela 
contribue  à  donner  h  la  ville  un  aspect 
absolument  particulier.  Les  rues  sont 
animées,  grouillantes  et  pleines  de 
bruits  divers.  C'est  le  cri  du  marchand 
d'objets  en  osier,  avec  son  chargement 
si  artistement   arrangé,    puis    le  siflle- 


ment  aigu  de  la  bouillotte  du  raccom- 
modeur  de  pipes,  l'appel  guttural  des 
raccommodeurs  de  chaussures,  une  fan- 
taisiste troupe  de  chanteurs  ambulants 
ou  une  bande  de  prêtres  mendiants, 
enfouis  sous  leurs  grands  chapeaux. 

Mais  ce  sont  surtout  les  innombrables 
enfants.  Avec  ses  grandes  rues  sans  voi- 
tures, le  Japon  est  bien,  comme  on  l'a 
dit  souvent,  le  paradis  des  enfants. 
Leur  gentille  mine  et  leur  air  éveillé 
égayent  beaucoup  la  ville,  et  .ils  sont 
tout  à  fait  charmants  quand  ils  veulent 
bien  cependant  ne  pas  trop  insulter 
l'étranger. 

Rien,  peut-être,  ne  donne  tant  de 
physionomie  aux  rues  japonaises  que  la 
coutume  des  basses  classes  quiveut  que 
les  bébés  se  promènent  toujours  atta- 
chés sur  le  dos  de  leurs  frères  et  sœurs, 
à  peine  plus  âgés  qu'eux.  Tout  ce  petit 
monde  court,  s  amuse,  sans  se  soucier 
le  moins  du  monde  du  bébé  qui,  der- 
rière, s'égosille  à  qui  mieux  mieux  ou 
dodeline  de  la  tête  en  dormant. 

Il  y  a  deux  grands  jours  de  fête  spé- 
ciaux pour  les  enfants.  Le  3  mars, 
chaque  boutique  de  poupées  est  gaie- 
ment parée  avec  ce  qu'on  appelle 
0  Jlima-Siniia  et  qui  représente  la  cour 
en  miniature.  C'est  la  fête  des  petites 
fdlcs.  Celle  des  gardons  a  lieu  le  .">  mai. 
Ce  jour-là,  on  voit  de  tous  côtés  de 
gigantesques  carpes  en  papier  peint, 
(lottant  au  sommet  d'un  mât  comme  des 
drapeaux.  Chaque  maison  qui  possède 
des  garçons  —  et  il  y  en  a  dans  toutes 
ou  à  peu  près  —  a  ainsi  un  mat  avec 
autant  de  carpes  que  d'enfants  mâles. 
I.,a  tradition  populaire  entend  montrer 
par  là  que,  tout  comme  la  carpe  nage 
dans  la  rivière  en  remontant  le  courant, 
de  même  le  hardi  garçon  surmontera 
les  obstacles  de  la  vie  et  deviendra 
grand  en  gloire  et  en  renommée. 

Nombre  de  ces  enfants  ont  la  tête 
dévorée  d'un  eczéma  d'une  forme  très 
connue  et  facilement  guérissable;  mais 
on  se  garde  bien  de  rien  faire,  car  la 
superstition  veut  que  ce  soit  là  une 
garantie  de  santé  pour  l'avenir. 


Lorsqu'un  pelil  Japonais  vient  au 
monde,  fille  ou  garçon,  la  nouvelle  de 
sa  naissance  est  immédiatement  annoncée 
aux  amis  et  connaissances  qui  doivent 
venir  rendre  \isite  au  nouveau-né  et 
à  sa  famille  en  apportant  des  cadeaux. 
Cest  ordinairement  de  l'étoiTe  qui  ser- 
vira plus  lard  à   habiller  le  petit.  Il   est 


Le  nouveau-né  reçoit  son  nom  le 
septième  jour  de  sa  naissance,  et  cela 
donne  lieu  encore  à  une  cérémonie  spé- 
ciale et  à  des  réjouissances  variées.  Les 
petites  filles  prennent  le  nom  de  belles 
et  f,'racieuses  choses  de  la  nature:  on  les 
appelle  :  Prune,  Neige,  Fleur  de  Pêcher, 
Clarté  du  Soleil,  Lotus,  etc.  Aux  petits 
garçons,  on  réserve  des 
noms  qui  sont  des  symboles 
de    force    et    de    courage  ; 


E  N'  T  r.  E  E    n  r 


:  11    T  t  M  i'  1. 1: 


coutume   d"y    ajouter    des    œufs    et    du 
poisson  sec. 

Quatre  jours  après,  lorsque  la  mère 
est  relevée  de  ses  couches,  la  famille  du 
bébé  renvoie,  elle  aussi,  des  présents 
et  une  lettre  de  remerciements  à  tous 
les  amis  qui  se  sont  précédemment  dé- 
rangés. Le  cadeau,  cette  fois,  consiste 
toujours  en  du  riz  bouilli  contenu  dans 
une  boite  de  laque.  La  boîte  doit  être 
rendue  à  la  famille,  sans  avoir  clé  net- 
toyée, ce  qui  serait  souverainement 
inconvenant. 


c  est  ainsi  qu'un  grand  nombre  de  sujets 
du  Mikado  s'appellent  :  Rocher,  Ours, 
Tigre,  etc. 

Les  garçons  seuls  peuvent  prendre  le 
nom  de  la  famille  et  hériter  des  titres 
paternels.  C'est  là  un  premier  trait 
de  la  position  supérieure  reconnue  à 
l'homme  dans  la  famille  japonaise,  par 
contraste  avec  le  sort  réservé  aux  jeunes 
filles. 

Les  petits  enfants  japonais  ne  connais- 
sent pas  tous  les  petits  soins,  toutes  les 
<c  douillelteries  »  dont  on   entoure  les 


enfants  européens;  aussi  les  bébés  japo- 
nais sont-ils  inliniment  moins  déplai- 
sants, plus  vivants  et  plus  fjracieux  que 
leurs  petits  camarades  d Occidenl. 

Deux  ou  trois  semaines  à  peine  après 
sa  naissance,  le  bébé  japonais  se  pro- 
mène déjà,  ficelé  sur  le  dos  dune  sœur  ou 
d'un  frère  aîné.  Là,  il  lui  est  loisible  de 
trier  tant  qu'il  lui  plait;  personne  ne 
viendra  le  consoler.  De  cette  façon  les 
petits  Japonais  apprennent  très  vite  à 
prendre  la  vie  avec  un  brin  de  philoso- 
phie. \  ivant  de  très  bonne  heure  en  [)u- 
blic,  dans  la  rue,  ils  sont  immédiatement 
éveillés  et  vivants,  et  ils  s'habituent  tout 
de  suite  à  s'intéresser  aux  jeux  divers 
des  aînés  sur  le  dos  desquels  ils  vaga- 
linndent. 

Feu  à  peu  les  enfants  grandissent 
ainsi,  les  garçons  restant  parfaitement 
libres  et  respectés  dans  la  maison  dès 
L'ur  plus  jeune  âge,  jusqu'à  ce  qu'ils 
deviennent  des  hommes  à  travers  les 
étapes  successives  de  leur  jeunesse  d'éco- 
lier qui  ne  diffère  guère  de  ce  que  nous 
connaissons  chez  nous. 

Quant    aux  jeunes   lilles,   il    n'en    est 
point  de  même.  Dès  leur  plus  jeune 
âge,  elles  apprennent  à  se  considérer 


comme  inférieures,  à  n'avoir  d'autre 
volonté  que  celle  de  leur  [jère,  puis  de 
leur  mari,  car  la  femme  japonaise  est 
toute  sa  vie  sous  le  contrôle  du  sexe  fort. 
Pendant  son  existence  entière,  elle  devra 
absolument  faire  abstraction  de  son  moi 
propre  et  cacher  tout  signe  d'émotion 
désagréable;  elle  devra  rester  sereine  et 
faire  bonne  figure  dans  les  circonstances 
les  plus  pénibles.  Ses  parents  niàles  la 
respecteront  toujours  et  la  traiteront 
aimablement,  mais  elle  n'en  est  pas  moins 
une  inférieure,  l'allé  devra  api)rendre  bien 
vite  à  s'occuper  de  la  maison,  à  diriger 
les  servantes.  C'est  à  elle  qu'incombe  le 
devoir  de  veiller  à  ce  que  le  thé  soit 
toujours  prêt  pour  les  hôtes  et  à  le  leur 
servir.  Elle  doit  connaître  parfaitement 
toutes  les  recettes  culinaires  et.  en  par- 


l'  N  E     .MAISON     .1  A  P  O  N  A  I  .-i  E 


ticulier,  savoir  bien  l'aire  bouillir  le  riz. 
Le  grand  principe  de  sa  vie  est  robéis- 
sance  aux  ordres  de  son  père  ou  de 
son  mari,  même  quand  ils  vont  contre 
ses  instincts  féminins  les  plus  intimes, 
et,  de  fait,  les  femmes  japonaises  sont 
capables,  à  ce  point  de  vue,  d'un  degré 
d'abnégation    vraiment    extraordinaire. 

La  jeune  fille  va  à  l'école  tout  comme 
les  petits  garçons;  mais,  en  dehors  de 
cela,  elle  a  des  études  à  faire  qui  lui  sont 
particulières.  Pour  le  charme  de  son 
futur  intérieur,  en  effet,  elle  doit  savoir 
deux  choses  essentielles,  sans  lesquelles 
elle  ne  serait  pas  une  femme  accomplie  : 
la  musique  et  l'art  de  faire  le  thé  selon 
les  règles  consacrées. 

Au  Japon,  la  musique  est  réservée 
aux  femmes,  aux  prêtres  et  aux  aveugles. 
La  jeune  fille  bien  élevée  jouera  donc 
du  kolo  ou  du  shamisen. 

Mais  sa  grande  occupation,  celle  qui 
prime  toutes  les  autres,  c'est  de  devenir 
experte  dans  la  cérémonie  compliquée 
du  thé.  Cette  cérémonie  du  thé,  qu'il  ne 


faut  pas  confondre  avec  l'habitude  ordi- 
naire de  servir  le  thé,  est  un  des  traits 
caractéristiques  de  la  vie  de  famille  au 
Japon.  L'art  de  bien  faire  le  thé,  de  le 
servir,  de  le  faire  selon  le  cérémonial 
requis  est  la  base  des  mœurs  sociales. 
Il  repose  tout  entier  sur  une  doctrine 
ésotérique  dont  les  principes,  précieu- 
sement transmis,  de  génération  en 
génération,  à  de  rares  initiés,  ne  sont 
point  livrés  au  public  qui  n'en  connaît 
que  les  manifestations  extérieures. 

Chaque  étape  de  cette  cérémonie  est 
réglée  par  une  étiquette  scrupuleuse. 
Tout  doit  être  choisi  selon  les  règles  :  le 
thé,  d'abord,  qu'il  faut  d'une  espèce 
particulière;  la  théière,  qui  doit  être 
d'une  forme  spéciale,  et  jusqu'au  char- 
bon lui-même  qui  n'est  point  le  charbon 
ordinaire. 

L'art  de  faire  le  thé  est  enseigné  par 
des  professeurs  réguliers.  La  fantaisie  et 
l'observation  de  chacun  n'ont  rien  à 
voir  ici;  ce  sont  des  règles  immuables, 
dont  il  serait  malséant  de  s'écarter.  Les 


apprendre  forme  le  fondement  de  l'édu- 
cation d'une  jeune  fille  bien  élevée. 

A  seize  ans,  la  jeune  fille  est  en  âge 
•de  se  marier.  C'est  une  conséquence 
fatale  pour  elle.  On  lui  demandera  bien, 
à  la  rigueur,  si  le  fiancé  qu'on  lui 
■destine  lui  plaît  ;  mais  elle  n'aura  pas  à 
dire  qu'elle  ne  désire  pas  se  marier. 

La  cérémonie  du  mariage,  qui  ne  revêt 
à  peu  près  aucun  caractère  ni  légal,  ni 
religieux,  prend  place  à  la  maison  du 
fiancé  où  la  jeune  fille  est  conduite.  On 
porte  là  aussi  le  trousseau  de  la  fiancée 
cl  les  présents  qu'elle  fait  à  toute  la 
famille  de  son  futur  époux.  Chaque 
membre  de  cette  famille,  depuis  les 
grands  parents  jusqu'aux  petits-enfants, 
sans  oublier  aussi  tous  les  domestiques 
<lc  la   maison,  reçoivent  quelque  chose. 

l.a  cérémonie  du  mariage  consiste  à 
boire  un  peu  de  saké  (eau-de-vie  de  riz) 
dans  une  coupe  à  deux  becs.  Les  fiancés 
boivent  chacun  h  leur  tour.  C'est  un 
symbole,  signifiant  que  les  époux  parta- 
geront les  joies  et  les  malheurs  île  la  vie 
conjugale.  Puis  la  fête  se  prolonge  ()cn- 
dant  plusieurs  jours. 

Le  divorce  est  extrêmement  fréquent 
au  Japon,  car  il  suffit  du  consentement 
des  époux  pour  l'obtenir.  Dans  les 
basses  classes  surtout,  rien  n'est  plus 
commun  que  de  rencontrer  des  gens  qui 
en  sont  à  leur  cinquième  ou  sixième 
union.  I^a  crainte  du  scandale  fait  que, 
parmi  les  classes  s\ipérieures,  cette  pra- 
tique est  un  peu  moins  fréquente. 

L'infériorité  de  la  femme  vis-à-vis  de 
l'homme  est  très  nettement  marquée 
dans  le  divorce;  c'est  même  pourquoi 
beaucoup  de  femmes  préfèrent  endurer 
beaucoup  de  l'inconduite  et  de  la  mé- 
chanceté de  leur  mari  que  de  demander 
le  divorce.  La  loi  japonaise,  en  elVet, 
établit  qu'en  cas  de  divorce,  quelles 
qu'en  soient  les  causes,  les  enfants  reste- 
ront avec  le  mari.  Le  culte  des  ancêtres 
tel  qu'il  est  organisé  au  Japon,  la  conti- 
nuation de  la  lignée  par  les  mâles  seule- 
ment, et  l'opinion  généralement  acceptée 
que  les  enfants  héritent  des  qualités  de 
■leur  père  plutôt  que  de  leur  mère,  fon(, 


en  effet,  que  les  enfants  sont  considérés 
comme  les  enfants  du  mari  seulement. 

Il  est  juste  de  dire  que  cet  étal 
d'abaissement  dans  lequel  est  tenu  la 
femme  japonaise  commence  à  soulever 
1  opinion.  Le  Japon  a  vu  naître  récem- 
ment, lui  aussi,  un  mouvement  fémi- 
niste, et  de  vaillantes  femmes  réclament 
à  grands  cris  pour  leur  sexe  un  meilleur 
traitement.  Le  nouveau  code  civil  qui 
va  être  mis  en  vigueur  prochainement 
répondra  en  partie  à  ces  vœux. 

On  ne  saurait  passer  quelques  jours 
à  Tokio  sans  s'olfrir  le  divertissement 
d'un  repas  à  la  japonaise. 

Après  avoir  préalablement  ôté  vos 
souliers,  que  vous  laissez  à  la  porte, 
tout  comme  ailleurs  votre  parapluie, 
vous  entrez  dans  le  restaurant.  Une 
nuée  de  petites  bonnes,  aux  yeux  bridés, 
éveillés  et  moqueurs,  viennent  bien  vite 
regarder  le  «  barbare  »  sous  le  nez. 
Puis  l'une  d'elles  s'empare  de  vous  et 
prestement  vous  mène  dans  un  petit 
coin,  vous  installe  sur  les  latamis 
(nattes),  car  il  faut  s'asseoir  par  terre. 
Puis  elle  vous  apporte  alors  une  foule 
de  petites  assiettes  qui  contiennent 
d'étranges  choses  qu'on  essaye  de  manger 
avec  des  baguettes  de  bois.  Et  les  pe- 
tites bonnes  rient  de  votre  inexpérience. 
Klles  sont  assises  autour  de  leur  ré- 
chaud et,  entre  deux  services,  fument 
lestement  une  pipe  minuscule. 

Mais  ce  que  l'étranger  ne  doit  pas 
manquer  surtout  de  voir,  ce  sont  les 
fleurs.  Quelle  que  soit  l'époque  pen- 
dant laquelle  vous  séjourniez  à  Tokio, 
il  est  bien  rare  que  vous  n'ayez  |)as  le 
loisir  d'admirer  quelque  belle  floraison. 
C'est  le  grand  plaisir  national.  A  de 
certains  jours  qui  sont  fixés  par  la  tra- 
dition, le  peuple  se  rend  aux  endroits 
consacrés  pour  voir  de  beaux  arbres 
fleuris.  lîn  fé\i-icr,  ce  sont  les  pruniers 
à  Kame'ido  Oumé-'\'ashiki  ;  en  avril,  les 
cerisiers  à  Ouéno  et  à  ?hiba  ;  en  avril 
aussi,  les  pivoines  à  Poméï.  Les  azalées 
s'épanouissent  en  mai  à  Okoubo-Moura  ; 
les  iris,  en  juin,  à  Ilorikiri;  les  lotus  sur 
le   iielil    lac-    d'Ouéno.  en    août,    et    les 


chrysanthèmes  pendant  les  trois  pre- 
mières semaines  de  novembre  à  Asa- 
kousa. 

Mais,  entre  toutes,  la  vraie  fleur  na- 
tionale, c'est  celle  du  cerisier.  Le  ceri- 
sier est    cultivé   partout,    uniquement 


pour  tout.  Elles  sont  l'objet  de  l'admi- 
ration et  des  préoccupations  de  tous. 
L'art  de  faire  des  bouquets,  par  exemple, 
n'est  pas  laissé  au  Japon,  comme  en 
Europe,  au  caprice  de  chacun.  Les  Ja- 
ponais en  ont  fait  un  art  véritable  et 


MAR  CHAXD     D    OBJETS     ES     OSIER 


pour  sa  fleur.  Les  poètes  l'ont  toujours 
chantée  depuis  les  temps  les  plus  re- 
culés. Le  patriotisme  lui-même  s  en  est 
emparé,  on  la  déclare  la  vraie  fleur  du 
Japon  et  on  l'oppose  à  la  fleur  du  pru- 
nier qu'on  prétend  être  d'origine  chi- 
noise. <•  La  fleur  de  cerisier,  dit  un 
proverbe  japonais,  est  la  première  des 
fleurs,  comme  le  guerrier  est  le  premier 
des  hommes.  » 

D'ailleurs  cet  amour  de  la  fleur  au 
Japon  n'est  pas  seulement  confiné  aux 
arbres.    On   aime  les    fleurs  en  tout    et 


aussi  une  science.  De  fait,  ils  invoquent 
pour  ce  délicat  ouvrage  l'aide  du  confu- 
cianisme lui-même  et  arrangent  les  fleurs 
philosophiquement,  en  tenant  compte 
de  tous  les  principes  de  la  nature  et  de 
quelques  règles  traditionnelles.  Ces 
règles  sont  jalousement  transmises  dans 
les  diverses  écoles  qui  se  sont  succédé 
depuis  que  Sen-no  Rikyou,  le  premier, 
posa  les  principes  de  l'art,  au  xvi"  siècle 
de  noire  ère. 

Des  effets  de  lignes  et  un  certain  arran- 
sement  achevé  au  moven  d'irréfrularités 


iirlilic'iellemeiil  protluiLes  soiil  la  cariic- 
léristique  des  compositions  ilor;iles  des 
Japonais.  Par  contre,  ils  ne  s'occupent 
pour  ainsi  dire  pas  de  l'harmonie  des 
couleurs  qui  passe  avant  tout  chez 
nous. 

Ne  croyez  pas  cependant  que  toutes 
ces  idées,  qui  nous  sont  étrangères,  re- 
tiennent le  peuple  japonais  d'une  foule 
de  préoccupations  pour  lesquelles  nous 
nous  passionnons.  Le  monde  de  Tokio, 
tout  comme  celui  des  autres  capitales,  a 
aussi  ses  caprices  passagers,  ses  engoue- 
ments. Le  snobisme  n"}'  est  pas  inconnu 
et,  de  temps  en  temps,  une  nouvelle 
mode  s'empare  de  la  société  déscruvrée 
et  lui  aide  à  passer  une  saison.  On  s'en- 
goue, d'ailleurs,  pour  les  choses  les  plus 
diverses.  En  1H7;{  —  ne  riez  pas  —  on 
se  prit  d'un  bel  amour  pour  les  lapins. 
On  n'avait  pas  encore  vu  de  ces  ron- 
geurs au  .laj)on.  Les  premiers  qu'on 
importa  comme  curiosité  atteignirent 
des  prix  fabuleux.  On  les  vendait  cou- 
ramment I  2(1(1  ou  I  5(10  francs,  certains 
spécimens  se  payant  même  jusqu'à 
1(«M»  francs. 


En  \M'.i,  il  fut  de  bon  ton  d'éditer  des 
dictionnaires  par  souscriptions.  Mais 
ces  entreprises  littéraires  tournèrent 
mal,  et  quelques-uns  des  promoteurs 
finirent  sur  les  bancs  des  tribunaux. 

En  18Si,  on  fonda  des  sociétés  sa- 
vantes. 

En  1885,  tout  fut  à  l'athlétisme. 

En  188t;,  on  valsa  avec  rage  et  on  ima- 
gina la  mode  des  funérailles  pompeuses. 
Puis  vinrent  les  tables  tournantes,  le 
mesmérisme,  etc. 

En  lcS89,  on  fonda  des  compagnies 
par  actions,  et  il  y  eut  un  renouveau 
général  des  anciennes  coutumes  japo- 
naises coïncidant  avec  un  mouvement 
anti-étranger,  (^e  fut  la  grande  année 
de  réaction, 

Ivn  I8'.l(),  on  spécula  sur  les  chemins 
de    fer. 

En  I8'.)().  on  lit  des  colleclions  de 
timbres-poste  et,  actuellement,  on  dis- 
cute le  point  de  savoir  s'il  y  a  lieu, 
oui  ou  non,  d'adopter  le  gouvernement 
parlementaire. 


.1 


M  A  .1  ; 


COINS    DE    HOLLANDE 


Nous  sommes  heureux  do  pf)uvoii'  pré- 
senter à  nos  lecteurs  un  artiste  belge, 
M.  H.  Cassiers,  dont  nous  reproduisons 
c[ualre  dessins  dun  album,  édité  par 
MM.  Dielrich,  de  Bruxelles,  qui  feront 
ressortir  son   talent   plein  d  originalité. 

.Après  divers  voyages  destinés  à  cher- 
cher la  nature  qui  convenait  le  mieu.\ 
à  son  tempérament,  c'est  au  pittoresque 


de  la  Hollande  qu'il  est  revenu.  «  Il  n'y 
a  pas  pour  moi  de  charme  plus  grand 
que  de  me  trouver  devant  mon  chevalet 
au  milieu  de  ces  plaines  immenses  ani- 
mées de  moulins,  d'animaux,  de  fermes 
el,  par-dessus  tout  cela,  de  merveilleux 
ciels  roulant  de  grands  nuages...  >^  Ainsi 
s'exprime  l'artiste  lui-même. 

M.  Cassiers,  toutefois,  sait  présenter 


COINS   DK 


MOLLANDK 


l;i  nature  en  lui 
faisant  en  quelque 
sorte  toilette  et  de  façon  à 
la  faire  aimer  des  profanes.  Dans  ce 
petit  pays  de  \'olentlani,  pour  prendre 
un  exemple,  la  jolio  tache  des  deux 
femmes  est  là  [)our  le  plaisir  des  yeux. 
Mais,  si  l'artiste  les  a  peut-être  prises 
ailleurs  pour  les  placer  ci  cet  endroit  et 
si  leurs  ajustements  sont  coquettement 
tournés,  elles  n'en  sont  pas  moins  réelles 
et  vivantes. 

Nous  sommes  à  Kalwyk.  non  loin  de 
Lryde.    Le  Mhin,  superbe,  linit   miséra- 


blement. Pen- 
dant que  son  cours, 
divisé  vers  le  Sud,  perd 
jusqu'à  son  nom  dans  les  eaux  de  la 
Meuse,  un  faible  bras,  remontant  un  peu 
vers  le  Nord  et  conservant  seul  l'appel- 
lation de  DudcUijn  le  vieux  llhin  ,  ve- 
nait se  répandre  dans  les  sables  de  la 
mer,  et,  pour  comble  de  dis^'ràce,  les 
(ières  eaux  de  Bâie  et  de  t'.oloj^ne  trans- 
formaient les  dunes  en  marais  pestilen- 
tiels. Au  commencement  de  ce  siècle, 
de  formidables  travaux  hydrauliques, 
où  excellent  les  Hollandais,  surent  em- 


COINS    DK 


prisonner  clans 

un  fanal  ces  tristes 

Ilots  tlomesliqués.  Laspect  de 

la    plajje  et   du    pays   environnant    est 

morne  et  semble  envelopper  ces   lieux 

dune  inconsolable  mélancolie. 

Située  au  milieu  des  bouches  de  l'Es- 
caut, l'île  de  Zuid-Beveland  était  autre- 
fois rattachée  à  la  terre  ferme  ;  une 
tempête  de  1532  la  laissa  isolée  au  milieu 
des  Ilots.  Goes  est  sa  ville  la  plus  impor- 
tante et  elle  a  gardé  le  souvenir  d'un 
épisode  des  guerres  contre  les  Espagnols. 
En  1572,  elle  était  occupée  par  les 
Espagnols  qui   allaient  être  pris  par  les 


y^^J^-i  ^^  z-  Zélandais,  mai- 

vironnante,  quand,  pendant  la 
nuit,  Mondragon  et  3,000  hommes,  par- 
tis de  Berg-op-Zoom,  traversèrent  le  bras 
de  mer,  ayant  de  l'eau  jusqu'aux  épaules, 
avec  la  certitude  d'être  noyés  par  la  ma- 
rée montante  ^i  leur  marche,  qui  devait 
durer  six  heures  ainsi,  était  quelque  peu 
ralentie.  Au  point  du  jour,  ils  arrivèrent 
renforcer  la  garnison  qui  les  vit  surgir 
de  l'onde  comme  des  monstres  marins. 
Plus  loin  enfin,  plus  avant  dans  la 
mer,  la  dernière  de  l'archipel  de  l'Es- 
caut, est   l'ile  de  ^^'alcheren.  C'est  Tex- 


COINS    DK        ,r. 


IIOI.I.ANDK 


ijireiiii'iil 
l'réfiuenléc  des  tniirisli's.  ,i\cc  ms 
deux  villes  <le  Flessiiif^ues  rt  de  Middel- 
hiii';;.  i..i  |)hile  e;im|);if,Mie  n  r>l  (|ii'iiii  la|iis 
de  \e]-diiie  sillonné  de  cmikiiix;  l'air  v  a 
celle  clarté  spéei.'ile  des  pavs  ninuHli's 
où  la  lumière  semble  se  crislaili~rr  dans 
les  |)arlieules  li(|iii<les  de  ralmosplière  ; 
la  mei'  environnante  écrase  toiil  de  sa 
^n-andeiir  apparente  on  c-acliée.  Les  mai- 
sons ont  conservé  rem|)reirile  de  la 
doniinalion  es[)af;noie  qui  ne  cessa  (lu'eii 


i;ran(r|)laee,  sub- 
siste riiolel  de  ville  construit  en 
I  i()S  |)ar  Chai'les  le  Téméraire,  décoré  de 
vin(,'l-cinq  statues  colossales  des  comtes 
et  comtesses  de  Flandre.  Les  costumes 
y  ont  conservé  les  formes  pittoresques 
d'autrefois  et  le  souvenir  de  l'amiral 
Huylei-,  né  dans  l'ile,  nourrit  les  habi- 
tants dans  le  culte  des  immortelles  cam- 
|)af;nes  de  1  indépendance. 

A.     ( i  A  M  K  « . 


ALMANACIIS  CLKIKUX 


U    AUTHEFOIS      El      U    ALMOIRI)    llUI 


l/illustration  des  calendriers  et  des 
almanachs,  jusqu'à  la  fin  du  xvi"  siècle, 
reste  morale  et  relif,'ieuse.  Elle  se  res- 
sent encore,  au  moins  par  sa  forme 
conventionnelle,  des  miniatures  de  ces 
livres  d'heures  où  avaient  été  annexés 
à  l'orijjine  les  calendriers.  Ce  sont  pres- 
(jue  toujours  les  mêmes  sujets  qui  sont 
représentés  avec  une  inf^énuité  pleine 
de  charme  :  le  jug^ement  dernier,  les 
phases  de  la  vie  humaine,  le  retour  des 
saisons,  des  scènes  de  chasse,  des  ta- 
bleaux de  la  vie  rustique. 

Tous  les  almanachs  de  cet  te  époque  sem- 
blent avoir  pris  pour  modèle  le  Grand 
kalendrier  et  compost  des  bergiers 
publié  pour  la  première  fois  en  1493  et 
considéré  comme  le  plus  ancien.  Les 
imagiers  qui  taillaient  dans  le  bois  ces 
grossières  figures  n'étaient  que  des 
ouvriers  sans  idéal  artistique  et  si  leurs 
icuvres  nous  plaisent  aujourd'hui,  c  est 
surtout  par  la  naïveté  de  l'exécution. 

L'almanach  du  xvi"-'  siècle,  livre  de 
piété  ou  grimoire  de  sorcellerie,  s'adresse 
presque  uniquement  à  un  public  popu- 
laire. Les  livrets  de  Nostradamus,  ceux 
de  Rabelais  étaient  vendus  surtout  dans 
les  campagnes,  par  des  colporteurs, 
l'omme  de  nos  jours  les  Mathieu  Laens- 
berg.  Il  faudra  attendre  plus  d'un  siècle 
avant  que  l'almanach  devienne  un  livre 
urislocralique. 

Tandis  que  l'Allemagne  pouvait  s'en- 
orgueillir d'Albert  Diirer  et  l'Italie  de 
Marc  Antoine,  la  gravure  en  France, 
dans  la  première  partie  du  xvi"  siècle, 
en  était  encore  à  d'informes  essais. 
L'attrait  qu'une  illustration  soignée 
peut  donnera  un  livre,  on  ne  s'en  doutait 
même  pas.  Il  y  avait  presque  toujours  un 
contraste  choquant  entre  la  beauté  du 
papier,  l'élégance  des  caractères  et  la 
laideur  des  gravures,  aux  traits  épais, 
l\.  —  jo. 


aux  ombres  mal  disposées.  Voilà  pour- 
quoi on  ne  peut  citer  pendant  cette 
période  d'un  siècle  et  demi  que  trois  ou 
quatre  almanachs  français  artistiques, 
parmi  lesquels  u  le  calendrier  historial 
de  1563  ",  imprimé  en  rouge  et  en  noir; 
à  Lyon,  avec  les  lettres  si  gracieuses  de 
Jean  de  Tournes  et  des  figurines  très 
élégantes    attribuées  au  Petit  Hernart>. 

Quoique  la  gravure  ait  fait  alors  do 
grands  progrès,  l'almanach-livre  reste, 
au  wif  siècle,  une  publication  populaire 
et  même  sous  cette  forme  il  est  peu 
répandu.  On  a  cité  comme  nlfranl  un 
caractère  beaucoup  plus  artistique  "  le 
calendrier  de  Bussy  »  avec  des  por- 
traits de  Petitot,  mais  on  ne  le  connaît 
que  par  tradition  et  il  a  été  impossible 
d'en  retrouver  un  seul  exemplaire. 

Depuis  la  mort  d'Henri  IV'  jusqu'à 
l'avènement  de  Louis  X\',  pendant 
cette  période  qui  est  l'âge  d'or  de  la 
gravure  française,  l'illustration  des  alma- 
nachs se  cantonna  dans  des  estampes 
dont  les  vastes  proportions  et  le  côté 
décoratif  plaisaient  au  goût  sévère  du 
grand  siècle.  C'est  le  règne  du  beau,  qui 
précède  le  règne  du  joli. 

Kn  1010  parut  la  première  estampe- 
almanach,  dessinée  vraisemblablement 
par  Léonard  Gaultier  ou  Thomas  de 
Leu.  Elle  n'est  pas  signée,  de  même  que 
la  plupart  de  celles  qui  suivirent.  11  faut 
admirer  la  modestie  de  ces  grands  ar- 
tistes qui  faisaient  des  chefs-d'œuvre  et 
négligeaient  d'y  mettre  leur  nom.  Heu- 
reusement pour  eux,  le  talent  est  aussi 
une  signature. 

Dans  la  partie  supérieure  de  l'estampe, 
une  vignette  représente  Henri  IV, 
Marie  de  Médicis  et  leurs  enfants.  De 
chaque  côté  se  dressent  deux  colonnes 
torses    d'un    beau    style     Renaissance. 

La  mode  de  ces    belles   illustrations. 


774  AI.MANACHS    C.  t' H  I  KL' X     I)  A  IT  1{  ICl'O  IS    KT    D' A  LMOL'R  DH  U  I 


Krt  r  A  M  r  K- A  I.M  AN  AOII      U  K      1  Ij  G  2     —     I.  A      N  A  ]  S  S  A  N  C  K      111       1)  A  l    1'  11  1  N 


aMANAClIS    CL'HIELX     1)  AL  T  It  K  KO  IS    ET     I)' A  LM  0  f  Fi  D   II  f  I         "b 


ESTAMPE- ALMAXAlH      DE      1  G  tj 'J 
ALLIAKCB      DE      LA      FRAXCE      AVEC      L  '  E  3  P  A  li  X  E 


7-6         AI.MANAC.IIS    C.IHIKLX     D  A  IT  Fi  K  F(  1 1  S     KT     I)   A  T.!  ()  f  lU)   Il  1 1 


dans  lesquelles  le  calendrier  avait  sur- 
tout comme  but  de  faciliter  la  vente,  se 
continua  sous  le  règne  de  Louis  XIII  cl 
leur  vogue  ne  fit  que  croître.  Les  gra- 
vures représentaient  presque  toujours 
des  sujets  qui  se  rapportaient  au  roi  el 
à  sa  famille. 

Ces  estampes  étaient  à  l'origine  de 
formai  in-folio.  Vers  1050,  on  commenva 
à  leur  donner  un  format  double  et  on 
peut  voir  dans  cette  modification  une 
preuve  de  leur  légitime  succès.  Elles 
eurent  désormais  les  dimensions  de  la 
feuille  appelée  aujourd'hui  grand  aigle 
et  le  calendrier,  imprimé  à  part,  réduit 
à  sa  plus  simple  expression,  n'occupa 
plus  qu'une  petite  place,  laissée  au  mi- 
lieu. 

Les  faits  les  plus  importants  de  l'an- 
née précédente  :  batailles,  fêtes,  ma- 
riages, etc.,  étaient  représentés  sur  ces 
estampes-almanachs  et  des  médaillons 
ou  des  cartouches  entouraient  les  sujets 
principaux.  .Ainsi,  en  1G84,  l'estampe 
publiée  chez  la  veuve  Bertrand  et  gra- 
vée par  de  Larmessin  représentait  «  les 
derniers  soupirs  de  la  très  haute,  très 
puissante  et  très  vertueuse  princesse, 
Marie-Thérèse  d'Autriche,  infante  d'Es- 
pagne, reine  de  France  et  de  Navarre, 
morte  à  \'orsailles  le  31  juillet  ir>S3.  .. 
Généralement  les  sujets  principaux  cé- 
lébraient les  gloires  ruineuses  de 
Louis  XIV'  et  ses  douteuses  vertus  el 
c'était  un  très  grand  honneur  que  d'être 
placé  près  de  lui,  dans  un  cartouche  de 
quelques  centimètres  carrés.  M'""  de  Sé- 
vigné  prétend  que  les  guerres  conti- 
nuelles du  siècle  sont  dues  principale- 
ment à  l'ambition  des  généraux  ..  de 
composer  des  almanachs  ». 

Les  compositions  satiriques  contre  les 
femmes  —  à  quelque  religion  qu'elles 
appartinssent  —  ne  sont  pas  rares.  Vax 
KMiO,  l'estampe-almanach  publiée  chez 
Alexandre  IJoudan,  représente  Z,ns/(icru, 
opéraletir  rvpliali(/uc,  dont  les  talenls 
nous  sonfainsi  décrits  :  «  Céans,  mais- 
Ire  I>ustucru  :  un  secret  admirable  (|u'il 
a  porté  de  Madagascar  pour  reforger  et 
[lollir,   sans    l'aire    mal    ny    douleur,    les 


léles  des  femmes  acariaslres,  bigeardes. 
criardes,  diablesses,  etc.,  el  qui  ont 
d'autres  incommodités,  le  tout  à  un  prix 
raisoiniable,  aux  riches  pour  de  l'argent 
el  aux  pauvres  gratis.  »  Le  même  sujet 
était  reproduit  avec  quelques  modifica- 
tions en  16(i2  :  il  avait  eu  sans  doute 
beaucoup  de  succès.  (]e  Lustucru,  im- 
mortalisé depuis  par  le  meurtre  du  chat 
de  la  mère  Michel,  était  un  personnage 
populaire,  un  forgeron  fantaisiste  dont 
le  nom  sous  sa  forme  interrogalive 
signifiait  d'après  Tallemanl  des  Héaux  : 
"  Que  c'était  iine  chose  qu'on  ne  croyait 
pas  qui  put  jamais  arriver,  de  redresser 
la  tète  d'une  femme.  " 

Au  même  genre  satirique  se  rattache 
une  des  estampes-almanachs  les  plus 
curieuses  :  l'Emoiileiir.  publié  en  1673 
chez  la  veuve  Montcornet.  Sur  la  place 
de  la  Foire  Saint-Germain,  un  rémou- 
leur entouré  de  têtes  de  femmes  essaye 
inutilement  de  leur  limer  la  langue 
à  l'aide  de  sa  meule.  Quoiqu'elles 
soient  coupées,  ce  qui  les  met  incontes- 
tablement dans  un  état  d'infériorité,  les 
têtes  protestent  et  accablent  de  railleuses 
invectives  l'artisan  déconcerté  : 

Guy,  frippon  d'éniouleur.  c'csl  en  vaiiiciiioulcr 
Ma  lanfcue  avec  outrajjc  : 

Ta  iiK'iiK'  rt  les  travaux  no  feronl  qu'efliler 
Son  IraïK-liant  davanlajie. 

Les  vers  sont  mauvais  —  on  ne  sau- 
rait demander  aux  graveurs  d'être  poètes 
—  mais  l'iilée  ne  manque  [)as  de  piquant. 
.Ai-je  besoin  d'ajouter  que  les  femmes 
étaient  les  premières  à  en  rire? 

Comme  il  se  publiait  en  moyenne,  de 
Kilo  et  I7i0,  cinq  ou  six  de  ces  estam- 
pes, chaque  année,  et  deux  ou  trois  dans 
la  période  qui  a  précédé  et  dans  cellequi 
qui  a  suivi,  on  peut  évaluer  leur  nombre 
à  deux  mille  environ.  Il  n'y  a  pas  au 
point  de  vue  iconogiaphicpie  de  docu- 
ment plus  important.  Tout  ce  qui  sot 
fait  de  grand  pendant  deux  siècles, 
l'image  le  reproduit  et  lui  donne  une 
nouvelle  immortalité.  C'est  l'Arl,  —  un 
art  incomparable.  — mis  au  service  de 
l'Histoire. 


AI.MANACIIS     crUI  KIX     I>' A  T  T  U  K  KO  I  S     KT     1)   A  l' .1  (H' H  D    lU    1  777 


ESTAMPE-ALMANAOH      DE      1678      —     TRAITÉ     DE      NIMÈGUK 
à  qui  on  a  do:iiié  les  traits  de  Louis  XIV,  est  représenté  jouant  aux  dames  avec  un  Espagnol, 
un  AUemaift  et  un  Hollandais  et  gagnant  la  partie. 


1-H         AI.MANACIIS    CllUiaX     I)   A  l' T  U  K  l'U  1  S     Kï     D   A  L' .1  O  l    li  1  )   II  f  I 


Les  principaux  riKirciiaiulsd'eslampcs- 
almanachs  au  x^  ii"  et  au  xMii''  siècle 
avaicnl  leurs  obscures  boutiques  dans 
la  rue  Saint-Jacques:  N.  de  Poilly,  <'i  la 
Belle-ZmaffC,  la  veuve  Montcornet,  à 
la  Belle-Croix,  Nicolas  Langlois,  à  la 
Victoire.  On  pourrait  citer  encore  Pierre 
Landry,  Trouvain,  les  Jollain,  les  Bon- 
nart,  N.  de  l^armessin  —  et  les  deux 
derniers  représentants,  à  la  veille  de  la 
Hé\olulion,  de  ce  commerce  démodé  et 
de  cet  art  déchu  :  Rapilly,  à  la  Ville  de 
Coulances,  et  Basset,  fabricants  de  pa- 
piers peints. 

Ces  admirables  chefs-dœuvre  de  la 
gravure  française  sont  passés  presque 
tous  à  l'étranfjer,  surtout  en  Allemagne. 
C'est  de  Ih  qu'une  partie  est  revenue  en 
Franco  pour  entrer  dans  les  collections 
et  particulièrement  dans  celles  de  l.eber. 
d'Hennin  et  de  .M.  Edmond  de  Roths- 
child, qui  possède  près  de  sept  cents 
pièces.  La  collection  Hennin,  un  peu 
moins  riche,  se  trouve,  comme  on  sait, 
à  la  Bibliothèque  nationale. 

Le  xvin'-  siècle  est  la  belle  époque  de 
l'illustration  des  almanachs-livres.  L'es- 
tampe se  rapetisse  et  ce  qu'elle  perd  en 
beauté  noble  et  en  éclat  décoratif,  elle 
le  gaf^ne  en  linesse  et  en  grâce.  La  ma- 
jesté un  peu  froide  et  trop  apprêtée  de 
Lebrun  est  remplacée  par  l'élégance 
maniérée  de  Boucher  ou  de  \\'atleau. 

La  série  des  Elrennes  mic/nonnes  et 
utiles  commence  en  17:25  et  le  Petit 
alnianacli  pour  1733,  publié  chez  l'apil- 
lon,  graveur  sur  bois,  est  un  des  pre- 
miers qui  soit  orné  de  jolies  gravures. 
Dessinateurs  et  graveurs,  assujettis 
au  même  goût,  séduits  par  le  même 
idéal,  se  valent  et  se  complètent.  Cochin, 
Eisen,  Ciraveiot ,  Marillier,  Queverdo, 
Cholfard,  Binct,  (^hodowiecki,  Moreau 
le  jeune,  Debucourt  trouvent  de  dignes 
collaborateurs  dans  Fessard,  Lemire, 
de  Cillent,  de  Longucil,  (îaucher,  Del- 
vaux,  etc.  De  l'association  de  leurs  ta- 
lents, souvent  réunis  d'ailleurs  chez  le 
même  artiste,  sortent  des  livres  char- 
mants dont  l'illustration  est  pleine  de 
distinction   et  d'esprit.   De  l'esprit,   en 


ce  temps-là,  le  crayon  en  a  autant  que 
la  plume  et  ce  n'est  pas  peu  dire. 

l-es  éditeurs  eux-mêmes  —  ô  temps 
heureux  !  —  ont  des  préoccupations 
artistiques  et  savent  donner  à  leurs 
almanachs  imprimés  avec  goût,  un  as- 
pect élégant.  Ils  le  recouvrent  de  soie, 
de  maroquin  rouge  ou  vert  sur  lequel 
sont  dorés  d'amoureuses  devises  ou  de 
gracieux  attributs  ;  des  carquois,  des 
llcurs,  des  colombes.  Quelquefois  dans 
la  couverture  est  incrusté  un  médaillon 
contenant  une  miniature. 

Ingénieur,  géographe  et  libraire,  Des- 
nos, le  créateur  des  charmants  Alma- 
nachs géographiques,  invonle  un  papier 
peint  servant  en  même  temps  de  tablette 
à  dessiner.  Ce  papier,  très  blanc,  très 
souple,  peut  être  opposé  avec  avantage 
au  meilleur  de  ceux  qu'on  fabrique  en 
Hollande.  Desnos  s'en  sert  pour  éditer, 
comme  il  le  dit  dans  un  de  ses  prospec- 
tus :  <i  des  almanachs  de  toute  espèce 
et  des  plus  intéressants,  gravés  en  taille- 
douce,  joints  ou  non  à  des  tablettes, 
avec  aiguilles  ou  style  remplaçant  le 
crayon.  »  Ce  style  eu  métal,  probable- 
ment en  plomb,  inventé  par  l'ingénieur 
éditeur,  il  en  était  très  lier  et  le  quali- 
fiait lui-même  de  singulier. 

.\  cette  époque  où  on  peint  des  calen- 
driers sur  des  assiettes,  où  on  les  grave 
sur  des  médailles,  l'almanach  prend 
mille  formes.  Tantôt  il  est  orné  d'une 
glace,  tantôt  il  sert  de  portefeuille  par 
le  gousset  qui  y  est  ménagé.  L'almanach 
lilliputien  se  porte  dans  un  petit  étui 
d'or,  cil  guise  de  breloque.  (]elui  qui 
appartenait  au  baron  Bichon  avait  vingt- 
cinq  millimètres  de  hauteur  sur  vingt 
millimètres  de  largeur.  Donnons  son 
titre,  car  il  mérite  de  passer  à  la  pos- 
térité. C'était  le"  /?ei'ei'//?ia/('n.alnianach 
pour  l'an  170t),  gravé  par  ("ocquelte, 
rue  du  Petit-Pont,  chez  un  limonadier». 
Le  nom  de  ce  graveur  no  \  oiis  semblc- 
t-il  pas  prédestiné  ? 

Parmi  ces  almanachs  du  win"  siècle, 
pr<'S(|uo  tous  sont  remarquables,  et 
l'obligation  de  n'en  citer  que  quelques- 
uns  rond  lo  choix  très  diflicilo. 


ALMANACIIS    CUIilliUX    D'AUTRKFOIS    ET     I)  A  U  J  O  U  H  1)' Il  U  I         T79 


E.STAMPE-ALM  ANACH     DE     liiMI    —     LK     CIBIVET    DU     CÉLÈBRE    EMPIRIQUE     DEBEUX 
UNE     SCÈNE      DU      l(     MALADE      I  M  A  G  I  X  A  I  R  E     1)      DE      MOLIÈRE 


7H(.         AI.MANACIIS    C  U  lU  K  l  X     1)  A  l  T  HKKi  i  (s     KT     l)' A  U  JOU  R  D  II  l' I 


K  ST  A  M  I'  1-  A  I.  M    \  N    \  '    M       111         1  ll^  J 

1  PUT  II  f:  ri  SI'.    i)K    i.ouis    XIV    sous    lks    traits    d'aimu,  i. 


AI.MANAC.IIS    lUlilia'X     I)  A  U  Tl{  E  KO  I S    KT     1)' A  T  .1 1)  l' U  1)   II IJ I        7S| 


i;sTAM  l'H-ALM  AN  AOH      DE     1  Ij  8  6     —     LE     DOUE     I)  E     U  f!  .V  E  S     A     V  E  U  ri  A  I  L  L  F!  S     EN     168j 
Au-dessous  :  démolition  du  temple  de  Cbareuton  après  la  révooatiou  de  l'edit  de  Nantes. 


ALMANACIIS    CfHIKLX     I)  A  UTR  KKO  I  S    KT     I)  A  U  JOL' It  D   111  I 


D  un  mauvais  livre  Taisant  un  joli 
volume,  Marinier  illustra  —  dans  les 
deux  sens  du  mot  —  VAlmanach  des 
(îràces.  Chodowiecki  orna  VAlmanach 


A  L  -M  A  N  A  L  u     DU     U  1  A  1)  L  E 

PAR   l'abbé   q  r  e  s  X  e  L ,   1737 
{Frontispice.) 

(le  Gotha  de  ses  reproductions  des 
modes  du  jour,  si  exactes  el  si  curieuses. 
L'année  1776  de  ce  recueil, une  des  plus 
recherchées,  donne,  intercalées  dans  le 
calendrier,  en  regard  de  chaque  mois, 
douze  gravures  qui  sont  les  reproduc- 
tions réduites  des  estampes  de  Freu- 
debeg  pour  les  monuments  du  costume. 
C'est,  en  douze  tableaux,  la  journée 
d'une  jolie  femme —  elles  le  sont  toutes 
dans  les  almanachs  —  depuis  le  lever 
et  le  bain,  jusqu'au  bal  et  au  coucher. 
Cochin  dessinait  les  spirituelles  vi- 
gnettes des  Klrcnncs  mn/nannes,  des 
Etrennes  galantes  c|ui  se  vcntlaient,  en 
1751,  chez  Vallayer,  marchand  bijou- 
tier, rue  Royale,  des  litrennes  li/ri(jues 
et     anacrénniii/iies,  fondées    en     1781. 


Nul  ii"a  su  mieux  que  lui  peindre  les 
petits-maitres  à  la  taille  élancée,  à  la 
tournure  élégante,  et  les  coquettes  mar- 
quises dont  le  buste  gracile  se  dresse  au- 
dessusdespaniers  démesurés.  Ses  grandes 
dames  ont  des  airs  fiilés  de  soubrette. 
Il  est  vrai  qu'en  revanche  ses  soubrettes 
ont  des  élégances  de  grande  dame. 

Dans  VAlmanach  utile  et  agréable  de 
la  lollene  de  l'Ecole  rotjale  militaire. 
pul)lié  chez  Fraull,  Gravelot  représen- 
tait d'un  dessin  souple  et  aimable,  dans 
le  genre  de  Boucher,  au-dessous  des 
numéros  de  la  loterie,  quatre-vingt-dix 
scènes  enfantines  où  le  principal  rôle 
est  joué  par  une  petite  fille  déguisée  en 
dame,  et  nous  voyons  dans  ses  succes- 
sives transformations  :  la  Criarde,  la 
Polit;onne,  la  Mal  à  son  aise,  la  Bi- 
chonnée, la  Preneuse  d'oiseavx ,  la 
Trai/evse  de  cachet,  la  Coe/feuse,  la 
Petite  Marchande.  On  n'a  eu  égard  dan» 
le  choix  des  figures,  disait  1  éditeur, 
qu'à  la  galanterie  qui  est  si  naturelle  à 
la  nation  franvaise.  Le  dessin  est  aussi 
gracieux  que  1  idée. 

h]n  1764,  Lattre,  grareiir  en  lettres, 
rue  Samt-Jacques,  proche  la  fontaine 
Sainl-Séverin,  comnienvait  l'admirable 
série,  qui  devait  durer  près  de  vingt  ans, 
de  VAlmanach  iconologique  des  Arts, 
illustré  d  abord  par  (jravelot,  puis  par 
Cochin,  et  dont  les  frontispices,  d'un 
goût  un  peu  trop  allégorique,  mais  très 
gracieusement  dessinés,  représentent 
l'Ktude,  la  Peinture,  la  Sculpture,  la 
Tragédie,  la  Comédie,  la  Danse...  el 
même  la    Logique  et  la  Chirurgie. 

Très  intéressant  par  ses  documents 
sur  Paris,  quoiqu'il  fût  consacré  aux 
Jardins,  l'almanach  de  1774,  qui  avait 
pour  titre  :  les  Délices  de  Cérès,  de 
Pomone  et  de  Flore, clait  orné  de  gra- 
vures très  fines  qui  représentaient  l'.As- 
semblée  à  Longchamps,  le  Salon  des 
tableaux,  les  Houlovards,  etc. 

On  pourrait  citer  aussi  V.Almanach 
puce  ou  almanach  nourcau  de  l'an  passé, 
public  en  1780,  un  des  livres  les  plus 
élégants  qui  soient  sortis  des  presses  de 
Cazin,  VAlmanach  littéraire  ou  Etrennes 


AI.MANACIIS    CL'HIEIX     I)   A  T  T  1{  K  KO  IS    ICT     D  A  U.IO  U  H  I)   Il  l' I 


(l'Apollon,  avec  ligures  de  M;irillicr,  et 
Almanach  du  chasseur  en  1773,  dont  le 
frontispice  est  j^ravé  jjar  CholTard. 

On  ne  peut  reprocher  à  ces  livrets,  si 
recherchés  aujourd'hui,  que  leur  texte 
assez  souvent  insipide  —  surtout  quand 
ils  sont  en  vers  —  et  les  titres  bizarres 
((u'on  leur  donnait  presque  toujours 
dans  les  dernières  années  du  siècle. 

Jubert  vendait,  en  178lt,  le  Prolotijpe 
des  âmes  sensibles  ou  les  Èpurf/nes  Je 
la  Pudeur,  et  le  libraire  Lanjjlois  fils 
annonçait  à  la  même  époque  :  1  .l/(  des 
PL^isirs  ou  les  Mois  à  la  mode,  le  Petit 
Chou-Chou,  le  Merlin  Bavard,  Mon 
petit  savoir  faire.  On  ne  veut  que 
celui-là,  et  le  mieux  nommé  de  tous  : 
VAtmanach  sans  titre. 

Pendant  la  période  révolutionnaire, 
l'almanach  mondain ,  considéré  sans 
doute  comme  trop  aristocratique,  se 
réfugie  à  l'étranger.  Il  n'est  guère 
représenté,  en  France,  que  par  Debu- 
court  qui  dessine  les  jolies  gravures  on 
couleur  de  V Almanach  national  17'.M- 
17991,  duCalendrier  républicain  an  III) 
et  par  Moreau  le  jeune  qui  illustre 
V Almanach  historique  de  la  Révolution 
française  ,179'2i  en  prêtant,  par  la  dis- 
tinction et  la  finesse  de  son  dessin,  aux 
héros  de  la  République,  les  élégances 
de  l'ancien  régime.  L'édition  de  luxe  de 
V Almanach  du  père  Gérard,  sur  beau 
papier  d'Angoulême,  et  qui  se  vendait 
dix  sols,  est  ornée  de  gravures  de  Borel 
où  se  révèle  l'influence  de  Greuze. 

Sous  le  Directoire,  époque  de  tran- 
sition entre  le  siècle  qui  finit  et  celui 
qui  va  commencer,  le  genre  d'illus- 
tration créé  par  Cochin  redevient  à  la 
mode,  mais  on  l'imite  en  le  dénaturant. 
L'élégance  se  tourne  en  airectation;  ce 
qui  était  de  la  grâce  devient  de  la 
fadeur.  Dans  les  gravures  des  alma- 
nachs,  qui  sont  presque  toujours  ero- 
tiques ou  satiriques,  la  minceur  des 
personnages  est  tellement  exagérée  qu'on 
les  dirait  passés  au  laminoir. 

Le  premier  Empire  et  la  Restauration 
sont  caractérisés  au  point  de  vue  litté- 
raire par  un  débordement  de  sentimen- 


talité déclamatoire.  La  mélancolie  est  à 
la  mode  et  elle  s'aggrave  de  la  plus  dou- 
ceâtre galanterie.  Les  femmes  se  van- 
tent d'être  "  sensibles  »  et  s'efTorcent 
d'être  romanesques  ou  de  le  paraître. 
Elles  s'appellent  Paméla,  Edwige  ou 
Zélie.  Elles  jouent  de  la  harpe,  comme 
M""^  de  Genlis,  et  portent  des  turbans, 
comme  M""'  de  Staël.  Dans  les  romances 
qu'elles  chantent  dune  voix  attendrie, 
avec  des  regards  mourants,  il  y  a  des 
chevaliers  fidèles,  des  pages,  des  pale- 
frois, des  créneaux,  des  sultans  et  des 
gondoles.  L'almanach  lui-même,  si  gai 
et  si  sceptique  au  xvni*  siècle,  ne  peut 
échapper  à  la  contagion  et,  pour  plaire 
au  public,  il  se  fait  troubadour. 

Les  mêmes    poésies    artificielles,    les 


AL-MAXACH     DU     DIABLE 

PAR    l'abbé    QUESNBL,    1738 

(Frontispice.) 

mêmes  récits  mélancoliques  et  funéraires 
se  retrouvent  dans  l'Echo  des  Lardes, 
dans  r Almanach  des  dames  qui  mourut 
de    tristesse    en    1845,     dans    l'Enfant 


A  I.MANAIJIS     Cl'lUKlX     D   A  f  Tl(  K  Kl  1 1  S     KT     1)   A  IM<  >  f  1!  D   HT  I 


chéri  des  dames,  dans  l'Alm;in;tc/i  dédié 
aux  demoiselles, sans  exccplor  le  ('h,in- 
soiinier  des  (jrAces.  Les  titres  de  ces 
livrets  suffisent  h  indiquer  l:i  l'ade  j^alan- 
teric  qui  y  rè^Mie.  11  faut  mettre  à  part 
rAlm.iiincli  lies  modes  (]ui  parut  pour 
la  première  l'ois  en  18H,  avec  des  '^ri\- 
vures  en  couleur. 

Treuttel  cl  \\iirlz,  .laïul,  Lcfuel, 
Louis,  Marcilly  étaient  les  principaux 
éditeurs  de  ces  almanachs  féminins  qui 
donnaient  quelquefois  asile  aux  poésies 
de  \'ictor  lluf^o,  mais  que  remplissait 
le  |)lus  souvent  la  littérature  de  M""'Uu- 
frénoy  ou  de  J.-P.  Brès. 

D'ailleurs,  ces  gracieux  jielits  livres 
étaient  des  bijoux  d'étagère  et,  pourvu 
qu'on  se  gardât  bien  de  les  lire,  on  ne 
]K)uvail  que  les  admirer.  Imprimés  sur 
un  très  beau  papier,  d'une  blancheur 
laiteuse,  recouverts  dun  cartonnage 
j^lacé,  blanc  ou  rose,  avec  un  encadre- 
ment doré  en  forme  de  guirlande  ou 
encore  enveloppés  dans  un  étui  de  soie 
brodée,  ils  tenaient  lieu  des  sacs  de 
bonbons  qu'on  oITre  aujourd'hui. 

L'illustration  de  ces  almanachs  mi- 
nuscules —  rin-32  est  leur  format  ordi- 
naire —  ne  ressemble  en  rien  à  celle  du 
wni''  siècle.  Les  pay.sages,  mis  ù  la 
mode  par  Chateaubriand  et  IJernardin 
de  Saint-Pierre,  s'y  rencontrent  assez 
fréquemment.  On  y  reproduit  souvent, 
dans  les  dimensions  les  plus  réduites, 
<les  tableaux  de  Claude  Lorrain,  lluys- 
daél,  Potter,  \'an  (ioyen,  Berghem,  etc. 
L'Mmfin.ich  de  h,  Cour,  de  h  Ville  ri  des 
J)èp;irlemenls,  pul)li(''  jur  .l.mrl,  (Imine 
de  jolies  vues  de  Paris. 

Devéria,  Le  Hoy,  Desenne  sont  les 
dessinateurs  ordinaires  —  1res  ordi- 
naires —  des  almanachs  de  cette  époque. 
Ils  ])rodiguenl,  a\ec  ini  regrettable 
parli  pri'^,  le-  poêles  |nM'cli('s  sur  un 
«•(•Mcii,  les  jrunc-  femiucs  ]>cnchées  sur 
un  bei'ceau  on  >ur  une  Inmhe,  les  vieil- 
lards |>ieusement  soutenus  par  leurs 
lilles  et  les  chevalicn-s  pai'l.inl  pour  la 
<Toi.sade,  coinmi-  le  |rniH'  cl  bi'.in 
Dunois. 

-An  conimeiiremeiÈl  de  ce  siècle,  dans 


la  société  élégante,  un  almanach  de  luxe 
était  considéré  comme  indispensable. 
.Aujourd'hui  ce  qu'on  recherche  dans 
ces  innombrables  recueils  médiocrement 
im|)rimés,  ce  sont  des  gravures  comi- 
ques, des  anecdotes  grivoises  ou  des 
renseignements  pratiques.  Qu'ils  soient 
amusants  ou  utiles  et  qu'ils  ne  coûtent 
pas  trop  cher,  voilà  tout  ce  qu'on  leur 
demande.  Quant  à  la  beauté  du  papier 
ou  de  l'impression  et  à  la  finesse  des 
gravures,  le  public  n'a  plus  assez  de 
loisirs  pour  se  donner  le  temps  de  les 
admirer.  Inutile  et  coûteux,  l'almanach 
artistique  n'a  plus  sa  raison  d'être. 
.Aussi,  depuis  une  cinquantaine  d'années, 
n'en  cite-t-on  que  quelques-uns  à  tirage 
réduit  le  plus  souvent  et  dont  le  prix 
n'est  jamais  bien  élevé.  Parmi  les  plus 
connus,  je  ne  vois  guère  à  mentionner 
que  l'Almanach  de  1866,  publié  par 
Cadarl  et  Luguet  avec  des  eaux-fortes 
de  A.  de  Boret  et  de  Ulm,  l'Almanac/i 
fanlaisisle  pour  188'2,  publié  chez  Le- 
merre,  avec  dix-sept  eaux-fortes,  par  la 
Société  des  Eclectiques  dont  M.  Aglaiis 
Bouvenne  fut  le  fondateur,  en  1872,  et 
enfin  les  almanachs  d'Henri  Boulet  qui 
contiennent  d'assez  jolies  eaux-forles  île 
cet  artiste. 


A I.  M  AN  ai;  u  ■ 


Il  faudrait  Imil  un  volume  poui'  don- 
ner seulement  les  titres  des  innombrables 
almanachs  spéciaux,  depuis  celui  des 
foires  chevalines  jusqu'à  celui  des  char- 
cutiers. Je  me  bornerai  à  indiquer  par 
ordre  de  date  les  principaux,  ceux  qui 
se  recommandent  par  quelque  inlérél 
diicumcnlaire  ou  quelque  valeur  artis- 
tique. 

Dalior.l  niuuv  l.i-,.<-hnre  in-PJ,  l'AI- 
manaeh  de  Laurent  d'Hourij,  qui  de- 
vait,devenir  par  les  lettres  de  renouvel- 
lement <lu  '21  janvier  I(>',)<(,  l' Almanach 
rni/al,  parut  pour  la  première  fois  en 
UM'2.  Officiel  et  adminisli-atif,  il  modifia 
son  titre  à  tous  les  changements  de  ré- 
gime, tour  à  four  roval,  impérial  el 
national.      Après     la    mort    de    Laurent 


AI.MANACHS    (-.Llili:i\     D   A  IT  li  KFO  I?    KT     I)   A  f  .1  (.  l' H  D   11  f  1         >» 


ANNEF        \1ER\  ETLLTLUSE 


ESTAMl-E-ALMANACH      DE     1740 

PROGRÈS     DU     COMMERCE     A     LA     SUITE     DU     TRAITÉ     SIGNÉ     EN     1739 

ENTRE     LA     FRANCE     ET     LA     HOLLANDE 


AI.MANAC.IIS    r.UlilKlX     I)   AITHKFOIS    KT     l)  ALMOl' li  D   II  f  I 


d'IIoury,  en  1723,  il  fut  con- 
tinue- par  sa  veuve  et  ses  des- 
cendants jus(|u'à  la  Révolu- 
lion. 

Un  médecin  du  roi  —  quel- 
que peu  charlatan,  comme  la 
|)lupart  de  ses  confrères  en  ce 
temps-là,  —  NicolasBléj.;ny,eut 
le  premier  l'idée  de  fonder  un 
almanach  du  commerce.  11  lo- 
geait rue  de  Pincourt,  à  l'en- 
trée du  faubourg'  Saint-An- 
toine,et  y  avait  établi  un  labo- 
ratoire pour  ses  élixirs  et  ses 
panacées.  Il  guérissait  ou  plu- 
tôt il  ])rélendait  guérir  les  can- 
cers avec  des  «  emplâtres  phi- 
losophiques ». 

Sous  le  pseudonyme  d'Abra- 
nam  du  Pradel,  philosophe  el 
mathématicien,  Blégny  publia 
<liez  la  veuve  Denis  Nion, 
en  KV.tl  et  IGU'i,  le  Livre 
commocle  cunteniint  les  adresses 
de  la  ville  de  Paris  avec  les 
séances  et  les  vacations  des 
tribunaux,  le  prix  des  maté- 
riaux et  des  ouvrages  d'archi- 
tecture, le  tarif  des  monnaies, 
les  départs  des  courriers  el 
générale meni  toutes  les  com- 
modités sujettes  aux  mutations. 

La  réclame   tenait  d'ailleurs 
une    grande    place     dans    cet 
almanach      où     Abraham     du 
Pradel  consacrait  tout  un  cha- 
pitre aux   merveilleuses  cures 
de  Nicolas  Blégny.  Personne 
assurément     n'en     pouvait 
parler  avec  plus  de  connais- 
sance cl  d'intérêl. 

Imi  17',)H,  un  homme  trop 
oublié,. laccjues  de  la  Tyiina, 
ancien  profes- 
seur    devenu 
libraire,  fonda 

avec     Duver-      ^^^^g^^ 
neuil   l' Alma- 
nach du  Com- 
merce, qui,  en 
1H07,  complè- 


jtftitia  jii-ia 


4 


ESTA  M  r  K  -  A  I.  M  A  N 
COt.  ()  N  N  K 
C  O  N  S  A  r  H  ft  K      A  I'  X      H 
Il  lî     !■  II  K  M  I  !■:  Il 


■Il     DE     18  2  1 


fi  11  us     fi;aN( 
V.  M  r  1  I!  K 


lemcnt  transformé,  devint  l'AI- 
iitunuch  du  commerce  de  Paris, 
(les  déparlements  de  l'Empire 
fra nra is  et  des  principa les  villes 
du  monde.  Ce  ne  fut  plus 
désormais  une  aride  nomencla- 
ture, mais,  comme  on  l'a  jus- 
tement remarqué,  une  sorte 
de  topographie  commerciale, 
un  recueil  d'utiles  renseigne- 
ments sur  1  industrie,  le  com- 
merce et  les  arts.  Chaque 
année,  pour  donner  plus  de 
garantie  à  ses  informations, 
1  éditeur  faisait  parcourir  ou 
parcourait  lui-même  une  partie 
de  la  France  et  des  pays  étran- 
gers. A  la  mort  de  la  Tynua,  son 
associé,  l'ex-capucin  Bottin 
devint  le  directeur  de  l'alma- 
nach  et  lui  donna  son  nom. 
C  était  alors  un  volume  in-8" 
qui  coûtait  l'i  francs.  Bottin, 
rex[)loita  fort  habilement  de 
ISIH  à  1853  et,  à  cette  époque, 
il  le  céda  à  la  maison  Firmin- 
Didol  qui  y  adjoignit  des 
annonces  et  des  réclames, 
lui  1883,  l'almanach  Didot- 
Bottin  a  été  vendu  à  une  so- 
ciété spéciale. 

l^' Almanach     hislori(/ue    et 
chronologique    des    spectacles 
de  Paris,  publié  chez  Duchesnc 
le    Calendrier  historique   des 
théâtres    l'avait     précédé 
(Ml     1751  1,    parut    en     1752    et 
\  écul    jusqu  en    1815,    sauf 
deux  inlerruplions,  de  17!t5 
;i   1S(H)  el   de   I80-2   à    1815. 
Très  bien  fait,  plein  de  ren- 
seignements   utiles,    d'ana- 
lyses de  pièces,  de  biogra- 
phicsd'acteui"s 
et    d'actrices, 
ce  recueil  est 
^^^^^>^^      d'un       intérêt 
exceptionnel 
pour  l'hislciire 
du   théâtre  au 
x\ni"      siècle. 


ALMANACIIS    CL'iUKfX     I)  AUTli  KFO  IS    ET     1)  A  L' JO  U  H  I)' II  L' I         -S7 

Il   a  été  continué    par   diverses   publi-  1   blié  avec  des  eaux-fortes  de  Gaucherel 
cations   dont   la    fortune   a   été    moins  |   et  de  Lalauze  à  la  Librairie  des  Hibiio- 


iieureuse  et   notamment,   depuis    1874,    I   philes.  Un   recueil  qui   eut  jadis   beau- 
par    ÏAImanach    des    Spectacles,    pu-   |  coup    de    vogue    et    dont     les    exem- 


ALMANAC.IIS    C  f  li  1  Kf  X     I)  A  IT  H  liFO  IS    KT     D  A  IM  ()  f  H  I)   Il  U  I 


plaires  traînent  aujourtl'luii  <ur  les  quais, 
VAlmanach  des  Muxes,  fut  fondé  on 
1703  par  deux  médiocres  écrivains,  Sau- 
lereau  de  Marsy  el  Malhon  de  La  Cour. 
Ce  dernier  fui  f^uillotiné  en  17*J2,  mais 
ce  n'est  pas,  comme  on  pourrait  le 
croire,  pour  avoir  passé  la  moitié  de  sa 
vie  à  recueillir  pieusement  les  insipides 
poésies  commises  par  ses  cantempo- 
rains.  Ij'Alm.inach  des  Muses  mourut 
en  1833. 

La  première  idée  de  VAlmamtch  de 
(îolha  est  due  à  Guillaume  de  Kotber{(, 
mort  ministre  d'Etat  en  1795.  Il  avait 
publié  sous  le  titre  d'Almanach  néces- 
saire pour  I7G3,  un  petit  calendrier  sur 
le  modèle  des  Elrennes  qui  paraissaient 
alors  à  Paris.  L'année  suivante,  \' Almn- 
nacA  néce.?.Sci;'re,que  le  public  s'était  obsti- 
né à  trouver  inutile,  se  transforma  sous  le 
nom  de  son  nouveau  directeur  Klaphel. 
Celui-ci  y  inséra,  par  une  innovation 
heureuse,  la  liste  des  souverains  de 
l'Europe  avec  des  tableaux  généalo- 
giques. L'année  1764  peut  donc  être 
considérée  comme  le  point  de  départ  de 
VAlmanach  de  (iolha,  dont  les  anciens 
exemplaires  sont  fort  recherchés  à  cause 
des  gravures  de  modes  qu'ils  contien- 
nent. L'édition  allemande  parut  en  171).") 
et  ajouta  à  la  liste  des  souverains  celle 
de  tous  les  membres  des  familles 
princières.  C'est  la  maison  .lustus 
Perthes  de  Gotha,  fondée  en  1783, 
qui  publie  cet  almanacli,  en  fraisais 
et  en  alleniaïul  .  (lejiuis  plus  d'iiu 
siècle. 

Il  existait  à  la  lin  du  win''  siècle  un 
homme  que  la  Providence  destinait 
sans  doute  à  conqioser  des  livres  de 
cuisine,  car  elle  lui  avait  donné  les 
prénoms  de  Laurent ,  célèbre  par  son 
gril,  et  de  Baltha/ar,  i-enomnié  pour  ses 
festins.  (Tétait  Grimod  de  la  Heynière. 
On  lui  doit  entre  autres  (i-uvres  de  haute 
fjraissc,  suivant  le  mot  de  liabelais,  un 
almanach  par  lequel  il  est  bon  de  ter- 
miner cette  élude,  car  aucun  ne  s'adresse 
à   un   plus  nombreux  public. 


Publié  sous  le  pseutlonjme  d'  .  un 
vieux  amateur  »,  VAlmanach  des  Gour- 
mands ou  Calendrier  nutritif  parut  de 
1803  à  181-->.  Il  est  dédié  à  d'Aigrefeuille, 
un  des  familiers  de  ('ambacérès,  àcause 
de  son  excellente  table,  abandonnée 
plus  tard  avec  les  plus  vifs  regrets  : 

D'.Aif,'rcfeuille,  de  Monseigneur 
Ne  pouvant  plus  piquer  l'assiellc. 
Pour  en  tiînioipncr  sa  douleur, 
A  mis  un  crêpe  à  sa  fourchcUe. 

Le  premier  volume  de  VAlmanach  des 
Gourmands ,  celui  de  1803,  est  orné 
d'un  frontispice  de  N.  Dulin  ^  maître 
sculpteur  »,  qui  représente  une  Table 
semé  pour  plus  de  quinze  personnes  et 
sur  lat/uelle  on  voit  seulement  deux 
couverts.  Grimod  de  la  Heynière  pensait 
que  quand  il  y  en  a  pour  quinze,  il  y  en 
a  pour  deux.  Sur  les  tablettes  d'une 
bibliothèque  on  aperçoit,  non  pas  des 
livres  —  car  rien  n'est  moins  comestible 
—  mais  des  cervelas,  des  pâtés,  des  sau- 
cissons, un  cochon  do  lait  el  des  bou- 
teilles que  l'on  peut  supposer  remplies 
d'excellent  vin.  L'n  jambon  est  accroché 
au  plafond  eu  guise  de  luslre. 

Ce  petit  livre,  bhcn  imprimé  el  d'un 
engageant  aspect,  est  plein,  je  n'ose 
dire  farci,  de  renseignements  culinaires 
et  d'éloges  prodigués  aux  princijiaux 
cuisiniers  el  restaurateurs  du  temps.  Les 
renseignements  sur  la  pré])aration  des 
plats  ont  une  valeur  incontestable,  mais 
les  éloges  sont  lellenienl  enthousiastes 
qu'on  a  pu  se  demander  s'ils  étaietit 
absolument  désintéressés.  Peut-être  ce 
lyrisme  cache-t-il  de  secrètes  indiges- 
tions, qui  ne  furent  pas  payées. 

.Après  avoir  composé  ce  chef-d'<eu\  re 
en  huit  volumes,  monument  impéris- 
sable des  méditations  de  son  estomac. 
Grimod  de  la  Heynière,  vers  la  lin  de 
l'Kmpire,  se  relira  du  monde  —  égale- 
ment blasé  sur  les  fumées  de  la  gloiii- 
et  sur  celles  de  la  cuisine. 

Il  KMll     11 '.\  1.  Ml    11  AS. 


M  A  U  \'  A I S    (J  L' A  11  T  S    D  "  H  K  l  '  R  \i 

soLviiNiRS  d'un  offjcœk  i>i:  spahis 


Nou;;  axions  re^u,  au  cercle  militaire, 
le  capitaine  Frémy,  qui  arrivait  d'A- 
frique, où  il  avait  connu  Durocher.  et 
nous  étions  allés  le  reconduire  à  son 
logement. 

Il  est  toujours  intéressant,  pour  des 
ofliciers,  de  visiter  l'installation  d  un 
nouveau  camarade,  surtout  lorsqu  il 
rentre  d  un  |)ays  exotique  où  d  habitude 
l'on  collectionne  le  bibelot. 

Nous  nous  étions  donc  répandus  fanii- 
lièremenl  dans  la  chambre  de  Frémy, 
furetant  partout,  feuilletant  les  albums, 
retournant  les  bibelots,  essavant  les 
armes,  passant  en  revue  les  estampes 
et  les  chromos,  lorsque  nous  entendîmes 
soudain  le  j;rand  Paulin  s'exclamer  ; 

—  Que  diable  est-ce  que  cette  reli- 
que-là ? 

El,  nous  étant  retournés,  nous  le 
vîmes  campé  devant  la  cheminée,  les 
mains  derrière  le  dos,  son  long  corps 
penché  sur  un  objet  qu'on  n'a  pas  cou- 
tume de  voir  à  pareille  place. 

C'était,  reposant  précieusement  sur  un 
coussin  de  velours,  garanti  par  un  globe 
de  verre,  un  vul- 
gaire talon  de  botte 
portant  une  éti- 
quette avec  cette 
date  : 

17  nutrs  187s. 

—  Une  relique. 
en  effet,  répliqua 
Frémy  en  sou- 
riant ;  à  la  date 
que  vous  lisez  là, 
ce  talon  de  botte 
m'a  sauvé  la  vie. 

—  Voilà  un  talon 
qui  a  eu  de  l'esprit, 
dit  gentiment  Jac- 

IX.    —    Dl. 


(|not:  contez-nous  donc  ce  sauvetage- 
là  :  il  ne  doit  pas  manquer  d'originalité. 

Frémy  ne  se  fil  pas  prier. 

—  J'étais,  dit-il,  en  garnison  à  Seb- 
dou,  gros  village  situé  au  nord  des  hauls 
plateaux  de  la  province  d't)ran,  lors- 
que, invité  par  le  capitaine  commandant 
de  Sidi-Medjahed,  je  vins  un  jour  à  cette 
smalah  pour  y  chasser  un  troupeau  de 
sangliers  que  le  caid  des  Ouleds-Sidi- 
Medjahed  avait  dépisté. 

Quand  j'arrivai  au  bordj  les  chasseurs 
étaient  déjà  réunis  :  une  douzaine  d'ofii- 
ciers,  des  sous-oflîciers  de  la  smalah, 
des  spahis  indigènes.  l,e  caid  avait 
amené  des  rabatteurs  de  sa  tribu  et  ses 
chiens,  deux  s/oïKjhis  féroces,  à  robe 
zébrée,  qui  avaient  été  vingt  fois  décou- 
sus, mais  qui  n'en  étaient  que  plus 
acharnés  chaque  lois  qu'on  les  ramenait 
au  combat. 

Où  allait-on?  Si  Djelloul,  le  caïtl.  l'ex- 
pliquait : 

Les  chasseurs  avaient  fait  cercle  au- 
tour de  lui  :  il  avait  rejeté  le  pan  de  son 
burnous  blanc  par-dessus  son  épaule,  et 


MAIVAIS    QUARTS    D'HEIHE 


son  bras,  liâlé  el  nerveux,  Iniçait  en 
avant  de  lui,  dun  geste  lent  et  plein  de 
noblesse,  l'itinéraire  qu'il  fallait  suivre. 

Les  sangliers  étaient  dans  le  Trali- 
mel,  un  ravin  qui  a  son  origine  près  de 
hi  route  de  Maghnia,  à  quelques  kilo- 
mi'lres  du  bordj,  et  qui  s'ouvre  sur  la 
Tal'na.  dans  laquelle  il  déverse  ses  eaux 
pendant  la  saison  pluvieuse. 

t)n  partit  gaiement.  Le  déjeuner  de- 
vait sui\ic  sur  des  mulets. 

.V  l'entrée  du  ravin  les  rôles  furent 
distribués  cl  nous  nous  mîmes  en  chasse. 

Je  suivais  depuis  quelque  temps  un 
sentier,  côtoyant  un  précipice,  au  tlanc 
de  la  montagne,  lorsque  je  me  trouvai 
devant  un  vieil  olivier  sauvage,  penché 
\ers  l'abîme.  Je  n'avais  qu'à  incliner  la 
tête  pour  j)asser  sans  embarras  sous 
cette  os]icce  de  fourche  caudine. 

Malheureusement  je  n'avais  pas  songé 
à  mon  fusil  de  chaSse,  que  je  portais  en 
bandoulière  ;  ce  dernier,  arrêté  par  une 
branche,  déplaça  mon  assiette,  tandis 
que  mon  cheval,  surpris  de  la  secousse, 
se  portail  vivement  en  avant.  Le  sen- 
tier tournait  à  droite,  derrière  l'arbre, 
le  cheval  ne  le  vil  pas,  la  terre  manqua 
à  son  pied  antérieur  gauche,  qui  descen- 
dit dans  le  vide,  et  la  pauvre  bêle  plon- 
gea dans  le  précipice,  la  tête  en  avant. 

Dans  ce  moment  critique  j'avais  d'in- 
stinct jelé  mon  bras  droit  autour  de  la 
fatale  Ijranche  et  je  la  serrais  convulsi- 
vement. Par  malheur  mon  étrier  droit, 
pivotant  sur  le  cou-dc-pied,  avait  bas- 
culé en  arrière  cl  sa  grille  était  venue 
s'arc-boulcr  sous  l'éperon  de  ma  botte, 
m'enchainant  étroitement  à  la  selle. 

Aussitôt  je  sentis  tout  le  poids  du 
cheval  suspendu  à  ma  jambe,  mon  corps 
s'allonger  cruellement,  mes  articulations 
craquer;  et  mon  bras  allait  être  promj)- 
tement  arraché  à  son  support,  quand 
soudain,  allégé,  délivré,  j'entendis  le 
cheval  rouler  seul  dans  l'abîme. 

li'élrier,  sollicité  par  le  poids  du  che- 
val, avait  arraché  le  talon  de  ma  botte, 
et  mon  pied  s'élail  trouvé  dégagé. 

Je  n'ai  pas  eu  le  temps  d'avoir  peur, 
mais     (piel(|u'un    cul     peur    |)iMir    nmi. 


I^orsque  je  me  retrouvai  sur  mes  pieds, 
mêlant  retourné,  j'aperçus  le  grand 
I>ixmier,  arrêté  à  quelques  pas. 

Dixmier  était  un  sous-oflicier  de  spa- 
his, de  taille  gigantesque;  jamais  il 
n'aurait  pu  passer  sous  l'arbre:  il  avait 
été  témoin  du  drame. 

Je  vois  encore  son  visage,  vert  comme 
celui  d'un  cadavre  : 

—  C'est  égal,  mon  lieutenant,  me 
dit-il  d'une  voix  qui  trahissait  son  émo- 
tion, vous  pouvez  vous  vanler  de  m'avoir 
fait  passer  un  mauvais  quart  d'heure  ! 

—  Ah  !  dit  le  capitaine  Durocher, 
dans  la  tourmente  de  la  vie,  qui  donc 
n'a  pas  eu  son  mauvais  quart  d'heure  ! 
Quand  Pascal  croyait  voir  un  gouffre 
constamment  ouvert  à  ses  pieds,  n'avait-il 
pas  devant  les  yeux  l'image  réelle  de  la 
vie... 

Paulin  protesta. 

—  .\h  çà  !  Durocher,  est-ce  que  vous 
allez  parler  longtemps  sur  ce  ton-là"? 
Savez-vous  que  vous  n'égayez  guère  la 
situation  I  \'ous  feriez  mieux  de  nous 
conter  quelqu'une  de  vos  aventures  de 
smalah  1 

—  J'allais  vous  le  proposer,  dit  le  ca- 
pitaine Durocher. 

—  Sera-l-elle  gaie,  au  moins? 

—  Je  ne  vous  le  promets  pas.  \'ous 
savez,  Frémy.  que  c'est  en  1879,  envi- 
ron un  an  et  demi  après  votre  accident, 
que  je  fus  envoyé,  précisément,  à  cette 
smalah  de  Sidi-Medjahed  dont  vous  nous 
parliez  tout  à  I  heure. 

Un  jour  mon  capitaine  me  dit  en  sor- 
tant de  lal)le  : 

—  Durocher,  le  garde-manger  est 
vide;  vous  devriez  aller  nous  tirer  un 
lapin  pour  ce  soir. 

Le  capitaine  avait  remarqué  que,  de- 
puis quel(iucs  jours,  une  certaine  mé- 
lancolie m'avait  envahi  et  que  je  ne 
sortais  guère  de  ma  chambre. 

Ell'ectivemcnt  j  étais  pris  de  nostalgie. 

.Mon  capitaine  avait  débuté,  lui  aussi, 
dans  une  smalah:  son  ànie  ardente, 
sensible,  avait  passé  avant  moi  par  des 
cjilhousiasmcs  et  des  tristesses.  C'est 
|ioMrcpiiii    il    .iv^il   compris  la   cause  de 


MALVAIS    OIART; 


mon  aiïaissenieiit  moral  et,  sans  paraili-L' 
la  deviner,  avec  ce  tacl  exquis  qui  ])ri'- 
sidait  à  lous  ses  actes,  il  uriiidiquiiil  le 
remède  : 

Il  f'allail  me  distraire. 

,1e  suivis  sou  conseil.  Je  déirurliiii 
mou  l'usii  et  ma  caruassièie,  cl  je  sil'lhii 
mou  chicu. 

N'ayant  de  yoùt  à  rien,  ne  sachant 
que  l'aire,  j'emportai  à  tout  hasard 
quelques  lij;nes  afin  de  pouvoir  pêcher 
à  la  Tafna  si  le  cn'ur  m'en  disait.  .le 
n'avais  pas  à  m'embarrasser  d'une  '^nu\e  ; 
en  Aljjcne,  sur  le  bord  des  otiadi,  ou  n'a 
qu'à  se  baisser  pour  couper  de  Irrs 
beau.\  roseaux,  qu'on  abandonne  ensuite. 

.le  sortis  à  pied,  décidé  à  ne  pas  trop 
m'éloi^ner  du  bordj.  Je  descendis  à  la 
Tafna,  puis,  tournant  à  droite,  je  remon- 
tai lentement  le  fleuve,  que  me  cachait 
souvent  un  épais  rideau  de  lauriers-i'oses, 
couverts  de  fleurs  superbes. 

A  deux  kilomètres,  la  Tafna  décrit 
une  boucle  allongée,  étroite,  qui  enve- 
loppe une  sorte  de  promontoire  assez 
élevé  sur  lequel  les  Romains  avaient  bàli 
un  poste  que  les  .\rabes  du  pays  appel- 
lent encore  le  camp  romctin. 

Sous  les  ruines  du  camp  romain  s  é- 
tcndent  des  cavernes  naturelles,  qui  pa- 
raissent avoir  servi  de  caves  ou  de  silos 
à  la  garnison  ;  les  Romains  y  descendaient 
par  un  plan  incliné  souterrain  dont  la 
partie  supérieure  est  comblée. 

La  légende  rapporte  que  ces  cavernes 
renferment  un  trésor  dont  on  ne  peut 
malheureusement  s'emparer  parce  qu'il 
est  gardé  par  le  diable.  On  raconte,  à 
l'appui  de  cette  légende,  qu'un  homme 
du  pays,  ayant  eu  la  témérité  de  pen- 
cher la  tête  dans  l'ouverture,  il  en  était 
sorti  un  grand  vent  qui  avait  balayé 
l'imprudent  et  l'avait  jeté  évanoui  à  plu- 
sieurs kilomètres  de  là. 

Depuis  ce  temps,  les  arabes  n'osent 
plus  approcher  de  ce  lieu  maudit. 

Les  cavernes  prennent  jour,  à  l'extré- 
mité de  l'escarpement  du  camp  romain, 
sur  la  boucle  de  la  Tafna,  par  un  trou 
hideux,  semblable  à  la  gueule  ouverte 
d  un  crapaud  géant. 


J'y  allai  la  j)remière  fois  avec  un 
garçon  entreprenant,  très  amateur  de 
ces  sortes  d'expéditions  :  le  maréchal 
des  logis  Sénecca. 

Dès  l'entrée,  nous  fûmes  arrêtés  par 
une  profonde  e.xcavation  que  bordait, 
de  notre  côté,  une  sorte  de  garde-foii 
naturel,  bas  comme  la  margelle  d'un 
puits.  La  paroi  en  était  droite  comme 
un  mur. 

Sénecca  avait  allumé  une  bougie  et 
lavait  avancée  au-dessus  du    trou  noir. 

—  Je  ne  vois  pas  le  fond,  dit-il. 

—  Parbleu,  fis-je,  vous  le  cachez  avec 
la  flamme  de  votre  bougie.  Portez  la 
main  à  droite. 

—  Je  ne  vois  pas  davantage. 

—  Eh  bien,  jetez-y  un  caillou,  et  vous 
l'entendrez. 

—  C'est  vrai,  je  n'y  pensais  pas.  Le 
caillou  accuse  une  profondeur  de  cinq 
à  six  mètres. 

—  Comment  allons-nous  descendre? 
demandai-je  à  Sénecca. 

—  J'ai  ma  corde,  dit-il. 

—  Quelle  corde? 

—  Ma  corde  à  fourrage,  mais  elle  est 
trop  courte  :  cinq  mètres. 

—  C'est  sui'lisant;  quand  l'un  de  nous 
SLTa  au  bout,  cela  fera  sept  ;  avec   cette 


MAUVAIS    QUAinS     I)   MEUKE 


lonf^ucur-là  nous  devons  atteindre  le 
fond.  Mais  comment  allons-nous  atta- 
cher la  corde? 

—  C'est  facile;  ;iUeiidez,  mon  lieute- 
nant. 

Et  Sénecca  sortit. 

Il  revint  bientôt  u\ec  une  forte  perche, 
qu'il  coucha  sur  la  marj;elle;  il  y  fixa  so- 
lidement la  corde,  i'i  laquelle  je  me  sus- 
pendis et,  tandis  que  mon  compag;noii, 
penché  sur  le  bord  de  la  fosse,  m'éclai- 
rait  avec  sa  bougie,  j'opérai  iii;i  des- 
cente. 

—  Y  êles-vous,  mou  li^'utenjuit?  me 
cria  Séuecca. 

—  Non,  lis-je,  vous  vous  êtes  Irompi- 
dans  votre  calcul  ;  je  suis  au  bout  de  la 
corde  et  je  ne  touche  pas  le  fond...  at- 
tendez, je  vais  lâcher  la  corde  de  Li 
main  gauche  et  allonger  le  bras  droil, 
le  fond  ne  peut  être  bien  loin. 

—  Prenez  garde,  mon  lieutenant,  me 
cria  Sénecca  clfravé,  vous  n'allé/,  plus 
pouvoir  remonter  I 

—  Laissez  faire:  là,  v»  .v  csl,  j  -u  1^^ 
fond  à  la  pointe  de  mes  pieds.  Le  (rou 
doit  avoir  7'",  10. 

.V  vous,  Sénecca. 

.\ussi tôt  mon  compagnon  me  rejoignit. 
.Vrrivé  en  bas,  il  eut  une  inquiétude  : 

—  Comment  ferons-nous  pour  re- 
monter? 

—  Je  vous  aiderai. 

—  Mais  vous,  mon  lieulenanl? 

—  \o\is  irez  chercher  une  corde  au 
bordj,  j'attendrai. 

Nous  commençâmes  par  examiner  le 
sol  que  nous  avions  sous  nos  pieds.  11 
était  couvert  d'ossements  de  toutes 
formes,  parmi  lesquels  nous  relevâmes 
deux  crânes  humains.  Depuis  quand  ces 
débris  humains  étaicul-ils  là,  en  com- 
pagnie de  squelettes  d'animau.x  de  di- 
verses sortes?  Comment  y  étaient-ils 
venus?  A  quelle  espèce  d'hommes 
avaient-ils  appartenu?  Autant  de  ré- 
llexions  iiue  nous  nous  communiquâmes 
en  les  accompagnant  de  suppositions 
dont  je  vous  fais  grâce;  bref,  nous  con- 
clûmes que  tous  ces  êtres,  hommes  et 
animaux,  avaient  du  tomber  là  acciden- 


tellement et  que   chose  pareille  aurait 
bien  pu  nous  arriver  tout  à  l'heure. 

Notre  petite  provision  de  bougies, 
vile  épuisée,  nous  lit  écourter  notre  ex- 
cursion. Lorsque,  de  retour  dans  la 
fosse  aux  ossements,  nous  levâmes  les 
yeux  du  côté  de  l'orifice,  pour  nous 
orienter  vers  la  corde,  celle  dernière  n'v 


était  plus;  elle  gisait  à  terre,  cassée  près 
du   nœud   qui   l'avait  li.xée  à  la  perche. 

Comment  et  par  qui  celle  rupture... 
suspecte  avait-elle  élé  faite?  —  Les 
arabes  ont  toujours  aflirmé  qu'elle  était 
certainement  l'ieuvre  du  diable. 

Que  faire  à  présent?  —  Que  devenir? 

Piiur  sortir  des  cavernes  il  n'y  avait 
|)as  d'autre  issue  que  cette  fosse.  Impos- 
sible d'en  escalader  la  paroi,  verticale 
et  sans  aspérités.  Nous  essayâmes  néan- 
moins, je  lis  la  courte  échelle.  Je  par- 
vins même  à  enlever  Sénecca  dehoul  le 
long  de  la  paroi,  un  pied  dans  chacune 
de  mes  mains,  à  bout  de  bras;  il  restait 
])lus  de  .'{  mètres  de  muraille  au-dessus 
.le  lui. 


MAI'  V  A  I  S     Q  V  A  li  1"  S    D   1 1  E  V  lî  K 


Après  nous  être  épuisés  en  vains  ef- 
forts, nous  fûmes  réduits  à  appeler,  à 
crier,  à  hurler  pour  attirer  vers  nous 
l'attention  des  problématiques  êtres  hu- 
mains qui  pourraient  bien  errer  aux  en- 
virons ;  encore  fallail-il  que  ce  ne  fussent 
pas  des  Arabes,  qui,  pour  rien  au 
monde,  n'auraient  consenti  à 
a])proclier  des  cavernes. 

Nous  nous  démenions  comme 
des  fauves  au  fond  de  leur  fosse 
et  les  ossements  que  nous  fou- 
lions aux  pieds  se  heurtaient  en 
rendant  des  bruits  secs  qui, 
semblant  nous  avertir  du  sort 
qui  nous  attendait,  nous  gla- 
çaient d'horreur. 

Après  plusieurs  heures  d'an- 
fjoisses,  nous  entendîmes  enfin 
un  bruit  de  pas  et  de  voix  qui 
s'a[)prochaient  ;  cotait  la  déli- 
vrance. 

In  petit  berj^er  arabe  a\ait 
entendu  nos  appels;  il  était  allé 
donner  l'alerte  au  bordj. 

—  11  nous  avait  vus,  préten- 
dait-il, entrer  dans  les  cavernes 
et  le  diable  était  certainement 
en  train  de  nous  y  faire  un 
mauvais  parti,  car  nous  criions  comme 
des  possédés. 

Cette  a\'onture  ne  nous  découraijea 
pas. 

Pour  ne  pas  rester  sur  un  échec  ca- 
pable de  nuire  sérieusement  à  notre 
prestige  d'officier  et  de  sous-officier 
français,  nous  retournâmes  le  lende- 
main auxcavernes  munis  cette  fois  d'un 
falot   et  d'une   solide  échelle  de   corde. 

Bientôt  les  cavernes  n'eurent  plus  de 
secrets  pour  nous.  Nous  les  trouvâmes 
divisées  en  plusieurs  salles  situées  à  des 
niveaux  différents.  Des  racines  pétrifiées, 
semblables  à  des  conduites  en  terre,  les 
traversaient  près  de  la  voûte,  s'incrus- 
taient dans  les  parois  rocheuses.  Elles 
étaient  habitées  par  des  chauves-souris 
et  ne  contenaient  que  du  guano. 

IS'oti-e  exemple  devint  contagieux. 
Beaucoup  de  spahis  français  furent  pris 
du  désir   de   courir   des  aventures  dans 


les  cavernes  et  les  grottes  qui  pouvaient 
exister  aux  environs.  C'était  là  une  nou- 
velle source  de  distraction  et  en  même 
temps  d'imprévu. 

Pendant  jilusicurs  semaines  ce  sport 
fut  à  la  nicide:  aux  environs  du  bordj  il 


n'y  eut  pas  de  trou  dans  lequel  les  pro- 
meneurs ne  vissent  paraître  ou  dispa- 
raître les  jambes  de  quelque  spahis. 

.Notre  brigadier  maréchal,  un  type  ex- 
traordinaire, barbu  comme  le  juif  er- 
rant, dégingandé,  brûlé  par  le  soleil  et 
noirci  par  la  forge,  --intrépide  au  su- 
prême degré,  devint  l'un  de  nos  plus 
enragés  excursionnistes  etleur boute-en- 
train. 

Un  jour,  en  n'idant  dans  la  montagne, 
il  avait  avisé  un  trou  de  rocher  qu'il 
n'avait  pas  encore  remarqué.  En  se  pen- 
chant à  l'entrée,  il  y  avait  vu  les  traces 
d'un  animal  inconnu  de  lui.  Vivement 
intrigué  et  ne  prenant  pas  la  peine  de 
réfléchir  au  danger  qu'il  pouvait  courir, 
il  s'était  engagé  dans  le  trou,  qui  n'était 
qu'un  étroit  boyau  dans  lequel  il  ne  pou- 
vait avancer  qu'en  rampant. 

Pour  s'éclairer  et  se  défendre,  il  avait 
pris   dans   la    main    gauche  une  bougie 


ilAliTS     I)   IllUlilC 


cl    dan»    la    droite   un  revolver  chargé. 

Mais  le  corridor  se  rétrécissait  peu  à 
peu,  de  sorte  que  notre  hnmme,  ayant 
voulu  forcer  le  passajre,  se  trouva  pris 
par  les  épaules  et  mis  dans  l'impossibi- 
lité soit  d'avancer,  soit  de  reculer. 

Kn  même  temps  il  entendit,  au  fond 
du  repaire,  un  bruit  semblable  à  celui 
que  ferait  un  fauve  qui  labourerait  le 
sol  avec  ses  grilfes. 

Saisi  de  peur,  il  pressa  la  délente;  le 
coup  partit,  mais  le  vent  de  la  délona- 
tion  lui  éteignit  sa  bougie. 

En    présence    d'un    animal    inconnu, 
mais  en  tout  cas  pourvu  de  griffes,  dans 
l'impossibilité  de  se  dégager,  dans  celle 
de  se  faire  entendre  du  moment  que  son 
corps   formait  bouchon   sur  l'entrée  de 
ce  réduit,  le  [)au\re  diable  se   trouvait 
dans  une  situation  vraiment  dramatique 
et  il  entre\oyail  déjà  une  fin   horrible, 
lorsqu'il   se   sentit  violemment   tiré   par 
les  pieds.  I,a  douleur  que  lui  lit  éprou- 
ver cet  arrachement  fut  telle  qu'il  perdit 
connaissance  en  revoyant  le  jour.  C'est 
l'ouvrier  sellier  qui,  en  quête  d'aventure 
pour  son  compte,  ayant  vu  le  brigadier 
maréchal  entrer  dans  le  repaire, 
et  ne  le  voyant  plus  reparaître, 
en   avait  conçu  de  l'inquiétude. 
Quant  à  l'hôte  de  ce  malciicoM- 
treux  repaire,  c'était  un  inolFcnsif 
porc-épic;  en  «'agitant,  inquiet, 
au  fond    de   son    gîte,    il    avait 
produit  sur  les  parois,  avec    ses 
piquants,     ce    bmil    qui,    sans 
doute  grossi  par  la   sonorité  du  ^, 

lieu,  avait  pu   faire   croire   à   la  '"   " 

présence  d'une  bêle  fi'rnce  aigui- 
sant ses  griffes. 

Le  porc-épic  fui  pris  le  K'iidc-  -\, 

main  au  lacet  et  le  cadre  français        ^  ,,, 
s'en  régala.  *  ' 

Mais  me  voici  iiicMi  loin  du 
récit  (le  chasse  ou  tle  pêche 
(|uejc  m'étais  proposé  de  vous  couler. 

—  Cela  ne  fait  rien,  fimes-nous,  allr/ 
donc,  ces  histoires-li'i  .sont  intéressantes. 

—  C'est  que,  voyez- vous,  continua 
Durocher,  j'ai  laisst'  dans  ces  environs 
de  la   siiKilah    l.iijl    de  <oMV<'nirs  vi\'aces 


(|ii'il  m  est  ini|)Ossible  de  les  passer  sous 
silence  lorsque,  chemin  faisant,  je  revois 
si  bien,  en  esprit,  les  lieux  auxquels  ils 
se  rattachent. 

Et  puis,  je  ne  sais  pas  si  vous  ave/ 
eu  l'occasion  de  faire  comme  moi  cetle 
remarque   ; 

Les  drames  de  l'existence,  jjarce  qu'ils 
réveillent  nos  énergies,  mettent  davan- 
tage nos  sens  en  émoi  et  s'impriment 
plus  profondément  dans  le  cerveau  que 
les  événements  fondés  sur  la  joie  et  le 
plaisir.  Ces  derniers  oui  disparu  depuis 
longtemps  du  souvenir  que  les  premiers 
s'y  maintiennent  toujours  en  images 
intenses  qu'on  aime  à  évoquer  de  temps 
à  autre,  parce  qu'on  trouve  une  certaine 
volupté  à  revivre  les  émotions  qu'on  a 
ressenties  ou  les  soulFrances  qu'on  a 
endurées. 

—  Oh  1  je  suis  parfaitement  de  votre 
avis,  dit  Paulin  d'un  ton  moitié  gogue- 
nard, moitié  amer;  ainsi,  moi  qui  ai 
coulé  la  vie  douce  dans  le  farniente  des 
bonnes  garnisons,  j'ai  à  présent  le  cer- 
veau absolument  vide,  absolument... 

.le  vous  disais  donc,  continua  le  capi- 


h^^ 


^ï^'^^*^ 


liinu'  Durocher,  (|uc  c'esl  \ers  les  ca- 
xei'iu's  (lu  "camp  roniHiii  cpu' j'avais  non- 
chalamment |>orlé  mes  |)as. 

Décidé  à  ne  pas  chasser,  je  m'étais 
assis  au  bord  dp  l'eau,  vers  le  sommet 
de  la  boucle  de   la   Tafna.  au   jned    d  un 


(.UAHIS     1)    lll'lItK 


lamarin,  pivs  d'une  anse  en  minialuro 
qu'encadraient  des  lauriers-roses  et  des 
buissons  entrelacés  de  vigne  vierge. 

Derrière  moi  se  dressaient  les  escai-- 
])ements  du  camp  romain,  devant  moi 
s'arrondissait  le  cirque  des  montagnes 
qui  serrait  de  près  l'oued,  et  dont  la  base, 
rongée  par  les  eaux,  se  terminait  en  fa- 
laises. 

Parmi  les  ajoncs  du  rivage,  immo- 
bile, les  pieds  dans  l'eau,  la  tête  encas- 
trée entre  les  deux  épaules,  un  héron, 
le  long  bec  en  arrêt,  attendait  mélanco- 
liquement le  passage  d'une  proie.  A  mes 
pieds,  la  rive,  couverte  d'un  sable  fin 
dans  lequel  scintillaient  des  paillettes 
de  cuivre ,  s'enfonçait  insensiblement 
sous  l'eau,  paisible  en  cet  endroit  que 
rien  ne  troublait  ;  les  oiseaux  se  tai- 
saient, accablés  parla  chaleur  intense; 
sur  ma  droite,  une  mare  aux  grenouilles, 
d'habitude  si  bavarde,  était  silencieuse. 
La  Tafna,  aux  eaux  rougeâtres,  pre- 
nait, sous  l'éclat  du  soleil,  des  rellets 
dorés;  parfois  un  martin-pêcheur,  pas- 
sant comme  un  météore,  rayait  d  une 
aile  rapide  la  surface  de  l'eau. 
Les  barbeaux,  d'abord  effarou- 
chés à  mon  approche,  s'ébat- 
taient maintenant  près  de  moi 
et  je  distinguais  le  miroitement 
de  leurs  ventres  d'argent. 

Mon  chien,  après  s'être  désal- 
téré à  l'oued,  s'était  couché  dans 
mon  ombre,  haletant,  la  langue 
pendante. 

Ce  spectacle,  celle  invitation 
au  repos  me  tentèrent.  Je  coupai 
un   long  roseau,  j'attachai  à  sa 
line  extrémité  l'un  de  mes  engins 
de   pêche,  j'amorçai   et  je  jetai 
ma  ligne  à  l'eau.    Mais   l'heure, 
la  température  n'étaient  pas  pro- 
pices.  Lorsque,    à  bout   de  pa- 
tience, je  me  décidai  à  quitter  la 
rivière,  je   n'avais   pris   que    trois    mé- 
chants   barbillons   que  je    mis  tout  de 
même  dans  ma  carnassière,  afin  de  ne 
pas  revenir  bredouille. 

Deux  sentiers  reliaient  le  bordj  au 
camp    romain    :     l'un     suivait     la    ri\c 


gauche  de  la  Tafna,  l'autre  longeait  la 
crête:  j'étais  venu  par  le  premier,  je 
m'en  retournai  par  le  second. 

Il  fallait  gagner  le  camp  romain,  le 
traverser  et  de  là  i-emonter  sur  la  croupe 
principale,  que  l'on  suivait  jusqu'au 
bordj. 

Celte  croupe,  ou  plutôt  celte  ramifi- 
cation de  la  montagne,  inclinée  sur  la 
Tafna  en  toit  de  maison,  est  flanquée 
d'escarpements,  de  falaises  et  de  roches 
massives,  dont  la  base  disparaît  dans  un 
fouillis  de  buissons,  d'éboulis,  de  pierres 
et  de  quartiers  de  roches. 

Impossible  de  trouver  un  site  plus 
sauvage  que  ce  coin  aride  de  la  smalah. 
Ce  qui  n'est  pas  rocher  sur  le  versant 
est  cailloux  au  sommet  ;  en  quelques 
endroits,  les  pentes  sont  recouvertes 
d'une  terre  légère,  sans  consistance, 
croulanfe,  chauve,  sur  laquelle  il  n'y 
a  que  quelques  arbustes  chétivement 
poussés. 

Çà  et  là  des  oliviers  aux  troncs  dé- 
charnés, rabougris,  comme  convulsés 
par  la  souffrance,  semblent  attester  une 


longue  existence  de  misère  s'achevant 
dans  une  lente  agonie. 

Je  m'attardai  au  camp  romain. 

Après  la  chaleur  accablante  de  la 
journée,  un  orage  était  à  craindre  pour 
le  soir.  Déjà  le  vent  s'était  levé,  le  ciel 


MAT  VAIS    grAHTS    I)   IlErRK 


élait  devenu  de  [)lomb,  de  grands  nuajces 
couraient  rapidement  au-dessus  de  ma 
tète.  Quand  j  eus  atteint  la  ciète,  le 
vent  avait  au;;mcnli''  d'intensité.  Main- 
tenant il  souillait  en  tempête,  s'enyouf- 
l'rant  brutalement  dans  les  j,'orf;cs,  qu'il 
remplissait  de  sourds  grondements  et 
desil'llemenls  aigus,  brusquement  inter- 
rom|)us  par  des  accalmies  pendant  les- 
c|uelles  la  nature,  dans  un  silence  de 
mort,  semblait  attendre  un  assaut  plus 
terrible. 

.Mors  la  tempête  reprenaitavecfureur, 
des  brandies  sèches  et  de  la  terre  vo- 
laient en  l'air,  tandis  que  des  éboulis 
de  cailloux  roulaient  au  fond  du  ravin. 
Les  troncs  des  vieux  arbres  craquaient, 
agitaient  convulsivement  leurs  hautes 
branches  à  demi  chauves,  s'inclinaient 
davantage  sur  l'abime.  Le  soleil  a\ait 
disparu  sous  un  double  rideau  de  nuages 
abaisses  cl  de  poussière  et  le  jour  obs- 
curci donnait  au  Irisie  jiaysage  un  as- 
pect lugubre. 

J'avançais  pèniblenienl.  Sur  mon  pas- 
sage, la  queue  d'un  serpent  rentra  vive- 
ment dans  l'intervalle  de  deux  |)ierres. 

L'n  Momain  superstitieux,  un  Arabe, 
auraient  mal  auguré  de  cette  rencontre  ; 
je  n'y  lis  pas  atlenlion. 

Cependant,  d'instinct,  jjoim-  éviter  à 
la  l'ois  les  pierres  et  les  serpents,  j'obli- 
quai un  peu  à  droite  et  je  m'engageai 
imprudemment  sur  la  partie  déclive  et 
dénudée  de  la  côte. 

Une  saute  de  vent  nio  lit  perdre 
1  équilibre,  je  tombai  sur  mon  séant  et 
je  commençai  à  glisser  lentement  avec 
les  terres. 

.\  une  dizaine  de  mètres  au-dessous 
de  moi,  le  lalus,  incliné  à  quarante-cinq 
degrés,  aboutissait  à  la  crête  d'un  rocher 
à  pic,  haut  d'une  vingtaine  de  mètres, 
.le  m'en  rapprochais  peu  à  peu.  liés 
doucement,  sans  secousse,  sans  qu'il  me 
l'i'it  possible  d'enrayer  le  sinistre  mou- 
\  enuMil. 

Au  bout  de  ce  court  voyage,  en  appa- 
rence si  paisible,  était  la  cluilc  vertigi- 
neuse, (\\i  haut  de  la  roche  lnr/)i-ici]iic, 
la  mori  all'rcusc.   inniile,   ignorée   peut- 


être,  sur  les  dalles  du  fond  où  j'allais 
me  briser. 

Rien  à  la  portée  de  ma  main,  soit  à 
ma  droite,  soit  à  ma  gauche,  aucune 
branche  de  salut,  et  tout  mouvement 
un  peu  iirusque  de  mon  corps  ne  pou- 
vait servir  qu'à  accélérer  ma  chute. 

l'ne  accalmie  dans  la  tempête  s'était 
produite,  comme  si  la  Nature  attentive 
voulait  assister  à  ce  drame.  Derrière 
moi,  mon  chien  avait  conscience  du 
danger;  il  aboyait  désespérément,  bon- 
dissant sur  la  crête,  marquant,  en  ra- 
massant son  cor|)s  en  avant,  l'inlention 
de  venir  me  rejoiixlre,  me  sauver  peut- 
être,  et  reculant  chaque  fois  cirrayé.  Se 
voyant  impuissant,  il  s'arrêta  et,  le 
corps  tourné  dans  la  direction  du  bordj. 
le  museau  en  l'air,  il  hurla  à  la  morl. 

Cependant  mes  |)ieds  approchaient 
de  l'alfreux  précipice;  quelques  cail- 
loux, me  devançant,  avaient  déjà  roulé 
dans  le  vide,  et  j'avais  entendu  le  bruil 
sec  de  leur  choc  précurseur. 

Dans  le  court  moment  que  dura  ce 
terrible  voyage,  je  ne  sais  pas  si  j'eus 
réellement  |icur,  mais  ce  dont  je  me 
souviens,  c'est  que  tout  mon  passé,  tous 
mes  rêves  d'avenir  délilèrcnt  sous  mes 
veux.   V.n  un    clin  d'o'il.   je   revis  toute 


M.uwMS  (jrAUTs  1)  II  l'.riti-: 


ma  jeunesse  laborieuse,  mes  luUes  pour 
arriver  à  cette  situation  d'officier  que 
j'avais  tant  désirée,  mes  efforts  pour 
acquérir  l'expérience  et  la  science  pra- 
tique du  métier. 

A  jjrésent  que  j'étais  parvenu,  que 
l'avenir  me  souriait,  je  voyais  avec  an- 
fjoisse  ma  carrière  brisée  par  ce  coup 
de  vent  qui  me  précipitait  du  haut  d'un 
rocher. 

J'oubliais  le  mal  que  je  me  ferais 
en  tombant,  la  mort  inévitable;  je  pen- 
sais seulement  au  travail  acharné  de 
tant  d'années,  qui  serait  infructueux; 
je  pensais  à  ceux  que  j'aimais  et  que 
j'allais  quitter  sans  pouvoir  leur  dire 
adieu;  j'en  ressentais  au  cœur  une  poi- 
gnante douleur,  qu'augmentait  encore 
le  désespoir  de  mon  pauvre  chien. 

Tandis  que  je  continuais  à  descendre 
lentement,  un  buisson  passait  presque 
à  portée  de  ma  main  droite,  mais  trop 
loin  encore  pour  qu'il  me  fût  possible 
de  l'atteindre;  car,  manquant  de  point 
d'appui  pour  me  redresser  et  prendre 
un  élan,  toute  tentative  de  ma  part 
n'eût  servi  qu'à  hâter  ma  chute;  je 
n'étais  plus  qu'à  deux  mètres  du  pré- 
cipice. 

Kn  face  de  moi,  sur  l'autre  versant 
de  l'étroite  gorge,  un  berger  arabe,  qui 
gardait  quelques  chèvres,  chantait  en 
me  regardant  tomber. 


Pourquoi  cet  homme,  qui  devait  voir 
le  danger  mieux  que  moi,  n'en  était-il 
[)as.  ému?  Pourquoi  de  deux  êtres 
témoins  de  ma  triste  fin,  n'avais-je 
que  mon  chien  pour  manifester  de  la 
douleur? 

Etait-ce  parce  que  cet  .Arabe,  fata- 
liste comme  tous  ceux  de  sa  religion, 
envisageait  ma  destinée  comme  irrémé- 
diablement écrite  à  l'avance  au  livre  de 
Dieu?  —  Mektoub  Allah!  —  Était-ce 
parce  qu'il  voyait  en  moi  un  roumi,  un 
infidèle  dont  la  mort  serait  agréable  au 
prophète?  Etait-ce  parce  que  cet  homme 
était  un  sage,  qui  ne  voulait  pas  me 
troubler,  parce  que  mon  sang-froid  pou- 
vait seul,  occasionnellement,  me  faire 
entrevoir  un  moyen  inespéré  de  salut  ? 
Était-il  ami  ou  ennemi?  Je  l'ignorais.  Il 
n'avait  l'air  ni  satisfait,  ni  chagrin;  je 
ne  pouvais  démêler  aucune  de  ses  im- 
pressions sur  le  masque  impassible  de 
son  visage. 

Cependant,  tout  en  pensant  —  et  je 
reconnus  en  cette  circonstance  la  puis- 
sance que  peuvent  atteindre,  en  inten- 


i,ir.\ii  T 


-       /<.    Al).-. 


s&.,.-4Mc^^^^^:^, 


site  el  en  rapitliti',  raltciilioii  el  la 
pensée  humaines  —  je  n'avais  pas  cessé 
de  chercher  la  possibilité  d'enrayer  au 
moins  ma  lugubre  descente.  Tout 
à  coup,  ô  bonheur,  j'aperçus  une  racine 
qui,  émergeant  de  terre  presque  sous 
ma  main,  ])our  y  rentrer  quelques  cen- 
timètres ])lus  loin,  formait  une  esjjèce 
de  poignée  naturelle  donl  je  in'eni[)ai'ai 
aussitôt. 

La  racine  était  sèche,  je  l'avais  prise 
trop  brusquement,  elle  cassa  à  une  de 
ses  extrémités... 

.Alors,  me  faisant  li'ger  sur  le  frric 
appui  qui  me  restait,  je  jjarvins  à  me 
retourner  sur  les  genoux;  mais,  au  mo- 
ment où  j'allais  me  redresser,  la  racine 
se  brisa  à  l'autre  bout  et  me  resta  dans 
la  main... 


■le  me  voyais  |)erdu.  Résigné,  je  fer- 
mai les  yeux. 

Soudain,  une  pensée  rapide  traversa 
mon  esprit  ;  Mon  fusil  1 

.Mon  fusil,  que  j'avais  en  bandou- 
lière! Doucement,  en  inclinant  le  corps 
en  avant,  je  le  fis  glisser  par-dessus 
mon  épaule,  puis,  saisissant  la  poignée 
à  deux  mains,  j'abaissai  vivement  le 
bout  du  canon  entre  mes  deux  jambes. 
el  je  l'enfonçai  énergiquement  en  terre, 
obliquement. 

.•\rc-boute  par  ce  support .  je  |)us 
enfin  me  remettre  sur  mes  pieds  et,  dé- 
tendant les  jarrets,  atteindre  la  brous- 
saille  que  j'avais  vue  tout  près  de  moi, à 
ma  gauche;  de  là  je  gagnai  la  crête,  où 
mon  chien  me  reçut  avec  la  démonstra- 
ion  de  la  joie  la  plus  vive. 

—  Voyez,  Frémy,  à  quoi  tient  l'issue 
des  événements  et  comme  ils  sont  pleins 
de  contradictions  : 

l-'arme  qui  a  failli  occasionner  votre 
chute  vient  à  propos  arrêter  la  mienne; 
en  revanche,  vous  trouvez  un  talon  sau- 
veur et  un  homme  qui  vous  plaint;  moi 
je  n'ai,  devant  la  mort,  qu'un  chien  qui 
pleure  et  un  -Arabe  qui  chante. 

Lorsque  j'arrivai  au  bordj.  le  capi- 
taine était  dans  la  cour. 

Me  voyant  rentrer  le  fusil  sur  l'épaule, 
il  vint  au-devant  de  moi  et,  penchant 
la  tête  pour  voir  ce  que  j'avais  dans  ma 
carnassière  : 

—  Eh  bien,  Durocher,  me  dcman- 
da-t-il  gaiement,  avez-vons  tué  r|ut'l(pie 
chose  ? 

.l'ouvris  le  sac. 

l\n  apercevant  les  trois  baibillons,  le 
bi-ave  homme  pivota  sur  les  talons  et 
partit  d'un  si  franc  éclat  de  rire  que 
j'en  oubliai  mon  mauvais  quart  d'heure. 

]•'.   Ott. 


PALI  DDL'    KKliLISI 


Paluldù  l'"erlisi  était  à  peine  âjïé  de 
dix  ans  lorsque  sa  mère  le  conduisit 
pour  le  l'aire  embaucher  i^  la  soufrière 
de  la  Roccazza,  où  son  père,  maître  Ca- 
taldo,  venait  d'avoir  le  malheur  de 
laisser  un  bras  sous  un  éboulement  qui 
avait  enseveli  plus  de  vinjjt  mineurs. 
Un  vrai  massacre  I 

Paliddii  les  avait  toujours  devant  les 
veux,  ces  cadavres  broyés  et  sanglants 
qui,  retirés  de  dessous  les  décombres, 
étaient  rangés  en  file,  les  uns  à  côté  des 
autres,  sur  la  grande  esplanade,  parmi 
les  arbres  clairsemés  et  attristés,  sur  la 
terre  nue  et  crayeuse.  Il  était  accouru 
avec  sa  famille  pour  les  voir,  tout  en 
larmes,  parce  qu'on  disait  que  son  père 
se  trouvait  aussi  au  nombre  des  morts; 
et  sa  mère,  la  Mena,  s'arrachait  les 
cheveux  en  chemin  et  remplissait  1  air 
de  cris  qui  auraient  ému  jusqu'aux 
pierres. 

Mais,  par  un  miracle  de  la  bonne 
Vierge  du  Carmel,  comme  disait  la 
Mena,  qui  s'était  attendue  à  pis  encore, 
maître  Cataido  avait  eu  la  chance  de  ne 
perdre  qu'un  bras,  tandis  que  les  autres 
avaient  perdu  la  vie.  Et  vraiment  il  y 
aurait  eu  de  quoi  remercier  la  ^la- 
done,  si  la  perte  de  ce  bras  n'avait  pas 
entraîné  la  perte  du  pain,  dont  on  avait 
joliment  besoin  à  la  maison  pour  rassa- 
sier les  cinq  petits  enfants  affamés. 
L'aîné  d'entre  eux,  c'était  Paliddù,  ce 
bonhomme  grand  comme  ma  botte,  et 
si  pâle,  si  maigre,  qu'en  l'apercevant  le 
contremaître  avait  hoché  la  tête  d'un 
air  de  pitié  méprisante.  Son  opinion, 
c'était  que  ce  singe-là  n'était  pas  de 
taille  à  résister  :  pour  sûr,  il  v  laisserait 
sa  peau. 

Mais,  quand  on  manque  de  pain, 
comment  songera  ces  tristes  choses?  La 
Mena  ne  songeait  qu'aux  deux  bons 
lans   par   jour  que    rapporteraient   les 

Xoii!<   avons   illustré   cet   article  pai'    des    r 
lieux   par  l'auteur  lui-même. 


huit  ou  dix  heures  de  travail  employées 
à  remonter  le  soufre  du  fond  de  la 
mine  jusque  sur  l'esplanade.  (Le  lari 
vaut   à   peu    près    quarante    centimes.) 

Paliddù  fondit  en  larmes  la  première 
fois  qu'on  le  fit  descendre  dans  ces  gale- 
ries souterraines  remplies  de  ténèbres, 
à  peine  éclairées  çà  et  là  par  les  lampes 
blafardes  des  mineurs  ;  il  pleura  lon- 
guement, de  grosses  larmes  silencieuses, 
lorsque,  par  les  étroits  puits  d'accès,  il 
dut  grimper  des  centaines  et  des  cen- 
taines de  marches  raides,  sans  chaus- 
sures, demi-nu,  hors  d'haleine,  courbé 
sous  la  pesante  corbeille  de  soufre  que, 
d'une  main,  il  soutenait  à  grand'peine 
sur  ses  épaules,  tandis  que,  de  l'autre 
main,  il  portait  un  lampion  de  terre 
dont  la  lueur  faible  éclairait  son  che- 
min douloureux. 

Comme  le  Christ  au  Calvaire  1  Sans 
pouvoir  presque  s'arrêter  pour  re- 
prendre haleine,  —  car  il  ne  fallait  pas 
interrompre  la  marche  des  camarades 
qui  venaient  derrière,  l'un  après  l'autre, 
en  longue  file,  —  encore  que  ses  pe- 
tites jambes  fléchissent  sous  lui,  dans 
cette  montée  où  il  suait,  haletait,  étouf- 
fait à  chaque  marche  nouvelle,  avec  des 
ah!  ah!  si  sourds  et  si  lamentables 
qu'il  semblait  avec  ces  soupirs  exhaler 
aussi  sa  petite  âme  brisée  et  tour- 
mentée. 

Cependant  il  avait  fini  par  s'accou- 
tumer à  cette  vie  de  chien.  Peu  à  peu 
ses  yeux  s'étaient  déshabitués  de  pleu- 
rer, même  quand  Mangiatabacco  île 
Chiqueur),  le  plus  méchant  des  mineurs, 
lui  rompait  l'échiné  à  coups  de  pied; 
mais,  secs  et  comme  hébétés  dans  ce 
pauvre  petit  visage  qui  allait  s  émaciant 
de  jour  en  jour,  ils  n'en  révélaient  que 
plus  lamentablement  la  détresse  d'une 
douleur  lasse  et  résignée. 

Oh!  le  labeur  infâme,  qui  le  détrui- 

?piocluctions    de  pholograpliies   prises   sur  les 


p.M.iDDr    rKiti.is 


Piiit  lenloment!  Olil  les  élenielles  jom- 
iiéos,  toiiles  paroilles.  U'-nélireuses  cl 
liorribles  comme  de  profondes  nuils,  où 
l'on   se   voyait   à   peine   ;i  hi    lueur  ties 


lampes  fumeuses,  où  la  mine  se  taisait, 
pleine  d'efl'i-ois,  et  où  l'on  n'entendait 
que  les  coups  lents  et  cadencés  des  pics, 
répétés  par  l'écho  monotone  :  des  coups 
lourds,  continuels,  sans  pitié,  qui  sem- 
blaient frapper  sinistremeni  sur  son 
cœur!  Les  tristes  journées  d'hiver,  oii 
l'on  sortait  de  la  mine  ruisselant  de 
sueur,  sous  la  f,'laciale  (l'anioulane  qui 
sonfllail  en  tempête  ri  (pii  ddimait  un 
frisson  de  mort  jus(|uc  dans  les  os!  Les 
ti-isles  journées  d'été,  on  l'on  sull'oqnait 
dans  l'air  embrasé  et  empesté  qui  faisait 
de  la  mine  une  vaste  fournaise,  où  l'on 
portail  envie  aux  paysans  cpii  moisson- 
naient en  rase  campaffne  sons  les  ar- 
deurs furieuses  du  soleil,  où  le  dur  el 
noir  morceau  de  pain,  nioi'dn  en  liâle, 
conmie    si   on    l'eût  Vf)lé,  s'arrèlail  dans 


la  f,'orf,'e  sèche  el  ne  pouvait  passer 
qu'après  qu'on  l'avait  trempé  dans 
1  liuile  noirâtre  de  la  lampe! 

l'A  encore,  si  elle  avait  duré  toujours, 
celte  f,'ràce  du  bon  Dieu,  il  y  aurait 
eu  de  quoi  remcrciei-  le  ciel.  Mais, 
(piand  on  n'a  |ins  de  chance,  on  s'en 
aperçoit  bien  ! 

Dès  le  commencement  de  l'été, 
plusieurs  mines,  les  mines  riches, 
a\aienl  suspendu  le  travail,  parce 
(pie  le  prix  du  minerai  était  tombé 
si  bas  qu'il  n'aurail  pas  même  sufli, 
disail-on,  pour  payer  des  cailloux, 
si  l'on  eût  extrait  des  cailloux  au  lieu 
de  soufre,  l'n  vrai  fléau!  Car  la 
paye,  qui  diminuait  aussi  à  vue 
d'(eil,  ne  suffisait  même  plus  à  con- 
tenter la  faim.  Kl,  un  beau  malin, 
\Lnif(ialabacco,  qui  était  le  porte- 
malheur  de  la  Hoccazza,  vini  don- 
ner la  mauvaise  nouvelle  :  leur  |ia- 
Iron,  lui  aussi,  allait  suspendre  le 
travail. 

Ce  fui  un  t'oup  (le  fondre  (|ui  jela 
la  consternation  dans  toutes  les 
ànies;  et  Paliddù,  ce  malin-là,  an 
moment  de  se  mcllro  à  l'ouvrage, 
après  avoir  comme  d'habitude  fait 
le  sifjne  de  la  croix,- baisa  avec  une 
ferveur  suppliante  le  scapulairc 
<|n'il  portail  altaché  à  son  cou.  — 
Oh!  la  très  sainte  \'ierge  allait  bien 
y  ])ourvoir!  Xon,  elle  ne  voudrait  pas 
lui    retirer    le    pain   quotidien! 

l'"t  pourtant,  deux  jours  après,  le 
contremaître  annonça  aux  mineurs  qu'ils 
pouvaient  s'en  retourner  tous  dans  leurs 
villages  et  que  le  travail  était  suspendu. 
—  Mordieu!  I'"l  coniment  allons-nous 
faire?  s'écria  maître  Pinu,  (pii  a\ait  à 
sa  charge  sa  femme,  sa  mère  el  sept  pe- 
tits enfants  :  neuf  bouches  à  nourrir, 
sans  compter  la  sienne. 

l'^l  tous,  lenlemeni,  après  s'être  attar- 
dés h  n'en  plus  finir  devant  les  puils 
d'entrée,  comme  s'ils  n'avaient  pas  le 
cd-ur  de  s'en  éloigner,  parfirent  avec 
des  murmures  el  des  blasphèmes,  tandis 
tpie  Mangiatnhacco  s'obslinait  à  répéter, 
de  sa  voix  de  mauvais  angLire  : 


l'Al.lDDU     1-EHI.lSI 


—  Est-ce  que  je  ne  vous  le  disais  pas, 
hein?  Est-ce  que  je  ne  vous  le  disais 
pas  ? 

—  Oui;  mais  ce  qu'il  faut  niaiud"- 
naut,  c'est  lâcher  de  remédier  au  mal, 
observa  maître  Pinu.  Il  faut  aller  chez 
le  patron,  aller  chez  le  maire,  aller  à  la 
ville,  chez  le  préfet.  Il  faut  aller  jusque 
chez    le    Christ   et    le    descendre   de    sa 


après  s'être  rendus  à  la  ville  voisine 
chez  le  préfet,  revinrent  bientôt  les 
mains  vides  :  pas  la  moindre  mesure 
|)rise  et  beaucoup  de  belles  promesses, 
les  pilules  ordinaires  tpi'on  leur  mettait 
dans  la  bouche  pour  empêcher  la  faim 
de  les  rendre  furieux. 

Et  les  jours  passèrent,  sans  travail,  et 
souvent  aussi  sans  un  morceau  de  pain. 


criiix...  où  ces  chiens  de  juifs  n Uni 
peut-être  pas  eu  tort  de  le  clouer! 

En  chemin  ils  rencontrèrent  d'autres 
bandes  d'ouvriers  qui  revenaient  aussi, 
lents  et  découragés.  Au  village,  la 
place  était  envahie  par  des  groupes  de 
mineurs  que  le  même  sort  avait  privés 
de  travail;  partout  des  murmures,  des 
imprécations,  des  blasphèmes;  sur  tous 
les  visages  une  angoisse,  une  conster- 
nation qui  serraient  le  cœur. 

Paliddù,  cahin-caha,  le  menton  en 
l'air  et  les  bras  ballants,  circulait  parmi 
les  gens  de  sa  connaissance,  en  quête 
d'espoir.  Mais,  à  vrai  dire,  il  n'y  avait 
rien  à  espérer;  car  les  chefs  d  escouade. 


l.;\  Mena,  qui  ne  pou\ail  obtenir 
même  un  grain  de  sel  à  crédit,  après 
avoir  vendu  le  peu  de  vieux  meubles 
qu'elle  avait  à  la  maison,  se  lamentait 
comme  une  folle,  accoudée  près  de 
l'âtre  éteint,  en  pensant  à  tout  ce  dont 
avait  besoin  sa  misérable  famille.  Le 
pain,  l'huile,  le  bois,  et  le  loyer,  et  les 
hardes  !  Oh!  le  pain,  surtout!...  Sans  le 
pain,  comment  vivre?...  Ah!  mon 
Dieu,  mon  Dieu  ! 

Maître  Cataldo,  enfonçant  dans  ses 
cheveux  l'unique  main  qui  lui  restât, 
secouait  la  lête  sans  rien  dire,  les  yeux 
fixés  sur  ses  plus  petits  enfants  qui  se 
roulaient  sur  le  sol  en  criant  : 


l'Al.lDTif     l-KKI.I: 


—  J'ai  faim  I  Du  pain  ! 

Une  scène  à  faire  dresser  les  cheveux 
sur  la  tête.  Si  liien  quà  la  lin  le  pauvre 
diable  s'enfuit  de  chez  lui;  et  Paliddii, 
à  son  tour,  s'en  alla,  n'ayant  plus  le 
C(tur  d'assister  à  celte  détresse. 

La  place,  où  ils  vinrent  se  réfuj^ier, 
fourmillait  de  faces  pâles  et  déchar- 
nées :  hommes,  vieillards,   enfants,  mi- 


—  .Aux  soufrières!  Aux  soulrières! 
Nous  les  forcerons  bien  à  nous  faire 
travailler!  ,\ux  soufrières! 

.Mais  maître  Pinu ,  (|ui ,  suivant 
l'exemple  donné  par  quelques  autres, 
était  venu  avec  une  pioche  au  lieu  d'un 
pie,  se  mil  à  hurler,  de  toute  la  voix 
([u'il  avait  dans  la  jjorjje,  qu'il  valait 
mieux    aller  piocher   avec    les    pavsaiis 


sérablenient  vêtus,  couverts  à  i)eine  des 
flerniers  haillons  qu'ils  n'avaient  pas 
trouvé  à  troquer  contre  un  morceau  de 
pain;  tous  avec  une  expression  de  rage 
désespérée  dans  les  yeux.  Et,  pour 
accroître  la  tristesse  de  ce  spectacle,  on 
apercevait  çà  cl  là  des  femmes  amai- 
j;ri('s  qui  se  li-,iiniiiciil ,  harassées,  en 
tiriinl  derrière  elles  ou  en  portant  dans 
Knis  hias  de  pelils  enfants  ébouriffés, 
dé;,'uenillés,  presque  nus,  j)leuraiil. 

Maiif^iatabacco  el  d'autres,  avec  le 
pic  et  la  bcs.ue  sur  l'épaule,  |)éro- 
raient  binyanmiiMil  au  milieu  de  ce 
concert  de  lamentations  et  de  proposi- 
tions échanj;ées  dans  les  f^roupcs  : 


pour  un  /.(/■/.  p.iiir  un  cirliiio  ;4(l  cen- 
times) par  jour,  plutôt  que  de  mourir 
dé  faim,  les  mains  sur  le  ventre,  au  mi- 
lieu de  la  rue.  Dans  les  soufrières  ou 
dans  les  champs,  c'était  tout  un;  ce 
qu'il  fallait, c'était  du  pain  el  du  travail. 

VA  alors  ce  cri,  répété  par  dix,  par 
cent,  par  mille  et  mille  bouches,  éclata 
comme  un  tonnerre  cl  monta  vei-s  le 
ciel,  unanime,  presque  féroce  : 

—  Du  pain  et  du  travail  ! 

Paliddù,  enlevant  de  sa  tête  son 
grand  mouchoir  rouge,  se  mil  à  l'agiter 
en  l'air  comme  pour  montrer  à  tous  que 
lui  aussi  était  là  et  qu'il  joignait  à  la 
clameur  des  autres  sou   petit   cri   déses- 


PAt.  IlJlir     FKHLISI 


péré;  et  il  se  poussa  en  avant  pour  se 
rapprocher  de  ceux  qui  avaient  crié  les 
premiers,  à  l'endroit  où  rai,MtalioM  pa- 
raissait le  plus  ardente. 

Mais,  soudain,  une  v(ii\  courul  dans 
le  tumulte  : 

—  La  troupe  I  la  troupe  ! 

Et  toutes  les  tètes  se  tournèrent  vers 
l'enlrée   de   la   place,   par  où   arrivaient 


floltanl  par  instants  dans  la  foule  en 
j,'uise  de  rouge  étendard,  s'avançait  in- 
trépidement vers  les  soldats,  comme 
pour  donner  l'exemple  de  ce  qu'il  fallait 
laire,  tous  se  portèrent  en  avant  sans 
plus  prendre  j^arde  à  la  sonnerie  de  clai- 
ron, qui,  là-bas,  au  fond  de  la  place, 
recommençait  à  les  menacer  ;  et  les 
femmes   s'avancèrenl    au    premier    rauf^' 


r^  *?!-;      ■■->  '^U         À''' 


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des  soldats  el  des  carabiniers,  en  longue 
file,  la  baïonnette  au  bout  du  fusil  et 
luisant  au  soleil.  Un  frémissement  plus 
fort  parcourut  la  foule,  une  indécision, 
une  angoisse  que  rendit  plus  vives  une 
longue  sonnerie  aiguë  de  clairon.  Plu- 
sieurs reculèrent  en  criant  : 

—  Ils  vont  tirer  sur  nous  I  Us  vont 
tirer  sur  nous  ! 

D'autres  crièrent  : 

—  Non ,  non  !  c  est  pour  nous  faire 
peur.  Xous  ne  voulons  de  mal  à  per- 
sonne. Ce  que  nous  voulons,  c'est  du 
pain  et  du  travail.  11  est  impossible  qu'ils 
nous  massacrent  1 

Et.  comme  le  mouchoir  de    Paliddù, 


de  la  foule,  pâles,  échevelées,  avec  leurs 
petits  enfants  au  cou,  en  hurlant  : 

—  Massacrez-nous  !  massacrez  nos 
enfants  si  vous  en  avez  le  courage  !  Mas- 
sacrez-nous avec  eux  !  11  vaut  mieux 
mourir  I... 

Une  troisième  sonnerie  de  clairon 
retentit,  plus  aiguë,  plus  prolongée, 
plus  lugubre,  et  passa  au  travers  de  la 
cohue,  frémissante  et  solennelle  comme 
un  souffle  de  mort.  Il  y  eut  un  silence 
imprévu  et  subit,  puis  une  clameur  de 
tempête,  un  rugissement  d'indignation, 
de  rage,  de  fureur,  qui  couvrit  la  voix  du 
commissaire  les  exhortant  à  se  disper- 
ser. La  foule  s'agita  comme  une  houle. 


l'A  1,1  DDL'     l'KRI.lSI 


se  poussa  en  avant  comme  une  vaf^ue 
immense  et  terrible,  soulevée  contre  les 
soldats;  des  bras  innombrables  se  dres- 
sèrent, des  poings  menacèrent  ;  et,  au- 
dessus  des  tètes,  on  vit  les  pics  étincelcr. 

Mais  un  sinistre  fracas  fit  explosion 
dans  un  nuage  de  fumée;  et,  aussitôt 
après,  ce  fut  le  hurlement  épouvantable 
de  f^ens  qui  s'éparpillaient  dans  une 
fuite  folle. 

Alors  apparut  un  sj)ectacle  liorrililc  à 
voir.  La  place,  devenue  instantanément 
déserte,  était  semée  va  et  là  de  cada\rcs 


ensan),'lanlés,  de  mourants  qui  se  tor- 
daient dans  les  alFres  de  lagonie,  de 
blessés  qui,  par  un  elîort  suprême,  se 
soulevaient  et  cherchaient  à  fuir. 

El  là-bas,  seul,  à  quelques  pas  des 
soldats,  il  y  avait,  étendu  et  immobile, 
un  pauvre  petit  corps  d'enfant,  la  tête 
fracassée,  auprès  d'un  mouchoir  rouge 
qui  ressemblait,  lui  aussi,  à  une  large 
tache  de  sang. 

.\ttii.ui    Bahiukra. 
Truduclivii  de  C   IIlhei.i.i;. 


A  T  T  I  L  1  1 1     B  A  R  B  I  E  r>  A 

Si,  pour  présenter  M.  Attilio  Barbiera 
iiux  lecteurs  du  Monde  iWof/e/vie,  nous  com- 
mencions par  rappeler  que,  de  tout  temps, 
la  Sicile  a  été  féconde  en  conleuis,  ijue 
Tbéocrite    et    Moschus,    dont    les    idylles 


sont  souvent  de  véritables  nouvelles,  na- 
quiienl  à  Syracuse,  que,  parmi  les  con- 
temporains, Verga  et  Capuana,  deux  nou- 
vellistes illustres,  ont  vu  le  joui-  dans  l'ilc 
charmante  qu'une  |)oésie  populaire  appelle 
"  le  diamant  de  Dieu  ",  il  nous  reproche- 
lait  sans  aucun  doule  l'imprudenco  de  tels 
rapprochements  et  se  plaindrait  avec  rai- 
son iriMi  éloj;e  maladroit  qui  écraserait 
le  disciple  sous  les  grands  noms  des 
Miailres. 

M.  I{arbiera,né  à  Porto  Empcdoclc,  près 
d'Agri;,'-enle,  est  encore  un  i<  jeune  ":  niais 
ce  n'csl  pas  un  inconnu.  Dès  ISy.'t,  ii  vingt- 
deux  ans,  il  publiait  sa  première  nouvelle 
dans  la  Scpmi  illiislr:ila  de  Florence.  Néan- 
moins, la  première  œuvre  importante  (pi'il 
ait  pioduite  no  parut  qu'en  IS'.l7.à  Palerme, 
sous  le  titre  /  Tonncnliili,  qu  on  pourrait 
traduire  librement  ■<  les  Alisérables  ■•. 
I. 'auteur  y  décrit  avec  arl  et  avec  force, 
parfois  même  avec  un  peu  de  brutalité, 
les  mii'urs,  les  |)assions  et  les  souffrances 
du  peuple  sicilien,  et  surtout  celles  des 
|iopiilalions  ouvrières  t|ui  travaillent  aux 
mines  de  soufre.  C'est  un  milieu  ((u'il  con- 
naît à  fond  pour  y  avoir  grandi,  et  les 
lalilcaux  qu'il  nous  en  donne  ont  une  véri- 
lalih'  valeur  documentaire. 

Après  avoir,  par  ce  livre,  pris  une  place 
liouoralile  entre  U'S  écrivains  .■  provincia- 
lisles  n  de  l'Italie,  M.  Harbiera  ne  s'arrê- 
tera ])as  en  chemin.  Il  a  déjà  sous  presse 
un  nouveau  recueil  intitulé  Vit:i  parsnii.i, 
qui  ne  sera  pas  accueilli  moins  favorable- 
ment (pic  le  premier. 

G.  H. 


-c»<o><=>- 


LA     MAXl   FACTLUK     VV    gUAI    d'oUSAT 


LES    MANUFACTURES    DE    TABACS 


(In  jjoiu-rait  rouler  des  l'euilles  de 
lab;ic  el  les  l'umer;  mais  ce  procédé 
jjriniitir  ne  donnerait  que  des  produits 
imparfaits  :  il  peut  suffire  à  un  pro- 
ducteur qui  prépare  lui-même  sa  pro- 
vision de  tabac;  il  ne  saurait  satis- 
faire à  une  exploitation  industrielle,  et 
nous  allons  voir  qu'elle  est  très  com- 
pliquée. 

Chaque  i;onre  de  tabac  a  naturelle- 
ment sa  fabrication  spéciale.  La  plus 
simple  est  celle  du  tabac  à  fumer  ou  sca- 
ferlati, mot  bizarre  qui  semble  être  la 
corru])tiou  du  terme  italien  :  scarfel- 
Iclli  :  petits  ciseaux,  et  qui  a  été  donné 
à  ce  j;enre  de  tabac,  parce  qu'il  faut  le 
liaclicr,   le  couper  en   mille  morceaux. 

Le  scaferlati  est  composé  pour  un  tiers 
de  tabac  indigène  et  pour  deux  tiers  de 
tabac  du  Kentuckyou  du  Maryland,  ou 
encore  de  tabacs  d'Orient. 

Dans  les  magasins  de  la  manufacture, 
IX.  —  yi. 


les  feuilles  sont  réunies  en  paquets,  qu'on 
appelle  mano([ues.  L'extrémité  de  la 
manoque  est  formée  par  tous  les  «  pé- 
tioles »,  c'est-à-dire  par  les  plus  grosses 
cotes  ;  ces  pétioles,  étant  très  fibreux,  ne 
peuvent  être  utilisés:  on  doit  donc  les 
enlever  el  cette  première  opération  s'ap- 
pelle écahochage:  la  partie  détachée  est 
connue  sous  le  nom  de  caboche.  L'appa- 
reil avec  lequel  on  opère  l'écaboction 
se  compose  d'un  couteau  à  lame  qua- 
drangulaire,  auquel  on  imprime  un 
mouvement  circulaire  alternatif,  an 
moyen  d'un  arbre  muni  d'un  volaiil 
régulateur  et  d'une  table  portant  une 
contre-lame  semblable  à  celle  d'un  ci- 
seau. L'écabochagc  réduit  la  manoque 
de  3  à  10  pour  10(1. 

En  vue  des  opérations  ultérieures,  on 
soumet  ensuite  les  feuilles  à  un  mouil- 
laqe:  c'est  la  seconde  phase  de  la  fabri- 
cation. Ce  mouillage  se  fait  d'ordinaire 


I.Kt^    M  ANLI-'ACTIHES    DE    TAIÎACS 


avec  de  l'eau  sulée,  alin  clenipèeher 
des  fermentations  trop  actives  qui  pour- 
raient altérer  la  consistance  des  tissus  et 
peut-cire  raronic  lui-mcnie.  On  domie 
ainsi  au  tabac  un  excédent  d'humidité 
d'environ  lit  pour  100.  Le  mouillaf^e  se 
l'ait  soil  il  la  main,  en  trempant  Texlrc- 
mité  des  manoques  dans  une  cuve  pleine 
d'eau  salée  et  en  les  retournant  ensuite 
sans  dessus  dessous,  soit  en  les  dispo- 
sant en  couches  et  en  les  arrosant. 

Troisième  opération  :  Vépou/urdugc  ; 
c'est  la  plus  simple;  elle  se  réduit  a  bri- 
ser le  lien  qui  maintient  la  manoqne  et 
à  desserrer  iiinsi  les  feuilles. 

Après  réjioulardage,  nouveau  monil- 
\;\\:c.  alin  de  porter  l'excédent  d  jiiniii- 
dilé  du  liibac  de  H»  à  .'JO  pour  100.  Ajoii- 
loiis  que  1  nu  tend  à  supprimer  le  pre- 
mier inonillaj;e,  l'époularda^e  se  l'ail 
alors  à  sec. 

(Juatricme  opérali<in  ;  le  r.i/i.x/c  (>ii 
dispose  les  feuilles  paiallèlemcnt  les  iiiirs 
an\  autres  dans  des  formes  et  l'on  porte 
le  ballot  ainsi  formé  au  hachoir. 

I.e  li;iih;tqe  esl  l'opération  la  ])liis 
impiirtaiile  :  il  faut  ipie  les  l'enilli's 
siiienl  hachées  le  plus  régulièrement  j)os- 
sible,  de  l'avon  à  éviter  la  |)roduclion  de 
ces  fragments  de  cotes  que  le  fumeur, 
usant  d'un  terme  un  peu  imagé,  ap|)elle 
des  "  bûches  ».  I,e  hachoir  comprend 
comme  organes  principaux  des  rouleaux 
sur  les(piels  une  toile  est  fortement  ten- 
du,': les  feuilles  de  tabac  placées  par 
I  nmrii'r  >ur  cette  tnili'  sont  compi-i- 
mées  par  un  système  de  conli'<'poids 
et  de  tendeurs  et  forment  une  couche 
(|u  on  désigne  sous  le  nom  [)ittorcsqne 
di"  "  gâlean  ».  i.e  gâteau  est  |)oussé  par 
les  rouleaux  d'entraînement  sons  le  cou- 
teau, lame  d'acier  lrem|)é,  taillée  en 
biseau  et  placée  obliquement  dans  les 
i-aiunres  d'un  cadre  mobile.  Ce  ca(h'i' 
joue  lui-même  dans  les  rainures  d'un 
cadre  lixe,  où  est  ménagée  loin  ei-turi> 
par  la(|nelle  se  présente  le  c  gâteau  ••  et 
il  e>l  animé  d'un  mouvement  alleinatif 
d.i lis  le  sens  vci'lical.  l'n  hachoir,  conduit 
par  un  ouvrier,  donne  <'in  iron  I  (KM)  ki- 
logrammes de   scaferl.ili   par  joiinii'e  de 


travail  de  neuf  heures.  Les  couteaux 
doivent  èlre  changés  toutes  les  demi- 
heures:  un  atelier  d'aiguisage  est  atte- 
nant  aux  salles  des  hachoirs. 

\'ienl  ensuite  la  iorrè faction.  Il  s'agit 
de  débarrasser  le  tabac  de  l'humidité 
qu'on  lui  a  volontairement  donnée,  alin 
de  pouvoir  le  hacher  plus  facilement.  Le 
torréfacteur  est  d'ordinaire  un  cvlindre 
en  tôle  de  près  de  3  mètres  de  long  sur 
1  mètre  de  diamètre,  qui  est  mobile  au- 
tour de  son  iixe  et  qui  est  porté  à  la 
température  maxima  de  HO  degrés.  Des 
régulateurs  permettent  d'abaisser  cette 
température,  lorsqu'on  fait  passer  dans 
l'appareil  certaines  espèces  de  tabac.  Le 
cliaiillage  est  à  1  air  cliand.  L'air  pénètre 
lal(''ralemeiit  dans  un  massif  de  maçon- 
nerie et  passe  dans  une  jiremière  enve- 
lop|)e  ou  "  manteau  »  qui  entoure  le 
cylindre  avant  d'y  pai-venir;  il  s'échappe 
eiiMiile  |iar  la  grande  cheminée  dans  I  at- 
mosphère. Quant  au  tabac,  il  est  jeté,  au 
moyen  {l'une  trémie,  dans  le  torréfac- 
teur: des  valves  d'entrée  permettent  d'eu 
régler  l'admission  ;  brassé  par  suite  de 
la  rotation  du  cylindre  sur  lui-même,  il 
est  poussé  par  des  hélices  vers  la  sor- 
tie :  à  ces  hélices  sont  lixés  de  loin  en 
loin  des  crochets,  dfint  le  rôle  esl  d'em- 
péther  le  tabac  encoi-e  humide  de  for- 
mel- des  |)elotes.  Dans  un  torréfacteur 
de  ,"i  mètres,  il  passe  ]irès  de  600  kilo- 
grammes de  tabac  à  l'heure,  chaque 
parcelle  n'y  >.eiouriiant  pas  pins  de  dix 
à  ipiiiize  minutes  et  y  |)erdant  en\iroii 
l'd   pour  KHI  de  son   humidité. 

(  domine  celle  dessiccation  n'est  passuf- 
lisiiiite,  on  a  recours  à  un  dernier  appa- 
reil, le  scchetir,  qui  a  égalemeni  pour 
mission  de  refroidir  le  tabac.  Le  système 
est,  à  peu  de  ihose  près,  celui  du  torré- 
facteur. .\u  lieu  d'être  en  ti'de,  le  cylindre 
esl  en  liol>:  il  e.-t  traversé  par  un  cou- 
rant clair,  proMicpié  par  un  venlilatem', 
placé  au-dessous  de  la  trémie  d'entrée: 
l'air  circule  en  sens  in\erse  du  tabac, 
fpii  perd  encore  ainsi  jirès  de  '2  pour  1(10 
de  son  hnmidilé. 

I  liiilic'ine  opération  :  la  mise  t'ii  oi.i.v.sw. 
On   poile  le   tabac  dans  des  greniers  où 


MA.M   l'AC.TfUl-: 


1 1  !■:   r  A 1!  A I 


on  le  cli:?pose  eu  meules  de  3  mètres  en- 
viron de  hauteur  sur  4  de  lonfjueur  et 
de  larf;oiir:  la  niasse  pèse  de  25<)(HI 
à  3(HHM)  kilogrammes.  Le  tabac  contient 
eni'oi-e  à  ce  nionienl  18  pour  1(10  criiunii- 
dité  et  sul)il,  par  ciuiso(iucnt,  une  léj;ère 
Ici'MinnlHliim.  (]e  séjourcii  masses  a  pour 


mettait  le  tabac  dans  les  sacs,  le  com- 
primait léffèrement  avec  un  coup  de 
presse  hydraulique  el  achevait  de  coller 
la  vijjnelle. 

Aujourd'hui,  on  eni|)loie  de  pi-élc- 
rence  une  nouvelle  machine  mécanicpie 
c-onstruile    par   .M.    Hclol.   in^'-éniour   <le 


elVet  do  lui  enle\cr  <•  l'odeur  de  Tour  • 
qu  il  };arde  à  la  suite  de  ces  diverses 
manutentions;  au  bout  d'un  mois,  il  est 
apte  à  être  mis  en  paquets. 

L'opération  du  paquetage  se  faisait 
autrefois  avec  une  machine  hydrau- 
lique, qui  nécessitait  1  emploi  de  trois 
ouvrières.  La  première,  Venveloppeuse, 
préparait  les  sacs  en  papier  sur  des 
>i  douilles  »  ou  formes  et  commençait 
à  placer  la  vitjnette  de  garantie;  la  se- 
conde, la  peseuse,  disposait  la  quantité 
voulue  de  tabac  dans  un  entonnoir  mo- 
bile :  et   la    troisième,   la    mccanicieiinc. 


1  Klal.  l)cux  bobines  de  papier  se  dé- 
roulent latéralement  :  le  papier  est  coupé 
en  longueur  et  transformé  en  sac  par 
une  succession  de  volets  qui  se  rabat- 
tent sur  les  cotés  et  sur  le  fond.  A  ce 
moment  le  sac  ainsi  formé  sur  une 
douille  mobile  est  emporté  à  la  position 
de  remplissage  et  deux  fouloirs  y  pous- 
sent la  dose  de  tabac  préalablement 
pesée  et  renversée  automatiquement 
dans  1  appareil.  Enlin,  les  vignettes, 
prises  une  à  une  dans  un  ruban  sans  fin 
et  enduites  de  colle,  viennent  s'appli- 
quer   au    sac    au    moment    voulu.    L  ne 


I.KS    MANCFACTIUKS    DE    TAliACS 


seule  ouvrière  siil'lît  k  la  niaiia'uvre  de 
la  machine  mécanic[uc,  au  lieu  des  trois 
que  riécessilait  la  niachiue  hydraulique; 
de  plus,  elle  peut  empaqueter  lifld  kilo- 
;,'rammes  de  lahac  |inr  |<iur.  au  lieu  de 
ISd  kiinpraniiues. 

I,  embalhif;e  des  pai|U(>l>  se  l'ail  clans 
d  énormes  tomieaiix. 

1,  administration  fabrique  aussi  du 
marvland  pur  et  du  scaferlati  supé- 
rieni-;  ce  dernier  contient  les  mêmes 
es|)èces  que  le  scaferlati  ordinaire,  mais 
on  réserve  pour  cette  fabrication  les 
feuilles  de  qualité  supérieure. 

.\  signaler  encore  une  dernière  fabri- 
cation, celle  des  scaferlatis  à  prix  ré- 
duits, vendus  exclusivement  dans  les 
zones  frontières.  Ce  scaferlati  est  ob- 
tenu en  partie  avec  des  côtes  qui  ne 
sont  pas  antre  chose,  rappelons-le,  que 
des  bouts  de  manoque.  Le  kilof^-ramme 
coûte,  suivant  la  qualité,  8  francs, 
.")  francs,  'A  francs  et  même  1  fr.  50:  on 
le  trouve  fjénéralemenl  en  pacpiets  de 
KM)  fjjrammes,  sous  papier  jaune,  et  dis- 
tingués par  des  vignclles  respeclixes 
l'oses,  vertes  et  bleues. 

Passons  maintenant  à  la  fabrication 
des  cigarettes;  elle  est  toute  récente  en 
France.  Jusqu'à  lélablisscmcnt  dn  mo- 
iio|iole.  les  fumeurs  avaient,  en  elfet, 
l'habitude  de  rouler  eux-mêmes  leur 
cigarette  ;  avant  1870,  on  n  achetait 
que  des  ciijnreUcs  ;)  hmiquin,  c'csl-à- 
dire  terminées  |)ar  un  bout  de  carton. 

(  )n  fabrique  enccirc  à  la  main  les  ckjh- 
relles  à  Jjoik/uiii  et  (pielques  |)roduits 
de  luxe,  i, 'ouvrière  mel  le  lahac  dans 
un  moule  à  charnière  et  le  coill'e  avec 
un  petit  tube  de  papier  ])réparé  à 
I  avance;  à  1  aide  d  une  h'gère  lige  mé- 
lallicpie  elle  refoule  le  tabac  dans  le 
Inbe,  puis  elle  l'barbc  la  cigarelle  a\ec 
des  ciseauN.  l'nui-  faire  Ir  liiln',  mdc 
autre    ouxrièri'    rccml     des     panucls   de 


dl<'  feiiill. 


mpci's  a  la  luarliiiu'  el 
i\v  Inrnir  reclangulaiiT  ;  elle  1rs  ili'laclu 
li's  unes  (h's  aiilres  el  en  gomme. ivei 
un  pinceau  les  bords  ou,  suivant  U 
(ernic  ('(ins.-ici-é.  la  coulure.  \près  (pmi, 
elle     r.iiilr     rh.Kinc     jrndlr    .luloiii     ilun 


mandrin.  Ces  tubes  sont  fermée  à  l'une 
de  leurs  extrémités. 

Parmi  les  machines  les  plus  em- 
ployées aujourd'hui  se  trouxeiil  les  ma- 
chines Decoullé,  (pii  fabriquent  des 
cigarelles  sans  colle,  c  est-à-dire  des 
ciccjanles  el  des  hongroises;  on  les  fait 
soit  avec  du  scaferlati  ordinaire,  soit 
avec  du  scaferlati  supérieur  ;  elles  sont 
ouvertes  à  leurs  deux  bouts. 

c<  Dans  une  machine  à  cigarelles.  dit 
-M.  Hère,  dont  le  livre  les  Tabacs  l'ait 
autorité  en  la  matière,  on  dislingue  les 
organes  qui  servent  à  confectionner  le 
tube,  ceux  qui  servent  à  le  transporter, 
les  organes  de  jiréparation  et  d  intro- 
duction du  tabac  et  les  organes  qui  font 
le  rangement;  tous  ces  organes  sont 
mis  en  mouvement  par  des  galets;  ces 
derniers  s'appuient  sur  des  pièces  tour- 
nantes cju'on  nomme  cames  et  auxquelles 
on  donne  une  forme  telle  que  le  galet 
se  meuve  dans  un  sens  déterminé  el 
a\ec  une  vitesse  convenable.  » 

Examinons  une  machine  Decoullé.  Le 
])apier  se  déroule  sur  une  machine  et 
\  lent  se  formel'  en  tube  autour  d  une 
broche  en  acier;  ses  bords  repliés  l'un 
sur  I  autre  ])assent  par  la  l'ente  très 
étroite  d  une  partie  de  la  broche  appelée 
esairgol.  .Aussitôt  après,  la  coulure  du 
tabac  est  fortement  serrée  enlrc  deux 
molettes  —  sortes  de  petits  disques 
garnis  d'une  fine  dentelure  —  eu  acier, 
que  Ton  peut  sern-r  plus  ou  moins  pour 
assurer  la  solidité  de  l'agrafage.  I..CS 
tubes  sont  coupés  à  longueur  par  un 
ciseau  et  descendent  le  long'  d'une  cré- 
maillère jusqu'à  la  position  de  remplis- 
sage. Le  tabac,  étalé  [lar  une  ouvrière 
sur  un  cuir  sans  lin  aussi  régulièremenl 
que  possible,  isl  découpé  par  doses 
égales  an  ino\i'n  d  un  conleau;  chaque 
dose  es!  coinprinire  sons  foniir  de  bou- 
din el  est  ensuile  relonlee  dans  le  Inlie 
par  une  broche  a|)|)elée  liroclic  lie  liinir- 
r.iiic.  Les  cigarelles  viennent  ensuile 
se  ranger  aulonial  iqui-menl  dans  une 
boite. 

(]onlrairenieiil  aii\  ('■lr(/:inlcs  el  au\ 
liniiiiriiisfy .     les     (■i'(/,7re//c.v    franç.iiscs 


MANI   FAC.TIMKS    DE    TABACS 


sont  collées.  Le  papier,  une  fois  coupé 
il  longueur,  est  transporté  sur  un  petit 
chariot  et  enroulé  sur  une  broche;  ses 
bords  reçoivent,  au  moment  voulu,  une 
certaine  quantité  de  colle.  Le  tabac  est 
défjafjé  de  la  broche  d  enroulajje  par  un 
petit  <lis(jue  de  caoutchouc  el  descendu 


lectionnées  à  laide  dune  rouleuse ;  ses 
organes  principaux  sont  une  toile  sans 
fin  attachée  aux  deux  extrémités  d'un 
tambour  circulaire  iixe  et  placée  au- 
dessus  d'un  rouleau;  ce  tambour  fixe 
comporte  une  rainure,  dans  laquelle 
l'ouvrière  dispose  le   tabac:  elle  l'ail  en- 


par  une  échelle  justju'au  point  de  rem- 
])lissage. 

L'économie  réalisée  grâce  au  rempla- 
cement de  la  confection  manuelle  des 
cigarettes  par  la  confection  mécanique 
est  considérable.  Au  lieu  de  '2  fr.  50  à 
3  fr.  .">0  le  mille,  suivant  les  espèces,  le 
prix  de  revient  n'est  plus  que  S-'i  à 
A'^  centimes.  Les  machines  à  cigarettes 
collées  produisent  1,5<I(I  cigarettes  à 
1  heure:  celles  à  cigarettes  sans  colle  en 
donnent  l.HOO.  On  évalue  l'économie, 
en  tenant  compte  de  l'amortissement, 
à  6,000  francs  par  machine  et  par  an. 

Depuis  trois  ou  quatre  ans  on  a  re- 
pris dans  des  conditions  nouvelles  la 
fabrication  des  cigarettes  "  dites  "  à  la 
main.  Ces  cijrarettes  sont,  en  effet,  con- 


sulte parcourir  au  rouleau  mobile  envi- 
ron la  moitié  de  sa  course;  à  ce  moment 
elle  dispose  bout  à  bout  sur  la  toile  sans 
tin  quatre  feuilles  de  papier,  —  car  la 
rouleuse  fabrique  simultanément  quatre 
cigarettes,  —  puis  elle  fait  rouler  le 
rouleau  jusqu'à  son  point  d'arrivée.  Les 
feuilles  de  papier  étant  convenablement 
enduites  de  colle,  les  cigarettes  se  trou- 
vent formées;  elles  se  détachent  au 
ciseau,  car  elles  adhèrent  entre  elles  par 
des  brindilles  de  tabac.  L'ne  ouvrière 
confectionne  250  cigarettes  à  l'heure 
avec  cette  machine. 

Toutes  les  cigarettes  sont  soumises  à 
une  vérilication  qui  porte  sur  la  com- 
pacité du  tabac,  les  taches,  le  collage 
et  l'agrafage  du  papier.  Celles   qui  sont 


I.KS    M  AN'Ll'AC.TIHKS     DK    TABACS 


refusées  sonl  déchirées  par  une  machine 
spéciale  et  le  tabac  en  est  employé  à 
iiniivpnu. 

(Ouaiit    aux    ci^'arelles   définitivcnipiil 
reçues,  elles  sonl  mises 
par      les      paqueleuses 
soil      en     portefeuilles 
livrés    pai-    1  induslrie 
privée^,  soil  en  boiiiliin 
labriquésà  la  main, 
par    dos   ouvrii-rcs 
spéciales,    à    l'aidf 
d'un  mandrin.    I.;i 


paqueteuse,  ipii  peut  cniiiallei-  |(I(HM)  ci- 
fjareltcs  |):ii-  jour,  roule  d'ahord  '20  cif;a- 
rettcs  dans  une  feuille  de  pajiicr 
mousseline,  s'il  s'a^'il  de  françni.ics,  ou 
dans  une  feuille  d'élain  doublée  de  pa- 
pier mousseline,  s'il  s'a;,'il  d'auli-cs  cij,'a- 
reltes;  elle  ferme  le  papier  à  une  extré- 
mité et  le  roule  en  tortillon  à  Taulre 
extrémité,  coupe  la  houppe  du  lorlillon, 
met  ce  patpiel  dans  le  boudin  cl  ap|)Osi' 
la  \if;nel(e. 

Passons  nKiiiili'iiaiit  ihuis  les  ,ilclici> 
de  fabrication  des  cif;ares. 

C'est  dans  la  fal)ricalion  des  ci^'arcs 
que  l.'i  fiMilaisie  des  pi-odueleurs  se  donne 
le   plus   librement   eajrii-re.   V.w    l'y:i\)vi-. 


on  peut  les  ramener  à  trois  types  prin- 
cipaux ;  1"  les  cifïares  ù  un  sou,  à  un 
sou  el  demi  et  à  deux  sous;  2°  les  ciffa- 
res  de  trois  sous  et  au-dessus;  enlin, 
M'iescigares  de  luxe. 
(Contrairement  à 
ce  que  l'on  serait 
tenté  de  croire,  ce 
sont  les  cif;ares  les 
moins  chers  dont  la 
l'ahrication  est  la 
plus  com])li(piée.  En 
elfet,  plus  la  feuille 
esl  Une,  plus  le  trai- 
lement  doit  en  être 
simple. 

Les  cigares  ordi- 
naires sonl  consti- 
tués par  un  tiers  de 
tabac  du  Kentucky 
et  pour  les  deux 
autres  tiers  de  tabac 
i[uli;,'ène.  C'est  ce 
dernier  qui  sert  à 
consliluer  la  cou- 
\c'rlurc'  (lu  cigare, 
aulrenicut  dit  sa 
r.d)e  ... 

Les  feuilles,  avant 
il'étre  <.  roulées  », 
subissent  un  traite- 
ment spécial  :  épou- 
lardage,  triage,  el, 
])our  celles  qui  doi- 
vent constituer  l'in- 
térieur du  cigare  :  lavage  méthodique 
au  moyen  d'un  ingénieux  système  de 
cuves.  Ces  feuilles  étant  en  elFet  de  pro- 
venances très  diverses  el  ayant  par  con- 
séquent des  qualités  spéciales  :  arôme, 
richesse  en  nicotine,  force,  combusti- 
bilité, etc.,  la  -macération  provoque 
entre  elles  un  échange  de  ces  fadeurs 
hétérogènes  et  donne  à  l'ensemble  l'ho- 
mogénéité désirable.  On  se  sert  pour 
opérer  celle  macération  de  jus  de  tabac 
de  moins  en  moins  concentré,  variant 
de  !.■>  à  H)  degi'és  à  l'eau  claire.  Il  y  a 
oi'dinaircnienl  six  macérations  succes- 
sives di>  li-ois  lieui'cs  chacune.  Les 
cuves    conticunnit     chacune    "JfMl    kilo- 


M:S    MANUFACTriiKS    DK    TAIÎACS 


f,'rammes  de  labiic  el  reçoivent  environ 
ôôO  litres  de  jus. 

Quant  au  jus  de  tabac,  autrefois  inu- 
tilisé et  même  très  embarrassant,  car  on 
ne  pouvait,  sans  soulever  de  léj^itimes 
protestations,  le  déverser  dans  une  ri- 
\ière,  il  a  maintenant  une  assez  grande 
valeur  marehaude.  Distillé,  il  donne 
du  sulfate  de  nieotine  que  Ion  expédie 
dans  l'Amérique  du  Sud,  où  il  sert  à 
traiter  la  gale  des  moutons.  Le  sulfate 
de  nicotine  \aut  cnxii-nn  '20  francs  le 
kilogramnu'.  .Mais  le  jus  de  tabac  à 
1."}  degrés  a  lui-même  une  valeur;  on  le 
vend  aux  agricul- 
teurs à  raison  de 
00  centimes  le  litre. 

Après  avoir  été 
macérées,  les  feuilles 
de  tabac  passent 
dans  une  essoreuse 
qui  leur  laisse  encore 
ÔO  pour  100  d'hu- 
midité. ()n  les  porte 
alors  au  torréfac- 
teur, puis  dans  un 
séchoir  à  air  chaud, 
où  on  les  place 
d  abord  sur  des 
claies;  puis,  on  les 
dispose  en  «  masses  ". 
.Au  bout  d  une  di- 
zaine de  jours,  elles 
sont  aptes  à  être 
travaillées. 

Un  cigare  com- 
prend essentielle- 
ment trois  parties  ; 
la  robe,  l'enveloppe, 
l'intérieur  ;  ce  der- 
nier est  constitué 
par  des  bribes,  des 
détritus  de  feuilles; 
transformé  en  rou- 
leau, sous  les  doigts 
agiles    de    la    ciga- 

rière,  il  est  placé  par  elle  sur  une 
feuille  ni  trouée,  ni  déchirée,  qui  sert 
d'enveloppe  ;  enfin,  elle  recouvre  le  pe- 
tit cylindre,  c'est-à-dire  la  «  poupée  » 
ainsi   formée,  de   la   robe  ou   «  cape  ». 


Cette  cape  est  une  lanière  dont  la  di- 
mension correspond  à  celle  des  cigares 
à  recouvrir.  La  cigarière  place  l'extré- 
mité de  la  poupée  sur  le  bout  de  la 
lanière  et,  avec  la  paume  de  la  main, 
elle  enroule  vivement  la  robe  en  spirale 
autour  de  la  ])oupée  de  façon  que 
celle-ci  ne  soit  pas  trop  serrée;  elle  taille 
ensuite  l'autre  bout  de  la  robe  avec  un 
couteau  spécial  dont  la  lame  est  arron- 
die et  l'applique  sur  le  bout  de  la  pou- 
pée; puis,  avec  un  peu  de  colle  de  pâte, 
elle  fait  ce  qu'on  appelle  la  tête  du 
cigare.    Enfin,    pour    donner  au   cigare 


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une  forme  vraiment  cylindrK[uc,  elle 
le  roule  sur  sa  table,  à  l'aide  d'une 
petite  planchette  et,  avec  un  coupe- 
cigares,  sorte  de  petite  guillotine,  elle 
coupe    le    côté  du    cigare    opposé  à  la 


I.KS    MANMTAC.TI'UKS    DK    TAlîAC.S 


lêli-  pour  lui  donner  la  longueur  voulue. 

Il  \  ;i  deux  sortes  de  cigares  à  5  cen- 
times :  les  cigares  à  bouts  tournés  ou, 
])ar  abréviation,  les  cigares  BT  et  les 
cigares  à  bouts  coupés  ou  HC.  Ces  der- 
niers n'ont  pasde  tête  arrondie;  ils  sont 
coupés  aux  deux  extrémités,  à  l'aide 
d'un  couteau.  l>n  en  l'ait  une  partie 
avec  la  rouleuse  Reiniger,  analogue  à 
la  rouleuse  de  M.  Belot  qui  rahriqnc 
quatre  cigarettes  ù  la  fois. 

Les  cigares  à  un  sou  et  demi  ou  esqiii- 
drados  ont  une  robe  constituée  par  des 
feuilles  corsées,  trempées  dans  du  jus 
de  tabac  et  ils  sont  comprimés  dans  des 
moules  qui  leur  donnent  une  section 
ciirrée. 

Tous  ces  cigares  sont  vendus  en  pa- 
quets de  dix  et  de  vingt-cinq. 

Ce  qui  distingue  les  cigares  à  Kl  cen- 
times des  cigares  à  un  sou  ou  un  sou  et 
demi,  c'est  qu'ils  sont  presque  exclusi- 
vement fabriqués  avec  des  tabacs  exo- 
tiques et  spéciaux,  notanmienl  avec  des 
tabacs  du  Brésil,  utilisés  pour  l'intérieur, 
des  tabacs  de  Rio-Crande  ou  de  Sanlo- 
Doniingo  |)Our  les  enveloppes  el  des 
labacs  de  .hiva  ou  de  Siinialra  pour  les 
robes. 

La  fabrication  se  fait  à  la  main, 
comme  pour  les  cigares  moins  chers  el 
an  moule,  d'après  un  svstème  usité  en 
.Allemagne.  11  y  en  a  de  deux  sortes  ; 
ou  bien  le  moule  comprend  deux  parties 
identiques  se  recouvrant  très  exacte- 
ment, ou  il  se  compose  de  deux  organes 
dill'érents  s'emboilant  l'un  dans  l'autre. 

La  poupée  est  placée  d'abord  dans  le 
moule  pendant  quelques  secondes,  puis 
retirée  pour  être  u  capée  ».  Mais,  quand 
le  moule  est  à  recouvrement  simple,  il 
se  pi'oduil  (onjours  des  petites  arèles  ou 
"  bavures  ■■  sur  la  [)oupée  et  on  les  fait 
disparaître  en  la  roulant  entre  les  deux 
parties  du  moule,  c'est-à-dire  en  la 
!•  inoidinani  •■.  Cet  inconvénient  n'existe 
pi-es(|ue  pas  dans  les  moules  à  emboîte- 
ment. 

('ne  anK'liiiralioii  de  ce  dernier  svs- 
lème,  c'est  le  bluc-moules,  (|ni  comprend 
d'ordinairi'  vin;.'!  moules  à  cmiIm  .ilinirnl 


juxtaposés.  Les  parties  inférieures  ou 
"  femelles  ■■  reçoivent  la  poupée,  que 
l'ouvrière  presse  ensuite  avec  les  par- 
lies  supérieures  ou  "  mâles  »,  toutes 
ajustées  à  une  même  planche  en  sapin. 
Lue  presse  assure  d'ailleurs  l'emboî- 
tage de  toutes  .les  parties  super])osées 
el  deux  étriers  de  fer  le  maintiennent. 
Quand  la  cigarière  opère  avec  des  moules 
simples,  elle  les  place  au  furet  à  mesure 
dans  des  casiers  à  compartiments.  Ca- 
siers DU  bloc-moules  sont  ensuite  trans- 
portes au  séchoir  où  ils  séjournenl 
environ  douze  heures. 

(In  fabri(|ue  aussi  mécaniquement  des 
cigares  à  ]()  centimes  avec  une  machine 
américaine,  la  machine  Miller.  On  com- 
mence par  faire  passer  des  débris  tie 
tabac  dans  un  blutoir,  puis  on  les  hache 
au  moven  du  hachoir  .losselin,  composé 
essenliellemenl  de  deux  tambours  porte- 
lames  concentriques  tournant  en  sens 
inverse;  les  matières  hachées  sont  tami- 
sées sur  une  toile  métallique,  placée  à 
la  base  de  l'appareil.  Du  obtient  ainsi 
la  n  picadura  ■■,  le  scaferlati  spécial  qui 
forme  l'intérieur  de  ces  cigares. 

C'est  à  ce  moment  (pi'inlerx  ient  la 
machine  Miller.  Mlle  comprend  des  or- 
ganes distributeurs  de  1'  n  intérieur  ■>, 
des  organes  roulenrs,  qui  enveloppent 
la  picadura  dans  la  fourniture  el  des 
organes  Iransmelleurs  cpii  prennent  la 
fourniture  el  la  mettent  dans  un  bloc- 
moules.  .Après  un  séjour  de  vingt-quatre 
heures  dans  le  bloc-moules,  les  fourni- 
tures sont  ensuite  capées  à  la  main. 

Les  cigares  de  10  centimes  sont  mis 
en  boite  ou  en  paquets  de  .")0,  UH>  et 
surtout  'IM  cigares,  sous  papier  jaune, 
recouvert  d'une  vignette. 

(  )n  disl  IngLie  princi]ialemenl  lescigares 
1)  B  (débris  de  Brésil  ,  communément 
iippelés  <<  députés  »,  qui  sont  fabriqués 
avec  des  tlébris  de  Brésil,  el  les  cigares 
I  II  (inlérieur  Havane)  ou  "  sénateurs  », 
qui  coûtent  deux  sous  el  demi,  el  donl 
l'intérieur  est  fait  avec  des  débris  de 
tabac  delà  Havane.  Ces  derniers  cigares 
sont    t'abriipiés  avec  la  machine  Miller. 

X'ieiiliciit       aiirè^i       le-      liiliilrfcild.i     à 


I.F.S    MAMFACTrRKS     DK    TABACS 


13  centimes  et  les  favorilos  à  20  cen- 
limes,  tous  deux  en  tabac  lin  du  Brésil, 
recouverts  avec  des  robes  de  Suniatrn. 
L'administration  l'alirique  aussi  ,'i  «a 
manufacture  de  Heuillv  des  u  ha\aiies  » 
d'après  les  procédés  de  fabrication  hava- 


lorado,  le  madiiro-colorado,  le  claro- 
colorado  et  le  clam,  qui  constituent  la 
f;amnie  du  foncé  au  clair.  Les  colTrets, 
en  cédrat  ou  eu  peuplier  teint,  dans  les- 
quels on  les  place,  sont  f^aniis  intérieu- 
rement de  lilets  en  papier  de  diverses 


naise.  La  première  opération  consitle 
il  mouiller  les  feuilles  a\-ee  un  pulvéri- 
sateur ou  bien  à  les  laisser  séjourner 
dans  une  atmosphère  saturée  d'eau.  On 
divise  ensuite  les  feuilles  en  trois  caté- 
gories :  les  intérieurs  ou  «  tripes  ",  les 
fournitures  et  les  capes.  La  confection 
se  fait  au  bloc-moules. 

On  distingue  dans  le  «  havane  ■>  cinq 
nuances  principales  :  le  maduro,   le  co- 


couleurs;  le  lilct  bleu  iiidK|ue  les  mil- 
lares,  ciy^ares  ayant  des  fournitures  à 
base  de  Brésil  :  le  fdet  jaune  indique  les 
capes  Sumatra  ;  le  lilet  blanc  est  airecté 
aux  capes  Havane  ou  Mexique. 

Citons  parmi  les  cigares  les  plus  en 
faveur,  fabriqués  par  l'administration, 
les  millares,  à  15 centimes;  les  opéras,  à 
"JO  centimes;  les  aromaticos  et  les  ca- 
mélias, à  25  centimes  ;  les  irahucos,  les 


I.KS    MANlTACTiriKS     I)K    TAIÎACS 


hrevas,  les  londrés,  à  30  centimes,  et  les 
cazadores  et  les  londrès  flor  fina,  ;i 
Xt  centimes.  Tout  est  en  havane,  dans 
les  cnzadores,  les  trahucos,  les  aroma- 
licos  et  les  opéras  :  dans  les  hrai'os,  la 
cape  est  en  Mexique;  dans  les  londrès 
cl  les  camélias,  elle  est  en  Sumatra. 

Nous  ne  ])arlons  |)iis  des  ci-rares  direc- 
Icniout  importés  de  la  Havane,  dont  les 
marques  les  plus  connues  sont  les  Henry 
Clay,  les  Agiiila  del  Oro,  les  Morales 
labaciis,  les  Upinnnn,  les  Impériales  cl 
les  (]onchas... 

l'ne  seule  marque  est  importée  de 
Manille,  la  Flor  de  Isabella. 

Enfin,  l'administralion  réserve  aux 
casinos,  cercles,  cales  et  restaurants  des 
cigares  genre  Havane,  de  modèles  spé- 
ciaux, qui  se  classent  en  deux  marques  : 
l'une,  El  Fenix.  comprenant  trois  spé- 
cimens différents  :  ]esPalrioles,a  50 cen- 
times, les  Escfiiisilos,  à  40  centimes,  el 
les  Bouquets,  à  30  centimes.  L'autre, 
la  Carniencila.  en  a  cinq  :  les  Alfredos, 
à  .")(>  centimes,  les  Rigolettos,  à  40  cen- 
times, les  Hefjalia  fîna,  très  appréciés, 
à  3")  centimes,  les  Victoria,  à  30  cen- 
times, et  les  fteinitas,  à  '2ô  centimes.  Les 
/'V/i/f  sont  fabriqués  avec  des  "  tripes  » 
de  Havane,  des  fournitures  du  Brésil  et 
des  robes  de  Sumatra.  Les  alfredos  sont 
triés  dans  les  londrès ,  les  riijoleltos 
dans  les  trahucos  et  les  reinitas  dans 
les  londrecitos.  Les  autres  carn)encitas 
sont  en   lîrésil  capes  avec  du  Sumatra. 

Ajoutons  que  si  l'administration  vend 
ces  cigares  aux  garçons  de  cercles  et  de 
cafés  aux  prix  que  nous  venons  d  in- 
diquer, elle  leur  laisse  le  dioil  de  nia- 
joi-er  ce  prix,  ce  à  quoi  ils  n  nul  garde 
de  mancpier. 

Il  nous  reste  à  dii-e  quek[Mes  mots  de 
la  fabrication  du  tabac  à  jjriseï',  appelé 
aussi  <■  poudie  oi-dinaire  ».  On  y  em- 
ploie des  feuilles  corsées  de  \  irginie, 
très  aromatiques ,  du  Lot  ,  la  j)lus 
"  prisée  »  —  c'est  le  cas  de  le  dire  — 
des  espèces  indigènes,  du  Xord,  de 
i'lile-el-\'ilaine  el    du    Lot-el-daronne. 

L  é|)f)ulai'dage  des  feuilles  peut  se 
faire  à  sec;  il  n'v  a  pas  nilcrét.  en  l'Il'cl. 


à  éviter  de  briser  les  feuilles,  puisqu'elles 
doivent  être  toutes  réduites  en  miettes. 
On  les  mouille  ensuite  dans  l'eau  salée,  de 
façon  à  ne  les  saturer  que  de  1 J  pour  lOd 
d'humidité.  Otie  mouillade  se  fait  mé- 
(•aiii([uement  à  laide  d'un  grand  cylindre 
en  bois,  tournant  sur  des  rouleaux  et 
muni  intérieurement  de  lames  héli- 
co'ulales,  qui  forcent  les  feuillesàavancer. 
Dans  le  cylindre  arrive  également  un 
jet  d'eau,  provenant  d'une  pompe  an- 
nexée à  l'appareil;  mouillé,  brossé,  le 
tabac  sort  enfin  du  cylindre.  On  le  met 
alors  en  masse  pendant  trente-six  heures, 
puis  on  le  déchiquette  avec  un  hachoir, 
qui  cou|)e  de  1  000  à  1  :iOO  kilogrammes 
à  1  heure.  On  forme  à  nouveau,  après 
cette  opération,  des  masses  de  40000  ki- 
logrammes de  tabac,  dans  des  salles 
spéciales,  pourvues  de  cheminées  d'aéra- 
tion. .Aux  masses  nouvelles,  on  mélange 
des  parties  des  masses  précédentes, 
incomplètement  fermcnlées.  La  tempé- 
rature s'élève  d'abord  lentement  jus- 
(pi'à  "J.")  degrés,  |)uis  monte  ra])idement, 
jioui-  atteindre  la  lenipéralui-e  maxima 
de  <S0  degrés.  Pendant  la  fermentation, 
la  masse  perd  environ  S  pour  100  de  son 
poids.  La  force,  en  nicotine  baisse  de 
ÔO  pour  100,  tandis  cpi'il  se  forme  de 
l'acide  méihylique.  de  l'acide  formique 
et  sui-tout  de  l'acide  acétique.  De  l'am- 
moniaque est  également  produit,  mais 
il  se  perd  dans  l'atniosjihèrc.  Ces  phé- 
nomènes sont  déterminés  par  une  com- 
bustion énergique ,  qui  s'opère  aux 
dépens  de  l'oxygène  de  l'air.  Cette  opé- 
ration, grâce  ;'i  divers  procédés,  ne  <lure 
plu^  (pir  ilriix  ninis,  au  lieu  de  six. 

Oénidliesa  (■on|i>  de  pic,  les  masso 
dégagent  une  très  forte  chaleur,  el  ce 
tra\ail  est  très  pénible.  On  râpe  alors  le 
tabac  a\ec  des  moulins  mécaniques, 
débitant  40  kilogrammes  ;'i  l'heure.  Le 
moulin  mécanicpie  se  compose  d'une 
cuvetle  lixe  de  40  cenlimèlres  de  hau- 
teur, armée  à  l'intérieur  de  lames  planes 
en  aller,  maintenues  par  des  coins  en 
lioi>  il  d  une  noix  trimionique  eu  fonte, 
pi>aiit  IMK  kilogrammes  et  clavelée  sin- 
■lical:    elle    esl    également 


lin    Mi'hn 


MANi  rAC.TriîKS  nr:  tahac? 


armée  de  lames  planes  en  acier,  inclinées 
à  '2'2  degrés.  Larbre  repose  sur  une  cra- 
paudine,  portée  par  un  levier  à  contre- 
poids, de  façon  à  pouvoir  se  soulever 
lorsqu'il  rencontre  une  résistance. 

Puis,  on  tamise  le  tabac  à  Taide  de 
blutoirs.  A  ce  moment  on  ])rocède  à 
une  nouvelle  mouillade,  car  ce  "  râpé 
sec  "  ne  contient  que  '2(\  à  "i.")  pour  100 


sifs.  I^a  première  case,  la  case  de  fer- 
mentation, reçoit  un  niélanf,'e  de  quatre 
cinquièmes  de  râpé  mouillé  et  un  cin- 
quième de  râpé  ayant  déjà  fermenté  :  le 
Il  réchaulfant  ",  chargé  d'activer  la  fei"- 
mentation  de  l'ensemble.  La  tem|)érature 
s'élève  assez  vite  à  .'jO  degrés.  .Au  bout 
de  trois  mois,  premier  transvasement  ; 
au  bout  de  trois  autres  mois,  deuxième 


d'humidité,  dose  suflisiinlc  [miir  le 
râpage,  mais  trop  faible  pour  déve- 
lopper son  «  montant  ».  L'humidité  est 
portée  à  33  pour  100,  et  on  mêle  '2  kilo- 
grammes et  demi  de  sel  à  100  kilo- 
grammes de  râpé  pour  régulariser  la 
fermentation.  (>ette  mouillade  se  fait 
avec  un  triturateur  mécanique,  afin 
d'éviter  la  formation  de  boulettes. 

On  emmagasine  enfin  la  poudre  ainsi 
obtenue  dans  de  grandes  boîtes  en  chêne  : 
les  «  cases  »  ;  elles  en  contiennent  cha- 
cune de  30  000  à  40  000  kilogrammes. 
On  opère  quatre  transvasements  succes- 


I  i;iii-\  .i-riii>Mil  :  ili'ux  mois  après,  même 
opération,  et  enfin ,  au  bout  de  deux 
autres  mois,  derniertransvasement.  Fina- 
lement, le  tabac  est  porté  dans  une  salle 
qui  peut  contenir  la  production  d'un 
mois  :  la  salle  de  mélange,  où  s'opère 
un  amalgame  des  râpés  fabriqués  pen- 
dant cette  période  :  comme  leurs  qua- 
lités sont  variables,  ils  en  font  un 
échange  favorable  à  la  masse.  Ce  séjour 
dure  un  mois  ;  l'ensemble  des  divers 
séjours  est  de  près  d'un  an  et  demi.  Cette 
fabrication  est  donc  particulièrement 
onéreuse. 


LES    MAM' FAC.TtHES    DE    TAHAC.:^ 


I.'embïilla^'e  se  l'ail  dans  des  tonneaux 
où  lapoudreest  pilonnée  mécaniqucmenl. 
On  la  vend  12  fr.  50  le  kilo^'ramme.  On 
fabrique  également,  avec  40  pour  100  de 
ràjié  bien  conditionné  et  00  pour  100  de 
débris  de  scaferlatis,  un  tabac  à  priser 
destiné  aux  établissenionts  hosjiilaliers 
et  (|ui  porte  le  joli  nom  de  <'  [loudre 
d'lios|)ice  ». 

\'ous  ne  II  chiquez  ■>  probablement  pas, 
ami  lecteur?  Pourtant  cet  article  serait 
incomplet  si  la  fabrication  du  "  l'ôIe  » 
nu  tabac  à  mâcher  n'y  était  au  moins 
mentionnée. 

On  distinfïue  les  rôles  menu  -  lilés, 
fabritpiés  avec  des  feuilles  de  Lot-et-(Ja- 
iMirine.  l'.jjoularda^e  et  tirajje  à  sec;  les 
feuilles  les  plus  noires  et  les  plus  goni- 
lucuses  sont  les  plus  recherchées.  Mouil- 
lade  à  l'eau  salée,  puis  séjour  en  masse, 
pendant  f|uarante-huit  hcin-es,  et  éco- 
la!;e,  \iiilà  des  opérations  que  nous 
avons  déjà  souvent  décrites,  \ient  en- 
suite le  "  lila^^e  ■>,  c'est-à-dire  la  con- 
fcclioii  erniie  ccirili^  rie  .")  niillimèlrcs  de 
diamèli-e,  (ipéi  iil  ion  i|in  sr  fait  au  rouet. 
1,  appareil  rcimprcnd  un  tambour  formé 
lie  driix  disques  réunis  par  des  lra\ei'ses 
(III  "  alliichons  »,  mobile  autour  dnn 
axe  lioi-i/oiil:i|,  l.'(iu\  rière  li'  fait  (ourner 
à  la  main  cl  ciiroiili'  un  lilé  en  hélice; 
le  mouvenienl  du  tambour  donne  à  la 
corde  la  torsion  nécessaire.  Elle  est 
ensuite  enroulée  en  hélices  très  serrées 
sur  des  bâtonnets  de  façon  à  former  des 
pa(|uets  de  I  H)  fjTammes,  dont  le  jjoids 
est,  par  les  opérations  ultérieures,  ra- 
mené à  100  grammes  :  c'est  le  «  rôlage  >>. 
Puis,  trempage  d'un  quart  d'heure  dans 
des  jus  salés  (|ui  accentuent  la  couleur 
et  renforcent  le  goût  ;  pression  à  la  presse 
hvdrauli<|ue,  pour  se  débarrasser  de  ces 
jus  cl  dessiccation  de  six  nu  sept  jours 
dans  nue  armoire  à  compartiments  on 
circule  de  l'air  chaud.  Ces  rôles  menu- 
lilés  sont  vendii~  M'i  francs  le  kilo- 
gramme. 

(Jnanl  aux  rôles  ordinaires  à  \'2  (r.  .')0 
le  kilogramme,  ils  sont  mi-])arlis  de 
N'irginie  et  de  Kcntiicky,  nii-parlis  de 
Lol-ct-Garonnc.     I.nl.     NonI     cl     llle- 


el-\'ilaine.  L'es  feuilles  sont  tressées  plus 
grossièrement;  le  filage  se  fait  mécani- 
quement avec  le  rouet  Andrews. 

Enlin,  des  tabacs  inférieurs  servent  à 
faire  les  rôles  de  troupe  qui,  au  lieu 
de  1"J  et  IH  millimètres  d'épaisseur,  en 
ont  .'{0.  Mais  nos  malhurins  ne  sont  pas 
fâchés  de  se  dédommager  de  la  qualité 
par  la  quantité. 

l'"t  maintenant,  un  rapide  coup  d'u-il 
sur  l'organisation  et  les  résultats  du  mo- 
nopole en  France. 

I,  I'"tat  possédait, au  31  décembre  ISO."), 
.")"  i,")0  000  francs enxiron  de  tabacs,  dont 
■J-J.')(MHMIO  francs  de  tabacs  indigènes  eu 
feuilles,  1">  millions  de  tabacs  exotiques 
en  feuilles,  l.'jSOOOOO  francs  de  tabacs 
en  cours  de  fabricalion,  cl  un  peu 
|)his  de  i  millions  de  tabacs  fabriqués. 
Leur  valeur  était  estimée  A  SI  .•{•J,')0(MI  fr. 
cl  la  régie  possédait,  en  outre,  ;i  cette 
époque,  tant  en  bàlimcnts  qu'en  usten- 
siles, machines,  mobilier  cl  fournitures 
de  tout  genre  une  valeur  de  17  millions 
li.'iUOOO  francs,  snil  \in  capital  approxi- 
matif de    |-J,S<.I7.")0IH(  IVaiio. 

l'ji  ISIM),  la  régie  a  aciielé  iP.HiniHK) 
francs  de  tal)a<'s  cl  en  a\  ait  dé'ià  pour 
."i7  .")On(IOO  francs  en  magasin,  l.e  stock 
qu'elle  a  eu  à  sa  disposilion  pendant 
celle  année  a  donc  été  de  ',I.S.")OOOIH)  fr. 
de  tabacs.  On  en  a  travaillé  dans  les  ma- 
nufactures tidiSOdOUO  kilogi-ammes  envi- 
ron. Les  frais  de  faliricatinn,  de  person- 
nel el  d'entretien  des  bàtime'nls  ont  été 
de  Ht  millions,  et  ceux  de  transport  de 
•2(100  000  francs. 

Ivn  l'ésumé,  les  dépenses  de  la  régie 
en  IHUC)  se  sont  élevées  pour  les  frais 
généraux,  les  achats,  les  transports,  la 
fabriialion  el  les  frais  de  vente  à 
7-.>7<Hl(mil  francs  en  chill'res  ronds. 

Parcnnire.  elle  a  vendu  i)i>ur  Mi\  mil- 
lions -J.")!) (100  francs  de  tabac  en  France; 
OOOOIIO  francs  en  Corse  el  en  .Mgérie, 
et  I  ."jOOOOO  francs  à  l'étranger;  soil 
:59;L')00000  francs  environ.  Ces  tabacs 
se  sont  divisés  en  I7()"200  kilogrammes 
environ  de  tabacs  de  luxe,  au  prix 
moyen  de  'y2  francs  le  kilogramme; 
•27  lr)0(MMI    kilogrammes   de    labacs    .le 


LES    MAMFAl.TIHKS     DK    TAliAC.^ 


Si; 


vente  courante,  au  prix  moyen  de  K5  Ir. 
le  kilofframme,  et  IKiôO  kilofframmes  de 
tabac  de  vente  restreinte,  au  prix  moyen 
de  '2  Ir.  7.')  le  kilogramme.  Le  bénélice 
net  du  monopole  a  été  d'environ  '.i'2'A  mil- 
lions, lin  liS'J."),  il  avait  été  de  près  de 
[il'2  millions. 

La  rég:ie  possède  '20  nianulactures, 
dont  :{  à  Paris  :  Gros-Caillou,  Reuilly 
et  Pantin,  et  17  dans  les  villes  suivantes  : 
Nice,  Marseille,  Toulouse,  Bordeaux, 
l'oimeins  >Lot-et-Garonne)  ,  Dijon, 
lliom,  Limoi;es,  Lyon,  Châleauroux. 
Orléans,  Nantes,  le  Mans,  Morlaix,  le 
Havre,  Dieppe,  Nancy  et  Lille.  Leur 
valeur  immobilière  est  estimée  à  '21  mil- 


lions ."{(ItlOOO  francs,  cl  avec  les  ma- 
chines et  le  mobilier  à  33  millions 
en\iron. 

D'autre  part,  il  y  a  l'ii  l-'ranceUI  ma- 
gasins et  :{  en  .\lj;érie,  à  ilussein-Dev, 
Hlidah  et  Bcinc,  dont  la  ^•aleur  totale  est 
estimée  à  11» -J.VMKIO  francs. 

Les  salaires  des  ouvriers  des  manufac- 
tures se  sont  élevés  en  18i)(i  à  i:{  millions 
()0(l(IOO  francs  environ.  Le  service  dans 
chaque  manufaclui-e  est  confié  à  un  di- 
recteur assisté  d'un  ingénieur,  d'un 
sous-ingénieur  et  d'un  contrôleur.  Dans 
les  déparlements  où  la  culture  est  au- 
torisée, le  directeur  remplit  en  même 
temps  les  fonctions  de  dii-ecteur  de  la 
culture. 

On  emploie  surtout  des  femmes. 
Ainsi,  au  31  décembre  1896,  il  y  avait 
dans  les  pianufactures  1  590  hommes 
et  13  810  femmes.  Ce  nombre  décroit 
chaque  année,  à  cause  des  perfection- 
nements si  remarquables  apportés  à  la 
fabrication  mécanique.  .Ainsi,  en  189"J, 
il  y  avait  encore  I  780  hommes  et 
I  i  91(1  femmes.  La  journée  est  de  dix 


LA      FOUILLE     A     L  .\ 


LES    MANLl'ACTLUi:?    DK    TAliACï 


heures;  le  salaire  moyen  de  5  francs 
pour  les  hommes  et  de  3  francs  pour 
les  femmes. 

I,es  départements  où  hi  cullurc  du 
tabac  est  autorisée  sont  au  nondjre 
de  '2'y  :  ce  sont  l'Ain,  les  Alpes-.Mari- 
times,  les  Houches-du-Khone,  la  Cor- 
rèze,  la  Cole-d'Or,  la  l)ordo},'ne,  la 
Drome,  la  Gironde,  l'Ille-et-Vilaine, 
l'Isère,  les  Landes,  le  Lot,  le  Lot-et- 
Garonne  ,  la  Meurthe-et-Moselle ,  la 
Meuse,  le  Nord,  le  Pas-de-Calais,  le 
Puy-de-Dôme,  les  Hautes-Pyrénées,  la 
Ilaule-Saone,  la  Savoie,  la  Haute-Sa- 
voie, le  \'ar,  le  \'aucluse  et  les  \'os{;es. 
On  en  cultive  aussi  en  Algérie.  G  est  la 
Dordo^nie  qui  en  produit  le  plus  : 
;!«()()(HM)  kilogrammes  en  1896,  suivie 
par  l'Isère:  ■Jîn^Odd  kilogrammes;  le 
Pas-de-Calais  :  -J  .■■>"2<MH)()  kilogrammes  : 
le  Nord  ;  -JlVidddd  kilogrammes,  el  le 
Loi  :  -ilOltOlK»  kilogrammes.  An  con- 
traire, les  Bouches-du  Rhône  ne  pro- 
duisent que  16000  kilogrammes  ;  le 
Puy-de-Dôme  ;  .'{OODO;  le  Aar  :  {0  0(10, 
et  ia  Meuse  :  .ViniM).  Il  y  av:nl  en  ISUC) 
.îiH.'iO  plaiilcur-  el  IC)  I  IC>  lieehn-es  cul- 
livés;  la  Dordugne  a  eu  i-ullin-e  :{(IS6 
hectares,  taudis  que  les  Houches-du- 
Hhônc  n'en  ont  ([ue  1  ;  la  Meuse  :  "J  ;  le 
Puy-de-l)i'inie  :  ."),  et  le  \'ar  :  H. 

11  est  intéressant  de  savoir  quels  sont 
les  départements  où  l'on  consomme  le 
plus  de  tabac  :  le  Nord  vient  en  tête 
avec  une  consommation  de  i  O'.tOOOl)  ki- 
liigi-amini>s  ;  chaque  babiliiiil  en  use 
eux  Iron  ■J'~^',1Î.')0  par  an  et  ce  départe- 
ment a  i-appoi-ti'  à  la  régie,  en  IH'.Kî, 
liS|0((00  francs.  Toutefois  chacpie 
habitant  nedéi)ensc  par  an,  en  moyeinie, 
(pie  H  l'r.  17,  tandis  que  dans  la  Seine, 
tout  eu  ne  consommant  en  moyenne 
que  I '~-."J"J.'').  l'habitant  dé|)ense  par  tète 
I'.)  IV.  iO.  Les  di\  (Ic'parlemeuts  où  la 
ciinsiinnuation  e>l  la  |ilns  grande  par 
tète  sont  :  le  .Nord,  le  Maut-Mliin,  la 
Meurthe-et-Moselle,  le  Pas-de-t^alais.  le 
\'ar,  les  Honches-du-lUiône,  la  ilaule- 
Saviiie,  les  .Alpes-Maritimes,  les  .Ar- 
dennes  el  la  Seine.  Le  (h'parlemeni  (pli 
en  consdunne  le  ninni^  est  la  l.ii/,('-i'e.  où 


l'habitant  n'emploie,  chaque  année,  que 
:$80  grammes  de  tabac.  .Après  viennent 
1  .Aveyron  i  io  grammes  ,  la  Dordogne 
(  (80  grannnes  et  la  \'endée  .")0.">  gram- 
mes!. L'habitant  qui  dépense  le  moins 
pour  son  tabac  est  celui  de  la  Haute- 
Savoie  :  i  francs  par  an  el  par  tête. 

Pour  comiiléler  celte  rapide  slalis- 
lique,  il  nous  reste  à  rechercher  quels 
sont  les  départements  où,  depuis  1830, 
la  consommation  de  tabac  individuelle 
a  sensiblement  augmenté  ou  diminué, 
l  ne  rcmar(|ue  générale  s  impose  tout 
d'abord;  presque  tous  les  départements 
de  l'Ouest  consonmient  beaucoup  moins  ; 
ainsi  les  Côtes- du -Nord  passent  du 
8"  rang  au  60',  le  Finistère  du  (i"  au  .■'):2''. 
l'Ille-et -\  ilaiue  du  18''  au  .')>>'',  la 
.Mayenne  du  "JO''  au  65''.  le  Morbihan  du 
II''  au  .'')7'';  d'autre  part,  la  Seine  est 
passée  du  1''''  rang  au  10''.  Par  contre,  la 
Haute-Savoie  passe  du  H7"  rang  au  7''. 
l'.Audc  du  7:2''  au  17'',  le  Gers  du  8'2''  au 
47'",  les  Pyrénées-Orientales  du  .ÔP"  au 
16''  el  r.Ain  du  7i''  au  4i''.  On  voit  que 
l'augmentation  de  consommation  est 
surtout  sensible  dans  certains  départe- 
ments du  Midi  el  du  massif  alpin. 

La  France  est  d'ailleurs  loin  d'être 
le  [)avs  où  l'on  fume  le  plus;  elle  ne 
\ieiit  (|n'an  10''  rang,  après  les  Pays- 
Bas,  les  b:tals-Lnis,  la  Belgique,  l'Alle- 
magne, r.Australie,  l'.Aulriche,  la  Nor- 
vège, le  Danemark  et  le  Canada.  La 
consommation  moyenne  annuelle  est  de 
3'^'.  100  dans  les  Pays-Bas.  tandis  qu'elle 
n'est  en  France  que  de  *,t67  grammes;  en 
Espagne,  elle  est  encore  plus  faible  : 
."j.'jO  grammes. 

Le  bénéiice  |)ar  kilogranmie  vendu, 
qui  était  en  F'rance  de  I  fr.  67  en  1811. 
de  3  fr  -JO  en  181  j,  de  1  l'r.  I'.»  en  1830 
et  de  1  fr.  (il  en  1818,  n'a  dépassé 
'•>  francs  (pi'en  ISCil;  en  18(i(),  il  était 
de  6  francs,  el  en  lS7l',  il  est  monté  à 
8  fr.   10;  il  est  actuellement  de  H  fr.  ()7. 

Ft  voici  comment  les  gouvernenuMits 
savent,  sans  faire  crier  les  contribuables, 
nnier  un  peu  de  fumée  en  beaucoup 
d'argent. 

.1  I  A  >    Bush  ï  iii>. 


LES 


MAITRES    DE    LESTAMPE    Eï    DE    LAFFICIIE 


M.     T(.1ULOUSK-LAl"TliE(: 


-Lai-thec.  —  Affiche  pour  Vi'niun 
du  Commerce. 


Si  quelqu'un  de  ces  a'f,'ipans  ou 
satyres  imaginés  par  la  mythologie 
capricante  des  anciens  pour  égayer  de 
fantastiques  Lupercales  renaissait  à  notre 
monde  en  puissance  d'œuvre  d'art  et 
>e  mettait  à  fréquenter  les  milieux  du 
Paris  qui  s'amuse,  il  est  fort  probable 
que  ce  dieu  à  pied  de  chèvre,  à  vision 
sautillante  et  perverse,  reproduirait  ses 
>cnsations  à  la  manière  heurtée  et  par- 
fois incohérente  de  M.  Toulouse  Luutrec. 
Il  lui  serait,  d'ailleurs,  diflicile  de  rendre 
avec  plus  de  vérité,  de  passion,  de  sou- 


ToLi.oiSE-LAL  riu;r. 


bresiiuls  cl  d'humour  la  furie  miniiillo- 
nique  des  professionnelles  de  la  danse 
des  Cythèrcs  de  Paris,  le  désordonné 
aiFolant  des  mouvemenls.  les  contorsions 
des  membres,  le  fjrouillemenl  et  le  Iré- 


:^5SK.i 


Tu  I    1.1)  I   SE-La  ITII  KC.    —    I  ■ 

niiiusM'nii'ut  ik's  (lanseui>  (liiiiv  un  IkiI 
public.  .No  cliiM'clicz  pas  tiiutclois  eu 
M.  'l'oulouse-I-autrcc  le  dessin  en  tant 
que  linuratiou  de  galbes,  dans  ces  scènes 
notées  "  sur  nature  »  ;  il  n'y  en  a  récllc- 
nicnl  pas  el  il  ne  peut  pas  y  en  avoir. 
I)ans  une  foule  qui  s'afjilc,  se  désarti- 
cule et  li-ausfornie  à  chaque  instant  le 
rvthnic  ii  lu  IVjis  simicstiue  cl  iK'Mncnl  de 


ses  ondulations,  ce  ne  sont  plus  des 
formes  que  l'œil  de  l'observateur  perçoit, 
mais  quelque  chose  d  inexprimable 
comme  des  jeux  de  lij^nes  brisées  et  des 
sarabandes  de  taches  multicolores.  Ces 
lignes  el  ces  ta- 
ches, M.  Toulouse- 
Lautrec  est  arrivé 
à  les  perce\oir,  à 
les  surprendre,  à 
en  posséder  la 
technique  insane: 
et  il  les  manie 
en  virtuose  con- 
sommé; même,  à 
force  de  les  étudier 
et  d'en  jouer,  il  a 
pris  pour  ainsi  dire 
inconscicmmen  l 
l'habitude  déjà  in- 
véléroe  de  dislo- 
quer à  peu  près 
tous  les  person- 
nages qu'il  repré- 
sente, fantoches  de 
la  vie  moderne, 
cristallisés  en  une 
singulière  conli- 
guralion  dans  le 
cadre  en  faux 
éciuerrc  du  guignol 
de  sa  rétine.  Il 
scMiible  avoir  fait 
il'  meilleur  de  sou 
éducation  d'artiste 
au  milieu  des  Cy- 
l hères  |)arisienncs 
et  devant  les  in- 
fernaux quadrilles 
(les  bastringues, 
'■ni.  counnedaulresonl 

fait  la  leur  ilovanl 
les  bas-relicls  du  l'arlhénon,  siiiiui  .ui 
l.iHivre  cl  au  Musée  des  eslan)|)cs,  cl, 
.plus  heureux  (|uc  maints  académiques 
liges  en  des  dogmes  rigides,  au  moins 
M.  Toulouse-Lautrec  i-éalise  l-il  de  la 
vie,  de  l'agitation,  du  mouvement  en 
une  danse  prodigieuse  des  couleurs. 

Mien  (le  l'instantané   photograpliiipu' 
dans  SCS  curicusi's  recliercho,  rien    non 


TOrLOlSK-I.ALTHEi: 


plus  du  groupe  reconstitué  et  posé  dans 
l'atelier;  c'est  de  l'observation  traduite 
avec  beaucoup  d'à-propos  selon  le  mode 
impressionniste.  Kt  il  faut  bien  convenir 
que  ce  mode  très  large  et  très  vibrant 
donne  des  résultats 
surprenants  lors- 
qu'il s'agit  pour 
l'artiste  d'inter- 
préter certains 
elTets  fugaces,  ta- 
bleaux de  vie  con- 
lempo raine  qui 
brillent  un  instant 
sous  l'éclat  des 
pâles  lueurs  élec- 
triques ou  sous 
cette  expression  de 
foule  enfiévrée 
qu'allume  un  éclair 
de  gaieté  ;  il  est 
difficile  de  les 
exprimer  à  son  gré 
surtout  sur  le  banal 
papier  ou  sur  la 
froide  pierre  litho- 
graphique. Aussi 
chercherait-on  en 
vain  un  peintre  ca- 
pable d'évoquer 
mieux  que  M.  Tou- 
louse-Lautrec la 
fait  jusqu'alors  cer- 
tains intérieurs  de 
bals  et  leur  atmo- 
sphère fébricitante 
certains  coins  de 
café  -  concert ,  ou 
quelque  vision 
d'un  tout  autre- 
milieu  déséquilibré 
de  Paris.  N'au- 
rait-il accompli 
que      cela.       avec 

l'apport  de  sa  personnalité,  qu  il  fau- 
drait encore  le  compter  au  nombre  de 
nos  grands  impressionnistes  ou  ta- 
chistes,  diviseurs  de  lumière  et  autres 
tenaces  chercheurs  de  rendu  nouveau. 
Cet  original  artiste  a  débuté  aux 
i<  Indépendants  >,  dont  il  est  resté  pen- 
IX.  —  53. 


dant  longtemps  une  des  plus  curieuses 
attractions.  En  1S93  seulement,  il  traça 
sa  première  affiche  :  Jane  Avril,  bientôt 
suivie  par  une  série  très  remarquée  : 
Heine  de  Joie,   le   Divan  Japonais,   le 


T  0  r  L  o  r  ; 


u  T  r,  E  p.  —  Affiche  pour  le  galon  des  Cent. 

Malin,  la  Goulue  Moulin  -  Rougei, 
Bahylone  d'Allemagne,  Aristide  Bruant 
(Ambassadeurs  ,  Elles  affiche  divisée 
en  vignettes  ,  Caudieux,  Divan  Japo- 
nais, Confetti,  les  Drames  de  Toulouse, 
le  Pendu,  May-Mitton,  May-Belfort, 
Salon    des    Cent,    la    Bévue    Blanche, 


T  O  U  L  O  L' s  K  - 1.  A  U  T  H  K  C 


jusqu'à  celle  étoiinanle  aflichc  de 
l'Auhe,  l'une  des  plus  récentes  de  loutes 
et  qui,  1res  dill'érenle  de  celles  qui  l'ont 
précédée,  nous  montre  en  quelque  sorte 
l'âme   de   l'auteur  sous   un   angle    inat- 


tendu. Sur  un  quai  de  grande  cité  d'où 
s'aperçoit,  à  l'hori/on,  l'alhcscence  du 
jour  naissant,  de  pâles  miséreux  Irainent 
la  voiture  qui  contient  leurs  pauvres 
meubles.  l']l  ils  vont,  le  corps  harassé, 
mais  la  tête  énergique,  et,  dans  les 
yeu.x,  l'espoir  des  lendemains  vengeurs. 
Cette   [lage   de   l'Auhe   vigourcnsonicnl 


silhouettée  intéresse  comme  un  tableau 
social  et  alTecte  comme  un  cri  de  tribun. 
Nous  comparions,  en  commençant, 
l'art  de  M.  Toulouse-Lautrec  à  celui 
d'un  capripède  ou  d'un  faune  épris  de 
peinture;  si  l'on 
examine  l'esprit  de 
ses  œuvres,  la  mé- 
taphore se  com- 
prend peut-être 
iniiniment  mieux 
encore.  Notre 
peintre  de  mo- 
dernes bacchantes 
imprègne,  en  elfet, 
tous  ses  traits 
dunehauteet  mor- 
dante ironie. N'oyez 
plutôt  les  têtes  de 
ses  personnages 
ordinaires,  classez- 
les,  scrutez-les,  et 
dites  si  ce  n'est  pas 
là  une  étonnante 
ménagerie  hu- 
maine 1  -Vvecquelle 
joie  maligne  n'a- 
t-il  pas  accusé  les 
tares  de  celle-ci, 
les  apophyses  ou 
les  lèpres  morales 
de  celui-là  1  Avec 
quelle  forcènerie 
gouailleuse  n"a-t-il 
pas,  notre  bon 
Lautrec,  de  ci  de 
là,  en  ses  pages 
plutôt  maculées 
(]u"écritcs,  repro- 
<luit  les  beautés 
flétries,  les  visages 
<■'"■".';''■  fanés  et   tous  ces 

masques  où  la 
luxure  cl  les  basses  passions  ont  laissé 
leurs  lamentables  stigmates!  \'raiment, 
nos  dégénérés  des  deux  sexes  peuvent 
se  contempler  tlans  ces  diverses  compo- 
sitions lilhographiées  comme  dans  un 
sordide,  mais  lidèle  miroir,  peut-être 
un  peu  convexe  ou  même  concave;  mais 
les    images,   pour  y  apparaître  grossies 


TO  U  I.O  LSK- 1.  A  L' T  R  10  C. 


Toulouse-Lautrec.  —  Affiche  de  cyclisme. 


qijas  û'Oriéans 


TouLOUSE-L.irTREC.  —  Affiche  de  l'Aube. 


TOVI.OlSE-LAfTREC 


et  déformées  parfois,  ne  nous  en  appa- 
raissent pas  moins  d'une  absolue  netteté 
cl  justesse  d'expression. 

\'oulez-vous     contempler     un     type 


>  I   s  K  -  L  A  r  T  II  E  c 


Affiche  pour  le  D 


ravaf^é  de  noctambule  impénitent  ?  \'oilà 
Valentin  <■  le  désossé  »,  dont  l'effigie  se 
découpe  en  ombre  chinoise  sur  l'affiche 
élevée  à  la  gloire  déjà  si  profondément 
décadente  de  la  Goulue.  Ce  n'est  qu'une 
silhouette  frottée  d'un  ton  d'ombre  : 
mais,  telle  qu'elle  se  présente,  elle  suffit 
pour  révéler  l'homme,  tant  elle  est  fixée 
par  l'artiste  dans  le  caractère  fantasma- 
gorique voulu  ;  aussi  absorbe-t-elle  l'in- 
térêt de  l'affiche. 

\'ous  plait-il  de  voir  accouplés,  en  un 
groupe  de  forçais   de   la  vie,   l'amaleur 


de  voluptés  tarifées  qui  achète  humble- 
ment des  plaisirs,  et  la  pauvre  fille  de 
fêle  qui  en  tient  commerce  pour  vivre? 
Regardez  l'annonce  de  Heine  de  Joie, 
roman  de  \"ictor 
.loze,  affiche  parue 
il  y  a  bientôt  qua- 
tre ans  :  vous  y 
verrez  en  un  simple 
coin  de  table  le 
vieux  beau,  triste 
lype  de  boursier 
juif  et  de  «  vieux 
marcheur  »,  à  l'é- 
tat de  ruine  dans 
sa  veulerie  de  dé- 
bauche, et  la  sou- 
peuse,  fille  cyni- 
que, provocante 
dans  sa  formidable 
et  triomphante  bê- 
tise. Tout  l'abêtis- 
sement, sinon  l'a- 
brutissement de  la 
vie  de  fêle  niaise 
et  crapuleuse, 
toute  la  lassitude 
de  ces  conjoints 
instantanés  se  lit 
ici  dans  les  pos- 
tures comme  dans 
les  physionomies 
crayonnées  à  lar- 
ges traits  plaqués 
de  taches  vivantes. 
Celte  tille  à  peine 
indiquée  par  des 
à  plats  d'enlumi- 
nures, avec  ses  lèvres  carminées  et  ses 
yeux  menteurs,  qui  dépose  un  simulacre 
de  baiser  sur  la  l'ace  congestionnée  du 
vieil  apoplectique,  cela  dépasse  en 
hideur  le  baiser  de  Titania  sur  le  mullc 
de  Bollom  ! 

La  femme  des  bals  et  des  cabinets  où 
l'on  soupe  n'a  pas  (l'interprèle  plus 
psychologi(|uo,  par  reulaidisscnient  mo- 
ral qu'il  fait  transparaître,  que  M.  Tou- 
louse-Lautrec; il  la  connaît  comme  un 
naturaliste  passionné  connaît  telle  fa- 
mille ornithologique  ou  tel  groupe   de 


T  O  U  L  O  U  s  E  -  L  A  L'  T  H  E  C 


■^ib 


quadrupèdes  mammifères.  Elle  nesl 
pas  seulement  synthétique  par  le  dessin, 
cette  danseuse  silhouettée  pour  le  «  Jar- 
din de  Paris  »,  elle  l'est  principalement 
par  ce  qui  se  déj;aye  de  son  type.  Voilà 
bien  la  professionnelle  !  Pauvre  créa- 
ture, qui,  charf;ée  d'amuser  la  g^alerie, 
attriste  comme  un 
pitre  dégrimé. 
Quel  ennui  sur  ce 
visage  presque  si- 
niiesque  ,  quelle 
lassitude  surtout 
dans  cette  vague 
pose  d'acrobate , 
plutôt  que  de  cho- 
régraphe qu'elle 
e.vprimel  N'a-t-elle 
pas  l'air  d'accom- 
plir une  fonction 
lamentable,  voire 
d'exécuter  un  som- 
bre exercice  ?  Et 
de  fait,  ne  décom- 
pose-t-elle  pas 
un  mouvement  , 
comme  un  simple 
gymnasiarque  le 
pourrait  faire  en 
vue  d'assouplir  ses 
muscles? 

M.  Toulouse- 
Lautrec  compte  au 
nombre  de  ceux 
dont  les  sensations 
sont  tellement  in- 
tenses qu'ils  ne 
peuvent  en  donner 
une  idée  que  par 
des  audaces  d'in- 
terprétation qui 
semblent  extrava- 
gantes à  détailler 
et  des  outrances 
absolues  d'exécu- 
tion. Et  pouraccu- 
ser  le  caractère  qui 

le  frappe,  pour  camper  le  type  qu'il 
imagine,  aucune  audace,  semble-t-il,  ne 
le  ferait  reculer. 

Souvenez-vous  de   la   femme  en  noir 


de  la  très  belle  affiche  dite  du  Divan 
Japonais,  spectatrice  silhouettée  en 
moderne  esthète,  moitié  morphinomane, 
moitié  phtisique,  si  curieuse  sous  le 
chapeau  qui  la  casque  de  deuil  ;  ne 
lavons-nous  pas  tous  rencontrée  en 
tous  les  coins  de  Paris,  celte  chercheuse 


Tou  LO  L'.SE-L  A  TT  R  EC.  —  Affiche  pour  le  concert  des  Amba^séa'lettn. 


d  aventures  galantes  au  sombre  costume? 
Rappelez-vous  enfin  l'extraordinaire  tête 
de  l'affiche  de  Bruant ,  burinée  d'un 
poing  énergique  pour  les  Ambassadeurs. 


TOULOL-SK-I.ALTHEC. 


Celte  télé  exsangue,  anguleuse,  se  di^ta- 
chanl  sur  un  ample  cache-nez  rouge, 
était  d'un  effet  féroce;  et  elle  inquiétait 
mille  fois  plus  par  la  blague  froide 
(lui    tran<sude   de   son   rictus   et  dr  ~"n 


Inl    I.l.rsK-LArTKKC.    —    Atticllf    ci 

regard  que  par  son  apparence  macabre, 
(^esl  encore  avec  une  imagination  de 
faune  qu'il  lire  un  parti  comique  des 
|)arlicularités  de  cerlaines  gens  et  de  la 
singularité  des  choses.  Dans  l'afliche  de 
Jane  Avril,  ayant  besoin  d'un  repous- 
soir au  premier  plan,  il  y  a  collé  une 
tête  de  violoncelliste  dont  la  chevelure 
irritée  se  découpe  en  toupet  clownesque. 
I-c  manche  de  l'instrument  lui-même, 
allongé  outre  mesure,  sert  de  motif  orne- 


mental et,  pour  ajouter  à  l'effet  drola- 
tique, la  main  qui  s'y  crispe  exhibe, 
ainsi  que  dans  certaines  caricatures  ja- 
ponaises,   des  poils  hérissés. 

Tn  cITcl  analogue  anime  la  grande  et 
victorieuse  a fliche: 
Baljfjlone  d'Alle- 
magne,  de  \'ictor 
.loze;  la  raideur 
militaire,  que  les 
Teutons  poussent 
à  son  paroxysme, 
en  fournil  les  élé- 
ments. Lefantassin 
au  porl  d'armes,  et 
les  officiers  qui 
passent  devant  lui 
sont  écrits  par  des 
moyens  empruntés 
à  l'imagerie  d'Epi- 
nal,  mais  avec  une 
verve  sarcaslique 
dont  l'inlcnsité  se- 
rait difficilement 
déliassée. 

Dans  le  domaine 
de  l'art,  aux  ter- 
rains si  mouvants 
et  variés,  M.  Tou- 
louse-Lautrec s'est 
choisi  un  petit  coin 
d'observation  ana- 
lyti<]ue,et  il  a  celle 
s  u  [)  é  r  i  o  r  i  t  é  sur 
beaucoup,  qu'il  a 
su  comprendre  et 
prendre  ce  qui 
convenait  à  ses 
[iiusii-hall.  dons     naturels. 

L'important  en  art, 
ce  n'est  pas  de  s'adonner  ù  tel  ou  tel 
genre  plus  ou  moins  noble,  selon  les 
directions  d'esprit  et  les  modes  ré- 
gnantes ;  c'est  par-dessus  tout  et  avant 
tout  d'exprimer  sa  vision  en  artiste. 

Pour  l'avoir  compris,  ^L  Toulouse- 
Lautrec  restera  comme  une  des  plus 
curieuses  figures  parmi  les  maîtres  de 
ri'.slampe  et  de  l'Affiche  de  ce  temps. 

D  o  T  A  \  !■:      l  '  Z  A  N  N  R . 


LK    PORC    AGRICOLE 


?i  nous  ouvrons  le  Dictionnaire  de 
l'Académie  au  mort  porc,  nous  trou- 
vons :  "  porc,  s.  m.,  cochon  ».  Au  mol 
cochon,  nous  trouvons  un  double  sens  : 
<■  1"  porc;  "2"  homme  très  malpropre, 
qui  fait  quelque  chose  de  sale.  ■>  Le 
premier  sens  est  le  sens  propre  ;  le 
second  est  le  sens  figuré.  Le  second  a 
fait  du  tort  au  premier,  en  ce  qu  il  a 
accrédité  un  préjugé  fâcheux  et  injuste 
sur  les  habitudes  du  porc,  et  en  ce  qu'il 
a  jeté  une  certaine  défaveur  sur  le  mot 
cochon,  qu'on  hésite  à  prononcer  en 
société,  quoiqu  il  soit  pourtant  la  déno- 
mination exacte  adoptée  par  la  science. 

L'élevage  du  porc  est  un  des  premiers 
dont  on  retrouve  la  trace  dans  I  histoire 
de  l'humanité.  Les  plus  anciens  osse- 
ments d'animaux  domestiques  décou- 
verts dans  les  stations  préhistoriques 
sont  des  ossements  de  porcs.  Parmi  les 
grands  éleveurs  de  porcs  de  lantiquité 
grecque,  le  nom  d  Llysse  brille  au  pre- 
mier rang.  Homère  nous  a  décrit  tout 
au  long  sa  porcherie,  en  appliquant  au 
maître  porcher.  Eumée,  I  épithète  que 
la  postérité  lui  a  décernée  à  lui-même, 
celle  de  divin.  Depuis  ces  époques  loin- 
taines, l'élevage  du  porc  (dont  nous 
n'avons  pas  à  retracer  l'histoire)  n'a 
jamais  périclité.  Les  crises  économiques 
passagères  qu'il  a  traversées  sont  elles- 
mêmes  une  preuve  de  son  importance. 
Car  la  mévente  actuelle  des  porcs,  dont 
on  a  fait  grand  bruit,  et  qui  a  même  été 
discutée  devant  le  Parlement  français, 
provient  de  la  surabondance  de  la  pro- 
duction, qui  a  fini  par  rendre  ToITre 
supérieure  à  la  demande.  Or  cet  éle- 
vage n'aurait  pas  été  aussi  répandu, 
s'il  n'avait  pas  présenté  des  avantages 
exceptionnels. 

Au  point  de  vue  industriel,  le  porc 
peut  être  considéré  comme  une  machine 
merveilleuse,  destinée  à  transformer 
toutes  sortes  d'ordures  en  substance  ali- 


mentaire. Les  eaux  de  vai.sselle,  les 
eaux  grasses,  les  résidus  industriels,  les 
déchets  et  les  rebuts  de  toute  nature, 
dont  aucun  animal  ne  voudrait,  le  porc 
les  accepte,  les  dévore,  les  engloutit,  les 
utilise  avec  une  puissance  sans  égale. 
Aussi  l'a-t-on  trouvé  de  tout  temps, 
dans  les  moindres  ménages  de  paysans, 
pour  cet  emploi  tout  particulier.  Pendant 
longtemps,  la  viande  de  porc  fut  la 
seule  que  l'on  connût  dans  les  villages; 
c'est  elle  qui  a  initié  l'habitant  des  cam- 
pagnes à  la  viande  de  boucherie.  Au 
point  de  vue  culinaire,  le  porc  a  été  le 
précurseur  du  bœuf  et  du  mouton. 

De  tous  les  animaux  domestiques 
exploités  par  l'industrie  agricole,  le 
porc  est  le  seul  qui  ne  remplisse  qu'une 
seule  fonction  économique,  la  produc- 
tion de  la  viande.  Les  autres  animaux, 
même  de  leur  vivant,  fournissent  des 
produits  divers,  avant  d'arriver  à  la 
boucherie.  Le  cheval  et  le  bœuf  donnent 
du  travail;  la  vache,  la  brebis,  la  chèvre 
donnent  du  lait;  la  chèvre  et  le  mouton 
donnent  de  la  laine;  les  volailles  don- 
nent des  œufs  et  de  la  plume.  Le  porc 
ne  fournit  aucun  produit  de  son  vivant; 
car  il  faut  ranger  parmi  les  exceptions 
les  porcs  qui  cherchent  des  truffes;  les 
porcs  attelés  pour  le  labourage  (comme 
en  Ecosse)  ;  ceux  dont  on  utilise  l'ins- 
tinct fouisseur  pour  bêcher  la  terre 
;  comme  en  Normandie]  ;  le  porc  employé 
comme  monnaie  d'échange  (dans  les  îles 
de  l'océan  Pacifique);  et  enfin  les 
cochons  savants  que  l'on  montre  de 
temps  à  autre  dans  les  cirques.  En  règle 
générale,  le  cochon  est  simplement  un 
producteur  de  viande  ;  Animal propler 
convivia  nalum,  disait  Juvénal.  Et  Var- 
ron,  qui  exprime  la  même  pensée,  ajoute 
que  l'âme  a  été  donnée  au  cochon  en 
guise  de  sel,  uniquement  pourconserver 
sa  viande. 

Mais  si  le  porc  n'a  d'autre  fonction 


I.K     l'OliC.     AfWilC.OLE 


que  de  produire  de  la  chair,  il  la  pos- 
sède à  un  degré  que  ne  présente  aucun 
autre  animal.  La  proportion  de  matières 
alimentaires  accumulées  dans  l'orga- 
nisme du  porc  est  si  considérable,  celte 
fabrication  de  viande  est  si  rapide,  elle 
s'opère  à  l'aide  de  matières  premières 
de  si  faible  valeur  commerciale,  [)Our  la 
plupai-t  (sans  pailcr  de  tous  les  déchets 
de  l'alimentation  humaine),  que  l'on 
peut,  sans  erreur,  considérer  les  cochons 
comme  les  plus  importants  des  animaux 
domestiques.  Ajoutons,  d'ailleurs,  que 
l'élevage  du  porc  se  prête  et  s'adapte 
aux  conditions  économiques  et  sociales 
les  plus  diverses,  depuis  le  petit  ménage 
le  |)lus  ])auvre  jusqu'à  l'exploitation 
agricole  ou  industrielle  la  plus  riche  et 
la  plus  avancée. 

Une  des  aptitudes  les  plus  remar- 
quables du  porc,  c'est  la  production  de 
la  graisse.  La  bêle  s'en  imprègne  telle- 
menl,  que  cela  constitue  une  difficulté 
sérieuse  pour  les  préparateurs  de  pièces 
ostéologiques,  qui  ont  toutes  les  peines 
(lu  monde  à  dégraisser  le  squelette  du 
cochon.  Un  artifice  auquel  ils  ont  par- 
fois recours  consiste  à  laisser  l'animal 
mourir  de  faim,  pour  qu'il  arrive  à 
manger  toute  sa  graisse  en  dedans  : 
procédé  barbare,  mais  bien  ingénieux. 

Seulement,  toute  médaille  a  son  revers. 
Celte  production  de  graisse  prend  par- 
fois une  telle  prédominance,  qu'elle 
atrophie  la  production  des  muscles.  Il 
n'y  a  plus  que  quelques  brins  de  viande, 
noyés  dans  une  masse  de  suif.  De  là, 
deux  espèces  de  viandes  de  porc,  cor- 
respondant à  des  demandes  tout  à  fait 
différentes,  qu'il  faut  immédiatement 
distinguer. 

Dans  l'économie  domestique,  surtout 
dans  celle  des  petits  ménages  l'uraux, 
on  conserve  la  viande  de  |)orc  par  la 
salaison.  On  obtient  ainsi  les  jambons, 
le  petit  salé,  le  lard  séché  ou  fumé. 
Pour  cela,  il  faut  des  cochons  rclativc- 
mcnl  maigres.  Dans  les  cochons  trop 
gras,  le  lard  perd  en  consi.slancc  ce 
qu'il  gagne  en  abondance;  il  manque  de 
fermeté,  s'imprègne  malaisément  de  sel 


et  rancit  facilement.  De  plus,  les  mor- 
ceaux fondent  à  la  cuisson  et  ne  laissent 
qu'un  résidu  insignifiant  à  la  ménagère 
désappointée.  Ces  sortes  d'animaux  sont 
donc  assez  peu  propres  à  la  conserve 
des  viandes  de  porc. 

Au  contraire,  pour  la  consommation 
de  la  viande  fraiche,  et  spécialement 
pour  la  charcuterie  des  grandes  villes, 
ces  cochons  trop  gras  trouvent  facile- 
ment leur  emploi.  Leur  excès  de  graisse 
est  utilisé  à  des  préparations  diverses 
où  l'on  en  tire  aisément  parti.  Cepen- 
dant les  charcutiers  de  Paris  et  leur 
clientèle  en  général)  préfèrent  les  porcs 
chez  lesquels  la  proportion  de  graisse 
n'est  pas  excessive. 

Ces  différentes  espèces  de  viandes  de 
porc  sont  fournies  par  des  races  di- 
verses, dont  l'élevage  doit  faire  la  dis- 
tinction, et  que  nous  avons  maintenant 
à  étudier. 


Ce  n'est  pas  une  petite  alfaire  que 
l'élude  des  races  porcines  lorsqu'on 
veut  en  pénétrer  le  dédale  dans  tous  ses 
détours.  La  première  fois  que  l'on  se 
trouve  en  face  d'une  collection  un  peu 
complète  de  ces  animaux,  comme  dans 
le  concours  général  agricole  de  Paris, 
on  éjjrouve  un  grand  élonnement  et  un 
grand  embarras.  Des  noms  identiques 
sont  donnés  à  des  animaux  très  diffé- 
rents, et  des  noms  dilférenls  à  des  ani- 
maux absolument  identiques.  Il  faut 
dire  que  l'on  s'est  évertué  à  multiplier 
les  croisements  des  diverses  races  entre 
elles.  L'Angleterre  surtout  a  brillé  dans 
ce  genre  d'exercice.  De  grands  person- 
nages se  sont  appliqués  à  créer  des 
races  nouvelles.  Chaque  comté  a  voulu 
avoir  la  sienne.  l>n  est  arrivé  à  cata- 
loguer une  centaine  de  races  environ. 
On  a  fini  par  aboutir  à  une  si  belle  con- 
fusion, qu'on  a  jeté  bas,  en  Angleterre, 
cet  échafaudage  disparate;  et  la  classi- 
fication a  été  réduite  à  deux  groupes  : 
races  de  petite  taille  et  races  de  grande 
taille. 

I',l    piiurlanl.    I dn    pcnl    se    i,'updei'   .1 


I.1-;   roue,   ac, mcoLic 


travers  ce  labyrinthe  lorsqu'on 
possède  un  fil  conducteur.  En 
réalité,  les  produits  de  ces  croi- 
sements innombrables  dérivent 
tous  de  trois  types  primitifs, 
auxquels  il  est  facile  de  les  rat- 
tacher. Ces  trois  types  ont  été 
bien  nettement  établis  et  spéci- 
liés  par  le  professeur  André 
Sanson,  il  y  a  plus  de  trente 
ans  déjà;  il  les  a  dési^rnés,  d'a- 
près leur  origine  géoj;raphique. 
sous  les  noms  de  race  celtique, 
race    ibérique,    race    asiatique. 

La  race  celtique  est  immédiatement 
reconnaissable  à  ses  oreilles  longues  et 
larges,  retombantes,  qui  lui  cachent 
complètement  les  yeux.  Le  front  est 
large,  la  face  est  longue  ;  sa  ligne  supé- 
rieure de  profd  (le  chanfrein)  forme  un 
angle  obtus  à  la  racine  du  nez.  Le  cou 
est  long  et  mince  ;  le  corps  très  allongé; 
le  dos  voussé,  étroit,  tranchant;  les 
membres  longs;  la  taille  grande.  Les 
animaux  de  cette  race  font  plus  de 
chair  que  de  graisse,  et  leur  chair  est 
savoureuse.  Leur  lard  est  ferme,  s'im- 
prègne facilement  de  sel  et  se  conserve 
bien.  Les  femelles  sont  très  prolifiques. 
Le  nombre  de  leurs  petits,  qui  est  égal 
à  celui  de  leurs  mamelles,  dépasse  sou- 
vent douze,  et  peut  aller  jusqu'à  seize 
ou  dix-huit,  et  même  au  delà.  La  race, 
à  l'état  pur,  est  toujours  dépourvue  de 
pigment.  La  peau  est  rose,  les  soies 
blanches  ou  jaunes.  Toute  tache  noire 
à  la  peau  ou  aux  soies  dénonce  un  croi- 
sement. 

Cette  race  habitait  autrefois  la  Gaule 
celtique.  Elle  ne  s'est  conservée  réelle- 
ment pure  qu'à  l'ouest  et  au  nord-ouest 
de  la  France;  et,  pour  cette  raison, 
c'est  là  qu'il  est  permis  de  placer  son 
berceau.  De  là,  elle  a  gagné,  à  l'ouest, 
les  îles  Britanniques,  avant  leur  sépa- 
ration du  continent,  à  l'époque  où 
l'homme,  contemporain  du  mastodonte 
et  du  mammouth,  allait  à  pied  de 
France  en  Angleterre.  A  l'est,  cette 
race  a  gagné  une  partie  de  l'Europe.  Au 
sud,  elle  a  envahi  l'Italie  septentrionale 


POKC    CBAOXNAIS     (liACE    CELTlyrE) 

et  centrale.  Peut-être  même  a-t-elle 
passé  d'Italie  en  Grèce;  car  Athénée  ra- 
conte qu'il  y  avait  en  Grèce  des  porcs 
de  taille  énorme,  égalant  celle  des  jeunes 
bouvillons  chez  qui  les  cornes  commen- 
cent à  paraître.  Ce  que  l'on  sait  du 
moins,  c'est  que  les  porcs  gaulois  étaient 
très  estimés  des  Romains,  et  que  chaque 
année  d'immenses  troupeaux  de  porcs, 
sous  la  conduite  de  leurs  gardiens,  s'en 
!  allaient  à  pied,  de  tous  les  points  de  la 
Gaule,  jusqu'en  Italie  et  même  à  Rome. 

La  race  ibérique  se  distingue  de  la 
race  celtique  par  ses  oreilles  étroites, 
allongées,  dirigées  obliquement  en  avant, 
légèrement  ascendantes,  presque  hori- 
zontales. Le  front  est  étroit  ;  la  face  est 
allongée,  efiilée;  le  profd  du  chanfrein, 
au  lieu  d'être  coupé  par  un  angle  obtus, 
présente  une  courbure  rentrante  faible- 
ment arquée.  Le  cou  est  court,  de 
moyenne  épaisseur.  Le  corps  est  de  lon- 
gueur moyenne,  cylindrique,  à  ligne 
dorsale  droite.  Les  membres  sont  rela- 
tivement assez  courts  et  fortement  mus- 
clés. Les  animaux  de  cette  race,  comme 
ceux  de  la  race  celtique,  fabriquent 
plutôt  de  la  chair  que  de  la  graisse,  et 
leur  chair  a  une  saveur  accentuée.  Leurs 
jambons  sont  très  estimés.  Les  femelles 
sont  moins  fécondes  que  celles  de  la  race 
celtique.  Elles  ne  font  guère  plus  de 
huit  à  dix  petits.  Elles  n'ont,  en  général, 
que  dix  mamelles. 

Tandis  que,  dans  la  race  celtique 
pure,  la  peau  est  toujours  rosée  et  les 
soies  d'un  blanc  jaunâtre  ou  rougeâlre, 


i.K   voue.   A(". iticdi.i; 


on  constate,  au  contraire,  dans  la  race 
ibérique,  que  la  peau  est  toujours  forte- 
ment pigmentée  en  noir,  et  les  soies 
sont  presque  toujours  noires  ou  noi- 
râtres. 

Cette  race  a  eu  son  berceau  sur  les 
bords  de  la  Méditerranée.  On  la  trouve 
surtout,  à  l'état  de  pureté  et  complète- 
ment noire,  en  Espagne,  en  Italie,  en 
Sicile,  à  Malte.  Elle  s'est  étendue  en 
France  dans  la  région  du  Midi,  jus- 
qu'au plateau  central.  Les  Espagnols 
l'ont  transportée  dans  le  continent  et 
dans  presque  toutes  les  grandes  îles  de 
l'Amérique. 

La  race  asiatique  se  reconnaît  facile- 
ment à  ses  oreilles  courtes,  petites,  dres- 
sées, et  à  l'angle  droit  que  son  groin 
forme  avec  son  front.  Il  semble  qu'un 
coup  de  hache  ait  taillé  un  front  vertical 
sur  un  chanfrein  horizontal.  Le  front 
est  large,  la  face  large  et  très  courte.  Le 
cou  est  court,  épais,  formant  poche  ou 
besace.  Le  corps  est  court,  de  forme 
cylindrique;  les  membres  sont  courts  et 
grêles;  la  taille  est  toujours  petite,  et 
les  mamelles  peu  nombreuses.  Les  ani- 
maux de  cette  race,  doués  d'une  apti- 
tude digestive  portée  au  plus  haut 
degré,  sont  très  précoces.  Mais  ils  fabri- 
quent surtout  de  la  graisse;  leur  lard 
est  mou,  difficile  à  saler,  et  leur  chair 
de  saveur  fade.  Leur  pelage  est  tantôt 
blanc,  tantôt  noir,  tantôt  blanc  et  noir. 

Les  cochons  de  race  asiatique  sont 
connus  en  Europe  depuis  longtemps 
sous  le  nom  de  race  chinoise,  tonki- 
noise, siamoise,  japonaise.  BufTon  les 
mentionne;  il  dit  qu'on  les  connaît  en 


TItriR    NAPOLITAINE     (RACR     IBllKIgDR) 


France,  que  quelques  personnes  en 
élèvent,  qu'ils  se  mêlent  et  produisent 
avec  les  cochons  de  la  race  commune. 

C'est  l'Angleterre  qui  a  inauguré  les 
croisements  systématiques  entre  les  dif- 
férentes races  porcines.  Au  dernier 
siècle  et  même  au  commencement  de 
celui-ci,  les  cochons  anglais  étaient  net- 
tement de  race  celtique.  Ce  type  a  été 
fort  bien  décrit  et  figuré  par  David  Low 
dans  son  histoire  du  bétail  anglais.  L'au- 
teur fait  remarquer  que  les  cochons 
normands,  à  oreilles  tombantes,  ressem- 
blent beaucoup  aux  anciennes  races  de 
r.Angleterre.  Ces  races  occupaient  les 
comtés  d'York,  de  Lincoln,  de  Norfolk, 
d'Essex,  de  Shrop,  de  Ilamp,  etc.  Mais 
tout  ce  bétail  a  été  peu  à  peu  transformé 
par  l'introduction  des  animaux  de  la 
race  asiatique,  puis  de  la  race  ibérique. 
Les  premiers  croisements  furent  faits 
par  l'illustre  Bakeweli ,  vers  le  milieu 
du  siècle  dernier.  De  tous  les  animaux 
qu'il  voulut  améliorer  dans  sa  ferme  de 
Dishley-Grange  jchevaux,  bœufs,  mou- 
tons, cochons),  le  seul  groupe  (|ui  ait 
survécu  à  ses  tentatives  est  celui  des 
moutons  de  Dishley,  sa  création  favo- 
rite et  son  principal  titre  de  gloire  aux 
yeux  de  la  postérité  agricole.  Mais  il 
avait  croisé  l'ancienne  race  porcine  du 
Leicester  avec  la  race  cochinchinoise,  et 
créé  ainsi  la  race  New-Leicestcr,  douée 
d'une  grande  précocité  et  s'engraissanl 
très  facilement.  Ses  tentatives  ont 
trouvé  de  nombreux  imitateurs,  qui  ont 
employé  à  leur  tour  la  race  asiatique 
pure  ou  déjà  croisée  pour  l'amélioration 
de  leurs  porcheries. 

Cependant  ces  produits, 
où  prédominait  la  formation 
de  la  graisse,  n'avaient  pas 
donné  toute  satisfaction  aux 
éleveurs;  et  c'est  pour  cela 
que  lord  Western  eut  l'idée 
d'un  nouveau  croisement.  Au 
commencement  de  ce  siècle, 
à  la  suite  d'un  voyage  dans 
le  sud  de  l'Italie,  où  il  avait 
été  frappé  des  mérites  de  la 
race    porcine    napolitaine,    il 


I.I-:     POliC.    AC.U  ICOLK 


ramena  en  Angleterre,  dans  ses 
propriétés  du  comté  d'Essex,  des 
reproducteurs  appartenant  à 
cette  race,  et  il  les  accoupla  avec 
des  animaux  indigènes.  Ainsi  fut 
créée  la  race  d'Essex,  qui  fut 
perfectionnée  depuis  par  divers 
autres  éleveurs,  notamment  par 
l'isher  llobbes,  mais  que  Ion 
ne  put  maintenir  au  point  voulu 
qu'en  renouvelant  souvent  les 
croisements  avec  la  race  napoli- 
taine. 

De  nombreux  essais  analogues 
ont  été  tentés,  soit  en  France,  soit  en  .An- 
gleterre, avec  des  fortunes  diverses  et  des 
succès  très  variables.  Les  deux  grandes 
races  anglaises  les  plus  renommées  sont 
les  Yorkshire  (blancs)  et  les  Berkshire 
(noirs).  Les  produits  obtenus  manquent 
souvent  de  fixité,  car  le  grand  écueil 
des  croisements,  c'est  l'incertitude  des 
résultats  obtenus.  Toutes  les  races  de 
grande  valeur  (chevaux,  bœufs,  mou- 
tons) sont  reproduites  entre  elles,  sans 
croisement,  par  sélection  zootechnii/ue, 
comme  on  dit;  et  c'est  pour  cela  que 
l'on  a  établi  des  livres  généalogiques, 
destinés  à  garantir  la  pureté  et  l'homo- 
généité de  la  race  qu'ils  concernent. 

Actuellement  il  n'y  a  guère  qu'une 
race  porcine  qui  présente  cette  garantie 
de  pureté  :  c'est  la  race  celtique  de 
l'ouest  de  la  France,  dont  les  diverses 
variétés,  jnancelle,  angevine,  craon- 
naise,  normande,  augeronne,  cotenline, 
sont  les  plus  estimées.  Améliorées  par 
les  seules  méthodes  zootechniques,  elles 
ne  le  cèdent  guère,  comme  conforma- 
tion et  comme  précocité,  aux  races  an- 
glaises les  plus  renommées.  Ajoutons 
que  ces  diverses  variétés  des  »  cochons 
de  l'ouest  de  la  France  «  jouissent  d'une 
estime  toute  particulière  de  la  part  des 
charcutiers  et  obtiennent  toujours,  sur 
les  divers  marchés  aux  bestiaux,  des 
prix  supérieurs  aux  autres. 

Cependant,  depuis  quelques  années, 
on  s'attache  dans  la  région  du  Limou- 
sin à  perpétuer  la  race  ibérique  à  l'état 
de  pureté.  Gomme  elle  fournit,  de  même 


T  Iir  I  E     A  X  G  L  .1  I  s  E     (  Il  A  C  E     ASIATIQUE) 

que  la  race  celtique,  plus  do  chair  que 
de  graisse,  on  peut  la  conseiller  aux  pe- 
tits ménages  qui  élèvent  des  porcs  pour 
leur  consommation,  sans  vouloir  en 
faire  commerce. 


Dans  l'élevage  du  porc  en  petit,  on  se 
livre  à  toutes  les  opérations  qu'il  néces- 
site :  production  des  jeunes,  élevage 
des  gorets  (ou  petits  cochons)  sevrés, 
engraissement  des  adultes.  Mais  lorsque, 
au  contraire,  on  veut  faire  cet  élevage 
en  grand,  il  est  préférable  d'adopter  la 
méthode  qui  a  fait  le  succès  de  toutes 
les  industries  :  la  division  du  travail. 

\'oici  les  trois  termes  principaux  de 
cette  division,  et  les  trois  industries 
correspondantes  qui,  séparées,  sont  gé- 
néralement plus  lucratives  que  réu- 
nies : 

1°  Production  des  cochons  de  lait; 

2°  Elevage  des  jeunes  cochons  depuis 
le  sevrage  jusqu'à  l'âge  d'un  an  envi- 
ron, un  peu  plus  ou  un  peu  moins; 

3°  Engraissement  des  bêtes  du  second 
groupe. 

Ici,  le  choix  de  la  race  à  élever  est 
commandé  par  les  conditions  mêmes  du 
marché  et  par  les  demandes  des  con- 
sommateurs. Comme  dans  toutes  les 
autres  industries,  il  faut  travailler  en 
vue  du  débouché.  Si  Ton  a  des  clients 
qui  demandent  des  porcs  noirs,  il  faut 
faire  des  porcs  noirs;  si  l'on  demande 
des  porcs  blancs,  il  faut  faire  des  porcs 
blancs.  Si  la  clientèle  demande  des  ani- 


LE     IMiliC     .\(;iUC.(U.K 


maux  qui  soient  plus  en  chair  qu'en 
graisse,  il  faut  donner  la  préférence  aux 
races  françaises  pures  ou  ne  possédant 
que  très  peu  do  sang  anglais.  Si,  au  con- 
traire, la  vente  des  porcs  gras  est  plus 
avantageuse,  il  faut  choisir  des  animaux 
anglais  purs  ou  des  croisenienls  trc'-s 
riches  de  sang  anglais. 

1mi  somme,  quand  on  travaille  [)oar 
le  |)ublic,  il  faut  suivre  les  goûts  du  pu- 
l)lic  et  ne  pas  vouloir  lui  imposer  les 
siens.  Il  en  est  aulrcmonl  quand  <iu  tiM- 
vaille  pour  soi. 

Le  premier  mode  d'exploitation  est 
un  des  plus  lucratifs.  I,cs  cochons  de 
lait  se  Ncndcnl  l(Ui|iMirs  à  un  prix  rela- 
tivement    i'l('\('' :     cl,     loi-si|u  On     ,1    des 


mères  très  prolifiques  (comme  les  grandes 
races  françaises),  le  bénéfice  est  souvent 
considérable.  Avec  le  produit  de  leur 
vente,  certains  cultivateurs  arrivent  à 
payer  tous  les  ans  leurs  fermages. 

(lomme  les  gorets  ne  se  nourrissent 
du  lait  de  leur  mère,  c'est  seule- 
ment lie  la  nourriture  de  la  mère  qu'il 
tant  s'occuper.  Les  eaux  grasses  for- 
ment la  hase  de  cette  nourriture.  (A^pen- 
dant  il  est  nécessaire  d'y  adjoindre  di- 
verses autres  substances,  auxquelles  il 
convient  de  faire  subir,  conmie  prépa- 
ration préliminaire,  soit  la  cuisson,  soit 
la  fermentation.  Ces  deux  opérations 
rendent  les  aliments  plus  digestibles, 
plus  profitables,  et  en  outre  la  cuisson 
détruit  les  germes  de  parasites  qui 
pourraient  être  contenus  dans  les  ali- 
ments. 

Pour  ces  diverses  substances  alimen- 
taires, l'expérience  apprend  à  en  varier 
le  choix,  la  dose  et  les  mélanges  ;  ce 
sont  notamment  la  farine  d'orge,  les 
pommes  de  terre  cuites,  le  petit-lait,  la 
\iande  cuite,  le  son,  les  carottes,  les 
topinambours  mil  s,  le  maïs  concassé,  etc. 
I'",u  clé.  (111   peu!   y  a|inilcr  des  aliments 


LE    POHC    AGRICOLE 


veris,  comme  du  trèfle  et  de  la  luzerne. 
Mais  les  cochons,  qui  sont  omnivores 
et  dont  l'estomac  unique  se  rapproche 
plus  de  celui  de  l'homme  que  de  celui 
de  l'estomac  multiple  des  ruminants 
(bœuf  et  mouton  1,  utilisent  assez  mal 
la  cellulose;  il  est  préférable  de  prendre 
les  herbivores  comme  machines  à  trans- 
formation de  ces  substances,  auxquelles 
ils  donnent  plus  de  valeur. 

La  science  zootechnique  s'est  occupée 
de  déterminer  d'une  façon  précise  les 
bases  chimiques  de  l'alimentation  de 
ces  animaux.  Nous  allons  les  rappeler 
brièvement. 

Dans  tout  aliment,  la  chimie  a  l'ha- 
bitude d'éliminer  l'eau  et  de  n'étudier 
que  la  matière  sèche.  Puis,  dans  cette 
matière  sèche,  elle  détermine  les  prin- 
cipes azotés  ou  albumino'ides,  et  les 
principes  non  azotés,  composés  surtout 
d'hvdrates  de  carbone  et  de  graisse.  La 
proportion  des  premiers  aux  seconds 
s'exprime  par  la  formule  suivante  : 

MA 
MNA 

ce  qui  veut  dire  éléments  azotés  et  élé- 
ments non  azotés.  Si  le  premier  terme 
est  représenté  par  1  et  le  second  par  5, 
on  dit  que  la  relation  nutritive  est  d'un 
cinquième,  ou  que  le  quotient  de  nutri- 
tion est  de  j. 

Or,  pour  la  truie  qui  allaite,  on  ad- 
met que,  pour  1 000  kilogrammes  de 
poids  vif,  la  matière  sèche  totale  doit 
être  de  22  à  23  kilogrammes  et  conte- 
nir de  2  à  3  kilogrammes  d'albuminoïdes 
pour  13  à  16  kilogrammes  d'hydrates 
de  carbone  et  de  graisse  ;  ce  qui 
donne  un  quotient  de  nutrition  variant 
entre  [  et  ^.  Pour  une  truie  de  200  kilo- 
grammes, Boussingaull  indique  comme 
modèle  la  ration  suivante  : 


Pommes  de  terre  cuil 
Seigle  en  farine.  .  .  . 
Lait  écrémé  et  caillé. 


lli=e.250 
l'e.ÎDO 
G  litres 


Jusqu'à  quinze  jours,  les  gorets  re- 
çoivent uniquement  le  lait  de  leur  mère. 
Au  bout  de  deux  ou  trois  semaines,  ils 


commencent  à  goûter  à  la  ration  de  la 
truie.  Il  faut  alors  les  habituer  gra- 
duellement à  une  alimentation  différente 
du  lait,  et  consistant  en  lait  écrémé  ou 
petit-lait  avec  addition  de  farine  d'orge. 

Depuis  le  sevrage,  qui  s'opère  en  gé- 
néral à  six  semaines  environ,  jusqu'à 
l'âge  de  trois  mois,  on  peut  conseiller, 
comme  ration  moyenne  par  tète,  l'em- 
ploi d'un  litre  et  demi  de  lait  aigre  et 
300  à  400  grammes  de  farine  d'orge. 
Entre  trois  et  six  mois,  deux  litres  de 
lait  aigre,  250  grammes  de  farine  d  orge, 
230  grammes  de  son,  123  gi-ammes  de 
tourteaux  de  lin  et  730  grammes  de 
balles  de  blé.  Entre  six  et  neuf  mois, 
quatre  litres  de  lait  aigre,  2''^, 300  de  fa- 
rine d'orge,  3  kilogrammes  de  pommes 
déterre,  500  grammes  de  son,  et  1  kilo- 
gramme de  balles  de  blé.  On  peut  ajou- 
ter à  ces  diverses  rations  un  œuf  par 
tête,  et  300  à  1  000  grammes  de  farine 
de  pois,  bouillie  ou  simplement  délayée 
soit  dans  du  lait  de  vache,  soit  dans  du 
petit-lait. 

Pour  l'engraissement  des  jeunes  ani- 
maux, on  a  établi  les  règles  suivantes, 
dont  les  chiffres  se  rapportent  à  I  000  ki- 
logrammes de  poids  vif  : 


AGE. 

MATIÈRE 

sèche 

i 

HYDRATES 

de 
carbone 

QUOTIEST 

de 

totale. 

S 

et  graisse. 

nutrition. 

mois. 

kil. 

kil. 

kil. 

2  à  3 

-12 

7.500 

30 

1/4 

3  ;\  5 

31 

5 

23 

1/5 

5  à  6 

31.500 

4,300 

24 

1/5,5 

6  à  8 

27 

3,400 

20,400 

1/6 

8  à  12 

21 

2,500 

16,400 

1/6,5 

Les  animaux  que  l'on  veut  engraisser 
seulement  à  quinze  mois  ou  deux  ans- 
peuvent  être  nourris  d'une  façon  moins 
concentrée,  ^'oici  quelques  exemples  de 
rations  parmi  lesquelles  on  pourra  faire 
un  choix,  en  y  apportant  les  modifica- 
tions que  l'on  jugera  convenables.  Ces 
rations,  que  nous  empruntons  à  M.  P. 
Petit,  sont  calculées  pour  1  000  kilo- 
grammes de  poids  vif  ; 


i.ii   PO  ne.   AGRicoM-: 


1"   Typt. 

Son 10  kil. 

Pommes  de  terre 40  — 

Orge 20  — 

2^  Type, 

Petil-lail 50  lit. 

Pommes  de  terre 50  kil. 

Farine  de  fèves 10  — 

Balles  de  blc 10  — 

3'   Type. 

Glands  frais 30  kil. 

PeLil-lait 20  lit. 

Tourteaux  colza 4  kil. 

Seigle 10  — 

Orge 10  — 

40   Type. 

Pommes  de  terre 50  kil. 

Touraillons 10  — 

Balles  de  blé 10  — 

Seigle 10  — 

5«  Type. 

Betteraves 50  kil. 


Son 


10 


Maïs 10 

Seigle 10 

Glands  frais 10 


G'  Type. 


Touraillons. 

Maïs 

Halles  de  blé 
Petit-lait  .   . 


On  continue  rengraisscmcnl  jusf|u';i 
ce  que  le  poids  n'autîmeiile  i)lus  que 
d'une  1res   faible   (|uantiU'   quotidienne. 


lion,  beaucoup  plus  voisine  de  celle  de 
l'homme  que  de  celle  des  animaux  her- 
bivores, permet  d'expliquer  et  de  diri- 
ger son  réfîime  alimentaire.  Ses  dents 
sont  au  nombre  de  44  :  6  incisives,  4  ca- 
nines (qui,  chez  le  mâle,  prennent  un 
développement  parfois  considérable, 
analogue  à  celui  des  défenses  du  san 
glier),  et,  chez  l'animal  adulte,  vingt- 
huit  molaires,  tuberculeuses  comme 
celles  de  l'homme,  et  non  ])as  aplaties 
comme  celles  du  cheval,  du  bœuf  ou  du 
mouton. 

En  outre,  son  appareil  digestif  est 
beaucoup  moins  long  que  celui  des  ru- 
minants ;  son  estomac  est  simple,  au 
lieu  d'être  quadruple.  Cela  permet  de 
comprendre  comment,  pour  les  aliments 
grossiers,  surtout  composés  de  cellulose, 
il  les  utilise  beaucoup  moins  bien  que 
les  ruminants. 

Pour  ces  diverses  raisons,  le  porc 
mange  très  volontiers  de  la  viande  soit 
à  l'état  cuit,  soit  à  l'état  cru,  soit  à  l'étal 
de  chair  morte,  soit  à  l'état  de  chair 
vivante.  On  sait  (et  Columelle  le  men- 
tionnail  déjà)  que  fréquemment  la  truie, 
imitant  Saturne  sans  le  connaître  assu- 
rément, dévore  ses  enfants  nouveau-nés 
et  ne  leur  donne  la  vie  (|uo  pour  la  leur 


porc 
si  un 


comme 
iiniinal   ( 


nous    1 
ninivon 


dé,;, 

.■nli- 


nva 
mil"  t 


DENTITION     DU    MOliTON 

reprendre  aussitôt.  De  là  vient 
la  jjrécaution  indis])ensable 
de  lui  enlever  ses  petits  au  fur 
il  à  mesure  qu'ils  naissent. 
Quoi  d'étonnani  à  ce  qu'elle 
mange  les  enfants  des  hommes 
comme  elle  mange  les  siens  '/ 
Nous  avons  corniii  1res  inli- 
mement  ini  homme  estropié, 
il  été  amputé  du  poignet  droit 
i'uie,à  l'âge  d'un  an.  .\u  moyen 


i^^ 


AC.  lilCOLl!: 


i  T  O  51  A  C     DE     L    H  (  )  51  51  K 


E  S  T 1 1  11  A  (.■     D  f     MOUTON 


;sTOMAf    Dr    poitc 


àgo,  de  nombreuses  sentences  furent  ren- 
dues contre  des  pourceaux  qui  avaient 
mangé  des  enfants.  De  temps  à  autre  les 
journaux  rapportent  quelque  catastrophe 
analogue;  et  les  annales  judiciaires  ont 
souvent  eu  à  enregistrer,  à  propos  d'in- 
fanticides, la  complicité  inconsciente 
des  pourceaux  dans  la  destruction  du 
petit  cadavre. 

On  a  donc  eu  l'idée  de  nourrir  les 
porcs  avec  les  débris  de  viande  prove- 
nant soit  des  boucheries,  soit  des  clos 
d'équarrissage,  et  aussi  avec  des  ma- 
tières grasses  de  toute  sorte  (suifs, 
huiles,  etc.).  Depuis  le  sevrage  jusqu'à 
l'âge  de  l'engraissement,  les  matières 
animales  cuites  et  mélangées  à  des 
pommes  de  terre  peuvent  constituer  un 
bon  aliment.  Mais  le  régime  exclusif 
des  matières  animales,  surtout  à  l'époque 
de  l'engraissement,  déprécierait  singu- 
lièrement la  qualité  de  la  viande  et  la 
fermeté  du  lard.  C'est  ce  qui  fait  qu'au 
moyen  âge,  dans  les  règlements  de  po- 
lice relatifs  aux  corporations  parisiennes, 
il  était  défendu  aux  marchands  d'huiles 
et  de  suifs  d'avoir  chez  eux  des 
porcs  pour  les  engraisser. 

11  est  un  autre  aliment  animal  i 

que  le  porc  ne  saurait  consoni 
mer  sans  inconvénient  pour  lui 
et  pour  l'homme  :  c'est  le  rat.  Il 
est  vrai  que  ce  sont  souvent  de 
simples  représailles  ;  car  on  a  \  u 
des  cochons  gras  (et  ce  n'est  pas 
d'hier,  puisque  Varron  en  parle 
déjà)  dans  le  dos  desquels  d(.-i 
rais  avaient  creusé  leurs  galerie-- 
mangeant  tout  le  lard  contenu 
entre  le  cuir  et  la  chair,  sans 
causer  aucune  douleur  à  la  bète. 


car  le  lard  ne  contient  pas  de  filets  ner- 
veux, et  par  suite  il  est  insensible.  Or 
les  rats  sont  souvent  trichines.  Cette 
révélation  pendant  le  siège  de  Paris  a 
fait  tomber  brusquement  le  prix  du  rat 
de  1  fr.  25  à  0  fr.  :25,  et  l'on  admet  au- 
jourd'hui que  c'est  en  mangeant  les  rats 
que  les  porcs  contractent  la  trichine.  Il 
faut  donc  veiller  à  la  bonne  construction 
des  porcheries  pour  fermer  le  passage 
aux  rats,  et  se  préoccuper  de  la  destruc- 
tion de  ces  rongeurs. 

Enfin,  les  cochons  ne  reculent  môme 
pas  devant  une  nourriture  qu'il  est  dif- 
ficile de  nommer  honnêtement  en  fran- 
çais et  que  les  Américains  n'hésitent 
pas  à  leur  donner,  en  les  traitant  de 
«  vidangeurs  économiques».  En  France 
même,  dans  certains  pays  arriérés  où 
l'usage  des  fosses  d  aisances  est  inconnu, 
les  porcvs  récoltent  des  excréments  hu- 
mains contenant  des  anneaux  de  ver  soli- 
taire (ou  lénia).  Les  œufs  contenus  dans 
cesanneauxécloseiitet  donnent  naissance 
à  des  cyslicerques,  germes  de  ténia  dont 
ils  sont  en  quelque  sorte  l'état  larvaire. 


KAT      DANS     LE     DOS     DUX     PORC    BRAS     VIVANT 


I.  IC     POMC    AGlilC.dl.K 


Le  porc  devient  ainsi  ladre,  et  l'usaf^e 
de  sa  viande  crue  ou  incomplètement 
cuite  restitue  à  l'homme  le  ténia  dont 
l'animal  a  été  l'hôtelier  passager.  Le 
premier  remède  contre  la  ladrerie  du 
porc  consiste  à  ne  pas  laisser  de  fumier 
humain  à  sa  disposition. 

L'habitation  du  porc  mérite  aussi  une 
attention  spéciale.  La  porcherie  doit 
être  propre.  De  sa  nature,  le  porc  est 
propre;  c'est  l'homme  qui  l'a  rendu  sale 
et  lui  a  fait  mériter  le  nom  de  cochon. 
Les  animaux  doivent  être  bien  protégés 
contre  le  froid,  qu  ils  redoutent,  et 
contre  la  chaleur,  qu'ils  craignent  encore 
davantage.  Il  faut  notamment  les  abri- 
ter des  rayons  du  soleil.  La  porcherie 
doit  être  aérée,  largement  éclairée  pour 
les  reproducteurs,  un  peu  sombre  pour 
les  animaux  à  l'engrais. 

Un  point  important  consiste  à  bannir 
le  bois  de  l'habitation  du  porc.  Les 
pores  du  bois  s'imbibent  de  liquides 
odorants,  de  détritus  variés,  de  micro- 
bes nauséabonds  et  malfaisants,  ou  pa- 
thogènes (comme  dit  volontiers  la  science 
actuelle).  Le  sol  de  la  porcherie  sera 
en  matériaux  imperméables,  tels  que 
granit,  grès,  asphalte,  ciment,  briques. 
Il  est  bon  que  le  sol  soit  un  peu  en 
pente,  pour  l'écoulement  des  eaux  <le 
lavage  et  des  déjections.  Dans  certaines 
porcheries,  chaque  loge  contient  une 
petite  éminence,  espèce  de  tertre  sur 
lequel  les  animaux  aiment  à  se  reposer 
et  qu'ils  ne  souillent  presque  jamais  de 
leurs  déjections,  malgré  le  préjugé  si 
habituellement  admis  de  la  malpropreté 
du   porc. 

Les  auges  devront  être  également  en 
pierre  ou  en  métal,  de  préférence  au  bois, 
parce  que  ces  substances  sont   moins  fa- 


ciles à  souiller  et  plus  faciles  à  nettoyer. 
Il  est  bon  d'annexer  aux  porcheries 
une  cour  avec  laquelle  elles  communi- 
quent, et  où  les  animaux  puissent 
prendre  de  l'exercice.  En  outre,  il  est 
très  utile  d'y  adjoindre  un  bassin  d'eau 
dormante,  ou  mieux  encore  d'eau  cou- 
rante fpar  la  dérivation  d'un  ruisseau  . 
Car  —  et  ici  encore  nous  pouvons  invo- 
quer le  témoignage  de  Columelle  —  le 
porcainic  beaucoupàse  baigner  ;  et,  lors- 
qu'il se  vautre  dans  de  l'eau  sale,  ce  n'est 
pas  parce  qu'elle  est  sale,  mais  c'est 
parce  que  c'est  de  l'eau.  Kntre  l'eau 
propre  et  l'eau  sale,  il  n'hésitera  jamais. 
Les  porcs  adorent  même  les  bains  de 
mer:  il  y  a  une  vingtaine  d'années,  nous 
en  avons  vu  à  RoscolT  qui  rivalisaient 
sous  ce  rapport  avec  les  touristes  des 
deux  sexes,  lui  Angleterre,  on  pousse  le 
souci  de  la  toilette  jusqu'à  doucher  les 
porcs  avec  une  pompe,  lorsqu'on  ne 
peut  pas  les  laisser  se  baigner,  (^es  soins 
hygiéniques,  joints  à  une  extrême  pro- 
preté des  porcheries,  sont  les  meilleurs 
préservatifs  contre  les  épidémies. 

Il  y  aurait  lieu  sans  doute,  pour  com- 
pléter cette  étude,  de  parler  de  l'utili- 
sation de  la  viande  de  porc  ;  mais  cette 
question  dépasserait  beaucoup  les  bornes 
qui  nous  sont  assignées.  Le  sujet  vaut 
la  peine  d'être  traité  à  part  ;  car  il  inté- 
resse tous  les  consommateurs,  qui  sont 
encore  plus  nombreux  que  les  éleveurs; 
et  la  viande  de  porc  est  assurément 
l'aliment  qui  a  le  plus  préoccupé  la  re- 
ligion, la  législation  et  la  science,  depuis 
les  premiers  temps  de  I  luimanilé  jus- 
qu'à nos  jours. 


D'    lli 


l  R    (  i  K  0  R  G  K . 


•?®3- 


LE    MOUVEMENT    LIÏTERAIHE 


Du  nou\eau  livri-  d'Anatole  France.  l'Anneau 
d'amétht/sti\  il  y  a  bien  des  choses  à  répéter  des 
remarques  que  nous  suggéra  la  série  des  précé- 
dents chapitres  de  cette  étrange  histoire  contem- 
poraine. C'est  toujours  la  même  ironie  spirituelle, 
le  même  himiour,  les  mêmes  procédés  qui  sont 
ceux  de  la  parodie  et  dont  la  grande  loi  est  le 
contraste.  Parler  avec  emphase  d'un  objet  ridicu- 
lement trivial,  donner  de  l'importance  à  ce  qui  n'en 
a  pas,  s'exprimer  doctoralement  à  propos  de  bali- 
vernes, c'est  d'un  elTet  toujours  sur  quand  on  le 
l'ait  avec  talent. 

Vous  conter  l'inliiijue  de  ce  récit  est  chose  dau- 


prendre,  l'ollicier  a  passé  la  frontière  et  les  com- 
missaires perquisitionnent  chez  lui.  C'est  ainsi  que 
l'anneau  épiscopal  lit  partie  des  documents  saisis 
cl  mis  sous  scellés.  La  fantaisie  y  est  partout 
comique,  avec  des  trouvailles  ingénieuses.  Le  jeune 
Uonnionl  va  à  l'Exposition  des  automobiles,  au\ 
Tuileries;  la  statue  de  Lancoon  se  trouve  englobée 
dans  l'enceinte;  le  jeune  idiot  croit  que  c'est  une 
réclame  d'allure  sportive  et  prend  le  serpent  pour 
une  annonce  de  pneu.  C'est  lui  qui  grille  d'envie 
d'aller  chez  les  de  Hrécé,  auxquels  il  fait  offrir  ])ar 
sa  mère  un  ciboire  pour  le  sanctuaire  de  Notic- 
Uamc  des  lîelles-Feuilks  ;    mais    une    invitation  ne 


Cliché  Domat. 


il.   AXATOLE    France,    auteur  de  l'Anneau  d'améthyste. 


tant  moins  aisée  qu'elle  n'existe  pas,  ou  si  peu 
qu'on  la  dit  en  deux  mots  :  >L  l'abbé  Guitrcl  est 
nommé  évéque,  parce  que  le  jeune  Bonmont  veut 
être  reçu  dans  une  famille  noble  où  l'évèque  pourra 
l'introduire.  Aussi  protége-t-il  cette  candidature, 
qui,  de  fil  en  aiguille,  devient  celle  du  ministère. 
Autour  de  ce  fait  élégamment  simple,  nombre  de 
pages  exquises  et  charmantes  et  de  digressions 
adorables  sur  les  origines  du  IMes  Irœ  ou  le  culte 
d'Hercule  Mélampyge,  Tout  cela  sans  ordre  appa- 
rent, ni  secret  :  à  la  dérive,  comme  au  hasard  des 
sujets  et  des  mots  d'amorce.  Ce  sont  des  dévelop- 
pements tout  prêts  pour  les  détaillants  qui  font  des 
anthologies,  florilèges,  miscellanées  ou  autres  mor- 
ceau.x  choisis,  recueils  et  corbeilles  du  Parnasse. 

Quant  au  titre,  l'Anneau  d'amélhijste,  il  désigne 
l'anneau  épiscopal  que  M""  de  Bonmont  se  pro- 
pose d'offrir  à  l'abbé  Guitrel  dès  qu'il  sera  évêque. 
Malheureusement,  elle  l'oublie  sur  la  table,  chez  son 
amant    l'officier:    quand    elle    revient    pour  le    re- 

IX.  —  54. 


suffît  pas  :  il  veut,  au.x  chasses,  avoir  le  bouton, 
et  il  s'en  explique  avec  l'abbc  Guitrel,  son  ambas- 
sadeur : 

—  Ne  g.iffniis  pas,  monsieur  rabl)é.  Ce  n'est  pas  ça...  Oh  ! 
mais  ce  n'est  pas  ça  du  tout. Une  invitation...  Je  suis  bien  sûr 
de  recevoir  une  invitation  aux  citasses  de  Brécé  en  échange  de 
Tustensile. 

—  Du  ciboire,  du  ciboire,  ciborium. 

Le  procédé  est  constant  et,  au  demeurant,  heu- 
reux. Il  y  a  toujours  opposition  entre  le  langage  et 
le  sujet,  entre  le  personnage  et  la  situation.  L'abbé 
Guitrel  explique  à  M""  de  Bonmont  les  vertus  de 
l'évèque  Loup,  et  son  interlocutrice,  qui  a  joué 
un  rôle  dans  l'histoire  de  ces  dernières  années,  lui 
répond  par  les  vertus  de  son  amant,  un  officier 
viveur  que  tous  reconnaitront. 

Le  jeune  Bonmont  songe  à  obtenir  le  bouton 
dans  les  chasses  des  de  Brécé  et,  ce  pendant,  il  est 
à  la  caserne  :  il  est  de  semaine,  il  pèle  des  pommes 
de  terre  dans  la  cour  : 


LE    MOUVEMENT    LITTEHAIUE 


Il  songeait  ; 

—  Leur  bouton,  ils  ne  le  ilonncnt  pas  qu'à  des  iluc^  et  pairs, 
bien  sûr  I  Les  Brécé,  c'est  plein  d'Américaines  et  de  Juives.  Je 


les  ^ 


.  bie 


II  jeta  violemment  dans  la  marmite  sa  pomme  de  terre 
pelée.  Et  le  soldat  Cocot,  poussant  un  gros  juron  dans  uu  gros 
rire,  s'écria  : 

—  Voilà  qu'il  renverse  le  bouillon  maintenant,  misère  de 
sort  I 

Et  Briqueballe  s'égaya  de  cette  plaisanterie,  parce  qu'il  avait 
l'àme  simple  et  qu'il  était  de  la  classe.  Et  il  se  réjouissait  de 
revoir  bientôt  la  maison  de  son  père,  bourrelier  à  Cayeux. 

—  Ce  vieux  cafard  de  Guitrel  ne  fera  rien  pour  moi,  songeait 
le  soldat  Bonmont.  Il  est  tré?  fort,  Guitrel,  plus  fort  que  je 
n'aurais  cru.  Il  m'a  posé  ses  conditions.  Tant  qu'il  ne  sera  pas 
évèquo,  il  ne  parlera  pas  à  ses  amis  de  Brécé.  Il  est  rosse 
tout  de  Ultime. 

—  Bunmont,  dit  Briqueballe,  ne  f...  pas  les  éplucliurcs  dans 
la  marmite. 

Le  contraste,  le  parado.xe,  l'énumiration  prolnn- 
pée  sont  parmi  les  ressources  de  cette  inépuisable 
paieté.  L'cnumération,  dont  Rabelais  déjà  faisait 
un  si  copieux  et  amusant  usage,  sert  ici  quelque- 
fois avec  drôlerie.  L'abbé  Guitrel  développe,  pour 
son  compte,  la  thèse  de  Bossuet  sur  les  variations 
de  lEiîlise  protestante,  et  c'est  par  l'accunmlation 
qu'il  frappe  son  adversaire. 

Les  Juifs  n'étaient  pas  considérés  au  moyen  âge  comme  des 
hérétiques.  Et  ils  ne  sont  pas  à  proprement  parler  des  héré- 
tiques. L'hérétique  est  celui  qui,  ayant  été  baptisé,  connaît  les 
dogmes  de  la  foi,  les  altère  ou  les  combat.  Tels  sont  ou  tels 
furent  ks  ariens,  les  novatiens,  les  montanistes,  les  priscillia- 
nistes,  les  manichéens,  les  albigeois,  les  vaudois  et  les  anabap- 
tistes, les  calvinistes,  si  bien  accommodés  par  votre  illustre 
aïeul  Nez-d'Argent,  et  tant  d'autres  sectateurs  on  défenseurs 
de  quelque  opinion  contraire  à  la  croyance  de  l'Eglise.  Le 
nombre  en  est  grand. 

Chez  M""  la  duchesse  douairière  de  Brécé,  il  y  a 
des  photographies  sur  un  guéridon,  et  aussitôt 
nous  sommes  amplement  renseignés  : 

Sur  les  consoles,  sur  les  tab'.es,  s'étalait  une  multitude  de 
photographies,  dans  des  cadres  à  chevalet,  de  couleurs  et  de 
formes  variées,  en  peluche,  en  cristal,  en  nickel,  en  porcelaine, 
en  galuchat,  en  bois  sculpté,  en  cuir  gaufré.  Il  s'en  trouvait 
de  dorés,  imitant  un  fer  à  cheval,  une  palette  avec  dos  cou- 
leurs et  les  brosses,  une  feuille  de  marronnier,  un  p.ipil  on. 

Dans  la  bibliothèque  de  M.  de  Brécé,  il  v  a  des 
livres.   Ne  nous  dira-t-on    point   lesquels  '.'  Si  fait  : 

M.  Lerond  tira  à  lui  successivement  plusieurs  volumes,  des 
in-uctavo,  des  in-quarto,  des  in-folio,  reliés  en  veau  marbre,  en 
veau  racine,  en  veau  granit,  en  parchemin,  en  maroquin  rouge 
ou  bleu. 

Qu'il  y  ait  là  dedans  beaucoup  de  lecture  et  de 
savoir,  il  faudrait,  pour  en  douter,  n'avoir  pas  lu 
ces  jolies,  ces  délicates,  fines  et  savantes  disserta- 
tions ou  adaptations  ;  car  l'auteur  se  contente  pai'- 
fois  d'adapter  à  son  héros  quelque  trait  connu 
avant  lui.  (Vest  ainsi  que  M.  l'abbe  Guitrel  devieni 
le  sujet  d'une  anecdote  rapportée  à  Hossuet  par 
M'"''  Cornuau  qui  l'a  contée  ainsi  : 

TJu  jour,  la  pluie  survint  pendant  qu'il  se  promenait  avec 
elle  dans  un  jardin  oU  il  y  avait  assez  de  monde,  prV-'tres,  reli- 
gieux et  .lutres.  Tout  le  monde  se  mit  i\  courir  pour  gagner 
la  maison,  et  on  lui  dit  en  piissant  ;  «  Kh  quoi!  monseigneur, 
vous  n'allez  pas  pins  vite!  l)  Il  réponilit  avec  un  air  très 
sérieux  ;  c  II  n'est  pas  de  la  gravité  d'un  prélat  de  courir.  » 
Et  ,  alla  toujours  à  petits  pas...  Il  revint  trouver  la  compa- 
gnie avec  un  air  de  joie  qui  était  charmant,  en  disant  : 
M  Nous  avons  été  mouillés  un  peu  plus  que  vous,  mais  nous 
ne  sommes  point  si  las,  car  nous  n'avons  jwint  couru.  » 

^L  Anali>lc  France  a  habilement  utilisé  ce  Irait. 
Il  pleut  dans  le  pare:  Jules  de  Bonmont  et 
M""-  Ilerlha  courent  jusque  sous  la  voiile  ;  les 
messieurs  en  font  autant.  L'abbé  Guitrel  seul  ne 
courait  pas. 

Ut  bIcntAt  l'on  vit  M.  l'abbé  Guitrel,  humide  et  |ialBiblo, 
monter  les  degrés  do  pierre.  Il  avait,  dans  cotte  alerte,  observé    I 


scnl  une  parfaite  dignité,  gardé  le  calme  convenable  à  son 
état  et  k  sa  corpulence,  montré  par  anticipation  une  gravité 
vraiment  épiscopale. 

jjme  dg  Bonmont  demanda  d'une  voix  un  peu  grosse  et 
moins  suave  que  sa  bouche  : 

—  Vous  êtes  mouillé,  monsieur  l'abbé  ? 

L'abbé  Guitrel  retira  son  lart.'e  chapeau  dont  le  poil  poudreux 
était  tiqueté  de  noir  par  la  pluie,  promena  le  regard  de  soi 
petit  œil  gris  sur  le  groupe  encore  un  peu  lialetant  de  ceux-l.i 
que  des  gouttes  d'eau  avaient  mis  en  fuite,  et  dit,  non  san- 
une  douce  malice  : 

—  Je  suis  mouillé,  mais  je  ne  sais  p.is  essoufflé. 

Faut-il  dire  que  l'actualité  lient  ici  une  place 
très  large,  comme  dans  un  journal.'  L'all'aire  Drey- 
fus y  a  les  honneurs  de  nombreuses  pages  sans 
que  l'auteur  se  soit  jamais  compnuiiis  dans  un 
sens  ni  dans  l'autre,  ce  cpii  permettra  au  livre 
d'aller  dans  toutes  les  mains;  les  visions  de  Tilly- 
sur-Eure,  le  Club  des  aul<imol)ilcs,  tous  les  menus 
faits  de  la  vie  paiisienne  y  ligurent  par  allusions. 
Ces. éléments  divers,  ils  sont  et  nous  les  avons  vus 
déjà  dans  l'Orme  du  mail  et  dans  le  Mannequin 
d'dsler. 

Si  l'Anneau  d'amèlhyule  mérite  une  place  à  part, 
c'est  qu'il  rend  à  certaines  places  un  sim  nouveau, 
qui  pourrait  bien  être  le  signal  d'une  évolution 
dans  le  talent  de  son  auteur. 

L'ironie  perpétuelle  lasse  et  s'épuise.  Elle  em- 
porte avec  soi  une  sécheresse  qui  ne  peut  long- 
temps plaire.  Là  où  il  n  y  a  que  dit  l'esprit,  on  se 
prend  à  souhaiter  un  jour  qu'il  y  ait  un  peu  de 
cieur. 

Il  n  y  en  avait  pas  dans  les  deux  satires  précé- 
dentes d'.\natole  France.  Il  y  en  a  dans  ce  nou- 
veau volume,  cl  du  meilleur. 

L'Anneau  d'amélliysle  marque  l'avènement  du 
sentiment  dans  les  peintures  auparavant  ironistes 
et  impassibles  de  M.  Fiance.  C'est  notable. 

Ce  sentiment,  il  éclate  dans  un  épisode  cliai- 
mant  dont  le  héi'os  est  noti'e  ami  le  professeur 
Bei'gerct,  qui  reparait  dans  ce  volume  oi'i  il  n'a 
rien  à  faire  que  bavarder. 

Comme  il  n'a  ])lus  île  femme,  el  qu'il  mancpie- 
rait  d'interlocuteur,  M.  France  a  fait  succéder  à 
la  fcnmic  légitime  un  petit  loulou  du  nom  de 
Bi(|uet.  C'est  bien  le  morceau  le  meilleur  de  tout 
le  volume  (|ue  l'épisode  de  Hi(|uel. 

Il  a  été  apporté  un  malin  par  la  cuisinière,  qui 
a  trouvé  ce  roquet  perdu.  La  présentation  est  tou 
chante.  Beigei'ct,  sous  un  air  inditl'ércnl  de  philo- 
sophe, se  prend  d'amitié  jjour  le  pauvi'e  abandonné; 
il  le  regai'de,  admire  son  regard  inlclligenl,  sa 
gueule  rose  qui  bâille  : 

M.  Borgeret  lui  mit  la  main  dans  la  gueule.  I-e  petit  chien 
lui  lécha  la  main.  Et  \n  vieille  Angélique,  rassurée,  sourit. 

El  Bergerel  <le  disserter,  car  il  serait  étrange 
que  Bergerel  vil  im  chien  sans  rattacher  aussitôt 
ce  concept  à  queUpic  théogonie  : 

l.c  chien,  dit  M.  Bergerel,  est  un  animal  religieux.  Siui- 
Viiuc,  il  adore  la  lune  et  les  clarli's  llottantes  sur  les  eaux.  Ce 
sont  ses  dieux  et  il  leur  adresse,  la  nuit,  de  longs  linrlcnienti). 
Domestlqiie,  il  se  rend  favorables,  imr  ses  caresses,  les  génies 
puissants  fini  disposent  des  biens  do  la  vie,  les  hommes.  Il  les 
vénère,  il  acoomplit  jwur  les  honorer  des  rites  qu'il  connaît 
de  science  héréditaire  ;  il  leur  lèche  les  mains,  se  dresse  contre 
leurs  jambes,  et,  s'il  les  voit  irrités  contre  lut,  il  s'approche 
d'eux  en  rampant  sur  le  ventre,  on  signe  il'liumilité,  pour 
apaiser  leur  colère. 

Kl,  déjà,  le  philosophe  et  le  i-o<pu't  sont  ime  paire 
d'amis.  "Celui-ei  n  sauté  sur  les  genoux  de  celui-là, 
d'un  air  confiant  cl  tranquille. 

M.  llergerct  le  iwsa  sur  le  tapis,  et  le  regarda  avec  intérit. 

—  Il  est  j.ill  I  dit  In  servante. 

—  Non,  il  n'est  piis  joli,  dit  M.  lliTgeret.  Mnis  il  est  sym- 
pathique, et  II  a  ile  beaux  yeux.  C'est  ce  i|n'on  ilifait  de  mol, 
ajouta  le  professeur,  quand  j'avais  le  triple  de  8,ui  ilge  el  |».- 
encoro   ht    moitié  de  sou  intelligence,  bans  doute,  j'ai  depuis 


LIi    MOUVEMENT    LITTÉRAlKE 


S39 


ors  jeté  sur  l'univers  une  vue  qu'il  ne  jettera  iamais.  Mais,  au 
regard  de  la  vérité  absolue,  on  peut  dire  que  ma  connais!*aucc 
égale  la  ^ienue  par  sa  petitesse.  C'est,  comme  la  sienne,  un 
point  gt'-ométrique  dans  l'infini. 

Et,  s'atlressant  à  la  pauvre  petite  bête  qui  flairait  la  cor- 
beille aux  papiers  : 

—  Flaire,  fliire.  lu!  dit-il,  renifle,  prends  du  monde  extérieur 
toutes  les  cormaissances  qui  peuvent  parvenir  à  ton  faible 
cerveau  par  le  bout  du  nez  noir  comme  une  truffe.  Et  que 
moi,  cepenilant,  j'observe,  je  compare,  j'étudie  :  nous  ne  sau- 
rons jamais,  ni  l'un  ni  l'autre,  ce  que  nous  faisons  ici  et  pour- 
quoi nous  y  sommes.  Qu'est-ce  que  nous  faisons  au  monde, 
hein  V 

Comme  il  avait  parlé  un  peu  fort,  la  petite  bête  le  regarda 
avec  inquiétude. 

Bci-fîcret  lui  cherche  un  nom,  et,  à  ce  propos, 
disserte  sur  la  cynéj;étiquc  ancienne  et  moderne, 
puis  il  se  prépare  à  reprendre  le  cours  de  ses  tra- 
vaux sur  Virgilius  yauticus  ou  la  marine  dans 
VEnéide. 

Cependant  Riquet  levait  éperdument  et  agitait  ses  pattes. 
Kt  M.  Bergeret,  si^ucieux  de  retourner  à  ses  amusements  phi- 
losophiques, lui  dit  avec  bonté,  mais  d'un  tou  bref  : 

—  Riquet,  allez  vous  cacher  ! 

Sur  quoi  Riquet  fut  se  mettre  le  museau  contre  la  porte  pir 
laquelle  Angélique  était  sortie.  Et  il  demeurait  l;^  jetant  par 
intervalles  de  petites  plaintes  très  humbles.  Puis  il  piétinait 
sur  place,  et  ses  ongles  faisaient  sur  le  parquet  ungrillotis  très 
doux.  Pois  la  plainte  faible  recommençait,  pois  le  grillotis. 
Et  M.  Bergeret,  qu'importunaient  ces  bruits  alternés,  dit  impé- 
rieusement : 

—  Riquet,  tiens-toi  tranquille  I 

Et  Riquet  le  regarda  longuement  de  ses  yeux  bruns,  un  peu 
tristes.  Il  s'assit  sur  son  derrière,  regarda  encore  M.  Bar- 
geret,  se  releva,  se  retourna  contre  lu  porte,  tialra  le  seuil  et 
lit  entendre  de  nouveau  sa  plainte  aiguë  et  douce. 

—  Tu  veux  sortir?  lui  demanda  51.  Bergeret. 

Et  le  maître,  posant  sa  pume,  se  leva  de  dessus  son  fau- 
teuil et  il  alla  jusqu'à  la  iwrte  qu'il  entre-bàilla  de  trois  à 
quitre  doigts.  Alors,  après  s'être  assuré  qu'il  ne  risquait  point 
d'être  heurté  au  passage,  Riquet  franchit  l'issue  qui  lui  était 
ouverte  et  s'éloigna  avec  une  tranquillité  qui  prenait  presque 
un  air  d'impolitesse. 

Alors  le  savant  put  revenir  aux  vaisseaux 
d'Enée  et  sonder  les  dessous  des  textes.  Il  fut  dis- 
trait par  des  grattements  et  des  petits  cris. 

Riquet,  en  effet,  après  avoir  cherché  vainement  Angélique 
dans  le  logis,  avait  été  saisi  du  désir  de  revoir  M.  Bergeret. 
La  solitude  lui  était  pénible  autant  que  la  société  de  l'homme 
lui  était  chère.  Pour  faire  cesser  le  bruit  et  aussi  par  un 
secret  désir  de  revoir  Riquet,  M.  Bergeret  se  leva  de  son 
fautouil  et  alla  ouvrir  la  porte.  Riquet  entra  dans  le  cabinet 
avec  tranquillité,  comme  il  en  était  sorti.  Mais,  <iè5  qu'il  vit 
1.1  porte  refermée,  il  prit  un  air  triste  et  il  erra  dans  la  pièce 
comme  une  âme  en  peine.  Tout  à  coup  il  paraissait  chercher 
avec  intérêt  quelque  chose  sous  les  meubles  et  reniflait 
bruyamment.  Puis  il  m.archait  sans  but  ou  s'asseyait  dans  un 
coin,  bien  humblement,  à  la  façon  des  pauvres  qui  se  tieiment 
sous  le  porche  des  églises.  Enfin  il  aboya  au  plâtre  d'Hermès 
qui  était  sur  la  cheminée. 

Et  5[.  Bergeret  lui  adressa  ces  paroles  pleines  de  justes 
reproches  : 

—  Riquet,  cette  vaine  agitation,  ces  reniflements  et  ces 
aboiements  seraient  plus  convenables  dans  une  écurie  que 
dans  le  cabinet  d'un  professeur. 

Les  chiens  inspirent  bien,  pour  l'ordinaire,  ceux 
qui  écrivent  â  leur  sujet.  Toute  cette  histoire  de 
Hiquet  demeurera  parmi  les  modèles  du  genre. 

Un  procédé  encore  consiste  à  épuiser  à  fond  tout 
le  détail  le  plus  circonstancié  de  l'action  la  plus 
banale.  Un  romancier  du  commun  aurait  tôt  fait 
de  dire  : 

—  M.  Bergeret  se  leva  et  alla  prendre  sur  un 
rayon  le  second  volume  dOttfried  Miiller. 

M.  Anatole  France  dit  cela  en  neuf  pages,  éga- 
lement amusantes,  nous  arrêtant  devant  le  tabou- 
ret percé,  ne  laissant  échapper  aucune  basse  cir- 
constance quil  sait  relever  et  enrichir  par  la  magie 
de  sa  gaieté.  Lisez-en  cette  citation,  qui  n'est  qu'un 
fragment  de  cette  péripétie  haletante  : 


Or,  dans  le  dessein  de  prendre  le  Manuel  d'Ottfried  Millier, 
M.  Bergeret  quitta  le  fauteuil  qu'il  partageait  avec  Riquet. 
Riquet,  qui,  roulé  en  boule,  la  tète  contre  le  ventre,  reposait 
dans  une  tiède  langueur,  entr'onvrit  im  œil  voluptueux  qu'il 
referma  aussitôt.  Et  M.  Bergeret  alla  tirer  le  tabouret  du  coin 
obscur  où  il  était  caché,  le  plaçai  à  l'endroit  qu'il  fallait,  se 
hissa  dessus  et  parvint,  en  se  guindant  sur  la  pointe  des  pieds 
et  en  allongeant  le  bns  le  plus  possible,  à  toucher  d'un  doigt, 
puis  de  deux  doigts,  le  dos  d'un  livre  qu'il  jugea  être  celui 
dont  il  avait  besoin.  Quant  au  pouce,  il  demeurait  en  deç^  du 
rayon  et  n'était  d'aucun  usage.  M.  Bergeret,  qui  en  éprouvait 
de  grandes  difficultés  â  tirer  le  livre  à  lui,  fit  cette  réflexion 
que  la  main  humaine  est  un  instrument  précieux,  précisément 
parce  que  le  pouce  y  est  opposé  aux  quatre  autres  doigts  et 
que  les  hommes  ne  seraient  point  artistes  s'ils  avHÎent  quatre 
pieds  et  point  de  mains. 

—  C'est  â  la  main,  se  dit-i!,  que  les  hommes  doivent  d'être 
constructeurs  de  machines,  peintres,  scribes  et  généralement 
manipulateurs  de  toutes  substances.  S'ils  n'avaient  point  un 
pouce  opposé  aux  autres  doigts,  ils  se  trouveraient  aussi 
empêchés  que  je  suis  en  ce  moment,  et  ils  n'auraient  pas 
changé  la  figure  de  la  terre.  C'est  ta  forme  de  la  main  qui, 
sans  doute,  a  assuré  à  l'homme  l'empire  du  monde. 

Mais,  presque  tout  aussitôt,  M.  Bergeret  songea  que  les 
singes,  qui  ont  quatre  mains,  n'ont  point  pour  cela  créé  les 
arts  ni  aménagé  la  terre  à  leur  ns;ige.  Et  il  biffa  de  son  esprit 
la  théorie  qu'il  venait  d'y  esquisser. 

Il  y  a  ainsi  telles  pages  qtii  font  beaucoup  son- 
ger, par  la  science  du  menu  détail,  au  Voyage 
autnur  de  ma  chambre^dc  Xavier  de  Maistre.  dont 
Anatole  France  peut  parfois  se  réclamer. 

tiiquet  joue  son  rôle  dans  ce  drame.  M.  Bergeret 
dégringole  : 

Au  bruit  de  la  chute,  Riquet  avait  santé  en  bas  du  fauteuil 
et  couru  vers  son  malheureux  maître.  Près  de  lui,  maintenant, 
il  s'agitait  plein  de  trouble,  avançait,  reculait.  Tour  à  tour  il 
s'approchait  par  sympathie  et  il  fuyait  de  peur  d'un  danger 
mystérieux.  II  concevait  très  bien  qu'un  malheur  était  arrivé, 
mais  il  n'avait  pas  l'esprit  assez  réfléchi  pour  en  découvrir  les 
causes  ;  de  là  son  inquiétude.  Sa  fidélité  l'attirait  près  de  l'ami 
souffrant,  sa  prudence  l'arrêtait  au  bord  de  l'endroit  funeste. 
Entin,  encouragé  par  le  calme  et  le  silence  qui  s'étaient  réta- 
blis, de  ses  deux  pattes  de  devant  qui  tremblaient,  il  embrassa 
M.  Bergeret  au  cou  et  le  regarda  avec  des  yeux  de  crainte  et 
d'amour.  Et  le  maître  écroulé  sourit,  et  le  chien  lui  lécha  le 
bout  du  nez. 

Il  est  déjà  arrivé  à  Anatole  France  de  parler  des 
bêtes.  Jamais  il  n'en  a  parlé  ainsi.  Il  avait  dans  le 
ton  une  certaine  sécheresse,  une  indilTérence  froide 
même  quand  elle  voulait  nous  apitoyer  dans  des 
poésies  de  sentiment  et  de  tendresse.  Ouvrez  les 
Poèmes  dorés  :  la  pitié  est  absente.  Et  quand  les 
cerfs  se  déchirent  et  ensanglantent  1  herbe,  et  quand 
la  libellule  meurt,  l'épingle  du  savant  passée  à  tra- 
.  vers  le  corps, 

Emportant  vers  les  joncs  son  épingle  et  sa  n:ort, 

et  quand  meurt  aussi  le  pauvre  singe  grelottant 
dans  la  serre  vitrée,  et  quand  expire  la  perdrix 

Dans  les  joncs,  à  Tabri  de  Tépagneul  qui  flaire, 

au  milieu  de  tous  ces  trépas  de  misérables  créa- 
tures, le  poète  trouve  de  jolies  idées,  des  rappro- 
chements gracieux  dignes  d'un  dilettante  de  la 
pUniic  et  de  la  lyre  :  le  grand  frisson  d'humanité 
blessée  n'y  est  pas.  et  le  petit  Riquet.  l'humble 
ami  de  Bergeret.  l'a  inspiré  de  façon  beaucoup 
plus  pitoyable  et  plus  émue. 

Vous  comprenez  par  là  combien  cette  note  est 
neuve  chez  notre  auteur,  qui  nous  avait  toujours 
masqué  sa  sentimentalité  trop  modeste  derrière 
son  esprit  gouailleur.  Elle  est  charmante,  cette 
histoire  de  petit  chien  :  elle  serait  à  détacher,  et 
on  la  donnerait  à  lire  aux  petites  filles  dans  les 
couvents  pour  leur  apprendre  à  écrire  de  belles 
narrations. 

Bergeret  et  le  chien  s'embrassant  le  nez!  C'est 
sur  cette  vision  touchante  qu'il  faut  quitter  ce 
brave  homme.  Xous  le  prenions  pour  un  cuistre 
pédant  et  ridicule,  parcheminé  comme   un   palim- 


X40 


LE    MOUVEMENT    LITTÉRAIRE 


psestc.  et  il  iiiiiis  npp.irnit  soudain  biin.  naïf,  sin- 
cère. Icndro.  aiinanl.  dnu.t  avec  le  ))oUt  niqiiel 
perdu.  Nous  lui  pardonnons  sa  science  et  .sa  faconde. 
l)arce  qu'il  a  un  Cd-ur  d'or,  qu'il  le  cachait,  que 
nous  n'en  savions  rien,  et  que  nous  venons  de  faire 
celte  découverte.  Il  faut  l'en  féliciter. 

Le  digne  liomnie  est  sensible  et  attaché;  l'objet 
seul  nian(^uait  à  son  attachement;  sa  femme  indi- 
f;ne  a  méconnu  ce  trésor;  M.  Bergerct  aura  du 
moins  aimé  un  chien  et  aussi  les  pierres  de  sa 
^ille.  Car.  lorsqu'il  fut  nommé  professeur  i  Paris, 
il  eut  une  tristesse  et  regretta  les  choses  qu'il 
quittait. 

On  s'attache  au.\  murailles,  aux  choses  ina- 
nimées; le  regard  prend  ses  habitudes  et  soufl're 
d'en  changer.  M.  Hergeret  vadire  adieu  aux  vieilles 
sculptures  na'ivcs  de  l'église  Saint-Exupére. 

Il  n'en  pouvait  détacher  ses  yeux.  Cette  idée  naïve  de 
l'univers,  qu'avaient  exprimée  14  des  ouvriers  morts  depuis 
plus  de  cinq  cents  ans,  l'iittcndrissait.  Il  la  trouvait  aimable 
dans  son  absurdité.  Il  rcRrettait  de  no  pas  l'avoir  mieux 
étudiée  jusqu'alors  ni  considérée  avec  assez  do  sympathie.  11 
songea  que  ue  port;iil  du  .logement  dernier  qu'il  avait  vu  doré 
par  le  soleil  ou  bleui  par  la  lune,  riant  dans  la  blanche 
lumière  ou  noirci  de  l'hiver,  encore  nn  peu  de  temps,  et  il  ne 
le  verrait  plus. 

Il  sentit  alors  qu'il  était  lié  aux  choses  par  des  liens  invi- 
sibles qu'on  ne  rompt  pas  sans  peine  et  il  fut  pris  tout  à  coup 
dune  grande  piété  pour  sa  ville.  Il  chérissait  Us  vieilles 
pierres  et  les  vieux  arbres.  11  se  détourna  de  son  chemin  pour 
aller  voir  sur  le  mail  un  orme  qu'il  aimait  entre  tous.  C'est 
celui  sous  lequel  il  avait  coutume  de  s'asseoir  l'été,  au  déclin 
du  jour.  1.0  bel  arbre,  maintenant  dépouillé  de  ses  feuilles,  dé- 
ployait, nue  et  noire  sous  le  ciel,  sa  puissante  et  fine  mem- 
brure. M.  liorgeret  le  contempla  longuement.  Le  tranquille 
géant  était  sans  frissons  ni  murmures.  Le  mystère  de  sa  vie 
pacifique  inspira  de  profondes  méditations  à  cet  homme  qui 
partait  pour  une  nouvelle  destinée. 

Aiusi  M.  Hergeret  connut  qu'il  aimait  la  terre  de  la  patrie 
et  la  vil:e  où  il  avait  éprouvé  des  tribulations  et  goûté  des 
joies  paisibles. 

La  teneur  du  livre  est  si  souple,  si  élastique, 
qu'elle  peut  s'étirer  et  se  prolonger  au  gré  de  la 
fantaisie.  A  la  (in  de  ce  roman,  nous  laissons  Her- 
geret professeur  de  Kacullé  i\  Paris,  (Juitrel  évé- 
(pie,  poursuivi  conntie  d'abus  par  le  gouvernement 
avant  d'avoir  pu  demander  le  bouton  des  chasses 
des  de  Brécé  pour  le  jeune  .Iules  de  Honuionl;  la 
préfète  a  apparu  un  instant  pour  .se  mal  conduire 
en  liacrc;  on  a  potiné  comme  d'usage  chez  le 
libraire  Paillcit.  La  situation  n'est  ni  fermée,  ni 
gênante,  ni  compromise.  Cela  peut  aller  encore 
liMigtem|)s.  |)onr  noli'e  agrémcnl,  tant  (|ue  ces 
esprits  dislingués  et  divers  e\pi-iineroiit  en  cause- 
ries lentes  leurs  (avons  de  penser  mollement  scep- 
tiques, et  que.  connue  dans  les  précédents  voUunes, 
dans  les  suivants,  ils  iront  ainsi  conversant. 


Il  y  a  longtemps  (juc  nous  n'avons  lu  des  vers. 
En  voici. 

Les  l'dèsies  de  Stéphane  Mallarmé  ont  été  pu- 
bliées, avec  nn  symbolique  et  ed'rayant  frontispice 
de  Félicien  Uiqis,  par  l'éditeur  briixellois  Edmond 
Deman.  Nous  ne  n<ius  y  arrêterons  pas  fort  long- 
temps. |)aice  qu'elles  donnent  la  migraine.  Si  l'es- 
pace ne  nous  était  mesuré,  nous  eussions  aimé  A 
nous  attarder  devant  quelqu'une  de  ces  spliinges, 
à  lintcrroger,  i\  lui  arradier  son  secret,  c'est- 
à-dire  sa  signilication.  Mais  passons.  .le  vous  don- 
nerai seulement,  pour  vous  exercer,  un  Ijout  de  ce 
logogiiplie,  pris  au  hasard,  par  exemple  le  début 
de  la  pièce  intitulée  l)im  du  l'oéme:  traduisez  le. 
si  cela  vous  plait  :  la  Revue  publiera  les  meilleui  es 
solutions  : 

Je  t'apporte  l'cnfaut  d'une  nuit  d'iduniée  I 
N'olre,  h  l'a'Ie sanglante  et  pille,  déplumée 


Par  le  verre  brûlé  d'aromates  et  d'or. 
Par  les  carreaux  glacés,  hélas!  mornes  encor, 
L'aurore  se  jeta  sur  la  lampe  angélique. 
Palmes  !  et  quand  elle  a  montré  cette  relique 
A  ce  père  e^siiyant  un  sourire  ennemi, 
La  solitude  bleue  et  stérile  a  frémi. 

.\insi  soit-il.  Passons  à  Maurice  Hollinal.  doni 
la  libraii'ie  Kasquelle  publie  de  jolies  poésies, 
l'aysni/es  et  l'at/saiis.  tout  imprégnées  de  la  sen- 
teur des  champs  et  des  villages,  florianeric  brutale 
qui  fait  penser  à  F.  Millet,  qui  évoque  le  pavsan. 
ses  sensations,  ses  joies,  et  les  beautés  de  la  na- 
tin-c.  Le  dessin  est  ferme,  la  touche  énergique,  le 
vers  solide,  sans  chevilles  ni  attaches,  en  plein 
chêne.  Ce  sont  des  scènes,  des  paysanneries  à  la 
Ténicrs,  des  vues  rustiques  ;  ici  les  petits  pavsans 
ont  fait  une  glissoire  sur  la  glace,  et  leurs  atti- 
tudes sont  notées  avec  observation  et  vérité  : 

11  fait  un  froid  noir  et  tout  gèle  : 
Abreuvoir,  écluse  et  ruisseau. 
Tous  Us  puits,  \  l'endroit  du  seau, 
(-)nt  de  la  f^lacc  à  leur  margelle. 
C'est  pourquoi,  vite,  après  la  cla.sse, 
Les  enfants  viennent,  k  grands  cris, 
(i  lisser  sur  l'étang  si  bien  pris 
Qu'ils  ne  craignent  pas  que  çi  casse. 
Kn  tas,  casquettes  sans  visières, 
B.-rels  bâillants,  chapeaux  tortus. 
Ils  arrivent  les  reins  battus 
Par  leur  petite  carnassière. 
(  >n  les  voit  pris  et  bkns,  les  mioches. 
Qui,  d'un  trait,  au  bas  des  airs  blancs. 
Passent,  les  bras  tendus,  ballants. 
Croisés  —  ou  les  mains  dans  les  poches. 
—  Autour,  des  plaines  dépouillées 
Montrant  leurs  vieux  herbages  gris  ; 
Des  arbres  nus.  d'autres  maigris  : 
Tète  ronde  et  feuilles  rouillôes. 
Mais,  vifs  et  gais  comme  la  flamme, 
Ces  garçonnets  an  teint  vermeil 
Mettent  là  verdure  et  soleil  : 
Tout  le  printemps  qu'ils  ont  dans  l'nme. 

Ce  panneau  encore  est  une  vigoureuse  aquarelle, 
la  pauvre  chaumière  au  bord  du  marais  : 

Sous  la  pluvieuse  lumière. 
Dans  l'air  u  glacé,  la  chaumière. 
Non  loin  d'un  marais  ius^ilubrc 
Kst  lamentablement  lugubre. 
Au  dedans,  c'est  tant  do  misère 
Que  d'y  penser  le  cœur  se  serre. 
De  chaque  solive  minée. 
Du  grand  trou  de  la  cheminée 
Dont  le  foyer  large  est  tont  vide. 
IjG  froiil  tombe  en  un  jour  livide 
Et  la  bise  a  l'entrée  aisée 
Par  la  porte  et  par  la  croisée. 
Or,  dans  ce  logis  où  la  fièvre 
Allume  l'œil,  verdit  la  lèvre. 
Et  fait  sonner  la  toux  qui  racle, 
11  va  s'accomplir  un  miracle. 

Le  miracle  fut  que  la  bonne  mort  naturelle  dé 
livra,  en  même  temps,  la  mère  et  les  trois  petits 
du  fardeau  de  la  vie  pour  leur  éviter  les  alTres  du 
suicide. 

Regardez  encore  ce  paysage  de  bois  cr.iquelé  el 
noirci  \r,\v  le  feu  : 

On  voit  ce  grand  fond  de  vallée 
Fuligineux  pona  les  cioux  ronds  : 
Li'i,  terrain,  hcrlH>s,  rameaux,  troncs. 
Tout  une  forêt  fut  brûlée  ! 
D'elle,  si  verte  et  si  i>euplèe, 
Qui,  si  Itère,  portait  son  front. 
Narguait  le  vont,  raillait  t'alTront 
Du  tonnerre  et  de  la  gelée, 
Il  reste  la  place...  raclée. 
Croupissante  et  notre,  meublée 
D'un  seul  arbre,  cuit  tont  de  bon  : 
Un  paysage  de  charbon 
Dans  un  gouffre  de  la  vallée  1 


LE    MOUVEMENT    LITTÉRAIRE 


Le  poète  a  sur  sa  palette  les  tons  qui  prêtent  de 
la  poésie  aux  détails  les  plus  vulgaires,  aux  ta- 
bleaux les  plus  communs,  et  nous  ne  nous  fussions 
jamais  avisés  sans  lui  qu'il  pût  être  intéressant, 
émouvant  même,  de  re^^arder  du  linjfc  qui  sèche 
pendu  à  des  cordes  ;  c'est  que  nous  avions  mal 
regaixié,  et  il  nous  dessille  les  yeux  :  ce  qui  est 
bien  la  fonction  du  poète  : 

Le  mapique  soleil  sur  les  hauteurs  pensives 
Fait  luire  et  triompher  tous  ces  grands  linges  blancs 
Qui,  chevauchant  leur  conle  au  sortir  des  lessives, 
Y  sèchent,  tour  h  tour  inertes  et  tremblants. 

Ils  apparaissent  purs,  ardents,  frais  et  joyeux 
Au  loin,  flottant  rappel  des  gloires  printanières. 
Bleutés,  rosés,  baignés  d'azur  et  de  lumière. 
Fêtant  le  paysage,  éblouissant  les  yeux. 

Mais  le  soir,  c'est  l'horreur  suprême  !  Car.  alors, 

On  dirait  invisible  un  long  troupeau  de  morts, 

Spectres  rampants  enfouis  dans  leurs  grands  draps  funèbres. 

Pendant  que  tout  noircit,  —  \h  !  restant  blancs  —  eux  seuls. 
Ces  linges  ne  sont  plus  qu'un  rideau  de  linceuls 
Barrant  l'iiorizon  vague  où  montent  les  ténèbres. 

Il  rèjîne  d'ailleurs  une  grande  variété  dans  ces 
Imagos  i)oétiques,  où  il  serait  étonnant  qu'il  n'y  eût 
pas  (les  touches  lourdes,  grosses  et  grasses,  puis- 
qu'il s'agit  de  paysans  vrais  et  nature. 

C'est  une  vieille  tradition,  que  nous  ont  léguée 
les  fabliaux  du  moyen  âge,  de  représenter  le  paysan 
comme  un  personnage  balourd  et  nigaud. 

Au  xiv®  siècle,  on  faisait  de  lui  ce  conte  : 

Un  pîiysan  passe  devant  un  maréchal  ferrant  et 
avise  à  terre  un  fer  à  cheval.  Il  veut  s'en  saisir. 
Mais  le  fer  était  encore  chaud,  et  il  se  brûle.  Le 
maréchal  rit  et  lui  dit  : 

—  Crache  dessus  pour  le  refroidir. 

Le  paysan  rentre  le  soir  cJiez  lui  et  s'attable.  La 
soupe  est  trop  chaude. 

—  Que  fais-tu?  lui  dit  sa  femme. 

—  Je  crache  dedans  pour  la  refroidir. 

C'i'st  celui-là  sans  doute  que  Rollinat  a  rencontré 
et  dont  il  nous  fait  ce  conte  plaisant  et  gras  : 

Soigné  par  un  malin,  le  vieux  ayant  pour  tic 
De  balayer  sou  nez  du  revers  de  sa  manche 
Bâfrait,  buvait,  montrant  par  plus  d'un  pronostic 
Qu'il  achèverait  soûl  le  saint  jour  du  dimanche. 

Il  avait  nettoyé  tous  les  plats  rie  à  rie. 

Le  pain  sec  y  passait,  les  os  après  les  tranches. 

a  Ah  I  voilà  la  salade  enfin,  dit  le  loustic. 

Comment  i'aimez-vous  mieux,  père  Jean  ?  verte  ou  blanche  ? 

—  C'est  la  blanche,  mon  fils,  moi,  que  j'aime  le  mieux.  » 

Or,  ta  salade  étant  des  asperges,  le  vieux. 

Tandis  que  l'autre  en  hâte  engouffrait  les  bouts  verts, 

Grognait  les  chicots  pris  et  mâelnnt  de  travers  : 

a  C'est  peut-être  ben  bon,  mais  que  le  diabl'  me  torde  ! 

Si  ça  n'me  paraît  pas  que  i'mange  de  la  corde  1  » 

Ces  tableautins  abondent  et  enrichissent  la  ga- 
lerie, de  couleur  un  peu  sombre,  mais  partout  d'un 
effet  saisissant.  Et.  devant  la  forêt  brûlée,  le  vieux 
pécheur,  les  charbonniers,  les  bœufs,  les  meules 
de  foin.  le  vieil  étang  sur  lequel  planent  les  noirs 
corbeaux,  on  a  l'impression  forte  et  profonde  d'être 
loin  de  Paris  et  des  tramways. 

Mon  ami  TrulVier  me  demandait  si  j'avais  lu  le 
nouveau  volume  de  vers  de  Paul  Labbé.  Sentier 
fleuri  chez  Lkmeure  .  Comme  il  m'assurait  qu'il  y 
avait  bien  du  talent,  j'étais  sceptique,  ainsi  qu'on 
l'est  toujours  devant  les  dires  de  l'amitié.  J'avais 
tort.  Le  volume  a  des  pages  d'une  saveur  douce  et 
poétique,  qui  valent  d'être  lues.  Ecoutez  cette  fin 
de  poème  :  Fleurs  de  givre,  ces  pâles  fleurs  qu'on 
veut  cueillir  et  qui  sévanouissenl  dès  que  la  main 
les  touche  : 


Ainsi  jx^ndant  la  nuit  profonde,  ô  flenrs  du  rêve, 
Bravant  la  saison  rude  et  l'injure  du  temps. 
Vous  évoquez  en  bous  l'image  du  iirintemps. 
D.ins  une  heure  de  charme  et  d'illusion  brève. 
Vuus  faites  resplendir  à  nos  yeux  éblouis 
Tout  ce  passé  riant,  qu'une  souvenir  embrasse. 
Tout  ce  dont  nous  aimons  h  retrouver  la  trace 
Dans  la  sérénité  des  jours  évanouis 
Et,  pour  nous  mieux  donner  l'illnsion  charmante 
Des  rêves  envolés  et  des  bonheurs  tlèfunts. 
Vous  peuplez  de  rayons,  de  chants  et  de  parfums 
Les  paya  bleus,  où  souffle  une  brise  clémente. 

Cela  est  délicat  et  joliment  pense.  Il  y  a  des 
rythmes,  de  la  prosodie  aisée,  même  dans  la  dilli- 
cultc  : 

Le  bonhomme  Hiver  est  venu, 

Vieux  et  chenu, 
Souffler  sur  les  feuilles  jaunies 
Et  l'essaim  <Jes  flocons  d'argent 

En  voltigeant 
S'accroche  aux  branches  dégarnies. 

Les  oÏFeaui  du  froid  avertis 

Restent  blottis 
Dans  quelque  bois,  au  creux  d*un  hêtre, 
A  peine  le  moineau  subtil 

Oserait- il 
Mettre  le  bec  à  la  fenêtre. 

Certaines  pièces  ont  de  la  vigueur,  comme  celle 
qui  s'appelle  Ceux  qui  meurent,  et  ce  sont  nos  sol- 
dats à  Madagascar,  ceux  que  nous  avons  vus  tous 
partir  de  Paris  en  nombre  et  revenir  plus  que 
décimés,  moins  par  la  guerre  que  par  la  lièvre  : 

Aussi,  parmi  ceux-là  qui  se  vantaient  d'atteindre 
Tananarive  assise  entre  ses  blancs  rochers, 
Combien  de  ces  vaillants,  que  nul  ne  vît  se  plaindre 
Et  qui  sentaient  la  mort  arriver  sans  la  craindre, 
A  l'ombre  des  forêts  de  bambous  sont  couchés  ! 

M.  Paul  Labbé  est  un  poète.  II  a  l'inspiration,  et 
il  n'a  pas  tout  à  fait  tort  quand  il  dit  à  Louise 
Labbé  : 


Va,  je  1 


;  bien  de  la  famille  ! 


Cette  inspiration  qui  soulève  la  poésie  fait  un 
peu  défaut  à  M.  Gaston  Armelin,  qui  a  le  désir  et 
la  foi,  comme  disait  Musset,  mais  ([ue  ses  moyens 
trahissent  parfois,  dans  VArchanije  des  batailles 
chez  Flammarion  .  Il  est  regrettable  qu'on  ren- 
contre trop  souvent  de  ces  vers  qui.  selon  le  mot 
de  Régnier,  ne  font  que  rimer  de  la  prose  ouproser 
de  la  rime  : 

Avec  l'amour  qu'on  a  pour  tout  ce  que  l'on  fonde... 

On  attendit  dis  ans  le  moment  opportun... 

Car  les  gens  de  Masey  sont  pour  les  Bourguignons, 

Tandis  que  Domrémy,  rêvant  de  délivrance. 

Est  pour  Us  Armagnacs  et  le  Dauphin  de  France... 

En  avait-il  fallu  des  sueurs,  des  misère?, 

Que  de  privations  de  choses  nécessaires,  etc. 

Le  ton  s'élève  heureusement  en  d'autres  pages: 
l'inspiration  cherche  toujours  l'expression  des  sen- 
timents nobles  et  réconfortants,  animés  par  un  pur 
patriotisme.  L'assaut  du  Mont-Saint-Michel  est 
peint  avec  vigueur.  Jeanne  d'Arc  regarde,  un  peu 
plus  loin,  un   paysage  qui   n'est  pas  sans  charme  : 

Tandis  qu'à  son  fuseau  le  fil  tordu  s'enroule, 
Jeanne,  vers  la  vallée  où  la  rivière  coule, 
Relevant  ses  grands  yeux,  ses  yeux  doux  et  profonds, 
Jeanne  regarde  avec  amoiu",  là.  dans  les  fonds, 
Où  la  chute  du  soir  met  des  tons  de  jiervenche. 
Une  église,  des  toits  pâles,  des  maisons  blanches 
Dins  des  bouquets  d'ormeaux,  etc. 

LÉO   Claretie. 


CAUSERIE    SCIENTIFIQUE 


On  sait  depuis  Irenlc  ans  qu'il  n'y  a  pas  de  (;az 
permanents  :  que  tous,  même  l'hydrogùne,  l'oxygène 
el  l'air,  sont  liquéfiables.  M.  Cailletct,  dés  1877,  en  a 
obtenu  des  gouttelettes  dans  son  laboratoire;  mais 
le  procédé  qu'il  employait  eût  été  trop  coûteux 
pour  être  utilisé  d'une  façon  industrielle.  Depuis, 
de  grands  progrés  ont  été  faits  et  tout  récemment, 
il  y  a  environ  un  an,  M.  Linde,  de  Munich,  a  ima- 
gine une  machine  qui  permet  de  produire  écono- 
miquement l'air  à  l'état  liquide  en  quantité  aussi 
grande  qu'on  le  désire.  Nous  avons  déjà  dit  ici 
(|uelques  mots  des  applications  qu'on  pouvait  en 
tirer,  nous  y  reviendrons;  mais  d'abord  nous  vou- 
lons faire  connaître  la  machine  qui  le  produit.  I.a 
pièce  principale  est  un  triple  serpentin  S  composé 
de  tubes  concentriques  (fig.  i  ;  une  pompe  A  com- 
prime l'air  dans 
/^  I  ^^^^^^^ii^îa>  le  tube  intérieur 
à  200  atmosphè- 
res: on  ouvre  un 
robinet  à  poin- 
teau IJ  et  il  se 
délend  en  partie 
pour  i^asserdans 
le  serpentin  qui 
entoure  le  pre- 
mier; la  détente 
iduitdufroid, 
de  sorte  ([u'il  y 
a     échange     de 


Fig.  1.  —  Machine  de  Linde  servant  &  la  fabrication 
industrielle  de  l'air  liquide. 

S,  serpentins  concentriques  où  se  font  la  comiiression,  la  <lé- 
tenle  et  l'échanKC  de  température;  A,  pompe  de  compression 
dans  le  premier  serpentin  ;  ii.  pompe  comprimant  de  nouveau 
l'air  après  sa  détente  partielle;  R,  robioet  donnant  la 
détente;  P,  robinet  permettant  à  l'air  liquide  de  s'écouler 
dans  If  réservoir  L. 

température  entre  l'air  qui  continue  i  arriver  et 
celui  qui  sort;  celui-ci  est,  du  reste,  repris  par  une 
autre  pompe  H  qui  le  comprime  de  nouveau  dans 
le  premier  serpentin. 

Les  pompes  sont  mues  par  un  nioliiii-  non  re- 
présenté sur  notre  dessin.  On  comprend  (pu',  par 
cet  échange  ccmstunt  de  tem]>ératuic  entre  lair 
qui  arrive  de  plus  en  plus  froid,  on  arrive  au  bout 
d'un  certain  temps  à  obtenir  un  refroidissement 
considérable,  ce  qui  permet  de  faire  la  liquéfaction 
A  une  pression  relativement  peu  élevée;  car  il  ne 
faut  pas  oublier  que,  pour  liquélier  un  gaz.  il  ne 
suffit  pas  de  le  comprimer, mais  il  faut  aussi  l'ame- 
ner à  une  certaine  température  qui  est  le  point 
critique  du  gaz;  c'est  pour  l'air  110  degrés  au-des- 
sous de  zéro.  Lorsque  celle  température  esl  utieinle, 
on  ouvre  le  deiixiènie  robinet  A  |>ointeuu  P  et  l'air 
liquide  s'écoule  dans  le  réservoir  spécial  I,  relié  A  la 
machine;  un  tube  de  verre  plonge  dans  ce  réser- 
voir et,  comme  il  y  a  une  légère  |iression  en  excès. 


le  liquide  s'écoule  par  le  robinet  de  vidange  placé 
sur  le  cote.  On  le  recueille  dans  des  vases  spéciaux 
qui  ont  été  imaginés,  il  y  a  plusieurs  années,  par 
M.  le  professeur  d'Arsonval.du  Collège  de  France; 
ce  sont  des  ballons  en  verre  A  double  paroi  fig.  2  . 
entre  les(|uelles  on  a  fait  le  vide  aussi  complète- 
ment que  possible;  c'est  le  meilleur  isolant  qu'on 
connaisse.  Dans  ces  vases  l'air  peut  se  conserver  à 
l'état  liquide  pendant  quinze  jours,  si  le  vide  esl 
bien  fait  entre  les  parois  K  et  I  ;  une  très  petite  dif- 
férence entre  la  perfection  du  vide  de  deux  ballon* 
influe  beaucoup  sur  le  temps  de  la  conservation;  il 
peut  être  de  huit  jours  dans  l'un  et  de  (juinzc  jours 
dans  l'autre,  pour  une  difTérence  de  videipii  corres- 
pond A  des  fractions  de  millimètre  de  mercure  dans 
le  manomètre.  11  est  clair  qu'il  ne  faut  pas  boucher 
les  réservoirs, car  il  y  a  une  évaporalion  constante 
du  liquide;  c'est  l'azote  qui  s'évapore  d'abord,  de 
sorte  qu'à  mesure  ijue  le  liquide  diminue  il  s'enri- 
chit en  oxygène.  L'n  mètre  cube  d'air  oi-dinaire 
correspond  à  un  peu  plus  d'un  litre  de  liquide  ;  on 
voit  tout  de  suite  lA  une  applicaliim  pour  les  ba- 
teaux sous-marins  ;  le  personnel  aura  sous  un  vo- 
lume très  restreint  de  quoi  respirer  longtemps  sans 
revenir  A  la  surface.  En  s'cvaporant.  l'air  liquide 
produit  comme  tous  les  liquides  volatils  un  abais- 
sement de  température, c'est-à-dire  que  pour  passer 
d'un  état  à  l'autre  il  emprunte  de  la  chaleur  aux 
corps  voisins.  Ici.  il  y  a  un  large  emprunt;  l'abais- 
sement produit  est  de  192  degrés  au-dessous  de 
zéro!  Malgré  cela  on  peut  loucher  le  liquide,  on 
peut  s'en  verser  sur  les  mains  sans  danger;  il  ne 
touche  pas  la  peau,  parce  qu'il  prend  l'état  splié- 
ro'idal,  c'est-A-dire  qu'il  se  divise  en  une  infinité 
de  petites  sphères  qui  sont  chacune  entourées  d'une 
gaine  de  gaz. 

On  ne  boirait  pas  impunément  un  verre  d'air 
liquide,  mais  on  peut  en  boire  cependant;  l'expé- 
rience en  a  été  faite  un  peu  par  hasard.  M.  d'Ar- 
sonval  a  raconté,  deunicremcnt,  dans  une  confé- 
rence faite  A  la  Société  de  physique,  qu'il  en  avait 
un  jour  emporté  A  un  dîner  où  il  était  convié  et 
qu'au  dessert  il  en  avait  versé  dans  le  Champagne 
pour  le  rafraîchir.  Un  convive  un  peu  pressé,  sans 
attendre  que   l'évaporalion   se    fut   produite,  avala 


Fig.2.  — Ballon  d'Ar- 
sonv.il  pour  la  con- 
servation de  l'air 
liquide  A  la  pres- 
sion ordinaire. 

Le  vide  est  f.tit  aussi 
conip'ètementqne  iws- 
sible  entre  les  parois  I 
et  K,qui8oiit  en  outre 
argentées.  Le  liquide 
peut  ainsi  80  conser- 

qu'on  mette  do  bou- 
chon an  ballon  qui  le 
contient. 


JwTffl^*' 


son  verre  d'un  trail.  Dans  l'eslomnc  l'air  repril 
rnpidemcnt  son  étal  naturel  sans  produire  de 
dégât.  grAce  A  l'état  sphéroidal  ;  mais  l'augmen- 
tation de  volume  se  fit  sentir  sur  le  malheureux 
convive  qui,  comme  la  grenouille  de  la  fable,  enlla. 


CAUSERIE    SCIENTIFIQUE 


enfla...  mais  il  s'arrêta  à  temps,  les  soupapes  na- 
turelles sêtant  ouvertes  pour  Dermettrc  au  gaz  en 
excès  de  se  dcgajicr. 

La  faculté  de  produire  facilement  une  très  basse 
température  sera  d'un  grand  secours  pour  bien 
des  industries  et  sera  même  mise  à  profit  dans 
les  pays  chauds  pour  procurer  un  peu  de  bien  être 
aux  habitants.  Une  autre  application  est  déjà  mise 
à  profit  pour  le  percement  du  tunnel  du  Simplon; 
c'est  l'utilisation  de  la  vive  combinaison  du  charbon 
et  de  l'oxygène  pour  produire  un  explosif;  on 
connaît  l'expérience  classique  qui  consiste  A  plonger 
ime  allumette  presque  éteinte  dans  une  éprouvette 
contenant  de  l'oxygène  :  l'allumette  se  rallume  im- 
médiatement. Si  on  met  une  assez  grande  quantité 
de  charbon  en  poudre  en  présence  de  l'air  liquide 
et  qu'on  porte  un  point  de  ce  charbon  à  l'ignition, 
la  combinaison  est  tellement  vive  et  spontanée 
qu'on  dispose  là  d'un  explosif  égal  à  la  dynamite, 
mais  qui  a  sur  celle-ci  le  très  grand  avantage  de 
pouvoir  n'être  préparé  qu'au  moment  même  de 
l'usage.  Le  charbon  étant  mis  d'avance  tout  pul- 
vérisé dans  des  cartouches  avec  une  amorce  de 
fulminate,  on  verse  au  moment  de  l'usage  le 
liquide  autour  de  la  cartouche  qu'on  met  dans  le 
trou  de  mine  et  on  détermine  rinllammation  de  ful- 
minate par  un  procédé  quelconque.  Si  l'explosion 
ne  se  produit  pas  pour  une  raison  ou  pour  une 
autre,  on  peut,  au  bout  de  quelques  minutes,  s'ap- 
procher sans  danger  ds  trou  de  mine;  car,  alors, 
fout  le  liquide  est  retourné  dans  l'almosphère  à  son 
état  naturel.  On  évite  ainsi  les  redoutables  acci- 
dents qui  se  produisent  parfois  avec  les  cartouches 
de  dynamite,  qui  éclatent  au  moment  où  l'on  croit 
qu'il  n'y  a  plus  de  danger  ;  on  évite  surtout  que 
des  cartouches  puissent  être  volées  pour  un  usage 
criminel. 

Jusqu'à  présent  nous  n'avons,  en  France,  que  la 
machine  que  M.  le  professeur  d'Arsonval  a  fait 
minier  dans  son  laboratoire;  elle  peut  produire 
cinq  litres  à  l'heure  :  c'est  plus  que  suffisant  pour 
de^  expériences;  on  en  construit  de  beaucoup  plus 
importantes,  et  l'une  d'elles  fonctionne  déjà  en 
Allemagne  pour  les  usages  industriels. 


L'alcoolisme  est  toujours  le  sujet  des  médita- 
tions des  savants  et  des  moralistes.  La  France  est, 
hélas  !  en  trop  bonne  place  dans  la  liste  des 
nations  que  mine  le  lléau. 

Dans  ses  leçons  remarquables  à  nos  futurs  mé- 
decins, M.  le  professeur  Debove  s'elTorce  de  leur 
faire  comprendre  que  c'est  un  peu  sm-  eux  qu'il 
faut  compter  pour  prêcher  l'abstinence  auprès  des 
populations,  aussi  bien  en  paroles  que  par  l'exemple, 
et  il  a,  certes,  bien  raison  :  car  qui  peut  être  placé 
mieux  que  le  médecin  pour  être  écouté  à  ce  sujet? 
Depuis  que  la  loi  exempte  de  toute  déclaration 
les  bouilleurs  de  cru.  considérés  comme  ne  distil- 
lant que  le  produit  de  leur  récolte  pour  l'usage  de 
leur  famille,  le  nombre  s'en  est  accru  considéra- 
blement et  ils  sont  aujourd'hui  environ  neuf  cent 
mille.  On  estime  à  700  000  hectolitres  par  an  la 
quantité  d'alcool  qu'ils  fabriquent  et  qui  échappe 
à  tout  contrôle.  L'importance  de  cette  fabrication 
n'est  donc  pas  à  négliger;  cependant  on  ne  peut 
en  tenir  compte  dans  les  statistiques,  le  chiflre 
donné  plus  haut  n'a  que  la  valeur  d'une  évaluaticm 
sans  base  bien  précise.  Quant  à  la  production 
industrielle,  elle  est  prospère,  malgré  les  droits 
dont  elle  est  frappée  ;  depuis  vingt  ans,  elle  a 
augmenté  de  plus  d'un  tiers  et  cependant  tout  le 
monde  est  à  peu  près  d'accord  sur  la  toxicité  des 
boissons  alcooliques;  mais,  en  général,  on  estime 
que  c'est  seulement  l'abus  qui  est  dangereux.  Il 
faudrait  savoir  où  commence  l'abus  et  où    il  finit. 


Il  n'y  a  pas  que  les  gens  qui  titubent  dans  les  rues 
qui  sont  alcooli<|ues  :  beaucoup  qui  s'estiment  très 
sobres  le  sont  aussi.  L'apéritif  avant  chaque  repas. 
sous  quelque  nom  qu'il  se  vende,  le  cognac  dans  le 
café,  le  petit  verre  ensuite  et  le  vin  plus  ou  moins 
pur  pendant  le  repas,  tel  est  le  régime  de  bien 
des  gens  que  personne  ne  pensera  à  qualifier  de 
buveurs.  Qu'une  maladie,  même  bénigne,  survienne 
chez  eux  :  on  est  tout  étonné  de  lui  voir  prendre 
une  gravité  exceptionnelle:  c'est  que  l'alcool, 
même  à  petite  dose,  mais  à  jet  continu,  n'épargne 
aucun  organe  de  l'économie  et  les  prédispose  tous 
à  la  maladie. 

Il  existe,  en  Angleterre,  des  S'ieiéd's  de  tempé- 
rance où  l'usage  de  l'alcool.  S(iii~  lniilr-  m-s  formes, 
est  interdit,  et  les  CompagiUi-  M  ,i--ui  ini-e  sur  la 
vie  font,  aux  membres  de  ces  Sucuirs.  des  avan- 
tages considérables  sur  les  pi'imes  à  pas'er.  Les 
statistiques  établissent  que  l'aliénation  mentale  et 
la  criminalité  dans  une  contrée  sont  en  raison 
directe  de  la  quantité  d'alcool  consonmiée. 

Voici  les  chilTres  cités  par  M.  le  professeur 
Debove  pour  la  Suède,  où  l'alcoolisme  est  en  dé- 
croissance :  de  Is.'iO  à  U*.14,  la  consommation 
annuelle  étant  de  2.'!  litres  par  habitant,  il  y  a  eu 
59  homicides  et  2  281  vols:  de  1X75  à  IS7X,  l'a  con- 
sommation se  réduit  à  5  litres  :  il  n'y  a  plus  que 
is  homicides  et  1  .S71  vols. 

L'aliénation  mentale  suit  la  même  progression  et 
il  est  facile  de  constater  qu'en  France  elle  est  plus 
élevée  dans  les  départements  où  l'alcool  est  en 
faveur.  Dans  le  département  de  la  Seine,  on 
compte  parmi  les  alcooliques  plus  d'un  tiers  des 
aliénés  qui  arrivent  aux  asiles. 

Dans  bien  des  contrées,  les  femmes  rivalisent  de 
zèle  avec  les  hommes  pour  la  consommation  des 
boissons  alcooliques.  D'après  une  enquête  récente 
de  M.  Raoul  Brunon,  la  Normandie  est,  sous  ce 
rapport,  dans  une  situation  déplorable  ;  il  n'est  pas 
rare  de  trouver  des  ménages  ouvriers  où  la  femme 
absorbe  un  demi-litre  et  plus  d'alcool  par  jour. 
Dans  de  nombreuses  usines,  les  ouvrières  dépen- 
sent beaucoup  plus  en  alcool  qu'en  nourriture.  En 
Bretagne,  la  situation  n'est  guère  meilleure  :  sur  les 
côtes,  pendant  que  le  mari  s'a'coolise  à  la  mer,  la 
femme  et  les  enfants  en  font  autant  à  terre.  Que 
le  nom  d'eau-de-iie  est  trompeur!  C'est  eau-de- 
mnrl  qu'il  faudrait  dire  :  mort  de  l'individu,  mort 
du  pays.  Voilà  où  nous  mène  l'alcool,  même  en 
proportions  relativement  faibles  :  on  ne  saurait  trop 
le  répéter.  On  ne  peut  songer  évidemment  à  le 
jiroserire  complètement,  mais  qu'on  fasse  une 
guerre  acharnée  aux  soi-disant  apéritifs  et  diges- 
tifs qui  s'imposent  à  force  de  publicité.  Si  le 
buveur  est  coupable,  combien  plus  le  sont  encore 
les  nombreux  tentateurs  qui,  ne  voyant  que  leur 
intérêt  personnel,  cherchent  par  tous  les  moyens 
à  débiter  leur  poison  I  Ce  serait  déjà  une  façon 
d'enrayer  le  mal  que  d'interdire  la  publicité  pour 
les  boissons  alcooliques.  Malheureusement  trop  de 
gens  sont  intéressés  à  des  titres  divers  à  ce  que 
le  contraire  ait  lieu,  et  l'on  ne  peut  compter  que 
sur  la  sagesse  du  consommateur  :  faible  espoir! 

Une  excellente  mesure,  qui  devrait  être  rendue 
plus  générale,  a  été  prise  par  M.  le  D''  Le 
Gendre,  qui  fait  distribuer  dans  son  service  à  tous 
les  malades  et  fait  afficher  |)artout  dans  les  salles 
la  notice  suivante  :  "  La  plupart  des  maladies  soi- 
gnées dans  les  hôpitaux  sont  causées  ou  aggravées 
par  l'abus  des  boissons  alcooliques.  Toutes  les 
boissons  alcooliques  sont  dangereuses.  Les  plus 
nuisibles  sont  celles  qui  contiennent,  avec  l'alcool, 
des  essences  aromatiques,  comme  la  liqueur  d'ab- 
sinthe, qui  ne  peut  jamais  être  bienfaisante,  le  vul- 
néraire et  les  prétendus  apéritifs  appelés  amers. 
Les  boissons  alcooliques  sont  encore  plus  dange- 


CAUSEniE    SCIENTIFIQUE 


i-euscs  quand  nn  les  prend  le  malin  à  jeun  et  entre 
les  repas.  I.'homme   devient  inévitablement  alcoo- 
lique,  c'est-à-dire   empoisonné   lentement  par  l'al- 
ool,  même  sans  avoir  été  jamais  en  état  d'ivresse. 


quand  il  boit  tous  les  jours  de  l'alcool,  de  la 
liqueur  ou  trop  de  vin  plus  d'un  litre  par  .joui-  . 
L'alc<iol  est  un  poison  dimt  l'usajre  habituel  délruil 
plus  ou  moins  vile,  mais  inévitablement,  les 
ors;anes  les  plus  nécessaires  à  la  vie  :  l'estomac, 
le  foie,  les  reins,  les  canaux  du  san;;,  le  cceur,  le 
cerveau.  1,'alcool  e.\cile  l'homme,  mais  ne  le  for- 
tifie pas.  Il  ne  remplace  pas  la  nourriture,  mais  il 
en  fait  perdre  le  {çoûl.  Quand  on  boit  souvent  de 
l'alcool,  ou  quand  on  boit  trop  de  vin,  on  est  plus 
e.\posc  aux  maladies,  et,  quand  on  est  devenu  ma- 
lade, la  maladie  est  toujours  plus  (cravc  ;  elle  se 
complique  souvent  de  délire  mortel.  I/alcool  cause 
très  souvent  la  phtisie,  en  afl'aiblissant  les  pou- 
mons; chaque  année,  nous  voyons  des  malades  qui 
entrent  d'abord  à  l'hôpital  pour  alcoolisme  et  qui 
reviennent  quelques  mois  plus  tard  atteints  de 
phtisie.  Les  parents  qui  ont  fait  abus  des  buissons 
alcooliques  ont  souvent  des  enfants  qui  naissent 
mal  conformés  ou  idiots  et  qui  meurent  de  con- 
vulsions. .. 

Ce  n'est  pas  seulement  dans  les  hôpitaux  qu'il 
faudrait  répandre  cette  notice,  mais  aussi  et  sur- 
tout dans  les  centres  industriels,  où  l'alcoolisme 
produit  le  plus  de  mal. 


L'emploi  de  l'eau  potable  dans  les  villes  est  une 
des  questions  qui  intéressent  le  plus  les  hygié- 
nistes et  partout  on  cherche  les  moyens  de  sté- 
riliser d'une  façon  sûre  l'eau  des  réservoirs  de 
distribution.  Dans  une  des  dernières  causeries, 
nous  avons  signalé  les  appareils  Tyndal,  installés 
à  Sainl-Maur,  pour  employer  l'ozone  à  cet  ellct.  A 
I.illc,  les  appareils  de  MM.  Marmier  et  Abraham 
sont  aussi  A  l'essai  en  ce  moment  dans  le  même 
but;  ils  emploient  également  l'ozone.  Les  pro- 
priétés bactéricides  de  l'ozone  sont  connues  déjà 
depuis  vingt  ans,. mais  pas  employées  à  cause  des 
difficultés  de  produire  l'o/.one  industriellement; 
autrement,  si  on  en  veut  de  petites  (|uantités,  rien 
n'est  plus  facile  :  avec  une  seule  étincelle  de  la 
machine  à  plaleau,  son  odeur  se  l'ail  sentir.  En 
principe,  il  suffit  donc  de  produire  de  l'électricité 
à  haute  tension  en  présence  de  l'oxygène  ou  plus 
simplement  de  l'air  ordinaire;  il  n'est  pas  néces- 
saire que  l'étincelle  jaillisse,  il  est  même  utile 
(|u'elle  ne  se  produise  pas  pour  assurer  la  conser- 
vation des  appareils;  cela  n'est  pas  toujours  facile 
à  obtenir,  car  on  marche  A  la  tension  considérable 
(le  .'in  0(10  à  10  0110  volts  ;comme  point  de  compa- 
raison, nous  dirons  que  le  courant  employé- à 
l'éclairage  est  généralement  aux  environs  de 
100  volts). 

M.  Marins  Otto  vient  d'imaginci'  un  disposilif 
très  intéressant  qui  rend,  dans  les  appareils  pro- 
ducteurs il'ozonc,  l'étincelle  inolTensive  en  sup- 
pi'imant  immédiatement  la  cause  qui  la  pinduit. 
Ku  général,  le  couivml  du  générateur  quel  qu'il 
soit,  à  très  haute  tensi<m  dans  tous  les  cas,  est 
amené  à  deux  pôles  dont  les  formes  varient  sui- 
vant les  inventeurs,  mais  qui  sont  disposés  pour 
que  l'eflluve  électi'ique  tpii  v,i  de  l'un  à  l'autre 
soit  traversé  par  un  courant  d'ail'.  .\  ces  hautes 
tensions,  il  suffit  de  fort  peu  de  chose  pour  (|u'une 
étincelle  jaillisse  entre  les  pôles  :  une  distance  un 
peu  moins  grande  entre  eux  à  un  endroit  ipià 
l'autre  peut  suflire,  et  cette  étincelle  peut  devenir 
un  vi'rilable  arc.  comme  celui  (|u'on  recherche 
dans  les  lanqies  d'éclairage;  mais  alors  c'est  le 
matériel  qui  brûle  et  mm  un  charbon  mis  là  tout 
exprès.  I)«n-.  le  ilispositif  iinagiru-  pai-   M.   Mai'ius 


f)lto,  les  pôles  sont  mobiles  l'un  par  rapport  A 
l'autre.  L'un  d'eux  est  constitué  par  un  cylindre  H 
gai'ni  inlcr-ieurement  de  bandes  métallique^  K 
fig. .'(  ,  l'autre  est  un  second  cvlindre  1' gai'ni  cxlc- 


Fig.  3.  —  Machine  de  Marias  Otto  pour  la  fabrication 
industrielle  de  l'ozone. 

K,  luuides  de  fer  placées  à  l'intérieur  d'un  cylindre  fixe  B  dans 
l'intérieur  duquel  tourne  sur  son  axe  >hi  cylindre  P  irarni  dv 
pointes.  Celles-ci  se  prolonpent  À  l'intérieur  dn  cylindre 
et  se  trouvent  en  regard  d'autres  bandes  de  fer  fixes  K. 
L'effluve  jaillit  entre  les  pointes  mobiles  et  les  bnndes  fixes. 
L'air  circule  entre  les  deux.  La  mobilité  des  électrodes  a 
pour  but  d'empêcher  les  arcs  de  se  former  et  de  ilét^-riorer 
les  appareils. 

rieurement  de  pointes  :  c'est  ce  dernier  qui  csl 
mobile,  il  tourne  autour  de  son  axe  au  movcn 
d'une  poulie  D  relice  à  un  moteur:  pour  utiliser 
plus  complètement  encore  l'effluve,  on  a  égalcmenl 
disposé  un  pôle  fixe  A  relie  au  premier,  à  l'infé- 
rieur du  cylindre  à  pointes,  et  celles-ci  se  prolon- 
gent de  ce  côté.  L'effluve  se  produit  donc  entre  les 
])ointes  et  les  bandes  métalliques  fixes  E  cl  V  : 
mais  si,  pour  une  cause  quelconque,  une  étincelle 
jaillit,  elle  est  immédiatement  arrachée  cl  l'axe 
continu  ne  se  forme  pas.  L'air  circule  entre  les 
cylindres,  un  ventilateur  le  fait  entrer  par  l'un 
des  bouts  et  il  sort  ozonisé  par  l'autre  ;  c'est  de 
là  qu'il  se  rend  aux  appareils  de  stérilisation,  qui 
peuvent  cire  de  différents  modèles.  Les  essais 
faits  en  ce  moment  dans  dilTérenles  villes  portent 
non  seulement  sur  le  générateur  d  ozone,  mais 
aussi  sur  la  façon  de  le  mélanger  aussi  inliinemenl 
que  possible  avec  l'eau. 

Quoi(|ue  cela  paraisse  assez  simple.  <in  rencoiilre 
dans  la  praficpu'  une  certaine  (lillii-iilté  à  im-flre  eu 
contact  avec  l'ozone  toutes  les  particules  d.-  leau 
à  stériliser;  le  micndw  est  si  petit  i|u'il  faut  une 
division  extrême  du  li(piidc  pom-  ipi  il  soit  sûre- 
ment détruit.  Nous  aurons  A  i'c\euir  plus  lard  sur 
ces  appai'cils,  quand  un  tvpe  aura  été  définilivc- 
M„',.l  adopté. 


.\u  point  de  vue  pédagogique  on  ne  tient  peut- 
êlre  pas  toujours  assez  compte  du  rapport  (pii 
doit  exister  entre  la  somme  de  travail  deiuamli'  et 
la  capacité  du  cerveau.  Celui-ci,  comme  les  mus- 
cles, s'nccroit  sous  l'influence  d'un  exercice  appro- 
prié et  son  frav.iil  doit  être  sagement  réglé,  sous 
peine  de  le  voir  fatigué  par  des  elTorfs  trop  consi- 
dérables. M.  le  ir  Clément  Didvcs  a  l'ail  un  tra- 
vail intéressant  A  ce  sujet  il  il  en  rend  compte 
dans  la  llevtie  f/'/ii/i/iéfie.  Il  estime  ipie.  dans  toutes 
les  écides  de  garçons  ou  de  filles,  la  durée  des 
heures  de  travail  est  généralement  trop  grande. 
C'est  plutôt  la  méthode  d'insf ruction  que  la  lon- 
gueur du  fenqis  employé  qui  doil  ilonner  de  bons 
résultats  el  voici  les  ilurées  préconisées  par  l'auteur 
de  ce  travail.  —  De  cinq  A  huit  ans  :  douze  heures 
par   semaine;    de    ilix    A    diuize   ans    ;    xingtet  une 


i 


CAUSERIE    SCIENTIFIQUE 


heures;  de  quatorze  à  quinze  ans  :  trente  heures: 
de  seize  à  dix-sept  ans  :  quarante  heures;  cin- 
quante heures  à  dix-neuf  ans. 

Si  l'on  est  appelé  à  dépasser  ces  moyennes  à  un 
moment  donné,  pour  une  préparation  d'examen 
par  exemple,  il  convient  de  donner  ensuite  un 
repos  complet  et  un   sommeil  plus  Ion;;  à  l'enfant. 


De  même  que  l'amélioration  de  la  race  cheva- 
line a  donné  naissance  avix  courses  hippi<(ues.  où 
les  concurrents  sont  soigneusement  choisis,  élevés, 
entraînés  pour  ces  épreuves.  l'auloniobiliMiie  fait 
créer  des  tvpes  spéciaux  de  véhicules  destinés  à 
voir  jusqu'où  la  résistance  des  matériaux  et  la 
puissance  des  moteurs  employés  permettront  d'allei'. 
De  ce  frenre  sont  la  voiture  de  M.  le  comte  de  Chas- 
seloup-Laubat  ^lijr.  4  et  celle  de  M.  Jcnatzy  lig.  5  ; 
toutes  deux  sont  électriques  et  construites  spécia- 
lement pour  cet  usa^e.  L'avant  est  effilé  comme  la 
proue  d'un    na\ire.  alin  de  diminuer    la    résistance 


L'encaustiquage  des  planchers  n'a  pas  seulement 
pour  but  de  leur  donner  un  aspect  plus  a(;réable: 
mais  il  est  aussi  utile  au  point  de  vue  hvfiiéniquc 
en  ce  qu'il  bouche  les  porcs  du  bois  et  ferme  leur 
accès  aux  germes  infectieux  qui  s'y  lojjeraient. 
pour  en  ressortir  sous  l'acliim  de  trépidations  ou 
d'autres  causes  analo;;ues.  Dans  la  plupart  des  cas. 
la  précaution  devient  à  peu  prés  inutile:  car  on 
bouche  bien  les  pores  du  bois,  mais  <m  laisse  entre 
chaque  planche  un  interstice  qui  est  bien  un  plus 
vaste  lojiement  à  microbes.  Aussi  le  D'  Vallin, 
professeur  à  l'Ecole  de  Santé  militaire,  a-t-il  recom- 
mandé de  commencer  par  mastiquer  toutes  les 
fentes  des  parquets.  D'après  ces  principes,  M.  An- 
nequin  obtient  d'excellents  résultats  en  opérant  de 
la  façon  suivante  :  il  fait  un  mastic  composé  de 
blanc  d'Espatrne  et  colle  forte,  qu'il  colore  avec  de 
la  terre  de  Sienne.  Après  l'avoir  introduit  dans  les 
interstices  du  plancher,   il    laisse  sécher  quaranle- 


Fig.  '4.  —  Toiture  électrique  de  course 
de  M.  le  c"  de  Chasseloup-Laubat. 


Fig.  5.  —  Toiture  électrique  de  course  de  M.  Jenatzv, 


de  l'air.  C'est  sur  la  route  centrale  du  parc  agrricole 
d'Achères  qu'ont  lieu  les  essais;  on  comprend,  en 
effet,  que,  pour  affronter  les  très  grandes  vitesses, 
il  faut  un  endroit  spécial  où  la  circulation  puisse 
être  exclusivement  réservée  aux  concurrents.  La 
distance  à  parcourir  est  seulement  de  deux  kilo- 
mètres, ce  qui  est  suffisant  pour  une  épreuve  de 
ce  grenre.  Le  premier  kilomètre  a.  jusqu'à  présent, 
été  parcouru  par  M.  de  Chasseloup-Laubat  en  qua- 
rante-huit secondes  ;  il  faut  pour  celui-là  tenir 
compte  du  démarrafre:  quant  au  second,  le  véhi- 
cule étant  lancé,  il  ne  faut  plus  que  trente-huit 
secondes  pour  le  parcourir.  M.  Jenatzj-  suit  son 
conciu'rent  de  très  près. 

Cela  fait  presque  95  kilomètres  à  l'heure!  Il  n'y 
a  pas  de  trains  express  qui  obtiennent  cette  vitesse 
comme  moyenne.  Il  est  juste  d'ajouter  que.  si  les 
automobiles  devaient  conserver  cette  rapidité  pen- 
dant plusieurs  kilomètres  de  suite,  il  est  probable 
que  leurs  orfianes  ne  résisteraient  pas.  Mais  il  en 
est  de  même  dans  les  courses  de  chevaux  :  on  ne 
demande  jamais  à  un  animal  de  produire  en  ser- 
vice courant  ce  qu'on  obtient  sur  un  hippodrome. 
Ces  régimes  d'expérience  n'en  sont  pas  moins  utiles 
à  divers  points  de  vue,  pour  renseigner  les  con- 
structeurs :  ceux  qui  s'y  prêtent  auront  droit  à  la 
reconnaissance  de  tous  les  amateurs  d'automobile, 
car  ils  jouent  là  un  jeu  qui  peut  être  fort  dauftc- 
reux;  cela  prouve  en  tout  cas  qu'ils  ont  une  con- 
fiance absolue  en  la  solidité  de  leur  monture. 


huit  heures:  après  cela,  il  chauffe  de  la  parafBne 
à  300  degrés,  qui  est  à  peu  près  son  point  d'ébul- 
lition,  et  il  la  répand  sur  le  parquet.  .\  cette  tem- 
pérature, elle  pénètre  le  bois  à  peu  près  de  4  mil- 
limètres et,  quand  le  refroidissement  commence, 
on  pratte  pour  enlever  l'excédent. 

L'n  plancher  ainsi  préparé  offre  une  surface  bril- 
lante impénétrable  aux  germes  infectieux,  inatta- 
quable aux  acides  et  aux  alcalis.  M.  .\nnequin 
estime  que  le  prix  de  revient  est  de  70  centimes 
par  mètre  carré,  dans  une  salle  où  le  parquet  est 
en  mauvais  état,  et  de  50  centimes  s'il  est  neuf: 
mais,  une  fois  l'opération  faite,  il  n'y  a  pas  à  la 
renouveler  avant  plusieurs  années. 

C'est  une  méthode  dont  il  y  a  lieu  de  recom- 
mander l'emploi,  non  seulement  dans  les  hôpi- 
taux, les  infirmeries,  les  casernes  et  les  établisse- 
ments d'instruction,  mais  en  général  partout  où  la 
présence  d'un  public  nombreux  tend  à  mettre  en 
mouvement  les  poussières,  souvent  dangereuses, 
accumulées  dans  le  parquet. 

A  ce  sujet  des  conférences  x*ont  être  organisées 
par  la  Ligue  contre  la  tuberculose,  fondée  depuis 
quelques  années,  dans  le  but  de  prévenir  chacun 
des  dangers  qu'il  court  et  de  mettre  le  remède  û 
côté  du  mal.  Le  remède,  dans  la  plupart  des  cas, 
est  la  précaution  hygiénique.  On  trouve  le  pu- 
blic heureusement  de  moins  en  moins  sceptique; 
les  travaux  de  Pasteur  l'ont  convaincu,  et  on  com- 
mence à  croire   que   réellement,  les  maladies  étant 


S46 


CAUSERIE    SCIENTIFIQUE 


dues  A  un  micnibp,  celui-ci  ninrl.  la  maladie  avorte. 
Grâce  aux  mesures  (|ue  le  publie  consent  enfin  à 
prendre  :  ébullilion.  filtrage  des  eau»  suspectes, 
désinfection  des  locaux  apris  les  cas  de  maladies 
contagieuses,  on  voit  diminuer  tous  les  jours  les 
fièvres  typhoïdes,  scarlatines,  etc.  Mais  une  ma- 
ladie plus  terrible  que  le  choléra  et  qu'on  n'a  pas 
encore  assez  appris  À  redouter,  c'est  la  tuberculose. 
Beaucoup  en  sont  atteints  et  leurs  crachats  dessé- 
chés, mêlés  aux  poussières  de  l'atmosphère,  font 
de  nombreuses  victimes.  Ileller  estime  (|ue  le 
nombie  d<'  bacilles  expcetiués  quotidiennement  par 
un  phlisique  est  de  plus  de  sept  milliards! 

Des  expériences  concluantes  faites  sur  les  cobayes 
prouvent  (|u'il  y  a  presque  certitude  de  contami- 
nation pour  tous  les  indixidus  ipii  liabilent  uiu- 
pièce  où  sonl  desséchés  des  crachats  de  phlisique. 
On  ne  saurait  ti'op  recommander  d'observer  et  de 
faire  observer  par  les  autres  les  précautions  si 
simples  qui  sont  pi'cscrites  :  ne  jamais  cracher  par 


On  a  cru  pendant  lon^'lcnqis  que  la  trulTe  était 
un  produit  naturel  du  sol  qu'on  ne  pouvait  |)as 
reproduire  artificiellement  et  qu'il  fallait,  comme 
pour  les  minéraux,  se  contenter  de  l'exploiter  lA 
où  elle  se  trouvait.  Cependant,  comme  c'est  l'un 
des  produits  de  la  terre  qui  donne  le  plus  de 
revenu,  et  cpie  la  France  en  a  cimime  la  spécia- 
lité, puisqu'elle  en  exporte  pour  plus  de  1  millions 
de  francs  par  an,  alors  qu'on  n'en  importe,  et  de 
qualité  inférieure,  que  pour  environ  700  000  francs, 
on  s'est  dit  qu'il  serait  bon  de  pouvoir  produire  à 
volonté  le  précieux  champignon.  Les  recherches, 
qui  remontent  déjà  assez  loin,  ne  restèrent  pas 
tout  à  fait  inutiles,  et  l'on  parvint  à  réussir  à  créer 
des  truflières  au  moyen  de  glands  de  chêne  semés 
dans  un  terrain  propice.  Ce  moyen,  qui  est  le  plus 
répandu,  est  tout  à  fait  indirect,  et  il  en  existe 
d'autres  plus  rationnels  qui  consistent  à  transpor- 
ter de  la  teri'e  d'une  trullière  naturelle  dans  un 
endroit  qui  se  prête  à  ce  genre  de  culture  :  il  y  a  là 
une  sorte  d'ensemencement;  mais  les  résultats 
sont  généralement  très  incertains. 

Cependant,  il  y  a  peu  de  temps,  M.  le  duc  de 
Lesparre  a  fait  à  l'Académie  des  sciences  une 
conmumication  qui  ]>ermct  d'espérer  qu'une  étude 
plus  complète  et  plus  scientifique  des  conditions 
de  reproduction  de  la  Irulfe  peut  amener  de  très 
bons  résultats  par  la  culture  directe.  I.e  procédé 
employé  consiste  à  déposer  des  spores  de  Irufl'e 
sur  les  feuilles  vertes  du  chêne  ou  du  noisetier; 
une  huitaine  de  jours  après,  il  se  jiroduit  une  ger- 
mination ;  mais  il  ne  faut  détacher  les  feuilles  de 
l'arbre  qu'après  six  ou  sept  semaines  |>our  les 
ensemencer;  il  est  évident  qu'cm  ne  peut  faire  cet 
ensemencement  iiue  dans  un  terrain  convenable- 
ment préparé,  débarrassé  des  plantes  nuisibles  et 
de  t>i"élérence  situé  sous  des  chênes  noirs,  car  la 
présence  de  cet  arbre  parait  absolument  indispen- 
sable à  l'existence  des  trul)ières.  On  se  procure 
des  spores  en  laissant  dessécher  une  truite  à  un 
endroit  sec  jusqu'à  ce  (pi'elle  ileviennc  dure  et 
racornie.  On  la  broie  alors  avi'c  de  l'eau,  de  ma- 
nière à  foi'mei'  une  pâte  liquide,  et  c'est  cette 
pâte  qui  renferme  une  très  grande  quantité  de 
spores  (pi'on  étend  siu-  les  feuilles.  La  question  est 
(lu  reste  cniore  assez  neuve  et  mérite  d'êlrc  étu- 
diée: il  existe  un  .\lin;iii;ii:h  tlii  Ini/iiulleiir,  \iar 
M.  <le  Hosi'cdon,  ime  pourrnnl  eonsidtcr  ceux  de 
nos  lecteiu's  que  la  (pu'stion  intéresse;  les  pro- 
cédés de  M.  le  duc  de  l.esparre  y  sont  exposés 
avec  les  plus  grands  détails. 


Le  montage  du  pont  Alexandre  III  est  aujour- 
d'hui assez  avancé  pour  qu'on  se  rende  compte 
de  son  aspect  fig.  6  .  C'est  un  pont  biais  d'une 
seule  arche  de  110  mètres  de  large  entre  les  culées; 
sur  celles-ci    s'appuient   les    articulations   dont  le 


Fig.  6.  —  État  actuel  du  Pont  Alexandre  II  f,  montrant 
une  grande  partie  de  l'arche  métalHipie  de  110  mètres 
mise  en  place. 

système  est  calculé  de  façon  que  les  arcs  qui 
forment  cette  immense  arche  ne  travaillent  qu'à 
la  compression. 

Nous  avons  déjà  parlé  de  l'opération  intéres- 
sante qui  consistait  à  mettre  en  place  la  passe- 
relle de  montage;  elle  repose  à  chaque  cxlrémit<5 
sur  des  chevalets  munis  de  galets  et  peut  se  dépla- 
cci"  dans  le  sens  du  courant  du  fleuve  à  mesure 
des  besoins  pour  amener  chaque  arc  en  |>lacc  dans 
toute  la  largeur  du  pont.  Au  milieu,  elle  est  sou- 
tenue par  deux  pylônes  en  charpente  foncés  sous 
l'eau,  et  à  chaque  bout  elle  porte  deux  hangars 
abritant  les  treuils  et  les  machines  à  vapeur.  Tout 
cet  outillage  fonctionne  très  régulièrement  et  les 
arcs  prennent  rapidement  leur  jjlace,  bien  que  le 
poids  soit  de  1C6  000  kilogrammes  pour  ceux  qui 
sont  à  l'extérieur  et  de  li.3  000  kilogrammes  |)our 
les  intermédiaires.  Ces  arcs  sont  en  acier  moulé 
et  les  motifs  décoratifs  sont  en  partie  en  fonte 
et  en  partie  en  bronze  pour  les  principaux  sujets 
de  sculpture.  Comme  déciu-ation,  en  dehors  de 
l'ouvrage  principal,  on  a  élevé  à  chaque  angle,  de 
chaque  coté  de  la  Seine,  de  très  grands  pylônes 
en  maçcmnerie;  il  nous  semble  qu'ils  viennent  un 
peu  là  sans  raison  d'être  et  ils  étonnent  plutiM  le 
spectateur. 

On  prétend  que  la  chaussée  du  jiont  sera  tr(»p 
élevée  et  nuisipiera  la  perspective  de  l'hotcl  des 
Invalides  qu'on  avait  voulu  ménager;  on  ne  peut 
pas  encore  se  rendre  compte  du  résidtal  eii  ce  nu»- 
uu'nt  à  cause  de  la  passeiélle  île  montage  (pii  tient 
toute  la  place;  à  considérer  la  partie  de  l'arche 
mise  actuelleuu'nt  en  place,  il  ne  send)le  pas  (pie 
celte  fâcheuse  éventualité  se  produise  et  il  est 
probable  (pu-  des  jardins  sitiu's  entre  le  grand  et 
le  polit  palais,  à  jieu  près  conq>lèlenu-nt  terminés 
pour  le  gros  leuvre.  qui  remplacent  l'ancien  l'a- 
lais  (le  l'iiuluslrie.  on  jcuiira  de  la  perspective  (pi'on 
a  eu  pour  but  de  nu''nager  en  faisant  ces  travaux. 
L'ensend)le  de  l'Exposition  avance,  le  Chani))- 
de-Mars  se  ciuivre  de  charpentes  en  fer  cl  les  ga- 
leries se  dessinent  ;  les  ccuistructions  accessoires, 
telles  que  celles  du  panorama  aniuu'  de  l'histoiiv 
du  vieux  Paris,  sonl  pres(|ue  lerminé-cs.  Nous  don- 
nerons, en  lenq)s  et  lieu,  à  nos  leeleui's  les  détails 
(pii  pourront  les  intéresser  à  ce  sujet. 


»  nom  itonrifS  au  jutint  ih-  vm-  tcffntijîiju^  ft  ti}  tUhoi 
aux  demandfi    d'ttdreufs  ou  dt  rm-viçnt^nenti  « 


dr  toute  récent] 
nnierciaux. 


(!.    Ma  nu  se  haï.. 
nui  it  ne  êrrn  pns  répondu 


CHRONIQUE    THÉÂTRALE 


CoMKDlE-FR\Nf;\lsE.   —    Lf  Torrent^  comédie  en  quatre  actes, 
de  M.  .Maurice  Donnay. 

Il  y  avait  pléthore  le  mois  dernier,  r'est  de 
disette  que  nous  pâtissons  aujourd'hui.  .\  part  le 
Torrent,  la  nouvelle  piùce  de  M.  Maurice  Donnay, 
que  la  Comédie- Française  a  montée  avec  le  soin 
ciiii  oaiMclénse  la  grande  Maison,  cl  une  amusante 
comédie-vaudeville:  Ma  bru!  de  MM.  Paul  Bil- 
haud  cl  Fabrice  Carré,  représentée  avec  grand 
succès  à  rOdéon,  nous  n'aurions  i|ue  peu  de  chose 
à  raconter  sur  les  manifestations  de  l'art  drama- 
tique pendant  ces  trente  derniers  jours. 

L'appai'ition,  sur  la  première  scène  du  monde, 
de  l'œuvre  d'un  jeune  auteur,  comme  M.  Maurice 
Donnay,  est  un  signe  des  temps.  Nous  assistons 
à  l'éclosion  d'une  génération  nouvelle,  jeunes  reje- 
tons d'un  arbre  archi-séculaire,  dont  les  rameaux 
anciens  se  sont  tour  à  tour  desséchés  ou  bien  sont 
prématurément  tombés  sous  les  coups  de  la  fatale 
cognée...  Ilélas  :  il  est  bien  dépouillé  maintenant, 
le  vieil  arbre:  il  n'étend  plus  guère  de  feuillage 
majestueux,  et  il  faudra  de  longues  années  avant 
qu'on  puisse  \'enir  de  nouveau  rêver  sous  son  om- 
brage. J'imagine  que  la  génération  de  dramaturges, 
dont  nous  suivons  avec  un  sympathique  intérêt  les 
consciencieuses  tentati\es,  sera  une  génération 
transitoire  destinée  à  frayera  leurs  successeurs  des 
voies  nouvelles.  Cela  tient — j'y  reviens  encore,  j'y 
reviendrai  sans  cesse  —  à  l'incurie  des  directeurs, 
qui,  depuis  quinze  ans,  n'ont  rien  prévu,  n'ont 
rien  su  prépai'er.  Aujourd'hui  que  les  vieux  maîtres 
s'en  sont  allés,  les  jeunes  n'ont  pu  acquérir  l'ex- 
périence nécessaire,  et  le  public,  attardé  dans 
l'admiration  des  formules  surannées,  n'a  pas  encore 
eu  le  temps  de  faire  son  éducation  et  de  s'accoutu- 
mer insensiblement  à  un  idéal  plus  rapproché  de  la 
vérité...  On  a  démoli,  on  a  renversé  bien  des  forte- 
resses où  s'étaient  réfugiées  les  con^'entions  et  les 
invraisemblances  :  mais,  le  siège  achevé  et  la  vic- 
toire remportée,  on  n'avait  rien  à  mettre  à  la  place 
des  ruines.  Le  théâtre  contemporain  ressemble  à 
un  chanipde  bataille  dévasté  au  soir  d'une  journée 
sanglante.  Lorsque  l'école  romantique  fit,  en  1830, 
le  splendide  effort  d'où  elle  devait  sortir  victorieuse 
de  l'école  classique,  au  moins  existait-elle,  avec 
son  organisation  complète:  elle  avait  ses  chefs  et 
son  armée.  Les  vaincus  se  virent,  du  jour  au  len- 
demain, remplacés,  et  le  trône  de  l'art  dramatique 
ne  connut  pas  de  vacance...  .\ujourd'hui,  les  pro- 
cédés vieillis  du  romantisme  ont  craqué  de  toutes 
parts,  le  souille  d'enthousiasme  et  de  jeunesse  qui 
animait  jadis  toute  la  natiim  s'est  éteint  !...  Rien  ne 
surgit  à  l'horizon...  Des  tentatives  quelquefois  heu- 
reuses, des  essais  pas  toujours  infructueux,  une 
guerre  de  partisans  à  travers  les  broussailles, 
quel(|ues  beaux  coups  de  feu  par-ci  par-là,  des 
arquebusades  un  peu  partout;  mais  pas  d'ordre, 
pas  de  méthode,  pas  d'école...  Il  n'en  pouvait  être 
autrement.  Pendant  de  si  longues  années,  on  a  dé- 
couragé toutes  les  bonnes  volontés,  on  a  lassé 
toutes  les  patiences,  on  a  stérilisé  tous  les  elTorts... 
Aujourd'hui,  il  faut  payer  :  la  note  est  salée... 
Est-ce  à  dire  que  le  théâtre  soit  mort  '?  Non.  assu- 
rément. Le  théâtre  en  France  ne  peut  pas  mourir; 
il  est  dans  notre  sang,  nous  l'avons  dans  la  peau; 
mais  il  sommeille  !  C'est  une  éclipse  momentanée, 
une  anémie  passagère  dont  les  causes  sont  mul- 
tiples... Un  jour  viendra  où.  le  malaise  actuel  ayant 
disparu,  la  scène  française  brillera  d'un  nouvel 
éclat,  j'en  suis  bien  convaincu...  Verrons-nous 
cette   aurore  ?   Je   le   souhaite.    En    tout   cas,    nos 


enfants  assisteront  à  ce  réveil:  ils  en  auront  l'âme 
réjouie...  Pour  le  moment,  nous  sommes  dans  la 
pénombre,  dans  le  chiarn  osruro,  comme  disent  les 
Italiens,  dans  la  demi-obscurité  familière  aux 
chambres  de  malades  :  il  y  faut  marcher  â  pas 
comptés  et  parler  doucement,  sans  élever  la  voix. 
Ces  réllexions,  qui  me  sont  suggérées  par  l'audi- 
tion du  Torrent,  ne  peuvent  et  ne  doivent  en  rien 
affecter  le  délicat  et  spirituel  psychologue  un  peu 
amer  qui  se  cache  chez  M.  Maurice  Donnay,  sous 
une  apparence  de  raillerie  légère.  Dans  sa  pièce 
nouvelle,  l'œuvre  la  plus  importante,  sinon  la 
mieux  venue,  qui  soit  sortie  de  son  cerveau,  je 
retrouve  une  partie  des  qualités  qui  le  distinguent 
et  qui  lui  ont  fait  jusqu'ici  sa  large  place  daiis  la 
jeune  littérature  dramatique;  mais  je  n'y  retrouve 
plus,  et  c'est  ce  qui  m'afflige,  sans  m'inquiéter 
outre  mesure,  sa  qualité  maîtresse  :  la  gaieté  et  la 
raillerie  mordante  qui  avaient  jusqu'alors  assuré 
son  succès...  Oh!  je  conçois  bien  que  l'idée  seule 
d'écrire  pour  ce  tremplin  solennel  a  du  glacer  ou 
du  moins  tempérer  sa  verve  prime-sautière;  je  com- 
prends parfaitement  qu'ayant  à  fournir  des  mots 
et  des  idées  à  toute  une  pléiade  de  sociétaires,  à  la 
fois  juges  et  interprètes,  il  ait  éprouvé,  en  trem- 
pant sa  plume  dans  son  encrier,  la  rude  émotion 
qui  doit  étreindre  quiconque  se  hasarde  pour  la 
première  fois  à  écrire  pour  d'aussi  imposants  per- 
sonnages. C'est  ce  qu'on  appelle  couramment 
l'émotion  inséparable  d'un  premier  début.  Mais  le 
public,  lui.  ne  s'intpiiète  pas  des  causes  de  la  dé- 
faillance :  il  se  borne  à  la  constater.  Et  voilà  le 
danger...  En  écoutant  le  Torrent,  il  semble  qu'on 
assiste  à  la  représentation  d'une  œuvre  posthume 
d'Alexandre  Dumas  fils  demeurée  inachevée  et 
mise  Â  peu  près  au  point  par  quelque  disciple  res- 
pectueux des  procédés  du  maître,  mais  inhabile  à 
s'en  servir.  Si.  au  lendemain  de  Phrynè.  d".4//- 
leurs  et  surtout  d'Amants,  on  fut  venu  dire  à 
M.  Maurice  Donnay  qu'il  chausserait  un  jour  les 
bottes  de  l'auteur  du  Demi-Monde  et  que  —  ceci 
est  plus  fort  —  il  ferait  de  l'un  de  ses  personnages 
une  incarnation  nouvelle  du  Desgenais  raisonneur. 
de  Théodore  Barrière,  dont  l'insupportable  de 
Rieux.  de  tWmi  des  femmes,  fut  une  épreuve 
retouchée  et  dont  le  Morins.  du  Torrent,  est  la 
plus  récente  éditifm.  j'entends  d'ici  le  beau  rire 
sonore  par  leiiuel  l'humoriste  chatnoiresque  eût 
accueilli  la  prophétie...  «  Moi  !  se  fût-il  écrié, 
tomber  dans  ce  raplaplal  Introduire  dans  une 
pièce  ce  dévideur  de  phrases  sans  portée,  ce  cryp- 
togame parasite  poussé  sur  le  drame  comme  un 
champignon  sur  un  mur,  cet  empêcheur  de  danser 
en  rond,  ce  fâcheux  qui  ne  tient  à  l'action  que 
pour  l'encombrer,  qui  n'a  de  lien  avec  les  autres 
personnages  que  son  bavardage  souvent  nuisible, 
ce  donneur  de  conseils  contradictoires  et  généra- 
lement ,-fl>surdes,  cet  intermédiaire  entre  la  pensée 
de  l'auteur  et  1  intelligence  des  spectateurs,  ce 
lampiste  chargé  d'éclairer  les  obscurités,  ce  car- 
tonnier  destiné  à  recueillir  les  documents  dune 
intrigue  parfois  touffue,  cet  avertisseur  dont  la 
fonction  consiste  à  chaque  acte  à  dire  au  public 
distrait  :  «  Voici  où  nous  en  sommes,  ne  vous 
(I  égarez  pas.  je  vous  prie,  ou  vous  n'y  \'errez 
«  goutte!...  >t  Allons!  pour  qui  me  prenez-vous'? 
Je  n'ai  peut-être  pas  encore  et  c'est  bien  excu- 
sable toute  l'expérience  nécessaire  pour  bâtir  une 
pièce  suivant  les  règles  normales  dont  la  science 
ne  s'acquiert  qu'après  de  nombreux  essais  person- 
nels ;  mais  il  est  des  formules  conventionnelles 
contre  lesquelles  s'insurge  mon  esprit    si  moderne 


81S 


CHRONIQUE    TIIKATRALE 


et  si  clair,  qu'il  ne  reconnaîtra  jamais  et  devant 
lesquelles  il  ne  s'est  jamais  incliné  et  ne  s'inclinera 
jamais...  Que  si,  dans  un  débat  d'ànies,  j'ai  besoin 
que  mon  personnage  principal  confie  ses  scrupules 
à  un  interlocuteur,  pour  éviter  la  rcnpaiiie  niclo- 
dramatii|iic  du  mnnolii};ue:  que  s'il  lui  faut,  pour 
ainsi  dire,  croiser  le  fer,  comme  à  la  levon  d'es- 
crime. a\'ant  d'aller  sur  le  terrain,  je  lui  donnei'ai 
comme  second  momentané  un  personna^'e  d'ar- 
rière-plan, une  sorte  de  confident  de  tragédie,  si 
mon  imagination  en  détresse  ne  me  fait  pas  trouver 
dans  l'action  même  l'adversaire  utile,  mais  jamais 
cette  pensée  saugrenue  ne  me  poussera  dans  la 
cervelle  de  ressusciter  un  poncif  démodé,  de  jeter 
à  la  traverse  de  mon  drame  un  assommant  indi- 
vidu, <lont  les  conférences  saugrenues  se  super- 
jinscnt,  se  substituent  même  à  l'action,  émasculent 
mon  héros,  lui  retirent  son  libre  arbitre  et  le  ré- 
duisent au  rôle  de  pantin  irresponsable,  dont  un 
intrus  inexpliqué  tire  à  mon  gré  les  ficelles  !  » 

Voilà  sûrement  ce  qu'eut  répondu  M.  Maurice 
Donnay.  C'est  tout  le  contraire  qu'il  a  cru  devoir 
faire.  C'est  à  cause  de  ce  personnage  équivoque, 
nuisible  au  demeurant,  que  la  pièce  tout  entière 
a  je  ne  sais  quel  air  de  déjà  vu  qui  lui  enlève  une 
partie  de  ses  qualités....  car  elle  en  a  de  très  belles 
et  de  très  sérieuses...  Elle  est  bien  conduite,  encore 
que  le  sujet  ne  comportât  peut-être  pas  quatre 
actes  et  qu'il  y  en  ait  sûrement  un  de  trop;  mais 
les  hors-d'œuvre  dont  elle  fourmille  sont  plaisants 
et.  si  l'on  avait  pu  condenser  un  peu  quelques  coins 
(I  ■  ili  ilogue,  ce  défaut  aimable  deviendrait  un 
véritable  mérite...  Quant  à  la  thèse  —  car  c'est 
une  pièce  à  thèse,  hélas!  —  elle  n'est  pas  d'une 
nouveauté  absolue.  Le  droit  au  bonheur  est  un 
thème  sur  lequel  im  a  depuis  longtemps  brodé  de 
nombreuses  et  de  brillantes  variations.  Nous  avons 
déjà  entendu  ailleurs  celles  du  Torrent. 

Voici  l'analyse  succincte  de  la  pièce,  son  argu- 
ment, pour  mieux  dire.  Il  tient  en  quelques  lignes. 

Deux  ménages  mal  assortis  vivent  et  voisinent 
dans  une  province.  M.  Camille  Lambert  —  bour- 
geois bourgcoisant,  imbu  de  tous  les  préjugés  de 
ceux  qui  ont  lec<eur  sec  et.  se  tenant  rigides  sur  le 
terrain  des  principes  et  des  droits  individuels,  se 
prétendent  fils  de  la  Révolution,  sans  jamais  en 
avoir  compris  la  grandeur  et  la  morale  fraternelle 
basée  sur  les  devoirs  sociaux  — a  épousé  ime  jeune 
fille  à  l'àme  tendre  et  romanesque.  De  ce  mariage 
de  convenance  sont  issus  deux  enfants,  fille  et 
garçon,  que  la  maman  adore,  sur  lesquels  elle  a 
reporté  en  partie  toutes  les  aspirations  alVectives 
de  sa  nature  aimante.  M.  Lambert,  lui,  ayant,  par  la 
naissance  d'un  fils,  assuré  la  transmission  de  son 
nom,  se  lient  pour  quitte  envers  la  société  comme 
envers  sa  femme  qui  n'est  plus  à  ses  yeux  que  la 
gouvcrna:ite  de  ses  enfants.  De  quoi  se  plaindrait- 
elle.'  Considération,  fortune,  bien-être,  elle  a  tout 
ce  qui  est  nécessaire  à  une  femme.  Il  lui  manque 
l'amour!  mais  l'amoui' c'est  le  superflu.  OrM.  Lam- 
bert, bon  comptable  de  sa  vie,  n'admet  point  les 
dépenses  inutiles. 

D'autre  part,  .Julien  Versannes,  clubman  élégant, 
distingué,  àme  haute  cl  fière,  a  épousé  une  gen- 
tille poupée  parisienne,  sèche  de  cieur,  fri\ole  et 
1res  sportive,  pour  laquelle  l'existence  s'écoule 
(■nire  un  polo,  une  promenade  à  bicyclette  ou 
quelque  partie  de  chasse  avec  groom  pour  tenir  et 
<'liarger  les  armes.  Des  enfanis,  .lulien  en  a  hmg- 
lemps  désiré;  mais  Charlotte  Versannes  s'esl  tou- 
jours refusée  à  pratiquer  ce  sport  spécial  qui  ris- 
cpierail,  ne  fût-ce  que  pendant  ((uelqucs  mois,  de  la 
priver  de  sn  distraction  favorite,  la  bicyclette,  et 
?)eul-étrc  même  lui  déformerait  la  taille  à  toni 
jamais.  L'amoin-!  qu'esl-ce  que  c'est  que  cela'.' 
IM-ee  que   les  jeunes  filles    ■■  smarl  »    d'à    présent 


ont  un  cœur?  C'est  bon  dans  les  romance:,  avec 
les  petits  oiseaux,  les  petits  ruisseaux  et  les  pelite-s 
fieureltes.  \'ersannes,  las  de  la  vie  futile  et  oisive 
de  Paris,  s'est  retire  dans  ses  terres  du  IVrigord. 
où  il  fait  de  l'élevage,  se  retrempant  ainsi  dans  la 
nature  et  donnant  un  débouché  à  son  activité 
inquiète. 

Voilà  donc  les  ménages  côte  A  cote.  Il  arrive  ce 
qui  devait  arriver  forcément  :  Julien  Versannes  et 
Valentine  Lambert  ont  échangé  leurs  âmes  faites 
pour  s'entendre  et  se  comprendre,  et  un  soir,  tout 
simplement,  parce  que  la  grande  voix  de  la  nature 
les  y  conviait  irrésistiblement,  ils  sont  tombés  aux 
bras  l'un  de  l'autre...  Mais  une  catastrophe  se  pré- 
pare qui  serait  une  joie  ineffable  si  Valentine  était 
la  femme  légitime  de  Julien,  qui  devient  un  malheur 
épouvantable  parce  qu'elle  lui  est  légalement  étran- 
gère, parce  que  l'un  et  l'autre  sont  maries,  parce 
que  Valentine  est  mère  et  tendre  mère.  Ce  malheur, 
c'est  une  nouvelle  maternité  prochaine  dont  la 
jeune  femme  fait  l'aveu  dans  une  scène  vraiment 
exquise.  Que  faire?  Fuir  ensemble,  abandonner  l'un 
son  foyer  sans  amour,  l'autre  les  deux  êtres  qui 
jusque-là  ont  rempli  sa  vie  et  qui  ont  besoin  d'elle 
et  de  sa  tendresse  infinie?  Feinllre?  Donner  au 
principe  du  Droit  :  7s  pnter  est  (ftifin  nupti.-e  de- 
monstranl.  une  vraisemblance  acceptable?  L'alter- 
native est  odieuse  et  le  cœur  loyal  de  Valentine 
se  soulève  à  l'idée  d'une  telle  hypocrisie  ou  d'une 
cruauté  pareille... 

Julien  consulte  un  ami,  le  fâcheux  Morins  dont 
j'ai  parlé  plus  haut.  «  Fuyez,  lui  conseille  ce  Dcs- 
genais  nouvelle  manière.  Le  droit  au  bonheur  est 
le  plus  sacré  des  droits.  Déchirez  le  pacte  qui  vous 
enchaîne  et  allez-vous-en  loin  du  monde  ftindei' 
une  famille  nouvelle.  "  Il  en  parle  à  l'aise,  le  bon 
Morins,  célibataire  irresponsable. 

De  son  côté,  Valentine  confesse  sa  faute  et  confie 
ses  angoisses  à  un  vieux  prêtre  de  mieurs  impec- 
cables et  d'esprit  ouvert  à  toutes  les  faiblesses  hu- 
maines :  c.  Malheur  i  celui  par  qui  le  scandale 
arrive  !  lui  répond  l'homme  de  Dieu.  Rapprochez- 
vous  de  votre  mari.  Le  sacrifice  est  terrible.  oITrcz-le 
au  Seigneur  comme  une  expiation.  Songez  à  vos 
enfants,  dont  vous  n'avez  pas  le  droit  de  déshonoivr 
la  mère...  ■■ 

Chacun,  à  son  point  de  vue  spécial,  a  peut-être 
raison,  et  les  deux  morales  se  peu\ent  défendre 
par  des  arguments  péremptoires.  Il  n'y  a  pas  d'autre 
issue,  il  faut  choisir. 

Valentine  en  trouve  une  troisième  un  peu  na'ive. 
Elle  fait  à  son  mari  l'aveu  de  sa  faute  cl  le  sup- 
plie, en  lui  jurant  de  ne  plus  chercher  A  revoir  son 
amant,  de  lui  laisser  sa  place  au  foyer  près  de  ses 
enfants  et  de  pardonner. 

Là  encore  se  place  une  fort  belle  scène,  la  ]>lus 
fcu'te  de  tout  l'ouvrage,  avec  le  duo  d'amour  pas- 
sionné entre  Julien  et  Valentine  :  c'est  la  scène  où 
Lambert  et  sa  femme  se  jettent  à  la  Icte  leurs 
griefs  respectifs.  Supplications  et  larmes  sonl  im- 
puissantes à  fléchir  le  mari  inllexible.  I.aniberl 
permet  à  A'alentine  d'embrasser  ses  enfanis,  il  la 
malheureuse,  désespérée,  la  tête  perdue,  quille, 
celle  maison  où  jamais  elle  ne  doit  plus  rentrer  cl 
se  jette  dans  un  torrent  ipii  traverse  le  parc,  pré- 
férant la  mort  à  la  vie  odieuse  qui  serait  désormais 
la    sienne... 

C'imme  on  In  dit  justement,  c'est  un  dénouomeni, 
ce  n'est  pas  une  solution...  Y  en  avait-il  une? 

Le  théâtre  répiuul  :  non!...  La  vie  implacable  el 
logiipie,  répond  :  peul-êlre!...  Mais  ce  peiil-vire! 
est  gros  lie  menaces,  ses  consé<|uenees  sonl 
l'Iïroyables  et  enirainent  à  leur  suilc  In  cour  d'as- 
sises". Il  est  inutile  d'insisicr.  on  n  compris.  Sacri- 
fice |)our  sacrifice,  lequel  choisir?  La  ipieslion 
s'élargit  singulièrement  si  on  l'envisage  à  ce  point 


i 
4 


CIIUÛNIQUE    THEATRALE 


S.19 


de  vue  et.  en  face  de  ce  fameux  droit  a>i  bonheur 
droit  nullement  dcmontué  d'ailleurs  el  qui,  en 
respéec,  n'est  qu'un  poslulatum,  il  s'en  dresse 
peut-être  un  autre,  monstrueux,  qui  en  est,  en 
quelque  sorte,  le  ei)rollaire! 

,1  ignore  si  l'idée  en  est  venue  à  M.  Maurice 
Domiay.  En  tout  cas.  s'il  y  a  songé,  il  n'a  pas  osé 
aller  justiu'au  bout  de  sa  pensée.  Il  s'est  contenté 
d'exposer  le  problème  sans  en  indiquer  la  solution. 

A'oilà  l'œuvre.'  Elle  a  des  défauts  sans  doute: 
mais  elle  n'est  pas  banale,  on  en  conviendra,  et, 
n'était  son  ordonnance  générale,  all'aiblic  par  l'in- 
troduction de  personnafïcs  par  trop  accessoires, 
il  n'y  aurait  qu'à  lui  reprocher  un  peu  de  timidité. 
Quand  on  aborde  de  tels  sujets,  il  faut  les  traiter  à 
fond,  sans  défaillance.  Oumas  n'y  eût  point  manqué. 
L'auteur  des  Idves  de  M""  Auhr.iy  et  de  l'Affaire 
Clemenceau  avait,  en  même  temps  que  le  courage 
d'exposer  des  idées  paradoxales  pour  ne  point 
dire  subversives  ,  la  prestigieuse  habileté  de  les 
faii'c  admettre,  nu  moins  pendant  le  cours  de  la 
repiésenlation.  C  était  sûrement  l'esprit  le  plus  faux 
qui  ail  jamais  existé,  mais  c'était  un  fort...  Le  talent 
croissant  de  M.  Maurice  Donnay  ne  lui  permet  i>as 
encore  ces  audaces  pour  la  justification  cl  le  triom- 
phe desquelles  il  faut  du  génie. 


L'autre  exemple  est  tiié  d'animaux  plus  petits. 

Ce  n'est  point  que  je  considère  comme  arl  infé- 
rieur celui  qui  répand  la  joie  autour  de  lui.  On 
connaît  là-dessus  mon  senlimenl  et  j'estime  que 
ceux-là  doivent  être  remerciés  qui  nous  font  rire 
au  milieu  des  tristesses  de  l'heure  présente.  Molière 
est  aussi  grand  que  Corneille  ;  Aristophane  et 
Piaule  valent  Eschyle  et  Sophocle...  Seulement, 
voilà,  il  faut  être  Molière,  Aristophane  ou  Plaute, 
ce  qui  n'est  pas  donné  à  tout  le  monde. 

M.M.  Paul  Bilhaud  et  Fabrice  Carré  sont  eux- 
mêmes,  ce  qui  est  déjà  fort  beau  en  un  temps 
où  chacun  est  un  peu  tout  le  monde  el  où  l'origi- 
nalité, fa  personnalité  sont  denrées  peu  courantes 
sur  le  marché  dranialique.  Ils  ont  une  qualité  bien 
précieuse  pour  des  auteurs  comiques  et  plus  rare 
qu'on  ne  le  suppose  :  ils  sont  gais!  Leurs  pièces 
ne  sont  pas  toujours  définitives,  mais  elles  sont 
d'une  bonne  humeur  communicative  et  les  circon- 
stances qui  ont  réuni  dans  une  heureuse  collabo- 
ration deux  auteurs  qui  se  complètent  si  bien  l'un 
l'autre  sont  des  plus  heureuses  pour  l'art  drama- 
tique. 

Ma  hrii!  est  un  vaudeville.  Disons  hardiment  le 
mol,  sans  fausse  honte,  sans  hypocrite  pudeur. 
Pourquoi  un  vaudeville  ne  serait-il  pas  une  bonne 
pièce?  Pourquoi,  s  il  est  spirituel  et  franchement 
comique,  ne  serait-il  pas  amusant?  Pourquoi,  s'il 
est  amusant,  serait-il  de  bon  ton  de  ne  pas  s'y 
plaire?...  Ah!  mes  amis,  la  vie  n'est  déjà  pas  si 
gaie,  avec  ses  tragédies  de  chaque  jour  !  Ne  fai- 
sons pas  la  petite  bouche  si  par  hasard  une  note 
gaie  vient  relever  le  ton  monotone  clés  jérémiades 
quotidiennes.  Notre  beau  el  cher  pays,  qui  fut  le 
plus  joyeux  du  monde,  est  en  Irairt  de  perdre  sa 
belle  humeur  qui  faisait  sa  force  et  sa  gloire  :  rions 
donc,  sans  arrière-pensée,  quand  l'occasion  s'en  pré- 
sente :  le  rire  est  sacré,  le  rire  est  béni  ;  c'est  notre 
vie,  c'est  notre  santé.  Hions  comme  nos  pères,  qui 
marchaient  gaiement  à  tous  les  combats  une  chan- 
son aux  lèvres,  ce  qui  ne  les  empêchait  pas  d'être 
des  héros  quand  il  le  fallait.  Qu'ils  soient  donc 
remerciés  et  enviés,  ceux  qui  ont  reçu  du  ciel  le 
don   du    rire,  dépôt    sacré  qu'ils  ont  le   devoir  de 


partager  avec  nous  en  échange  de  notre  reconnais- 
sance... 

MM.  Paul  Hilhaud  et  Fabrice  Carré  ont  choisi 
pour  exercer  leur  verve  un  thème  bien  souvent 
exploité,  mais  demi  ils  ont  su  renouveler  le  plai- 
sant intérêt:  c'est  la  belle-mère!...  Ah!  celte 
M"»  Leverdier.  quelle  merveille  !  quel  poème  d'acri- 
monie, d'autoi'ilarisme.  de  jalousie  pointue  !  quel 
caractère  en  poil  à  gratter,  en  papier  de  verre  ! 
Ça  n'est  pas  une  femme  :  c'est' un  hérisson,  une 
peste  insupportable  d'une  outrance  incroyable  el 
pourtant  réelle,  — c'est  une  synthèse!  Ce  n'est  p;;s 
une  belle-mère,  c'est  la  belle-mère. 

Comme  l'indique  le  titre  du  vaudeville,  qui  par 
son  observation  sincère  et  de  tenue  littéraire  cou- 
fine  à  la  comédie  de  mœurs,  c'est  la  mère  du  mari 
qui  exerce  sa  tyrannie  sur  sa  belle-lille...  Ce 
détail  futile  en  apparence,  ([ui  dill'érencie  la  belle- 
mère  dont  il  s'agit  de  la  plupart  des  belles-mères 
déjà  connues,  révèle  une  notation  plus  exacte  des 
choses  de  la  vie...  La  belle-mère  acariâtre  est 
généralement  bien  plus  elïrayantc  pour  une  bi'u 
que  pour  un  gendre...  La  question  de  sexe  joue 
ici  un  grand  rôle...  Une  femme  est  toujours  femme, 
el  les  rivalités  féminines  sont  toujours,  à  ((uelquc 
âge  (juc  ce  soit,  une  cause  d'irritation  pour  certains 
caractères...  De  plus,  dans  l'amour  pur  el  sacré  de 
la  mère  pour  son  fils,  il  entre  aussi,  inconsciem- 
ment, un  peu  de  tendresse  jalouse  qui  n'existe 
qu'à  l'état  de  traces  impondérables  dans  l'amour 
d'une  mère  pour  sa  fille...  Prenez  une  M""-'  Lever- 
dier. par  exemple  :  il  est  certain  ([u'elle  sera  dis- 
posée à  voir  dans  sa  bru  une  rivale  qui  lui  vole  la 
tendresse  exclusive  de  son  enfant.  Et  même,  com- 
bien de  mères  voyez-vous  dissimuler  l'âge  trop 
ré\  élateur  de  leurs  filles  !  Combien^  au  contraire, 
n'en  voyez-vous  pas  s'enorgueillir  de  celui  de  leurs 
fils  !  C'est  que  chaque  année  qui  orne  d'un  charme 
nouveau  la  beauté  dune  fillette  repousse  au 
second  plan  celle  qui  hier  encore  faisait,  sans 
partage,  ample  moisson  d'hommages.  Au  contraire. 
l'Age  qui.  d'un  gamin  gauche  et  timide,  fait  peu  à 
peu  un  beau  et  séduisant  cavalier,  le  rapproche  de 
cet  être  admirable  de  dévouement,  d'abnégation, 
de  sacrifice  qui  s'appelle  la  Mère.  C'est  un  prolec- 
teur, un  compagnon  qui  grandit  à  ses  cotés.  ,\ussi 
avec  quel  orgueil,  avec  quelle  douce  et  fière  joie 
elle  s'appuie  sur  son  bras  déjà  fort!  Celte  jeunesse 
pleine  d'espoir,  ensoleillée  comme  un  beau  matin 
de  printemps,  s'harmonise  avec  cet  automne  tout 
doré  des  feux  du  crépuscule...  Le  mari  n'est  déjà 
plus  que  l'ami,  le  compagnon  parfois  débile,  d'hu- 
meur souvent  chagrine.  Le  fils,  c'est  l'œuvre  splen- 
dide,  rayonnante,  l'oiseau  chanteur  essayant  ses 
ailes  que  la  maman  a  longtemps  couvé  avec  amour 
et  dont  elle  ne  voit  pas  sans  un  peu  d'inquiétude 
attristée  les  passions  naissantes,  les  élans  encore 
incertains  et  timides  dont  chacun  l'éloigné  d'elle. 
Les  saintes  se  résignent,  mais  ne  peuvent  s'empê- 
cher de  sentir  l'amertume  du  sacrifice.  Les  autres 
se  cramponnent.  Pour  elles  la  bru  est  l'intruse, 
l'adversaire.  Pour  les  M^ts  Leverdier.  c'est  l'enne- 
mie!... Aussi,  que  de  tours  pendables  sont-elles 
disposées  à  lui  jouer,  à  cette  pauvre  fillette  sans 
défense,  e.xposée  à  toutes  les  fureurs  de  la  mégère, 
et  qui  souvent  ne  trouve  point  dans  l'époux  le 
défenseur  sur  lequel  elle  est  pourtant  en  droit 
de  compter...  Dieu  garde  vos  tilles  d'une  belle  mère 
comme  celle  de  la  comédie  !  Il  faudrait  qu'elles  fus- 
sent d'un  caractère  habile  et  décidé  comme 
Marthe  pour  ne  point  tomber  dans  les  pièges  que 
pendant  trois  actes,  avec  l'idée  fixe  de  provoquer 
lui  divorce  qui  lui  rende  son  fils,  ne  cesse  de 
tendre  à  sa  bru  l'esprit  machiavélique  de  cette 
belle-mère  épique. 

Un  vaudeville,  fùt-il  même  aussi  près  que  celui-ci 


850 


CHRONIQUE    THÉÂTRALE 


de  la  comédie  ne  se  raconte  pas,  il  s'écoule 
et  se  voit.  Tout  l'inlérct  plaisant  de  la  pièce 
réside  dans  les  innombrables  scènes  qui  la  com- 
posent, dans  CCS  mille  et  trois  incidents  qui  che- 
vauchent l'un  sur  l'autre,  se  hciutcnl.  se  bous- 
culent et  cascadcnl  sans  relâche  du  commencement 
à  la  fin.  .MIoz  voir  Ma  bru!  et  votre  sommeil  sera 
doux  et  réparateur  et  vous  vous  sentirez  meilleurs 
cl  plus  forts  il'avoir  ri.  car  vous  aurez,  été  dans 
la  vérité  de  la  nature  puisque,  suivant  le  docle  cn- 
seittnement  de  Rabelais  qui  s'y  connaissait  en 
morale  et  en  philosophie, 

Mieulx  vaull  de  ris  que  de  larmes  eicrire 
Pour  ce  que  rire  est  le  propre  de  rnomine  ! 


amitiés,  il  était  fidèle  à  ses  rancunes  «l  A  ses 
haines.  De  commerce  plaisant,  car  il  avait  beau- 
coup d'esprit,  il  se  laissait  aimer  sans  Irop  croire 
é  la  sincérité  des  prolesUtions  cl,  de  fait,  sa  mi;- 
anthropie,  que  l'àfre  accentuait,  aurait  sufli  pour 
comprimerions  les  élans...  C'était  de  misanlhropie 
et  de  sarcasme  qu'élalt  fait  surtout  son  talent, 
talent  indiscutable,  je  le  répète,  cl  qu'on  aurait  le 
plus  grand  tort  de  méconnaître. 

Après  des  tentatives  plus  ou  moins  heureuses 
au  Gymnase,  après  les  Faux  inènayes.  déjà  oubliés 
et  l  Age  ingrat,  qui  est  plus  frais  dans  les  sou- 
venirs. Pailleron  trouva  dans  le  Monde  ou  ion 
s'ennuie  la  formule  de  la  comédie  saliri(|ue  con- 
temporaine   et    nioiili-a    (l;in<    oertnincs    scènes  Cï- 


.i.ilHi,,^fik^,:Mi\* 


M.    ÊDOr.Vltl)     r.l  1  LLKUON     DAXS    SOK     CABINET     DE    Tlt.VVAIL 


Kl 


II.   1> 


Pailleron  n'est  plus  !  C'est  un  auteur  satirique 
pluli'il  qu'un  auteur  comique  qui  s'en  va  de  ce 
monde  après  avoir,  depuis  lonplemps,  achevé  son 
œuvre.  Très  lancé  dans  le  monde  parisien  où  sa 
situation  sociale  lui  avait  fait  un  grand  nombre  de 
courtisans  et  quelques  amis,  Pailleron,  auquel  la 
Comédie-Française  doit  un  de  ses  plus  brillants 
succès,  le  Momie  nii  l'un  s'ennuie,  cl  un  acte  qui 
est  presque  un  chef-d'œuvre.  l'Flincelle.  fut  ce 
qu'au  xviii''  siècle  on  appelait  un  petit  mailre.  Il 
peut  et  diiil  être  rangé  dans  la  calégiu'ie  des  poel:v 
minores  dnnt  s'honore  la  littérature  dramatique. 
Dimé  d'une  puissance  d'observatitm  indéniable,  il 
ne  fui  pas  un  philosophe  an  sens  élevé  du  mol:  il 
n'en    eut  jiUiiais    lu    sérénité,  l'eu   solide   dans    ses 


quiscs  de  VElincelle.  que  ce  co-ur  d'apparence  un 
peu  sèche  était  susceptible  d'attendrissement. 
Mais  à  peine  avait-il  fait  (juelques  pas  dans  celle 
voie,  qui  semblait  devoir  être  longuement  triom- 
phale, qu'il  sembla  vouloir  la  quitter.  La  Souris 
n'était  point  pour  le  ramener  dans  un  chemin  dont 
<;a/)o/iii.ç.  faible  imitation  du  Monde  où  l'on  s'en- 
nuie, l'écarta  pour  toujours... 

D'humeur  hautaine,  sous  des  apparences  de  bon 
garçonnisme  qui  ne  trompaient  (pie  quelques 
naïfs,  Kd.  Pailleron  ne  manquait  pas,  (.arfois,  d'une 
certaine  condescendance  pour  ses  cimtemporains 
et  surtout  pour  ses  émules:  mais  en  revanche  il 
avait  de  lui-même  et  de  la  loUlilé  de  ses  propres 
ouvrages  une  très  haute  op  nion  que  l'impartiale 
critique  ne  professe  sans  réserve  qu'A  l'égard  de 
deux  d'entre  eux...  lesquels  suffiront,  du  reslc,  A 
établir  sa  renommée. 


Mai'ui.:!:  I. 


K  F  li  V  II  B. 


LA     MUSIQUE 


Opkka  dk  Bkblin.  —  JJudarra,  drame  lyrique  en  quatre  actes 
et  >iopt  tableaux,  musique  lie  M.  Feroand  Le  Borne,  texte 
allemand  de  M.  A.  Brunnemann,  d'après  le  livret  français 
de  MM.  Lmiis  Ticrcelin  et  Lionel  Bonnemère. 

Après  la  Briséïs  de  Cliabrier,  que  notre  Opéra 
vient  de  donner  lui  aus.si,  et  dont  j'aurai  le  bon- 
heur de  parler  le  mois  procliain,  M.  Pierson,  l'ha- 
bile directeur  de  l'Opéra  de  Berlin,  a  l'ail  repré- 
senter, le  IS  avril  dernier,  Mudarra,  l'ieuvre  de 
notre  sympathique  compatriote,  M.  Kernand  Le 
Borne. 

Ce  double  témoignage  de  considération  à  l'égard 
de  notre  art  musical  français  doit,  non  seulement 
être  très  agréable  à  notre  amour-propre,  mais 
nous  servir  aussi  d'enseignement. 

Il  ne  faudrait  pas  laisser  nos  jeunes  compo- 
siteurs, découragés  par  le  mauvais  accueil  fait  à 
leurs  œuvres,  prendre  trop  souvent  le  chemin  de 
l'étranger.  Ne  serait-il  pas  regrettable  qu'un  jour 
cette  opinion  s'accréditât  parmi  eux  :  «  Pour  le  bon 
goùl  musical,  la  France  est  très  inférieure  à  ses 
rivales,  car.  ses  sympathies  esthétiques  ne  s'affir- 
ment que  par  accès  de  snobisme.  »  Entre  l'Opéra 
et  rOpéra-Comique  plus  ou  moins  heureu.x  dans 
leurs  choix,  mais  toujours  sur  la  brèche,  il  est  né- 
cessaire, indispensable  que  Paris  ait  une  troisième 
scène  musicale  dite  lyrique.  Cette  troisième  scène 
est  en  train  de  ressusciter  pour  l'instant,  mais  ne 
serait-il  pas  juste  que  celle  dont  on  attend  de  si 
bonne  besogne  fut  aidée  par  la  Ville  ou  l'Etat'? 
Il  ne  faut  pas  oublier  que.  si  la  production  musi- 
cale française  est  égale  en  quantité  A  celle  de  nos 
voisins,  les  débouchés  nationaux  sont  moindres. 
En  dehors  de  Paris,  quels  sont  les  théâtres  de 
province  qui  ont  l'honneur  de  représenter,  régu- 
lièrement, des  œuvres  inédites'?  Aucun!  Seuls,  les 
théâtres  de  Lyon,  parfois,  etde  Rouen,  de  loin  en 
loin,  secouant  leur  apathie,  ont  fait  ce  louable 
effort  avec  /,1  Vendée,  de  Gabriel  Pierné  1S97  ,  et 
Sanisnii  el  Halila,  de  Camille  Saint-Saens  (1890', 
tandis  qu'en  Allemagne,  à  part  les  théâtres  de 
Berlin,  les  théâtres  de  Coblcntz,  Weimar,  Munich, 
Uresdc,  Mayence,  Hambourg,  etc.,  pioduisent  ré- 
gulièrement des  œuvres  inédites  el  des  auteurs 
inconnus  dont  beaucoup  sont  nos  compatriotes. 

Mais  revenons  à  Mudarra. 

Eprouvant  les  mêmes  tortures  morales  que  le 
Hollandais  du  Vaisseau  fantnme,  ce  héros,  lassé 
de  désillusions  et  angoissé  d'espérance  s'écrie  : 


Maesloso  _ML'DARRA 


un  inipc 


rê.ve  de  célestes  a.tnonrs - 


Comme  Messaline.  mais  dans  un  autr-e  sentier, 
celui  de  l'amour  sentimental,  je  dirais  pres((ue  jila- 
tonique,  fuyant  l'enivrement  des  sens.  Mudarra 
M.  Krauss\  qui  poursuivait  infaligahlemout  la 
réalisation  de  son  rêve  d'idéal,  en  a  i^rosfpie  trouvé 
la  personnification  en  Aliénor  (M""  Ucstinn',  fille 
du  comte  de  Penmarck.  Le  plus  délicat  des 
bonheurs,  la  plus  idéale  des  unions  est  impossible. 
Mudarra  est  pa'i'en.  Aliénor  est  chrétienne.  De  plus, 
son  père  vient  de  la  fiancer  au  baron  d'Avaugour, 
dont,  dans  des  combats  passés,  Mudarra,  ô  ironie 
du  sort!  a  sauvé  les  jours. 


Tout  l'intérêt  dramatique  de  cet  opéra  réside 
dans  la  lutte  que  ces  deux  cœurs  unis  par  les 
invincibles  liens  de  la  fatalité  vont  inutilement 
subir  pour  ne  point  faillir. 

Depuis  qu'elle  a  vu  le  Maure,  la  jeune  fille  ne 
peut  de  son  co>m-  en   elfaeer   l'image.   Et  même  à 


cl.  Bftry-Btnque. 

M.     F  E  R  X  A  N  U     LE     B  0  R  .\  E 


genoux,  priant  dans  son  oratoire  avant  la  cérémo- 
nie nuptiale  qui  doit  l'unir  au  baron  d'.Vvuugour, 
désespérée,  ses  lèvres  murmurent  l'aveu  de  sa 
liauvre  âme  désemparée. 


AII"mod'"  _AIIEN0R 


$ 


.d.'z   àmoiiro'ur  la  for.  ci'd'oiibli -h 


lui!  lui'  to 


tou.jours! 

En  effet,  lorsque,  seule  dans  sa  iluinibre  luipliale. 
elle  voit  apparaître  Mudarra  qui  vient  pour  I  en- 
lever et  qu'elle  se  trouve  ensuite  défaillante  et 
fugitive  entre  les  bras  de  son  ravisseur,  ce  n'est 
plus  la  jeune  fille  innocente,  passive,  obéissante  et 
résignée,  mais  une  jeune  femme  chez  qui  la  passion 
furieusement  éclose  déchaîne  toutes  les  audaces  et 
fait,  de  sa  chaste  prière  implorant  le  secours  divin, 
un  palladium  à  son  union  coupable  et  impie. 


MUDARRA 


FRAGMENT    DE    LA    SCENE    II    DU    QUATRIEME    ACTE 
Chanté   |i:ii'   M"»   Dkstinn   {Aliéiior;  et  M.   Khauss   :.Mu(larraj. 

Andante 


r     J' ^'i'ir   r   r   Ir   r      i'l|'   i    f   I  !'■     ^' h- 


Du   Conii  du       tumplo  oii     ton         o;il      la  di'  .    vi  .    m-     Cle    .     miMiti'  à    Ion 


Vior  .  (;o  di    .    vi         .        ne  Les.  bras     tfn     .     dus  va  dos  .  ion  .  dn-     mt^ 


J    i    fti     i: Il 


rrr  ifrf 


N-^-i-^ 


^^ 


Publié  arec  l'aulurisalion  de  M.  Choudens.  éditeur,  Paris.  Tous  droits  réserx-és. 


M  IDAltUA 


M  t  UAIIIl  A 


LA     MUSIQUE 


Knd'c  Muiiarr-a  cl  A\"an^uur  M.  IltilVinanii  iino 
liiKo  U'iribli-  sont;a};o.  BUssi-,  rc|).iiiv  veul  Iciilcr. 
dans  un  supicmo  cfTin'l.  do  vcnmi-  siin  honneur; 
lorsqu'il  est  poi^'nai'dL'  jiar  Mikla  M"''  (îolze,  une 
mauresque  qui  aiinail  éperduuient  Mudarra  et  qui. 
ayant  mélancoliquement  prévu,  à  son  vif  deses- 
poir, mais  sans  le  moindre  ressentiment,  l'abandon 
dont  elle  serait  un  jour  victime  pour  la  chrétienne. 


a  vouhi  éviter  à  son  maître,  dont  l'àme  est  réjtc- 
nérée  par  l'amour  pur,  l'ineffaçable  souvenir  d'un 
meurtre.  C'est  alors  que  le  drame  s'épanouit  dans 
toute  son  horreur.  Chez  Mudarra.  la  conscience 
se  réveille  leri'ible,  ^'enJ;el•esse.  expiatoire.  Certain 
de  voir  éterncllemenl  se  di'csser  entre  Aliénor  et 
lui  l'ombre  sanglante  du  baron  d'Avangour,  Mu- 
darra se  suicide  malfiré  les  pleurs  et  les  supplica- 
tions d'Aliéuor  et  de  MiUla  qui,  désespérées,  restent 
seules  comme  allolées  entre  ces  deux  cadavres. 

L'interjirétatiitn,  cl  l'evécution,  furent  dignes  de 
tous  les  éloges.  De  l'œuvre  de  M.  F.  Le  Borne, 
,je  ne  puis  qu'ajouter  ceci  :  elle  est  la  digne  sœur 
inlellectuellc  de  ces  belles  pages  symphoniques. 
Temps  de  guerre,  dont  le  i)ublic  parisien,  lors  des 
beaux  concerts  que  donna  l'Opéra  en  1896,  eut  le 
plaisir  d'avoir  les  premières  auditions. 


Opér.\-Comique.  —  Le  Cygne,  Ballet  eu  im  acte  de  M.  Catulle 
Mendès,  musique  de  il.  Charles  Lecocq. 

Décidément,  les  palmipèdes  font  essentiellement 
partie  des  accessoires  du  Théâtre  moderne.  Après 
le  cygne  de  Wagner  et  le  canard  sauvage  d'Ibsen, 
M.  Catulle  Mendès  ne  pouvait  faire  autrement  que 
de  nous  offrir,  lui  aussi,  non  un  canard,  son  ironie 
est  insuffisamment  aiguisée  pour  cela,  mais  un 
cygne  qui  ressemble  fort  à  une  oie.  Le  sujet  de  ce 
ballet  est  des  plus  enfantins  et  jamais  je  ne  croirais 
que  Léda  eût  été  assez  sotte  pour  confondre  l'imma- 
culé et  harmonieu.x  plumage  du  cygne  avec  les 
flottants  et  incolores  vêtements  de  Pierrot  qui,  en 
la  circonstance,  me  semble  n'être  qu'un  serin. 

En  elfet,  toute  l'intrigue  de  ce  petit  ballet  réside 
dans  celte  erreur,  cette  indélicate  supercherie. 
Amoureux  de  la  princesse  Léda  iM""  Dehelly}. 
PieiTot  ^M"'  Pepa  Invernizzi)  se  désole.  Malgré  les 
consolations  que  lui  oITrent,  et  la  gracieuse  nymphe 
des  bois  i^M""  Boni)  et  le  spirituel  petit  faune 
\M"'  Chastes),  il  persiste  dans  son  chagrin  qui  ne 
s'apaise  qu'à  la  vue  du  somptueux  cortège  de  Léda 
qui,  suivie  de  ses  amies  et  de  ses  noires  esclaves, 
vient  quotidiennement  se  baigner  dans  les  limpides 
eaux  serpentant  au  milieu  des  bois  ombreux. 

Caché  parmi  les  buissons,  Pierrot  assiste  au  très 
suggestif  déshabillé  de  ces  dames  qui  plongent  et 
nagent  dans  l'eau  transparente  en  attendant  le 
Cygne  qui,  chaque  jour  s'approchant  d'elles,  vient 
recevoir  les  caresses  de  Léda. 

Jaloux  et  furieux,  Pierrot,  son  bâton  â  la  main, 
dissipe  les  groupes  épeurés  des  charmantes  femmes 
et  assomme  le  Cygne.  A   la   grande  frayeur   et   au 


|ircifiiiid  icnicirds  de  son  nieui'liier,  le  Cygne,  qui 
a  la  vie  liés  dure,  chante  son  interminable  agonie 
et  meui't. 

Co\ii'iMucée,  Lé<Ia  s'arme  d'un  arc  et  lance  h 
Pierrot  qui  l'escpiive  une  llèche  vengeresse,  puis, 
triste  et  désolée,  avec  ses  compagnes  elle  pro- 
cède aux  funérailles  du  Cygne  regrette. 

Le  petit  Faune  conseille  malicieusement  à  Pierrot, 
aussi  blanc  que  le  Cygne,  de  glisser  majestueuse- 
ment sur  les  eaux  et,  imitant  de  ses  bras  l'on- 
dulation des  ailes  du  Cygne,  de  s'approcher  de 
Léda  cpii,  abusée,  lui  fera  fort  probablement  le 
même  accueil.  Pierrot  suit  le  conseil,  les  bai- 
gneuses l'accueillent  â  bras  ouverts  et  un  rideau  de 
feuillage  descend  fort  A  propos  pour  ne  point 
ellaroucher  nos  yeux.  Il  ne  se  relève  triomphalc- 
iiuiil  i|ue  pour  nous  exhiber  la  féconde  couvée  de 
Léda,  trois  œufs  dimt  émergent  des  petits  pierrots 
ayant  au  dos  des  ailes  de  Cygne! 

Plus  du  répertoire  des  Folies-Bergère  que  de 
l'Opéra-Comique,  le  Ci/gne  est  accompagné  d'une 
assez  agréable  musique  dont  les  rythmes  et  la 
mélodie,  sans  avoir  ce  je  ne  sais  quoi  d'inattendu 
et  d'inentendu  qui  charme,  ont  l'ail  pourtant 
plaisir.  ,Ie  citerai  la  danse  du  petit  faune  admira- 
blement  interprétée  par  M"'  Chastes. 


Une  fois  pour  toutes,  et  pour  ne  plus  me  répéter, 
il  est  une  constatation  des  plus  agréables  à  faire  à 
l'actif  de  M.  A.  Carré.  Toutes  les  œuvres  dont  il 
nous  oITre  le  spectacle  et  l'audition,  premières, 
reprises  ou  répertoire  courant,  sont  empreintes 
d'une  note  peisonnelle  qui  est  bien  le  cachet  d'un 
homme  sincèrement  épris  d'art,  désireu.t  d'y 
apporter  de  sérieuses  et  utiles  améliorations;  en 
un  mot,  un  maitre  incontestable  dans  l'art  de  la 
mise  en  scène.^  Mais  je  crains  fort  qu'il  ne  soit 
induit  en  erreur  par  ses  lieutenants  habituels  qui, 
devant  le  faire  benélicier  de  leur  compétence  musi- 
cale, font  peut-être  fausse  route  en  prenant  lem-s 
sympathies  pour  des  opinions  et  en  présentant 
celles-là  comme  telles. 


THÉ.iTRE   DE  LA   REXAISS.VXIE   (^THEATRE    LYRIQUE).     —     Obé- 

7*0/1,  opéra  fantastique  eu  quatre  actes  et  neuf  tableaux. 
Adaptation  lyrique  de  M.  L.-'V.  Durdilly,  poème  de  JI.  Michel 
Carré,  musique  de  Charles-Marie  de  Weber  (178(1-1826).  — 
Le  Barbier  de  Séville,  opéra  bouffe,  d'après  C.  de  Beaumar- 
chais, version  française  de  M.  L.  V.  Dundilly,  musique  de 
G.  Bossini  (1792-1868).  —  Martha,  opéra-comique  en  quatre 
actes  et  six  tableaux,  de  MM  de  Saint-Georges  et  C.  de 
Charleraagnc,  musique  de  F.  de  Flotow  (1812-1883). 

MM.  Milliaud  continuent  leur  louable  effort  artis- 
tique. Montés  avec  un  soin  des  plus  consciencieux 
et  interprétés  par  une  fort  bonne  troupe  lyrique, 
à  la  tète  de  laquelle  se  trouvent  d'éminents  artistes 
comme  M.  Soulacroix,  Obéron,  le  Barbier  de 
Séville  et  Martha  ont  retrouvé,  sous  la  magistrale 
direction  de  l'éminent  chef  d'orchestre  qu'est 
M.  Danbé,  les  applaudissements  qui  accueillirent 
déjà  ces  œuvres  en  185".  1865  et  1876. 

Ces  représentations  font  grand  honneur  à 
MM.  Milliaud,  dont  les  artistes,  l'orchestre  et  les 
chœurs,  prenant  quotidiennement  cohésion,  s'ap- 
prêtent à  mériter  les  nouveaux  succès  ciue  leur 
vaudront  l'interprétation  des  œuvres  inédil<-s  actuel- 
lement à  l'étude. 

(lUlLI.  .\UME     Dan  VER:?. 


»  >«/• 


LA     COLO.N'ISATIO.V     A'.  I!  I  C'P  7.  I.     KilAXrAISE     K  N     T  T  N  I  S  I  K     :      LE     DHMAIKE     DK      L'EXPIDA 

ÉVÉNEMENTS     GÉOGRAPHIQUES 

ET   COLONIAUX 


C  La  Tunisie  retentit  encore  de  l'écho  de  longues 
fêtes.  Heureux  pays,  qui  ne  se  rappelle  à  l'at- 
tention publique  que  par  des  inaugurations  de 
chemins  de  fer  ou  de  ports,  signes  manifestes  de 
sa  prospérité  !  Il  y  a  deux  ans,  c'était  l'ouverture 
du  port  de  Sfax,  qui  nous  donnait  l'occasion  de 
tracer  les  grandes  lignes  de  son  tableau  économique. 
Aujourd'hui,  c'est  l'ouverture  du  port  de  Sousse, 
l'inauguration  de  la  ligne  Sfax-Gafsa,  celle  de  la 
ligne  Sousse-Kairouan,  la  visite  officielle  du  port 
de  Hizerte,  l'inauguration  de  l'Ecole  d'agriculture 
et  de  la  statue  de  Jules  Ferry  à  Tunis,  qui  nous  ra- 
mènent dans  le  canton  le  plus  prospère  de  notre 
empire  colonial. 

Jamais  on  ne  dira  assez  l'importance,  dans  l'œuvre 
de  colonisation,  du  rail. 

Le  rail  seul  permet  l'exploration  sérieuse  ;  seul, 
il  pacifie;  seul,  il  mêle  indigènes  et  colons;  seul, 
il  provoque  la  culture,  fait  naître  le  commerce, 
enrichit.  Or  la  Tunisie  se  dote  chaque  année  d'une 
voie  nouvelle  ;  la  longueur  de  son  réseau  dépasse 
aujourd'hui  900  kilomètres.  Au  début  de  l'année 
dernière,  ce  réseau  était  composé  des  lignes  sui- 
vantes :  de  Ghardimaou  frontière  algérienne  :  ligne 
de  Bône)  à  Tunis  (1S9  kil.),  avec  embranchements 
du  Ponl-de-Trajan  à  lîéia-Villc  (11  kil.)  et  de  Djé- 
deida  à  lîi/.erte  (T.'i  kil.);  Tunis  4  la  Goulelte; 
Tunis  à  Zaghouan  (62  kil.)  ;  Tunis  àSous.sc  (150  kil.), 
avec  embranchements  sur  Menzel-bou-Zelfa  et  sur 
Nabeul.  Depuis,  trois  nouvelles  lignes  ont  été 
ouvertes,  qui  viennent  d'être  inaugurées  :  celles  de 
Sousse  à  Kairouan,  de  Sousse  à  Moknine,  de  Sfax 
à  Gafsa. 

La  ligne  de  Sousse  à  Kairouan  iOO  kil.)  a  été 
livrée  A  la  circulation  dès  le  mois  de  mai  dernier. 
Klle  remplace  le  petit  chemin  de  fer  Decauville 
établi  par  le  génie  militaire  cnire  ces  deux  villes, 
dès  les  premiers  temps  de  l'occupation,  et  qui 
suivait  toutes  les  sinuosités  de  l'ancienne  piste 
arabe;  ses  wagonnets,  traînés  par  deux  chevaux, 
ne  remontaient  que  péniblement  les  pentes  raides 
et  les  descendaient  trop  vile. 

La  ligne  de  Sousse  A  Moknine.  par  Djemal,  n'a 
été  achevée  que  le  15  avril  dernier.  Elle  est  une 
amorce  de  la  future  grande  ligne  Sousse-Sfax. 

l'Ius  inqxirlant  est  le  tronçon,  long  de  2ili  kilo- 
rièlres,    (|ui    unit   les   gisements  de   phosphates   de 


Gafsa  au  port  de  Sfax.  Grâce  à  l'application  d'une 
méthode  nouvelle  de  travail,  son  établissement  n'a 
demandé  que  quinze  mois.  La  ligne  se  dirige 
d'abiird  vers  le  sud.  longeant,  à  peu  de  distance  de 
la  mer.  la  route  qui  mène  à  Gabés  ;  à  Maharès, 
elle  se  dirige  vers  l'ouest,  et  gagne  presque  en 
droite  ligne  Gafsa,  i|u'elle  atteignit  en  septembre 
dernier.  De  Gafsa.  elle  se  prolonge  durant  quel- 
ques kilomètres  vers  l'ouest,  jusqu'à  Metlaoui.  où 
se  trouvent  les  gisements  concèdes.  La  conférence 
consultalive  du  Protectorat  a  décidé,  le  5  mai  der- 
nier, de  la  continuer,  vers  le  sud.  jusqu'à  Tozeur 
(81  kilomètres  de  Gafsa),  centre  des  oasis  du  Choll- 
cl-Djerid.  L'importance  de  celte  ligne  sera  consi- 
dérable. Outre  les  ph<isphales.  on  a  signalé  dans  la 
région  des  gisements  de  calamine  (zinc'  et  de  mer- 
cure. La  région  du  Djerid  produit  des  tissus  re- 
nommés et  les  meilleures  dattes  de  Tunisie.  Les 
22  niilliiins  de  kilogrammes  de  ce  fruit,  (pie  donne 
annuelleiiient  Tozeur.  au  lieu  de  gagner  Gabès  à  dos 
de  cliamoaux  ou  par  arahas,  voitures  indigènes  à 
deux  hautes  roues,  se  dirigeront,  par  voie  ferrée,  sur 
Sfax.  Enfin  Gafsa,  avec  sa  forêt  de  palmiers,  sa 
végétation  variée,  sa  pittoresque  casbah,  attirera 
les  touristes,  et  nul  doute  qu'elle  ne  jouisse  bien- 
tôt de  la  vogue  de  Hiskra. 

La  Tunisie  doit  être  une  colonie  essentiellement 
agricole  :  c'est  sans  doute  ce  que  le  gouvernement 
a  voulu  marquer,  en  faisant  inaugurer  par  le  mi- 
nistre des  travaux  publics  la  nouvelle  Ecole  d'agri- 
culture de  Tunis,  riche  d'un  jardin  d'essai,  d'une 
ferme  d'expérience,  d'une  station  agronomique, 
d'une  station  météorologique.  Et  c'est,  en  effet,  A 
la  mise  en  culture  du  sol  que  doivent  servir  d'abord 
les  chemins  de  fer. 

Oi'i  en  est  cette  mise  en  culture?  Avant  l'éta- 
blissement du  protectorat  français,  les  Européens 
n'allaient  guère  en  Tunisie  que  pour  se  livrer  au 
trafic;  en  ISSl,  les  Français  ne  possédaient  dans 
le  royaume  que  deux  domaines  :  celui  de  l'Oued- 
Zargua  et  celui  de  l'Enfida.  La  situation  changea 
bientôt.  Dès  )8S4,  nos  capitalistes  se  tournent 
vers  la  Tunisieet  achètent,  celte  année-IA.  iOOOO  hec- 
tares. Les  prix  élevés  qu'atteignaient  alors  les  vins 
algériens  furent  pour  beaucoup  dans  cet  engoue- 
ment. Au  31  décembre  IS02,  les  Européens  possé- 
daient   1.10000  hectiires,  dont  402  000  aux  Français. 


ÉVÉNEMENTS    GÉOGRAPHIQUES 


85; 


Mais  peu  à  pou  1rs  acliiils  se  rali'iilii-fiil  :  iliins  les 
années  1S90  cl  1S9".  :iO  >S00  hrctaics  sculemcnl. 
Le  31  décembre  1897,  les  Eumpéens  possédaient 
528  000hectai-es.  dont  IGT  000  aux  Français.  Le  beau 
feu  des  comniencenicnls  s'était  apaisé.  Il  faudrait 
prendre  garde  qu'il  ne  s'éteigne. 

.  Si  nos  capitalistes  semblent  uionhii-  umins  de 
zèle,  nos  colons  prennent-ils 
plus  nombreux  lu  l'nule  de 
la  Tunisie?  Les  cliilïres.  au 
premier  abord,  sembloni  des 
plus  -satisfaisants.  Eu  ISSO. 
les  Français  étaient  780  ;  en 
1891,  ils  étaient —  population 
civile  —  lOO.'IO;  en  1.S96. 
16  500.  L'accroissement  de 
leur  nombre  avait  été.  an- 
nuellement, de  9.'i2  pendant 
la  première  période  de  dix 
ans,  de  1 300  pendant  la 
deuxième  période  de  cin<i 
ans.  Mais  il  faut  prendre 
garde  à  ceci  :  (pie.  sur  le 
chiffre  actuel  de  IfiOOO  Fran- 
çais, la  moitié  vivent  dans 
la  ville  de  Tunis,  et  que 
2  000  seulement  sont  des  co- 
lons agricoles.  C'est  trop 
peu.  Certes,  on  conçoit  aisé- 
ment que.  dans  les  premières 
années,  on  se  soit  préoccupé 
d'éviter  toute  déception  qui 
eût  pu  discréditer  dans  l'es- 
prit public  la  Tunisie  ;  on 
s'est  attaché  surtout  à  la 
qualité  des  colons,  et.  en 
fait,  la  qualité  de  la  popula- 
tion agricole  française  en 
Tunisie  semble  excellente  : 
l'excédent  annuel  des  nais- 
sances sur  les  décès  est  de 
11  pour  1000  habitants,  la 
proportion  des  naissances, 
de  37  pour  1 000  :  aucun  dé- 
partement français  n'appro- 
che de  ces  chiffres.  Mais  nos 
colons  sont  trop  peu  ;  ils 
sont  noyés  parmi  les  indi- 
gènes et  aussi  parmi  les 
90  000  étrangers,  Italiens  et 
Maltais  surtout,  dont  le 
nombre  grossit  beaucoup 
plus  vite  que  le  leur. 

C'est  là,  à  notre  sens,  la 
question  essentielle  quant  à 
notre  domination  en  Tunisie. 
Dans  nos  colonies  de  climat 
tropical,  c'est-à-dire  dans  la 
plupart,  nous  pouvons  ex- 
ploiter le  sol,  grâce  à  des 
capitaux,  à  des  cadres  de 
surveillants  choisis,  au.x  ser- 
vices salariés  des  indigènes. 
C'est  le  cas,  par  exemple, 
du  Congo  français,  dont  nous 
annoncions  récenmient  la  fa- 
veur nouvelle  auprès  de  nos  capitalistes.  Mais  le 
climat  de  la  Tunisie  permet  le  travail  à  l'Euro- 
péen; le  pays  est  en  grande  partie  très  insuffi- 
samment peuplé  :  pourquoi  ne  pas  nous  attribuer 
ces  places  libres  et  les  richesses  latentes  de  ce  sol? 
Ce  n'est  pas  2  000  paysans  français  qu'il  faudrait 
compter  en  Tunisie,  c'est  20  000,  200  000!  Mais  de 
ces  bras,  dira-t-on,  la  France  a  besoin  pour  sa 
propre  agriculture.  Voici  un  chiffre  :  de  1884  à  1896, 
il  est  sorti  de   l'rance  140  OOU  émigrants,  dont   seu- 


lonu-nt  13  000  (abstraction  l'aile  des  2  000  colons 
venus  d'Algérie)  ont  gagne  la  Tunisie.  Nous  pen- 
sons (lue  la  plupart  des  138  000  autres  inunigrants. 
au  lieu  daller  cidtiver  les  terres  de  nos  voisins  ou 
les  aider  dans  leiu-  commerce,  auraient  mieux  fait, 
et  dans  l'intérêt  nati(mal,  et  aussi  dans  leur  propre 
intérêt,   dC   se  joindre   au   petit   noyau   de    colons 


J/    A'     DIT    K    H    II     À     X     A'    A' 


Roussi 

^  I    h         ri 

Monast  r 
-^     I       r 


Douirab  ^  ! 


PBinetesijM 


LA    T  r  X  I  s  I  E 
LES     CHEMIXS     DE     FEIi    —     LES     ROUTES    —     LES     PRODUCTIOK&- 


lunisicns.  La  culture  de  la  vigne,  que  les  Italiens 
pratiquent  avec  succès  en  Tunisie  —  on  prévoit  le 
jour  où  ils  seront,  parmi  les  viticulteurs.  la  ma- 
jorité, —  les  plantations  d'oliviers  peuvent  faire 
vivre  et  prospérer  les  petits  colons:  à  ceux  dont 
les  ressources  seront  suflisantcs.  l'exploitation 
agricole  basée  sur  l'élevage  et  la  culture  des 
céréales  assurera  des  bénéfices  certains. 

Il  faut  donc  attirer  des  colons  fiançais  en  Tuni- 
sie:   il    faut   faire,    sans    vergogne,    de   la    réclame 


ÉVÉNEMENTS    GÉOGRAPHIQUES 


pniii-  i-olli'  lul.iiiic.  (jiii  |)out  devenir  la  plus  riche 
ciil.inio  du  uiimde.  L'i'nion  coloniale  françahe, 
diinl  nous  nous  plaisons  ii  citer  le  nom.  a  com- 
mence une  propaf^ande  active  en  faveur  de  celle 
œuvre.  En  moins  de  trois  ans,  un  peu  plus  de 
2  01)0  personnes  se  sont  adressées  à  Vb'nion,  sur 
lesquelles  ii.'J  possédaient  pour  Ifi  millions  de  capi- 
taux. Sur  ces  11.).  J07.  possédant  ensemble  1  mil- 
lions 727  000  francs,  ont  finalement  annoncé  leur 
départ  pour  la  Tunisie.  C'est  un  commencement, 
ce  n'est  qu'un  commencement.  Il  faudrait,  d'une 
jiarl.ipie  Tîulioinistralion.  (pie  les  C('mpni::nies  svd)- 


ment  duquel  doit  contribuer  d'abord  le  nouveau 
port  tunisien.  Ici  nous  avons  lieu  d'éirc  plus  plei- 
nement satisfaits.  Avant  l'établissement  du  protec- 
torat, la  moyenne  annuelle  du  commerce  de  la 
Hégcnce  était  de  23  millions  ;  ce  chiffre  était  dou- 
blé en  1881-lssâ  et  il  a  doublé  encore  depuis  cette 
date  :  90  millions  en  1WI7.  Celle  dernière  année,  la 
plupart  des  récoltes  ayant  manqué,  la  valeur  des 
exportations  a  fléchi  :  36  789  000  francs.  Mais  la 
France  et  l'AI(;érie  ont  pris  la  plus  gfrande  part 
aux  importations  ;  .W  millions  et  demi  sur  53.  I,c 
commerce   franco  -  tunisien  v.i,  d'ailleurs,   recevoir 


Tl'NI.>    —     VUE     CRISK     DES     TElUiASSES     D  V     D  .V  1!  -  E  L  -  li  K  V     tl'olli-iUoll   H.   Vnllicr.) 


venlionnées  {chemins  de  fer.  navifjntiiin.  eau,  tcaz 
réservassent  à  nos  natiimaux  tous  les  emplois,  et. 
de  l'autre,  que  tous  ceux  qui  imt  l'honneur  de  tenir 
ime  plume  cl  qui  s'intéressent  ît  lu  prospérité  de 
nos  ciiliinies.  ne  se  lassent  point  de  répéter: 

Cl  \'ous  voulez  expatrier  vos  capitaux,  ne  les 
envoyez  ni  dans  quelque  istluue  luinlain,  ni  en 
Chine  :  envoyez-les  au  (".Mii(;n  l'ran(,''iis,  i\  Mada- 
gascar, en  Indo-Chine;  vcnis  voulez  vniis  expatiier 
vous-mêmes,  n'allez  plus  dans  les  .Vniériipies  étran- 
gères, allez  en  Nouvelle-Calédonie,  en  Algérie,  en 
Tunisie.  Ainsi,  vous  travaillerez  ii  la  grandeur  de 
la  Ki'ance  et  à  votre  pi'opre  fortune.  " 

M.  Krantz,  ministre  des  travaux  publics,  a  inau- 
guré, après  l'Ecole  d'agriculture  de  Tunis,  le  port 
de  Sousse.  La  Tunisie  possède  aujourd'hui  quatre 
bons  ports  :  Tunis,  Bizerle,  Sfax  et  Sousse.  I.a  con- 
struction de  ce  dernier  a  été  commencée  en  1806. 
Il  consiste  essentiellement,  comme  celui  de  Tunis, 
en  un  bassin  de  13  hectares,  muni  de  600  mètres 
de  quai  &  fi"", 50  de  profondeur  et  protégé  par  une 
jetée-abri.  Ce  port  sera  le  débouché  .de  centres  «gri- 
coles  el  miniers;  déjà  il  est  relié  par  le  rail  A  Kai- 
rouan,  et  l'on  parle  de  prolonger  cette  ligne  jusqu'à 
l'algérienne  Tebessa. 

Après    l'agriculture,  le  conmierce,  au  dévoloppe- 


un  essor  nouveau  grâce  aux  décrets  du  2  mai  1898, 
désormais,  les  principales  industries  françaises,  qui 
jusqu'à  ce  jour,  étaient  primées  par  la  concurrence 
étrangère  sur  le  marche  tunisien,  telles  que  celles 
des  fers,  tissus  de  laine,  métaux,  machines,  etc., 
sont  assurées  d'approvisionner  exclusivement  ce 
marché  «  par  la  double  combinaison  de  la  fran- 
chise accordée  au  produit  de  l'espèce  el  de  l'appli- 
cation aux  marchandises  similaires  étrangères  du 
tarif  protecteur  établi  en  France  ».  D'aulre  part, 
on  sait  que  les  produits  tunisiens  jouissent  à  l'en- 
trée en  France,  depuis  lu  loi  du  19  juillet  1890, 
d'un   tarif  de  faveur. 

Les  villes  de  France  (pii  trafiquent  avec  la  Tu- 
nisie sont,  après  Marseille,  qui  eut,  jusqu'en  1870, 
le  monopole  de  ce  commei-ce,  Lyon,  Paris,  Houen, 
Houbaix,  Tourcoing,  Lille,  Limoges,  Sedan,  Dun- 
kerque. 

Dans  le  Sud.  le  commerce  avec  (îhndnmès  el  le 
Sahara  se  dé\'eloppe  rapidement  ;  sa  Ajileur  n'élait 
ipie  de  1300  000  francs  en  1806,  en  1897  elle  a 
atteint  3  500000  francs.  A  la  fin  de  l'an  dernier 
im  entrepc'il  a  été  établi  à  Cahès.  où  les  marchan- 
dises qui  doivent  être  expt'di»''es  sur  le  Sahara  el  le 
Souilan  sont  déposées  avec  iléluve  dune  partie  <lcs 
ihoils.  Celle  mesure  fait  déjà    sentir  M>n    elfel  :  en 


EVENEMENTS    G  E  O  G  U  A  P  1 1 1 Q  U  E  S 


X59 


janvier  1899.  une  douzaine  de  caravanes  sont 
venues  à  Gabès  et  en  sont  reparties  charjfccs  de 
diverses  marchandises,  notamment  de  31  000  kilos 
de  sucre. 

Et  M.  Krantz  a  inauffuré  enfin,  à  Tunis,  la  statue 
<le  .Iules  l'erry. 

.luKs  l'erry  a  donné  la  Tunisie  à  la  France. 

Elail-il  juste  de  l'en  remercier,  et  son  cadeau 
a\ail-il  quelque  valeur? 

L'élude  sonmiaire.  que  j'arrête  ici.  est  la  réponse 
i'i  Cille  ([uestion.  Oui.  la  Tunisie,  qui  valait  bien 
quelque  chose  en  1.S80.  vaut  aujourd'hui  beauc<iup. 


çiquc  et  dans  tout  le  monde  civilise  une  grande 
émotion.  C'est  qu'ils  annonçaient  le  retour,  après 
plus  d'une  année  de  silence,  de  l'expédition  con- 
duite par  M.  A.  de  Gerlache,  â  bord  de  la  Belgica, 
vers  le  pôle  Sud.  Des  télégrammes  plus  explicites 
arrivaient  quelques  jours  après,  qui  permettent 
dès  aujourd'hui  de  reconnaître  l'importance  de  la 
nouvelle  oeuvre  acconqilie. 

Hélas!  nous  ne  pouvons  nous  tenir,  en  appre- 
nant cette  bonne  nouvelle,  de  penser  à  ceux  qui 
sont  partis  aussi,  confiants  et  joyeux,  vers  le  pôle, 
et    qui    ne    sont    pas    revenus.    Andrée,    lui.    est 


Tl'XISIE     —     rXK     TEXTE     A  K  .1 B  E    tCoIlectil 


En  1897.  année  de  dure  épreuve,  année  où  le  double 
fléau,  la  sécheresse,  les  sauterelles,  s'est  abattu  sur 
le  pays,  l'exercice  financier  s'est  liquidé  par  un 
excédent  de  recettes  de  880  000  francs.  Dotée  d'un 
bon  budjrct.  munie  d'un  réseau  l'erré  que  complé- 
teront les  lijrncs  de  Sousse-Sfax.  Gal'sa-Tofzeur. 
Kairouan-Tébessa.  Tunis-le-Kef.  munie  de  quatre 
bons  ports,  conimerfante  déjà,  en  rapports  com- 
merciaux réguliers  avec  la  France,  d'une  part,  avec 
le  sud  de  l'autre,  défendue  par  le  port  militaire 
de  Bizerte.  la  Tunisie  n'a  besoin,  pour  être  assurée 
d'un  avenir  prospère,  que  de  nombreux  colons 
agricoles  français.  Ce  sont  eux  qui.  le  jour  du 
danger,  la  défendront,  la  maintiendront  française  ; 
ce  sont  eux  qui.  augmentant  son  commerce,  rem- 
plissant ses  ports,  usant  ses  rails,  remuant  son  sol 
fécond,  l'enrichiront  et  lui  feront  peut-être  revivre 
les  jours  de  prospérité  de  la  Tunisie  romaine,  les 
jours  de  grandeur  de  Carthagc. 
El  cela  sera  dû  à  .Iules  Ferrv- 


Le  5  avril   dernier,    au   soir,    arrivait    de    Montc- 
rideo  à  Bruxelles  le  télégramme  suivant  : 
!■  Belr/ica.  Adrien.  » 
Et  ces  deux   petits   mots   ont  provoqué   en  Bel- 


demeuré  silencieux.  Quel  silence  formidable!  Quel 
drame!  Un  matin,  le  11  juillet  1897,  trois  hommes, 
Andrée.  Knut  Frankel,  Nils  Strindberg  —  deux 
enfants,  ces  derniers  :  ils  n'avaient  pas  trente  ans! 
—  montent  dans  la  frêle  nacelle  d'un  ballon. 
LAchez  loul!  et  l'Ornen  s'élève,  fde  droit  au  nord- 
est.  Un  moment,  on  le  voit  redescendre;  il  touche 
presque  la  mer;  du  lest  jeté,  il  rebondit,  monte, 
monte,  puis  disparait.  El  c'est  tout.  Depuis,  nous 
nous  sommes  demandé,  chaque  mois  :  Et  Andrée? 
Pas  de  réponse;  le  silence  de  la  solitude  polaire. 

Cependant,  de  toutes  parts,  on  a  cherché.  Ba- 
leiniers, chasseurs  de  phoques,  habitants  des 
régions  arctiques,  ont  reçu  de  leurs  gouverne- 
ments la  mission  officielle  de  chercher.  Au  Spitz- 
bcrg,  en  dépit  tles  longs  efforts  des  expéditions 
Nathorst  sur  IWntarlic-  et  Lerner  (sur  VHelgo- 
land],  rien  ;  à  la  terre  François-Joseph  au 
nord-est  du  Spitzberg  .  malgré  la  présence  de 
l'expédition  ^^'ellmann  ^sur  le  Fritjof ,  rien.  Sur 
la  côte  septentrionale  de  Sibérie,  l'une  des  régions 
arctiques  les  plus  rarement  visitées,  malgré  les 
recherches  spéciales  faites  par  MM.  Stadling  et 
Frankel,  frère  de  l'infortuné  Knut,  rien.  Dans  les 
iles  de  la  Nouvelle-Sibérie,  malgré  les  indications 
précises  données   aux  pêcheurs,  rien.    Au   nord  de 


ÉVÉNEMENTS     G  É  0  G  H  A  P  H  I Q  U  E  S 


l'jinliipol  amcricniii,  oi'i  les  recherches,  il  le  faut 
dire,  n'ont  pas  clé  aussi  complètes  qu'au  nmil  de 
l'Ancien  Continent,  rien.  Hien  !  Xi  le  moindre 
indice,  ni  la  plus  lé(;ère  trace!  On  sait  d'eux  seu- 
lement qu'ils  sont  partis. 

Iteveniins  aux  lieureux. 

Depuis  les  expéditions  du  I"rani,-ais  Diunont- 
d'Urville,  qui  découvrit  la  leire  Adélie  eu  l^io,  et 
de  l'Auftlais  .lames  Claïke  Hoss,  ((ui  atteij;nit,  en 
février  lSi2.  la  latitude  extrême  de  ■Î8»10'  sous  le 
méridien  de  la  Nouvelle-Zélande  .  les  terres  an- 
l,arcti(|ues  n'avaient  été  visitées  (|ue  par  des 
baleiniers  écossais  ou  norvégiens,  et  leur  connais- 
sance scientifique  n'avait  fait  que  peu  de  progrès. 
Il  appartenait  au  Hcljje  A.  de  tîerlachc  de  re- 
prendre la  tradition  de  l'exploration  de  l'extrême 
Sud.  r.c  16  août  1897,  il  quittait  Anvers,  sur  la 
Beli/ica,  dont  l'aménapemcnt  avait  été  approuvé  par 
Nansen.  L'accompnnnaient  le  lieutenant  I.ecoinlc, 
second,  le  lieuleuant  Danco,  charjic  des  observa- 
tions aslrouonii<iues  et  magnétiques,  MM.  Arc- 
tovski  océanographie  et  météorologie',  Hacovitsa 
^^éoloi,'ie  et  sciences  naturelles  ,  Meclaerts  et 
Amundscn.  et  vingl-dcux  hommes  d'équipage.  La 
Belf/irn  croisait  l'escadre  cpii  menait  M.  Kélix 
Faurc  en  Hussic  —  que  ces  temps  siuil  lointains 
déjA  !  —  et  arrivait  dans  le  port  du  détroit  de 
Magellan.  Punta-Arenas.  le  l""^  décembre.  Elle  était 
en  retard;  la  saison  d'été  austral,  qui  correspond 
A  notre  hiver,  était  fort  avancée.  M.  de  (îerlache 
annonça  donc  «juil  se  dirigerait,  sans  visiter  la 
terre  de  Graham,  vers  la  terre  Alexandre  I",  puis, 
au  sud-ouest,  vers  la  terre  Victoria,  et  qu'il  irait 
hiverner  i\  Melbourne,  ■■  &  moins  d'être  blo(|ué  en 
roule,  disait-il.  ce  ([ui  retarderait  les  nouvelles 
jusqu'en  avril  IN'.iO  ... 

Otte  dernière  prévision  s'est  réalisée  A  la  lellre. 


Le  14  .janvier  l.'iî'S.  'l'expédition  quitta  la  baie 
Saint-.Iohn.  dans  l'ile  des  Etats  lextrcmité  sud-est 
de  la  Terre  de  Eeu^.  et  cingla  droit  au  sud.  Le  15, 
elle  constatait,  par  55» 55'  lal.S.  et63"19'  long.'W'., 
une  profondeur  de  iOiO  mètres.  Le  21.  elle  recon- 
naissait les  Shetland  du  sud.  Le  23,  elle  fait  route 
vers  la  baie  d'IIughes.  découvre  un  nouveau  dé- 
troit, parcourt  durant  trois  semaines  ces  parages, 
dél)ari|uaut  partout  où  il  était  possible,  étudiant 
une  faune  lerreslre  antarclicpu'  inconnue,  multi- 
pliant les  levés,  les  observations  magnétiques, 
botaniques  et  géologiques.  Le  12  février,  on  se 
dirige  vers  la  terre  Alexandre  V;  le  bord  occi- 
dental de  la  ban<piise  est  exploré.  Le  10  mars,  la 
Belgicn  est  déBnitivement  bloquée. 

C'est  l'hivernage. 

La  latitude  extrême  est  atteinte.  grAce  A  la  dé- 
rive, le  16  mai  :  71».3«',  par  N7».'t9'  long.  W.  Le  17, 
le  soleil  se  couche,  pour  ne  plus  se  lever  au-dessus 
de  l'horizon  avont  le  21  juillet.  Le  lieutenant  Dancos 
meurt  ;  on  crevise  sa  tombe  dans  la  glace.  Le  temps 
est  mauvais,  mais  le  froid  est  supportable.  Le  mois 
de  septembre  est  le  plus  dur  :  le  N.  on  mamue 
13  degrés  centigrades  au-dessous  de  zéro.  Enlm, 
l'élé  amène,  en  février  1,S99,  la  <lélivrahce.  Durant 
trois  semaines,  tous  s'occupent  de  dégager  le 
navire.  (V  n'est  que  le  10  mars,  après  une  année 
jour  pour  jour  d'emprisonnement,  que  le  pack 
s'ouvre  définilivement.  La  dérive  avait  [Huissé  la 
lielgica  jus(|u'au  103"  long.  A\'.  •     • 

Hedevenu  libre,  le  navire  retourne  A  Punla- 
Arenas,  où  il  est  arrivé  le  2S  mars.  Mais  M.  de 
Gerhiche.  parait-il,  ne  considère  point  son  explora- 
tion connue  terminée;  dès  le  beau  temps  revenu, 
vers  seplenibre.  il  doit  se  diriger  vers  la  terre  Vic- 
loria-du-Sud.  (|u'il  s'était  proposé  d'atteindre. 
(ÎASTON    ItorviKii 


[l'iKiliii/raiiliies  communiiiutes  par  la  SocUHé  <le  ijcnyraiihie.) 


D  K  P  A  n  T      P  O  U  B      LA      P  R  O  M  F.  X  A  D  K 


LE    MONDE    ET    LES  SPORTS 


COMMENT      ON      f  A IT      UN      CIIKVAL      DE      COURSE 


L'industrie  des  courses  est  sûrement  une  des 
affaires  les  plus  florissantes  qu'il  y  ait  en  France, 
il  serait  même  peut-èlre  difficile  d'en  trouver  une 
autre  qui  provoquât  un  tel  mouvement  d'arpent:  on 
peut  admettre,  en  effet,  que  le  budget  det  courses, 
en  y  comprenant  les  sommes  engagées  au  pari  mu- 
tuel —  qui  sont  productives  —  est  de  3b0  millions 
par  an,  soit  un  million  par  jour,  rien  que  pour  les 
sociétés  principales  qui  tiennent  d'ordinaire  leurs 
assises  aux  environs  de  Paris.  A  ces  sommes 
déjà  très  considérables,  il  faudrait  ajouter  tout 
l'argent  que  les  courses  font  indirectement  entrer 
dans  le  commerce  parisien  et  suburbain  :  les  cou- 
turières, tailleurs,  cochers  de  remises  et  de  fiacres, 
restaurateurs...  voient  souvent  le  plus  clair  de 
leurs  bénéfices  dans  le  pain  qu'ils  font  avec  les 
courses. 

Si  les  hippodromes  venaient  à  disparaître  du  jour 
au  lendemain,  ce  serait  une  ruine  complète  pour 
quantité  de  patrons,  et  la  misère  la  plus  absolue 
pour  des  milliers  d'individus  qui  ne  vivent  que  par 
les  courses. 

Dans  toute    affaire,  dans   tout  métier,  il  y  a  un 
objet  :  celui  des  courses  est  le  cheval.  Cet  énoncé, 
qui    pourrait   paraître   na'if    au    premier   abord,   a 
pourtant  besoin  d'être    rappelé,  car   la   plupart  du 
temps,  le  pur  sang  qui  constitue  le  nerf  moteur  et 
la  cheville  ouvrière  des  courses   est  complètement 
oublié  et  mis  de   côté  :   quand    on   en  parle,   c'est 
sous  un  nom  propre,  il  devient  alors   une  sorte  de 
mécanique  sur  laquelle  il  est  permis  de  faire  toutes 
sortes   d'hypothèses,    et    si    on  argue  de   ses  qua- 
lités, ce  n'est  qu'au  point   de  vue  de  l'argent  qu'il 
peut  rapporter  et  non  à  celui  de  sa  valeur  réelle; 
le  cheval    devient  la  bille  d'une   colossale   roulette 
qu'on  regarde   tourner  et   à  laquelle   on  ne    s'inté- 
resse qu'autant  qu'elle  est  à  même  de  tomber  dans 
le  trou  sur  le  numéro  duquel  on  a  engagé  ses  paris. 
Les  paris  sont  pourtant  indispensables  àl'existence 
même  des  courses,  aucune   subvention  ne  pourrait 
remplacer  l'appoint    que  les  joueurs    viennent   ap- 
porter    journellement     sur     nos     hippo- 
dromes; c'est  immoral,  mais  il  n'y  a  pas 
moyen  de  sortir  de  là  :  la  meilleure  preuve, 
c'est   que   la  loi  défend   les  industries  qui 
vivent   sur   le  jeu.  et    malgré   cela.  l'Etat 
a  sanctionné   la  violation   de   ses   propres 
règlements  par  1  institution  du  pari  mutuel. 


Pourquoi  les  paris  sont-ils  interdits  en  principe.* 
C'est  assurément  moins  pour  réprimer  le  vol  habi- 
lement dissimulé  par  des  délenteurs  peu  honnêtes 
que  pour  empêcher  l'ouvrier  ou  employé  imprudent 
de  chercher  dans  le  jeu  un  supplément  de  salaires 
que  ses  exigences  trouvent  insuffisants.  Désappointé 
par  une  fortune  contraire,  il  ne  croit  trouver  un 
moyen  de  sortir  de  l'impasse  terrible  dans  laquelle 
il  s'est  engagé  que  par  le  crime  ou  le  suicide;  le 
législateur  a  été  bien  inspiré  en  confectionnant  sa 
loi  I  Mais  alors  pourquoi  légalisc-t-il  les  paris  en 
les  monopolisant  à  son  profit?  Puisqu'il  n'y  a  pas 
moyen  de  les  éviter,  ne  valait-il  pas  mieux  les 
laisser  libres  en  laissant  à  chacun  le  soin  de  se 
renseigner  sur  la  solvabilité  des  gens  avec  qui  on 
a  alîaire? 

La  réponse  à  cette  question  nous  entraînerait  en 
dehors  du  cadre  de  notre  étude,  le  mieux  est  delà 
laisser  aux  spécialistes  qui,  en  général,  semblent 
lier  l'avenir  des  courses  à  la  liberté  des  paris. 

A  rencontre  de  cette  théorie,  nous  pouvons 
reconnaître  qu'au  point  de  vue  sportif,  les  sociétés 
de  courses  ont  tout  à  gagner  de  la  centralisa- 
tion des  paris  aux  guichets  du  mutuel,  car  elles 
touchent  un  pourcentage  qu'elles  perdraient  forcé- 


■  à  rtrntrainement 


LE    MONDE    ET    LES    SPORTS 


chevaux  i  l'exercice 
rie  champ 
d'entriiînement 
de  Maisons-Laffitte. 


ment  si  les  paris  re- 
<lcvcnaiciit  individuels; 
la  libellé  des  paris  ne  pour- 
rait donc  cire  prolilablc 
qu'aux  pro|)riétaircs  qui  trouveraienl  de  la  soilo 
un  moyen  d'au(;mentcr  le  gain  des  courses  où  leur 
cheval  a  des  chances  et  pour  laquelle  le  prix  n'est 
pas  très  élevé.  Mais  il  est  avéré  que  presque  tous  les 
propriétaires,  d'une  façon  ou  d'une  autre,  perdent 
de  l'argent;  c'est  une  opinion  courante;  quelques- 
uns  ont  gagné,  mais  c'est  l'exception  :  un  d'eux,  et 
des  plus  connus,  a  eu  de  très  grands  succès  en 
steeple;  mais  il  paraît  que  celui-là  ne  jouait  jamais. 
Alors  !... 

Quand  un  cheval  arrive  sur  un  champ  de  courses 
<in  se  doute  guère  des  soins  que  sa  préparation  a 
quelquefois  nécessité  et  les  sommes  considérables 
que  son  propriétaire  a  du  sacrifier  pour  mettre  la 
Iiétc  à  même  de  se  |)résenter. 

Il  faut  deux  choses  pour  un  bon  cheval,  sa  nais- 
sance et  sa  i)réparalion  nu  mieux,  son  entraîne- 
ment,  comme  on  le  dit  dans  le  monde  spécial,  mais 
lu  principale  est  assurément  l'origine;  (piand  une 
bêle  a  du  sang  de  quelque  grand  cheval  dans  les 
veines,  elle  est  presque  toujours  i\  même  d'avoir 
un  brillant  avenir,  c  est  le  meilleur  apport,  .\insi 
l'issue  i\c  Stuart,  à  M.  HIanc,  est  parliculièrement 
recherchée;  des  Américains  ont  oITcrt  A  sou  pro- 
priétaire un  million  potu'  posséder  son  étalon  et 
n'ont  pu  réussir;  quelle  est  donc  la  valeur  de 
Sliinrl.  et  quelle  est  la  somme  d'argent  qu'il  fau- 
ilrait    oITrii-    pour  l'acquérir,    c'est    1res  dillicile    à 


dire,  car  son  propriétaire  est  riche  et  ne  peut  se 
laisser  tenter  par  l'app&t  d'un  gain:  pourtant  si  on 
lui  oITrait  dix  millions,  vingt  millions!  que  sais-jc' 
-Mais  alors  on  lombc  dans  la  fantaisie. 

L'origine  n'est  pas  absolument  infaillible;  il  ar- 
rive que  des  produits,  dont  on  a  payé  la  parcnlé 
très  cher,  ne  fournissent  aucune  carrière,  alors 
qu'un  cheval  assez  obscur  se  révèle  tout  è  coup 
comme  un  champion  merveilleux.  C'est  ainsi  qu.- 
Téni'hreuse.  qui  n'avait  été  payée  que  quelques 
centaines  de  francs,  a  gagné  un  million  et  demi  de 
prix  durant  sa  vie  de  courses. 

Pendant  longtemps,  l'entrainement  des   chevaux 
est  resté  l'apanage  exclusif  des   professionnels  an- 
glais :  les    courses  ont   eu    de    la  vogue   de    l'autre 
coté   du   chenal    longtemps   avant   qu'elles    fusscnl 
en  honneur  chez  nous,  et  lorsque  des  propriétaires 
français   ont  acheté    des   pur  sang   pour   les    faire 
courir,  ils  se  sont  naturellement  adressés  aux  per- 
sonnes qui  avaient  l'habitude  de  ce  métier,  c'est-à- 
dire  aux  Anglais:  on  n'a  pas  réagi  cl,  petit  à  petit, 
ces  derniers  ont  accaparé  les  champs  de  courses  à 
leurs    idées;    les  jockeys,  entraîneurs,    etc.,    sont 
presque  tous  Anglais,  les  locutions  de  courses  sont 
pUqiart   anglaises  :  c'est   ainsi    qu'on   dit   walk- 
over,  slarler,  lurf.  jockey,  lad.  steeple, 
etc.,  si  bien  que  ces  expressions  qui 
définissent  un  sens  très  précis  n'ont 
pas  trouvé  de  traduction  dans  notre 
langue. 

Depuis  quelque  temps  pourtant, 
nous  voyons  quelques  Français  se 
mettre  de  la  partie,  tant  au  point 
(le  vue  de  l'entraînement  que  de  la 
monte,  mais  ils  sont  en  telle  mino- 
rité, qu'on  ne  peut  les  ciinsi<lércr  que 
comme  des  exceptions. 

Les  grands  centres  d'entraincmenl 
en  France  sont  :  Chantilly  et  Mai- 
sons-LaHitle  ;  la  dilTércnce  qui  carac- 
térise ces  deux  lieux  sportifs,  c'est 
qu'à  (Chantilly  il  y  a  plus  d'entrai- 
nours  particuliers,  tandis  nu'à  Mai- 
sons et  Achèrcs  ce  sont  plutôt  les 
entraîneurs  publics  qui  dominent. 
Ces  derniers  prennent  en  pension 
les  chevaux  des  petits  propriétaires 
qui  ne  veulent  pas  faire  les  frais 
d'une  écurie,  ils  se  chargent  de  leur  entretien  com- 
plet et  de  leur  dressage  moyennant  une  somme 
qui  varie  de  5  A  10  francs  par  jour;  comme  on  le 
voit,  on  peut  se  payer  des  chevaux  de  courses  sans 
être  millionnaire. 

En  général,  on  envoie  une  bclc  A  l'entraîneur 
quand  elle  a  un  an  et  demi.  Il  faut  s'entendre  sur 
celte  question  d'âge  des  chevaux.  Pour  simplilîcr 
les  programmes,  les  sociétés  supposent  que  tous 
les  chevaux  sont  nés  le  f'aoùl,  et  deux  ans  après  ils 
peuvent  courir;  par  conséquent,  si  un  poulain  est 
ne  avant  ce  moment,  tant  mieux  pour  lui,  il  sera 
de  ce  fait  plus  .Igé  et  partant  plus  fort  à  courir; 
aussi  dans  les  haras,  on  s'efforce  il  les  faire  venir 
vers  le  mois  de  mars  ou  d'avril  ;  on  pourrait  évidem- 
ment gagner  un  mois  ou  deux,  mais  les  chevaux 
sont  lorl  frileux  et  on  cherche  A  leur  éviter  les 
mois  Irop  durs  de  janvier  cl  de  février.  Si  la  bète 
naissait  après  le  l"'  août,  elle  serait  considérée 
comme  ayant  un  an  de  plus  et  serait,  par  suite, 
obligée  de  subir  toutes  les  charges  et  obligations 
de  son  Age. 

Les  poulains  et  pouliches  qui  arrivent  dans  les 
centres  d  entraineinent  sont  très  nerveux  et  sau- 
vages, il  est  1res  dillicile  d'en  approcher  et  impos- 
sible de  les  monter;  il  faut  les  habituer  petit  A 
petit.  On  commence  par  leni*  attacher  un  caveçon, 
sorte  de  liol  muni  d'iin  p.iicls  eu    plomb    qui  pèse 


Tîv  LE    MONDE    ET    LES    SPORTS 


sur  le    nez   afin   de   rendre    les 
commandements  plus  actifs  :  une 
fois  coilTés  de   cet  appareil,  on 
les  fait  travailler  à  la   longe   en 
les   forçant    à  tourner  en  rond. 
Puis   on   cherche  à   les   dresser  au   cinaNei-  ;  c  c>l 
la   partie    la    plus    difficile,    car   le    poulain   ne  se 
fait  pas  à  l'idée   d'avoir  quelque  chose   sur  le  dos; 
on  lui    met    successivement   des  couvertures,    des 
pendeloques  pour  l'habituer  aux  étriers,  et  finale- 
ment une  selle;  tout  ce  travail  a  demandé  de  dix  à 
quinze  jours.  Il  n'est  pourtant  pas  encore  possible  de 
le  faire  monter  par  un  homme.  On  dresse  un  cavalier 
espagnol,  sorte  de  barre  verticale  en   fer  de  0'",40 
qu'on  place  sur  la  selle  et  qui   est   muni  de  guides 
placées  à  la  hauteur  des  mains  d'un 
véritable  cavalier:  enfin,  on  le   fait 
monter  par  un  lad  —   pardon!   par 
un  garçon  —  aussi  jeune  que  pos- 
sible  et  dont  on  augmente  le  poids 
de  joiu'  en  jour,  soit  a\"ec  des  sur- 
charges de   plomb,   soit  eu  prenant 
un  jeune  homme  plus  âgé. 

Dès  que  le  cheval  est  à  même  de 
supporter  un  honin\e,  on  le  fait  sor- 
tir. On  le  mène  au  champ  d'enlrai- 
nenient,  et  on  le  fait  galoper  der- 
rière un  vieux  cheval  qui  n'a  pour 
métier  que  de  faire  marcher  ses  ca- 
marades; on  donne  des  petits  galops 
sur  -100,  600  ou  800  mètres,  jamais 
plus  dans  les  commencements.  Ce 
travail  doit  être  fait  le  matin;  et 
en  été,  quand  il  fait  trop  chaud,  les 
entraîneurs  n'hésitent  pas  à  envoyer 
leur  personnel  sur  les  routes  à  trois 
heures  du  matin  pour  éviter  aux 
bétes  des  transpirations  fatigantes 
et  inutiles. 

Le  cheval  rentre  au  pas  à  lécurie, 
et,  afin    de   se    remettre   les    reins,  j  -...j. ,,.[,,, 

l'homme  marche  au  pas  à  coté  de 
lui.  l'ne  fois  dans  son  box,  la  bète 
ne  bouge  plus  de  la  journée.  Il  faut  toujours 
mettre  un  vieux  cheval  pour  entraîner  son  jeune 
camarade,  sans  quoi  il  ne  marcherait  pas;  les 
,\earlings  sont  rétifs  au  travail,  ils  ont  plutôt  envie 
de   gambader   et  de   s'amuser,  il  faut  l'exemple  de 


leu 


d.i 


lH    de 


l'aplomb.  Dans  les  connnencements  ils  ont  la  bouche 
molle  et  ne  se  retiennent  pas  sur  le  mors.  Mais  peu 
à  peu  ils  s'y  font,  et  lorsque  le  cavalier  sent  que  sa 
bète  prend  un  point  d'appui  sur  le  fer,  c'est  qu'elle 
est  à  même  de  produire  un  exercice  jîIus  sérieux. 
On  simule  alors  des  courses  véritables  en  pla- 
çant les  chevaux  en  ligne  et  en  agitant  devant  eux 
le  drapeau  du  starter  afin  de  les  habituer  à  savoir 
bien  prendre  le  départ;   on   va    même   jusqu  à  ha- 


'•:-  chevaux  à  l'exercice. 


biller  les  hommes  d'écurie  avec  des  casaques  pour 
les  faire  aux  couleurs  et  pour  qu'ils  ne  s'effrayent 
point  le  jour  de  la  vraie  course. 

Quand  il  y  a  une    course   en  perspective,  on  en- 
traîne le  cheval  sur  la  distance  en  lui  faisant  l'iire 


Llv    MONDE    ET    LES    SPORTS 


tous  les  jimrs  les  1  200  ou  1  (>00  nièlrus  qu'il  aura 
à  fournir  le  jour  de  la  bataille.  S'il  s'agit  d'une 
course  de  1  oro  mètres  ou  plus,  comme  cela  arrive 
malheureusement  quelquefois,  on  ne  pousse  pas  au 
travail  les  chevaux  sur  ces  distances  trop  lonjçues 
qui  ne  servent  souvent  qu'à  finir  une  bétc. 

Le  secret  du  métier  consiste  à  faire  manjrer  de 
l'avoine  au  cheval,  car  seule  l'avoine  donne  et  en- 
trelient les  muscles  sans  lesquels  le  cheval  de 
courses  n'existe  pas.  Or  tous  les  chevaux  ne  man- 
(;ent  pas  connue  ils  le  devraient;  il  faut  essayer 
des  moyens  les  plus  divers  pour  les  y  conduire; 
on  mélanjje  des  herbes  fraîches  à  l'avoine  pour 
stimuler  leur  appétit;  on  trompe  leur  palais  de 
toutes  sortes  de  façons,  on  enlève  la  nourriture 
pour  la  rendre  un  quart  d'heure  après,  on  augmente 
la  dipse  de  jour  en  jour,  ou  bien  on  alTame  la  bètc 
partiellement;  malgré  toutes  ces  précautions,  sou- 
vent elle  se  refuse  à  manger,  au  grand  détriment 
de  ses   forces  et  des  courses  qu'elle  devra  fournir. 

La  Société  de  sleeples-chasc  a  loué  entre  le  ren- 
dez-vous de  la  Muette,  A  Maisons,  et  Saint-Ger- 
main, une  belle  allée  de  1  kilomètres,  qu'elle 
entrelient  avec  beaucoup  de  soin  pour  faciliter 
l'exercice  des  pensionnaires  des  entraîneurs  ;  eha<|uc 
jour,  le  sol  est  hersé  pour  faire  disparaître  les 
aspérités  ducs  au  galop  des  chevaux.  Cette  piste 
(l'entrainement  est  d'un  grand  secours  |)our  tous 
ceux  qui  s'occupent  de  chevaux  ;  chaque  bète  in- 
scrite doit  payer  60  fi'ancs  par  an  pour  avoir  le 
(huit  de  proliter  de  cette  allée,  cl  une  surveillance 
constante  se  fait  pour  emiiècher  les  abus.  Il  y  a 
im  garde  qui  reste  constiunment  sur  les  lieux  pour 
voir  s'il  ne  se  produit  aucune  infraction.  11  counait 
lous  les  chevaux  à  leur  l'orme,  cl  du  premier  coup 
d'(eil,  M.  lloliert  sait  distinguer  ceux  qui  sont 
inserils,  il  y  ni  a  plusieurs  centaines,  et  malgré 
<ela.  jamais  il  ne  s'y  trompe. 

L'n    des    piiiicipiuix    enliaineurs    ;\    Maisons    esl 


M.  Ouinebert  qui  dresse  les  chevaux  du  baron 
Kinot  et  de  M.  Kaider;  il  possède  un  élaiilissemenl 
très  bien  monté  qu'il  a  nonuné  villa  Marisse,  du 
nom  de  la  fameuse  jument  qui  a  gagné  le  grand 
steeple  d'.\uleuil  l'année  dernière  120000  francs^; 
c'ist  enciire  lui  qui  a  conduit  à  la  victoire  le  fa- 
meu\  Préfet,  qui  a  couru  trente  fois  en  Isïis,  ga- 
gnant neuf  fois  et  restant  ({uinze  fois  placé  : 
Ardent  11^  qui  a  renïporté  la  première  fois  le  prix 
du  Président  de  la  Republi(|ue,  sorl  de  ses  écuries, 
ainsi  (pie  Viiucuuleurs  gagnant  le  prix  Monlgo- 
merv,  Granillieu,  arrivé  premier  dans  la  grande 
com'se  de  haies  l'année  dernière,  i  Auteuil,  et 
Cxieliine.  l'heureux  vainqueur  du  prix  du  Jubilé 
lOOOOn  francs,  1  200  mètres). 

M.  Lhostc  entraîneur  français  connaît  son  mé- 
lier  à  fond,  ei  on  lui  doit  bien  des  cas  désespérés  ; 
il  a  su  tirer  parti  de  chevaux  sur  lesquels  il  n'y 
avait  plus  A  compter,  et  ses  ({ualilés  techniques  le 
font  apprécier  de  tous  ceux  qui  ont   recours  à  lui. 

M  linddock,  est  un  entraîneur  publie  ;  à  Maisons. 
il  |Hi..vi  1,.  un  magnifique  établissement  rempli  de 
|M  iiviMiniaires  de  marque  entre  autres  Dunois,  à 
M     \\,N-..eki. 

Nous  ne  pouvons  citer  toutes  les  écuries  qui  fonl 
de  rentrainenient,  ces  lignes  ne  pourraient  y  suf- 
lire  ;  nous  ne  pouvons  cependant  passer  sous  silence 
le  nom  de  M.  ^^'ebb,  à  Chantilly,  qui  a  la  direction 
des  chevaux  du  baron  Schickler.  dont  on  a  tellement 
parlé  il  y  a  quatre  ans.  M.  Watson.  également  A 
Chantilly,  donne  ses  soins  aux  bètes  du  baron  de 
liolhschild.  parmi  lesquelles  se  trouve  le  Roi  Soleil, 
gagnant  du  Grand  Prix  de  l'année  dernière,  et  (jui 
est  resté  le  meilleur  quatre  ans  de  la  saison. 

De  tous  les  établissements,  le  plus  luxucu.x  esl 
celui  des  frères  Bartholomew,  A  diamant,  où  se 
trouve  l'écurie  de  M.  Alb.  Menier;  c'est  de  ce 
centre  que  sont  sortis  Quilda,  gagnant  le  prix 
Hoyard,  et  Cambridge,  vainqueur  du  prix  de  Diane 
l'an  passé. 

Nous  devons  enfin  une  mention  toute  spéciale  à 
M.  13oon,  le  célèbre  jockey,  qui  entraîne  depuis 
queUpie  temps  les  chevaux  de  M.  .lean  Houssod, 
dont  l'écurie  tend  A  devenir  une  des  plus  impor- 
tantes et  des  plus  brillantes  ;  elle  possède,  entre 
autres,  le  meilleur  cheval  de  sauts.  A'éri/iii.  le  vain- 
queur probable  de  la  prochaine  Ciraiule  Course  de 
haies  A   .\lltenil. 


'.'If.'  .Mil,:,! 


in 


Le  ga 


MEMENTO    ENCYCLOPÉDIQUE 

Événements  d'Avril   1899. 


1.  -  M.  Loubct  inaugure  rEzpositionâespasteliistes. 

—  Le  Congères  de  géographie  tenu  à  Alger  adopte  plu- 
sieurs vœix  en  faveur  du  traussahirieu.  —  Mort  de  la 
baronne  Hirsch.  dont  le  nom  est  attaché  à  un  grand 
nombre  d'n-urreà  de  bienfaisance.  —  Mort  du  marquis  de 
ChennevièreSf  membre  de  l'Acadi^mie  des  beaux-arts.  — 
Ouverture  du  Congrès  du  Mexique.  Dans  son  discours,  le 
président  de  ia  République  constate  l'état  florissant  des  finances 
du  pays. 

2.  —  M.  Loubet  assiste  ans  courses  d'Auteuîl.  Le  prix 
du  président  de  la   République  est  g.i^'no  par  «  Géographie  n. 

—  Les  premiers  fiacres  électriques  automobiles  circulent 
dans  Paris.  —  ilort  de  M""-  Michelet.  veuve  du  grand  his-' 
torien.  —  Le  prince  Mohamed  de  Tunis,  recevant  les  délé- 
gués d'une  CLiravane  d'institntears  parcouratit  la  Tunisie,  leur 
dit  que  les  Français  et  les  Tunisiens  sont  frères.  —  L'agent 
bulgare  à  Constantinople  est  rappelé  pir  son  gouvernement. 

—  Inauguration  de  la  Maison  du  peuple  h  Bruxelles.  Dis- 
cours de  SI.  Jaurès.  —  Le  président  Mac  Kinlej  signe  le  traité 
de  paix  entre  les  Etats-Unis  et  l'Espagne. 

3.  —  Le  ministre  de  la  marine  p  irt  île  Pari'  p  «ur  aller 
inspecter  les  ports  de  la  Manche  et  de  rOcéan,  — 
Dans  une  nouvelle  proclamation  aux  Philippins,  le 
général  Otis  dît  que  la  domination  de^^  Etats-Unis  st.r;t  imposée 
à  toutes  les  parties  de  l'archipel;  la  plus  grande  liberté  com- 
patible avec  les  droits  souverains  de  l'Amérique  sera  laissée 
aux  Philippins  pour  se  gouverner  eus-mèmes.  —  Mort,  à  Zurich, 
du  banquier  Guyer-Zeller,  promoteur  de  la  construction 
des  chemins  de  fer  suisses.  —  La  Grèce  proteste  contre  la  déci- 
sion du  gouvernement  bulgare  d'astreindre  au  service  militaire 
les_  sujets  hellènes  résidant  en  Bulg'arie.  —  Le  bateau- 
hôpital  Saint-Paul,  destiné  à  porter  secours  aux  pécheurs 
de  morue  de  Terre-Neuve,  fait  naufrage  près  de  Portland. 

4.  —  Sous  la  présidence  de  M.  Legrand,  sou  s -secrétaire 
d'Etat  à  l'intérienr,  ouverture  du  Congrès  international 
anti-alcoolique.  —  Ouverture  du  Congrès  annuel  des 
Sociétés  savantes  à  Toulouse. —  Ouverture  du  Congrès 
des  aliénistes  et  neurologistes  à  Marseille.  —  A  Cuba, 
l'Assemblée  cubaine  est  dissoute,  l'armée  est  licenciée  et 
reml  les  arme^.  Le  conseil  municipal  est  érigé  en  gouverne- 
ment définitif.  — Mort  del'su'chiduc  Ernest  d'Autriche, 
fils  de  feu  l'archiduc  Rénier. 

5.  —  Par  ordonnance  du  juge  d'instruction  sont  renvoyés 
devant  la  police  correctionnelle  les  membres  des  bureaux  des 
Ligues  des  Droits  de  l'homme  et  de  la  Jeunesse  royaliste.  — 
M.  Loubet  quitte  Paris,  se  rendant  à  Montélimar. —  Jlort  de 
M.  Berthold  Zeller,  pro- 
fesseur    d'histoire    à    la    Sor- 

bojuie.  —  A  Rome,  ouverture 
du  6'  Congrès  internatio- 
nal de  la  presse,  en  pré- 
sence du  roi  et  de  la  reine 
d'Italie. —  A  Bruxelles,  ouver- 
ture de  la  i^  session  de  l'In- 
stitut colonial  interna- 
tional. M.  Favereau,  ministre 
des  affaires  étrangères,  préside. 

—  Le  conseil  municipal  de 
Paris  reçoit  les  délégués  du 
Congrès  anti-alcoolique. 

6.  —  A  Pari-,  ouverture  du 
S*"  Congrès  des  professeurs 
de  l'enseignement  se- 
condaire public.  —  M.  Lou- 
bet arrive  à  Valence  et  a 
Montélimar,  où  la  mimicipalité 
lui  offre  un  banquet.  M.  Lou- 
bet, dans  un  discours,  fait 
l'éloge  de  l'armée.  —  A  Men- 
ton, inauguration  du  monu- 
ment élevé  à  la  mémoire  de 
l'impératrice  Elisabeth 
d'Autriche.  L'empereur  est  re- 
présenté. L'évéque  de  Nice 
retrace  les  vertus  de  la  dé- 
funte. —  L'invitation  à  la 
conférence  de  la  paix 
est  envoyée  par  l'intermédiaire 
de  la  diplomatie  néerlandaise. 
L'invitation  fait  ressortir  l'ini- 
tiative louable  du  Tsar  pour 
répandre    les    bienfaiis   de    la 


paix  et  arriver,  si  possible,  il  ta  midération  de3  armements. 
Dix-neuf  Etats  européens  sont  invités,  ainsi  que  les  Etats-Unis, 
le  Siam,Ia  Perse,  la  Chine  et  le  Japon.  —  Par  décret,  le  prince 
Georges  de  Crète  amnistie  tous  les  délits  politiques  (îommis 
du  IG  septembre  1896  au  9  décembre  1898,  sauf  ceu.t  commis 
les  '25,  26,  27  octobre  1898  dans  la  ville  de  Candie. 

7.  —  M  Loubet  quitte  Montélimar  pour  rentrer  .i  V.irW. 
—  L'eecadre  de  mann?uvre  de  la  Méditerninée  quitte  Toulon 
se  rendant  à  OagMari  pour  saluer  le  roi  et  la  reine  d'Italie 
au  nom  du  gouvernement  français.  —  Une  mission  catho- 
lique ayant  été  détruite  ;i  Chun-Choug  (Curret  des  troupes 
coréennes  sont  envoyées  pour  rétablir  l'nrdre.  —  M.  Leygues, 
ministre  de  l'instruction  publique,  arrive  à  Toulouse  jiour  pré- 
sider le  Congrès  des  Sociétés  savantes.  —  Sur  la  proposition 
de  l'AUemagae,  l'Angleterre  et  les  Etats-Unis  acceptent  d'en- 
voyer à  Samoa  une  commission  <le  trois  membres  pour 
ré;?ler  les  différends.  Les  dccisions  de  cette  commission  devront 
être  prises  à  l'unanimité.  —  M.  Cambon,  ambassadeur  de 
France,  remet  au  président  Mac-Kïnley  deux  vases  de  Sèvres 
qui  lui  avaient  été  offerts  au  mois  d'août  dernier  par 
M.  Félix  Faure  à  l'occasion  de  l'ouverture  du  nouveau 
câble  franco-américain. 

8.  —  M.  Loubet  rentre  à  Paris.  Dans  l'après-midi  il  pré- 
side, au  pilais  du  Trocadéro,  la  fête  donnée  au  profit  des  vic- 
times de  la  catastrophe  de  Toulon.  —  M.  Leygues,  ministre 
de  l'instruction  publique,  préside  la  séance  de  clôture  du  Con- 
grès des  Sociétés  savantes  à  Toulouse.  — M.  Delcassé,  ministre 
des  affaires  étrangères,  reçoit  l'invitation  officielle  pour  la 
conférence  de  la  paix.  —  Le  directeur  et  le  gérant  du 
Foj-iro  Mwnt  ciiiiLÎ.LUin -- ;,  ôoO  francs  d'amende  pour  publication 
du  dossier  de  l'enquête  de  l'affaire  Dreyfus  devant  la 
chimbre  criminelle  de  ia  Cour  de  cassation.  —  Le  ministère 
russe  prend  des  mesures  pour  limiter  l'affluence  des  juifs 
dans  la  ville  et  la  province  de  Moscou.  —  Les  troupes  anglaises 
évacuent  Om,durman  (Soudan  égyptien).  Omdurman  sera 
prochainement  rasé.  —  On  apprend  de  Samoa  que  Maliétoa 
Tanou  a  été  installé  le  23  mars,  comme  roi  de  Samoa,  à  Mou- 
linonou  par  les  consuls  américain  et  anglais. 

9.  —  MM.  Viger,  ministre  de  l'agriculture  et  Guillain, 
ministre  des  colonies,  président  l'inauguration  du  monument 
élevé  à  Pasteur,  à  Lille.  —  On  annonce  que  le  docteur  Bra, 
de  Paris,  est  parvenu  à  isoler  le  parasite  du  cancer.  Ce 
parasite  est  un  champignon  inférieur  de  la  famille  des  asco- 
mycètes.  —  Un  banquet  par  souscription  est  offert  au  Puy  à 
M.  Dupuy,  jirésident  du  conseil,  qui  prononce  nu  grand  dis- 
cours politique.  —  M.  Max   Régis,   ancien   maire  d'Alger, 


Cl.  Lac^  t-t   tils, 
LE    VOYAt 


L-     PUÉrilDEXT     DE     LA.     KÉPUBLIQUEA     MuNTKHilJ 
La  remise  des  dt>corations  dans  la  cour  de  la  gare. 


866 


MEMENTO    ENCYCl.Ul'l-;i)IQrE 


gi 


nié  pour  avoir  injurié  le  gonvcnicnr  gùnéral  «le  l'Al- 
^ dans  un  discours  prononcé  dans  une  réunion  au  Vélo- 
drome de  MusUplis.  —  Elections  législatives  *  Pro- 
vins (Seine  et-Marne)  :  M.  Derveloy,  ra.lical-socialistc,  est 
élu  par  6  990  voix  en  remplacement  de  M.  Monuiut,  décédé. 
A  Vciiilôme  (  Loir-et-Cher)  :  il  y  a  ballottage.  —  Election 
sénatoriale  dans  la  Drôme  :  M.  Bizarelli,  député,  républi- 
cain, est  cln  par  666  voix,  en  remplacement  de  M.  Loubet  élu 
président  de  la  Uépuhlique.  —  Ouverture  à  Saiiit-Pctersl>ourg 
rie  la  section  françiiisc  de  l'Exposition  industrielle  franco- 
russe,  placée  sous  le  pitronage  du  graiid-iluc  Constantin.  - 
L'escadre  française  arrive  4  Cogliari. 

10.  —  Ouverture  de  la  session  des  conseils  généraux. 
Dans  leurs  discours,  1»  plupart  des  présidents  rendent  hom- 
mage à  la  mémoire  do  M.  Fé  ix  Faure  et  adressent  l'expression 
de    leur  dévouement  à  ir.    I.mibet.    —    Une    commission    est 

'i  -truction  jinblique  dans  le 
;:    ^   aurait    heu    d-:.|i|...rtfi- 

iltés    de    médecine. 

■I .1.  du  puits  de  l'alirac.  — 

le  pardon  aux  ras  llangascia 

]„■!<  ri  voilés  et  leur  rend  leurs  insignes  et  dignités. 

—  Aux  Philippines,  le  général  Lawton  s'empare  de  Sauta- 
Cruz,  ville  |jriiici|)-ile  de  la  baie  de  Lagiina. 

11.  —M.  Loubet  reçoit  la  visite  .le  M.  Iglesias,  prési- 
dent lie  la  République  de  CoslaRica,  qui  vient  lui  faire 
fCS  adieux.  —  Le  cabinet  grec  donne  sa  démission,  qui  est 
acceptée.  Le  roi  mande  M.  Tliéotoki.  —  A  Samoa,  uu  duta- 
cliement  anglo-américain  tombe  dans  une  embuscade  des  parti- 
sans de  Matoofa.  Trois  officiers  sont  tués.-  M.  Dimitri 
Stourdza  présente  au  roi  la  démission  du  cabinet  roumain, 
qui  est  acceptée.  -^  Le  parti  révolutiomiaire  fédéraliste  de  Idi 
Paz  (Bolivie)  est  victorieux.  Le  colonel  Pando  est  rentré  a 
Onizo.  Le  président  Alonzo  et  ses  ministres  sont  en  fuite.  — 
Le  pape  reçoit  les  félicitations  des  cardinaux  à  l'occasion  du 


„,,r;-.]n   .nini-:. 
but  d''tn-liiT    1rs    M.    1 

dans    l'agrégation     d.  s 
M.  Leygues  rr.  -i  :•■  ' 
L'empereur  Ménélik  ai 


i.gt 
Fournier 


pontificat.  —  L'amiral 

à  déjeuner,  .a  bord  du  Bremivi,  les  autorités 

liari  et  les  commandants  des  navires  italiens. 

—   Le    loi    de    Suède,   venant  de    Biarritz  et  Pau, 

a  Bordeaux.  Il  visite  les  principaux  châteaux  du  Médoc. 

. ,..,    !e  loriniil  dit   roi    Oscar  de  Suéde   dam  le  numi'ro   de 

ni  ISU7  du  Monde  Moderne.)  —  >!.  Loubet  reçoit  le  duc  de 


T35e;:f'v 


A     .■MONTftl.  IM  AU   —    ON     A  II  C    DE    T  11  1(1  .Ml' Il  E 


Cambridge  et  lui  rond  fb  visite.  —  I.o«  commIsKaIros  fran- 
çais et  iillinmndB  pour  la  délimitation  de  la  frontière  occiden- 
tah'  dn  Dahomey  rei.renncnt  leurs  travaux,  suspendus  à  la 
Buite  d  un  doaccord.  l.'enlente  est  lompléte  maintenant.  — 
La  commission  du  concours  de  façades,  instituée  par  la 
ville  de  Paris,  décerne  les  prix.  Le  premier  prix  est  décorné  A 
la  maitou  du   SU4  de  la  ruo  de  llrcncllc.  —    Le  roi   et   la 


LK     MONUMENT     ÉLEVÉ     A      PASTEDR 

Inaugure  à  Lille  le  9  avril. 

reine  d'Italie  arrivent  h  Cagli.ari.  —  .V  la  suite  de  désordres, 
■2  lou  étudiants  sont  exclus  de  l'Université  de  Moscou 
et  JOU  de   celle  de  Saint-Pétersbourg. 

13.  —  luauguratiou  du  monument  de  Louis  Veuillot 
dans  la  Basilique  du  Sacré-C-eur.  —  Le  rOi  de  Suéde 
quitte  Bordeaux  se  rendant  en  Toumine.  —  A  l'occasion  de 
la  conclusion  définitive  de  la  paix  entre  les  Etats-Unis  et 
PKspagne,  le  président  Mac-Kinley  adresse  à  M.  Loubet  une 
lettre  exprimant,  au  nom  du  gouvernement  et  du  peuple  amé- 
ricain, ses  sentiments  de  haute  appréciation  pour  la  part  prise 
par  M.  (^ambon,  représentant  de  la  France,  il  cet  heureux  ré- 
sultat. M.  Loubet  remercie  M,  Mac-Kinley  de  l'evpression  de 
ces  sentiments.  —  Mort  du  peintre  décorateur  Rubé.  — 
L'amiral  Fouruier  rend  visite  aux  souverains  italiens  k 
Cngliari. 

14.  —  l.e  ministre  des  travaux  publics  fait  signer  un  dé- 
cret déterminant  les  conditions  auxquelles  sera  soumise  la  cir- 
culation des  voitures  automobiles.  —  Les  souverains 
italiens  passent  en  revue  l'escadre  française  en  rade  de 
Cagliari.  Au  déjeuner  offert  par  l'amiral  Fouruier  À  boni  du 
Jlrennua,  en  l'honneur  du  roi  et  de  la  reine  d'Italie,  «les  toast^ 
de  sympathie  sont  échangés.  —  Le  nouveau  cabinet  grec 
est  coniiiosé  comme  suit  ;  Théotokip,  présidence  et  intérieur  ; 
Simopoulos,  finances;  Ronianos,  affaires  étnuigcrcs;  colonel 
L'ounioundourt>8,  guerre;  Boudouris,  marine;  Caraixiulog,  ju-- 
tlce  ;  EutaxhiB,  culte  et  instruction. 

15.  —  A  l'Académie  des  Sciences  morales  et  poli- 
tiques, réception  de  M.  Luzzati,  ancien  ministre  Italien,  cornu., 
membre  associé  étranger.  M.  Luzzati  donne  lecture  d'ntj- 
importante  notice  sur  son  prédécesseur,  M.  Oladslono.  —  .^ 
concours  hippique,  le  prix  des  officiers  est  couru  on  pr< 
soncc  do  M.  Loubet.  —  A  I  Hôtel  de  Ville,  troisième  soir.  • 
offerte  par  la  munioliialité.  M.  Loubet  y  assiste.  —  MM.  U'n 
Bourgeois,  iléputé,  ancien  prési.lent  du  conseil,  ancien  mlnlstr 
des  affaires  étrangères  ;  Bihourd,  ministre  do  France  à  la  Ha;  ■ 
et  d'Kstournelles,  déput«S  ministre  iilénlpotenlluire.  B«int  d. 
gués  pour  représenter  la  France  à  In  conférence  pour  !• 
désarmement.  —  I-o  conseil  des  ministres  dlNpnKiie  déci  1 
de    nommer   M.  le  duc   d'Arcos    ministre    d'Espagne  n 


MEMENTO    ENCYCLOPÉDIQUE 


'         U-  lu  Washington.  —  Le  tribunal  correctionnel  d'Alger 

irriîTe-         condiimne  M.  Max  Régis  ù  quatre  mois  de  prison 
pour  outra^'es  au   gouverneur    général   de    l'Algérie. 
16.  —  M.  Doumer.  gouverneur  général  de  Tlndo- 
Chine,  arrive  à  Bangkok  (Siazn),   pour  rendre  visite  au  roi  et 
lui   exprimer   ses   remerciements  pour    les   félicitations    qu'il   lui   a 
envoyées  par  un   ambassadeur,    lors  de  sa  nomination  au   poste    de 
gouverneur.  —  La  conférence  de  Rome  approuve  la  nouvelle  con- 
stitution Cretoise.   L'article  38,  relatif  au  droit   de  l'assemblée 
d'élire  nu  successeur  au  prince,  est  rayé.  —  Mort  du  commandant 
Aubert,   l'un  des  héros  de  Bazeilles.  —  La  fédération  nationale  des 
mineurs  belges  décide  la  grève  générale  dans   les  quatre   bassins 
iiouillers  de  Belgique.  Elle  demande  une  augmentation  de  salaire  de 
20  pour  lOU.  —  Les  ambassadeurs  et   les  légations  de  toutes 
les  puissances  remettent  à  la  Porte  une  protestation  contre  les 
entraves  apportées  au  commerce  par  les  douanes  turques. 
—  M.  Dupuy  de  Lùnie   est  nommé   sons  secritaire   d'Etat   aux 
affaires  étrangères  d'Espagne.  —  Dernicre  journée  du 
ronconrs  hippique.  A  cinq  heures,  le  roi  Oscar  de  Suède 
arrive  au  concours,  accompagné  du  commandant  Lamy,  de  la 
militaire  du  président  de  la  République,  et  de  M.  Dui*, 
ministre  de  Suède.  Le  concours  se  termine  par  un  brillant  car- 
rousel, auquel  prennent  part   32   cavaliers;    S   officiers 
de  cuirassiers,  8   de  dragons,  8  d'artillerie  et  du  train 
des  équipages  et  8  de. chasseurs  et  hussards. 

17.  —  Le  gouvernement  belge  donne  son  adhésion 
à  un  projet  d'exposition  industrielle  à  Liège,  en  1903. 
—  Par  un  iradé  le  sultan  consent  à  la  participation  de 
la  Bulgarie  à  la  conférence  pour  le  désarmement. 

18  —  Aï  L-ubet 
donne  mi  dcjeunsr 
en  1  honneur  du  roi 


^■,4,1,  ' 


■C-i^-S 


AU    C ON  cor R S     HIPPIQVE 


MEMENTO    ENCYCLOPEDIQUE 


de  Suéde.  —  Le  roi  de  SuWe  visite  les  travaux  de  l'Exposi- 
tion. —  T'n  immense  incendie  détruit  *Jii6  maisons  ou  cases  à 
Pointe  à-Pitre  (<;uiideloape).  2 <iuO  personnes  sont  sans  abri. 

—  Les  mcInbrc^  dcâ  bureaux  des  Ligues  des  Droits  de 
rhomme,  de  li»  Patrie  fraiiçAÏse,  Antisémitique,  Plébisritaire, 
comparaissent  devant  le  tribunal  correctionnel  pour  infraction 
A  la  loi  sur  les  associations  non  autorisées  de  plus  de  vingfc 
personnes.  Les  membres  du  bureau  de  la  Ligue  des  Droits  de 
l'Homme  sont  condamnés  h  16  francs  d'amende,  avec  appli- 
cation de  la  loi  lîêrenper.  Ils  fout  appel.  —  A  Samoai  les 
partisans  de  Bfataafa  et  ceux  de  Malietoa  se  livrent  un  sérieux 
combat  au  cours  duquel  il  y  a  vingt  morts,  dont  deux  ICuro- 
péens.  —  Les  élections  en  Espagne  donnent  une  forte 
majorit*-'  au  gouvernement.  —  Lc^  souverains  italiens 
quittent  Cagliarî  se  n-udant  à  i^assari.  Au  moment  rie  leur 
départ,  une  estrade  sur  laquelle  se  tenaient  les  jeunes  filles  des 
écoles  s'écroule.  Vingt  d'entre  elles  sont  blessées,  dont 
plusieurs  grièvement. 

19.  —  Quarante  mille  hommes  sont  amenés  par  ciriquante 
trains  à  Lourdes,  pour  un  pèlerinage  spécial  d'hommes.  —  Le 
tribunal  ((irrectiomiel  coiiihinine  les  membres  du  bureau  de  la 
Ligue  de  la  Patrie  française  ii  16  francs  d'amende, 
avec  a.ppli<-'atiûii  de  la  loi  liereoger.  —  Mort  de  M.  Abraham, 
dit  Alexandre  Weil,  ancien  journaliste,  auteur  de  nom- 
breux travaux  d'érudition.  —  Dans  une  circulaire  aux  gouver- 
neurs, le  gouverneur  général  de  la  Finlande  dit  que  le 
manifeste  du  16  février  a  été  mal  interprété.  Il  n'est  jamais 
entré  dans  les  intentions  du  Tsar  de  changer  quoi  que  ce  soit  à 
l'organisation  intérieure  de  la  Finlande.  —  On  signaU^  une 
dimiiiution  du  nombre  des  cas  de  peste  aux  Indes.  Le 
nombre  des  victimes,  depuis  le  commencement  de  l'épidémie, 
est  évalué  à  250  000.  —  Les  souverains  italiens  iir.'si<iL-nt. 

Ji  Sassari,  l'inauguration  du  monument  de  Vict-ir-ljniiiiuin.  i.  _ 
Les  villages  de  Vinclina  et  de  Jaquel,  dans  !:i  République 
argentine,  sont  détruits  par  un  tremblement  <[•■  tirn-.  Ji'ini- 
portants  dégâts  sont  causés  près  de  Vinclina  par  l'ernption  du 
volcan  HuoaHgo. 

20.  —  Le  roi  de  Suède  quitte  Paris.  —  Mort  de 
M.  Fiedelf  chimiste,  membre  de  l'Institut.  —  Réunion,  à 
Bruxelles,  d'une  conférence  internationale  pour  le  règlement 
de  diverses  questions  de  douanes  et  notamment  pour  l'intro- 
duction des  alcools  en  Afrique.  Dix  Etats  sont  représentés. 

21.  —  A  Saint-Ktienne-ilu-Mont,  messe  solennelle  à  l'occa- 
tion  du  deux  centième  anniversaire  de  la  mort  de  Racine. 
M«'  Touchet,  èvêque  d'Orléans,  prononce  le  panégyrique  de 
Racine.  La  plupart  des  membres  de  l'Académie  assistent  a 
celte  solennité.  —  La  Société  de  géographie  décerne  une 
grande  médaille  d'or  à  M.  E.  Gentil,  pour  son  exploration 
en  Afrique,  du  Congo  au  Tchad,  et  une  grande  médaille  d'or 
au  général  Gallieni  pour  son  œuvre  accomplie  au  Soudan, 
au  Tonkin  et  à  Madagascar.  —  Le  nombre  des  grévistes 
dans  les  bassins  houillcrs  de  Belgique  s'élève  à  ii>  OOU. 

22.  —  Arrivée  A  Paris  de  M.  Lellanoff,  maire  de  Saint- 
Pétersbourg,  et  de  deux  délégués  officiels  chargés  de  déposer 
une  couronne  sur  la  tombe  de  M.  Félix  Faure,  au  uom  de  la 
municipalité  de  Saint-Pétersbourg.  M.  LelianoflE  est  reçu  à  la 
gare  du  Nord  par  le  bureau  du  Conseil  municipal  de  Paris. — 
L'Académi.^  de^  Sciences  morales  et  politiques  décerne  au 
COnunandant  Marchand  le  prix  Audiffred,  de  15  000  fr. 
Ce  prix  e-t  il<  ^tin.  ;t  r^  .Minpenser  les  plus  beaux  et  les  plus 
granil>  ilrvuiinn-nts  —  M.  Leygues,  ministre  de  l'Instruc- 
tion publique  arrive  à  Itoueu,  où  il  va  étudier  le  fonctionne- 
ment des  musées  et  tout  ce  qui  réfère  aux  monuments  histo- 
riques, i^  leur  conservation,  aux  archiver  et  aux  bibliothèques. 

—  M.  Loubet  assiste  au  bal  des  Sa int^Cy riens,  à  l'hôtel 
Continental.  —  Diins  une  réunion  de  club  li  New-York,  le  capi- 
taine Goghlan,  ayant  commandé  sur  un  navire  américain 
à  Manille,  prononce  ilea  jinroles  injurieuses  A  l'égard  de  la 
marine  iillcniatide.  Il  en  résulte  un  échange  d'observations 
entre  le  cabinet  américidn  et  l'ambassadeur  d'Allemagne.  — 
Les  souverains  italiens  passent  en  revue  les  escadres  ita- 
lienne et  angUise  dans  le  golfe  d'Arami. 

23.  —  Elections  législatives  &  Venddmo  (scrutin  de 
t>allott(igo).  M.  David  est  élu  par  10  763  voix.  —  A  la  Perté- 
Milon,  cérémonie  du  deuxième  centenaire  de  la  mort  de 
Racine.  Après  la  cérémonie  religieuse  a  Hou  une  représenta- 
tion dramatique  donnée  avec  le  concours  do  la  Comédie-Fran- 
^ise.  —  Plusieurs  membres  du  gouvernement  français  vont 
eu  Tunisie  pour  assister  h  l'inaugnration  dn  monument  de 
Jules  Ferry.  —  A  Alger,  au  cours  d'une  umnifeatation  pro- 
voquée par  les  antisémites,  M.  Dnnnont,  le  maire  d'Alger 
et  pluHieurs  liiitres  personnes  sont  arrétéH  pour  avoir  proféré  des 
cria  liostikM  au  gouverneur.  —  Duns  un  rngngenjont  avec  les 
Philippins,  à  (^Julngua,  les  Américains  perdent  un  colonel, 
un  lieutenant  et  plusiourîi  soldats.  Los  Américains  réussissent 
4!opendant  a  déloger  les  Philippins  de  lenrit  rctranohemcats  et 
lc4  poursuivent  dans  la  direction  de  Calumpit. 

2ï.  —  A  Tunis,  inauguration  du  monument  élevé  à  la  mé- 
cnoiro  de  Jules  Ferry    sur  l'avenue  de  la  Marine,  en  pré- 


sence de  MM.  Krantz.  Legrand  et  Mougeot,  membres  du  gon- 
vernement  frunçiis,  de  M""^  Jules  Ferry,  de  M.  Charles  Ferry, 
du  président  du  Conseil  municipal  de  Paris  et  d'un  grand 
nombre  de  députés,  de  sénateurs,  de  représentants  de  la  presse 
parisienne.  Plusieurs  discours  sont  prononces.  M.  Legrand  va 
saluer  le  Bey  au  nom  du  gouvernement  françiiis  et  lui  offre  un 
vase  de  Sèvres  au  nom  de  M.  Loubet.  Le  Bey  le  charge  de  trans- 
mettre au  Président  de  l;i  Hépiiblique  l'assurance  de  s^s  senti- 
ments dévoués.  —  La  Société  royale  des  sciences  et  des 
lettres  de  Copenhague  nomme  membres  correspondants  : 
MM.  Alfred  Fouillée,  Emile  Picard  et  Henri  Poincaré.  de  l'Insti- 
tut, et  M.  A.  D:istre.  professeur  à  la  Faculté  des  sciences  de  Paris. 

25.  —  M.  Lelianofif,  maire  de  Saint-Pétersbourg,  dépose 
sur  la  tombe  do  M.  Y.  Faure,  au  Pèrc-Lachaise,  la  couronne 
offerte  parla  municipalité  de  Saint-Pétersbourg,  —  Inaugura- 
tion du  buste  de  Racine  sur  l'emplacement  de  raucien 
cimetière  de  Port-Uoyal.  —  Les  mini«tres  inaugurent  le  port 
de  Sousse  (Tunisie).  —  Le  tribunal  correctionnel  condamne 
M.  Jules  Guérin,  de  ht  ligue  antisémitique,  à  seize  francs 
d'amende  et  M.  Jules  Legoux.  de  la  ligue  plébiscitaire,  à 
seize  francs  d'amende  avec  appli.-iitioii  île  hi  loi  Uérenger.  — 
M.  Delcassé  remet  au  prince  Ourousoff,  ambassadeur  de 
Russie,  les  insignes  rie  gmn.i-cr'iix  •iv  i.i  L-  L-i-m  d'honneur.  — 
La  nouvelle  loi  sur  les  accidents  du  travail  provoque 
de  nombreuses  protestations.  —  Le  général  Gallieni  quitte 
Tananarive  pour  rentrer  en  France.  Son  départ  donue  lieu  à 
d'imposantes  manifestations  de  sympithic.  L'intérim  sera 
rempli  par   le  général  Pennequin. 

26.  —  La  municipalité  de  Paris  offre  un  déjeuner  en  l'hon- 
neur de  M.  LelianoS*,  maire  do  Saint-Pétersbourg.  M.  Du- 
])uy,  le  prince  Ourou^uff,  ambassadeur  de  Bnssie,  et  M.  Lelianoff 
jinrt/^nt  ik-  tiKi^t-.  —  Inauguration,  à  la  Flèche,  du  monumeut 
.  l,  v.  i  11  niMii  lin-  de  Léo  Delibes.  —  M.  Loubet  reçoit  le 
duc  de  Connaught  et  lui  rend  s;i  visite.  —  Mort  du  chan- 
>;>>niair  Delormel.  —  Les  membres  de  la  commission  pour  le 
règlement  .le  l'affiiire  de  Samoa  s'embarquent  h  San-Frai»- 
cisco.  —  Le  général  Mac  Arthur  s'empare  de  Calumpit  (Phi- 
lippines), après  un  violent  combat. 

27.  —  A  Nice,  inauguration  du  nouveau  pont  SUT  le 
Paillon,  ru  jir.-^ence  de  la  reine  Victoria.  —  Mort  de 
M.  Edmond  Perras.  sénateur  du  Uhône.  —  Le  conseil 
legisluif  <w  hi  Nouvelle-Galles  du  Sud,  dont  les  hésita- 
tions avaient  retarde  la  conclusion  de  la  fédération  Austra- 
lienne, vote  en  troisième  lecture  le  bill  déjà  a-iopté  par  les 
autres  colonies.  —  Le  marquis  de  Novellas,  premier  searétalre 
à  l'ambassade  d*E^;pagne  à  Paris,  remet  A  M.  Siïvela  le  proto- 
cole de  paix  conclu  entre  l'Espagne  et  les  Ktats-Unis, 
nitiflé  p.if  I»-  pr'-i. lent  Mac  Kinley.  —  Le  Conseil  suprême 
de  guerre  de  Madrid  contirnie  les  décisions  des  tribunaux 
d'honneur  urd-muaut  le  passage  du  général  Tejeiro  dans  la 
réserve  pour  încapnoite  et  l'exclusion  «le  l'armée  du  colonel 
Zamera.  —  M.  Leygues.  ministre  français  de  l'instruction 
publique,  est  reçu  en  audience  p;irticuliére  par  le  roi  d'Italie 
avec  lequel  il  s'entretient  longuement.  —  L'assemblée  Cre- 
toise approuve  la  constitution  avec  les  modifications  proposées 
par  les  puissances.  Elle  décide  de  contracter  un  emprunt  de 
9  millions  et  de  rembourser  aux  puissances  les  4  millions 
avancés  par  elles. 

28.  —  En  Tunisie,  inauguration  du  chemin  de  fer  de  S  fax 
à  Gafsa  en  présence  de  M,  Krantz,  miuistre  des  Travaux 
publies  lie  Fniuce.  —  Un  arrêt  de  la  chambre  des  mises  en 
accusation  renvoie  MM.  Dérouléde  et  Habert  devant  la 
cour  d'assises  pour  provocation  au  crime  contre  la  sûreté  de 
l'Etat  et  provociition  de  militaires  h  la  désobéissance.  — 
M.  Lelianofir,  maire  de  Saint-Pétersbourg  quitte  Paris.—  I* 
j)résident  îles  Etats-Unis  invite  les  gouverneurs  .les  Etats  du 
Sud  à  mettre  un  terme  aux  lynchages  de  nègres  que  les 
blancs  pourchiiî^sent  au  moyen  de  chiens-limiers. 

29.  —  M.  Loubet  assiste  i\  l'inaugtiration  des  deux  Salons 
lie  peinture  et  de  sculpture  ii  la  Galerie  des  machines.  —  Dan> 
une  ciHiférence  avec  les  généraux  américains,  les  délégués 
des  Philippins  demandent  1)^  suspension  des  hostilités  pen- 
dant trois  senniincs  afin  de  pouvoir  consulter  le  Cougrts  sur 
l'opportunité  de  continuer  la  guerre  ou  d'entamer  des  négociji- 
tions  de  paix.  Le  général  Otls  refuse  ces  propositions  f  t  pose 
comme  condition  l'i  la  suspension  des  hostilîti^  la  soumission 
des  insurgés.  —  M.  Leygues  fait  visiter  à  la  reine  d'Italie 
les  travaux  des  pensionnaires  ile  la  villa  MtHlicls,  —  La  Russie 
et  l'Angleterre  signent  un  arrangement  pour  la  délimitation 
de  leurs  sphères  d'influence  imiustrielle  en  Chine, 

30.  —  A  I.yon,  M.  Koujon.  directeur  dos  Ueaux-Arts.  pre- 
siile  riuauguràtlon  du  buste  du  ctuuisoiniior  Pierre  Dupont. 

—  A  Menton.  ini\ugur.itlon  du  niomiment  élevé  h  la  mémoire 
de  l'Impératrice  Elisabeth  d'Autriche.  —  Km  Espagne, 
les  élections  sénatoriales  donnent  une  majorité  de  soixante 
voix  au  Rouveriiemciit,  —  M.  Stoyanovltch.  ministre  dcg  tra- 
vaux publics  en  Serbie,  est  remplacé  par  M.  Athanaskowlteh. 

—  U  Oauloit  ouvre  une  tou^crlptlon  |>our  l'acqulBition  de  U 
maison  des  v  Dernières  cartouches  »,  A  Usieillos. 


I 


LES   TIMBRES-POSTE    DU    MOIS 


L'Allemagne,  qui  avait  le  bon  esprit  de  n'avoir 
pas  trop  de  timbres  différents,  serait,  dit-on,  dis- 
posée à  suivre  l'exemple  d'autres  pays  :  elle  émel- 
trail  des  timbres  de  30,  SO  pfennig,  1,  2  et  5  marks. 


entre  parenthèses  soit  dit,  doit  bien,  du  liaut  du 
paradis  des  Incas,  être  étonné  de  se  voir  sur  des 
iimbros-posle. 

De    l'orto-Ric(t    nous    \'ionncnt     les    timbres  des 


P  A  U  A  (  i  U  A  Y 


La  Suisse  a  exécuté  les  résolutions  du 
congrès  de  Washington,  en  adoptant  les 
couleurs  verte  pour  le  5  centimes,  rouge 
pour  le  10  centime»  et  bleu  pour  le  25  cen- 
times, sans  moditîcation   de  types. 

Nous  apprenons  aussi  le  prochain  chan- 
gement des  timbres  turcs  :  le  nouveau 
type  est  adopté  et  en  cours  d'e.xécution. 
L'Inde  anglaise  a  remplacé  le  1/i  d'anna 
provisoire  par  un  timbre  de  3  pies,  rose; 
cela  ne  sera  sans  doute  encore  que  pro- 
visoire, et,  en  matière  de  timbres,  ce  n'est 
pas  comme  en  matière  administrative,  le 
provisoire  dure  peu. 

Le  .lapon  s'est  aussi  conformé  au.x  pre- 
scriptions de  l'Union  postale  universelle,  et 
nous  voyons  un  2  sen  vert,  -4  sen  rose  et 
10  sen   bleu. 

A  Malacca,  les  surcharges  continuent 
pour  fabritiiier  des  4  cents  ;  après  le  5  cents, 
c'est  le  S  qui  est  transformé,  ainsi  que  le 
5  cents  de  18S3,  tiré  en  rose  pour  la  cir- 
constance; si  cela  ne  sert  pas  beaucoup 
pour  la  correspondance,  cela  donnera  tou- 
jours des  distractions  aux  amateurs  et 
des  bénéfices  aux  trafiquants. 

Au  Canada,  le  timbre  planisphère 
voit  encore  la  mer  changer  de  nuance; 
si  à  chaque  tirage  cela  doit  se  repré- 
senter, on  fera  bien  de  n'y  plus  prendre 
garde  ou  d'avoir  un  album  entier  pour 
ce    timbre  ! 

Nous  donnons  ici  un  des  der- 
niers spécimens  de  l'industrie  para- 
guayenne. 

Le  grand  besoin  ds  timbres  10  cent.  H^ 

ayant   fait   sentir  la  nécessité   de    mo- 
difier  le    15    cent,    après    le   40   cent., 
nous  lui  devons  le  type  ci-contre,  de  couleur  orange. 
Le  Pérou  remplace,  toujours  pour  satisfaire  à  l'U. 
P.  U.,  son  timbre  bleu  de  2  centavos  par  un  rouge 
du     type     représentant    l'Inca    Manco-Capac    qui, 

IX.  —  56. 


ILES     V I E  R 


Etats-Unis,  surcharges  à  l'instar  de  ceu.x 
de  Cuba.  Ce  provisoire  ne  durera  pas 
sans  doute,  car  on  annonce  que  les  plus 
petites  valeurs  de  Cuba  sont  à  la  gravure  : 
ils  représenteront  l'inévitable  Christophe 
Colomb,  une  statue  allégorique  de  Cuba, 
un  navire  et  un  paysage. 

Les  Iles-Vierges  ont  de  nouveau  des 
timbres  spéciau.x  ;  sans  être  aussi  bcau.x 
que  les  anciens,  ils  sont  assez  artistiques; 
tous  semblables,  1/2  p.  vert  clair,  1  rouge, 
2  1/2  bleu  clair.  4  brun,  6  violet.  7  vert 
foncé,  1  shilling  bistre  et  5  shillings  bleu 
foncé;  c'est  en  somme  une  jolie  série. 

La  Nouvelle-Galles  du  Sud  modifie  en- 
core les  couleurs  de  son  6  pence  dont 
Oiius  avons  donné  la  reproduction  en 
mars;  il  devient  orange. 

Les  Etats-Unis  conservent  les  jolis 
timbres  d'Hawa'i.  sauf  ceux  de  12  et 
25  cents,  qui  portent  l'un  la  légende  ré- 
publique d'Hawa'i  et  l'autre  le  portrait  du 
président,  mais  le  1  cent  deviendra  vert, 
le  5  bleu,  et  dès  à  présent  le  2  de- 
vient rose. 

Les  Iles  Samoa,  dont  on  parle  tant, 
se  livrent  aux  surcharges  pour  utiliser, 
après  le  1  shilling  rose,  le  1  p.  vert, 
cela  n'est  pas  bien  sérieux.  On  sera 
bien  aise  de  voir  le  protégé  des  Anglais 
et  des  Américains,  le  roi  Malietoa,  qui 
s'était  empressé  de  faire  mettre  son 
cfTigie  sur  un  des  timbres;  nous  le 
donnons    à    titre   d'actualité. 

Nous  regrettons  de  ne  pouvoir  mettre 

A  ï  en  regard  la  figure  de  son  compétiteur 

Malaafa,    le    protégé    des    Allemands; 

mais,  soit  modestie,  soit  parce  que  les 

Anglais  ont  organisé  le    service  postal,  il  n'a  pas 

eu  les   honneurs  du  timbre-poste! 

J  EAN  Repaibe. 


LA     MODE     DU     MOIS 


Notre  modèle  n»  1  est  une  élégimte  et  fort  dis- 
tinguée toilette  en  grenadine  noire,  sur  fond  de  taffetas 
ciel  très  pâle.  Sur  l'ourlet  de  la  première  jupe  en  taf- 
fetas, entre-deux  de  chantilly  ou  de  tulle  noir  brodé. 
La  tunique  se  termine  par  uu  volant  froncé  très  flou. 
Corsage  croisé,  très  simple,  sans  fermeture  apparente, 
avec  revers  en  taffetas  ciel,  recouverts  de  tulle  noir 
plissé  et  ILsérés  de  velours  noir.  Intérieur  bouillonné, 
en  mousseline  de  soie  noire  sur  petite  guimpe  de  mous- 


Comme  corsage,  uu  boléro, à  pointes  accentuées,  devant, 
croisé  un  peut  haut,  et  fermé  par  de  jolis  boutons  de 
fantaisie  en  cristal  pervenche.  Sur  le  col  et  les  revers 
tailleur,  en  moire  blanche,  une  application  de  vieille 


seline  de  soie  ciel.  Col  et  cravate  semhlable.i.  Grand 
ciiapcau  île  paille  ciel  j  une  superbe  plume  amazone 
noire  recouvre  la  passe,  contourne  la  calotte  et  re- 
tombe derrière  sur  les  cheveux  ;  &  gauche,  groupe  de 
coques  de  ruban  bleu  ciel  recroquairt  la  passe.  Gants 
blancs.  Souliers  de  chevreau  noirs,  et  bas  de  soie  bleu 
ciel  ou  noire. 

Dans  notre  modèle  n"  2  nous  reproduisons  une  ra- 
vissante toilette  :  c'est  un  costume  tailleur  en  peau  de 
soie  pervenche,  (l  double  jupe  :  la  première,  légèrement 
longue;  la  seconde  dentelée  en  dents  de  loup  ;  l'une  et 
l'autre  emliuitant  abhiilnmei't    les  hanches  sans  uu  pli. 


guipure  bise  rehausse  l'éléfiauce  île  celle  mi.<e  très 
simple  et  très  distinguée.  Chemisette  intérieure  en  mous- 
seline de  soie  blanche,  avec  entre-deux  de  dentelle,  ou 
petits  plis  lingerie,  suivant  le  gofil.  Manches  très  lon- 
gues, seulement  un  peu  plus  larges  i\  reuinianchure, 
ornées  de  trois  groupes  de  petits  |ilis.  Le  chapeau,  en 
paille  de  soie  assortie  de  nuance  ft  la  robe,  tient  iV  la 
fuis  du  chapeau  <(  Iwrgère  )i  et  d»  chapeau  u  Paméla  ». 
Simple  ruban  de  satin  noir  autour  de  la  calott:^  bosse, 
se  croisant  derrière  pour  former  brides  et  venir  fe 
renouer  sans  pans  sous  le  nicntou.  .'Vu  milieu,  devant, 
étoile  formée  par  cinq  cociues  de   ruban  de  .satin  noir 


LA    MODE    DU    MOIS 


<7I 


;ui  centre  de  laquelle  s'épanouit  une   touffe  de  boules 
de  neige. 

En  faille  évêque  est  la  toilette  n°  3,  très  remarquée  4 
l'un  des  grands  mariages  qui  se  sont  célébrés  ces 
jours-ci.  Trois  biais,  deux  étroits  et  un  plus  large, 
en  satin  tilleul  pâle,  la  bordent  tout  autour  et  forment 
feston  à  larges  dents  arrondies  sur  la  draperie  qui, 
remontant  &  gauche,  vient  se  perdre  dans  la  fermeture 


derrière.  Corsage  plissé  en  travers,  en  satin  Liberty 
d'un  violet  plus  foncé,  formant  camaïeu.  C'est  la 
guimpe  qui  retombe  sur  le  corsage  et  forme  boléro 
court  dans  le  dos  et  sous  les  bras.  Le  cane  de  devant 
est  retenu  au  boléro,  de  chaque  côté,  par  deux  petites 
pattes  fermées  avec  des  boutons  en  strass  ancien,  ou 
en  belle  passementerie.  La  guimpe  et  le  boléro,  en 
faille,  sont  unis  et  garnis  comme  la  jupe.  Col  très 
haut,  formant  pointes  de  chaque  côté.  Toque  en  paille 
de  soie  et  en  tulle  adorablement  chiffonnés,  et  touffes 
de  violettes  russes,  mélangées  de  violettes  de  Parme, 
se    perdant   dans  les  cheveux.    Bas  de    soie   évêque  et 


souliers  en  chevreau  de  même  uuance,  car  la  grande 
élégance  veut  qu'on  revienne  &  la  mode  de  jadis  et 
qu'on  porte  les  chaussures  assorties  de  ton  au  cos- 
tume. Gants  blancs,  en  chevreau  glacé. 

Le  modèle  n"  t  est  en  voile  gris  argent.  Tunique 
très  simple,  formant  peplum  devant  et  derrière,  avec 
ourlet  rapporté  en  bordure,  piqué  des  deux  côtés.  Cor- 
sage tout  -X  fait  plat,  mais  de  coupe  exigeant  une  absolue 
perfection,  croisé,  sans  fermeture  apparente,  sauf  un 
gros  bouton  en  argent  ciselé  dans  le  coin  à  gauche. 
Même  ourlet  rapporté  qu'à  la  tunique,  et  chemisette 
intérieure  rappelant  la  première  jupe  —  longue  comme 
toutes  les  jupes  modernes  — •  en  taffetas  gris  argent, 
entièrement  plissée  de   petits  plis  lingerie.   C'est  aussi 


d'une  exquise  simplicité.  Le  petit  chapeau  breton  est  en 
paille  de  riz  gris  argent  ;  une  ceinture  de  velours  noir 
entoure  la  calotte  et  se  noue,  devant,  en  nœud  cravate 
avec  boucle  de  strass  sur  le  lien.  Ruche  de  tulle  assorti, 
très  vaporeuse,  contournant  aussi  la  calotte,  et  s'ar- 
rêtant  au  nœud,  de  chaque  côté  ;  enfin,  sous  la  passe, 
légèrement  relevée  derrière,  cache-peigne  très  fourni, 
en  roses  pâles,  ou  en  fleurs  de  saison.  Toujours  manches 
très  longues.  Gants  de  suède  blancs,  ou  assortis;  bas 
de  fil  d'Ecosse  noirs,  avec  chaussettes  gris  argent,  et 
souliers  gris,  en  daim,  genre  Richelieu,  avec  boucles 
d'argent  ciselé  sur  le  cou-de-pied. 


LA     MODE    DU     MOIS 


NOS    PATRONS 

Boléro.  —   Très    ajusté,  ce  boléro  peut  se   faire  en 
laine  comme  en  fil  ou  en  coton,  c'est-à-dire  en  toile  à 

voile   ou   en  piquù,   soit  en  tissu  avant  ilu  soutien.  Le 


devant,  sans  pince,  se  coupe  en  deux  morceaux  réunis 
sous  une  patte  rapportée  et  piquée.  En  reps  de  coton 
bleu  ciol,  il  serait  charmant  de  le  lisérer  de  bleu  foncé, 
et  de  faire  le  col,  les  revers,  les  parements  des  manches 
et  les  boutons  en  piqué  blanc,  avec  intérieur  et  cravate 
nouée  en  nn-ud  papillon,  en  tulle  brodé  blanc. 


Les  crans  iniliqucnt  la  manière  de  coudre  ensemble 
les  diverses  parties  du  devant,  et  le  dos,  dont  nous  ne 
donnons  ([ue  la  moitié  de  la  largeur.  Il  est  bon  de  sou- 
tenir un  peu  les  coutures  pour  maintenir  la  rondeur  de 
la  cambrure  de  la  taille. 


TOILETTES    PRATIQUES 

N"  1.  —  Jiobe  de  jeune  Jille,  en  voile  gris  souris.  Jupe 
moderne  avec  piqûres  contournant  les  hanches  et 
formant  tablier.  Corsage- 
blouse,  froncé  à  la  taille 
devant,  ajusté  derrière,  ou- 
vert sur  une  guimpe  de 
taffeta-s  rayé  en  travers 
noir  et  blanc.  Jockeys  plats 
sur  les  manches  absolument 
collantes  et  unies.  Cein- 
ture ron-ie,  h  boucle.  Ce 
même   modèle,  en   toil"  en 


l)iqué  ou  eu  coutil,  pour 
les  grandes  chaleurs,  serait 
tout  &  fait  gracieux. 

N°  2.  —  Costume  pour 
dame  un  peu  forte  et  d'un 
certain  âge.  Jupe  demi-large, 
avec  coutures  apparentes, 
très  busquée  à  la  taille,  et 
ceinture  en  pointe,  cousue 
à  plat  sur  la  jupe.  Corsage 
ajusté,  rentré  sous  la  jupe,  >^-„  .j 

et  tout  uni.  Revers  et  col 
en  velours,  ou  bien  en  moire, 

avec  gilet  brodé,  ou  composés  d'une  belle  guipure  noire 
appliquée  sur  un  dessous  en  satin  ivoire.  Le  col  rab  ittu 


LA    MODE    DU    MOIS 


et  les  revers  tailleur  seraient  préféraMes,  en  cette 
saison,  au  col  McHlicis.  Mais  il  est  des  femmes  que  cette 
mode  passionne  au  point  de  ne  pouvoir  s'en  passer, 
mètne  en  été.  En  cachemire  ou  en  voile,  pensée,  bleu 
marine,  caroubier  ou  gris  fer,  cette  robe  serait  tout  & 
fait  pratique  et  charmante. 

N<»  3  et  3  bis.  —  Toilette  J'aprcs-miili  (dos  et  devant), 
en  toile  Je  soie,  foulard,  louieine,  ou  satin  Liberty 
uni,  pervenche.  Jupe  appuyée  et  non  doublée  sur  un 
fond  de  jupe  en  taffetas,  ou  en  tatTetaliue  même  nuance. 
La  robe  se  compose  d'ime  première  jupe  unie,  sur 
laquelle  retombe  une  tunique  bordée  par  un  volant  en 
forme  allant  en  diminuant  jusqu'à  la  taille,  dev,ant. 
Blouse-corselet  formant  presque  bavette  devant,  et  cein- 
ture Suissesse  derrière,  sur  une  guimpe  plate  eu  guipure 
d'Irlande,  appuyée  sur  un  fond  de  soie  crème.  Cravate 
et  ceinture  longue  nouée  derrière  en  noeud  bébé,  de 
nuance  assortie  ou  tranchante  sur  celle  de  la  robe. 


N»  4. 


N»  4  6;. 


Xos  4  pt  4  bis,  —  Costume  de  promenade  et  de  visite 
(dos  et  dev.ant).  Première  jupe  en  taffetas  à  ramages 
genre  ancien,  dans  les  teintes  neutres  ;  double  jupe  en 
drap  cachemire  bleu  de  Frauce,  à  pointe  devant,  à 
demi-traîne  arrondie  derrière,  avec  double  piqûre  au 
bord.  Corsage-habit,  formant  boléro  à  pointe,  et  ouvert 
devant  sur  un  gilet  pareil  au  jupon.  Revers  en  moire 
bleu  foncé,  sur  lesquels  il  serait  fort  joli  d'appliquer 
de  seconds  revers  plus  étroits  en  moire  ivoire  ou  blé 
pâle.  Ceinture  plate,  et  en  pointe,  en  moire  Vjleue. 

Beaucoup  de  ces  modèles  peuvent  permettre  d'uti- 
liser, en  les  rajeunissant,  des  costumes  de  l'année  der- 
nière. Tous  peuvent  se  faire  aussi  en  taffetas  ou  en 
faille,  les  costumes  tailleurs  en  soie  unie  commençant  à 
se  porter  avec  succès.  La  peau  de  soie  est,  en  ce  cas, 
un  tissu  également  précieux,  pourvu  qu'il  ait  un  peu 
de  soutien  par  l'apprêt. 

On  peut  aussi  s'inspirer  de  ces  modèles  pour  com- 
poser des  robes  d'été  en  linon,  en  mousseline,  en 
piqué,  toile  à  voile,  etc.,  voire  en  serge,  en  cheviotte  ou 
en  covercoat,  pour  voyage.  Le  tulle  point  d'esprit,  le 
tulle  grec,  la  grenadine  ou  la  gaze  de  soie,  mélangés  à 
de  la  soie  unie,  composeraient  aussi  de  jolies  toilettes 
de.casino. 


TRAVAUX     DE     DAMES 

Cacke-pol.  —  Eu  cycas  (feuille  de  palmier  tresséeV 
liC  cache-pot  japonais  ne  coûte  que  quelques  centimes. 
Il  est  très  sobre,  mais  devient  très  élégant  en  le  gar- 


nissant de  coques  de  rubans  formant  anses  de  chaque 
côté,  et  d'une  draperie  en  dentelle  et  ruban  de  soie.  On 
assortit  la  couleur  du  ruban  &  la  nuance  des  fleurs  gar- 
nissant le  cache-pot. 

Kssuie  -  plume.  —  Découper  un  trèfle  à  quatre 
feuilles  dans  du  drap 
vert  ancien  ;  broder 
les  nervures  en  soie 
verte,  et  sur  une 
d  es  feuilles,  unpt  lit 
insecte  en  soie  vertf 
et  noire.  Découper 
trois  épaisseurs  de 
drap  noir  sur  le 
modèle  du  trèfle  eu 
drap  vert  ;  attacher 
le  tout  ensemble 
par    un    point    au 

centre  du  trèfle,  et  rouler  un  petit  morceau  de  drap  vert 
pour  la  tige. 

Coin    de  dessus  de  plateau.  —   En   granité    de  coton 
crème,  onrlé  à  jour,  et  orné  de  fleurs  de  catleyas  (orchi- 


dées mauves)  et  de  c.ipillaires.  Les  catleyas  sont  brodés 
au  point  de  tige  en  soie  i  jour  mauve  ;  les  capillaires, 
au  point  lancé,  de  deux  tons  de  vert  olive. 

Berthe   de   Prêsillt. 


TABLEAUX    DE    STATISTIQUE 


Les  accidents  de  chemins   de  fer  en    1  896-97. 


kilonièlref. 

France 33.  ïïtl 

Alleimigne 45.<,IG5 

Autriche-Honpric SU.TSit 

Belgique 4.7H3 

Daiiemurk 1 .  73'> 

Indes  anglaises 3L'.G21 

Japon '^A'lS^\ 

Suisse S.ci'u 


Voyajfenrs.       Kmiiloy»-!^,     An 


i  pemonnent.  Voy«p.-nra.  KtinilorV-i.  Antres  p*Tw>ani 

201                     2t7  456                   93 

237                     26S  1.4S9                 212 

129                    191  |.2:»2                lai 

61                     188  1.117                   CO 


Les    Téléphones. 

Le  bureau  de  statistique  de  Stockholm,  se  basant  sur  le^i 
données  les  plus  récentes  qu'il  a  pu  se  procurer,  a  donné  le 
tableau  suivant  des  téléphones,  nombre  d'instruments  et 
distances  couvertes. 

Nonihre.  K  ilomùirt-s. 


Ktats-Unis 

Allemagne 

Grande-Bretagne  et  Irlande. 

Suède  

Canada  

Suisse 

France 

Autriche 

Norvège 

Russie 

Italie 

K<pagne 

Danemark 

Hongrie 

Belgique 

Mexique 

Hollande 

Finlande 

Uruguay 

Japon  

Cuba 

Indes  britanniques 

Australie 

Roumanie 

Cap  et  Natal 

Paraguay 

Philippines 

Algérie 

Itulgaric 

Tunisie 

Indes  françaises 

Sénégal 


72.627 


1.29C.656 
i36.712 
134.215 
120.000 
7Û.S40 
7G.Ô93 
101.764 
74.  ('.30 
63.HSil 
6.'> .  ÛUO 
21.00U 
22.984 
16.000 
28.870 
20.127 
19.000 
S.  000 
21.000 
13.063 
S.  468 
1.900 
3.606 
3.846 

1.770 


La  consommation    du    gaz   dans    Paris 
et  sa  banlieue. 


18611.  .  . 

.  .       76. 5111.922 

IXll.i.  .  . 

.  .     116.171.727 

187U.  .  .  . 

.  .     lU. -107. 904 

1875.  .  .  . 

.  .     17.^.1«S,S|.1 

1S«IP.  .  .  . 

.  .     2'il.:i4<.321 

1S«.'| 

.     2«6.46.'i.999 

1K1)(I 

.     .•)II7.8B1.«S0 

I«9.-i 

.     311.023.400 

IS90 

.     .■J1K.020.OC0 

1897 

.     316,308.270 

1S9.S 

.     .•iS0.0Sl.25O 

Production  du  sucre  brut  en  Europe. 

(En  tonnes  ;  1.000  kllogrammca.) 

169^IH99  U9;-tH<.m 

Allemagne 1.020.600  1.837  104 

Autriche 896.680  821  .694 

Ii"s«le 7.14.3.17  719.1160 

l^'runcc 688.690  773.1.'iO 

Bcllfl'ine 197.200  234.000 

HolUnile 147.000  126.6.'i8 

SuMe 67.000  88.000 

4.341.307  4.61)9.666 


Les  constructions  navales  en   189S. 

(Navires  de  guerre  non  compris.) 

X.ivires.     Tonnages.  N^Tiren.  Tnanj^ 


-Angleterre.  761 

États-Unis.  170 

AUemagoe.  114 

France.  .  .  ."i7 

Russie ...  21 

Phys-Bas.  .  34 


1.367.. '570 
210.900 
1C8.40.Î 


Italie.  .  .  . 
Colonies  an- 
glaises. . 
Norvège.  . 
Suède  .  .  . 
Danemark. 


21 


Les  étrangers 
dans  les  ports  francs  chinois. 


Anglais.  .  . 
Allemands . 
Américains 
Français .  . 
Hollandais. 
Danois .  .  . 
Espagnols . 


Colomi. 

4.939 
9i>0 

1..164 
098 
81 
147 


.*Sur4ois  et  ^«rTrf . 
Russes  .... 
Autrichiens  . 


106 


Italiens.  .  . 
.Taponais .  .  , 
Portugais  . 


La    récolte    du    houblon. 

(Kvaluation  i\f  M.  Beokenlnupt.)  Bn  quintaux  (I 


•  kilogr.). 

1^97.  IM9«. 

Allemagne 477.228  360. (KM 

.Angleterre 411. 0S6  37.%.iKHJ 

Ktat.«-Uni8 .190.  OW)  330.  iKN) 

Autriche lnO.696  160. iMH) 

Krance 78. («W  36.0<H) 

Belgique 711. OHO  36.1KI0 

Russie G2.S00  ftO.oiK) 

Australie. l.'i.ooo  i:..(KK) 

Autre*  pays 1.%.IKHI  Ul.lHiO 

Totll 1.673.709  1.3.-.0.I100 


La  navigation   de  plaisance. 

YAniTS  A   VOtl.KK  YACHTS  A  VAPK.rB 

Nonilirw        Tnnniiirc.        Nonilm-.     TitimAjrf. 

Ruy.iume-l'ui 3.206  60.739  898  95.1116 

Cttlonics  anglaises.  ..  .  3.12  4.069  l'.l  3.I1H 

France 4  76  9.403  223  18.1169 

Allemagne  et  Autriche.  343  4.814  37  6.786 

Suède  et  Xor%ègc.  ..  .  299  3. .Mo  34  1.236 

Belgique   et    Hollaudo.  146  2.641  40  1.234 

Italie 90  1.908  37  4.07.'i 

Danemark Ile  1.480  1  6(2 

Kspagne  et  Portugal.  .  43  g»<  9  7:13 

Divers  pays 241  3.44G  108  43.611 

6. 311         93.009         1..I36         172.669 
Pour  les   Ktits-Uni«,  le    VaeM    rfnfittM-,  auquel  oo«  chiiTres 
«ont  empruntés,  Indique  1  496  yachts  A  voiles  et  i^  vn^ieur. 

G.    François. 


QUESTIONS    FINANCIÈRES 


Le  fait  que  W  \nihlk-  va  de  plus  on  i.liis  \  .-is  U-s 
valeurs  à  rcviim  oqnitable  est  iiuKniahli'  ol  so 
manifeste  dune  façon  île  plus  en  plus  péiemploiie. 
A  l'heure  (|uil  est,  <m  peut  facilement  niesurer  le 
chemin  parcuuru  clans  cette  voie,  et  déterminer 
dune  maniiM-e  à  peu  près  précise  les  phases  de 
lorientalion  nouvelle.  T.-ut  d'abord,  les  valeurs 
d'Etats  ont  été  peu  à  peu  délaissées,  et  la  décrois- 
sance de  la  prédilection  du  public  à  leur  cgard  est 
attestée  par  la  baisse  régulière  des  cours.  Baisse 
régulière,  —  et  fiénérale.  Qu'il  s'agisse  des  rentes 
françaises,  ou  allemandes,  ou  prussiennes,  ou 
russes,  ou  suédo-norvégiennes.  —  nous  ne  parlons 
ici  que  des  titres  solides,  et  qui,  pendant  l'exercice 
écoulé,  n'ont  pas  eu  à  compter  avec  les  conlin- 
gences  de  la  p<ililique,  —  le  résultat  est  le  même  : 
U-s  cours  actuels  sont  partout  en  recul  sur  ceux 
de  l'an  dernier,  qui  eux-mêmes  s'inscrivaient  à  un 
niveau  inféiieur  à  celui  de  la  période  précédente. 
En  même  lenips  que  baissaient  ainsi  les  rentes, 
on  voyait  fléchir  les  valeurs  assimilées,  titres  du 
Trésor,  obligations  de  la  Ville  de  Paris,  ou  du  Crédit 
foncier,  ou  des  Chemins  de  fer.  Puis,  les  grands 
litres,  dits  classiques,  ont  eu  leur  tour.  Devenus 
de  moins  en  moins  maniables  par  l'inflation  de  leurs 
cours,  ils  ont  été  peu  ou  prou  abandonnes  par  la 
moyenne  épargne;  et  cet  abandon  a  été  d'autant 
plus  rapide  que  le  revenu  était  moins  en  rapport 
avec  l'importance  du  capital  représenté  par  les  va- 
leurs. Les  Voitures,  les  Messageries  maritimes,  les 
valeurs  gazières,  d'autres  encore,  ont  fléchi  peu  à 
peu.  Cette  lélrogradation  n'implique  pas  que  les 
entreprises  intéressées  aient  perdu  quoi  que  ce  soit 
de  leur  solidité,  mais  simplement  cpie  l'épargne 
éprouve  le  besoin  d'avoir  des  valeurs  plus  maniables 
par  leur  prix,  et  d'un  revenu  plus  productif.  Et  de- 
puis l'avènement  des  valeurs  industrielles  émises  à 
un  taux  accessible  à  tout  le  monde,  le  mouvement 
s'est  accéléré.  Les  capitaux  de  formation  nouvelle 
simt  allés  vers  les  nouvelles  valeurs:  et.  parallèle- 
ment, nous  voyons  tous  les  jours  les  anciens  capi- 
taux représentes  par  les  valeurs  anciennes  se  mo- 
biliser, et  venir  A  leur  tour  vers  les  entreprises 
modernos.  qui  triomphent  sur  toute  la  ligne. 

Nous  av.. us  exposé  précédemment  les  causes  pri- 
mordiales de  celle  évolution,  née  du  besoin  très 
naturel  qu'éprouve  tout  capitaliste  de  tirer  de  son 
capital  le  parti  le  plus  avantageux  qu'il  p<nirra.  Nous 
n'insisterons  donc  pas  aujourd'hui  sur  ce  point, 
el  nous  nous  bornerons  à  rechercher  rapidement 
quelles  iinl  été.  parmi  les  valeurs  industrielles,  les 
plus  favorables.  Cela  n'est  pas  malaisé  à  discerner. 
D'une  simple  inspection  de  la  cote  il  résulte  que 
les  valeurs  de  consommation  constante  et  générale 
ont  été  l'objet  des  préférences  du  public,  qu'il 
s'agisse  de  chaussures,  d'eaux  gazeuses  ou  d'autres 
produits  ou  denrées.  Les  petites  valeurs.—  «  petites  » 
s'entend  du  capital  des  entreprises,  et  non  de 
leur  qualité.  —  ont  été  absorbées  les  premières, 
en  raison  de  leur  accessibilité.  Puis,  la  moyenne 
épargne  a  tourné  ses  regards  vers  des  titres  exi- 
geant  un   débours   plus    important,  mais   émanant 


également  des  sociétés  ou  d'entreprises  indu.s- 
Irielles  ;  et  c'est,  -k  l'heure  actuelle,  le  groupe  des 
valeurs  métallurgiques  et  de  leurs  succédanées  qui 
délient  le  reetud  du  succès  el  de  l'aclivité. 

Il  n'est  rien  de  plus  naturel  que  cela,  puisque 
nous  sommes  à  une  heure  où  la  grande  industrie 
prend  un  développement  tout  à  fait  extraordinaire. 
Des  usines  se  construisent  partout,  et  des  chemins 
de  fer  s'élablissenl,  et  des  outillages  se  créent,  et 
des  industries  nouvelles  surgissent,  el  les  anciennes 
industries  se  réorganisent,  et  les  tramways  se  mul- 
tiplient, et  la  machine  se  substitue  de  plus  en  plus 
à  la  force  vivante,  et  les  canaux  se  creusent,  et  les 
débouchés  se  multiplient.  Tout  cela  demande,  néces- 
site, exige  des  quantités  colossales  de  métaux  ;  le 
fer.  le  plomb,  le  cuivre,  sont  les  indispensables 
matières  premières  de  tout  ce  mouvement,  et  sont 
demandés  et  achetés  longtemps  avant  que  d'arriver 
à  la  surface  du  sol.  Tout  naturellement,  les  valeurs 
des  Sociétés  métallurgiques  voient  leurs  cours  pro- 
gresser en  même  temps  que  progresse  la  consom- 
mation des  produits  de  ces  Sociétés.  Nous  conve- 
nons même  que,  dans  certains  cas,  la  hausse  des 
cours  est  plus  rapide  qu'il  ne  faudrait  :  mais  de  ce 
que  la  spéculation  commet  quelques  excès,  il  serait 
puéril  de  conclure  que  le  mouvement  est  tout  en- 
tier artificiel.  Il  est.  au  contraire,  parfaitement 
logique  et  normal  parfaitement,  en  dépit  de  cer- 
taines exagérations. 

A  la  hausse  des  valeurs  métallurgiques  corres- 
pond naturellement  la  hausse  des  valeurs  charbon- 
nières. Celle-ci  est  commencée  déjà  :  et  il  est  per- 
mis de  croire  que  le  progrès  réalisé  par  elles  ne 
constitue  qu'une  première  étape  dans  la  voie  de  la 
hausse.  Il  en  est  qui,  malgré  l'élévation  de  leurs 
prix,  constituent  encore  de  très  bons  placements  ; 
il  en  est  aussi  qui  ont  été  poussées  d'une  manière 
excessive;  il  en  est  enfin  qui  sont  délaissées  on  ne 
sait  trop  pourquoi,  et  qui  auront  leur  tour.  Nous 
examinerons  tout  cela.  Nous  examinerons  aussi  la 
question  de  savoir  si,  dans  ce  groupe  de  valeurs, 
il  ne  s'en  trouve  pas  quelques-unes  qui  soient  sus- 
ceptibles de  trouver  place  dans  des  portefeuilles 
sérieux,  soit  qu'elles  n'aient  pas  atteint  encore  le 
développement  auquel  elles  peuvent  prétendre  au 
point  de  vue  des  cours,  soit  iiue  lairaire  repré- 
sentée par  ces  valeurs  ne  soit  ([u'à  peine  sortie  de 
la  période  de  préparation  et  d'installation  maté- 
rielle. Disons  tout  de  suite  que  nous  sommes  en 
train,  en  ce  moment  même,  d'étudier  une  affaire 
de  ce  genre  —  une  alfaire  française  —  destinée, 
ce  nous  semble,  à  prendre  rang  parmi  les  meil- 
leures. C'est  des  Charbonnages  d'.\nnezin  que  nous 
voulons  parler.  Nous  en  parlerons  plus  à  loisir  dans 
notre  prochain  article:  mais,  d  ici  là,  nous  donne- 
rons par  lettre  particulière  à  toutes  les  personnes 
qui  nous  feront  l'honneur  de  nous  écrire  à  ce  sujet, 
les  détails  les  plus  circonstanciés. 

E.  Bbnoist, 

Directeur  du  ifonitmr  étmomùt"^  el  lit 
17,  rue  Un  Pont-Neuf. 


(  iiaim:li.k  FrxKRAir.i-: 


r  I,  A  N   1)  K   I.  A   (■  Il  A  r  E  r,  i,  F, 


m. 

n.  A  N    niî    I,  A     ou  Y  l'T  E 


ooni'K    Sun  AU 


("cite  cliapellc  funéraire,  d'une  importance  excep- 
liiinncllc,  est  <5rif,'<'e  au-dessus  d'une  crypte  où  se 
trouvent  disposés  trois  tombcnu.v.  On  descend  dans 
cette  crypte  par  un  de|,'ré  accessible  sur  la  face 
l)ostéricure.  I. 'intérieur  de  la  chapelle  haute  cou- 
licnt,  face  il  l'entrée,  un  nioupe  coniménioratir  et 
des  inscriptions  et  cnd)lènies  sur  les  autres  faces. 
De»  niosa'iipies  coniplclcnl  la  décoiation  de  la  uar- 
tic  su|)érieuie  et  de  la  coupole  octogonale.  I,e  jour 
y  pénètre  par  ([uatre  haies  latérale»  et  l'o'il  prati- 
qué nu  sommet,  jcarnis  de  \itrau\  en  (.'risaille. 

lixlérieureiuerit,  la  parlie  inférieure  carrée  porte 
air\  angles  des  petites  demi-coupoles  aliril.iid  une 
décoi'alion  en  mosa'icpie  sur  fond  d'oi-  ,i|,|iiii|iii'i' 
sui-  les    pans    coupés.  I,c    sonbassemeiil    en    ^raml 


formant  plate-forme  reçoit  un  enlourniie  de  ver- 
dure basse  en  buis  taillé  entouré  dune  petite  (Trille 
en  fer  foigé.  I.e  reste  de  la  construction  est  élcv<! 
en  iiierred'un  grain  dur  et  très  fin,  et  tout  l'édilicc 
en  définitive  a  été  traité  avec  le  plus  grand  soin. 
l,a  dépense  se  répartit  ainsi  : 

Fouilles,  Kranit  et  maçonnerie.  ...  SI  000  fr. 

Statuaire  et  soiilpturc 14  UOO  > 

Ker  forgi! 4  0(H1  » 

Moniïquos SfiOil  > 

Murlircrie,   ilnlhiKes .1000  b 

liroiize  l|K)rtcft) 1  fiurt  i 

Vitraux SOO  > 

Total «riftOO  a 

11.  D.,  architecte. 


PÊCHE  EX  KACX  TROUBLES,  d'après  un  dessin  de  Fbkd.  W.  Rose. 
(G.  w.  Bacon  et  Co,  éditenra,  Londres.) 


Jeux  et  Récréations,  par  m.  g.  BEmiN 


N^  286.—  Haut  :  Noirs.—  Bas  :  Blancs. 


Les  blancs  jouent  et  font  mat  en 

N-  287  —  Haut     ^olr    —  Bas  :  Bla 


Les  blancs  jouent  et  gagnent. 
AfJrF.^fpr  IfX  communications   pu 


N«  288.  —  Charade,  par  A.  G. 

Mon  un  est  le  nom  â'im  hôte  chftmiAnt  des  bois. 
Sur  lies  rayons  poudreux  mon  second  se  Aélaifse, 
Ou  bit-n  son  contenu  distrait  et  remplit  d'aise. 
Ri-pandant  1a  terreur  et  les  vagues  effrois, 
Mun  entier  apparaît,  quand  la  nuit  est  épaisse, 
Auï  sombres  carrefours,  sur  la  Imutt:-  falaise. 
Kt  l'on  demeure  alors  frissonnant  tt  «lus   voix. 

N»  289.  —  Mots  en  losange. 

KXVOI  D'ex  LECTEUIt. 

—  Irf  grand  mot  principal  de  ce  nouveau  problème 
Kst  chea  nous  fort  commun,  on  le  voit  dans  l'em- 

[blèrae 
De  plusieurs  corps  d'état.  Lecteurs,  attention. 
Veuillez  montrer  ici  votre  érudition. 

—  Lettre  ;  terme  d'échecs  :  puis  magnifique  rflle; 
Outil  très  estimé  par  le  sculpteur  habile  ; 
Ecrivez  an-ilessous  un  verbe  qui,  souvent. 
Vaut  mieui  qu'une  promesse  etméme  jilus  de  cent. 

—  Espèce  de  tamis  doit  se  mettre  à  la  suite. 
Tftchez  de  rattraper  cette  voyelle  en  fuite, 
Elle  n'est  pas  bien  loin,  vous  en  viendrez  à  bont  ; 
Ce  losange  aussitôt  apparaîtra  debout. 

N"  290.  —  Variété. 

Trouver  un  nom  de  saint  qui  se  Use  de 
la  même  façon  dans  l»s  deux  seus. 

N«  291.  —  Curiosité. 

Un  père,  une  mère  et  leurs  deux  eufants 
veulent  passer  une  rivière  à  l'aide  d'une 
grande  pl.inche.  Le  père,  qui  pèse  65  kilo- 
gr:immes,  après  un  prudent  essai,  s'assure 
que  la  planche  pourra  le  porter  jusqu'à 
l'autre  rive.  Seulement,  il  constate  qu'il 
ne  pourra  pas  emporter  avec  lui  la  moin- 


dre charge.  Comment  s'y  prendront-ils 
pour  passer  tous  les  quatre,  sachant  que 
la  mère  pèse  60  kilogrammes  et  que  les 
deux  enfants  pè-icnt,  l'un  30  kilogrammes 
et  l'autre  35  kilogrammes  ? 

SOLUTIONS 

NO  279.  —  1.  D  6  F  D.  1.  C  joue, 

2.Tr>R.  2.  Rpr.T. 

3.  D  6  F  R  échec  et  mat. 

2.  C  joue. 
2.  D  pr.  P  échec  et  mat. 

N»  280.  -    ?lil    ili'     31_^'     -!L15 
12  41     41  32     lacboi     34  2ô 
43     1     1     18 
Î6~7    gagne. 

N»  281.  —  Théodore,  Dorothée,  Hérodote. 
N°  282.  —       HAINES 
AINES 
INES 

NES 
E  S 


N"  284.  —  Le  six  Lance  E  d'or. 
Le    silence  est  d'or. 

N"  285.  —  Lorsque  le  gendarme  se  met 
à  sa  poursuite,  le  malfaiteur  a  déjà  psir- 
couru  trois  fois  7  kil.  800  m.,  c'est-à-dire 
23  400  mètres.  .\Tant  d'être  repris,  il  f-iit 
encore  quatre  fois  7  kil.  800  m.,  c'est-à- 
dire  31  200  mètres.  Il  a  donc  parcouru 
54  600  mètres  au  moment  de  sa  capture. 
Or  le  gendarme  n'ayant  marché  que  quatre 
heures  a  dû  faire  à  l'heure  le  quart  de 
54  600  mètres,  c'est-à-dire   13  C5U  mètres. 


les  Jeux  à   M.  G.  Beuditt,  à  Billancourt  (Seine),  avec  timbre  pour  répons> 


LA    CUISINE    DU    MOIS     —     LA    VIE    PlîATIQUE 


Potage  Rabelais.  —  Formule.  —  300  grammes  de 
haricots  rou^c<,  une  carotte  et  un  oignon  moyens. 
I  i  lilrc  (1<;  vin  ruuse.  1  litre  (i'eou  filtrée,  120  grammes 
(le  l;ird  gras,  1/2  litre  de  bouillon,  iJO  grammes  de  gluten, 
peu   de   sel,  pointe  de  cayenne,  un  verre  de  madère. 

Opkkation.  —  Trier  et  laver  les  haricots.  les  faire  cuire 
avec  l'eau,  le  lard,  la  carotte  et  l'oignon.  Les  passer  au 
tamis.  Mettre  la  purée  dans  une  casserole  avec  le  sol.  le 
cayenne,  le  vin,  faire  houiliir  en  remuant  pendant  cinq 
minutes.  Faire  cuire  le  gluten  dans  le  bouillon  vingt 
minutes  à  tout  petit  bouillonnement;  verser  la  purée 
dans   la  soupière  <•(   le  gluten. 

Turbot  sauce  Victoria.  —  Vider  et  ratisser  un 
turbot,  le  couvrM-  largement  d'eau  fraîche  dans  une  tur- 
botiére  munie  d'une  grille,  ajouter  un  peu  de  lait  non 
bouilli,  saler  fortement,  couvrir  d'un  linge  et  faire  un 
bouillon  lentement.  Hetirer  et  laisser  pocher  au  chaud 
une  demi-heure. 

La  sauck.  —  Réduire  au  quart  un  décilitre  de  vin 
blanc  et  un  verre  à  madère  de  vinaigre,  retirer  la  casse- 
role du  t'en  et  laisser  un  peu  refroidir,  ajouter  trois 
aunes  d'œufs  frais  et  une  cuiller  à  bouche  de  bouillon 
du  turbot,  mélanger  avec  un  petit  fouet,  et,  en  tournant 
loujotir'^,  mcorpnicr  lentement  200  grammes  de  beurre 
fondu  presque  bouillant.  Blanchir  dan'^  leur  eau  2^i  huîtres, 
le-;  ajouler  a  la  sauce  bien  chaude  ainsi  qu'une  cuiller 
de  leur  e  lu  et  autant  de  câpres,  saler  et  aciduler  d'un 
peu  de  i-itron,  servir  avec  le  turbot. 

Baron  de  veau  braisé  à  l'oseille.  —  Au  mois  de 
fewier  dernier  nous  avons  servi  le  baron  d'agneau  rôli  : 
nou-^  sommes  donc  un  peu  familiarisés  avec  cette  si  belle 
pièce.  Le  baron  de  veau  est  d'une  richesse  incomparable 
et  d'une  majesté  imposante,  surtout  dans  un  lunch  ou 
buOet  de  bâl  :  mais  quels  soins  pour  le  servir  doré  et 
glacé  i\  point  !  De  toute  rigueur  il  faut  que  le  veau  soit 
jeune  et  de  bonne  (pialité,  la  viande  blanche  et  non 
verte  ni  rouge.  Ktendre  dans  une  large  plaque  en  cuivre 
une  roiKlie  de  couennes  de  lard,  une  de  rouelles  d'oignons 
ei  |Kir-(le>sus  une  de  carottes,  dans  un  coin  ajouter  un 
loi  I  lMiu(|itel  garni.  Poser  le  baron  le  côté  extérieur 
dessus  et  le  couvrir  d'une  feuille  de  papier  d'office 
beurrée.  Pousser  au  four, de  boulanger,  si  c'est  possible, 
sinon  dans  le  four  de  la  cuisinière,  le  laisser  suer  un 
<[uart  d'heure.  Arroser  avec  une  bouteille  de  vin  blanc 
tie  Graves  et  remettre  au  four.  Arroser  tous  les  quarts 
<rheur(r.  Le  vin  étant  réduit,  mouiller  avec  un  litre  de 
bouillon  et  arroser  maintenant  deu.\  fois  à  trente  minutes 
d'intervalle.  Hetourner  la  pièce,  laisser  cuire  deux  heure-; 
encore  et  arroser  quatre  lois.  Le  veau  doit  être  couvert 
d'une  couche  d'osmazOme  rissolée  du  plus  bel  effet.  La 
viande  à    l'intérieur  doit   être   blanche  et  Juteuse,  aussi 


tendre  et  de  haut  goût  que  du  jeune  poulet  de  grain. 
Passer  le  jus,  le  dégraisser  et  arroser  i\  peine  le  dessus 
pour  envoyer  fumant.  Le  reste  est  servi  A  part.  Si  on 
sert  froid,  celle  gelée  est  étendue  en  ligne  droite  sur  le 
milieu  du  baron  en  long. 

L'osEiLt.K.  —  Knlever  les  grosses  cftles  à  1  kilogramme 
d'oseille,  la  laver  avec  soin  et  la  mettre  *i  cuire  sans  eîiu 
dans  une  casserole.  Aussitôt  fondue,  la  passer  au  lami» 
de  crin,  la  relever  dans  une  casserole  pas  trop  petite  et 
un  peu  forte,  saler  et  sucrer  légèrement,  mouiller  avec 
un  demi-litre  de  bouillon  gras,  couvrir  et  taisfer  cuire 
au  four  doux  une  heure.  Délayer  à  froid  20  gramme^ï  de 
farine  avec  un  demi-décilitre  de  lait  et  verser  sur  Poseille 
en  tournant  en  <lehors  du  feu:  battre  un  œuf  et  un  jaune 
et  ajouter  en  tournant  t4>ujours  pour  éviter  de  les  cuire. 
Goûter  pour  s'assurer  que   l'osedle  n'est   pas   trop  acide. 

Petits  pois  à  la  paysanne.  —  Un  litre  de  (letiLs  pois, 
G  carottes  et  12  [x*fils  oignons.  125  grammes  de  lard 
maigre,  un   quart  de  litre  d'eau. 

Opération.  —  Couper  le  lard  en  dés  et  le  dorer  avec 
un  peu  de  beurre  en  même  temps  que  les  carottes  coupées 
par  le  milieu  et  les  petits  oignons,  mouiller  et  ajouler  les 
I>ois.  cuire  ra]>idement  trente  minutes  environ. 

La  maison.  —  On  m'a  observé  très  souvent  que  les 
petits  pois  à  la  paysanne  n'étaient  jamais  bien  cuits. 
Cela  vient  du  roux  fait  avec  la  farine.  Procédez  ainsi  : 
triturez  dans  un  bol  'iO  grammes  de  beurre  et  une  petite 
cuiller  à  bouche  de  farine.  Les  pelits  po's  étant  cuits, 
retirez-les  du  feu,  jetez  dedans  le  beurre  manié  divisé  en 
trois  parties,  tournez  la  ca.sserole.  et  les  petils  pois  se- 
ront liés. 

Bombe  à  la  d'Antîn.  —  Demi-litre  de  crème  douce, 
2'K)  grammes  de  sucre  et  une  cuiller  à  café  de  vanille  en 
poudre. 

Garmtibe.  —  fjO  gramme-s  de  beurre,  50  grammes  de 
sucre,  'lO  grammes  crème  de  riz.  W  grammes  amandes 
rApées.  un  blanc  d'truf. 

Opkbation.  —  Chauffer  un  saladier,  y  mettre  le  beurre 
et  le  travailler  avec  une  cuiller  de  bois  pour  en  faire  une 
crème  onctueuse,  y  ajouler  le  blanc  d'œuf  battu,  mélan- 
ger à  la  fois  le  sucre,  la  vanille,  le^  amandes  et  la  crème 
de  riz.  Avec  une  cuiller  à  bouche,  faire  des  pelits  tas  sur 
une  plaque  en  tôle  épaisse  beurrée,  .secouer  la  plaque 
pour  aplatir  la  p.ltc  et  cuire  à  four  un  peu  chaud  quinze 
minutes  environ.  Knlever  lout  chauds  les  g:lleau\  et  les 
refroidir  sur  des  tamis.  Monler  la  crème  douce,  mélanger 
le  sucre  el  la  vanille,  puis  les  pelits  gAlcaux.  Verser  «lans 
un  moule  à  bombe  et  l'entourer  de  glace  pilée  el  forte- 
ment salée.  deu.\  heures. 

A.     COI.OMHII. 


L'âge  des  poules  et  des  coqs.  —  Quand  on  n'a  pas  vu  naître 
les  eo(|s  dans  sa  basse-cour,  il  e«l  difficile  de  se  rendre 
roinfile  di'  l<  ur  .Jtre.  Le  journal  l'Éhvatjr  n-n-  iloin.  i  .■  ■ 
snjel  duiii.  V  i,i(ii,;it,ionspraliques.La  conn.ii     m.  i    i.   ,-(■ 

dr,s<  ...[.rî  -Il  s  [.Milles  se  déduit  très  bien  de  I  .h  <  > -ir 

\'r\tf\  MH  il  .lc^  |.  hunes  des  oiseaux.  Jusqu'à  I  .i^u  .le  .(tLiLn: 
nmis  (I  ilrtiii,  le  |i.nilri  ne  montre  pas  d'éperon  au  tarife: 
a  1.1  jil:i<r  UN  il  Mil  .j[i|Mi;iiirecet  organe,  existe  une  écaille 
piii-;  triiiii'lr  4|iM'  le,  .iiitres.  Sous  cette  écaille,  de  (piatre 
mois  el  cleiui  a  cinq  ni<ns.  se  forme  une  légère  protubé- 
ranee.  Ase|)t  mois,  l'éperon  mesure  environ  3  millimètres 
«le  long;  a  un  an,  il  a  \'o  millimétrés  et  il  est  arque,  la 
pointe  étant  le  plus  souvent  en  haut.  .X  quatre  ans.  la 
longueur  de  l'éperon  atteint  de  5(1;^  .Vi  milhmelres,  et  de 
r>2  il  G5  millimètres  à  cint]  ans.  Quant  aux  indicalions 
fournies  par  les  plumes,  elles  sont  précieuses  en  raison 
f\v  eetle  n re')iisl:in(r  ((u'ellcs  permettent  de  contrôler 
eelli     I,  iM  m.      |i,ii   I  .  \  irnrn  dcs  crgotî:.  A  f^a  naissance, 

le  I ,.,,[,,,,   ,  ,  I  ,1  lin  duvet  jaunâtre  et  fin  qui  pcr- 

sisi(    |u  .(j  .m   .livi  iiM     |.>ur  environ.    Du  dixième  jour  A 

cinq  .srm.iUÉ.:.-.,  il    e-^L    i..ll\erl  tic  priite-;  pliitlirs     matS  sanS 

les  rémiges  primaires.  A  si\  -  m  m  m  I  ;  \u  <  in  rrr  grande 
rémige,  l'une  des  dix  que  Imh  i  .  h  l'r  |.i  im  m  .s  cl  (pii 
s'attachent  à  l'extrèmilé  H.    I    ni        imcm,,  i     I    i  ilnixiéme 

la  suit  à  dix  nu  dnn.r  Jm,  i-  ,1    ,■■,■■  .  ,■!.■   .  ■   .1,    ,■■ ■  , r 

les  autres,  en  mar.-h  ,■■'  .i.    .',      ,  ■     '  .■■      1    r. 

située  tout  a  fail  .i  ,  -  ,  ,  ■  ,,■.  .  .  i  ,  i.  .m.,..,  .j  .l.>Mr 
rnvion  (piaire  moi-  .iim'-   i ■! <     i  'i    t    i   .in.'  .jimm-I 

Coniiervnlton  des  œufs-  —  Dans  10(1  litres  d'eau  jeter 
:>  Uilogiainmes  de  chaux  vive  et  \  kilogramme  1/2  de  hcI 
de  euisine;  a^'der   plusieurs   fois  par   jour    le    mélange  et 


laisser  déposer.  Après  quelques  jours,  soutirer  le  liquide 
clair  et  le  verser  dans  un  frti  :  ajouler  l-Vi  grammes  de 
carbonate  de  soude,  de  crème  de  tartre,  de  salpêtre  et 
de  borax,  et  :î0  grammes  d'alun:  laisser  dissoudre,  agiter 
et  voilà  le  bain  prêt.  Placez-y  les  œufs  au  fur  et  a 
mesure,  ou  bien  remplissez  le  fht  s'il  y  a  ass^ez  d'œufs,  et 
(lue  le  liquide  dépasse  de  2  à  3  centimètres  la  couche  la 
plus  élevi.  ;  tenir  au  frais  el  à  l'obscurité:  les  œufs  se 
conscrveiont  de  la  sorte  des  mois  enlicr.s.  Le  liquide  ne 
doit  servir  qu'une  seule  fois.  (Amrriran  ayricuHnrtxt.) 

Al  tri:  l'Hoc.i  1)1.  —  Achetez  de  la  paraffine  H  fr.  10  le 
kilog.).  faiUs-la  tondre  sur  un  petit  plat  dans  une  terrine 
ou  casserole:  dès  <prcllc  est  fondue,  trempez  y  les  œufs 
un  il  un  et  retirez-les;  il  reste  une  mince  couche  ile 
pnraflînc  qui  arrêlc  l'air  cl  empêche  la  pulrèfaclion.  Le- 
œufs  se  conservent  des  mois  si  l'on  ne  fenil  pas  l'enduit 
dont  ils  sont  recouverts.  Il  va  de  soi  cpi'ils  ne  pourront 
pas   servir    ii    l'éclosion,    el   on   les    maniera   avec    pre- 

jlion,  les  emmagasinant,  une  fois   la   paraflîne  durcie. 


La  paraffine  peut  se  remplacer  par  un  vernis,  encore 
on  peut  etuclopper  cha(|ue  œuf  hermétiquement  avec  du 
papier  de  journal  el  les  garder  ainsi  en  caisse,  au  frais 
el  à  robseiirite.  (/.r  ToHt-Snvnir.) 

Ivoire  jauni  -  L'ivoire,  au  lieu  de  blanchir  on  vieil- 
Iis^.an1  comme   un  eliocnlat   eélébre,  a  le  tort  de  jaunir. 

Ceii.v  ;i  qui  eelle  teuile  ne  plairait  pas  ont  un  moven 
simple  de  la  faire  disparaître. 

Ils  n'ont  qu'à  imbiber  l'objet  d'essence  de  lérèl>enthine 
el  de  l'exposer  au  soleil  uendant  trois  ou  quatre  jouis.  Le 
blanc  redevient  immaculé. 

Victor    de   Ci.ftvKs. 


TABLE    DES    AUTEURS    ET    DES    ARTISTES 


Adelixe  (Jules).—  Au  Pays  de  Corneille;  à  Hoiien, 
IX,  51. 

Adeli.ve  (Jules).  —  IlUistration  de  An  Pai/s  <le  Cor- 
neille; à  Rouen,  IX,  .M. 

Alexandre  (Arsène).  —  Les  Vingt  pins  célèbres  Ta- 
bleaux du  Louvre,  IX,  327. 

Almeras  (Henri  d").  —  Almanachs  curieux  d'autre/ois 
H  d'aujourd'hui,  IX,  77.". 

ATTILIO  Barbiera.  —  Pallddu  Ferlisi,  IX,  799. 

Bakalle  (Jehan  de).  —  Le  Boisseau  de  perles,  IX, 
379. 

BaRIC.  —  Œuvres  diverses,  IX,  475. 

Baron-  (Jacques).  —  Ox/ord,  IX,  29. 

Batbedat  (Thérèse).  —  Traduction  de  L' fleure  du  cou- 
cher chez  les  Bron'n,IX,  517. 

Baudouin  (Marcel).  —  La  Fabrication  du  poisson  de 
mer,  IX,  525. 

Baudrt  de  Saunier  (L.).  —  La  Voiture  à  pilrole, 
IX,  688. 

B.IYARD  (Emile).  —  Falguière,  IX,  195. 

BeaureharI)  (Gérard  de).  —  XapoUon  Bonaparte  et 
Caroline  du  Colombier,  IX,  370. 

BeNOIST  (E.).  —  Questions  financières,  IX,  152,  302, 
44«,  590,  731,  875. 

Berthaut  (Léon).  —  ^m  Pays  de  Corneille:  au  Petit- 
Couronne,  IX,  43. 

Bertrand  (M'»").  —  Illustration  de  Gillette  d'Éiiolles, 
IX,  5. 

Beudix  (G.).  —  Jeux  et  Récréations,  IX,  155,  307,  448, 
592,  737,  877. 

BrillaUD-Lavj.vRDIÈRE  (Ch.).  —  .4«  Pays  des  Palu- 
diers, IX,  83. 

BUFPENOIR  (Hippolyte).  —  L'Amour  dans  Lamartine, 
IX,  611. 

Calmettes  (Pien-e).  —  Les  Confections  à  bon  marche, 
IX,  483. 

CALMETTE.S  (Pierre).  — ■  Illustration  de  Les  Confections 
à  bon  marché,  IX,  483. 

Cauixne  (Alphonse  de).  —  Une  Excursion  dans  les 
Côtes-du-.Vord,  IX,  669. 

Caudn  (Georges).  —  Bakou,  IX,  209. 

Carret.  —  Illustration  de  L'École  polytechnique,  IX, 
170. 

Cauuceet  (Henri).  —  Illustration  de  La  Chanson  de 
Musette,  IX,  227. 

Caruchet  (Henri).  —  Illustration  de  La  Petite  Seine, 
IX,  493. 

Carcchet  (Henri).  —  Illustration  de  Les  Oies  sau- 
vages, IX,  644. 

CAS.S1ERS  (H.).  —  Illustration  de  Coins  de  Hollande, 
IX,  769. 


Chantavoixe  (Henri).  —  La  Petite  Seine,  IX,  493. 

Chexxeviiîres  (Henry  de).  —  Les  Campagnes  de  Napo- 
léon en  Italie,  IX,  646. 

Guerrier  (Paul).  —  Gillette  d'Étiolles,  IX,  5. 

Glaretie  (Léo).  —  Le  Mouvement  littéraire,  IX,  113 
263,  405,  549,  693,  837. 

ClÈves  (Victor  de).  —  La  Vie  pratique,  IX,  149,  305, 
449,  593,  738,  878. 

Colombie  (A.).  —  La  Cuisine  du  Mois,  IX,  149,  305 
449,  593,  738,  878. 

CoRRÈUE.  —  Le  Sommeil  d'Antiope,  IX,  333. 

CoiRBOix  (F.).  —  Illustration  de  La  Mauvaise  Preuve, 
IX,  163. 

Da  Guxha  (A.).  —  Chasse  à  courre  dans  la  Forêt  de 
Fontainebleau,  IX,  287. 

—  Comment     on   fait     un     cheval     de 

course,  IX,  8iîl. 

—  Le  Duel  de  nos  jours,  IX,  430. 

—  L,e  Ménage  à  quatre,  IX,  574. 

—  Les  OrcMdophiles,  IX,  718. 

—  Matinée  au  Bois,  IX,  150. 
Daxvers  (Guillaume).  —  La  Musique,  IX,   127,  277 

420,  564,  708,  851. 
David.  — Le  Sacre  de  Napoléon  I"  ii  Notre-Dame,  IX, 

342. 
Dechartres  (Gaston).  —  Les  Chiens  de  Berger,   IX, 

495. 
Delacroix  (Eugène).  —  Dante  et  Virgile  aux  Enfers, 

IX,  346. 
Delay  (Clara).  —  Au  Sortir  de  l'ombre,  IX,  455. 
Dexiker  (J.).  —  Les  Singes  anthropoïdes,  IX,  623. 
Dex  (Léo).  —  L'École  polytechnique,  IX,  170. 
DiEVDOXXÉ    (Emile).  —   L'Électricité    dans   la  ferme, 

IX,  234. 
Dillox.  — Illustration  .4 «  Sortir  de  l'ombre,  IX,  455. 
Droxsart  (M"»  Marie).  —  Traduction  de  Wee  Willie 

Wintie,  IX,  97. 
DUBOR  (Georges   de).  —    Le    Théâtre   de  l'Opéra,  IX, 

389. 
DULAC  (Maurice).  —  Illustration   de  En   Bordée  de  fa- 
mille, IX,  382. 
ÉtOLLES  (Pierre  d').  —  L'Hôtel  des  Invalides,  IX,  501. 
Etchevebrt  (D.).  —  Illustration  de  Wee  Willie  Win- 

kie,  IX,  97. 
Ethel  Turxer  (Tliss).  —  L'Heure  du  coucher  chez  les 

Brown,  LX,  517. 
Falguière.  —  Œuvres  diverses,  IX,  195. 
FouRXERT.  —  Illustration  de  La  Mode  du   mois,  IX, 

142,  296,  434,  578,  722,  870. 
Fra  AN(iELICO.  —  Le  Couronnement  de  la  Vierge,  IX, 

327. 


TABLE    DES    ALTEUHS    ET    UES    AUTISTES 


François  (6.)-  —  Tableaux  de  statistique,  IX,  140,  301, 

444,  588,  732,  874. 
Fi'STKii  (Charles).  —  l.a  Femme  suisse,  IX,  541. 
Ganirii  (A.).  —  Coins  de  Hollande,  IX,  769. 
—  //  Œ«fre  de  Baric,  IX,  47.i. 

G  VDSSKIinx  (B.-H.).  —  Le  Roman   de  la  foi,  IX,  *!•!!. 
GftuiCAlT.T.  —  Le  Sait/rage  de  la  M-'Iuse,  IX,  314. 
Gbos  (B.-»ron).  —  La  Liulaille  d'Eijlau,  IX,  34.Î. 
GSKLI.  (Paul).  —  Ilolbein  à  Bàle,  I.K,  67. 
Grrox    (M""    ilaximilienne).   —  Illustration   de    La 

Liaison  d'Hector,  IX,  743. 
Hacks  (D').  —  Un  Dispensaire  d'enfants,  IX,  4Gfi. 
H.  D.  —  Chapelle /unn-ttire,  IX,  87(5. 

—  Maison   de  campagne   atix  ent'ij-ons  de  Paris, 

IX,  44.!. 

—  J\tvillon  de  garde,  IX,  587. 

—  l'etit  hùlel  à  Paris,  IX,  300. 

—  l'illa  dans  le  Midi,  IX,  731. 

—  Villa  de  bains  de  mer,  IX,  141. 

HK(;T()R  GkuRUE  (D').  —  Le   Porc  agricole,  IX,  827. 
He.nui  ot.  —  Illustration  de  Le  Théâtre  de  l'Opéra,  IX, 

389. 
HfcUKI.t.E  (G.).  —  Traduction  de  Puliddu   FerlisI,  IX, 

7119. 
HiiLiiiîIX.  —  Œuvres  diverses,  IX,  67. 

—  Portrait  d'Érasme,  IX,  334. 

Lai.I.EMAXD  (Ch.).  —  Illustration  de  Mauvais  Quarts 

d'heure,  IX,  789. 
Lara  (Isidore  de).  —  Messaline,  IX,  709. 
Latmomiku  (D'.!.).  —  La  lloulevr  et  ses  Remèdes, YH, 

533. 
Lav.vay  (L.  de).  —  Baalbek,  IX,  347. 
Le  BnRNE  (Feniand).  —  Mudarra,  IX,  852. 
Lecomte  (Hippolyte).  —  Le  Pont  de  la  Chiusella,  IX, 

605. 
Lefevre  (Maurice).  —    Chronique   thééitrale,  IX,   123, 

273,  415,  559,  703,  817. 
LecranI)  (Marc).  —  La  Pierre  qui  chante,  IX,  56. 
Lk  Nain.  —  Repas  de  Paysans,  IX,  339. 
LfcoNARI)  DE  Vi.vci.  —  La  Joconde,lX.'i29. 
LfcTANci  (E.).  —  Royale-Gavotte,  IX,  i22. 
LoiniDET.  —  Illustration  de  Les  Coulisses  des  coulisses, 

IX,  107. 
LriiTET  (Marcel).  —    Une  Journée  de  chasse  à  courre, 

IX,  58. 
Makjnax   (Albert).  —  L.a  Ronde  des  Notes,  IX,  133. 
Maxteuxa.  —  La   Vierge  de  la  Victoire,  IX,  328. 
Maxtelkt  CA.).  —   Illustration   de    Im.   Femme   suisse, 

IX,  .541. 
Maresl'hai.   (G.).    —    Causerie  scitntifque ,    l.X,    Ils, 

268,  410,554,  698,842. 
Marshall  (J.ack).  —  Tohio,  IX,  757. 
Martinet.  —  Capitulation  du  général  Prorera  à  Cos- 

saria,  IX,  Ii49. 
Masson-FoREHTFER.  —  Fn  Bordée  de  famille,  IX,  382. 
MaI'I'assant  (Guy  de). —  Les  Oie.s  sauvages,   IX,  644. 
Messaukr  (André).  —  Véronique,  IX,  280. 
Mk.ynikr.  —  Fulvvement  de  la  galerie  du  duc  de  Parme, 

IX,  660. 
Mkvnier.  —  La   Capitulation  de  Mautoue,  IX,  653. 

—  Le   Passage   du   Saint- llernard,    IX,   658. 

MlI.LIvr  (,I.-F.).  —  Les  Glaneuses,  IX,  345. 
Moi.ixif:   (Marcel).—   La   Photographie   de  l'invisible, 

IX,  861. 
MoN(iix.  —  Entrée  du  défilé  de  Pancorvo,  I.V,  656. 
MriKiEii  (Henri).  —  l.a  Chanson  de  Musette,  IX,  227. 


NÉRONDE  (C.  de).  —  Francisque  Sarcey,  IX,  211. 

—  Paul  Peschanel,  IX,  677. 

NÊziËnF.  (n.  de  lu).  —  Illnstratiou  de  Une  Journée  de 

chasse  à  courre,  IX,  58. 
OuER  (F.).  —  Illustration   de  l  es  Singes  anthropoïdes, 

IX,  623. 
Ott  (F.).  —  .\/auvais  QuarU  d'heure,  IX,  789. 
Padliax  (Louis).  —   La  Prison  de  Fresnes-lti-Rungis. 

IX,  6GI. 
Perosi  (Don  Lorenzo).  —   La    Résurrection  du  Clirisl, 

IX,  567. 
PorssiN   (Nicolas).  —  L'Enlèvement   des  Subines,   IX, 

340. 
Phésillv  (Berthede).  —    La   Mode  du  mois,  IX,  142, 

296,  434,  578,  722,  870. 
Raphaël.  —  Saint  Jean-Baptiste,  IX,  .330. 
Rembrandt. —  /.es  Pèlerins  d'Emmaûs,  IX,  335. 
llEXArDoT    (P.).   —    Illustration    de    La    Pierre  qui 

chante,  IX,  56. 
Repaire  (Jean).  —  J.es  Timbres-poste  du  mois,  IX,  304, 

445,  589,  733,  869. 
RoHAl'IiI  (A.).  —  Illustration    de    La   .Muse    de  Mont- 
martre, IX,  183. 
RoDENBAfH    (Georges).  —    /.«    Matiraise   Preuve,  I.X, 

16.3. 
Rœhx.  —  Le  Pont  de  L.odi,  IX,  648. 
RdSEYRO    (Je.iD).  —  La    .Manufacture   des   tabacs,   IX, 

805. 
RouviER  (Gaston).  —  Événements  géographiques  et  colo- 

uiaux,  IX,  135,  282,  425,  569,  713,  856. 
Rorx  (G.).  —  Illustration  de  L.e  ,'^auretage,  IX,  311. 
RuBENS.  —  La  Kermessei  IX,  336. 
Rudyard  Kipling.  —  li'w  ]Villie  )Vinlie,  IX,  '.>:. 
RUYSDAEL.  —  Le  Buisson,  IX,  338. 
SuiAUX  (.Tean).  —  Le  .Sauvetage,  IX,  311. 
SiMOXAIRE.  —  Illustration  de    Le    Boifseau   de  perles, 

IX,  379. 
Stein  (Henri). —  Les  Archives  nationales,  IX,  633. 
Steinlen.  —  Œuvres  diverses,  IX,  256. 
Taunay.  —  Entrée  à  Jmola,  IX,  650. 

—  Levée  du  siège  de  Mantoue,  IX,  651. 

Thèvexix.  ■ —  Bonaparte  organisant  le  passage  du  mont 

Saint-Bernard,  IX,  657. 
TlNSEAi-  (Léon  de).  —  La  Liaison  d'Hector,  IX,  743. 
Titien.  —  La  Mise  au  tombeau,  IX,  .331. 
TotiDiiiZE.  —  Le  Jeu  de  Robin  et  de  .\farion,  IX,  134. 
Toiliuse-LaIitrec.  —  Œuvres  diverses,  IX,  819. 
UzANXK  (Octave).  —  Steinlen,  IX,  256. 

—  7o«/oii.«e-/.aii/rei;,  IX,  819. 

Vax  Dvck.  —  Portrait  de  Charles  I",IX,  337. 
Vaicaire  (Maurice).  —  Les  Coulisses  des  coulisses,  IX, 

107. 
Veuxet.  —    La    Chanson    de    .Musette    (musique),    IX, 

233. 
VfcnnxiîSE  (Paul).  —  Les  Xoces  de  Cona,  IX,  332. 
Vidal  (Paul).  —  La  Ilnrgonde,  IX,  128. 
Vrii:naULT  (Pierre).  —  l.a  Muse  de  Montmartre,  IX, 

183. 
WatTEAI'.  —   L'Embarquement  pour   Cythère,  IX,  341. 
Weisskr  (Ch.).  —  Illustration  de  l.a  .Manufacture  des 

Tabacs,  iX,  805. 
WEIS.SER    (Ch.).  —  Illustration  de    l.e    Porc  agricole, 

IX,  827. 
WORMBKR   (André).  —  L'Enfant  prodigue,  IX,  664. 
ZlX-B(iiiR()KOI8.  —  Le  Passage  du  Pii  devant  Plaisance, 

IX,  647. 


TABLE    DES    MATIERES 


Littérature. 

Boisseau    un    perlks   (Le),    par    Jehiin    île    B^iralle, 

IX,  370. 
Bordée     de    famille     (Eu),    par    Masson-Forestier, 

IX,  382. 
Chanso.v     de     MrsETTE    (La),    pir    Ilenri    Murger, 

IX,  227. 
Gillette  d'Étiolle.s,  par  Paul  Charrier,  IX,  6. 
Hkcre  Dr  ooui'HER  CHEZ  LES  Browx  (L'),  par  Miss 

Ethel  Turaer,  IX,  517. 
Liaison  d  Hect.iu   (La),    par   Léon  de   Tiuseau,   I.X, 

743. 
MArvAi.SE    PREUVE    (La),    par    Georges    Rodenbach, 

IX,  163. 
Mauvais  quarts  d'heure,  par  F.  Ott,  IX,  789. 
Muse   de  Montmartre   (La),  par  Pierre  Vrignault, 

IX,  183. 
Oies  sauvages  (Les),  par  Guy  de  Maupassant,  IX,  64  t. 
Paliddu  Ferlisi,  par  Attilio  Barbiera,  IX,  799. 
Petite  Seine  (La),  par  Henri  Chantavoine,  IX,  493. 
Pierre  qui  chante  (La),  par  Marc  LegranJ,  IX,  56. 
KOMAN  DE  LA  FOI,  par  B.-H.  Gausseron,  IX,  599. 
Sauvetage  (Le),  par  Jean  Sigaux,  IX,  311. 
Sortir  de  l'ombre  (Au),  par  Clara  Delay,  IX,  4,')5. 
Wbe  Willie  Winkie,  par  Rufivard  Kipling,  IX,  97. 

Critique,  Théâtre,  Musique. 

Amour  dans  Lamautine  (L'),  par  Hippolyte  Buiïe- 

uoir,  IX,  611. 
Bibliographie,  IX,  156,  450,  594,  736. 
BURGONDB  (La),  par  Paul  Vidal,  IX,  128. 
Chronique    théâtrale,   par  Maurice    Lefevre,    IX, 

123,  273,  415,  559,  703,  847. 
Coulisses   des   coulisses  (L°s),    par    Maurice   Vau- 

caire,  IX,  107. 
Enfant  prodigue  (L'),  par  André  Wormser,  IX,  564. 
Messaline,  par  Isidore  de  Lara,  IX,  709. 
Mouvement  littéraire  (Le),  par  Léo  Clarelie,  IX, 

113,  263,  405,  549,  693,  837. 
MUDARRA,  par  Feruand  Le  Borne,  IX,  852. 
Musique  (La),  par  Guillaume  Danvers,  IX,  127,  277, 

420,  564,  708,  851. 
Résurrection    du   Chrlst    (La),    par   Don   Lorenzo 

Perosi,  IX,  667. 
Eotale-Gavotte,  par  E.  Létang,  IX,  422. 
Théâtre  de  l'Opéra  (Le),  par  Georges  de  Dubor, 

IX,  389. 
Véronique,  par  André  Messager,  IX,  280. 


Histoire,  Biograpliie,  Philosophie, 
Ëconomie  sociale. 

Archives   nationales   (Les),    par   Henri   Sltiu,   IX, 

633. 
Dispensaire  d'enfants  (Un),  par  le  D'  Uacks,  IX, 

466. 
Francisque  Sakcet,  par  C.  de  Nùronde,  IX,  241. 
MEMENTO  encyclopédique,  IX,   146,  291,  438,  582, 

726,  865. 
Napoléon  Bonaparte  et  Caroline  du  Colombier, 

par  Gérard  de  Beauregard,  IX,  370. 
Paul  Deschanel,  par  C.  de  Néroade,  IX,  677. 
Pats  de  Corneille  (Au)  ;  au  Petit-Couronne,  par 

Léon  Berthaut,  IX,  43. 
Pats  de  Corneille  (Ah);  a  Uouen,  par  Jules  Ade- 

line,  IX,  61. 
Prison  de  Fresnes-les-Rungis  (La),  par  Louis  Pau- 

lian,  IX,  661. 
Tableaux  de  statistique,  par  G.  François,  IX,  110, 

301,  444,  588,  732,  874. 

Beaux-Arts. 

Almanachs  curieux  d'autrefois  et  d'aujour- 
d'hui, par  Henri  d' Aimeras,  IX,  773. 

Campa'JNes  de  Napoléon  en  Italie  (Les),  par 
Henry  de  Chennevières,  IX,  646. 

Coins  de  Hollande,  par  A.  Ganier,  IX,  769. 

Falguière,  par  Emile  Bayard,  IX,  195. 

HoLBEiN  A  Bal  F,  par  Paul  Gsell,  IX,  67. 

Œuvre  de  Baric  (L'),  par  A.  Ganier,  IX,  475. 

Steinlen,  par  Octave  Uzanne,  IX,  256. 

Tableaux  du  Louvre  (Les  vingt  plus  célèbres),  par 
Arsène  Alexandre,  IX,  327. 

Toulouse-Lautrec,  par  Octave  Uzanne,  IX,  819. 


Géographie,  Voyages. 

Baalbek,  par  L.  de  Launay,  IX,  347. 

Bakou,  par  Georges  Caron,  IX,  209. 

Événements  géographiques    et    coloniaux,    par 

Gaston  Rouvier,  IX,  136,  282,  425,  569,  713,  866. 
Excursion    dans    les    Côtes-du-Nokd    (Une),    pnr 

Alphonse  de  Calonne,  IX,  669. 
Femme  suisse  (La),  par  Charles  Fuster,  IX,  511. 
O.XFORD,  par  Jacques  Baron,  IX,  29. 
Pats  des  paludiers  (Au),  par  Cb.   Brillaud-Laujar- 

dière,  IX,  83. 
ToKio,  par  Jack  Marshall,  IX,  757. 


TAHI.E    DES    MATIÈUES 


Armée,  Marine. 

École  polytechnique  et  lks  polytechniciens  (L'), 

par  Léo  Dex,  IX,  170. 
Hôtel  des  Invalides  {L'),  par  Pierre  d'ÉcoUes,  IX, 

501. 

Sciences, 
Commerce  et  Industrie,  Agriculture. 

CaI'.serie  .':ciENTiKlviK,  par    G.    ilarescbal,  IX,  118, 

2i;8,  410,  554,  «98,  842. 
Chiens  de  berger  (Les),  par  Gaston  Dechartres,  IX, 

495. 
Confections   a   bon  marohê   (Le.s),  par  Pierre  Cal- 

mettes,  IX,  483. 
DoDLEUK  ET  SES  REMÈDES  (La),  par  le  D'  J.  Laumo- 

iiier,  IX,  5;t.S. 
ÉlectricitP:   dans  la  kerme   (L'),  par   Emile  Dieu- 
donné,  IX,  2.S4. 
Fabrication  du  poisson   de   mer  (La),  par  Marcel 

Baudouin,  IX,  525. 
SlANTPACTriiE  des  tabacs   (La),   par  Jean    Roseyro, 

IX,  80.^.. 
Photographie    de    l'invisible    (La),    par    Marcel 

Molinié,  IX,  3lil. 
Porc  agricole  (Le),  par  le  D'  Hector  George,  IX,  827. 
Qdestions  financières,  par  E.  Benoist,  IX,  152,  302, 

44(1,  ."igO,  734,  875. 
Singes  anthropoïdes  (Les),  par  J.  Deniker,  IX,  ()23. 

Sport,  Mode,  Vie  pratique,  Caricature, 
Pages  diverses. 

Caricature   inteiinationalb   (La),   IX,    154,    SOei, 
448,  592,  7;i7,  «77. 


Chapelle  funéraiiik,  par  H.  D.,  I.X,  «Tii. 

Chasse  a   coprre   dans  la    forkt  de    Fontaink- 

bleap,  par  A.  11 1  Ciinha,  IX,  287. 
Comment  on  fait  un  cheval  dk  course,  par  A.  Da 

Cuuha,  I.X,  8G1. 
Cuisine  du  mois  (La),  par  A.  Colombie,  I.\',  149,  305, 

449,  593,  738,  878. 
Duel   de  nos  jours    (Le),   par   A.   Da  Cunha,  IX, 

430. 
Jeux  et  récréations,  par  G.  BcuUin,  IX,  155,  307, 

448,  592,  737,  877. 
Journée   de  oha.s,se  a    courre  (Une),   p.ar  Marcel 

Luguet,  IX,  58. 
Maison  de  campagne  aux  environs  ue  Paris,  par 

H.  D.,  IX,  44:i. 
Matinée  au  Bois,  par  A.  Da  Cunlia,  IX,  150. 
Ménage    a   quatre    (Le),  par    A.    Da   Cunha,  IX, 

574. 
Mode  du  mois  (La),  par  BertUe  de  Prcsilly,  IX,  142, 

296,  434,  578,  722,  870. 
Orchidophiles  (Les),  par  A.  Da  Ciinlia,  IX,  718. 
Pavillon  de  garde,  par  H.  D.,  I.V,  587. 
Petit  hôtel  a  Paris,  par  H.  1).,  IX,  300. 
Ti.MBRE.s-PosTK  DU  MOIS  (Les),  par  Jean  Repaire,  IX, 

304,  445,  589,  733,  869. 

Vie  pratique  (La),  par  Victor  de  Clùves,   IX,   149, 

305,  449,  593,  738,  878. 

Villa  dans  le  Midi,  par  H.  D.,  IX,  731. 
Villa  de  bains  de  mer.  par  H.  D.,  IX,  141. 
Voiture  a  pétrole  (La),  par  L.  Biudiy  de  Saunier, 
IX,  688. 


Table  des  auteurs  et  des  arti.ste.s,  IX,  879. 


FIN     DU     NEUVIEME    VOLUME 
(Tome  I  .le  18:i9.) 


L'Èiileur-Giraht  :  A.  Quaktin.